…

…
« Bientôt, nous ne connaîtrons plus personne » : le monde face aux aveux stratégiques de Trump sur l’Iran
Donald Trump a involontairement révélé l’absence de plan américain pour l’après-Khamenei en admettant que les frappes avaient tué les successeurs mêmes qu’il envisageait d’installer à Téhéran. Cette séquence de déclarations contradictoires — d’abord revendiquer « trois très bons choix » pour diriger l’Iran, puis reconnaître qu’ils étaient « tous morts » — a provoqué une onde de choc médiatique et analytique mondiale, oscillant entre consternation, ironie noire et alarme stratégique. Le parallèle avec l’invasion de l’Irak en 2003 — décapitation réussie sans plan pour la suite — s’est imposé comme grille de lecture quasi universelle, y compris dans les médias traditionnellement favorables à l’administration Trump. Les think tanks, de Washington à Londres en passant par Berlin et Paris, convergent sur un constat : éliminer le leadership iranien n’équivaut pas à un changement de régime, et le vide créé pourrait engendrer des conséquences bien plus dangereuses que le statu quo ante.
La chronologie des déclarations qui ont sidéré le monde
La séquence s’étale sur une semaine, du 28 février au 5 mars 2026, et forme un crescendo d’incohérence documenté méthodiquement par Le Grand Continent, qui qualifie la communication présidentielle de « plus erratique que d’ordinaire ». Le 28 février, Trump annonce les frappes par vidéo sur Truth Social à 2h30 du matin, promettant aux Iraniens que « l’heure de votre liberté est venue ». Le 1er mars, il confie au New York Times avoir « trois très bons choix » de candidats pour diriger l’Iran, avant de déclarer à ABC News, le même jour : « L’attaque a été si réussie qu’elle a éliminé la plupart des candidats. Ce ne sera personne à qui nous pensions, parce qu’ils sont tous morts. Le deuxième et le troisième choix sont morts. » Sur Fox News, il précise que 48 dirigeants iraniens de haut rang ont été tués, ajoutant sur CNN : « C’est un peu comme la file d’attente au bureau de chômage. »
Le 3 mars, dans le Bureau ovale aux côtés du chancelier allemand Friedrich Merz, Trump enfonce le clou : « La plupart des personnes auxquelles nous pensions sont mortes. Et puis nous avons un autre groupe. Ils sont peut-être décédés aussi. Bientôt, nous ne connaîtrons plus personne. » Le 5 mars, dans une interview exclusive à Axios, il franchit un seuil supplémentaire : « Le fils de Khamenei est un poids plume. Je dois être impliqué dans cette nomination, comme avec Delcy [Rodriguez] au Venezuela. » Il affirme simultanément sur NBC vouloir « quelqu’un de rationnel et sain d’esprit » et sur Reuters que « nous devrons choisir cette personne conjointement avec l’Iran ».
La presse française entre diplomatie critique et sidération
Les médias français ont couvert cette séquence avec un mélange d’analyse distanciée et de stupéfaction à peine voilée. Franceinfo a traduit et mis en avant les citations les plus révélatrices, titrant le 4 mars : « Tous ceux qui veulent devenir chef, ils finissent morts » — cadrage qui laissait transparaître une ironie éditoriale. Le 5 mars, le même média titrait sans ambiguïté : « Je dois être impliqué dans cette nomination : Donald Trump exige d’avoir son mot à dire dans le choix du successeur d’Ali Khamenei. »
Le Grand Continent a produit les analyses françaises les plus approfondies. Son article du 2 mars, « En Iran, Donald Trump est-il en train de revoir ses buts de guerre à la baisse ? », documente la trajectoire descendante des objectifs déclarés — du changement de régime maximaliste à des objectifs purement militaires — et identifie la contradiction fondamentale entre les trois « très bons choix » et leur élimination. Un second article, « Nous vivons dans le monde de Netanyahou », soutient que Trump s’est laissé entraîner dans une guerre dont les paramètres ont été fixés par le Premier ministre israélien, et avertit que « si l’Iran s’effondre sans succession organisée, le conflit ne se refermera pas — il s’étendra ».
Sur Le Figaro, Gilles Kepel a publié le 1er mars une tribune intitulée « Une page de l’Histoire, ouverte en 1979 en Iran, vient de se tourner », adoptant un ton historiquement solennel tout en soulignant le risque de « course contre la montre entre les mollahs et Trump ». Mediapart a été le plus explicitement critique, qualifiant les opérations d’« attaques aux objectifs flous » et dénonçant « la politique belliqueuse de Donald Trump ». Sur Public Sénat, la chercheuse Amélie M. Chelly a rappelé que Khamenei avait préparé une liste de trois successeurs dès juin 2025, mais que « ces attaques n’auraient pas pu avoir lieu sans infiltration du régime ».
La position officielle française, portée par le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot sur France 2 le 4 mars, a constitué un exercice de critique diplomatique mesurée : « La guerre ne crée pas en elle-même les conditions de la paix » et « la prolongation indéfinie des opérations militaires sans but précis soulève un risque majeur d’engrenage ». Interrogé directement — « Avez-vous compris les buts de guerre américains ? » — Barrot n’a pas répondu par l’affirmative. Michel Duclos, de l’Institut Montaigne, a pour sa part observé sur Franceinfo que Trump « peut très bien faire affaire avec une dictature qui serait produite par le régime lui-même ».
La presse anglo-saxonne : de l’ironie noire à l’alarme stratégique
Le traitement dans la presse de langue anglaise oscille entre trois registres : l’analyse factuelle minutieuse, la critique acérée et une forme d’incrédulité face à l’aveu d’improvisation.
Anne Applebaum, dans The Atlantic, a publié l’essai critique le plus retentissant : « Trump Has No Plan for the Iranian People ». Elle y souligne que « le bombardement américain de l’Iran a été lancé sans explication, sans le Congrès, sans même une tentative de construire un soutien public. Surtout, il a été lancé sans une stratégie cohérente pour le peuple iranien ». Elle qualifie Trump d’« ultimement nihiliste — il n’a pas de stratégie profonde, pas vraiment d’idéologie ». Fred Kaplan, dans Slate, a produit la démolition analytique la plus méthodique, écrivant que « bientôt, nous ne connaîtrons plus personne » constitue « une remarque glaçante, d’autant plus que Trump ne semblait pas réaliser qu’il venait de faire un aveu stupéfiant de son incapacité à planifier ». Il ajoute : « Si Trump et Netanyahu avaient l’intention depuis le départ de tuer le dirigeant iranien, ils auraient dû identifier et, si possible, protéger un successeur prometteur. Ils ne l’ont pas fait. »
The Intercept a publié le 5 mars l’enquête la plus dévastatrice, citant quatre responsables gouvernementaux informés des opérations. L’un d’eux déclare : « L’administration n’a aucune idée. Ils n’ont ni justification réelle, ni endgame, ni plan pour l’après. » Un autre : « Il n’y a aucune réflexion sur ce que tout cela signifie à long terme. Ce n’est pas un changement de régime coordonné. C’est juste : bombarde-les jusqu’à ce qu’ils soient moins menaçants. » La couverture de TIME (article de couverture du 4 mars, « Trump’s War With Iran ») résume la trajectoire en une phrase : « Si Trump a fait campagne en tant que président de la paix, il gouverne en faisant l’inverse. »
Même Fox News, habituellement favorable à l’administration, a inclus dans sa couverture des avertissements historiques : « Certains analystes préviennent que l’élimination de plusieurs niveaux de leadership risque de créer le type de vide de pouvoir qui a déstabilisé d’autres pays. Après l’élimination de Kadhafi en Libye en 2011, des milices rivales et des gouvernements concurrents ont fracturé le pays. »
La presse et les analystes allemands face au « Strategielosigkeit » américain
La couverture allemande se distingue par un focus particulier sur la visite du chancelier Merz à Washington le 3 mars — jour même des déclarations les plus révélatrices de Trump. Le Handelsblatt rapporte la confession post-réunion de Merz : les États-Unis n’ont « keine wirklich ausformulierte Strategie über die zukünftige zivile Führung » (aucune stratégie réellement formulée sur la future direction civile) de l’Iran. Le Tagesspiegel titre : « « Ce serait probablement le pire » : Trump nomme son worst-case scenario pour l’Iran », soulignant que « le véritable objectif de la guerre reste flou — c’est le président américain lui-même qui l’a laissé échapper ».
La NZZ offre l’analyse la plus tranchante : « Sur la question de la succession iranienne, on avait l’impression que l’avenir politique de Téhéran était une affaire de préférence américaine : Trump soupesait les options, considérait les pour et les contre — comme s’il s’agissait d’une décision de personnel entièrement sous sa direction ». La taz titre avec une ironie mordante : « Merz et Trump se caressent mutuellement le ventre », dénonçant le refus du chancelier d’émettre « un seul mot critique sur l’attaque contre l’Iran ». La Süddeutsche Zeitung publie le 4 mars une interview de Francis Fukuyama qui qualifie Trump de « chef de guerre inexpérimenté qui sous-estime complètement la complexité des interventions militaires » et affirme qu’il « n’a absolument aucune stratégie de changement de régime ».
L’ECFR (European Council on Foreign Relations) a produit les analyses européennes les plus marquantes, qualifiant successivement les frappes de « guerre illégale par choix », l’inaction européenne de « lunacy stratégique », et avertissant que « toutes les données issues des interventions militaires occidentales récentes en Afghanistan, en Irak et en Libye suggèrent que le changement de régime en Iran sera une entreprise extrêmement coûteuse ».
Les think tanks convergent : décapitation ne signifie pas changement de régime
Le consensus analytique des principaux instituts de recherche est remarquablement uniforme sur un point fondamental : tuer Khamenei n’équivaut pas à un changement de régime. Le CFR le formule avec concision : « Éliminer l’ayatollah n’est pas un changement de régime. Le Corps des Gardiens de la Révolution islamique est le régime. »
Sur la succession, Karim Sadjadpour (Carnegie) souligne sur NPR que l’Assemblée des experts (88 clercs d’un âge avancé) fait face à une situation sans précédent et que « le prochain Guide suprême ne sera pas la figure incroyablement puissante qu’était devenu Khamenei ». La RAND Corporation identifie les candidats principaux — Mojtaba Khamenei (soutenu par les Gardiens mais dont la succession héréditaire est controversée), Hassan Khomeini (réformiste), Alireza Arafi — tout en avertissant d’un risque de fragmentation ethnique. Le Washington Institute note qu’il n’existe « personne pour prendre les rênes » comme ce fut le cas en 1989, et que les Gardiens chercheront à « diriger le spectacle, avec le prochain Guide suprême jouant un rôle modeste ».
Brookings produit l’analyse la plus structurée des scénarios, identifiant trois issues « perdant-perdant » :
- Le régime survit mais devient plus répressif et déterminé à restaurer sa capacité de dissuasion
- Le régime s’effondre mais est remplacé par des dirigeants « encore plus répressifs et encore moins enclins aux concessions »
- L’effondrement provoque « une période de conflit soutenu et d’instabilité politique qui sera difficile à contenir à l’intérieur des frontières iraniennes »
Chatham House (Sanam Vakil) établit le parallèle irakien le plus explicite : « La comparaison avec la guerre d’Irak de 2003 est difficile à ignorer. Cette guerre a démontré que faire s’effondrer un régime est bien plus facile que de façonner ce qui suit. Il n’y a pas de « gouvernement en exil » en attente. Il n’y a pas d’échafaudage institutionnel pour rattraper les morceaux qui tombent. »
Le CSIS avertit que les opérations « sont vraisemblablement le début d’un conflit prolongé » et identifie un risque nucléaire spécifique : l’Iran possède toujours 400 kg d’uranium enrichi à 60 %, dont la localisation est inconnue. Si l’Organisation de l’énergie atomique iranienne s’effondre, « les scientifiques nucléaires iraniens pourraient constituer des risques de prolifération vers des acteurs non étatiques ». Le Stimson Center résume le paradoxe central : « La planification militaire américaine pour l’élimination du leadership iranien semble avoir été méthodique et bien exécutée. Le processus stratégique pour justifier pourquoi ces attaques servent l’intérêt américain, et avoir un plan applicable pour l’après, semble presque entièrement absent. »
La question Reza Pahlavi : le spectre d’Ahmad Chalabi
Reza Pahlavi, 65 ans, fils du dernier shah, s’est positionné rapidement après les frappes. Dans une vidéo publiée le 28 février, il qualifie l’opération d’« intervention humanitaire ». Sur CBS 60 Minutes le 2 mars, il se présente comme « un leader de transition, pas le futur roi ou futur président », prônant la séparation de la religion et de l’État et un démantèlement total du programme nucléaire. Son « Emergency Phase Booklet », publié via l’Iran Prosperity Project, détaille un plan pour les six premiers mois post-effondrement.
Mais Trump l’a écarté avec une désinvolture révélatrice le 3 mars : « Je suppose qu’il l’est [un candidat]. Certaines personnes l’aiment bien… Nous n’y avons pas vraiment réfléchi. Il me semble que quelqu’un de l’intérieur serait peut-être plus approprié. » Cette marginalisation a été largement commentée.
La comparaison avec Ahmad Chalabi — l’exilé irakien dont les promesses de transition démocratique se sont effondrées après 2003 — domine le traitement analytique. TIME publie un article dévastateur, « Les Iraniens protestent. Reza Pahlavi ne peut pas les sauver », soulignant que Chalabi disposait de 100 millions de dollars de la CIA, d’une organisation fonctionnelle, de combattants kurdes et du soutien d’une force d’invasion — et n’a obtenu que 0,5 % des voix irakiennes en 2005. Pahlavi, lui, « n’a aucune organisation significative à l’intérieur de l’Iran » et vit hors du pays depuis 48 ans. Foreign Affairs avertit explicitement que Pahlavi « pourrait s’avérer être un Ahmad Chalabi iranien ». L’American Enterprise Institute, dans un portrait nuancé, reconnaît que Pahlavi est « un homme aimable et réfléchi » mais que son entourage agit comme des « bagarreurs de rue ivres ».
La diaspora iranienne est profondément divisée : un tiers soutient Pahlavi (selon un sondage du pollster néerlandais Ammar Maleki), un tiers s’y oppose fermement, et le reste demeure ambivalent. La lauréate du prix Nobel de la paix Narges Mohammadi qualifie ses partisans d’« opposition contre l’opposition ». Des enquêtes de Haaretz et du Citizen Lab ont par ailleurs mis au jour une opération d’influence numérique liée à Israël promouvant Pahlavi auprès des audiences persanophones.
Un ton dominant : l’incrédulité face à l’auto-sabotage stratégique
Au-delà des lignes éditoriales et affiliations politiques, un registre émotionnel traverse l’ensemble de la couverture mondiale : la stupéfaction devant un président qui détruit ses propres options tout en admettant qu’il le fait. Cinq tonalités distinctes se dégagent de l’analyse.
L’alarme sérieuse des analystes politiques et anciens responsables : le CFR invoquant l’adage « l’ennemi a aussi son mot à dire », le Stimson Center déplorant l’absence de plan, The Intercept citant un responsable qui, interrogé sur le plan pour l’après-guerre, répond d’un seul mot : « Whatever. » L’ironie noire des commentateurs politiques, incarnée par Kaplan (Slate) notant que Trump « ne semblait pas réaliser qu’il venait de faire un aveu stupéfiant » et par Salon utilisant la citation de Trump comme titre. L’horreur historique des universitaires multipliant les parallèles : une professeure de Notre Dame écrivant que « le 28 février 2026 marquera à jamais le jour où les États-Unis ont commencé une guerre qui sera comparée à la désastreuse invasion de l’Irak de mars 2003 ». La confusion sidérée des reporters face aux contradictions internes — Trump appelant au changement de régime pendant que Hegseth affirme « ceci n’est pas une guerre de changement de régime » et que Vance déclare « nous ne sommes pas en guerre avec l’Iran, nous sommes en guerre avec son programme nucléaire ». Enfin, la résignation amère de la diaspora iranienne, prise entre le soulagement de voir Khamenei éliminé et la terreur de ce qui pourrait suivre.
La phrase « Pretty soon, we’re not going to know anybody » s’est imposée comme le symbole médiatique mondial de cette séquence — traitée universellement, des colonnes du New York Times aux plateaux de ZDF, des analyses de Chatham House aux éditoriaux de Franceinfo, comme la confession involontaire d’un échec stratégique fondamental : avoir lancé la plus grande opération militaire américaine depuis l’Irak sans savoir à qui parler une fois la poussière retombée.
Conclusion : les leçons que personne ne veut entendre
Cette séquence médiatique et analytique révèle trois fractures profondes. D’abord, le gouffre entre capacité militaire et pensée stratégique : les frappes ont été techniquement magistrales (900 frappes en 12 heures, destruction de la marine iranienne, élimination de 48 dirigeants) mais stratégiquement autodestructrices, supprimant les interlocuteurs nécessaires à toute négociation. Ensuite, la faillite du modèle de décapitation comme outil de politique étrangère : comme le résume le CFR, « les Gardiens de la Révolution sont le régime », et aucun analogue au général Ahmad al-Sharaa (Syrie) n’existe pour combler le vide. Enfin, l’impuissance européenne documentée par l’ECFR : l’Allemagne refusant de « faire la leçon » aux États-Unis sur le droit international (qu’elle invoque quotidiennement pour l’Ukraine), la France hésitant, la Grande-Bretagne augmentant graduellement son soutien logistique.
L’élément le plus frappant reste peut-être ce que John Mearsheimer a formulé dans la presse suisse : « Nous n’avons aucune stratégie pour mettre fin à cette guerre dans des conditions favorables. » Le paradoxe terminal de l’opération Epic Fury tient en une phrase : l’Amérique a démontré sa capacité à détruire un régime, tout en prouvant qu’elle n’a aucune idée de ce qu’elle veut construire à la place — et en tuant, par la même occasion, les rares personnes qui auraient pu l’aider à le faire. »
…
…
La France réarme l’Europe : le tournant nucléaire de Brest
Le 2 mars 2026, depuis la base sous-marine de l’Île Longue — « cette cathédrale de notre souveraineté » —, Emmanuel Macron a prononcé le discours de politique nucléaire le plus ambitieux d’un président français depuis trente ans. Debout devant le SNLE Le Téméraire en cale sèche, il a annoncé l’augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises, la fin de la transparence sur l’arsenal, le lancement du concept de « dissuasion avancée » avec huit partenaires européens, et la possibilité de déployer des forces aériennes stratégiques françaises sur le territoire d’alliés. Ce discours de 45 minutes franchit un seuil historique : il passe de l’offre abstraite de dialogue stratégique (discours de l’École de Guerre, 2020) à des modalités opérationnelles concrètes de coopération nucléaire européenne. Il intervient dans un contexte de convergence exceptionnelle des menaces — guerre en Ukraine, expiration du traité New START le 5 février, frappes américano-israéliennes contre l’Iran débutées le 28 février, expansion nucléaire chinoise accélérée, et incertitude croissante sur la fiabilité du parapluie américain sous l’administration Trump.
Un syllogisme stratégique en cinq temps
L’architecture du discours suit une progression rhétorique rigoureuse, articulée autour d’une maxime centrale déclinée en trois temps : « Pour être libre, il faut être craint. Pour être craint, il faut être puissant. Pour être puissant, il faut être plus uni. » Cette trilogie structure l’ensemble de l’argumentation et se résout dans la péroraison finale : « Soyons puissants, soyons unis, soyons libres. Vive la République, vive la France ! »
Le premier temps est celui de l’héritage et de l’intangibilité. Macron rappelle la généalogie de la dissuasion — premier essai de 1960, première patrouille du Redoutable en 1972 — et pose un axiome fondateur : « La dissuasion est et doit demeurer un intangible français. » Mais il ajoute immédiatement un correctif décisif : « Intangible ne veut pas dire inerte. »
Le deuxième temps est un diagnostic de rupture. Le président dresse un panorama des menaces avec une densité inhabituelle : la Russie et son arsenal pléthorique (missile Oreshnik, torpilles nucléaires, armes spatiales), la Chine en « rattrapage à marche forcée », la prolifération en Asie (Inde, Pakistan, Corée du Nord « en pleine expansion »), le Moyen-Orient en guerre, et surtout le « réagencement des priorités américaines » — la National Defense Strategy 2026 ne consacrant que cinq lignes aux questions nucléaires. La formule la plus percutante de cette section résume le paysage normatif : « Le champ des règles est un champ de ruines » — fin des traités ABM, FNI, New START, dératification du TICE par Moscou.
Le troisième temps est celui de la puissance assumée. C’est le cœur des annonces capacitaires. Le quatrième temps ouvre la dimension européenne avec le concept de « dissuasion avancée ». Le cinquième est un appel à reconstruire l’architecture de sécurité continentale : « Le demi-siècle qui vient sera un âge d’armes nucléaires. La France déterminée, libre, confiante, y tiendra tout son rôle. »
Chatham House a qualifié l’ensemble de « clarification stratégique plutôt que de révolution doctrinale » — une actualisation de la posture gaulliste pour un monde multipolaire instable. L’Atlantic Council identifie quatre ruptures concrètes : augmentation des têtes, fin de la transparence chiffrée, possibilité de prébaser des armes nucléaires hors du territoire français, et coopération bilatérale structurée avec des partenaires européens clés.
Quinze programmes pour un réarmement nucléaire complet
Les propositions annoncées constituent le plan de modernisation nucléaire le plus complet depuis la création de la Force de dissuasion. Elles couvrent les trois composantes — océanique, aéroportée, et capacitaire — ainsi que l’ensemble du cycle industriel.
Sur la composante océanique, Macron baptise solennellement le futur SNLE de troisième génération : « L’Invincible », 15 000 tonnes en plongée, 150 mètres, 16 tubes à missiles M51, opérationnel en 2036. Les premières découpes d’acier ont déjà commencé à Cherbourg (Naval Group). Le sous-marin intègrera une discrétion acoustique et magnétique de nouvelle génération. Il emportera le missile M51.4, successeur du M51.3 tout juste entré en service, dont chaque exemplaire peut emporter jusqu’à 10 têtes d’environ 100 kt chacune. L’illustration de puissance est brutale : « Un seul de nos sous-marins emporte avec lui une puissance de frappe qui équivaut à la somme de toutes les bombes tombées en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale. C’est près de mille fois la puissance des premières bombes nucléaires. »
Sur la composante aéroportée, l’annonce la plus spectaculaire concerne le programme ASN4G — missile stratégique hypersonique et manœuvrant, volant entre Mach 5 et Mach 8, portée supérieure à 1 000 km (le double de l’ASMPA actuel), décrit comme « quasi imparable » par Louis Gautier (ancien SGDSN). Il équipera le Rafale F5 et le futur porte-avions PA-NG, avec deux escadrons nucléaires prévus à Luxeuil (BA 116) en 2032-2033. Macron annonce : « Nous allons lancer cette année le très ambitieux programme de missiles stratégiques hypersoniques et manœuvrants qui équipera nos avions de combat et le futur porte-avions dans la prochaine décennie. »
Sur l’arsenal lui-même, la décision est double et sans précédent depuis 1992. Macron ordonne d’augmenter le nombre de têtes nucléaires — première hausse depuis les réductions post-Guerre froide — et décide simultanément de ne plus communiquer les chiffres de l’arsenal : « Pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur les chiffres de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé. » L’arsenal, estimé à environ 290 têtes (SIPRI), entre désormais dans une zone d’incertitude stratégique calculée. Héloïse Fayet (IFRI) soutient la logique de l’augmentation — nécessaire face aux défenses anti-missiles russes et à l’évolution du seuil de « dommages inacceptables » — mais déplore la décision d’opacité.
Le programme Tritium consolide l’autosuffisance de la filière nucléaire militaire : « Notre programme national Tritium a été consolidé, nous assurant de notre capacité à poursuivre la production d’armes nucléaires en totale indépendance et autosuffisance. »
Trois programmes conventionnels d’épaulement complètent le dispositif. JEWEL (Joint Early Warning for a European Lookout), initiative franco-allemande lancée en octobre 2025, déploiera 4 satellites géostationnaires à capteurs infrarouges pour la détection de missiles. Le système SAMP/T NG (Eurosam/MBDA-Thales) avec le missile Aster Block 1NT fournira une défense anti-missiles « de premier rang mondial » — le Danemark et l’Ukraine l’ont déjà commandé. Enfin, le programme ELSA (European Long-Range Strike Approach), associant France, Allemagne, Royaume-Uni, Italie, Pologne et Suède, développera des missiles conventionnels de portée supérieure à 500 km pour « gérer conventionnellement l’escalade ».
La « dissuasion avancée » : huit partenaires, trois niveaux, des lignes rouges nettes
L’innovation doctrinale majeure du discours est le concept de « dissuasion avancée » — une expression soigneusement choisie pour marquer la rupture avec le simple « dialogue stratégique » proposé en 2020. Macron structure cette coopération en trois niveaux de profondeur croissante.
Le premier niveau est la participation de partenaires aux exercices de dissuasion. Macron révèle que des hauts responsables britanniques ont déjà assisté « pour la première fois depuis l’existence de notre dissuasion » à un exercice des Forces aériennes stratégiques (FAS) durant l’hiver 2025-2026. Le deuxième niveau est le signalement nucléaire au-delà des frontières françaises et la participation conventionnelle de forces alliées aux activités nucléaires. Le troisième niveau — le plus inédit — est la possibilité de « déploiements de circonstance d’éléments de forces stratégiques chez les alliés ». C’est le concept d’« archipel de forces » : « De la même façon que nos sous-marins stratégiques se diluent naturellement dans les océans, nos forces aériennes stratégiques pourront ainsi se disséminer dans la profondeur du continent européen. Cette dispersion sur le territoire européen, à la manière d’un archipel de forces, compliquera le calcul de nos adversaires. »
Les huit pays partenaires sont le Royaume-Uni, l’Allemagne, la Pologne, les Pays-Bas, la Belgique, la Grèce, la Suède et le Danemark. Macron précise que ce « club des huit » n’est pas fermé. L’absence notable des États baltes, de la Norvège et de la Finlande — pays directement frontaliers de la Russie — est relevée comme une lacune significative par l’Atlantic Council et plusieurs analystes.
Les lignes rouges sont tracées avec une précision chirurgicale. Pas de partage de la décision ultime : « Il n’y aura aucun partage de la décision ultime, ni de sa planification, ni de sa mise en œuvre. » Pas de partage des intérêts vitaux. Pas de garantie rigide : « Une garantie rigide serait imprudente. Elle abaisserait le seuil nucléaire et réduirait d’autant l’incertitude de nos adversaires. » Le maintien de cette ambiguïté fondamentale est présenté comme un élément constitutif de la dissuasion elle-même. Macron pose aussi la question rhétorique clé qui fonde l’extension : « Peut-on envisager que la survie de nos partenaires les plus proches soit mise en jeu sans que cela affecte nos intérêts vitaux ? »
L’articulation avec l’OTAN est explicitement abordée. Macron insiste : « La dissuasion avancée que nous proposons est un effort distinct qui a sa valeur propre et qui est parfaitement complémentaire de celui de l’OTAN. » Et surtout : « Le travail que nous avons entamé sur ce projet avec les Européens s’est fait en pleine transparence avec les États-Unis d’Amérique et en coordination étroite avec le Royaume-Uni. »
Berlin répond immédiatement, les Scandinaves suivent, Rome se tait
La réaction la plus substantielle est venue d’Allemagne. Le chancelier Friedrich Merz a publié simultanément avec l’Élysée une déclaration conjointe annonçant la création d’un « groupe de pilotage nucléaire de haut rang » bilatéral, avec des « mesures concrètes avant la fin de l’année », incluant la participation conventionnelle allemande aux exercices nucléaires français. La déclaration comporte une clause de non-substitution explicite : cette coopération « s’ajoutera, et ne se substituera pas, à la dissuasion nucléaire de l’OTAN et aux accords de partage nucléaire de l’OTAN ». Merz avait préparé le terrain à Munich en évoquant la possibilité que des avions allemands transportent des bombes nucléaires françaises — possibilité que Macron a explicitement écartée dans son discours.
Le Royaume-Uni a soutenu le dispositif dans le cadre préétabli par la Déclaration de Northwood (10 juillet 2025), qui avait posé le principe que les arsenaux français et britanniques, bien qu’indépendants, « peuvent être coordonnés ». Keir Starmer avait affirmé à Munich vouloir « renforcer la coopération nucléaire avec la France ». La participation inaugurale de responsables militaires britanniques à un exercice des FAS matérialise cette convergence.
La Pologne de Donald Tusk a réagi avec un enthousiasme immédiat et maximal sur X : « We are arming up together with our friends so that our enemies will never dare to attack us. » Mais les signaux sont ambivalents : Tusk a aussi laissé entendre que la Pologne poursuivrait « les actions les plus autonomes possibles » en matière nucléaire — Bloomberg rapportant qu’il n’excluait pas à terme un programme national. La présidence Nawrocki (nationaliste) a marqué une distance en déplorant ne pas avoir été informée de l’inclusion de la Pologne dans le dispositif.
La Suède d’Ulf Kristersson a explicitement soutenu l’initiative dans un cadre pragmatique : « Tant que la Russie possède ces armes et menace ses voisins, les démocraties doivent pouvoir dissuader les attaques. » Le Danemark de Mette Frederiksen a participé tout en posant une ligne rouge : aucun stationnement d’armes nucléaires sur le sol danois en temps de paix. La Grèce a confirmé sa participation avec discrétion. Les Pays-Bas et la Belgique ont formalisé leur engagement sans déclarations spectaculaires.
Les absences sont aussi parlantes que les adhésions. L’Italie de Giorgia Meloni a maintenu un silence total, préférant le parapluie américain. L’Espagne de Pedro Sánchez s’est ouvertement opposée, qualifiant le réarmement nucléaire de « pari dangereux ». L’OTAN a accueilli favorablement l’initiative — « France’s nuclear deterrent already contributes to the security of the alliance » — mais Mark Rutte avait préventivement averti en janvier : « Vous perdriez le garant ultime de notre liberté, à savoir le parapluie américain. » Les États-Unis n’ont émis aucune réaction formelle. La Russie, par la voix de Peskov, a concédé « un grain de vérité » dans l’importance de la dissuasion, tandis que Zakharova dénonçait une « rhétorique hostile envers la Russie ».
La presse européenne entre admiration et scepticisme structurel
La couverture médiatique a été massive et s’organise selon des lignes de fracture nationales prévisibles. La presse française mainstream a salué un « discours qui fera date » (Le Parisien), relevé que l’offre de 2020 avait été « largement incomprise et ignorée » (Les Échos), et noté une « évolution majeure de la doctrine » (Libération). Le Grand Continent a publié le texte intégral avec une analyse exhaustive de Louis Gautier, ancien Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale.
La droite souverainiste française (Boulevard Voltaire, RN) a dénoncé un « début d’abandon » de souveraineté et menacé d’une motion de destitution. La revue Front Populaire de Michel Onfray a parlé de « doctrine tiraillée entre impératifs de souveraineté nationale et hallucinations européistes ».
La presse allemande reflète la tension entre pragmatisme et malaise historique face au nucléaire. Le Tagesspiegel a publié une analyse de Nicole Deitelhoff (PRIF, Francfort) jugeant l’offre « ni probable, ni nécessairement souhaitable » en l’état, soulignant que « co-financement sans co-décision sera difficile à vendre dans de nombreux parlements ». La taz (gauche) a relevé le tournant de Merz, qui juge désormais « envisageable » que des avions allemands servent aussi pour des armes françaises et britanniques. L’IMI (Informationsstelle Militarisierung) a appelé le mouvement pacifiste à s’opposer au programme.
La presse britannique a été analytiquement distanciée, Chatham House qualifiant l’initiative de continuité gaulliste modernisée. La couverture polonaise a été dominée par l’enthousiasme de Tusk, tempéré par le débat sur l’autonomie nucléaire nationale. Les médias scandinaves (The Copenhagen Post, Sweden Herald, NordiskPost) ont documenté l’engagement prudent de leurs gouvernements, le Transnational danois s’inquiétant de la rupture avec des décennies de retenue nucléaire.
Un contexte géopolitique qui donne raison à chaque phrase du discours
La convergence des crises valide les propositions de Macron avec une force que peu de discours présidentiels peuvent revendiquer. Le traité New START a expiré le 5 février 2026 — un mois avant le discours —, laissant pour la première fois depuis les années 1970 les deux plus grands arsenaux nucléaires mondiaux sans cadre juridique contraignant. Le missile Oreshnik russe, frappant Lviv le 9 janvier 2026 à 70 km de la frontière OTAN, a matérialisé la menace balistique à portée intermédiaire contre l’Europe. Les frappes américano-israéliennes « Epic Fury » contre l’Iran, débutées le 28 février — deux jours avant le discours —, ont confirmé l’embrasement régional aux portes de l’Europe, avec la riposte iranienne « True Promise IV » touchant neuf pays.
L’expansion nucléaire chinoise constitue la tendance structurelle la plus lourde : l’arsenal est passé de 350 ogives en 2022 à plus de 600 en 2025, avec des projections dépassant 1 000 d’ici 2030. Pékin développe une triade complète (300+ silos ICBM en construction, SNLE Type 096, bombardier furtif H-20) et refuse toute négociation sur la maîtrise des armements. L’allégation américaine de février 2026 sur un test nucléaire clandestin chinois à Lop Nur en 2020, si elle est confirmée, ajoute une dimension qualitative (armes tactiques de faible puissance) à cette montée en charge quantitative.
Mais c’est l’incertitude sur la fiabilité américaine qui constitue le facteur déclencheur principal. La National Defense Strategy 2026 ne consacre que cinq lignes aux questions nucléaires, aucune n’évoquant la « dissuasion élargie ». L’interruption temporaire du partage de renseignements avec l’Ukraine en mars 2025 a été un choc en Europe. Les sondages YouGov de janvier 2026 montrent une hausse marquée des attitudes négatives européennes envers Washington. Le rapport de l’ENSG (Munich Security Conference, février 2026) conclut sans ambiguïté : « La dissuasion nucléaire élargie américaine semble politiquement plus fragile qu’à aucun moment depuis la Guerre froide. »
Les experts valident le principe mais identifient des tensions structurelles
Le consensus des think tanks est remarquablement convergent sur un point : la nécessité d’une européanisation de la dissuasion ne fait plus débat. Le rapport « Mind the Deterrence Gap » (ENSG, février 2026) l’affirme : « Il n’y a pas de deterrence ex machina, pas de solution à faible coût ou sans risque. Les Européens ne peuvent plus externaliser leur réflexion sur la dissuasion nucléaire aux États-Unis. L’ère de la complaisance stratégique est révolue. » Bruno Tertrais (FRS) qualifie le discours de « mise à jour la plus significative de la politique de dissuasion nucléaire française en 30 ans ». Héloïse Fayet (IFRI) salue l’approche « coopérative, pas transactionnelle ».
Les réserves portent sur quatre points structurels. Premièrement, la taille de l’arsenal : environ 290 têtes face aux 4 300+ ogives russes posent un problème de crédibilité pour une dissuasion étendue, selon l’Atlantic Council. Deuxièmement, le paradoxe décisionnel : un président français userait-il de l’arme nucléaire pour défendre Tallinn ou Varsovie ? Le PRIO d’Oslo rappelle que « le doute fondamental de la dissuasion étendue s’applique à la France comme aux États-Unis ». Troisièmement, la fenêtre politique : il reste environ 14 mois avant la présidentielle de 2027, et le RN, hostile à tout partage nucléaire, domine les sondages. Berlin craint explicitement qu’un changement de régime ne fasse « machine arrière ». Quatrièmement, l’insuffisance conventionnelle : Louis Gautier insiste sur le fait que la dissuasion avancée nécessite des capacités d’épaulement (alerte spatiale, défense anti-missiles, frappe en profondeur) qui « restent largement à construire ».
Carnegie ajoute une préoccupation de second ordre : les systèmes de frappe conventionnelle longue portée (ELSA) pourraient être perçus par Moscou comme menaçant son propre arsenal nucléaire, augmentant paradoxalement le risque d’escalade si la doctrine d’emploi n’est pas clarifiée. Le Stimson Center soulève le risque de prolifération : normaliser le débat sur la dissuasion européenne pourrait accélérer des ambitions nucléaires nationales en Pologne, au Japon ou en Corée du Sud.
Conclusion : un discours de rupture dans un monde en rupture
Le discours de l’Île Longue marque un tournant dans l’histoire de la dissuasion française et de la défense européenne. Ce qui était impensable il y a cinq ans — la France proposant de déployer des Rafale nucléaires sur des bases alliées, l’Allemagne acceptant un groupe de pilotage nucléaire bilatéral, la Suède et le Danemark rejoignant un cadre de dissuasion française — est devenu non seulement possible mais opérationnel. La convergence exceptionnelle des menaces en février-mars 2026 a créé une fenêtre de légitimité que Macron a exploitée avec un sens aigu du timing.
L’ambiguïté maîtrisée du discours constitue à la fois sa force et sa vulnérabilité. En refusant une garantie rigide tout en suggérant fortement que les intérêts vitaux français ne s’arrêtent pas aux frontières hexagonales, Macron reproduit à l’échelle européenne la logique d’incertitude calculée qui est l’essence même de la dissuasion. Mais cette ambiguïté sera testée — par les parlements nationaux qui devront financer sans co-décider, par les adversaires qui tenteront de la décortiquer, et par les électeurs français de 2027 qui décideront si cette vision survivra à son auteur. Comme le résume Louis Gautier avec une lucidité sans complaisance : « Sauf à compromettre la crédibilité de sa dissuasion, la France ne peut pas prétendre trop. » Le demi-siècle nucléaire que Macron annonce ne fait que commencer. »
…
…
«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »
À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipedia
…
«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »
…
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
…
« Anticipait-il donc les choses, les rencontres qu’il allait faire, était-il ponctuel, poli, toujours présentable, préparait-il ses allers et venues, ses interventions, ses sorties, à l’avance ? Était-il quelqu’un de patient, de déterminé, de travailleur ? Savait-il se maîtriser, ne pas perdre le nord, garder son flegme, son calme, rester toujours juste, lors de ses rencontres sociales, au cours de toutes les rencontres qui jouxtèrent, qui jalonnerèrent ses journées, sa vie, son existence ? Savait-il, apprit-il donc à réfréner, à taire donc et contrôler ses mouvements et ses changements d’humeurs, sut-il les anticiper, les prévenir, les maintenir dans des limites, des bornes acceptables, garder du sang froid, de la maîtrise, de la tempérance, de la lucidité ? Avait-il de la retenue, savait-il conserver son calme, sa contenance, en toutes circonstances, avait-il l’empire, l’empire sur lui, sur lui-même, sur ses actes, ses actions ? Savait-il se taire, garder sa langue, taire un secret, tenir une promesse, tenir ses promesses en général ? Avait-il une parole, savait-il tenir ses engagements ? Savait-il aussi ne pas s’engager trop vite, trop tôt et sans y avoir réfléchi, sans avoir préalablement étudié toutes les données ? Était-il de quelqu’un de confiance, de fiable, par la pertinence de ses avis, de ses conseils, par sa sagacité, sa maîtrise de lui, de lui-même, des questions, par sa régularité ? A-t-il réussi à dompter son impétuosité, sa fougue, son envie, son désir même de réussir, son impatience, son envie d’accélérer les choses ? Savait-il laisser du temps au temps, ne pas se précipiter, savait-il attendre, attendre sans s’impatienter, sans s’énerver, sans prendre de décisions hâtives ? S’exerça-t-il pour se dominer, pour avoir, pour acquérir le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, de ses actions, de ses humeurs, de ses émotions ? Sut-il donc anticiper et prévenir les moments où il risquait de perdre le contrôle, ses nerfs, et faire des conneries, des actes, des actions impulsives et stupides, qu’il allait regretter dans les secondes, les moments qui allaient suivre ? Arrivait-il à ne pas s’emporter, à ne pas crier, à ne pas s’exclamer et s’agacer pour rien, à rester calme et tempéré, à garder son flegme, le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, le plus souvent ? Était-il au contraire rapidement porté à la colère, facile à sortir de ses gonds, souvent hors de lui, instable psychologiquement, toujours tendu, incapable de maîtriser ses nerfs, sa frustration, sa colère, ses émotions et son comportement plus généralement ? Les gens, les personnes étaient-elles tendues face à lui, face à elle, toujours dans la crainte, toujours dans le doute que quelque-chose ne se passe mal, que les choses ne dérapent ? La situation n’était-elle pas d’ailleurs anxiogène à vivre, difficile à supporter ? N’était-il d’ailleurs pas insupportable, ne poussa-t-il pas et malgré lui les autres personnes à s’éloigner, à le fuir, à l’éviter et à le craindre, le haïr même ? Nétait-ce pas là la raison même de son isolement, de son suivi psychologique, de ses échecs, du manque de succès et de réussite qu’il connut, des problèmes qui lui arrivèrent, que ce manque de maîtrise qu’il avait de lui, de lui-même ? Que pouvait-il donc espérer ainsi, que se passa-t-il d’ailleurs dans sa vie ? Avait-il seulement même conscience de l’enjeu, de la nécessité qu’il avait de se défaire de cet ennemi intime ? »
…
Gouverner les âmes : réseaux informels de contrôle moral entre sociologie, littérature et histoire
Le contrôle social le plus efficace est celui qui ne se montre jamais comme tel. De la cour de Versailles aux algorithmes de Facebook, de l’Hôpital Général de 1656 aux opérations de Zersetzung de la Stasi, des formations sanitaires de Camus aux 36 Justes de Schwarz-Bart, une même question traverse les siècles : comment des réseaux informels — ni purement étatiques, ni purement privés — parviennent-ils à gouverner les conduites, les consciences, les âmes ? Ce rapport croise dix traditions sociologiques, douze œuvres littéraires et neuf cas historiques documentés pour cartographier ces architectures invisibles du pouvoir. La fiction, loin d’illustrer simplement ce que la sociologie formalise, capture une dimension que la science sociale peine à saisir : l’expérience subjective de l’individu pris dans les mailles du filet. Les cas historiques réels — Stasi, COINTELPRO, SAC, Jacobins — confirment les modèles théoriques tout en révélant leur angle mort principal : la résistance quotidienne des dominés, que seuls Scott et Grossman documentent véritablement.
I. La sociologie du contrôle invisible : dix mécanismes documentés
Le panoptique et le pasteur — Foucault face aux institutions concrètes
Michel Foucault n’a pas construit un modèle abstrait. Il l’a ancré dans des lieux réels. La prison de Stateville (Illinois, 1916), avec son bloc cellulaire circulaire et sa tour centrale, apparaît en photographie dans Surveiller et punir (1975). Le Presidio Modelo de Cuba (1932), directement inspiré de Stateville, servit de prison politique — Fidel Castro y fut incarcéré en 1953. La prison de Pentonville (Londres, 1842), conçue par Joshua Jebb selon le separate system, fut le modèle de 54 prisons à travers l’Empire britannique victorien : l’isolement cellulaire total y provoqua des cas documentés de folie, illustrant ce que Foucault nomme la « discipline des corps » par l’architecture.
Mais le panoptique n’est qu’un des volets du dispositif foucaldien. L’autre est le pouvoir pastoral, analysé dans le cours Sécurité, Territoire, Population (1977-1978). Le pasteur exerce un pouvoir individualisé : saint Grégoire énumère 36 manières différentes d’enseigner selon la condition de chaque ouaille. La confession constitue une « technique de pouvoir par laquelle une vérité secrète — vérité de l’intériorité, vérité de l’âme cachée — sera l’élément par lequel s’exercera le pouvoir du pasteur ». Le cas historique décisif est l’édit royal du 27 avril 1656 créant l’Hôpital Général de Paris, qui regroupa la Pitié, Bicêtre, la Salpêtrière et trois autres institutions. Ce n’était pas un établissement médical : les directeurs détenaient « tout pouvoir d’autorité, de direction, d’administration, commerce, police, juridiction, correction et châtiment sur tous les pauvres de Paris ». En 1656, l’institution logeait 6 000 mendiants, « tous habillés en gris et numérotés ». Le projet était porté par la Compagnie du Saint-Sacrement, société secrète catholique, fusion parfaite du pastoral religieux et du contrôle politique. Foucault y voit un « établissement de moralité » où le travail forcé dédouble la confession dans sa fonction pénitentielle. La colonie de Mettray (1840), pour jeunes délinquants, incarne la « conduite des conduites » sécularisée : surveillance, normalisation, correction morale combinées dans un cadre quasi-familial.
Les zones d’incertitude — Crozier dans les usines de tabac
Michel Crozier offre un contrepoint précieux à Foucault : le pouvoir n’est pas seulement le privilège des institutions, il émerge dans les interstices de l’organisation la plus rigide. Dans Le Phénomène bureaucratique (1963), son enquête menée entre 1956 et 1960 dans 30 usines de la SEITA révèle un mécanisme remarquable. Trois catégories d’acteurs coexistent dans l’atelier : les ouvrières de production, les chefs d’atelier et les ouvriers d’entretien. Dans un univers où tout est réglé par des procédures impersonnelles, la panne des machines est le seul événement imprévisible — et seuls les ouvriers d’entretien savent les réparer. Crozier constate que les manuels techniques des machines ont disparu : les ouvriers d’entretien les ont fait disparaître délibérément pour conserver leur monopole de compétence. Le savoir-faire n’est « ni accessible ni transmissible par écrit, c’est seulement oralement et entre membres du même corps de métier que se fait l’apprentissage ». Il est strictement interdit aux ouvrières de réparer elles-mêmes leurs machines, même pour des problèmes simples. La « zone d’incertitude » confère aux ouvriers d’entretien un pouvoir réel que l’organigramme ne reconnaît pas : ils sont aussi les leaders syndicaux CGT, ce qui neutralise toute tentative de réforme.
La curialisation des guerriers — Elias à Versailles
Norbert Elias, dans La Société de cour (thèse de 1933, publiée en 1969), démontre comment Louis XIV transforma la noblesse d’épée en courtisans dépendants. Le château de Versailles, où le roi se fixa définitivement le 6 mai 1682, pouvait accueillir 10 000 personnes. La Fronde (1649-1652) fut le dernier soulèvement des grands féodaux. Louis XIV transforma les rivalités armées en rivalités symboliques : le lever du roi était rigoureusement codifié, aider le roi à enfiler sa chemise ou tenir le bougeoir du coucher étaient d’immenses privilèges disputés. Sur environ 200 000 nobles du royaume, seuls 4 000 à 5 000 (2-3 %) résidaient effectivement à la cour. La chambre du roi était la pièce centrale ; la distinction privé/public n’existait pas. Saint-Simon documente « le faible de Louis XIV pour la flatterie » et comment l’étiquette fonctionne comme instrument de domination. Le processus de civilisation, documenté d’Érasme (De civilitate morum puerilium, 1530) aux manuels du XVIIIe siècle, montre le passage de la contrainte externe à l’autocontrainte : les justifications des bonnes manières cessent d’invoquer le jugement d’autrui pour invoquer des sentiments internes — honte, embarras, dégoût.
L’habitus et la noblesse d’État — Bourdieu dans les grandes écoles
Pierre Bourdieu, dans La Noblesse d’État (1989), formalise un mécanisme que Foucault et Elias laissent dans l’ombre : la reproduction sociale par la certification scolaire. Les chiffres sont accablants. À l’École polytechnique (rapport Attali, 2015), « depuis 15 ans, plus de 70 % des parents de polytechniciens exercent une profession de cadres supérieurs, et à peine 1 % viennent de milieux ouvriers ». À l’ENA (2008-2012), environ 70 % des élèves sont issus de professions et catégories sociales très favorisées, contre 3,5 % de milieux ouvriers. La probabilité d’intégrer une grande école est de 1/100 pour un fils d’ouvrier et de 1/6 pour un fils de cadre de la fonction publique. Parmi les inscrits en classes préparatoires pour l’X, 33 % sont boursiers — mais seulement 13 % des entrants : le concours agit comme filtre social supplémentaire. Bourdieu démontre que la division grandes écoles / petites écoles correspond à la division grande bourgeoisie / petite bourgeoisie, et que les corps d’État (Mines, Ponts, Inspection des finances) fonctionnent comme des « esprits de corps » analogues aux divisions d’Ancien Régime. La « noblesse d’État » est l’héritière structurale — et parfois généalogique — de la noblesse de robe.
Le triangle du pouvoir — Mills et le revolving door américain
C. Wright Mills, dans The Power Elite (1956), documente la rotation des élites entre trois sommets : le corporate, le militaire et le politique. Robert McNamara passe de la présidence de Ford au secrétariat à la Défense sous Kennedy (1961), puis à la présidence de la Banque mondiale. Les « Wise Men » — Dean Acheson, John McCloy, Averell Harriman, Robert Lovett — circulent entre Wall Street et le Cabinet. Hank Paulson (Goldman Sachs → Trésor), Robert Rubin (Goldman Sachs → Trésor), Dick Cheney (Halliburton → Vice-présidence) prolongent le modèle. Mills note que l’élite « peut ne pas être consciente de son statut » : la domination opère par similarité de backgrounds, socialisation commune et interchangeabilité des postes, non par complot. Le Council on Foreign Relations, le Bohemian Grove (2 700 acres de séquoias, membres incluant Reagan, Nixon, Bush, Kissinger), la Trilateral Commission assurent la cohésion informelle.
La loi d’airain et les armes des faibles — Michels, Scott, Han
Robert Michels démontre l’oligarchisation inévitable sur le cas du SPD allemand : 3 millions de membres en 1911, un tiers des voix en 1912, et pourtant les dirigeants issus de la classe ouvrière ont progressivement valorisé leur propre mobilité sociale plus que l’émancipation du prolétariat. « Qui dit organisation dit oligarchie. » L’exception notable documentée par Lipset est l’International Typographical Union, qui maintint sa démocratie interne grâce à un système bipartisan et une presse indépendante.
James C. Scott, à l’inverse, documente la résistance des dominés. Dans le village de Sedaka (Kedah, Malaisie), où il passa 14 mois (1978-1980), la Révolution verte avait éliminé deux tiers des possibilités de revenu salarial pour les petits exploitants. Les « armes des faibles » documentées : traînage de pieds, ragots et assassinat de caractère (qui « policent les bornes du comportement communautaire acceptable »), vol discret, sabotage anonyme, feinte d’ignorance. La Zomia — 2,5 millions de km² de hautes terres d’Asie du Sud-Est, 100 millions de personnes — représente deux millénaires de fuite devant l’État : agriculture sur brûlis favorisant la mobilité, culture de tubercules impossibles à taxer, oralité délibérée permettant de réinventer les généalogies, identités ethniques plastiques. « L’ethnicité et la tribu commencent exactement là où s’arrêtent l’impôt et la souveraineté. »
Byung-Chul Han propose un renversement radical du paradigme foucaldien : dans la société de la performance, le sujet s’auto-exploite. Le panoptique numérique est « aperspectif » — « chacun est à la fois Big Brother et prisonnier ». Le smartphone fonctionne comme un « objet de dévotion numérique », analogue au chapelet. Eric Schmidt (Google, 2009) : « Si vous faites des choses que vous ne voulez pas que les autres sachent, peut-être devriez-vous simplement ne pas les faire. » L’individu n’est plus sujet soumis mais « projet » auto-optimisant, ce qui rend la résistance collective quasi impossible car l’oppresseur est intériorisé.
Goffman et Simmel — L’asile et la société secrète
Erving Goffman conduisit son terrain à l’hôpital St. Elizabeths (Washington D.C.) d’automne 1954 à fin 1957, se faisant passer pour assistant du directeur sportif. L’hôpital comptait plus de 7 000 internés. La « mortification du moi » documentée dans Asylums (1961) suit un protocole précis : photographie, pesée, empreintes, numéro, déshabillage, désinfection, coupe de cheveux, distribution de vêtements institutionnels. L’« entonnoir de la trahison » (funnel of betrayal) désigne le processus par lequel le pré-patient est amené par ses proches et se retrouve interné, souvent par tromperie. L’électroconvulsivothérapie servait de menace disciplinaire plutôt que de traitement. Mais Goffman documente aussi cinq modes d’adaptation, dont le playing it cool — stratégie mixte de survie, écho des « armes des faibles » de Scott.
Georg Simmel, dans son essai de 1906, montre que le secret crée une « frontière invisible entre l’in-group et l’out-group ». Sa proposition clé : « Plus grande est la tendance à l’oppression politique, plus grande est la tendance au développement de sociétés secrètes. » Les Illuminés de Bavière, les Carbonari italiens, les associations communales allemandes du Moyen Âge tardif illustrent ce mécanisme : le secret protège des « germes » d’idées nouvelles contre la persécution.
II. Quand la fiction capture ce que la sociologie formalise
Les architectures du pouvoir invisible — Kafka, Orwell, Dostoïevski
Le Procès de Kafka (1925) est le texte fondateur de la représentation littéraire du réseau de gouvernance informel. Josef K. est arrêté sans chef d’accusation ; le tribunal siège dans des greniers poussiéreux de faubourgs misérables ; le juge d’instruction lit des livres obscènes et prend K. pour un peintre en bâtiments. Trois intermédiaires incarnent l’opacité du système : l’avocat Huld, malade et impuissant, maintient les accusés sous son joug par des promesses vaines ; le peintre Titorelli expose les trois issues — acquittement réel (« je n’ai jamais vu un acquittement réel »), acquittement apparent, atermoiement illimité — révélant un système où la résolution est structurellement impossible ; le prêtre de la cathédrale, qui « appartient à la justice », livre la parabole « Devant la Loi ». Le gardien de la parabole ne fait qu’interdire l’entrée sans expliquer la Loi — « la mise en chaîne des formes de domination donne la structure du pouvoir ». Kafka raconte, soixante ans avant Foucault, un réseau capillaire où chaque personnage — logeuse, oncle, voisins, fillettes dans les couloirs du tribunal — est relais involontaire du système.
1984 d’Orwell (1949) radicalise la surveillance en la technologisant. Le téléécran « reçoit et transmet simultanément » et ne peut être éteint. L’incertitude est le mécanisme central : « Il n’y avait évidemment aucun moyen de savoir si l’on était observé à un moment donné. » La Police de la Pensée utilise un concept absent de Foucault : le facecrime — porter une expression inappropriée est en soi un délit punissable. O’Brien, l’agent provocateur, incarne la perversion du lien humain par le pouvoir : Winston croit reconnaître en lui un allié, accepte le livre interdit de Goldstein — piège parfait. Lors de la torture, O’Brien formule la vérité nue du pouvoir : « Le pouvoir n’est pas un moyen, c’est une fin. » Les enfants-espions de Parsons illustrent la dissolution de la famille : la fille dénonce son père pour avoir murmuré « À bas Big Brother » dans son sommeil. En prison, Parsons déclare : « Je suis très fier d’elle. » Les citoyens pratiquent le crimestop — auto-censure préventive — devenant leurs propres surveillants : le programme du panoptique foucaldien, réalisé par la terreur intérieure.
Le Grand Inquisiteur de Dostoïevski (dans Les Frères Karamazov, 1880) est la matrice littéraire du pouvoir pastoral foucaldien. Le Christ revient à Séville pendant l’Inquisition ; le Grand Inquisiteur, vieillard de quatre-vingt-dix ans, le fait arrêter et lui adresse un monologue : l’Église a « corrigé » l’œuvre du Christ en fondant son pouvoir sur le miracle, le mystère et l’autorité — les trois tentations que le Christ avait refusées. L’argument paternaliste est limpide : « Les hommes se sont réjouis de se retrouver conduits une fois de plus comme un troupeau, et de sentir enfin leur cœur délivré du terrible fardeau que Tu avais posé sur eux. » L’Inquisiteur a organisé une « ligue secrète » pour « garder le Mystère des yeux indiscrets des misérables et des faibles, et seulement en vue de leur propre bonheur ». Le Christ ne prononce pas un mot. Il embrasse le vieil homme sur les lèvres — la grâce face au contrôle, la réponse qui n’est ni argumentative ni violente mais purement existentielle.
La loi, la grâce et les gardiens silencieux — Hugo, Camus, Grossman
Javert des Misérables (1862) est la surveillance personnifiée — né en prison, sans prénom, « pas vraiment humain ». Sa vision du monde est binaire : « criminel un jour, criminel toujours ». Hugo le montre traquant Valjean à Montreuil-sur-Mer, infiltrant la barricade en espion, poursuivant inlassablement. Mais lorsque Valjean, au lieu de l’exécuter, le libère, Javert affronte un dilemme terminal : « Là où il n’avait jamais connu qu’une seule ligne droite, il en voyait deux, également droites et contradictoires. » Son suicide dans la Seine symbolise l’impossibilité d’un système de contrôle rigide face à la grâce. Hugo déploie aussi Patron-Minette (réseau criminel dont le membre Claquesous est possiblement indicateur de police), les Amis de l’ABC (réseau révolutionnaire d’Enjolras) et le couvent du Petit-Picpus comme espace de soustraction au pouvoir temporel. Toute l’architecture du roman oppose la justice formelle de Javert à la justice morale de Mgr Myriel.
La Peste de Camus (1947) transpose la Résistance en allégorie sanitaire. Tarrou organise des formations sanitaires volontaires « pour pallier le manque de personnel » — réseau civil, horizontal, hors des institutions officielles. Ses « carnets » constituent un dispositif d’observation parallèle. Sa confession à Rieux est décisive : fils d’un procureur, il a assisté enfant à une condamnation à mort prononcée par son père et refuse depuis toute complicité avec le meurtre. Sa quête : « devenir un saint sans Dieu » — gouvernance morale sans transcendance. Grand, modeste employé municipal qui tient les statistiques et coordonne les équipes, est désigné par Rieux comme le véritable héros : l’héroïsme de l’insignifiance. Cottard, qui profite du malheur collectif pour le marché noir, incarne la figure du collaborateur. Les « réseaux de passeurs » qui aident Rambert reproduisent les structures clandestines de la Résistance.
Vie et destin de Grossman (1960/1980) contient le texte philosophique le plus radical sur la résistance morale. Les feuillets d’Ikonnikov, vieux prisonnier tolstoïen dans un camp allemand, distinguent la « grande bonté » (toujours idéologique, toujours meurtrière — christianisme, communisme, nazisme) de la « petite bonté » : « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse. » Cette bonté est « sans témoins, sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. » Le verdict est définitif : « Le mal est impuissant dans sa lutte contre l’homme. Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. » Grossman confirme sa thèse par des scènes : Sofia Levinton, médecin militaire, refuse de révéler son métier lors de la sélection et accompagne un enfant orphelin vers la chambre à gaz ; la femme ukrainienne soigne un soldat allemand blessé, l’ennemi qui a détruit les siens. La lettre de la mère de Strum, écrite du ghetto de Berditchev à la veille de l’exécution de masse, est dédiée par Grossman à sa propre mère, tuée en 1941.
La souveraineté intérieure — Jünger, Marc Aurèle, Yourcenar
L’Anarque d’Ernst Jünger (Eumeswil, 1977) représente une troisième voie entre la soumission et la révolte. Manuel Venator, historien et barman du tyran le Condor, sert le pouvoir extérieurement mais reste libre intérieurement : « Le monarque veut régner sur une foule de gens, et même sur tous ; l’anarque sur lui-même, et lui seul. » Jünger distingue soigneusement l’anarque de l’anarchiste : « L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. » L’anarque « possède un sens aigu des règles » mais refuse le serment, le sacrifice, le don suprême de soi. Venator prépare en secret un sac de survie pour fuir dans les « forêts » — métaphore développée dans Der Waldgang (1951) de l’espace intérieur inviolable face au totalitarisme.
Marc Aurèle (Pensées pour moi-même) incarne le paradoxe de l’homme le plus puissant du monde qui s’astreint à un régime d’auto-surveillance sans relâche. La méditation matinale (Livre II, 1) : « Dès l’aurore, dis-toi par avance : je rencontrerai un indiscret, un ingrat, un insolent. » La lutte contre la paresse (Livre V, 1) : « Le matin, quand tu es paresseux à te réveiller : c’est pour une tâche d’homme que je m’éveille ! » La discipline du jugement (Livre VIII, 47) : « Ce n’est pas cette chose qui te trouble mais ton jugement sur elle. » Pierre Hadot, dans La Citadelle intérieure (1992), montre que l’écriture répétitive est volontaire : c’est l’accumulation des formules qui augmente leur efficacité psychique. Les Pensées sont un « examen de conscience permanent » organisé autour de trois disciplines héritées d’Épictète : assentiment, désir, action.
Hadrien de Yourcenar (Mémoires d’Hadrien, 1951) pratique une « gouvernance par l’attention » : « Être tout à chacun pendant la brève durée de l’audience, faire du monde une table rase où n’existaient pour le moment que ce banquier, ce vétéran, cette veuve. » Sa formule sur le masque est une théorie du contrôle social par imprégnation : « Le bien comme le mal est affaire de routine, le temporaire se prolonge, l’extérieur s’infiltre au dedans, et le masque, à la longue, devient visage. » Yourcenar place cette phrase dans le sillage de Flaubert : « Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. »
Le réseau invisible des Justes et les minorités prophétiques
Le Dernier des Justes de Schwarz-Bart (1959, prix Goncourt) déploie la légende talmudique des Lamed-Vav Tzadikim — les 36 Justes cachés qui soutiennent le monde. « Les Lamed-waf sont le cœur multiplié du monde, et en eux se déversent toutes nos douleurs comme en un réceptacle. » Le roman suit la lignée des Lévy depuis le pogrom de York (1185) jusqu’à Auschwitz. Ernie Lévy, dernier de la lignée, entre volontairement à Drancy avec sa jeune épouse Golda et des enfants orphelins, les consolant par des histoires jusque dans la chambre à gaz. Les Justes forment un réseau invisible sans organisation : ils ne se connaissent pas, ignorent parfois leur propre statut, absorbent la souffrance du monde. C’est le modèle même de la gouvernance morale pure — sans institution, sans pouvoir, sans savoir.
Emmanuel Mounier fonde la revue Esprit en 1932 à 27 ans. Les collaborateurs — Paul Ricœur, Jean Lacroix, Jacques Ellul, Jean-Marie Domenach — forment une « minorité prophétique » : petits groupes engagés transformant la société de l’intérieur. Le personnalisme distingue la personne (engagée, relationnelle, créatrice) de l’individu (abstrait, isolé). Le réseau Esprit essaime en Belgique, Italie, Amérique latine, Afrique (lien avec Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine). Les « Murs blancs » de Châtenay-Malabry préfigurent les habitats groupés. Mounier est arrêté par Vichy en janvier 1942, fait une grève de la faim, est acquitté.
Simone Weil radicale la question. L’attention est « la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » (lettre à Joë Bousquet, 13 avril 1942). Son expérience ouvrière chez Alsthom, aux Forges de Basse-Indre et chez Renault (décembre 1934 — août 1935) révèle que la soumission est physique avant d’être idéologique : « Combien en ai-je fait, au bout d’une heure ? 600. Plus vite. […] La sonnerie. Pointer, s’habiller, sortir de l’usine, le corps vidé de toute énergie vitale. » L’Enracinement (1943) renverse le paradigme des droits : « La notion d’obligation prime celle de droit. Un droit n’est pas efficace par lui-même, mais seulement par l’obligation à laquelle il correspond. » Sa critique du « gros animal » platonicien — le collectif comme force d’écrasement — est sans appel : « La société est la caverne. La solitude est la sortie. »
III. Les archives du contrôle : neuf réseaux historiques documentés
La Stasi et le COINTELPRO — La surveillance comme science exacte
Les archives de la BStU contiennent 111 km de documents : la Stasi comptait 91 015 employés et 189 000 collaborateurs informels (IM) en 1989, soit un ratio d’un agent pour 6,5 citoyens (la Gestapo : 1 pour 2 000). Le total historique atteint 624 000 IM sur quarante ans. La Directive 1/76 du MfS, codifiée par Erich Mielke, formalise le Zersetzung : « détruire secrètement la confiance en soi des personnes, en portant atteinte à leur réputation, en organisant des échecs dans leur travail et en détruisant leurs relations personnelles. » Les cas documentés sont glaçants : la militante pacifiste Vera Lengsfeld découvre après la chute du mur que son propre mari, Knud Wollenberger (IM « Donald »), la dénonçait ; le chimiste Robert Havemann est soumis à une résidence surveillée permanente à Grünheide ; le philosophe Wolfgang Templin est licencié, voit son doctorat bloqué, réduit aux petits boulots. La formation à la Juristische Hochschule de Potsdam en « psychologie opérationnelle » ciblait les faiblesses individuelles : chaque opération était sur mesure.
Le COINTELPRO du FBI (1956-1971) opère selon une logique similaire. L’opération contre Martin Luther King inclut une lettre anonyme de novembre 1964 accompagnée d’enregistrements, poussant implicitement King au suicide. William C. Sullivan, directeur adjoint, déclare devant le Church Committee : « No holds were barred. This is a rough, tough business. » L’assassinat de Fred Hampton (4 décembre 1969, Chicago) est facilité par l’informateur William O’Neal, infiltré comme chef de la sécurité du BPP, qui fournit le plan de l’appartement indiquant la chambre de Hampton. Celui-ci est abattu dans son sommeil à 21 ans, sa compagne enceinte à ses côtés. Le programme est révélé le 8 mars 1971 par le cambriolage du bureau FBI de Media (Pennsylvanie), sous couvert du combat Ali-Frazier. Le Church Committee (1975-76) conclut que le COINTELPRO fut « une opération de vigilantisme sophistiquée visant directement à empêcher l’exercice des droits du Premier Amendement ».
Le SAC, les RG et les « grands frères » — Le contrôle à la française
Le Service d’Action Civique (fondé le 4 janvier 1960 par Jacques Foccart, Pierre Debizet et Charles Pasqua) représente la face sombre du gaullisme. Le rapport parlementaire de 1982 (2 tomes, 1 008 pages, 99 auditions) recense 65 affaires judiciaires impliquant 106 membres. La tuerie d’Auriol (18-19 juillet 1981) — six victimes, dont un enfant de 7 ans — résulte de la crainte que le chef local du SAC ne livre des dossiers à la gauche après l’élection de Mitterrand. Le SAC est dissous par décret le 3 août 1982.
Les Renseignements Généraux (1907-2008), implantés dans chaque département, pratiquaient le renseignement humain de proximité par des sources immatriculées via un codage ultra-sécurisé de huit paramètres. Les « notes blanches » — ni datées, ni signées, sans en-tête — permettaient de transmettre des informations sensibles sans traçabilité. Personnalités fichées documentées : Jean Jaurès, Marie Curie, Albert Camus. La fusion DST-RG en DCRI (2008) est jugée par les spécialistes comme un « quasi-abandon du renseignement de proximité ».
Les « grands frères » des cités françaises (années 1980-2000) illustrent un phénomène documenté par Pascal Duret (Anthropologie de la fraternité dans les cités, PUF, 1996) et David Lepoutre (Cœur de banlieue, Odile Jacob, 1997) : des jeunes leaders de quartier exerçant une autorité informelle fondée sur la réputation et la proximité culturelle. Manuel Boucher (Les Internés du ghetto, L’Harmattan, 2010) analyse le glissement de la médiation sociale vers le contrôle communautaire — une « hybridation du contrôle social dans les quartiers populaires ».
Les Jacobins, la franc-maçonnerie et les réseaux de Résistance — Sociabilité et surveillance civique
Les clubs jacobins atteignent à leur apogée (1793-94) 5 500 filiales et 100 000 à 200 000 militants — environ 10 % des communes françaises ont une société populaire. Le décret du 21 mars 1793 crée des comités de surveillance de 12 membres par commune, chargés de délivrer les certificats de civisme — attestation de « bon patriotisme », condition sine qua non d’accès aux emplois publics. Le décret du 14 frimaire an II autorise les sociétés populaires à délivrer ces certificats et à surveiller l’administration. Les scrutins épuratoires réguliers et la correspondance massive entre clubs créent un maillage inédit de surveillance civique.
La franc-maçonnerie offre un cas de réseau informel d’influence durable. La Loge des Neuf Sœurs (1776-1789), rattachée au Grand Orient, comptait parmi ses membres Benjamin Franklin (Vénérable pendant son ambassade), Voltaire (initié en 1778), Danton et Gaspard Monge. L’affaire des fiches (1900-1904) est le cas le plus documenté d’utilisation du maillage maçonnique à des fins étatiques : les loges du Grand Orient établirent 25 000 fiches sur les officiers (opinions politiques, religieuses, fréquentations) à l’initiative du général André, ministre de la Guerre. Le mécanisme : les loges locales enquêtent → les fiches remontent rue Cadet → elles sont transmises au ministère. La révélation (octobre 1904) fait chuter le général André mais n’empêche pas le vote de la loi de séparation de 1905.
Les réseaux de Résistance incarnent la structure cellulaire idéale-typique. Le réseau du Musée de l’Homme (1940-1942), l’un des tout premiers, illustre la cooptation par confiance : Boris Vildé (ethnologue, 33 ans) et Anatole Lewitsky publient le journal Résistance (5 numéros), organisent des filières d’évasion, récoltent du renseignement — textes écrits sous couvert du « Cercle Alain-Fournier », ronéotés au musée puis chez Jean Paulhan. Vildé et six camarades sont fusillés au Mont-Valérien le 23 février 1942. Le réseau Alliance (« l’Arche de Noé ») utilise des pseudonymes d’animaux et un cloisonnement strict. Jean Moulin réunit la première séance du CNR le 27 mai 1943 : 8 mouvements de résistance, 2 syndicats, 6 partis. Il est arrêté à Caluire le 21 juin.
Les jésuites — L’éducation comme réseau d’influence mondiale
La Compagnie de Jésus (fondée en 1540) développe un réseau éducatif sans précédent : 444 collèges cent ans après la fondation, 669 en 1739 — un quasi-monopole de l’enseignement secondaire en France. La Ratio Studiorum (1599) standardise mondialement l’enseignement. Les Réductions du Paraguay (1609-1768) constituent un cas unique de gouvernance alternative : 30 réductions regroupant 150 000 à 200 000 Guaranis, avec conseil autochtone (cabildo), absence de peine de mort, travail collectif de six heures par jour, éducation en guarani. Le cheptel atteint un million de bovins en 1768. Les Guaranis repoussent militairement les bandeirantes chasseurs d’esclaves à Mbororé en 1641. Voltaire y voit une réplique de « l’ancien gouvernement de Lacédémone » ; Montesquieu compare les jésuites à Platon. Les « Lettres édifiantes et curieuses » (34 volumes, 1702-1776) constituent un réseau d’information mondial avant l’âge des télécommunications. Les confesseurs jésuites auprès des rois de France et d’Espagne occupent des positions stratégiques d’influence sur les décisions politiques.
IV. Ce que la fiction sait et que la sociologie ignore
La convergence fondamentale : le pouvoir capillaire
La sociologie et la littérature convergent sur un diagnostic central : le pouvoir le plus efficace est celui qui s’exerce dans les interstices, non par les institutions formelles. Foucault théorise la « conduite des conduites » ; Kafka la met en scène dans les greniers poussiéreux du tribunal invisible. Bourdieu documente la violence symbolique des concours ; Orwell la pousse à son terme logique avec la novlangue qui rend le crimepensée littéralement impossible. Elias montre l’intériorisation progressive des contraintes curiales ; Marc Aurèle en livre le journal intime. Crozier révèle les zones d’incertitude dans les organisations ; Hugo les incarne dans Patron-Minette, réseau criminel dont Claquesous est peut-être indicateur de police. Scott documente les « hidden transcripts » des dominés ; Camus en fait une allégorie avec les formations sanitaires de la peste. Michels formalise l’oligarchie inévitable ; Dostoïevski lui donne son fondement métaphysique avec le Grand Inquisiteur.
Les cas historiques confirment systématiquement le modèle : la Stasi opère par IM de proximité, non par terreur ouverte (transition du modèle disciplinaire au Zersetzung dans les années 1970) ; le COINTELPRO utilise l’infiltration et la désinformation plutôt que l’arrestation directe ; les clubs jacobins délivrent des certificats de civisme plutôt que de procéder à des emprisonnements de masse (avant la Terreur) ; les RG pratiquent le renseignement humain de proximité plutôt que la surveillance électronique.
La divergence cruciale : l’expérience subjective
Ce que la fiction capture et que la sociologie ne peut formaliser, c’est l’expérience intérieure de l’individu pris dans les mailles du réseau. Le désarroi de Josef K., la double conscience de Winston (qui sait que 2+2=4 mais accepte que 2+2=5), la souffrance muette du Christ devant l’Inquisiteur, le vertige de Javert devant deux lignes droites contradictoires — ces états ne sont réductibles à aucune catégorie sociologique. Goffman s’en approche avec la « mortification du moi », mais son analyse reste extérieure. Grossman va plus loin que quiconque : les feuillets d’Ikonnikov ne sont pas une théorie mais un acte de pensée accompli depuis l’intérieur du camp, face à la mort. La « petite bonté sans idéologie » est irréductible à tout système — c’est précisément sa force.
Simone Weil, à la frontière de la philosophie et du témoignage, produit un savoir inédit : « Combien en ai-je fait, au bout d’une heure ? 600. Plus vite. » La soumission ouvrière n’est pas un effet de l’habitus bourdieusien ni de la discipline foucaldienne — elle est une expérience physique de destruction de la pensée que seule l’écriture à la première personne peut restituer. Le « malheur » weilien — conjonction de douleur physique, détresse sociale et dégradation spirituelle — est le nom exact de ce que subit l’individu dans les institutions totales de Goffman, dans les camps de Grossman, dans les usines tayloristes.
L’angle mort partagé : les réseaux de résistance
La sociologie du contrôle social (Foucault, Bourdieu, Goffman) et la littérature dystopique (Kafka, Orwell) partagent un angle mort : elles documentent mieux l’efficacité du pouvoir que les formes de résistance. Kafka ne laisse aucune issue à Josef K. ; Orwell convertit Winston ; Bourdieu décrit la reproduction comme quasi-totale ; Foucault reconnaît que « là où il y a pouvoir, il y a résistance » mais ne documente guère celle-ci.
Trois auteurs corrigent cette asymétrie. Scott montre que les dominés ne sont jamais entièrement dominés : le traînage de pieds, le ragot, le sabotage discret, la fuite dans les hauteurs de la Zomia constituent des formes d’infrapolitique permanentes. Grossman oppose à la « grande bonté » idéologique (toujours meurtrière) la « petite bonté » quotidienne — invincible parce qu’impuissante. Schwarz-Bart imagine un réseau de Justes qui fonctionne sans organisation, sans connaissance réciproque, sans pouvoir — le degré zéro de la gouvernance morale, qui est aussi son accomplissement le plus pur.
L’Anarque de Jünger et les formations sanitaires de Camus représentent deux autres modèles : la résistance solitaire par la souveraineté intérieure, et la résistance collective par la solidarité horizontale. Marc Aurèle et Hadrien ajoutent une dimension inattendue : le gouvernant qui se gouverne lui-même, qui transforme le contrôle en attention. Mounier propose les « minorités prophétiques » — ni massives ni solitaires, mais cellulaires, essaimantes, capables de transformer la société par capillarité.
Ce que les cas historiques nuancent dans les modèles théoriques
Les archives révèlent trois nuances importantes. D’abord, la distinction foucaldienne entre société disciplinaire et société de contrôle est trop binaire : la Stasi des années 1970-80 combine les deux — elle maintient des prisons (discipline) tout en développant le Zersetzung (contrôle psychologique). De même, le COINTELPRO utilise simultanément l’infiltration (contrôle) et l’assassinat (violence directe, cas Fred Hampton). Ensuite, la loi d’airain de Michels est confirmée mais nuancée : les réseaux de Résistance illustrent des organisations qui maintiennent leur horizontalité justement parce qu’elles sont temporaires et mortellement dangereuses — la menace de mort empêche la bureaucratisation. Enfin, la thèse de Han sur l’auto-surveillance numérique trouve un précédent inattendu dans les IM de la Stasi : 7,7 % seulement étaient contraints, la majorité étant motivée par des incitations matérielles ou sociales — l’auto-engagement dans la surveillance n’est pas une invention du numérique.
La petite bonté contre le gros animal
Ce parcours dessine une carte des réseaux informels de gouvernance morale organisée autour de trois pôles. Le premier est le contrôle par l’intériorisation : le panoptique foucaldien, l’étiquette d’Elias, l’habitus de Bourdieu, la novlangue d’Orwell, l’auto-exploitation de Han convergent vers un sujet qui se surveille lui-même. Le deuxième est le contrôle par la proximité : les IM de la Stasi, les informateurs des RG, les enfants-espions de Parsons, les « grands frères » des cités, les comités de surveillance jacobins fonctionnent par capillarité relationnelle. Le troisième est la gouvernance morale sans pouvoir : les 36 Justes de Schwarz-Bart, la « petite bonté » de Grossman, l’attention de Simone Weil, les formations sanitaires de Camus, les minorités prophétiques de Mounier représentent des réseaux qui gouvernent les âmes non par la contrainte mais par la présence — ce que Foucault aurait pu appeler un « contre-pastorat ».
L’enseignement le plus profond est peut-être celui de Grossman : les grands systèmes de contrôle — qu’ils s’appellent Inquisition, NKVD, Stasi ou algorithme — sont structurellement incapables de détruire la bonté individuelle, précisément parce qu’elle ne constitue pas un système. Le « gros animal » de Platon, que Simone Weil identifie au collectif, peut écraser les personnes mais non la capacité de chaque personne à poser la question d’Ikonnikov : « En quoi consiste le bien ? » C’est cette question, posée sans relâche depuis les Pensées de Marc Aurèle jusqu’aux feuillets d’un prisonnier dans un camp, qui constitue le réseau informel le plus ancien et le plus résistant — celui que nulle Directive 1/76 ne parviendra jamais à « décomposer ». »
…
L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence
14 février 2024
« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »
Introduction
« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.
L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.
Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »
…
« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »
REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE
…
« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022
…
« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
…
« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
…
« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »
…
« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
…
« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
…
« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
…
« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
…
« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
…
…
« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
…
« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »
…
« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra les fonctions ainsi que les liaisons. »
…
« Propositions »
…
« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
….
« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoyent (G, H et I) faire k devant A à t2. »
…
…
Monique Mustapha, Des ambiguïtés du droit des gens, de Francisco de Vitoria au Père Acosta
p. 33-47
TEXTE INTÉGRAL
« La critique et les spécialistes de l’histoire du droit s’accordent à considérer Vitoria comme l’un des fondateurs du droit international ; ils s’accordent à considérer que le dominicain a formulé une des premières définitions de la communauté internationale, en s’appuyant pour ce faire sur une définition du droit des gens enfin clarifiée, et en reconnaissant dans le droit des gens un droit naturel. Mais, commentant les Leçons sur les Indiens du dominicain de Salamanque, ces mêmes critiques ont également relevé certaines ambiguïtés : on a observé que tout en affirmant en droit la souveraineté des nations indiennes, Vitoria légitimait de fait l’intervention des Européens1, que certains des titres rejetés comme illégitimes (tel le 5ème) se retournent comme un gant en titres légitimes dans la dernière partie de la Leçon ; comme se retourne aussi l’image qu’il donne des Indiens : dans la première partie de sa Leçon, discutant la question de savoir si les Indiens ont un dominium, Vitoria exclut qu’ils soient dénués de raison car « ils ont une certaine organisation dans leurs affaires, puisqu’ils ont des villes où l’ordre règne ; ils connaissent l’institution du mariage, ils ont des magistrats, des chefs, des lois, des œuvres d’art, ils font du commerce ; tout cela suppose l’usage de la raison ». Pourtant, lorsqu’il expose le 8ème titre légitime selon lequel les Indiens pourraient éventuellement être confiés à l’administration des souverains espagnols s’il s’avérait qu’ils fussent totalement privés de raison, Vitoria se fait l’écho d’opinions selon lesquelles, bien que ces barbares ne soient pas tout à fait fous, ils n’en sont pas loin et semblent incapables de « constituer et de gouverner un état légitime au simple point de vue humain et civil » : « ils n’ont pas de lois convenables, ni de magistrats ; bien plus ils ne sont pas suffisamment capables de diriger leur maison ; c’est pourquoi aussi ils n’ont pas de lettres ni d’arts –non seulement libéraux mais aussi mécaniques– ni d’agriculture prospère, ni d’artisans, ni quantité d’autres choses utiles et même nécessaires à la vie humaine». On est bien en présence de deux images contradictoires : dans les deux cas l’évocation des mœurs et des sociétes indigènes s’ordonne selon les mêmes caractéristiques, qualifiées d’abord de suffisantes puis d’insuffisantes. Dans ce retournement certains ont cru pouvoir déceler la marque d’une ambiguïté, d’autres la preuve que, confronté à des témoignages contradictoires, le dominicain suspend son jugement. C’est cette dernière contradiction qui retiendra notre attention.
2Dans le raisonnement de Vitoria, les deux évocations contradictoires des mœurs des Indiens, symétriquement placées au premier et au dernier chapitre de la Leçon, entretiennent en fait une relation logique étroite. C’est que, selon le mot de Maurice Barbier, Vitoria traite deux fois la même question : celle de savoir si les fous (dans le cas d’espèce les Indiens) peuvent avoir un pouvoir. Observant qu’il convient de distinguer le pouvoir politique et le pouvoir privé, Vitoria examine séparément le rapport que l’un et l’autre entretiennent avec la raison. Selon lui, les fous (et a fortiori les Indiens, qui ne sont pas totalement dénués de raison) ont un pouvoir tant privé que public [DI, Cap. I, par. 15-16] ; mais leur indigence d’esprit les rendant peu aptes à se gouverner, ils peuvent être confiés à la tutelle des plus sages – et cette règle pourrait concerner les Indiens s’ils s’avéraient être totalement dénués de raison [8ème titre légitime, DI, Cap. III, par. 17].
3A cette question théorique, rapportée au cas spécifique des Indiens, vient se superposer l’examen de l’argument d’autorité couramment invoqué par les contemporains de Vitoria : l’esclavage par nature, imputé aux Indiens avec la caution d’Aristote pour établir qu’il était licite de leur faire la guerre et les soumettre. Ainsi, dans les deux cas, l’évocation des mœurs et de l’organisation sociale des Indiens vient appuyer une réflexion (implicite ou explicite) sur les chapitres de la Politique où Aristote parle des esclaves par nature. Vitoria propose une interprétation de ce texte [DI, Cap. I, par. 16], puis examine s’il est pertinent de l’appliquer à la question soulevée, et à quelles conditions [DI, Cap. III, par. 17].
4Cette référence aristotélicienne ne va pas sans ambiguïté. Certes, lorsqu’il commente le texte d’Aristote au début de la Leçon, Vitoria en atténue la portée. Selon lui, en parlant d’esclavage par nature le Philosophe n’a pas pu prétendre que ceux qui manquent de raison peuvent être privés de leurs biens, de leur liberté et de leur pouvoir civil, toutes privations qui caractérisent l’esclavage légal ; il a seulement voulu dire que ceux qui ont un niveau minimum de raison ont naturellement besoin d’éducation et d’être gouvernés par de plus sages qu’eux [DI, Cap. I, par. 16] ; c’est en ce sens seulement que le texte pourrait concerner les Indiens, et le 8ème titre légitime qui en découle est, comme on sait, présenté sur le mode hypothétique, comme un titre à discuter (D.I. cap. III, par. 17). Ces atténuations montrent que Vitoria était sans doute conscient des différences qui séparent la conception hiérarchique de l’humanité véhiculée par le texte d’Aristote et l’idée chrétienne que tous les hommes ont reçu les facultés nécessaires pour atteindre naturellement une connaissance de Dieu. Il reste qu’il n’exclut pas formellement une conception aristocratique de l’humanité inspirée d’Aristote, alors même que la définition du droit des gens à laquelle il se range (« ce que la raison naturelle a établi entre tous les hommes et que toutes les nations observent ») pose que l’humanité est une communauté homogène, et que la définition qu’il donne du pouvoir politique postule une égalité en droit des hommes conforme à la doctrine chrétienne.
5Pouvait-il d’ailleurs écarter totalement le texte d’Aristote, alors que l’Église professait à la suite de saint Thomas une concordance entre la pensée du Stagirite et la doctrine chrétienne, et que, pour le point qui nous occupe, le docteur angélique avait contribué à fixer la notion d’esclave par nature en codifiant la notion de Barbare selon une typologie qui informait couramment la description des sociétés, barbares ou non ? Confronté à une contradiction qu’il ne lève pas totalement, Vitoria développe des attendus moralisants qui trahissent une condescendance vis-à-vis des Indiens : si tutelle des plus sages sur les fous il devait y avoir, observe-t-il, celle-ci pourrait être fondée en charité car nous sommes tenus de veiller au bien de notre prochain.
6Ces contradictions s’expriment bien après Vitoria ; tous les auteurs qui se sont exprimés sur ces questions au xvie siècle ont dû s’y confronter, et leurs réponses sont, chacune à sa manière, également ambiguës. C’est ce qu’on voudrait ébaucher en évoquant trois figures représentatives de ce débat : Sepúlveda, Las Casas et Acosta.
7À croire Sepúlveda, il y aurait conformité de vues entre Vitoria et lui. Pourtant, les principes sur lesquels il fonde son argumentation sont bien différents de ceux qui inspiraient le dominicain. Pour lui, le droit des gens est certes un droit naturel, mais les normes qui l’explicitent sont établies par le consensus des peuples les plus prudents, ceux que leur vertu, leur intelligence et leur prudence rendent aptes à connaître les prescriptions de la loi naturelle c’est-à-dire la loi divine. Une telle conception ne renvoie pas, comme les positions de Vitoria le postulaient, à une communauté universelle des sociétés ayant un standard minimum de civilisation ; elle postule une hiérarchie des nations assortie d’une hiérarchie humaine inspirées très directement d’Aristote : si les nations les moins prudentes doivent se soumettre aux plus sages, c’est qu’il s’agit de sociétés dont les membres appartiennent à la catégorie des esclaves par nature. Traducteur et adepte résolu d’Aristote, Sepúlveda applique sans restriction aux Indiens la notion d’esclave par nature mise en circulation par le Stagirite : le texte du Democrates Alter, constamment étayé de références à la Politique, en suit même fidèlement la lettre à certains moments. Il n’hésite pas non plus à affirmer que même les sociétés amérindiennes les plus évoluées sont barbares et que les réalisations culturelles et politiques dont on crédite certaines d’entre elles, comme la société mexica, attestent seulement qu’un niveau minimum de raison les distingue des sociétés animales. Il dénie enfin aux Mexicains la possession des vertus qui caractérisent l’homme prudent pour Aristote : selon lui les Mexicains manquent de courage, de magnanimité, de tempérance, toutes vertus où excellent les Espagnols. Certes dans ces deux portraits antithétiques des Espagnols et des Indiens la référence à Aristote reste implicite ; mais le portrait qu’il brosse des Espagnols et l’allusion au sac de Rome ne sont pas sans évoquer les pages du Democrates Primus où il exalte ces mêmes vertus pour montrer qu’il est licite au chrétien de faire la guerre ; et dont le fondement aristotélicien est clairement explicité.
8Tel qu’il est défini par Sepúlveda le droit des gens s’appuie donc sur une conception élitiste et hiérarchique de l’humanité qui coïncide assez mal avec l’idée chrétienne que les hommes, créés à l’image de Dieu, sont tous égaux en droit quant au salut ; tout comme la conception élitiste de la morale qui sous-tend le raisonnement coïncide mal avec la morale chrétienne. Cette contradiction ne semble pourtant pas ébranler Sepúlveda. Il affirme au contraire que la philosophie aristotélicienne concorde avec les enseignements de la doctrine chrétienne, que le Stagirite a connu la loi éternelle et que sa morale est conforme aux commandements du Christ. Cette mise en concordance de la doctrine chrétienne et de la philosophie d’Aristote est bien sûr conforme à la tradition thomiste. Elle ne manque pourtant pas de surprendre venant d’un homme que sa bonne connaissance d’Aristote aurait dû logiquement prédisposer à mieux percevoir les divergences entre les deux doctrines, mais qui développe ce plaidoyer avec constance dans ses œuvres comme dans sa correspondance. On peut bien sûr souscrire aux conclusions d’Henri Méchoulan pour qui l’argumentation de Sepúlveda dans le Democrates Primus obéissait à une nécessité du temps, à une époque où la concordance établie par Thomas d’Aquin et professée par l’Église était battue en brèche par les érasmistes et les Réformés et pouvait servir l’impérialisme castillan en lui donnant les moyens de développer en toute bonne conscience une politique expansionniste basée sur les guerres de conquête et le rejet de l’altérité. Et nul ne peut douter que Sepúlveda n’ait eu à cœur de défendre l’impérialisme castillan aux Indes, qu’il s’exprime dans des traités généraux sur la politique comme le De Regno, ou dans une œuvre destinée au débat public comme le Democrates Alter. Mais en faisant des vertus la pierre de touche pour distinguer les Barbares des non Barbares, il nous éclaire sur un élément essentiel de son argumentation. Quand il se lance dans le débat en 1545, la promulgation des Lois Nouvelles a mis le Pérou à feu et à sang et suscité en Nouvelle Espagne une grave agitation. Chroniqueur officiel de la couronne, il pouvait juger important de réagir. Mais, face à des synthèses politiques aussi brillantes que celles des sociétés mexicaine et inca, il devenait difficile de s’en tenir à stigmatiser l’organisation politique barbare des Indiens. La nécessité de ramener ces égarés à l’observance de la loi naturelle constituait un argument autrement efficace : identifiant cette loi avec les impératifs contraignants du Décalogue, Sepúlveda en concluait que l’usage de la force était licite ; et, combinant les principes aristotéliciens et la loi évangélique de charité envers le prochain, il ajoutait que c’était même un devoir d’assistance envers les ignorants.
9La contradiction est ici d’autant plus forte que l’adhésion aux théories d’Aristote était plus grande.
10Dans la controverse qui l’a opposé à Sepúlveda, Las Casas n’a pas manqué de souligner ces incohérences.
11Pour sa part il définit le droit des gens comme ce que la raison naturelle a établi entre tous les hommes, d’où il déduit que « las cosas que son de derecho de las gentes son comunes a todas las naciones ». Il rejoint donc l’universalisme de Vitoria, dont il ne partage pas pour autant toutes les conclusions. On sait qu’il se reconnaît dans les titres illégitimes définis dans la Leçon sur les Indiens, mais qu’il a critiqué les titres légitimes, regrettant que le théologien de Salamanque se soit laissé aller à supposer des choses fausses.
12Entre la définition qu’il donne du droit des gens d’une part, la souveraineté des nations et la définition de l’homme à laquelle il se range d’autre part, la concordance est totale. Pour lui l’histoire de l’humanité va vers l’intégration des nations dans la chrétienté, et cette identité de destin correspond à une seule et même définition de l’homme : « todas las naciones del mundo son hombres » dit-il après Cicéron, « y de cada y uno dellos es una no más la definición y ésa es que son racionales ; todos tienen su entendimiento y su voluntad y su libre albedrío como sean formados a la imagen y semejanza de Dios… todos tienen los principios naturales o simientes para entender y para aprender y saber las ciencias y cosas que no saben…. Así que todo linaje de los hombres es uno y todos los hombres cuanto a su creación y a las cosas naturales son semejantes, y ninguno nace enseñado ».
13De ces prémisses Las Casas tire toutes les conséquences : égaux en droits devant Dieu, également libres, tous les hommes doivent être évangélisés par la douceur. D’où son insistance à dénoncer chez Sepúlveda l’interprétation erronée de certains textes (ceux de l’Ecriture comme ceux d’Aristote), et l’utilisation de certains principes aristotéliciens incompatibles avec la saine doctrine chrétienne. Ce procédé, constant chez lui, trouve une expression particulièrement nette dans l’Apologie latine, et singulièrement dans la critique de la notion aristotélicienne d’esclave par nature que la tradition avait identifiée à celle de Barbare et que les commentaires de Thomas d’Aquin avaient contribué à fixer. Faute de pouvoir l’écarter purement et simplement, Las Casas s’ingénie à en relativiser le sens et la portée, en montrant que les Indiens ne sont pas des barbares stricto sensu, que leur histoire, orientée dans une progression vers le salut, se fond dans celle de l’humanité, et qu’on ne peut les taxer de manquer d’organisation civile. M. Bataillon a consacré en son temps une étude fondamentale à cette question, et sur le point particulier de l’organisation civile des Indiens, il a montré que Las Casas s’ingéniait à trouver des textes chez Aristote pour infirmer les principes aristotéliciens cités par Sepúlveda. Sans prétendre revenir sur ces analyses, on évoquera deux autres points de la même argumentation. Selon Sepúlveda la guerre contre les Indiens était juste puisque les Barbares doivent se soumettre aux plus intelligents de même que, dans la nature, le plus parfait commande au moins parfait. Las Casas rejette cet argument pour deux raisons : parce que ce principe de subordination contredit la liberté imprescriptible de toutes les nations et l’origine divine du pouvoir civil, celui des princes indiens comme celui de tous les princes ; et parce qu’il procède d’une interprétation erronée d’Aristote : ce principe ne peut s’appliquer qu’aux différentes parties d’un tout organique (relations entre l’âme et du corps, entre les membres d’une même société, etc.).
14L’autre point concerne les sacrifices humains. Pour Sepúlveda une guerre destinée à interdire cette pratique serait une guerre juste puisqu’il s’agit en fait d’amener les Indiens à respecter les principes de la loi naturelle, dont il emprunte la définition à l’Éthique et qu’il identifie à la loi divine. C’est précisément sur cette identification que Las Casas fait porter sa critique. On connaît son raisonnement : la loi naturelle, dit-il, stipule que les hommes doivent honorer la divinité en lui offrant des sacrifices ; mais c’est à la loi positive qu’il revient, dans chaque société, d’en stipuler la nature, et ces prescriptions sont contraignantes ; en pratiquant les sacrifices humains les Indiens ne font donc qu’observer l’une et l’autre lois. Pour étayer son objection Las Casas cite Aristote et, de fait, il reprend presque textuellement un paragraphe de l’Éthique où Aristote distingue le juste naturel et le juste légal.
15Dans les deux cas la démarche est la même : il ne s’agit pas de récuser l’autorité d’Aristote ; mais de veiller à ce que les principes aristotéliciens invoqués ne soient pas contraires à la saine doctrine chrétienne. Et l’on sait que Las Casas n’hésite pas à renvoyer Aristote aux Enfers, affirmant que, malgré toute sa sagesse, le Philosophe n’a pas eu connaissance de Dieu.
16Si l’argumentation de Las Casas nous paraît particulièrement cohérente, c’est qu’elle ne transige pas sur le principe chrétien de l’égalité des hommes devant Dieu. Cette cohérence ne le protège pas totalement des ambiguïtés. Convaincu que pour remplir leur mission d’évangélisation et amener les Indiens au salut les souverains espagnols ne doivent pas abandonner les Indes, invité à expliquer comment les Indiens peuvent devenir sujets des princes de Castille, il est amené à élaborer des solutions à bien des égards utopiques, qui créditent notamment les Indiens de comportements pour le moins surprenants.
17Pour Las Casas il s’agissait d’obtenir l’arrêt des guerres de conquête et de leurs séquelles, esclavage et encomienda. Et l’on s’accorde à considérer qu’il a eu gain de cause au moins sur le premier point, puisque les conquêtes furent interdites et remplacées par des descubrimientos. Mais les problèmes posés par l’organisation coloniale continuèrent d’être débattus très avant dans le xvie siècle, comme en témoignent les leçons que les théologiens de l’École de Salamanque multiplient sur ce sujet ou, dans le dernier quart du siècle, l’œuvre du jésuite Acosta. On évoquera brièvement cette figure étant donné l’importance que revêt son œuvre dans la pensée politique et missiologique de l’époque.
18Quand Acosta écrit, les conquêtes ne concernent plus que les marches de l’empire (Chine, Philippines, frontières amazoniennes), et l’organisation coloniale est un fait que, au Pérou, l’idéologie tolédiste vise à entériner. Jésuite et missionnaire, c’est avant tout en missionnaire qu’Acosta traite ces questions27. Contre les avis pessimistes de certains religieux, il affirme que tous les hommes sont égaux en droits devant Dieu, appelés au salut, et dotés de l’intelligence nécessaire à la connaissance de la vraie foi ; c’est à cette aune que les Indiens doivent être jugés. Comme Vitoria, dont il suit largement l’enseignement, il récuse la notion d’esclavage par nature et procède à un commentaire critique du texte d’Aristote ; et devant la nécessité de préciser les fondements juridiques de la domination espagnole aux Indes il reprend assez largement les titres légitimes et les titres illégitimes définis par Vitoria dont il rejoint en somme la conception du droit des gens.
19Mais au moment de préciser selon quelle méthode les missionnaires doivent annoncer l’évangile aux Indiens, et si les approches guerrières peuvent se justifier, Acosta développe une conception très hiérarchique de l’humanité. Comme tant d’autres avant lui, il reprend la notion de Barbare (si étroitement liée à la notion d’esclave par nature) : selon lui, il est possible de distinguer trois catégories de Barbares applicables aux hommes en général et aux Indiens en particulier, selon que ceux-ci s’écartent plus ou moins de la raison par leur organisation sociale, leurs croyances religieuses, et leur connaissance des lettres. Cette classification qui se veut universelle a la particularité d’offrir un cadre où toutes les ethnies américaines connues à l’époque peuvent être cataloguées. A chaque catégorie de Barbares, à chaque niveau de barbarie correspond une méthode missiologique : depuis une évangélisation pacifique totalement respectueuse de la souveraineté des nations les plus évoluées (Chinois et Japonais), jusqu’à la mise sous tutelle préventive par la contrainte au besoin pour les nations les plus frustes (assimilées au passage à ces Barbares dont Aristote dit qu’on peut leur faire la guerre comme aux esclaves par nature), en passant par la prédication sous tutelle et sous escorte protectrice pour les groupes intermédiaires (Mexicains et Péruviens). En dépit de l’affirmation liminaire que les hommes sont tous égaux en droit devant Dieu, c’est donc une conception hiérarchique et foncièrement inégale de l’humanité qui prévaut. Certes Acosta ne dit pas que les plus prudents peuvent légitimement soumettre à leur pouvoir les moins intelligents ; mais il admet que pour les besoins de l’évangélisation les Indiens soient placés d’emblée sous tutelle espagnole et qu’on puisse user de quelque coercition pour les récalcitrants ; surtout, au moment d’examiner la nécessaire réforme de la société coloniale, c’est une moralisation du système qu’il préconise, et il crédite les Espagnols, dont il dresse pourtant un portrait de prédateurs, d’être plus dociles aux injonctions de la raison que les Indiens.
20Devant une réalité humaine et une société coloniale qu’il connaît bien pour les avoir observées, il développe, comme Vitoria, une théorie assez complexe qui ne résout pas l’opposition entre la conception universaliste chrétienne de l’humanité et du droit des gens, et une vision hiérarchique héritée d’Aristote. Il ne sort de la contradiction qu’en opérant à son tour un glissement moral : s’agit-il de l’esclavage, il y voit avec les Pères un asservissement aux passions dont l’Indien ne peut se défaire que par une éducation stricte, et il plaide pour une moralisation de la société coloniale, en faisant confiance à la réforme morale de ces mêmes Espagnols dont il a dénoncé la dépravation.
21Les conclusions d’Acosta répondent à une finalité avant tout missionnaire ; or la poursuite de l’œuvre missionnaire passe par le maintien de l’ordre colonial sous la tutelle du roi d’Espagne : on ne s’étonnera pas que la synthèse élaborée par le jésuite reflète fidèlement la géographie politique de l’époque, et que les solutions qu’il propose présentent des affinités avec les dispositions officielles prises par la couronne d’Espagne.
22Pour donner aux problèmes du droit des gens que la conquête et l’exploitation du Nouveau Monde soulevaient une réponse nouvelle, les auteurs espagnols du xvie siècle ont du prendre en compte les autorités reçues (philosophiques et religieuses), les données concrètes d’observation (mœurs des Indiens et structure de leurs sociétés), et les conditions historiques du moment. Dans cette confrontation, ils ont pris la mesure des contradictions qui séparaient les conceptions chrétiennes qu’ils professaient, porteuses d’une conception unitaire et universaliste de l’humanité, et les conceptions hiérarchiques héritées d’Aristote. Leurs réponses donnent la mesure de leur embarras : les choix théoriques qu’ils opèrent reflètent fidèlement les choix que chacun faisait face aux intérêts en jeu : défense catégorique de l’impérialisme espagnol chez Sepúlveda ; quête d’un compromis entre la souveraineté de droit des Indiens et une légitimité de la présence espagnole aux Indes chez Vitoria ; justification d’une situation de fait et quête d’une formule pour la faire fonctionner chez Acosta ; chez Las Casas enfin, défense sans concession des droits des Indiens et de leur liberté, sans exclure pour autant la légitime administration des Indes par l’Espagne. » «
Monique Mustapha, Des ambiguïtés du droit des gens, de Francisco de Vitoria au Père Acosta
p. 33-47
TEXTE INTÉGRAL
…
…
Les premiers jours de la guerre contre l’Iran : anatomie d’un basculement géopolitique
Le 28 février 2026, les États-Unis et Israël ont lancé une offensive militaire coordonnée contre l’Iran — opérations « Epic Fury » et « Roaring Lion » — tuant le Guide suprême Ali Khamenei dès les premières frappes et plongeant le Moyen-Orient dans sa plus grave crise depuis 2003. En trois jours, plus de 2 000 cibles frappées, au moins 555 morts iraniens (1 500 selon l’ONG Hengaw), le détroit d’Ormuz fermé de facto, et un conflit étendu à neuf pays. La France, « ni prévenue ni impliquée » selon Emmanuel Macron, se retrouve directement touchée : sa base militaire d’Abou Dhabi a été atteinte par un drone iranien. L’intervention survient 36 heures après le dernier round de négociations à Genève, alors que le médiateur omanais déclarait un accord « à portée de main » — un fait qui cristallise l’indignation diplomatique mondiale et soulève la question fondamentale de la délégitimisation du droit international.
La presse mondiale face à une guerre de mots et de cadrage
La couverture médiatique des premiers jours révèle un fossé sémantique profond entre médias anglo-saxons et un quasi-consensus critique dans la presse française.
Côté américain, la ligne de fracture traverse les rédactions. Le New York Times a publié un éditorial cinglant intitulé « Why Have You Started This War, Mr. President? », qualifiant les frappes de « reckless » et « unconstitutional », rappelant que Trump « started this war without explaining to the American people why he was doing so » et qu’il a annoncé l’opération « by video in the middle of the night ». En miroir, le Wall Street Journal a soutenu les frappes et averti Trump de ne pas s’arrêter trop tôt : « Iran is the main threat to the entire region… All of this reveals the risks of ending the bombing campaign before Mr. Trump’s stated war aims are achieved. » Fox News privilégie les termes « strikes » et « operation », mettant en avant l’ancien secrétaire d’État Pompeo qualifiant l’intervention de « long overdue » et un analyste israélien parlant d’un « biblical event ». CNN, à l’inverse, souligne l’absence de preuves d’une menace imminente, citant des briefeurs du Pentagone ayant admis devant le Congrès que Téhéran « was not planning to attack US forces unless Israel attacked first ». La BBC qualifie sans ambiguïté l’opération de « war of choice », son éditeur Jeremy Bowen écrivant : « It is also another blow to the tottering system of international law. »
Côté français, le consensus est nettement plus critique. France 24 titre : « Objectifs flous, dommages collatéraux… L’attaque de l’Iran piétine le droit international », avec Thierry Coville (IRIS) déclarant : « C’est un mépris total du droit international, et c’est un peu le scénario catastrophe. » Le Figaro publie une tribune de Gilles Kepel qui inscrit la mort de Khamenei dans la suite directe du 7 octobre 2023, tout en avertissant : « Il est trop tôt pour spéculer si le décès du despote religieux va faire advenir un État démocratique — les précédents de Saddam Hussein, de Kadhafi… » Le Grand Continent, dans une analyse devenue référence, affirme : « La plus grande victoire stratégique de Netanyahou n’a pas eu lieu à Téhéran, mais à Washington », et avertit : « Si l’Iran s’effondre sans succession organisée, le conflit ne se refermera pas — il s’étendra. » Sur Public Sénat, le sénateur Cédric Perrin compare l’événement à « un virage géopolitique tel que le monde n’en a plus connu depuis la chute du mur de Berlin ».
L’expression « saut dans le vide » circule dans la sphère analytique francophone, notamment sous la plume d’Édouard Husson (Substack « Libres Propos ») qui avait titré dès le 29 janvier : « Iran : Trump et Netanyahou sont prêts à sauter mais ont-ils un parachute ? », qualifiant l’opération de « saut dans le vide » plus périlleux encore que l’Ukraine en 2022.
Dominique de Villepin : le spectre de 2003 hante mars 2026
L’ancien Premier ministre a produit deux interventions majeures qui constituent le contrepoint diplomatique et moral le plus structuré à l’intervention.
Le 28 février sur X/Twitter, il publie un texte intitulé « L’Iran, en finir avec la tragédie, retrouver un chemin d’espoir » (309 000 vues) où il affirme : « Cette nouvelle guerre déclenchée par Israël et les États-Unis ne sert ni la paix, ni la démocratie, ni le droit. Elle est conduite en dehors de tout cadre collectif, et elle ouvre une spirale de représailles dont personne ne maîtrise ni l’issue, ni l’ampleur, ni le coût humain. » Il dresse un parallèle direct avec l’Irak : « Même si chaque peuple est unique, s’il y avait un engagement au sol, nous serions dans une situation analogue à celle de l’Irak en 2003, où la chute d’un dictateur sanguinaire a débouché sur une décennie de guerre civile. » Sa formule la plus percutante : « Le Moyen-Orient est malade du virus impérial. Mais on ne guérit pas les empires par d’autres empires. »
Le 2 mars sur France Inter, il approfondit son analyse. Il cite trois précédents de chaos post-intervention : l’élimination de Ben Laden (suivie de l’émergence de Daech), la chute de Saddam Hussein (chaos irakien), l’intervention contre Kadhafi (effondrement libyen). Il dénonce la destruction simultanée du droit et de la négociation : « Est-ce qu’on peut, alors même qu’une négociation est engagée à Oman, décider de recourir à la force ? C’est non seulement détruire le droit, mais c’est détruire le principe même de la négociation. » Sur la stratégie américaine : « L’intervention est un pari — frapper d’en haut en espérant que le peuple d’en bas aura la force de renverser le pouvoir », mais il identifie « un piège, celui du durcissement du régime ». Il avertit sur la guerre asymétrique : l’Iran basculerait vers « des moyens indirects, actions de déstabilisation, terrorisme » dont les répercussions atteindraient « le sol européen, notamment en matière d’ordre public ». Il appelle la France et l’UE à construire « une coalition diplomatique pour la désescalade, associant des puissances régionales et des pays du Sud global ».
La France sidérée : « ni prévenue ni impliquée »
La réaction officielle française se caractérise par un mélange d’indignation contenue et de repositionnement accéléré. Le 28 février, Macron convoque un Conseil de défense et de sécurité nationale et déclare : « La France n’a été ni prévenue ni impliquée, tout comme l’ensemble des pays de la région et nos alliés. » Il appelle à une réunion d’urgence du Conseil de sécurité de l’ONU et affirme que « personne ne peut croire que la question du nucléaire iranien sera résolue simplement par des frappes ».
Le 2 mars, le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot tient une cellule de crise au Quai d’Orsay. Sa position illustre l’exercice d’équilibriste français : « Soyons clairs, le régime iranien porte une responsabilité écrasante dans cette situation — par son programme nucléaire, par ses missiles balistiques, par son soutien constant à des groupes terroristes, par la répression sanglante du peuple iranien », mais il regrette que l’intervention ait été « décidée unilatéralement par Israël et les États-Unis ». Il précise que 400 000 ressortissants français se trouvent dans la zone de conflit et que la France « se tient prête à participer à la défense » de ses partenaires du Golfe.
Le même jour, depuis l’Île Longue, Macron annonce un tournant stratégique majeur : une « dissuasion avancée » à dimension européenne avec huit pays partenaires, et l’augmentation du nombre de têtes nucléaires françaises. Il déclare : « La guerre contre l’Iran, déclenchée par les États-Unis et Israël, porte et portera son lot d’instabilité et d’embrasement possible à nos frontières. »
Witkoff et l’accord fantôme : comment la diplomatie a été sabordée
La chronologie des négociations révèle un processus diplomatique délibérément court-circuité. L’envoyé spécial Steve Witkoff, accompagné de Jared Kushner, avait mené trois rounds de pourparlers indirects médiatisés par Oman : Muscat (6 février), Genève (17 février), puis un round final à Genève le 26 février — soit 36 heures avant les frappes.
Les exigences américaines étaient maximales : démantèlement de Fordow, Natanz et Ispahan, restitution de 10 000 kg d’uranium enrichi, abandon perpétuel de l’enrichissement, accord sans clause de caducité. L’Iran avait rejeté l’abandon permanent de l’enrichissement, invoquant un « droit inaliénable ». Witkoff aurait répliqué : « And the U.S. has an ‘inalienable right’ to stop you », provoquant une altercation avec le ministre Araghchi.
Mais le témoignage le plus accablant vient du médiateur omanais. Le 27 février, le ministre des Affaires étrangères Badr bin Hamad Al Busaidi déclarait sur CBS : « I am confident the peace deal is within our reach », révélant que l’Iran avait accepté de ne « never, ever have nuclear material that will create a bomb » — un engagement qu’il qualifiait de « big achievement, something that is not in the old deal ». Après les frappes, il a exprimé sa « consternation » : « Active and serious negotiations have yet again been undermined… This is not your war. » Trita Parsi (Quincy Institute) commente : « Les Omanais sont réputés prudents… Probablement pourquoi leur ministre a décidé de rendre public que la paix était à portée de main quand Trump a opté pour la guerre. »
Les justifications mouvantes de Trump : une semaine, quatre récits
L’évolution des justifications présidentielles constitue en elle-même un objet d’analyse. CNN a résumé le glissement : en une semaine, le discours est passé d’une menace nucléaire imminente à des missiles conventionnels, puis à un « bouclier conventionnel » protégeant des ambitions nucléaires futures — « That’s a huge walkback », note le réseau.
Le 22 février, Witkoff affirmait sur Fox News que l’Iran était « a week away from bomb-making material ». Le 25 février, le secrétaire d’État Rubio le contredisait : « They’re not enriching right now. » Dans sa vidéo Truth Social du 28 février à 2h30 du matin, Trump combinait la menace nucléaire, les griefs historiques (1979, 1983, le 7 octobre) et un appel ouvert au renversement du régime : « When we are finished, take over your government. It will be yours to take. This will probably be your only chance for generations. » Le sénateur Mark Warner résumait l’incohérence après un briefing classifié : « I have heard at least four different goals in the last eight or nine days. »
L’ironie historique n’a pas échappé aux observateurs : en 2011, Trump tweetait que « Our president will start a war with Iran because he has absolutely no ability to negotiate » — à propos d’Obama, qui a signé l’accord nucléaire sans jamais frapper l’Iran.
Israël et Netanyahu : la victoire stratégique de Washington a été forgée à Tel-Aviv
Le rôle déterminant de Netanyahu dans le déclenchement du conflit est documenté par de multiples sources. Haaretz titre le 2 mars : « Ministers close to Netanyahu: Politics had key role in decision to strike Iran », un ministre confiant : « The road to the polling stations runs through Washington and Tehran. » Les élections israéliennes d’octobre 2026 et le procès pour corruption de Netanyahu constituent le contexte politique intérieur incontournable.
L’aveu le plus significatif vient de Rubio lui-même le 2 mars : « We knew there was going to be an Israeli action. We knew that would precipitate an attack against American forces. » Autrement dit, la détermination israélienne à frapper a effectivement contraint les États-Unis à entrer dans le conflit. Netanyahu l’a assumé depuis le QG de la Kirya : « This coalition allows us to do what I have yearned to do for 40 years. »
Les sondages montrent un soutien massif mais nuancé. Avant les frappes, 59 % des Israéliens soutenaient une participation aux frappes américaines (Channel 12). Après les frappes de juin 2025, 73 % avaient soutenu l’attaque, et 61 % souhaitaient aller jusqu’au changement de régime. La droite radicale pousse encore plus loin : Ben Gvir déclare « We’ve lopped off the head of the snake » et exige que le changement de régime devienne un objectif de guerre officiel ; Smotrich affirme que l’opération est « positive for the economy ». L’analyste Negar Mortazavi (Center for International Policy) résume : « This is another Israeli war that the US is launching. Israel has pushed the US to attack Iran for two decades, and they finally got it. »
Réactions internationales : un monde fracturé mais sans intervention
La riposte iranienne (opération « Promesse honnête 4 ») a frappé neuf pays, transformant des spectateurs en victimes et redistribuant les solidarités.
Russie : Moscou condamne « un acte d’agression armée prémédité et non provoqué » mais ne promet aucun soutien militaire. Poutine qualifie la mort de Khamenei d’« assassinat perpétré en violation cynique de toutes les normes de la morale humaine » et appelle MBS le 2 mars pour discuter de désescalade. Chatham House note : « Russia will obviously not enter into any kind of military confrontation with the US and Israel. »
Chine : Pékin « s’oppose fermement et condamne vigoureusement » l’assassinat, Wang Yi déclarant à Lavrov qu’il est « inacceptable de lancer des attaques en pleine négociation, et encore moins d’assassiner ouvertement le dirigeant d’un État souverain ». Mais un compte officieux chinois résume froidement : « Iran has no real ally. » Ni Moscou ni Pékin ne fournissent d’aide militaire.
Pays du Golfe : L’Iran a frappé les EAU (137 missiles, 209 drones le premier jour, incendies au Burj Al Arab, à l’aéroport de Dubaï, au port de Jebel Ali), le Qatar (missiles sur Al Udeid, suspension de toute production de GNL à Ras Laffan — une première en 30 ans), Bahreïn, le Koweït et l’Arabie saoudite (raffinerie Aramco de Ras Tanura fermée). Les EAU ont fermé leur ambassade à Téhéran et rappelé leur ambassadeur en Israël. L’Arabie saoudite affirme avoir « repoussé toutes les attaques » et se réserve le « droit de répondre à l’agression ».
Europe : La déclaration tripartite France-Allemagne-Royaume-Uni du 1er mars condamne les frappes iraniennes « indiscriminées et disproportionnées » et ouvre la porte à des « actions défensives proportionnées pour détruire la capacité iranienne à leur source ». L’Espagne de Sánchez est le seul pays européen à condamner explicitement les frappes américano-israéliennes. Le Royaume-Uni déploie des Typhoon au Qatar et accepte l’utilisation de ses bases pour des frappes défensives. Le 2 mars, un drone iranien frappe la base britannique d’Akrotiri à Chypre — première atteinte à un territoire lié à l’UE.
L’onde de choc économique : le pétrole, Ormuz et le spectre récessif
Le Brent a bondi de 72,87 $ le 27 février à un pic de 82,37 $ le 2 mars (+13 %), avant de se stabiliser autour de 78-80 $. Le WTI a suivi une trajectoire similaire. Les analystes de Goldman Sachs projettent un scénario à 120-150 $/baril en cas de guerre prolongée ; Oxford Economics modélise 130 $ si le détroit reste bloqué durablement.
Le détroit d’Ormuz, par lequel transitent 20 % du pétrole mondial et 20 % du GNL mondial, est en état de blocage de facto. Le trafic de tankers a chuté de 70 %, plus de 150 navires sont à l’ancre, et les assureurs maritimes ont annulé les couvertures risque de guerre. Maersk, MSC, Hapag-Lloyd et CMA CGM ont suspendu tout transit. L’arrêt de la production de GNL qatarie à Ras Laffan — 20 % de l’offre mondiale — a fait bondir les cours du gaz européen (TTF) de 54 % en une séance.
En Bourse, le CAC 40 a perdu 2,36 %, le DAX 2,29 %, tandis que Wall Street a limité les dégâts (S&P 500 quasi-stable après une chute initiale de 1,2 %). L’or a franchi les 5 300 $/once. Le PDG de JPMorgan Jamie Dimon prévient : « You’ve got to expect cyberattacks or terrorist attacks, either here or around the world. Banks may be targets. » Oxford Economics estime qu’une perturbation modérée n’amputerait que 0,1 point de PIB mondial, mais qu’une fermeture prolongée d’Ormuz garantirait une récession mondiale.
L’Iran de l’intérieur : succession, fragmentation et résilience du régime
La mort de Khamenei a déclenché une crise de succession sans précédent. Un Conseil de direction intérimaire a été formé le 1er mars, réunissant le président réformiste Masoud Pezeshkian, le chef du judiciaire conservateur Mohseni-Ejei, et le clerc Alireza Arafi. Le CGRI (Gardiens de la révolution) « insiste sur la nomination rapide d’un leader permanent ».
L’Iran est un mosaïque ethnique : les Persans représentent entre 51 et 65 % de la population selon les sources, avec d’importantes minorités azéries (16-25 %), kurdes (7-10 %), lures, arabes, baloutches et turkmènes. Cette diversité nourrit les craintes de fragmentation. Ali Larijani, secrétaire du Conseil suprême de sécurité nationale et ancien président du parlement, émerge comme le principal courtier du pouvoir. Le Japan Times le décrit comme « one of the most powerful figures in the security hierarchy ». Paradoxalement, après avoir piloté les négociations nucléaires, il a déclaré le 2 mars : « We will not negotiate with the United States » et « Iran, unlike the United States, has prepared itself for a long war. »
Les 600 000 Bassidjis et 250 000 forces de sécurité intérieure constituent le véritable rempart du régime. L’analyste Pierre Razoux note dans le Times of Israel : « Tant que le public n’est pas convaincu que l’appareil répressif a été neutralisé, il est peu probable qu’il redescende dans la rue. » H.A. Hellyer (RUSI) confirme : « You haven’t seen mass defections, you haven’t seen a complete breakdown. The system is fairly resilient. » Le risque identifié par Al Jazeera est celui d’un « État-garnison » — « un système militarisé et paranoïaque luttant pour sa survie, sans plus aucune ligne rouge politique à ne pas franchir ».
Les analystes face au vertige : enlisement, chaos et terrorisme
Le consensus analytique identifie cinq risques majeurs, avec un horizon temporel de 2 à 5 semaines pour la phase aiguë et des conséquences structurelles bien au-delà.
- L’enlisement : La directrice de Chatham House Bronwen Maddox avertit : « This has the makings of the kind of enduring conflict that Trump said he didn’t want. » Le Stimson Center affirme que « air strikes alone cannot topple a government — Iran in 2026 is likely to emerge battered but not broken ».
- Les objectifs flous : Le sénateur Warner cite « at least four different goals » après un briefing classifié. Villepin résume : « Quand les objectifs ne sont pas clairs, il y a le risque de l’enlisement. »
- La déstabilisation régionale : En trois jours, le conflit s’est étendu à neuf pays. Le Hezbollah est entré en guerre le 2 mars, frappant Israël pour la première fois depuis le cessez-le-feu de novembre 2024. Des milices irakiennes ont revendiqué des attaques contre des forces américaines.
- Le terrorisme et la guerre asymétrique : Colin Clarke (Soufan Center) prévient : « For Iran, this war is existential. I would fully expect Tehran to activate any sleeper cell capacity it has in the West. » L’amiral Stavridis (ex-OTAN) liste les cartes restantes de l’Iran : fermeture d’Ormuz, attaques terroristes, mobilisation des Houthis, cyberattaques.
- L’effet pervers sur la prolifération : Le diplomate Henry Ensher avertit que le message envoyé aux futures directions iraniennes est limpide : « To avoid invasion, get a nuclear weapon. »
Le droit international en péril : un « moment de bascule »
Le débat sur le droit d’ingérence traverse l’ensemble des analyses. La revue juridique Just Security qualifie les frappes de « tipping point for the UN Charter ». Le professeur Marko Milanovic (Reading) est catégorique : « The strikes are clearly illegal — a breach of the UN Charter which prohibits unilateral resort to force. » Brian Finucane (International Crisis Group) confirme : « There is no plausible legal justification. » Le secrétaire général Guterres condamne des frappes qui « violated international law, including the UN Charter ».
La presse française a poussé la réflexion plus loin. Le site News-RIM analyse le « basculement sémantique d’un droit d’ingérence humanitaire vers une ingérence unilatérale assumée », marquant « l’avènement d’un nouvel ordre mondial où la force prime sur le droit ». Villepin met en garde : « Les États-Unis vont payer très cher cet oubli d’un ordre international. » L’Espagne de Sánchez est le seul État européen à condamner sans ambiguïté : « Nous rejetons l’action militaire unilatérale, qui contribue à rendre l’ordre international plus incertain et hostile. » Le Stimson Center ajoute un angle de prolifération : « This use of force sends a message that regimes may be safer if they develop a nuclear program first — adversaries will be less likely to engage in diplomacy with the United States. »
Conclusion : l’impasse comme horizon
Au troisième jour de ce conflit, trois certitudes et trois inconnues se dessinent. Les certitudes : l’intervention a décapité le sommet du régime iranien sans l’abattre ; elle a étendu le conflit bien au-delà de ses objectifs initiaux déclarés ; et elle a infligé un dommage peut-être irréparable au système de droit international multilatéral. Les inconnues : la capacité de l’Iran à maintenir une guerre asymétrique prolongée ; la possibilité d’une succession ordonnée ou d’une fragmentation du pouvoir à Téhéran ; et la volonté réelle de Washington de s’engager dans un conflit que Richard Haass (CFR) qualifie de « war of choice where regime ouster is not the same as regime change » et dont il prédit que Poutine et Xi « are both happy ».
La formule la plus juste est peut-être celle de Jean-Paul Chagnollaud sur la RTS : « Si on détruit le régime, on risque de détruire aussi la société elle-même. Les Américains seront à des milliers de kilomètres. La société iranienne sera seule, dans ses forces et ses contradictions. » C’est le spectre de l’Irak, de la Libye, de l’Afghanistan — mais à une échelle que Villepin, le 2 mars 2026, résume avec une précision glaçante : « Nous ne sommes pas devant un jeu vidéo. »
…
Survivre à l’effondrement : leçons historiques des populations civiles face aux conflits urbains
« Les témoignages de survivants à travers huit décennies de conflits urbains révèlent des schémas récurrents dans la période critique précédant les bombardements et la guerre urbaine. L’analyse de ces expériences — du Blitz londonien aux sièges contemporains — démontre que la fenêtre entre la normalité et le chaos se referme souvent en quelques heures, et que les décisions prises dans cette période d’incertitude déterminent fréquemment la survie ou la mort. Les populations qui ont réussi à s’en sortir partagent des caractéristiques communes : une capacité à surmonter le biais de normalité, une préparation anticipée, et surtout, des réseaux communautaires solides.
L’intervalle fatidique : quand le silence précède la tempête
La période précédant l’éclatement de la violence présente une qualité psychologique distincte que les survivants de conflits différents décrivent de manière remarquablement similaire. Cette phase d’incertitude — parfois appelée « le calme avant la tempête » — constitue paradoxalement l’un des moments les plus dangereux du cycle de conflit, précisément parce qu’elle induit une paralysie décisionnelle.
À Sarajevo, en mars-avril 1992, une veuve de 70 ans témoigne avoir observé, une nuit à trois heures du matin, tous ses voisins serbes allumer et éteindre leurs lumières de manière coordonnée. « Nous avons immédiatement su que quelque chose allait se passer, car nous nous souvenions que Jovo Trifković avait dressé une liste de toutes les maisons et appartements non-serbes. » Les jours précédents, elle avait remarqué que le comportement de ses voisines serbes avait changé — « elles vous croisaient comme si elles ne vous connaissaient pas, alors qu’auparavant nous étions en bons termes, nous nous rendions visite ». Le 3 avril 1992, elle a fui avec seulement quelques vêtements dans un sac.
À Londres, durant la « drôle de guerre » de septembre 1939 à l’été 1940, cette période d’attente créa une fausse sécurité. Aucune bombe ne tomba, les cinémas rouvrirent, la vie continua normalement. Le port du masque à gaz chuta de 71% chez les hommes en septembre 1939 à seulement 24% en novembre. Cette complaisance s’évanouit brutalement après la chute de la France et Dunkerque. Kathleen Brockington, survivante du Blitz, se souvient : « Les premiers jours, beaucoup de gens étaient très effrayés. Je me souviens de ma belle-mère fondant en larmes et mettant son masque à gaz le premier jour ; elle l’a porté pendant environ une heure mais rien ne s’est passé et elle l’a retiré quand nous lui avons donné une tasse de thé. »
À Bagdad en mars 2003, Jamal Ali, ingénieur aéronautique, avait entendu des rumeurs une semaine avant l’invasion. Malgré son scepticisme, il acheta un générateur et stocka des provisions — une décision qui s’avéra judicieuse lorsque l’infrastructure fut systématiquement ciblée. Le 20 mars, il dormait quand le bombardement commença : « Je me souviens que nous dormions. Nous avons juste entendu les bombardements partout. C’est là que la guerre a commencé. Nous sommes tombés du lit, parce que toute la maison tremblait. »
La rapidité de l’effondrement : de la normalité au chaos
L’un des enseignements les plus frappants de l’histoire est la vitesse vertigineuse avec laquelle la normalité peut basculer dans le chaos. Cette transition peut s’opérer en quelques heures, parfois en quelques minutes.
Dresde, 13 février 1945 : Lothar Metzger, neuf ans, célébrait le Mardi gras avec d’autres enfants. Les sirènes retentirent à 21h51 ; le bombardement commença à 22h15. L’intervalle entre la normalité et l’apocalypse fut de treize minutes. « Vers 21h30, l’alarme a été donnée. Nous, les enfants, connaissions ce son et nous nous sommes levés et habillés rapidement pour descendre dans notre cave… À la radio, nous avons entendu avec une grande horreur la nouvelle : « Attention, un grand raid aérien va frapper notre ville ! » Cette nouvelle, je ne l’oublierai jamais. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu un bruit horrible — les bombardiers. »
Rwanda, 6 avril 1994 : Le footballeur Eric Eugène Murangwa quittait un hôtel après avoir regardé un match de qualification pour la Coupe du monde. « J’ai vu un groupe de personnes disant que quelque chose avait explosé. L’un d’eux pointait du doigt l’aéroport. À l’époque, il n’était pas inhabituel d’entendre des explosions à Kigali. Nous traversions une guerre depuis presque quatre ans et nous y étions habitués, alors je suis rentré dormir. » À 3 heures du matin, il fut réveillé par des tirs nourris. Dans l’heure qui suivit l’attentat contre l’avion présidentiel, les barrages routiers étaient déjà en place et les listes de Tutsis à éliminer circulaient.
Marioupol, février 2022 : Sergey Vaganov, 63 ans, décrit cette période d’incertitude : « Je pensais — qu’est-ce qui s’épuiserait en premier ? La nourriture ? L’eau ? Ou est-ce qu’une bombe tomberait sur nous ? À un certain moment, j’attendais le soulagement [de la mort], j’avais ces pensées à moitié suicidaires. » La ville fut encerclée en moins d’une semaine ; dans les quinze jours, elle était devenue « méconnaissable » selon les survivants.
Saigon, avril 1975 : La chute de la ville illustre comment les prévisions officielles peuvent s’avérer catastrophiquement erronées. Un mémo de la CIA daté du 5 mars 1975 prédisait que le Sud-Vietnam pourrait « tenir au moins jusqu’en 1976 ». Six semaines plus tard, 100 000 soldats nord-vietnamiens encerclaient Saigon. Wolfgang J. Lehmann, chef de mission adjoint, décrit les dernières heures : « Nous pouvions voir les lumières des convois nord-vietnamiens s’approchant de la ville… L’hélicoptère était rempli du reste du personnel… et c’était totalement silencieux, à l’exception des rotors. L’émotion dominante était une immense tristesse. »
Les biais cognitifs qui paralysent les décisions
La recherche académique identifie le biais de normalité comme le facteur psychologique le plus significatif affectant les décisions d’évacuation. Selon les travaux de Thomas Drabek, 80% des personnes manifestent ce biais lors des catastrophes. Le cerveau humain nécessite 8 à 10 secondes pour traiter une nouvelle information de menace dans des conditions calmes ; le stress ralentit encore ce processus.
Ce biais provoque une dissonance cognitive que les individus doivent activement surmonter — soit en refusant de croire aux avertissements (maintenant le biais), soit en échappant au danger. À Dresde, les habitants s’accrochèrent à ce que l’historien Frederick Taylor appelle des « formes dangereuses de pensée magique » : la ville, surnommée « la Florence de l’Elbe », était un trésor culturel avec des musées et une architecture baroque — pourquoi la bombarder maintenant que la guerre touchait à sa fin ? Environ un million de personnes — 630 000 résidents permanents plus 300 000 réfugiés — se trouvaient dans la ville lors de l’attaque.
Lors des attentats du 11 septembre 2001, 70% des survivants ont parlé avec d’autres personnes avant d’évacuer. Nombreux sont ceux qui, dans la Tour 2, ont retardé leur évacuation malgré le fait qu’ils voyaient la Tour 1 en flammes — une démonstration en temps réel du biais de normalité.
D’autres biais cognitifs aggravent cette paralysie décisionnelle :
- Le biais d’optimisme : croire que « cela ne m’arrivera pas »
- L’effet d’ancrage : accorder trop d’importance aux informations initiales même lorsque les circonstances changent
- Le biais de confirmation : rechercher des informations qui confirment ses croyances existantes
Sous stress intense, le processus décisionnel bascule du mode délibératif (Système 2) vers le mode intuitif (Système 1). La recherche démontre que le stress rend les individus plus impulsifs et susceptibles de répondre sans examen critique. La réponse de figement — paralysie décisionnelle totale — constitue un troisième mécanisme évolutif de survie, aux côtés du combat et de la fuite. Elle se caractérise par une immobilité tonique, une bradycardie et un blocage cognitif.
Fuir ou rester : les facteurs déterminants
L’analyse comparative de multiples conflits révèle des facteurs récurrents influençant la décision de fuir ou de rester sur place.
Pourquoi les gens restent
À Londres pendant le Blitz, une enquête de novembre 1940 révéla que seulement 4% de la population utilisait le métro comme abri, 9% les abris publics, 27% les abris privés à domicile, et 64% restaient simplement chez eux pendant les raids. Les habitants préféraient « le confort et la chaleur de leurs propres lits, indépendamment du bruit et du danger ». Kathleen Brockington témoigne : « Comme beaucoup d’autres dans notre rue, nous avions un abri Anderson dans notre jardin, mais il était terriblement humide, alors finalement nous dormions sous notre grande table en chêne. »
À Stalingrad, le gouvernement soviétique retarda délibérément l’évacuation pour des raisons politiques et militaires. Staline aurait ordonné : « Les soldats ne se battent pas pour des villes vides. » L’ordre « Ni un pas en arrière » fut étendu aux civils ; des points de contrôle empêchaient le passage non autorisé de la Volga. Les ouvriers d’usine étaient traités comme des soldats : partir sans permission signifiait être poursuivi comme déserteur. Malgré les petits raids allemands de mai à juillet 1942, les appels urgents à l’évacuation des civils restèrent sans réponse. Jusqu’à 70 000 civils moururent dans la première semaine de bombardement intensif à partir du 23 août 1942.
Les facteurs communs expliquant le choix de rester :
- L’incapacité physique à voyager (personnes âgées, malades, blessées)
- L’impossibilité financière (transport, hébergement)
- Les obligations familiales envers des proches vulnérables
- La méfiance envers les itinéraires d’évacuation
- L’attachement au lieu et à la propriété
- L’espoir que la situation se stabilisera
- L’absence d’information sur les possibilités d’évacuation
À Grozny en 1999, un civil évacué, Mashtaev, témoigne : « Les gens rient quand on mentionne un corridor humanitaire. Personne n’y croit. Il n’y a pas de corridors humanitaires, et de toute façon, personne n’en sait rien. Il n’y a pas de télévision ni de radio, et s’il y avait des piles avant, elles sont depuis longtemps épuisées. Personne ne sait rien dans la ville. »
Pourquoi les gens fuient
À Homs, HouriZada témoigne : « L’eau est devenue un luxe. Rien n’entrait ni ne sortait de la ville… Nous vivions sous un bombardement constant. La route où ils vivaient a reçu le nom de « Route de la Mort », parce que des gens mouraient en traversant la rue. » Son père refusa initialement de quitter la ville où il avait grandi, même quand cousins et voisins fuyaient. Au moment où la famille décida qu’elle ne pouvait plus y vivre, le siège était devenu officiel et ils ne pouvaient plus partir même s’ils le voulaient.
Le phénomène d’évacuation spontanée : Les recherches montrent que des personnes n’ayant pas reçu l’ordre d’évacuer partent parfois de leur propre initiative sur la base d’une évaluation collective du risque, tandis que celles ayant reçu l’ordre de partir peuvent refuser. C’est ce qu’on observe lors de l’incident de Three Mile Island en 1979.
Les couloirs humanitaires : promesses et trahisons
L’histoire révèle que les corridors humanitaires peuvent être des voies de salut ou des pièges mortels. Cette ambiguïté constitue l’un des dilemmes les plus cruels pour les populations civiles.
À Grozny le 29 octobre 1999, un convoi de milliers de personnes fuyant par le « passage sécurisé » annoncé fut bombardé. La Cour européenne des droits de l’homme a ultérieurement reconnu la Russie coupable de violations des droits humains. Les travailleurs de la Croix-Rouge témoignent avoir « planifié l’évacuation des bureaux pour le 29 octobre 1999 afin de bénéficier du « passage sécurisé » annoncé », mais le convoi fut attaqué. Parmi les victimes : des travailleurs humanitaires, des journalistes, et « de nombreuses femmes et enfants, certains auraient été brûlés vifs dans leurs véhicules ». Lyubov Shakhtemirova, 48 ans, résume : « Ils ouvrent un corridor pour nous et quand nous essayons de partir, nous sommes transformés en kacha [bouillie]. »
À Marioupol en 2022, les échecs furent systématiques. Le 5 mars, le premier cessez-le-feu annoncé pour les évacuations de Marioupol et Volnovakha s’effondra en quelques heures en raison des bombardements. L’Ukraine accusa la Russie de bombarder les corridors pendant au moins quatre jours consécutifs. Ce n’est que fin mars-avril que des dizaines de milliers de personnes purent s’échapper en véhicules privés par des routes dangereuses impliquant plus de 25 points de contrôle russes. Ruziya Gorbatenko témoigne : « Quand nous avons atteint la Maison des Communications, des gens ont commencé à tirer sur notre voiture. Des Russes ont couru de sous les bâtiments détruits, criant après nous — exigeant qu’on s’arrête. Mon mari a accéléré pour les fuir. »
Les facteurs limitant l’efficacité des corridors :
- Valeur limitée pour ceux incapables de partir (personnes âgées, handicapées, malades)
- Routes parfois exploitées à des fins de changement démographique
- Nécessité du consentement explicite et du respect continu de toutes les parties
- Informations sur le calendrier et l’emplacement communiquées trop tard
- Parfois utilisés pour « sauver les apparences » tout en poursuivant la violence
Stratégies de survie : ce qui fonctionne, ce qui échoue
Les abris : leçons contradictoires
Ce qui a fonctionné historiquement :
- Les abris profonds souterrains (métro de Londres, caves profondes de l’abattoir de Dresde où survécut Kurt Vonnegut) offrirent la meilleure protection
- Les abris Anderson britanniques (2,1 millions installés) « ont été crédités d’avoir sauvé des centaines de milliers de vies » — conception simple : 1,8 m de haut, 1,4 m de large, enterrés à 1,2 m de profondeur avec 38 cm de terre au-dessus
- Les installations industrielles avec bunkers de l’ère soviétique (comme Azovstal à Marioupol) offrirent une protection supérieure
Ce qui a échoué :
- À Dresde et Hambourg, les caves peu profondes devinrent des pièges mortels lors des tempêtes de feu — la déplétion en oxygène suffoqua des milliers de personnes
- En Syrie, les bombes « bunker buster » changèrent la donne. Human Rights Watch documenta que des résidents locaux témoignèrent d’une nouvelle terreur : « ces armes étaient capables de pénétrer et de démolir des bâtiments entiers en béton de plusieurs étages, ce qui signifiait qu’il n’était plus sûr de se cacher dans les sous-sols et les abris souterrains ». Médecins Sans Frontières rapporta qu’en novembre 2017, 70% de la population de la Ghouta orientale vivait sous terre
- À Alep fin novembre 2016, aucun hôpital fonctionnel ne restait dans les quartiers est de la ville
Techniques de protection immédiate
Les couvertures et tissus mouillés apparaissent comme une constante à travers les conflits. À Dresde, la mère de Lothar Metzger « nous a couverts de couvertures et de manteaux mouillés qu’elle avait trouvés dans une cuve d’eau ». À Hambourg, Heinrich Johannsen survécut blotti sous une couverture mouillée avec son fils dans un tas de gravier sur un chantier de construction, alors qu’il « voyait de nombreuses personnes se transformer en torches vivantes ».
Atteindre les espaces ouverts fut crucial lors des tempêtes de feu — les berges des rivières et les parcs offraient une sécurité relative quand les bâtiments devenaient des fours.
Approvisionnement et ressources
À Stalingrad, les civils restants développèrent des adaptations extraordinaires. Tout ce qui était comestible fut consommé : mauvaises herbes, baies, rongeurs, articles en cuir, colle d’amidon, même l’argile et le limon du fleuve. Valentina Savelyeva témoigne : « Les réservoirs de pétrole à proximité avaient été touchés et la Volga était une nappe de feu… Nous nous accroupissions dans le terrier, regardant dehors. Les pommes de terre ont duré une semaine. Quand les bombes incendiaires tombaient, nous sortions en courant et les faisions cuire sur les flammes. » Sa famille mangeait de l’argile de la berge : « C’était légèrement sucré et je la suçais toute la journée. Ma mère collectait l’eau de la Volga. Il y avait du sang qui flottait en aval. »
À Sarajevo, les habitants mangèrent des pigeons, des rats, des orties et de l’herbe. Une survivante, Maja (16 ans), témoigne : « En entrant dans l’appartement, je pouvais sentir la soupe et le pain, et mon estomac grondait. Je savais que la soupe était faite avec les derniers morceaux de viande de mon lapin de compagnie, mais la faim ne connaît ni loyauté ni sentiment. » Dans les deux mois suivant le début du siège, chaque arbre des parcs de la ville fut abattu pour le combustible.
Le rôle crucial des réseaux communautaires
Les survivants de Sarajevo documentent que les individus vivant seuls, indépendamment de leur armement, « faisaient face à des difficultés pour survivre — la probabilité de survie était corrélée à la taille du groupe ». Les stratégies communautaires efficaces incluaient :
- Des systèmes de patrouille nocturne : chaque soir, 5 personnes armées effectuaient une rotation pour la défense communautaire
- Des protocoles de mouvement : « Toujours opérer dans l’obscurité, maintenir des groupes de deux ou trois personnes, utiliser les ruines de bâtiments pour se couvrir »
- Des réseaux d’information (bien que dangereux à maintenir)
- Des tunnels souterrains — le Tunnel de l’Espoir de Sarajevo, un passage souterrain de 800 mètres, aurait sauvé environ 300 000 personnes
La recherche académique confirme ce schéma : 90% des survivants de tremblements de terre piégés sont secourus par des voisins non formés utilisant leurs mains nues. À Mexico en 1985, 1,7 à 2,1 millions de volontaires se mobilisèrent en trois semaines. Lors du séisme de Loma Prieta en 1989, plus de 50% de la population fournit une assistance aux autres victimes.
Les signes avant-coureurs : ce que les survivants ont vu ou manqué
Signaux reconnus trop tard
À Sarajevo, le changement de comportement des voisins fut un indicateur clé. Une survivante nota que ses voisines serbes « vous croisaient comme si elles ne vous connaissaient pas » dans les jours précédant la violence. Les listes de maisons non-serbes circulaient déjà.
Au Rwanda, le général Roméo Dallaire envoya le 11 janvier 1994 un fax urgent au siège de l’ONU — le fameux « fax du génocide ». Son informateur affirmait avoir reçu l’ordre « d’enregistrer tous les Tutsis de Kigali » et que « en 20 minutes, son personnel pouvait tuer jusqu’à 1000 Tutsis ». La demande de Dallaire de protéger l’informateur et de perquisitionner les caches d’armes fut refusée. Les préparatifs documentés incluaient : listes de cibles tutsis potentielles, stockage de machettes et d’armes, formation de milices Interahamwe, propagande anti-tutsi diffusée sur Radio Télévision Libre des Mille Collines.
L’écart entre renseignement et perception civile
À Kiev en février 2022, les services de renseignement américains fournissaient des avertissements détaillés depuis décembre 2021. L’administration Biden partageait des informations « en temps réel » avec l’Ukraine. Pourtant, les responsables ukrainiens « minimisaient la possibilité d’une incursion » et retardaient la mobilisation. Un résident de Boutcha témoigne : « J’ai discuté avec mes grands-parents : ils ne croyaient pas qu’aller dans un abri anti-bombes était nécessaire, ils pensaient qu’il était sûr de rester à la maison. » De nombreux civils refusèrent de croire à l’invasion possible jusqu’au matin du 24 février.
Systèmes d’alerte précoce modernes
Le système Hala Systems « Sentry » en Syrie représente une avancée : il triangule des capteurs au sol avec des rapports d’attaques provenant de sources multiples, suit les trajectoires de vol des aéronefs à partir de matériel open source, utilise des applications smartphone pour signaler les observations d’avions, et fournit un « portail d’information » pour les civils, les intervenants locaux et les parties prenantes mondiales.
Cependant, la recherche du NYU Center on International Cooperation (2025) souligne que « les systèmes d’alerte précoce, même lorsqu’ils sont robustes, catalysent rarement une action politique opportune ».
L’avertissement comme arme : le cas des « roof knocking »
Le système de « roof knocking » (frappe d’avertissement sur les toits), employé pour la première fois lors de la guerre de Gaza 2008-2009, illustre les complexités des systèmes d’alerte. De petites munitions non létales sont larguées sur les toits comme avertissement, typiquement 10 à 15 minutes avant la frappe principale, parfois aussi peu que 45 à 180 secondes.
Philip Luther d’Amnesty International analyse : « Il n’y a aucun moyen que tirer un missile sur une maison civile puisse constituer un « avertissement » efficace. » Le Rapport Goldstone note que les civils à l’intérieur de leurs maisons « ne peuvent pas savoir si une petite explosion est un avertissement d’une attaque imminente ou fait partie d’une attaque réelle ». La pratique est « susceptible de provoquer la terreur et de semer la confusion parmi les civils touchés ».
Un défi clé : dans certains cas, les résidents avertis d’un bombardement imminent montaient volontairement sur leurs toits comme forme de protestation ou de bouclier humain. Par ailleurs, lorsque plusieurs bâtiments dans une zone particulière sont ciblés, les avertissements peuvent créer de la confusion — les civils ne savent pas si la frappe d’avertissement visait leur bâtiment, un bâtiment adjacent, ou une attaque à haut rendement ailleurs dans la zone.
Les impacts psychologiques : pendant et après
L’état psychologique pendant la période pré-catastrophe
À Alep, un travailleur humanitaire de l’IRC décrit en septembre 2016 : « Quand vous marchez dans les rues d’Alep, vous pouvez voir les visages des gens effrayés et une destruction terrible. Toutes sortes d’armes sont utilisées contre eux… C’est pire la nuit ; c’est plus effrayant. Entendre les jets voler au-dessus de vous, c’est le sentiment le plus horrible au monde. Vous avez l’impression de mourir plusieurs fois. »
À Marioupol, l’usine Azovstal abrita environ 1 000 civils aux côtés de plus de 2 000 soldats pendant 70 jours pour certains. Anna Krylova, qui passa 70 jours sous terre avec sa fille de 14 ans, décrit l’expérience comme « l’apocalypse, comme un film d’horreur ». Anna Zaitseva, réfugiée avec un nourrisson de 2 mois, témoigne : « Chaque jour semblait être le dernier que nous passerions vivants… C’est particulièrement difficile car [mon fils] a des problèmes de sommeil et de bruit, il met ses mains sur ses oreilles pour se protéger. »
La résilience inattendue
Contrairement aux prédictions d’avant-guerre sur l’effondrement psychiatrique de masse, la recherche sur le Blitz londonien révèle que la société ne s’est pas effondrée. Le réseau de cliniques psychiatriques ouvertes pour recevoir les victimes ferma faute de patients. Seulement environ deux cas de « névrose de bombe » par semaine furent enregistrés dans les trois premiers mois. Les suicides et l’ivresse diminuèrent en fait. La recherche identifie le facteur clé : être avec sa famille était le meilleur moyen de maintenir la stabilité mentale.
Le silence imposé et ses conséquences
À Stalingrad, après la bataille, les survivants firent face à une seconde trahison : la propagande soviétique construisit « le mythe de Stalingrad » en excluant entièrement les civils. Ceux présents dans la ville « officiellement évacuée » éveillaient les soupçons. Les survivants en territoire occupé craignaient les poursuites et gardèrent le silence. On attribua initialement aux enfants des rédactions sur leurs expériences de guerre, mais cela fut rapidement interrompu — la guerre ne pouvait être discutée que dans le contexte de l’héroïsme. « Il leur faudrait près de cinquante ans pour obtenir la reconnaissance, pour raconter au monde leur histoire déchirante — et ils passèrent la plupart de ce temps dans le silence, ayant peur de se souvenir de leur expérience. »
Les enfants et le trauma
À travers les conflits, les enfants montrent des impacts psychologiques durables et développent des mécanismes d’adaptation uniques. À Douma, les jumeaux d’Umm Nour, après l’évacuation, creusèrent une tranchée pour les fourmis devant leur tente : « Ils m’ont dit que c’était pour que les fourmis aient un endroit où se cacher et rester en sécurité s’il y avait une attaque. »
Les recherches du Gaza Community Mental Health Centre révèlent des statistiques frappantes : 95% des enfants ont été témoins de funérailles, 83% ont vu des tirs, 67% ont vu des étrangers blessés ou morts. Parmi les enfants dans les zones de bombardement : 54% souffraient de PTSD sévère, 33,5% de PTSD modéré, 11% de PTSD léger.
Le paradoxe des lieux refuges
L’histoire révèle un schéma troublant : les lieux traditionnellement considérés comme des sanctuaires peuvent devenir des pièges mortels.
Les églises au Rwanda : « Beaucoup de gens fuyant la violence cherchèrent refuge dans les églises, qui avaient servi de havres de paix lors des périodes passées de violence anti-tutsi, mais n’étaient plus un territoire neutre en 1994. En conséquence, les églises à travers le Rwanda devinrent des sites de massacre de masse, parfois avec la coopération entre le clergé et les génocidaires. » Janvier Munyaneza, survivant d’un massacre à l’âge de 14 ans à l’église de Ntarama, « s’est caché entre les cadavres des personnes tuées et a fait semblant d’être mort ».
Les hôpitaux en Syrie et à Gaza : À Alep fin novembre 2016, aucun hôpital fonctionnel ne restait dans les quartiers est. Les hôpitaux furent bombardés à plusieurs reprises dans deux périodes spécifiques (fin septembre à mi-octobre et mi-novembre 2016). Le personnel médical témoigne qu’« ils ne pouvaient pas compter les morts » faute de ressources.
Les abris désignés à Marioupol : Les autorités locales avaient désigné des centaines de bâtiments comme abris officiels. Pourtant, les conditions y étaient décrites ainsi : « C’était sombre et froid, et notre respiration collective créait beaucoup d’humidité. Tout était trempé. »
Recommandations fondées sur les preuves historiques
Avant le conflit
La recherche identifie des mesures préparatoires critiques :
Surmonter le biais de normalité par la pré-planification : Établir des itinéraires d’évacuation, des points de rencontre, des caches d’approvisionnement. Les études montrent que lorsqu’ils sont avertis d’une catastrophe imminente, la plupart des gens consultent 4 sources ou plus avant de décider quoi faire — un processus appelé « milling ». Anticiper ce processus par une planification préalable peut sauver un temps crucial.
Construire des réseaux sociaux : Les connexions communautaires constituent la principale ressource de survie. La recherche systématique identifie le capital social de liaison (famille/amis) comme le plus fréquemment mobilisé pendant les catastrophes, tandis que le capital social de pont (connexions communautaires) facilite le partage d’informations.
Préparer des approvisionnements : Au minimum deux semaines de nourriture et d’eau, médicaments, documents, argent liquide, appareils de communication. L’expérience de Jamal Ali à Bagdad — acheter un générateur et stocker des provisions une semaine avant l’invasion — illustre la valeur de cette préparation.
Pendant la période de menace
Surveiller plusieurs sources d’information : Sources officielles et réseaux informels ; trianguler l’information. La recherche de Sarajevo montre que « beaucoup ont perdu la vie en tentant de rassembler des nouvelles, mais l’isolement était tout aussi mortel ».
Établir des seuils de décision clairs : Prédéterminer les conditions qui déclenchent l’évacuation. La recherche sur le comportement d’évacuation montre que les seuils de décision individuels varient dramatiquement — les plus performants montrent des taux d’évacuation « nettement monotoniques » ; les moins performants montrent des « courbes plates » évacuant rarement.
Reconnaître le biais de normalité : Questionner consciemment les pensées « ce n’est pas vraiment en train de se passer ». L’expérience de Dresde montre comment la croyance que le statut culturel protégerait la ville conduisit à une complaisance fatale.
En cas de refuge sur place
Choisir un abri approprié : Souterrain de préférence ; éloigné des fenêtres ; plusieurs sorties. Mais être conscient que les technologies de bombardement modernes peuvent rendre les caves dangereuses dans certains contextes.
Maintenir la communication : Garder les appareils chargés ; établir des horaires de vérification réguliers. Les groupes Telegram devinrent des bouées de sauvetage à Marioupol pour les personnes disparues et les informations d’évacuation.
Conserver les ressources : Rationner nourriture et eau ; maintenir l’hygiène pour la prévention des maladies. L’expérience de Stalingrad montre que la soif était plus difficile à supporter que la faim.
Pendant l’évacuation
Rester avec son groupe familial mais ne pas retarder indéfiniment pour les retardataires en danger immédiat. À Homs, Hadi Abdullah décrit l’évacuation de 15 000 personnes : « Nous avons marché au rythme fixé par les enfants et les personnes âgées parmi nous, ce qui signifiait que couvrir une distance de trente-cinq kilomètres était une folie. »
Suivre les itinéraires établis quand c’est possible mais avoir des alternatives. L’expérience de Marioupol montre que les véhicules privés étaient plus fiables que les corridors officiels.
Porter des documents essentiels et des fournitures d’urgence. À Saigon, un médecin militaire témoigne : « J’ai décidé de brûler tout document me reliant aux Américains, y compris les photos de quand j’ai été sélectionné pour me former au West Haven Veterans Hospital dans le Connecticut. »
Conclusion : ce que l’histoire nous enseigne
L’examen de huit décennies de conflits urbains révèle des vérités inconfortables mais essentielles pour les populations civiles. La fenêtre entre la normalité et le chaos peut se fermer en quelques heures, voire en quelques minutes — treize minutes à Dresde, moins d’une heure au Rwanda. Les systèmes d’alerte précoce, qu’ils soient formels ou informels, existent souvent mais sont ignorés ou arrivent trop tard. Les corridors humanitaires peuvent être des voies de salut ou des pièges mortels.
Les survivants partagent des caractéristiques communes : ils ont surmonté le biais de normalité, souvent grâce à une préparation anticipée ou à des réseaux communautaires qui ont facilité la prise de décision rapide. Le capital social — la connexion aux autres — apparaît comme la ressource de survie la plus précieuse, dépassant les approvisionnements matériels ou même l’armement individuel.
L’histoire enseigne également l’importance de l’adaptation. Les stratégies qui fonctionnaient hier peuvent échouer demain : les caves qui protégeaient pendant la Seconde Guerre mondiale deviennent des pièges mortels face aux bombes « bunker buster » ; les églises qui servaient de sanctuaires au Rwanda sont devenues des sites de massacre. Cette réalité exige une vigilance constante et une capacité à réévaluer les circonstances.
Enfin, et peut-être le plus important, les témoignages révèlent que les valeurs humaines se transforment sous la pression de la survie. Comme le résume une survivante de Marioupol : « Nos valeurs de vie ont changé. Nous comprenons que ce qui était précieux avant n’a plus aucun sens maintenant. Nous n’accordions pas de valeur à nos familles, nous n’accordions pas de valeur au temps passé avec notre famille… Avant, j’appelais mon amie et disais : « Quelle robe as-tu achetée aujourd’hui ? » Alors que maintenant j’appelle et demande : « Es-tu vivante ? » » »
…
« Ce n’est pas du tout ce qu’on imagine, la vie, les mondes. Et vous savez comment je le sais, que ce n’est pas du tout comme on imagine ? Parce que ce n’était pas du tout comme je l’imaginais, moi. C’est pour ça que je dis que ce n’est pas du tout comme on l’imagine.
C’est parce que moi-même, plus j’avance, plus je m’aperçois que ce n’était pas DU TOUT ce que je pensais. »
Olivier Manitara – Transcription d’un enseignement oral – 27 mars 2011
…
…
« Burton se dit plus volontiers « aquae potor », «buveur d’eau », quand il s’agit de style, afin de rester « écrivain délié, simple » (p. 88), quand bien même il devrait subit les remarques acerbes des partisans du beau style. Il préfère à toute éloquence convenue sa manière « sans apprêt » (p. 88), qu’il assume — « j’avoue tout cela (c’est en partie voulu) » – quitte à en faire lui-même une critique sans concession: « style improvisé, tautologies, imitation servile, rhapsodies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sottises, dévidées à l’avenant, sans art, invention ni jugement, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, grossier, extravagant, absurde, insolent, sans discrétion ni composition, mal digéré, vain, vulgaire, sans intérêt, sec et ennuyeux » (p. 80), abusant du style de la copia satirique à son encontre sous couvert de se dire sans style.
Le choix du mot « anatomie » n’est donc pas quand Burton l’adopte pour titre de sa somme des savoirs sur la mélancolie, mais il ne recherche pas la nouveauté: « c’est une sorte de politique de nos jours d’attribuer un titre extravagant à un livre pour le vendre » (p. 70). Même sa volonté de faire de la rédaction de son livre un remède contre l’humeur noire — « j’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie » (p. 71) — n’a pas la primeur : un auteur écossais, Simion Grahame, cherchait déjà sa guérison, en 1609, dans l’écriture d’une Anatomie des humeurs. Pierre Boaistuau, l’un des moralistes les plus influents et les plus lus, avait choisi pour titre, en 1558, à ses quasi Satyres et anatomie de vices » le lieu commun le plus familier, Le Théâtre du Monde, et ne se faisait pas scrupule d’avouer le nombre qu’il avait dû feuilletter, et quasi épuiser d’aucteurs Grèce et Latins », n’ayant laissé, ajoutait-il, « autheur quelqconque, sacré ou profane, grec, latin, ou vulgaire, duquel je n’ayez tiré cuisse ou aesle ». Avec la même simplicité, Burton avoue : « Il n’y a là rien de neuf, ce que j’ai à dire, est dérobé à d’autres », ce qui revient, dit-il, à « apporter un chou deux fois cuit » (p.74), empruntant au passage à Érasme, lui-même, grand emprunteur de citations. Il fait la critique de cette « époque écrivassière » « où les livres sont en nombre innombrable » un siècle où chacun veut « régner sur un royaume de papier » (p. 75) — Montaigne disait: « Il y a plus matière à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres, que sur tout autre subject : nous ne faisons que nous entregloser. » Burton, plus abrupt et plus imagé, remarque: « nous tissons toujours la même toile, tressons encore et toujours la même corde et, s’il s’agit d’une nouveauté, ce n’est qu’une babiole ou une fantaisie, écrite par des êtres oisifs, pour des êtres tout aussi oisifs » ( p.76-77). Il en connaît « qui ratissent tous les index et tous les fascicules pour y trouver des notes », mais lui-même « plaide coupable de cette félonie, « conscient d’appartenir à une culture commune de l’emprunt, et dénonce jusqu’a sa méthode de citations trop nombreuses, son « texte macaronique» (p. 78). On songe au feux éloge désopilant de la culture humaniste, commune à toute l’Europe polyglotte, que fait Giordano Bruno dans Le Chandelier : « Comme c’est beau (on dirait des perles sur fond d’or), des mots latins dans de l’italien, ou des mots grecs dans du latin ! Comme c’est beau, de ne pas écrire une page où n’apparaisse, à tout le moins, une petite tournure étrangère, un petit bout de vers, un trait d’esprit venu d’ailleurs ! », ayant recours à la scatologie, lui aussi, s’il le faut, pour tourner en dérision le excès de savoir de l’homme de la mélancolie, l’«homme de génie » du « problème XXX » d’Aristote :*+ « La preuve est faite qu’eux seuls ont reçu l’intelligence: Saturne la leur a pissée sur la tête. » »
Gisèle Venet, Préface du livre de Robert Burton, Anatomie de la Mélancolie, (p. 16-17)
…
…
«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
….
« les exigences tacites du métier «
…
« des différences infinitésimales »
« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais pourquoi mettez-vous ça en premier ?… ça en second ? » « C’est évident. » … L’évidence… n’est jamais évidence… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »
…
« Ils ont un sentiment d’évidence qui n’est pas celui de la petite pigiste… Il y a des braves gens, des petits, des petites, des jeunes, des subversif, des casses pieds, qui luttent désespérément pour introduire des petites différences, dans cette énorme bouillies homogènes, qu’imposent les cadres »
Pierre Boudieu, Sur la télévision
…
« Il n’y a qu’une manière de réussir dans le monde, c’est d’y apporter sa part d’originalité, quelque petite que puisse être cette part. »
Frédéric Rieder
…
« Il existe deux conceptions de ce qui est “œuvre”. Ou bien on considère comme œuvre tout ce que l’auteur a écrit ; c’est de ce point de vue, par exemple, que sont souvent édités les écrivains dans la célèbre collection de “La Pléiade”. A savoir, avec tout : avec chaque lettre, chaque note de journal. Ou bien l’œuvre n’est que ce que l’auteur considère comme valable au moment du bilan. J’ai toujours été un partisan véhément de cette deuxième conception. »
Milan Kundera
…
« Vous n’avez pas le droit d’avoir votre opinion. Vous avez le droit d’avoir votre opinion renseignée. Personne n’a le droit d’être ignare. »
Harlan Ellison
…
« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. »
Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013
…
…
La lucidité comme arme : penseurs francophones contre le simplisme
« Une constellation d’intellectuels africains et afrodescendants a construit, depuis trois décennies, un corpus rigoureux de pensée qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le ressentiment victimaire. Ces penseurs — Achille Mbembe, Alain Mabanckou, Gaston Kelman, Axelle Kabou, Felwine Sarr, Souleymane Bachir Diagne, Célestin Monga, Fatou Diome, Léonora Miano et d’autres — partagent une conviction : la dignité africaine se construit dans le diagnostic froid, pas dans le sanglot permanent. Leur travail constitue, de fait, un « gilet pare-balles » intellectuel contre les populismes croisés qui ravagent aussi bien la France que le continent africain. Ce rapport cartographie leurs positions, citations et ouvrages selon les six axes thématiques demandés, en traçant la filiation intellectuelle qui va du personnalisme d’Emmanuel Mounier à l’afropolitanisme contemporain.
1. La Francophonie comme devoir stratégique, pas comme relique coloniale
L’argument le plus développé sur la Francophonie comme espace stratégique vient d’Achille Mbembe. Dans sa tribune « Plaidoyer pour une langue-monde » (Politis, n°1490, février 2018), il opère une distinction cruciale entre la langue et le dispositif : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel » de la Francophonie, qu’il qualifie de « survivance du colonialisme français ». Mais la langue, elle, est un bien commun planétaire : « La langue française est devenue une langue africaine. À force de croisements avec les langues autochtones, de couplages et de greffes parfois inattendus, le français en Afrique est devenu le modèle d’une langue planétaire, ouverte et, pour ainsi dire, hétérolingue. » Mbembe appelle à la « défrancophonisation » comme condition de la « planétarisation du français » — libérer la langue du dispositif néocolonial pour en faire un véritable instrument d’émancipation. Dans un texte antérieur, « Francophonie et politique du Monde » (Congopage), il insiste : « Le nombre des francophones hors de France est aujourd’hui supérieur à celui des Français. La France n’en a plus l’exclusive propriété. Le français est désormais une langue au pluriel. »
Souleymane Bachir Diagne prolonge cette vision sur le plan philosophique. Dans De langue à langue. L’hospitalité de la traduction (Albin Michel, 2022), il défend le français comme un espace de philosophie africaine à part entière, fondé sur l’éthique de la traduction : « Faire l’éloge de la traduction, c’est célébrer le pluriel des langues et leur égalité ; car traduire, c’est donner dans une langue hospitalité à ce qui a été pensé dans une autre, c’est créer de la réciprocité, de la rencontre, c’est faire humanité ensemble. » Lors du Sommet de la Francophonie 2024, il a explicitement refusé la posture défensive : « La francophonie n’est pas la défense à la Astérix d’un village gaulois qui serait le dernier résistant au rouleau compresseur romain. C’est l’affirmation que le monde est pluriel » (RTBF, 2024). Diagne montre aussi que le « mythe moderne faisant du logos le propre de l’Occident est enfant du colonialisme » (De langue à langue) — ce qui signifie que philosopher en français depuis l’Afrique est un acte de décolonisation, pas d’assimilation. Son concept d’« universel latéral » (emprunté à Merleau-Ponty, développé dans Universaliser, Albin Michel, 2024) propose un universel qui ne surplombe pas depuis un centre occidental, mais se construit horizontalement, par la rencontre.
Alain Mabanckou, dans sa leçon inaugurale au Collège de France en mars 2016 (Lettres noires : des ténèbres à la lumière), a défendu la même position : « La langue française ce n’est pas forcément la France, mais c’est tous ceux qui acceptent cette aventure, cette passion, cette forme d’enthousiasme qui a forgé cet imaginaire français et qu’aujourd’hui par notre étroitesse d’esprit on essaye d’écarter. » Il avait d’ailleurs refusé d’être publié dans la collection « Continents noirs » de Gallimard, exigeant de paraître dans la collection « Blanche » — acte symbolique fort contre la ghettoïsation littéraire. Le Manifeste « Pour une littérature-monde en français » (Le Monde des Livres, 15-16 mars 2007), cosigné par Mabanckou, Waberi, Édouard Glissant, Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé et 40 autres écrivains, proclamait précisément la fin de la francophonie comme « dernier avatar du colonialisme » et l’avènement d’une langue libérée « de son pacte exclusif avec la nation ».
Fatou Diome incarne cette appropriation avec un aplomb charnel. Dans Marianne porte plainte ! (Flammarion, 2017), elle convoque Césaire, Senghor, Montesquieu et Chateaubriand comme héritage commun, reprenant la formule de Kateb Yacine du français comme « butin de guerre » pleinement revendiqué. La Francophonie stratégique trouve aussi un ancrage fondateur chez Léopold Sédar Senghor, qui voyait dans le français « la langue de la lutte, de l’émancipation », tantôt dotée de « la douceur des alizés », tantôt de « la fulgurance de la foudre » — et rappelait que c’est en français que les peuples se sont décolonisés.
Enfin, Abdou Diouf, Secrétaire général de l’OIF de 2003 à 2014, a transformé l’organisation en instrument diplomatique multilatéral en insistant sur le fait que « l’Afrique abritera 85 % des 715 millions de francophones en 2050 ». Sa défense de la Francophonie était résolument tournée vers le « formidable potentiel économique des industries culturelles en langue française », non vers la nostalgie.
2. La responsabilité devant l’Histoire : refuser d’ajouter sa douleur à la machine
Le texte-matrice de cette position est Achille Mbembe dans son entretien fondateur avec la Revue Esprit (« Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? ») : « La pseudo-libération consiste à croire qu’il suffit de tuer le colon et de prendre sa place pour que le rapport de réciprocité soit restauré. L’Afrique du Sud nous permet de penser ce qui, dans la politique de la vengeance, ne fait que reproduire le complexe de Caïn. » Dans Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016), il préconise, via la « pharmacie de Fanon », d’opposer « un principe de vie au principe de destruction » (p. 91) et affirme : « Devenir-homme-dans-le-monde n’est ni une question de naissance, ni une question d’origine ou de race : c’est une affaire de trajet, de circulation et de transfiguration » (p. 175). Dans Brutalisme (La Découverte, 2020), il formule cette phrase décisive : « La vérité est que l’Europe nous a pris des choses qu’elle ne pourra jamais nous restituer. Nous apprendrons à vivre avec cette perte. Elle, de son côté, devra assumer ses actes, cette partie ombreuse de notre histoire en commun dont elle cherche à se délester. » Reconnaître le passé, mais ne pas s’y enfermer — c’est le geste fondamental.
Felwine Sarr ouvre Afrotopia (Philippe Rey, 2016) par cette phrase inaugurale devenue célèbre : « L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit pas courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi. » Cette phrase est un refus explicite de la logique de course, de revanche et de rattrapage — trois postures qui toutes présupposent que l’Occident reste le centre de gravité. Sarr appelle à « proposer une civilisation africaine qui est en dehors de la logique de réaction et d’affirmation, de manière créative ».
Gaston Kelman, dans Au-delà du Noir et du Blanc (Max Milo, 2005), formule l’argument en termes individuels : « J’ai toujours pensé que mon voisin ne pouvait être tenu responsable de la barbarie de ses ancêtres, que le Blanc et le Noir ne devaient pas se construire sur le lit d’une culpabilisation et d’une victimisation réciproques » (p. 65). Et plus loin : « On reste la victime du passé si l’on ne trouve pas les ressorts nécessaires pour sortir et de sa prison et de sa dictature. » Kelman refuse de se réveiller chaque matin « avec sur le visage le crachat qu’a pris mon père colonisé » ou « avec le corps meurtri par les coups qu’ont reçu les ancêtres des Noirs américains ».
Célestin Monga, dans un entretien avec Mbembe (Le Messager, 2006), diagnostique l’impasse : « Rechignant à faire l’inventaire du nationalisme, beaucoup de nos chercheurs restent prisonniers d’une dichotomie stérile : soit ils concentrent leurs efforts à hurler leur dépit à ceux qui nous ont longtemps opprimés, soit ils ambitionnent de séduire et impressionner leurs anciens professeurs. Résultat : notre réflexion se détache rarement des contingences de la colère historique et du besoin de séduction. » La responsabilité est double : ne pas ajouter son cri à la cacophonie, et ne pas mendier la validation de l’ancien maître.
3. L’indignation permanente comme alibi et les extrémismes miroirs
Alain Mabanckou a consacré un livre entier à ce diagnostic : Le Sanglot de l’homme noir (Fayard, 2012). La citation-clé est limpide : « Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité. » Il dénonce « la tendance qui pousse certains Africains en larmes à expliquer les malheurs du continent noir — tous ses malheurs — à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe » et affirme : « Nous sommes comptables de notre faillite. » Le titre même du livre est programmatique : le « sanglot » est devenu un geste identitaire, un réflexe qui dispense de l’analyse. Mabanckou « récuse autant la mode européenne de la repentance que le ressentiment des noirs ».
La dynamique des extrémismes qui se nourrissent mutuellement — ce que l’on pourrait nommer le « suicide croisé » — a été analysée par François Giovalucchi dans un article majeur pour la Revue Esprit intitulé « Afrique-France, les miroirs grossissants ». Il y décrit le mécanisme : « Le sentiment antifrançais est souvent instillé par des élites : il est le résidu appauvri de l’anti-impérialisme de jeunesse de bien des hommes politiques, d’autant plus enclins à se distancier de l’ancien colonisateur que lesdites élites sont le produit direct de la colonisation. » Et l’autre côté du miroir : « Une France surpuissante et à la perversité sans limites est désignée comme responsable de tous les maux. La volonté de prédation serait à la base de toute sa politique. » Il observe que « tout concurrent ou ennemi supposé de la France est perçu avec sympathie, nonobstant ses visées hégémoniques ou son caractère dictatorial ». Cette grille d’analyse décrit parfaitement la spirale dans laquelle un discours anti-occidental en Afrique offre des arguments au RN en France, et inversement.
Mbembe analyse la même spirale dans Politiques de l’inimitié à travers sa notion de « société d’inimitié » et de « course vers la séparation et la déliaison » (p. 8). Il critique les « mouvements passionnels » qui alimentent un cercle vicieux de terreur et de contre-terreur. Sa notion de « nanoracisme — nanoracisme hilare et échevelé, tout à fait idiot, qui prend plaisir à se vautrer dans l’ignorance et revendique le droit à la bêtise et à la violence qu’elle fonde » (p. 87) — vise toutes les formes de haine, y compris celles qui circulent au sein des mouvements décoloniaux. La critique est symétrique, visant les « immolations rituelles » que le public lettré francophone subit « tous les deux ou trois mois » (tribune AOC).
Souleymane Bachir Diagne complète en refusant tout enfermement identitaire dans En quête d’Afrique(s) (avec Jean-Loup Amselle, Albin Michel, 2018) : « Penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes ne veut pas dire s’interdire certains savoirs, se replier, mais garder une pluralité ouverte. » Il combat simultanément l’universalisme « de surplomb » eurocentré et le repli identitaire — les deux pôles du « suicide croisé ». Et il insiste : « Il ne s’agit pas seulement d’accuser l’impérialisme ou le colonialisme. Il est de la responsabilité des différents pays de mettre en œuvre les politiques de pluralisme culturel. »
4. L’aveuglement idéologique : régler 1960 pour ne pas voir 2025
C’est peut-être l’axe où la pensée africaine francophone est la plus tranchante. Axelle Kabou a ouvert la voie dès 1991 avec Et si l’Afrique refusait le développement ? (L’Harmattan), un livre-dynamite qui a « déchiré le certificat d’innocence de l’Afrique ». Son argument central : le sous-développement africain ne relève pas uniquement de facteurs extérieurs mais aussi d’un « refus endogène du développement ». Elle forge le concept de « vendredisme » (d’après Vendredi dans Robinson Crusoé) : le complexe de la colonisation a conduit les élites africaines à « jeter le bébé de l’emprunt technologique avec le bain de l’impérialisme ». Citations clés : « Ces comportements et attitudes suicidaires trop hâtivement assimilés à des persistances de cultures traditionnelles constituent un nouveau système idéologique implicitement revendiqué par une élite africaine honteuse de son « occidentalité » » (p. 29). Et encore : « Les Africains devraient d’abord se convaincre que la conduite de la destinée d’un continent ne se partage pas avec l’étranger » (p. 115). Interviewée par Jeune Afrique en 2012, elle maintient sa position : « Sacraliser la démographie en ignorant les interactions entre plusieurs facteurs, c’est faire du « démographisme » mercantile. »
Mbembe est tout aussi incisif. Dans De la postcolonie (Karthala, 2000), il décrit le « régime social postcolonial » et la « politique du ventre » — l’auto-prédation des élites africaines. Dans un entretien avec Jeune Afrique (2016) : « Nos chefs d’État ont l’art d’être cyniques ! L’argument « moi ou le chaos » n’est pas nouveau. Chaque petit tyran a son petit Patriot Act. » Dans Sortir de la grande nuit (La Découverte, 2010), il appelle explicitement à sortir du « réflexe indigéniste » et des « logiques raciales et guerrières reprises par les nationalismes africains ». Il dénonce une Afrique « peuplée de passants potentiels » (p. 22), dominée par des « satrapies séniles », et affirme : « Il faut donc passer à autre chose si l’on veut ranimer la vie de l’esprit en Afrique. »
Célestin Monga, dans Nihilisme et négritude (PUF, 2009 ; trad. Harvard UP, 2016), identifie quatre déficits profonds qui se renforcent mutuellement : le déficit d’amour-propre, le déficit de savoir, le déficit de leadership, le déficit de communication. Il refuse la « dichotomie stérile » entre ceux qui « concentrent leurs efforts à hurler leur dépit » et ceux qui attribuent tout aux facteurs culturels africains : « Les caricatures condescendantes qui réduisent les Africains soit à des victimes, soit à des paresseux ne nous mènent pas très loin. » Son diagnostic est froid : « L’Afrique est coincée entre d’un côté l’auto-pessimisme et le nihilisme des personnes pauvres, et de l’autre le cynisme et l’hédonisme de la petite poignée de ceux qui ont pu tirer leur épingle du jeu. »
Jean-Paul Ngoupandé (1948-2014), ancien Premier ministre centrafricain, a formulé cet argument dans L’Afrique sans la France (Albin Michel, 2002) : « C’est surtout de la responsabilité, de plus en plus patente, des Africains eux-mêmes dans les dérives actuelles de leurs pays que traite le livre, et cela sans complaisance. » Sa tribune « L’Afrique suicidaire » (Le Monde, 17 mai 2002) et sa maxime résonnent : « Rien n’est pire que le discours de la complaisance. » Carlos Lopes, dans L’Afrique est l’avenir du monde (Seuil, 2021), dénonce l’afro-optimisme béat qui a produit une « paresse intellectuelle » et insiste : « L’Afrique est davantage fragilisée par les erreurs de politique intérieure, qui peuvent être corrigées, que par les prix des matières premières en tant que tels. »
Tidiane N’Diaye, dans Le Génocide voilé (Gallimard, 2008), brise un autre tabou : celui de la traite arabo-musulmane et de ses 17 millions de victimes sur treize siècles, caractérisée par la castration systématique. Il dénonce un « syndrome de Stockholm à l’africaine » : une solidarité religieuse qui voile un génocide historique. « Si l’on ne trouve nulle trace d’initiatives abolitionnistes dans le monde arabo-musulman, ni aucune repentance jusqu’à ce jour » (p. 209), c’est que la victimisation sélective — qui ne cible que l’Occident — est un aveuglement idéologique autant qu’un refus de lucidité.
5. « Noir blanchi » et « traître à la cause » : des étiquettes fascisantes
Gaston Kelman est le penseur qui a le plus frontalement affronté cette question. Son premier essai, Je suis noir et je n’aime pas le manioc (Max Milo, 2003, 100 000 exemplaires en grand format, 200 000 en poche), lui a valu d’être traité de « renégat », d’« envoyé des Blancs » (à Yaoundé), d’« assimilationniste ». Son deuxième essai, Au-delà du Noir et du Blanc (Max Milo, 2005), contient un chapitre intitulé « Bounty et cappuccino ou de l’art de lâcher la proie pour l’ombre », réponse directe aux afrocentristes. L’éditeur résume : « Le Bounty (Noir dehors, blanc dedans) répond aux afrocentristes et rejette l’étiquette de l’intégrationniste crédule dans laquelle on a voulu l’enfermer. » Kelman affirme : « Je ne saurais admettre que mon destin soit inscrit dans la forme de mon nez ou la coloration de mon épiderme » et « L’identité est d’abord l’appartenance à un lieu, et non à une couleur. » Il démonte aussi la « fierté raciale » : « Quand un peuple est acculé à crier sa fierté, c’est qu’il ne l’a justement pas encore acquise. Ces déclarations sonnent comme un cri de désespoir. Ainsi, dans la bouche du Noir, « je suis fier » équivaut à « je n’ai pas honte ». »
Alain Mabanckou a subi les mêmes accusations. Dans Le Sanglot de l’homme noir, il cite avec approbation Frantz Fanon : « Qu’est-ce que cette histoire de peuple noir, de nationalité nègre ? Je suis intéressé personnellement au destin français, aux valeurs françaises, à la nation française. Qu’ai-je à faire, moi, d’un Empire noir ? » Au Collège de France (2016), Mabanckou affirme appartenir « à une génération d’écrivains qui brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans l’écriture, loin d’une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos émotions ».
Achille Mbembe a été directement confronté à ces accusations après le Sommet Afrique-France de Montpellier (octobre 2021), qu’il avait organisé à la demande de l’Élysée. Le site Afrique XXI a publié une tribune faisant un parallèle entre sa « mission » et celle de Blaise Diagne recrutant des tirailleurs. Thomas Deltombe y écrivait : « Mobiliser des « jeunes Africains », les envoyer en France pour participer à une opération orchestrée de bout en bout par l’Élysée, c’est quand même très colonial ! » Mbembe a répondu dans AOC qu’il avait accepté « pour prendre à témoin, et, au besoin, prendre date ». Son concept d’afropolitanisme — « la conscience de cette imbrication de l’ici et de l’ailleurs, la capacité de reconnaître sa face dans le visage de l’étranger et de valoriser les traces du lointain dans le proche » — est structurellement incompatible avec l’accusation de trahison, puisqu’il rejette l’idée même de frontières identitaires étanches.
Axelle Kabou a payé le prix le plus élevé. Son livre Et si l’Afrique refusait le développement ? (1991) a été perçu comme une trahison par une partie de l’intelligentsia africaine. On l’a accusée d’avoir « déchiré le certificat d’innocence de l’Afrique ». Elle y dénonce précisément les élites qui ont besoin de « se laver du péché de toubabisation » — c’est-à-dire celles qui traitent de « blanchis » quiconque adopte un discours rationnel sur les échecs endogènes. Fatou Diome résume la posture de résistance à l’étiquetage : « Je ne suis pas une immigrée complexée. Je suis venue vivre en France très librement. Je suis multiculturelle et je l’assume » ; « Le sentiment d’appartenance est une conviction intime qui va de soi ; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir librement. »
6. La clinique politique : solidarité de destin fondée sur la lucidité
Felwine Sarr est le penseur qui a le plus explicitement théorisé l’alternative entre discours moral et diagnostic opératoire. Afrotopia (Philippe Rey, 2016) est défini comme une « utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder ». Cet ancrage dans « le réel » est un diagnostic, pas un prêche. Sarr critique froidement les concepts importés de « développement », « croissance », « émergence » comme projections occidentales : « des indicateurs sur les conditions de vie ne disent rien sur la vie elle-même ». Il appelle à une « souveraineté intellectuelle absolue » et à une « décolonisation conceptuelle » — mais par la proposition, pas par la dénonciation. Habiter le monde (Mémoire d’encrier, 2017) approfondit cette « politique relationnelle » fondée sur un diagnostic des relations « marquées par la violence, l’inimitié, la lutte sans merci pour une appropriation privative des ressources communes ». Les Ateliers de la Pensée, cofondés avec Mbembe à Dakar en 2016, incarnent cette démarche : rassembler des universitaires et écrivains d’Afrique et de la diaspora pour repenser l’avenir du continent hors des paradigmes hérités.
Célestin Monga incarne la « clinique politique » dans sa forme la plus radicale. Nihilisme et négritude : Les arts de vivre en Afrique (PUF, 2009) décortique les quatre déficits de l’Afrique avec la précision d’un économiste (il est vice-président de la Banque africaine de développement) et la profondeur d’un philosophe. « La volonté africaine de sortie de la pauvreté doit éviter un double nihilisme, celui des élites à l’hédonisme et au cynisme effarant et celui des masses, auto-pessimistes. » Son nihilisme n’est pas celui du désespoir mais « la détermination à trouver du sens et même de la joie dans une vie qui semblerait autrement absurde ». Il prône l’afropolitanisme comme « conscience d’une nouvelle sensibilité culturelle, historique et esthétique, la conscience de l’imbrication de l’ici et de l’ailleurs, la relativisation des racines et des appartenances premières » (p. 36-37).
Carlos Lopes (ancien Secrétaire exécutif de la CEA, auteur de L’Afrique est l’avenir du monde, Seuil, 2021) prolonge cette approche stratégique. Il identifie huit défis opérationnels pour le continent — réforme politique, industrialisation, productivité agricole, adaptation climatique, relation avec la Chine — et critique l’afro-optimisme béat : « Le portrait de l’Afrique qui émerge en 2010 du rapport « Lions on the move » de McKinsey est celui d’un continent qui offre de grandes opportunités, pas celui d’un continent qui doit se transformer. » Son principe directeur : « Ne jamais rien surestimer ; toute réalité doit être analysée dans toute sa complexité. Ne pas simplifier l’Afrique et ses problèmes. »
Kako Nubukpo, économiste togolais et commissaire de l’UEMOA, illustre la critique stratégique non populiste. Sa critique du franc CFA (Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, La Dispute, 2016 ; L’Urgence africaine, Odile Jacob, 2019) est fondée sur quatre arguments économiques précis — faiblesse des échanges intracommunautaires, surcouverture des réserves, parité fixe inadaptée, paternalisme monétaire — et débouche sur des propositions concrètes (panier de devises, transfert des réserves, ouverture aux pays anglophones). Nubukpo a été suspendu de l’OIF en 2017 pour ses positions, mais il inscrit sa critique dans une logique institutionnelle et constructive, non dans le ressentiment anti-français.
La filiation personnaliste : de Mounier à l’afropolitanisme
Le fil rouge qui relie ces penseurs passe par Emmanuel Mounier (1905-1950). Fondateur de la revue Esprit en 1932, Mounier développe un « personnalisme communautaire » centré sur la personne — ni l’individu atomisé du libéralisme, ni le collectif anonyme du marxisme, mais un être engagé, relationnel, responsable. Son livre L’Éveil de l’Afrique noire (Seuil, 1948), rédigé après un voyage en AOF, est considéré comme « le premier grand texte anticolonialiste publié en France ».
Léopold Sédar Senghor reconnaît explicitement l’influence de Mounier (lettre à Jacques-Louis Hymans, 22 octobre 1963). Selon l’étude de Nadia Yala Kisukidi (« L’influence vivante du personnalisme de Mounier sur la philosophie esthétique et la poésie de Senghor », COnTEXTES, n°12, 2012), l’affinité se situe dans la critique de la dépersonnalisation capitaliste et la vocation du poète dans l’espace sociopolitique. La « Civilisation de l’Universel » senghorienne — « cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire » (Jeune Afrique, Hors série n°11) — est nourrie par Mounier autant que par Teilhard de Chardin et Bergson.
Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine en 1947, fait partie du réseau personnaliste : Mounier siège au comité de patronage du premier numéro de la revue, aux côtés de Sartre, Gide et Camus. Selon Ferroudja Allouache (Continents Manuscrits, OpenEdition), « Mounier, dont le personnalisme a une forte influence sur Diop, lui inspire la forme de Présence Africaine, avec notamment la rubrique « Palabre », imaginée à partir du fameux « Journal à plusieurs voix » d’Esprit. »
La filiation se prolonge aujourd’hui. Diagne hérite directement de la notion senghorienne d’universel avec son « universel latéral ». Mbembe prolonge l’exigence d’engagement personnel de Mounier dans l’afropolitanisme. Sarr reformule la responsabilité personnaliste dans l’« utopie active » d’Afrotopia. Le personnalisme africain contemporain se manifeste aussi dans des travaux académiques récents : Ousseni Dierma (Burkina Faso, « Le personnalisme d’Emmanuel Mounier, une philosophie de la promotion humaine », Djiboul, 2021) montre que le personnalisme continue de rayonner dans les universités africaines, notamment à travers le séminaire doctoral « Emmanuel Mounier » de l’Institut Catholique de Paris.
Cartographie des ouvrages et textes essentiels
Les œuvres les plus directement pertinentes pour les six axes thématiques se regroupent en trois registres. Le registre polémique et diagnostique comprend Le Sanglot de l’homme noir d’Alain Mabanckou (Fayard, 2012), Je suis noir et je n’aime pas le manioc et Au-delà du Noir et du Blanc de Gaston Kelman (Max Milo, 2003 et 2005), Et si l’Afrique refusait le développement ? d’Axelle Kabou (L’Harmattan, 1991), Marianne porte plainte ! de Fatou Diome (Flammarion, 2017), Le Génocide voilé de Tidiane N’Diaye (Gallimard, 2008), et L’Afrique sans la France de Jean-Paul Ngoupandé (Albin Michel, 2002).
Le registre philosophique et conceptuel rassemble Critique de la raison nègre et Politiques de l’inimitié d’Achille Mbembe (La Découverte, 2013 et 2016), Sortir de la grande nuit du même Mbembe (La Découverte, 2010), Afrotopia de Felwine Sarr (Philippe Rey, 2016), De langue à langue et Universaliser de Souleymane Bachir Diagne (Albin Michel, 2022 et 2024), Nihilisme et négritude de Célestin Monga (PUF, 2009), Habiter la frontière et Afropea de Léonora Miano (L’Arche, 2012 ; Grasset, 2020), et En quête d’Afrique(s) de Diagne avec Amselle (Albin Michel, 2018).
Le registre stratégique et économique inclut L’Afrique est l’avenir du monde de Carlos Lopes (Seuil, 2021), L’Urgence africaine de Kako Nubukpo (Odile Jacob, 2019), et Un Bantou à Washington de Célestin Monga (PUF, 2007). Il faut y ajouter des tribunes décisives : « Afrique-France, les miroirs grossissants » de François Giovalucchi (Revue Esprit), « Plaidoyer pour une langue-monde » de Mbembe (Politis, 2018), le Manifeste « Pour une littérature-monde en français » (Le Monde, mars 2007), et la leçon inaugurale de Mabanckou au Collège de France (mars 2016).
Conclusion : une tradition intellectuelle cohérente mais ignorée
Ce corpus dessine une tradition intellectuelle cohérente que l’on pourrait nommer « réalisme francophone » ou « lucidité postcoloniale » — une pensée qui refuse simultanément trois postures : la nostalgie coloniale, le ressentiment victimaire et l’afro-optimisme béat. Elle se caractérise par cinq traits récurrents : le diagnostic froid des échecs endogènes africains sans dédouaner l’Occident ; l’appropriation stratégique de la langue française comme outil d’émancipation ; le refus de la police identitaire et des étiquettes « traître » ou « blanchi » ; la critique des populismes croisés qui se nourrissent mutuellement ; et l’exigence de responsabilité personnelle héritée du personnalisme de Mounier via Senghor et Alioune Diop.
Cette tradition a un angle mort que Mbembe lui-même a identifié : aucun de ces penseurs ne formule ses positions dans les termes exacts du combat politique quotidien. Leur critique du ressentiment est philosophique plutôt que polémique ; leur refus du victimaire passe par la proposition de concepts alternatifs — afropolitanisme, universel latéral, utopie active — plutôt que par la dénonciation frontale. C’est leur force intellectuelle mais aussi leur faiblesse politique : face aux simplismes viraux des réseaux sociaux, la nuance de Diagne ou la subtilité de Mbembe peinent à rivaliser avec un slogan anti-français ou une tirade du RN. L’enjeu, en 2025-2026, est précisément de transformer cette tradition de pensée en instrument politique opérationnel — ce que Monga appelle « sortir des contingences de la colère historique » pour entrer dans la stratégie. »
…

…
L’influence bergsonienne sur la pensée gaullienne
« La conception historique de De Gaulle s’enracine dans la philosophie d’Henri Bergson, dont il avait étudié les œuvres. DUMAS +2 Selon l’analyse de Michel Desvignes dans un article de la Fondation Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée s’appuie explicitement sur L’Évolution créatrice de Bergson pour développer une pensée de l’action militaire et politique. Cette influence se manifeste par trois caractéristiques majeures : le rejet du mécanisme causal simple, la primauté de la durée et du devenir sur les schémas figés, et l’importance de la création continue dans l’histoire.
Bergson développait une théorie selon laquelle « en histoire le temps créateur contrevient à la liaison nécessaire entre cause et effet ; les causes et les effets y existent sans proportion les unes envers les autres ». OpenEdition De Gaulle transpose cette vision philosophique dans le domaine militaire et politique. Il refuse les « doctrines a priori » et privilégie ce qu’il nomme la « doctrine des circonstances », reconnaissant ainsi que chaque situation historique est unique et irréductible à des lois générales. Open EditionFondation Charles de Gaulle
Dans un passage cité par plusieurs sources académiques, De Gaulle affirme en conversation avec Claude Guy : « J’ai toujours pensé et je ne cesse de répéter que les nations sont dominées par de sombres lois, sans lesquelles il ne leur est pas donné d’agir et auxquelles elles obéissent à tâtons ». Académie des Sciences Morales et Politiques Cette formulation suggère une vision où les forces historiques sont multiples, obscures, et ne peuvent être réduites à une explication unique et rationnelle.
Le pragmatisme gaullien face à la complexité
L’approche de De Gaulle se caractérise par un pragmatisme empirique opposé aux systèmes idéologiques simplificateurs. Jean-Paul Cointet, historien spécialiste du gaullisme, note que « l’histoire française n’est jamais retracée chez lui en termes métaphysiques ou idéologiques, mais en termes d’intérêt national ». Fondation Charles de Gaulle Cette méthode révèle son refus de réduire les phénomènes historiques à une grille de lecture unique, qu’elle soit marxiste, libérale ou déterministe.
Julian Jackson, dans sa biographie de référence De Gaulle. Une certaine idée de la France (2019), souligne que « toute l’intelligence de De Gaulle repose sur son incroyable sensibilité aux circonstances qui en fait un être dans le mouvement et l’adaptabilité ». DecitreDecitre L’historien britannique décrit un homme explorant « toutes les dimensions du mystère de Gaulle, sans chercher à lui donner une excessive cohérence ». BabelioÉditions Seuil Cette absence de cohérence systématique n’est pas une faiblesse mais le reflet d’une pensée qui reconnaît la complexité irréductible du réel.
Dans ses écrits sur le conflit mondial, De Gaulle évoque « le conflit le plus étendu, le plus complexe, le plus violent », soulignant « la profondeur et le caractère d’ubiquité » de la crise politique, économique, sociale et morale qui l’a engendré. Cette multiplication des facteurs causaux témoigne de sa vision systémique des événements historiques. »
…
…
« Le » pape noir » est le dernier avatar du » mythe jésuite » ou de l’ » anti-jésuitisme » militant. Ce mythe naît au XVIe siècle avec la Compagnie de Jésus elle-même, dont la nouveauté intrigue d’emblée. Rapidement, les jésuites sont soupçonnés d’exercer un pouvoir d’influence occulte, d’agir dans l’ombre. Croyances, légendes, images viennent nourrir le mythe qui prend vite une tournure politique. Au cours du XIXe siècle, se produit une mutation : le mythe verse dans le fantasme du complot. Et c’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du pape noir, manière de qualifier le général des jésuites, qui cristalliserait en sa personne un pouvoir absolu. A partir de la seconde partie du XXe siècle, le mythe perd de sa vigueur, bien qu’il soit toujours prompt à être réactivé suivant les besoins. Pourquoi s’intéresser à ce mythe qui eut la peau dure ? Le récit de son évolution permet certes de rappeler les événements auxquels les jésuites ont été mêlés. Il aide surtout à comprendre comment et pourquoi des personnes cultivées comme des gens du peuple ont eu besoin de soupçonner ce groupe de religieux d’être derrière les plus grands complots de l’histoire. Cet ouvrage très documenté retrace la genèse et les étapes de cet interminable procès d’intention.»
Frank Damour, Le pape noir – Genèse d’un mythe, Présentation
…
…
« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
…
« Le procédé le plus courant de la conscience satisfaite est de projeter la culpabilité refusée sur un objet extérieur contre lequel l’agressivité du surmoi tourne les colères de la conscience. L’ambivalence de tous nos actes, tous à des degrés divers chargés de culpabilité en même temps que d’innocence légère, nous est insupportable. Il est banal que l’on soupçonne chez autrui ce que convoitent inconsciemment, par-derrière notre conscience avouée, les pulsions inférieures du moi. La jalousie témoigne d’un désir confus d’adultère. Nous reprochons volontiers notre stagnation morale à nos éducateurs, à la difficulté des temps, à la mauvaise volonté des circonstances, quand notre mauvaise volonté est presque seule en cause. Ainsi les collectivités, travaillées en temps de crise d’une culpabilité secrète, trouvent-elles bientôt un bouc émissaire auquel jeter leur malheur. Nos indignations mêmes sont rarement pures. La foule qui hurle son horreur aux portes de nos palais de justice procède à un sacrifice de l’âge de pierre : elle vomit ses reproches intérieurs sur une victime expiatoire, pour s’en libérer avec violence sur un cas bien évident à ses yeux, qui les absorbe et la rejette du côté de l’innocence. De l’autre côté de la barricade morale, le prévenu se livre exactement à la même manœuvre de conscience. Après, comme sans doute avant son crime, il en déverse le poids sur un être moral aux limites confuses, mais qui comporte essentiellement, quels qu’ils soient, l’état social et l’organisation judiciaire du moment. On rencontre souvent, sur la scène politique notamment, des hommes de conduite par ailleurs fort médiocre, qui se livrent à une sorte de besoin chronique d’indignation ; leurs colères sonnent creux, car il est manifeste qu’elles ne sont qu’un excitant pour une foi débile. L’indignation profonde rend un tout autre son. Et, cependant, elle est toujours partiellement déviée par le service de notre propre justification.»
Emmanuel Mounier
…
« Encore la plupart de ceux qui se vouent à la politique ne l’embrassent-ils pas pour la réalisation du bien public : chacun se jette dans ses agitations, non pour amener le triomphe d’une idée généreuse ; mais pour diriger les événements selon ses intérêts, que ceux-ci se traduisent par des espérances ou par des craintes. «
Henri de la Broise
…
« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal Officiel
…
« Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la divisent en amis et en ennemis, et veulent que, cette division revienne à dire les bons et les méchants! Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que l’on respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité. «
Léonce Mesnard
…
«Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. De tout cela sont résultés les rangs si divers, les fortunes si différentes dont se composent les grandes associations humaines désignées par les mots de peuples ou de nations. »
Sophie Ulliac-Trémadeure
…
« N’aurons-nous pas tout à craindre pour notre propre liberté, d’une multitude d’hommes sans frein, sans lien, avertis par l’essai que nous leur aurions laissé faire de leurs propres forces, qu’ils peuvent tout oser? »
Luc René Achard de Bonvouloir
…
« On eût dit un serviteur qui, après avoir failli et s’être rendu coupable de délits sans nombre, au lieu de chercher à fléchir le courroux de son maître, lui demanderait des comptes et l’interrogerait sur les motifs de sa conduite. Gardez-vous de vous livrer à une pareille recherche, quand vous devriez pleurer, gémir, et expier vos propres torts »
Saint Jean Chysostome
…
L’abîme cognitif entre l’analyste partial et le djihadiste ordinaire
« Le contraste entre la sophistication analytique d’un ancien diplomate comme Michel Raimbaud — fût-elle orientée et contestable — et le niveau de compréhension géopolitique réel des individus radicalisés constitue l’un des écarts cognitifs les mieux documentés de la recherche contemporaine sur le terrorisme. Les travaux convergents d’Olivier Roy, Marc Sageman, Hugo Micheron, Farhad Khosrokhavar et les expertises psychiatriques des grands procès terroristes (13-Novembre, Bruxelles) révèlent que la grande majorité des djihadistes passés à l’acte possèdent une compréhension géopolitique superficielle, formulaïque et émotionnelle, radicalement éloignée de tout cadre analytique structuré. Raimbaud, malgré ses biais systématiques et son cadrage conspirationniste, opère avec des outils intellectuels — connaissances historiques, cadre juridique international, maîtrise des dynamiques régionales — qui sont tout simplement absents chez l’immense majorité des individus radicalisés. Cet écart n’est toutefois pas absolu : une hiérarchie cognitive existe au sein du mouvement djihadiste, des « entrepreneurs idéologiques » aux simples exécutants.
PARTIE I — Michel Raimbaud : un diplomate souverainiste au service d’une cause
Parcours diplomatique et formation
Michel Raimbaud, né le 29 octobre 1941 à Vivy (Maine-et-Loire), n’est pas un produit de l’ENA ni de Sciences Po. Il entre dans l’Éducation nationale en 1961, séjourne au Brésil (1967-1968), puis rejoint le Quai d’Orsay en 1971 avant de réussir le concours de secrétaire des Affaires étrangères en 1975. Sa carrière diplomatique proprement dite commence par des postes de secrétaire à Djeddah (1976-1978) et Aden (1978-1979) — deux postes dans la péninsule arabique qui forgent sa connaissance du monde arabe. Après un passage à la Direction des Affaires africaines et malgaches (1979-1985), puis des fonctions de deuxième conseiller au Caire et à Brasilia, il accède à trois ambassades successives : Mauritanie (1991-1994), Soudan (environ 1994-2000, plus de cinq ans) et Zimbabwe (2004-2006). Entre le Soudan et le Zimbabwe, il dirige l’OFPRA (Office français de protection des réfugiés et apatrides) de juin 2000 à février 2003. Il prend sa retraite en 2006.
Un point factuel important : aucune source ne documente de poste à Cuba, contrairement à ce qui circule parfois. Ses trois ambassades sont systématiquement Nouakchott, Khartoum et Harare. Son profil est celui d’un arabisant africaniste, non d’un spécialiste du Moyen-Orient au sens strict — il n’a jamais été en poste à Damas, Beyrouth ou Bagdad.
Après sa retraite, Raimbaud enseigne au Centre d’Études Diplomatiques et Stratégiques (CEDS) à Paris, siège au conseil scientifique de l’Académie de Géopolitique de Paris, et préside l’Association France-Syrie — une affiliation qui révèle d’emblée son positionnement.
Un positionnement idéologique sans ambiguïté
Raimbaud s’inscrit explicitement dans une tradition gaulliste souverainiste qu’il estime trahie par la diplomatie française depuis les années 1990. La revue Conflits le décrit comme un « ancien diplomate resté fidèle aux principes gaulliens ». Son cadre analytique repose sur plusieurs piliers idéologiques constants à travers ses six ouvrages publiés entre 2010 et 2025.
Son anti-atlantisme est structurant : il dénonce l’OTAN, l’interventionnisme occidental et ce qu’il appelle le « néoconservatisme » qui aurait « investi l’État profond non seulement en Amérique, mais aussi en France ». Il a écrit que « l’atlantisme et le sionisme sont désormais les deux mamelles des néocons ». Sa position pro-Assad est sans nuance : il qualifie systématiquement le gouvernement syrien de « Syrie légitime », Assad de « président légitime d’un pays en guerre », et l’ensemble de l’opposition armée de « terroristes ». Sa posture pro-russe est tout aussi constante : il crédite Moscou d’avoir sauvé « un régime laïc et moderne » et décrit l’intervention russe comme s’inscrivant « dans le cadre de la légalité internationale ».
Son écosystème médiatique confirme ce positionnement. Il publie régulièrement sur RT France (tribunes et interviews entre 2017 et 2021), le Réseau Voltaire de Thierry Meyssan, Mondialisation.ca de Michel Chossudovsky (site qualifié de « conspirationniste » par Conspiracy Watch), et a participé à des conférences de l’Institut Schiller (mouvement LaRouche). Ses textes circulent sur Le Grand Soir, Les-Crises.fr, le Saker francophone et Réseau International. En revanche, aucune affiliation partisane formelle n’est documentée — ni UPR, ni RN, ni Debout la France — même si son lectorat recoupe manifestement ces sensibilités.
Crédibilité et réception critique
L’évaluation de la crédibilité de Raimbaud exige de distinguer deux registres. Sur le Soudan, son expertise est reconnue : son ouvrage Le Soudan dans tous ses états (Karthala, 2012) est publié chez un éditeur africaniste respecté, disponible sur Cairn.info, et a été recensé dans Le Monde diplomatique par Augusta Conchiglia. Sur la Syrie, en revanche, sa crédibilité est fortement contestée.
Conspiracy Watch, dans un article de 2018, le qualifie de « tenant d’une vision complotiste du monde et de la scène moyen-orientale en particulier », souligne qu’il n’était « pas un spécialiste du Moyen-Orient par ses postes » et relève sa tendance à évoquer les néoconservateurs « souvent de double nationalité israélo-américaine ». Son ouvrage principal, Tempête sur le Grand Moyen-Orient (Ellipses, 2015, réédité en 2017, 768 pages, préface de Richard Labévière), n’a fait l’objet d’aucune recension dans les revues académiques de relations internationales ou d’études moyen-orientales. Les recensions identifiées sont celles de Gabriel Galice dans Le Monde diplomatique (favorable) et de la revue Conflits (positive mais nuancée). Sur Amazon, les avis sont polarisés entre enthousiasme (« plaidoyer pour une France souveraine ») et rejet (« pamphlet anti-américain sans faits concrets »). Il est activement promu par Solidarité et Progrès (mouvement LaRouche français).
La conférence du 27 juin 2017 : forces et faiblesses analytiques
Le texte intégral de son intervention pour « Chrétiens d’Orient pour la paix », intitulé « Syrie, six ans de guerre… Après le cauchemar, les rêves ou la réalité ? », a été retrouvé sur le site de l’Institut Tunisien des Relations Internationales. L’association organisatrice elle-même est peu documentée ; elle se distingue de L’Œuvre d’Orient (caritative, historique) et de SOS Chrétiens d’Orient (controversée, liens avec l’extrême droite, sous enquête judiciaire). Le choix de Raimbaud comme orateur signale un positionnement pro-gouvernement syrien, utilisant la protection des chrétiens par Assad comme argument de légitimation.
La conférence déploie un appareil analytique structuré en trois parties : le conflit comme « conflit universel », la Syrie en « légitime défense », et la Syrie « à la croisée des chemins ». Raimbaud identifie treize guerres superposées dans le conflit syrien — de la guerre de pouvoir à la guerre pour l’énergie, en passant par l’assaut wahhabite contre l’« axe chiite » et la guerre intra-sunnite. Il distingue deux camps : la « Syrie légale » (Syrie, Iran, Hezbollah, Russie, Chine, BRICS) et le camp adverse (Turquie, Arabie saoudite, Qatar, Israël, Occident, groupes terroristes).
Les forces de cette analyse sont réelles. Raimbaud mobilise une connaissance d’initié des mécanismes diplomatiques, une profondeur historique qui relie les événements syriens aux plans néoconservateurs documentés (Clean Break, PNAC), et identifie correctement certaines dynamiques — le rôle des monarchies du Golfe dans le financement de l’extrémisme, la dimension internationale du conflit, le caractère problématique de l’étiquette « rebelles modérés », le facteur des gazoducs. Sa critique de la politique française en Syrie a trouvé des échos ultérieurs chez des observateurs plus modérés (Roland Hureaux, Le Grand fourvoiement, 2019).
Les faiblesses sont cependant systémiques. Premièrement, une unilatéralité absolue : les atrocités du régime Assad (bombardements de barils, sièges, prison de Sednaya, attaques chimiques) sont soit niées, soit attribuées à des « faux drapeaux », soit passées sous silence. Aucune reconnaissance des manifestations pacifiques initiales de 2011 ni de la répression de Deraa. Le mot « massacre » n’apparaît jamais en référence aux actions du régime. Deuxièmement, un cadrage conspirationniste qui réduit l’ensemble des événements à un plan américano-israélien, ne laissant aucune place à l’agentivité des Syriens eux-mêmes. Troisièmement, un usage sélectif des sources : Club Valdaï, experts alignés sur sa vision, mais jamais de voix de l’opposition syrienne, d’organisations de droits humains, ni d’enquêtes de l’OIAC. Quatrièmement, le déni des attaques chimiques contredit les conclusions du Mécanisme conjoint d’enquête OIAC-ONU et de l’Équipe d’identification de l’OIAC sur Khan Cheikhoun (2017) et Douma (2018) — la France a émis un mandat d’arrêt contre Assad pour usage d’armes chimiques le 15 novembre 2023.
Le verdict de l’histoire est cruel pour son analyse. Raimbaud affirmait en 2017 que la Syrie avait « politiquement gagné la guerre » et que la « Syria invicta » était inéluctable. Le 8 décembre 2024, le régime Assad s’est effondré en quelques jours sous l’offensive du HTS, l’armée syrienne ne combattant pratiquement pas. Assad a fui à Moscou. Dans la réédition 2025 de Les guerres de Syrie, Raimbaud qualifie cette chute de mystérieux « coup de théâtre » plutôt que de reconnaître l’échec de son cadre analytique — illustrant une incapacité structurelle à intégrer des données contredisant sa grille de lecture.
PARTIE II — Le profil cognitif des radicalisés : ce que révèle la recherche
Le grand débat Roy-Kepel et ses implications
Le débat fondateur de la recherche française sur la radicalisation oppose deux thèses aux implications très différentes pour la question de la connaissance géopolitique. Olivier Roy (Le Jihad et la mort, 2017), à partir d’un échantillon d’environ 140 djihadistes français et belges, soutient que nous assistons à une « islamisation de la radicalité » et non à une « radicalisation de l’islam ». Pour Roy, les djihadistes sont des individus en crise identitaire, nihilistes, en révolte générationnelle, qui adoptent l’islam comme véhicule émotionnel de leur violence préexistante. L’idéologie joue un rôle mineur ; la géopolitique n’est qu’un prétexte : « Les jeunes attirés par l’EI ne se soucient pas de la géopolitique du Moyen-Orient. Pour eux, c’est une cause. » Roy affirme qu’« à ma connaissance, aucun des terroristes arrêtés n’avait chez lui de livres d’al-Zawahiri ou d’autres textes idéologiques — mais souvent des manuels de fabrication de bombes ».
Gilles Kepel (Terreur dans l’Hexagone, 2015 ; La Fracture, 2016) défend au contraire que c’est un islam radical spécifique — le néo-salafisme financé par l’Arabie saoudite — qui radicalise des populations vulnérables. La « troisième vague » du djihadisme s’appuie sur la philosophie stratégique d’Abu Musab al-Suri, qui fournit un cadre géopolitique structuré. L’implication : un niveau de cohérence idéologique plus élevé, même si les exécutants individuels n’en maîtrisent pas la totalité.
Marc Hecker (IFRI) a proposé une synthèse : les deux approches sont « en fait complémentaires ». La vulnérabilité personnelle (Roy) crée la réceptivité ; l’infrastructure idéologique (Kepel) fournit le récit cadrant. Ni l’un ni l’autre n’explique le phénomène seul. Lorne Dawson critique Roy pour son refus de prendre au sérieux tout discours géopolitique des djihadistes, arguant que cela « ignore une grande partie de la recherche récente et plus de trente jeux de données biographiques aux profils variés ».
Ce que révèlent les travaux empiriques majeurs
Marc Sageman, à partir de l’étude biographique de 172 puis 500+ djihadistes, a établi une distinction temporelle cruciale. Les militants d’al-Qaïda d’avant 2003 affichaient des niveaux d’éducation « étonnamment élevés » — environ 60 % avaient une formation universitaire, beaucoup étaient issus de la classe moyenne ou supérieure. Gambetta et Hertog (Engineers of Jihad) ont documenté une surreprésentation spectaculaire des ingénieurs parmi les militants islamistes instruits (échantillon de 404 militants de 30 nationalités). Mais les djihadistes « homegrown » d’après 2003 présentent des profils nettement plus bas en éducation et en statut socio-économique. Pour Sageman, l’idéologie est « plus ressentie et comprise que fondée sur la doctrine » — un engagement intuitif plutôt qu’intellectuel.
Hugo Micheron (Le Jihadisme français, 2020), à partir de 80 entretiens avec des djihadistes incarcérés et d’une centaine d’entretiens dans les quartiers concernés, établit une hiérarchie cognitive déterminante. Il distingue les « repentis » (rapidement désillusionnés) des « doctrinaires » qui dominent en prison. Ces derniers utilisent l’incarcération comme un « territoire du djihad » et se livrent à un véritable travail intellectuel (otium), analysant les échecs de Daech pour « reconfigurer le djihadisme de demain ». Micheron montre aussi que la géographie des départs ne recouvre pas celle de la marginalisation économique — le facteur déterminant est la présence de prédicateurs djihadistes historiques connectés à des réseaux anciens (vétérans du GIA, revenants d’Afghanistan, frères Clain).
Farhad Khosrokhavar, à partir de cinq années de terrain dans les prisons françaises (Fleury-Mérogis, Fresnes, Lille-Séquedin), identifie un mécanisme central : la transformation du mépris de soi en mépris de l’autre. Les recrues sont souvent des « musulmans dé-islamisés » qui redécouvrent la religion sous sa forme radicale — des « born-again Muslims » au savoir superficiel. Depuis 2013, un nouveau profil émerge : jeunes de classe moyenne, souvent convertis, sans passé criminel, mus par un « malaise identitaire ».
Scott Atran, à partir de recherches de terrain en Irak, au Maroc, en Indonésie et en Palestine, a développé le cadre des « acteurs dévoués » (devoted actors) : l’action radicale est portée par des « valeurs sacrées » (imperméables au calcul coût-bénéfice) combinées à une « fusion identitaire » avec le groupe. Des études de neuro-imagerie sur des individus radicalisés en Europe montrent que les valeurs sacrées activent des réponses rapides, de l’ordre du devoir, tout en inhibant le raisonnement délibératif. Le cerveau contourne littéralement la pensée analytique.
Le phénomène « Islam pour les Nuls »
L’illettrisme religieux et géopolitique des djihadistes européens est aujourd’hui l’un des faits les mieux établis de la recherche. Le cas emblématique est celui de Yusuf Sarwar et Mohammed Ahmed (Birmingham), qui ont commandé Islam for Dummies et The Koran for Dummies sur Amazon avant de partir combattre en Syrie. 20 à 30 % des djihadistes européens sont des convertis — preuve que la connaissance approfondie de l’islam n’est pas un prérequis. L’ancien chef du MI6, Richard Dearlove, les a qualifiés de « pathetic figures ».
Roy résume : « La plupart des recrues de deuxième génération et tous les convertis n’ont aucun enseignement islamique préalable. La plupart n’étaient pas du tout des musulmans pratiquants. Ils sont devenus radicaux d’abord, puis ont choisi un récit islamique pour cadrer leur révolte. »
PARTIE III — Ce que révèlent les procès : la banalité cognitive du terroriste
« Des clones, des perroquets qui récitent les mêmes légitimations litaniques »
Les expertises psychiatriques des grands procès terroristes constituent la source empirique la plus directe sur le niveau cognitif des radicalisés. Au procès du 13-Novembre (septembre 2021–juin 2022), l’expertise de Salah Abdeslam par les Drs Daniel Zagury et Bernard Ballivet est particulièrement éclairante. Les experts rapportent : « Nous avons été d’emblée confrontés à la banalité du mal, c’est-à-dire au fossé immense entre l’énormité des crimes commis et la banalité de Salah Abdeslam. » Son avocat belge, Sven Mary, l’avait décrit plus crûment comme ayant « l’intelligence d’un cendrier vide ».
Le constat psychiatrique est dévastateur pour toute prétention à la sophistication géopolitique : « La participation à de tels actes ne requiert ni d’être un grand pervers, ni d’être un grand malade, ni un grand psychopathe. » Les justifications d’Abdeslam « correspondent au mot près à ce qu’expriment toutes les personnes radicalisées, au point d’avoir l’impression d’être face à des clones, à des perroquets, qui récitent les mêmes légitimations litaniques ». Avant sa radicalisation, Abdeslam travaillait comme mécanicien de tramway (licencié pour absentéisme), tenait un café servant de point de deal de cannabis, fréquentait les boîtes de nuit. Sa justification géopolitique des attentats se résume à une phrase : « Il faut remettre les attaques de Paris dans leur contexte… les bombes françaises ont tué un nombre incalculable de personnes en Syrie. »
Les autres accusés du 13-Novembre présentent des profils comparables : « un groupe d’amis qui se retrouvaient régulièrement dans un bar de quartier et s’étaient spécialisés dans le petit trafic de drogue » devenu l’une des cellules djihadistes les plus dangereuses d’Europe.
Profils récurrents dans les procès français et belges
Mohamed Merah (Toulouse, 2012) : parcours scolaire chaotique avec changement d’école chaque année, délinquance ordinaire, tentative de suicide par pendaison. L’expertise psychologique de 2009 résume ses convictions religieuses en deux lignes : « fait la prière, respecte le ramadan ». Le psychologue note qu’« il commençait à lire le Coran, il mettait en place des éléments de référence qui lui faisaient défaut ».
Mohamed Lahouaiej Bouhlel (Nice, 2016) : « ne priait pas, ne faisait pas le ramadan, buvait de l’alcool, mangeait du porc, se droguait ». Son père le décrit comme dépressif, sous traitement psychiatrique. Aucune connexion préalable avec des réseaux terroristes. Ce cas exemplifie parfaitement ce que Roy appelle l’islamisation rapide et superficielle de tendances violentes préexistantes.
Chérif Kouachi (Charlie Hebdo, 2015) : lors de son procès de 2008 pour le réseau des Buttes-Chaumont, il se présente en survêtement et baskets, se décrit comme « musulman occasionnel ». Son avocat le qualifie de « caméléon confus ». Avant sa radicalisation : marijuana, alcool, rap gangsta, nombreuses petites amies.
Au procès des attentats de Bruxelles, les experts psychiatriques décrivent Sofien Ayari comme présentant « un certain degré d’infantilisme et d’immaturité, de naïveté », et Smaïl Farisi comme caractérisé par « immaturité et naïveté ». Mohamed Abrini (« l’homme au chapeau ») : « structure anti-sociale », « introspection faible », « éléments narcissiques ». Sa décision de ne pas se faire exploser à l’aéroport est évaluée comme « une réaction émotive et égoïste » — la peur de sa propre mort.
La parole des experts judiciaires
Le Dr Daniel Zagury, principal expert psychiatre des grandes affaires criminelles françaises, observe une évolution majeure : les terroristes des générations précédentes (basques, arméniens, GIA des années 1970-80) « présentaient toujours une argumentation politique cohérente et ne parlaient jamais d’eux-mêmes ». Les djihadistes actuels, au contraire, « parlent énormément d’eux » — hybridation entre problèmes personnels et idéologie globale. Le juge antiterroriste Marc Trévidic enfonce le clou : « L’islam arrive et boum, ils trouvent une justification. Il y a des gens que vous croisez, vous savez qu’ils auraient été criminels même sans l’État islamique. »
Le rapport CIPDR/FFP (2020) conclut : « Le djihadisme recueille ceux qui ont raté leur délinquance. » L’étude ICSR/West Point de Basra et Neumann confirme : 52 % des djihadistes européens étudiés avaient au moins une condamnation pénale de droit commun ; 36 % avaient fait de la prison. Le policier fédéral belge Alain Grignard résume : beaucoup étaient « des radicaux avant leur adoption du djihadisme ».
Le cas palestinien : un contraste instructif
La recherche sur le terrorisme palestinien offre un contrepoint significatif. Les études de Krueger et Malečková (2003, Journal of Economic Perspectives) et de Claude Berrebi (Princeton, 2003/2007, 335 biographies de terroristes palestiniens) montrent que, dans le contexte du Hamas et du Jihad islamique palestinien, l’éducation supérieure et un niveau de vie plus élevé sont positivement corrélés à la participation. Les kamikazes palestiniens présentaient un niveau scolaire supérieur à la population générale. Un responsable de l’UNRWA, Nassra Hassan, après 250 entretiens, concluait : « Aucun d’entre eux n’était sans éducation, désespérément pauvre, simplet ou déprimé. Beaucoup étaient de la classe moyenne. » Deux kamikazes étaient « fils de millionnaires ».
Ce contraste avec le profil européen s’explique par le contexte : le terrorisme palestinien organisé s’inscrit dans un conflit territorial vécu, une occupation militaire quotidienne, et des structures politiques (Hamas, OLP) qui socialisent et encadrent idéologiquement leurs membres. Les attaquants de l’Intifada des couteaux (2015-2016), en revanche, correspondent davantage au profil « lone wolf » européen — très jeunes (parfois 13-14 ans), actes non coordonnés, motivés par le désespoir et les réseaux sociaux.
PARTIE IV — La comparaison des niveaux de discours
Un gouffre systématique, mais pas absolu
La mise en regard du discours de Raimbaud et du niveau cognitif documenté des radicalisés révèle un écart structurel massif qui opère sur plusieurs dimensions simultanées.
Sur le plan de la maîtrise factuelle, Raimbaud mobilise des décennies de connaissance des dynamiques régionales, cite des documents stratégiques (Clean Break, PNAC), utilise le droit international comme cadre de référence, distingue treize niveaux de conflit superposés en Syrie, et articule une grille de lecture cohérente — fût-elle unilatérale — reliant le local au global. Les individus radicalisés étudiés par les experts, eux, fonctionnent avec des récits préfabriqués d’une extrême simplicité : « les bombes françaises tuent en Syrie, donc le 13-Novembre était inévitable » (Abdeslam). Leur connaissance des conflits qu’ils invoquent est émotionnelle, propagandistique et formulaïque — ce que Sageman résume par « plus ressentie et comprise que fondée sur la doctrine ».
Sur le plan de la structure argumentative, Raimbaud construit un système avec des causes, des acteurs identifiés, des mécanismes explicatifs et des prescriptions. Les études de neuro-imagerie d’Atran montrent que chez les individus radicalisés, l’activation des « valeurs sacrées » inhibe le raisonnement délibératif — le cerveau passe en mode devoir/réponse rapide, contournant l’analyse. Les psychiatres du 13-Novembre décrivent un « système totalitaire qui supprime la pensée en première personne ».
Sur le plan de la nature des biais, la différence est qualitative. Les biais de Raimbaud sont ceux d’un acteur instruit qui sélectionne et cadre l’information au service d’une thèse préétablie — déni des preuves contraires, omission systématique, vocabulaire orienté (« Syrie légale », « terroristes » pour toute opposition). C’est un biais de commission analytique. Les « biais » des radicalisés ne relèvent pas du même registre : il n’y a pas de sélection délibérée parce qu’il n’y a, le plus souvent, pas de corpus de connaissances dans lequel sélectionner. C’est une absence de cadre, comblée par des slogans et des vidéos de propagande.
Les exceptions qui nuancent sans invalider
La recherche documente plusieurs catégories d’individus radicalisés affichant une sophistication réelle, empêchant toute conclusion absolutiste.
Les entrepreneurs idéologiques constituent la première exception. Abu Musab al-Suri, ingénieur syrien auteur de L’Appel à la résistance islamique mondiale, a produit un cadre géostratégique d’une complexité considérable. Les frères Clain, les figures comme Djamel Beghal (radicalisateur des Kouachi en prison), ou l’encadrement ba’athiste de Daech (anciens des services de renseignement militaire de Saddam Hussein) apportaient une réelle compréhension stratégique et géopolitique. Ces figures produisent les récits simplifiés que les exécutants consomment.
Les doctrinaires carcéraux identifiés par Micheron constituent une deuxième catégorie. Certains djihadistes incarcérés en France utilisent leur peine pour analyser les échecs de Daech et élaborer de nouvelles stratégies — un travail intellectuel authentique, même s’il reste dans le registre doctrinal plus que dans celui de l’analyse géopolitique académique.
La génération al-Qaïda d’avant 2003 constitue une troisième exception historique : ingénieurs, médecins, professionnels issus de la classe moyenne et supérieure, dont certains (le cercle rapproché de Ben Laden, Zawahiri) possédaient une compréhension géopolitique véritable.
Mais ces exceptions confirment précisément la structure hiérarchique du phénomène : une petite élite idéologique et stratégique produit un discours qui est consommé sous forme simplifiée par la masse des exécutants. L’écart cognitif entre le haut et le bas de cette hiérarchie est lui-même considérable — et c’est dans le bas de cette hiérarchie que se situent la quasi-totalité des individus jugés dans les procès terroristes européens.
Raimbaud et les radicalisés partagent-ils quelque chose ?
Malgré l’abîme cognitif, un parallèle structurel mérite d’être relevé. Raimbaud et les radicalisés partagent un trait commun identifié par la recherche en psychologie cognitive : le raisonnement motivé (motivated reasoning). Chez Raimbaud, ce raisonnement motivé opère à un niveau sophistiqué — il filtre et organise un vaste corpus de connaissances au service d’une conclusion prédéterminée. Chez le radicalisé, il opère au niveau émotionnel le plus élémentaire — un sentiment d’injustice est rationalisé a posteriori par un récit préfabriqué. Dans les deux cas, le cadre interprétatif précède et structure la réception des faits. Mais les instruments intellectuels mobilisés sont incomparables.
Le psychiatre Zagury met le doigt sur un point essentiel : chez le terroriste actuel, « l’engagement sans faille le débarrasse de tout débat interne, de toute pensée en première personne ». Raimbaud, lui, maintient une pensée en première personne — elle est simplement asservie à une grille de lecture rigide. La différence est celle entre l’absence de pensée critique et l’instrumentalisation de la pensée critique.
Conclusion : trois enseignements qui émergent de cette mise en regard
Premier enseignement : l’écart cognitif entre un analyste comme Raimbaud et le djihadiste « ordinaire » est systématique et massif. Il ne s’agit pas d’un écart de degré mais de nature. Raimbaud opère dans un univers de concepts, de références historiques, de cadres juridiques et de raisonnement causal — même déformé. Le radicalisé typique opère dans un univers de slogans, d’images de propagande, de valeurs sacrées non négociables et de fusion identitaire avec un groupe. Ce constat devrait interdire tout raccourci intellectuel qui assimilerait l’analyse critique des conflits — aussi partiale soit-elle — à l’embrigadement terroriste.
Deuxième enseignement : la radicalisation violente n’est pas principalement un phénomène de connaissance mais un phénomène de quête de sens. La théorie de la « quête de signification » de Kruglanski (Need, Narrative, Network), les travaux d’Atran sur les « acteurs dévoués » et les résultats psychiatriques convergent : ce qui radicalise n’est pas la compréhension des enjeux géopolitiques mais le besoin de signification personnelle, canalisé par un récit (aussi simpliste soit-il) et validé par un groupe social. La sophistication de la connaissance n’est ni nécessaire ni suffisante pour le passage à l’acte.
Troisième enseignement : la sophistication analytique ne protège ni du biais ni de l’erreur radicale de jugement. L’effondrement du régime Assad en décembre 2024, que Raimbaud n’avait jamais envisagé, démontre que l’accumulation de connaissances peut paradoxalement produire une cécité structurelle lorsqu’elle est mise au service d’une thèse préétablie. En ce sens, le raisonnement motivé du diplomate et celui du radicalisé partagent une même vulnérabilité fondamentale : la subordination du réel à la croyance — mais à des altitudes intellectuelles radicalement différentes.
…
La solitude
« LE monde est l’ennemi de Jésus-Christ, est par conséquent le vôtre. Si le monde vous abandonne, c’est pour vous un avantage. Si c’est vous qui lui tournez le dos, votre bonheur est encore plus grand. Quelle que soit la cause de votre retraite, tâchez d’en profiter, et sachez qu’il n’est point d’endroit où vous puissiez plus aisément opérer votre salut, que la solitude. Plus vous vous éloignez des hommes, plus vous vous approchez de Dieu. Il est impossible de concilier le monde avec JésusChrist. Maximes, usages, lois, exemples, tout est différent, tout est opposé. Le stupide et le méchant ne craignent rien tant que la retraite, Etre vis-à-vis de soi, quelle ressource pour la plupart des hommes ! Le tombeau n’est guère moins insupportable. Le solitaire qui n’a pas assez d’esprit pour réfléchir, est nécessairement livré à l’ennui celui qui pense est dévoré par les remords, dès qu’il oublie ses devoirs. Une étude dans laquelle on réussira, une vaine réputation, le titre de bel esprit qu’on cherche ou qu’on veut soutenir, peuvent distraire quelque temps, mais laissent à une âme naturellement chrétienne des momens et des retours sur elle bien fâcheux et bien cruels. Aussi voyez avec quel soin, avec quel empressement l’incrédule et le voluptueux s’exilent de leurs coeurs. Un impudique voudroit passer de plaisir en plaisir; chez lui, il fant que le repas soit immédiatement suivi du jeu, le jeu du spectacle, le spectacle de la promenade: si dans ces vaides journées il lui reste quelques momens de loisir, ils sont, sans aucun regret, cédés aux conversations les plus inutiles les plus dangereuses, les plus criminelles. L’amusement le plus bruyant, et par conséquent le plus capable d’étourdir, est toujours préféré à tous les autres. Un quart-d’heure d’insomnie pendant la nuit, le forceroit à réfléchir; aussi voyons-nous tous les mondains passer, dans des veilles criminelles, le temps que la providence a prescrit pour le silence, et pour un repos auquel tous les animaux invitent l’homme par leur exemple. Le voluptueux renvoie son sommeil le plus avant qu’il peut dans la matinée parce qu’il compte d’être, au moment de son réveil, prévenu et saisi par des objets qui le dissiperont plus promptement: comme le remords le poursuit et que l’avenir l’inquiète, il voudroit être toujours dans le bruit et le tumulte. Son plus grand ennemi c’est lui-même ; c’est le seul point sur lequel, malgré lui, il se rend justice. Son tourment continuel, c’est sa conscience; pour la faire taire, il fait les derniers efforts. La retraite, la tranquillité, le silence invitent naturellement à réfléchir. Si vous exceptez la mort, il n’est rien au monde que le pécheur craigne plus que la réflexion. Une personne qui auroit le talent de l’amuser de l’étourdir, aura toujours la première place dans son coeur; il la préférera constamment à tout ce que le sang et l’amitié lui attachent plus étroitement. Oh! qu’une âme intérieure pense bien autrement! que ses inclinations sont différentes, et sa conduite opposée ! Seule, elle trouve son Dieu et par conséquent conserve toutes ses ressources, possède tous ses avantages, et jouit de tout son bonheur. Loin du bruit, elle entend son bien-aimé; elle lui parle, elle jouit de lui tout le lui rappelle, et rien ne la distrait. Toute la nature lui présente le créateur, mais elle le trouve avec encore plus de facilité au fond de son coeur. La vivacité de ses sentimens, l’insatiabilité de ses désirs, le dégoût surtont que lui inspirent les créatures, tout réclame continuellement cette bonté infinie cette beauté adorable, qu’elle reconnoît pour son principe et sa fin. Le sage ne craint donc point tant la solitude. Si dans lui la nature revendiquant ses droits, soupire après la société, il se défie de ce penchant, il combat cette inclination, il la modère et la retient dans de justes bornes. Eclairé sur ses devoirs, toujours compatibles entr’eux, il est des temps qu’il cède aux autres; il en est qu’il se réserve entièrement à lui-même. C’est une grande science que de savoir en ceci faire un juste discernement et obéir à la prudence. Le Saint-Esprit ne peut se contredire; il assigne un temps au silence, et un temps à la Conversation, un temps à l’action, et un temps au repos. Nous avons un besoin évident de passer successivement du travail au délassement, et du délassement au travail. Il faut savoir se distraire à propos; mais il est encore plus important et plus nécessaire de savoir réfléchir. Il est des circonstances où la solitude, surtout prolongée, seroit dangereuse : il est des conjonctures où la société nous nuit encore davan→ tage. Savoir prudemment modérer son penchant vers celle-ci, et son goût pour celle-là, ce n’est plus simplement un trait d’habileté source précieuse de tranquillité et de bonheur. Le philosophe ne possède cette science qu’à demi, et par conséquent n’en possède rien. Le chrétien est tout à ses devoirs. Son chef a tout bien fait. Sur ce divin modèle, il fait des visites, il remplit les bienséances avec une exactitude qui est à lui; il se prête donc an commerce, mais il revient bientôt et plas volontiers à lui-même : c’est là son centre. c’est une La société a des dangers innombrables. Heureux qui les prévoit ! Les apercevoir, c’est les éviter en grande partie. Quelle foule in nombrable de personnes, surtout du sexe qui ne se seroient jamais perdues d’elles mêmes ! La compagnie causa tous leurs malheurs; elles parurent dans le monde; elles cherchèrent à y plaire; par malheur elles réussirent. Ce fatal succès a causé leur perte éternelle. Le spectacle est l’école du démon: la vertu s’y oublie, le mal s’y apprend. Une âme mondaine prétend se soutenir dans un bal, où un saint se pervertiroit. Les joies du monde sont courtes, et se changeront en pleurs éternels. Sachez vous faire un peu de violence, et vous suffire à vousmême. Il vient un âge où le monde ne peut plus vous souffrir; il vous méprise, il vous rebute, si en votre présence il cache son mépris, n’est que pour vous déchirer ensuite, et vous rendre encore plus méprisable prévenez ses dédains et sa critique. L’homme sage, même selon le monde, n’attend point son conge, il le prend toujours. Il viendra un temps, si une mort subite ne vous emporte, où tous vos parens et tous vos amis se seront retirés d’auprès de vous, vous resterez (prenez bien garde à cette situation), vous resterez seul avec vousmème, et seul avec J.-C. Prévenez sagement ce moment critique. Apprenez, accoutumez vous à converser avec votre Dieu, et à vous contenter de lui. Que ne puis-je vous exprimer la tranquillité la ferveur, la joie d’une âme qui est à présent dans un temple seul avec son Sauveur, lequel du fond de son tabernacle, et à travers les voiles de la foi, se fait sentir à elle? L’homme intérieur ne peut être ni exilé ni seul. Le sage païen s’est vanté d’avoir assez de ressources dans son esprit pour ne pas se croire jamais seul. Le chrétien est plus humble et plus vrai; il en dit moins, et il en éprouve davantage il ne sort jamais, et il ne lui est pas possible de sortir jamais de l’immensité de Dieu ses actions, ses démarches, ses désirs, ses pensées sont toujours présens à cet être immense. Tenez-vous sans effort devant cet oeil éternel; il prend plaisir, il est vrai, à ne s’offrir à vous que dans l’obscurité de la foi ; mais des yeux de la foi, percez ces saintes ténèbres; adorez votre auteur, remerciez votre conservateur entretenez-vous avec votre époux, jetez-vous dans le sein de votre père, imaginez-vous quelquefois qu’il n’y a que Dieu et vous dans l’univers; tout le reste, s’il ne nous conduit à Dieu, ne mérite pas le moindre de, vos soins, un seul instant de votre temps. Si vous connoissiez le monde vous vous confineriez dans un désert. Si vous lisiez au fond du coeur de cet homme qui vous témoigne tant d’attachement, ah! que vous mépriseriez cet esprit faux, ce coeur double, cette âme basse intéressée et perfide! D’ailleurs quand, par un avantage inoui, vous ne verriez autour de vous que des amis fidèles, des parens empressés, des hommes généreux, tout cela vous quittera, si vous ne vous retirez le premier. J’ai souvent gémi sur la situation cruelle d’une personne qui s’est plu dans le bruit et le tumulte du monde. Quel état plus triste que le sien, quand une maladie sérieuse éloigne d’elle les visites, et l’oblige à se mettre au lit, sans qu’elle sache si elle en descendra ! Que faire alors? de quoi s’occuper? avec qui se consoler? Ne peut-on pas dire qu’elle meurt d’avance? Et quel surcroît de désolation quand les remèdes deviennent inutiles , quand un médecin laisse entrevoir le peu d’espérance qu’il a de réussir? Malade infortuné, qui n’as jamais écouté ta religion, qui n’as pas même pu te déterminer à t’entretenir quelquefois avec toi-même, l’ennui t’accable, le dépit te dévore, et les regrets te consument. On peut éprouver, mais il est imposible d’exprimer la situation d’Ochosias, quand, de la part de Dieu, Elie lui prononce cet arrêt terrible «< Parce que vous avez abandonné le Seigneur, vous ne sortirez pas de votre lit, et vous mourrez ». Sans ouir une sentence pareille, tous les jours les pécheurs éprouvent la même consternation. Tout ce qui les approche pendant leur maladie, les malheureux domestiques surtout, qui n’ont pas fait choix d’un maître qui eût de la religion, éprouvent leur mauvaise humeur. Le meilleur de leurs. amis, celui qui leur parleroit de la mort, devient leur ennemi mortel; ils le renvoient ils éclatent contre lui, ils ne veulent plus lui parler, ils ne sauroient le voir, ils lui font défendre l’entrée de leur maison. En vain soupirent-ils après les anciens compagnons de leur dissipation et de leurs plaisirs compagnons infidèles, amis perfides, dès que la maladie a été déclarée sérieuse, vous avez tous disparu. Si l’intérêt ou le respect humain en conduit encore quelques-uns jusqu’auprès du malade quelle comédie y jouent ces traîtres? On n’est pas entré dans la maison, qu’on voudroit en être sorti. Le silence qui règue enfin dans cet appartement, l’appareil effrayant d’une mort prochaine, offre à tout mondain un coup d’oeil insupportable. D’un ton radouci, d’un air empressé et distrait, on adresse un mot à un domestique. Comment va le malade? que dit le médecin? Voilà à quoi se terminent toute la politesse, toute la reconnoissance, en un mot, tous les devoirs du monde. Que si la bienséance fixe pour un quartd’heure quelque parent au chevet du malade ah! c’est alors, qu’à la gloire de la religion le mondain donne la plus juste et la plus pitoyable idée du monde et de tous ses partisans. Ce bel esprit qui a tout lu en fait de galanterie et d’impiété, cet homme disert, qui brille dans les assemblées, et qui entretiendra des heures entières toute une compagnie reste muet auprès d’un malade: il s’agite intérieurement, il fait des efforts pour paroître dire quelque chose, tous ses efforts se réduisent à un silence forcé; il est embarrassé même pour répondre, parce qu’il ne connoît pas le langage. de la vertu. Un idiot, plein de religion, est mille fois plus éloquent que lui. Une femme qui n’a jamais su que le langage qui se parle dans un monde brillant, aura plus de peine à garder le silence; elle répète donc ces fales complimens qu’elle lui a oui dire cent fois ; elle flatte d’abord le malade, tandis que le malade sent ses forces diminuer; elle l’invite à ne point se laisser abattre, elle l’exhorte à prendre du courage; elle l’assure que sa maladie ne sera rien; elle lui promet, › dans quelques jours, une pleine et entière convalescence…. Mais ce ne sont là que des mots, dont le moribond est aussi peu affecté, que des marques de souvenir que lui donnent les différentes personnes qu’on lui a dit à demivoix s’intéresser à son état, et demander de ses nouvelles. Ah! ménagez-vous d’autres resSources que ces visites, d’autres consolateurs que ces amis du monde, tout est dissimulation, tout est pure momerie parmi eux. En vous éloignant du monde et de ses assemblées, vous Vous exposez à sa critique, il est vrai, mais voici qui n’est pas moins certain, c’est que la critique des mondains fait votre éloge, leur mépris votre gloire, et leur éloignement Votre sûreté. Fuyez avec encore plus de soin les compagnies nombreuses, les longues conversations. Il est impossible de parler beaucoup, sans faire bien des fautes. Ne vous en rapportez pas précisément à l’autorité; consultez votre expérience. Vous est-il souvent arrivé de sortir d’un cercle sans avoir rien dit contre Dieu, ni contre le prochain, ni à votre propre avantage? Non-seulement dans la conversation vous commettez des fautes personnelles, souvent vous vous chargez encore de ce qu’un médisant, un impudique et un im pie débitent en votre présence. Vinssiez-vous à bout d’éviter ces différens écueils, toujours sortirez-vous des compagnies moins recueilli et moins intérieur que vous n’y serez entré. En effet, de quoi s’entretient-on communė– ment? Sur quoi roulent les conversations même les plus innocentes? Sur des bagatelles eur des riens. Oh! que de temps perdu ! et quelle perte plus grande que celle du temps ! Voyez et plaignez cette femme qui, tout le jour occupée de son oisiveté, traîne son ennui de cercle en cercle. Quel rôle plus ridicule même selon le monde, que celui qu’elle joue ? On la méprise, on la craint on la fuit. II ne faut qu’elle pour répandre l’ennui dans la compagnie, d’ailleurs la plus enjouée. Que porte-t-elle dans la société ? La passion, la fureur du jeu. Quel don, quel talent, quels ennuis accablans, quels regrets amers, quelles inquiétudes mortelles l’attendent, quand l’âge ou les revers lui interdiront le jeu ? A quoi s’occupera-t-elle alors? Le jeu n’a jamais été un jeu pour elle; il a fait son occupation constante. Sera-t-il temps alors d’apprendre à penser, à s’occuper? Comment se supporterat-elle ? Elle n’a jamais pu se souffrir vis-à-vis d’elle-même. Garantissez-vous d’un sort si honteux et si cruel. Ne craignez point d’être quelquefois avec vous. Sachez vous contenter de vous, et vous faire désirer des autres. Rien n’est plus précieux que le temps soyez avare du vôtre, pareille avarice est très-louable. Ce qui doit surtout vous faire estimer, vous faire rechercher la solitude, c’est la fin funeste de tous ceux qui vivent dans le tumulte et la dissipation. La vieillesse les a bannis du monde; la maladie les a cloués sur un lit; leur dernier moment approche, qu’ils veulent encore recevoir compagnie, qu’ils s’informent avec empressement de ce qui se passe dans une ville. Cruels à eux-mêmes, ils se dérobent des momens précieux qui leur seroient si né cessaires pour mettre ordre à leur conscience; ils ne devroient plus s’entretenir qu’avec un confesseur ; il est le seul qui trouve des difficultés à les aborder. S’il est admis, c’est pour recevoir un remercîment pour la visite de bienséance qu’il rend; on revient bientôt aux personnes qui peuvent amuser : ainsi le temps d’une dernière maladie se passe-t-il chez les mondains. Victimes de l’amusement, esclaves de la dissipation, ils sacrifient leur vie,leur éternité au penchant qui les domina toute leur vie, et qui toute leur vie les éloigna de la solitude. Dans l’intérieur de votre appartement, au milieu de la campagne, au fond d’un bois ou d’une caverne, vous avez une ressource sûre, infaillible, constante: la compagnie de votre Dieu. Recourez à lui, entretenez-vous avec lui. S’il est sûr qu’il entend votre cœur, puisque, selon le prophète, nous ne pensons que pour lui, il n’est pas moins certain qu’il se fera entendre au vôtre. Que de douceur dans ces conversations amoureuses! Les saints ont composé sur ce point des volumes entiers. Quelle ressource dans les divers événemens! En vous le répétant, j’espère le graver pour toujours dans votre esprit. Dieu et moi dans le monde : voilà la devise du chrétien que je cherche à former. Cependant, malgré les avantages et les agrémens que vous trouvez dans la solitude, vous devez modérer votre goût pour la retraite ; la prudence règle toutes les vertus morales. Il faut, dit saint Paul, étre sage avec sobriété. Donnez exactement aux obligations de votre état et aux devoirs de la bienséance tout ce qu’ils exigent. Faites-vous en particulier un plaisir de pratiquer les gens vertueux. Rien n’accrédite plus la vertu ne lui fait plus de prosélytes, et n’anime plus ardemment à la pratiquer, que les relations qu’ont ensemble des gens vertueux. Voyez-les donc quelquefois, pratiquez-les, mais ne vous faites jamais un monstre de la retraite. Sachez quelquefois être seul cette science apprend toutes les autres; si elle ne les donne pas, il est sûr qu’elle les facilite. La réflexion nous rend propres à tout un esprit dissipé n’est capable de rien. L’Esprit-Saint nous apprend que c’est dans la solitude qu’habite le bon sens : Habitabit in solitudine judicium. L’ennui est le seul ennemi que vous puissiez rencontrer dans la retraite. Pour triompher d’un adversaire si redoutable dans le grand monde, faites-vous une obligation essentielle du travail, quelqu’élevé que puisse être votre rang. Fussiez-vous sur le trône, vous êtes enfant d’Adam. Votre ignorance, votre dépravation, le besoin continuel que vous avez d’antrui, ne vous l’apprennent que trop. Vous êtes done soumis à l’arrêt sévère que Dieu porta contre Adam et sa postérité. Cette sentence divine et immuable vous condamne à travailler, et voilà dans quel esprit un chrétien regarde les charges, et supporte les peines de son état. Voulez-vous à ce sujet jouir d’un spectacle digne de l’admiration des anges et des homines? Si vous avez de la religion vous ne pourrez lui refuser des larmes de joie et de consolation. Sortez des villes où votre Dieu est plus souvent et plus grièvement offensé; suivez ce grossier habitant de la campagne, que la religion rend plus spirituel que la plupart de nos écrivains les plus célèbres. Simple dans sa foi, et docile aux instructions vraiment chrétiennes qu’il entendit la veille de son pasteur, il devance aujourd’hui l’aurore, pour aller commencer une pénible jour› née. Rendu sur le coin de terre qu’il doit arroser de ses sueurs, il se met à genoux, lève ses yeux au ciel, et, dans un esprit de foi qui chez lui ne connoît point de doutes, dit encore plus de coeur que de bouche: «< Seigneur, vous m’avez condamné à gagner mon pain à la sueur de mon front; j’adore l’équité de votre sentence, et je vais exécuter votre arrêt. Acceptez mes peines en expiation de mes péchés, et pour cela je vous les offre, unies aux travaux de mon Rédempteur votre Fils adorable». Dans cette vue, et avec ces dispositions, il commence, continue et fournit la plus rude journée, avec une allégresse dont les divertissemens du courtisan et les plaisirs des rois n’approchent pas. Les Isidore et les Geneviève pratiquèrent-ils jamais mieux l’E vangile ? Ce que ce laboureur fait à la tête de son champ, l’artisan le pratique dans sa boutique, le magistrat dans son cabinet, le prince dans son palais, le guerrier sous sa tente, la femme dans son ménage, la fille son aiguille à la main, pourvu qu’ils soient tous chrétiens. Pour prévenir l’ennui que vous pourriez craindre dans la retraite, prenez une précaution essentielle qui vous réussira infailliblement distribuez sagement toute votre journée, assignez son temps à chaque occupation. Sans une nécessité indispensable, ne vous écartez point de l’ordre que vous vous serez prescrit. Ne substituez point, par légèreté et par caprice, une occupation aussi ou plus importante à une autre moins nécessaire. En un mot , vaquez constamment à chaque chose en son temps; cette exactitude vous fera un peu de peine, mais vous êtes assuré qu’elle vous épargnera beaucoup d’ennui. L’homme surchargé du travail le plus long et le plus rude, me paroît moins à plaindre que cette femme qui emploie son temps, qui applique son esprit à inventer un amusement par lequel elle puisse charmer son ennui. Si votre état vous ordonne d’étudier, vous voilà pour toujours à l’abri de l’oisiveté. C’est par l’étude que vous devez vous sanctifier. Etudiez par ordre, sans quoi vous ne saurez jamais rien, et surtout ne vous proposez jamais que des motifs dignes d’un chrétien. Sans être obligé d’acquérir de la science, et même sans vous proposer de devenir savant, Vous trouverez dans la lecture une ressource encore très-efficace pour vous garantir de l’ennui. Mais le choix de vos livres demande toute votre attention, ou plutôt toutes les lumières d’un directeur habile, prudent, expérimenté, et surtout hautement décidé en fait de religion. Il vaudroit mieux perdre les yeux, que de les jeter sur un livre suspect. Il est en particulier deux sources empoisonnées, d’où sortent aujourd’hui les livres à milliers; l’impiété et le libertinage. Celui-ci en veut à vos mœurs, celle-là à votre foi. Ne lisez aucun ouvrage que vous ne soyez assuré de deux articles? premièrement, que l’auteur étoit réglé dans ses mœurs ; et en second lieu , que, dans le temps qu’il composa son ouvrage, il pratiquoit la religion, et étoit soumis à toutes les décisions de l’Eglise. Si vous ne voulez lire que pour profiter, deux livres, à la rigueur, vous suffisent; l’un servira de délassement à votre esprit, et l’autre de nourriture à votre âme. Avec cette précaution, vous lirez peu de livres, et vous lirez beaucoup. Outre que par là vous vous tirez d’une infinité de dangers, vous prenez encore le moyen le plus sûr, le moyen le plus prompt, le moyen unique de devenir savant. Dans la solitude, vous n’avez qu’un ennemi; dans le commerce des hommes, vous en êtes assiégé. En quelqu’endroit que vous soyez, quelque assaut que vous essuyiez, la religion vous fournira toujours des armes invincibles. Rien de plus aisé que d’employer ces armes dans la solitude, rien de plus difficile, rien de plus rare que de s’en servir dans le monde. Si dans le monde je trouve un saint, je l’entends soupirer après la retraite. Il lui faut toute sa soumission à la providence pour consentir à rester dans son état ; et même dans cet état il ne se seroit jamais sanctifié, s’il n’avoit pris la sage précaution de se bâtir lui-même une solitude an fond de son coeur. Ah! que le commerce des créatures est vil, dégoûtant, pénible, haïssable pour toute âme intérieure! Vous jugez déjà des avantages et des agrémens que vous trouverez à vous soustraire au tumulte du monde; mais la retraite ne sera pas seulement douce et avantageuse, elle se trouvera nécessaire pour vous dans certaines conjonctures. Avez-vous à délibérer sur une affaire importante, un établissement, par exemple, l’acquisition d’une charge, le choix d’un état? Voulez-vous réfléchir sur une chose d’une conséquence infiniment plus grande, une revue générale sur votre vie passée ? Ah! ne délibérez pas de sortir de l’Egypte et de gagner le désert. Ne le quittez que pour aller consulter font ce que vous connoissez de plus sensé; et dès qu’ils vous ont communiqué leurs lumières, Fegagnez promptement votre chère solitude. Là méditez à loisir la réponse d’un Ananie. Poar apprendre à vous décider sagement dans ces occasions, et dans toutes les autres où vous pouvez vous sentir combattu par des mouvemens les plus opposés, supposez que votre ami le plus intime se trouve absolument dans la même situation que vous; qu’il vous consulte sur le parti qu’il doit prendre, et que vous êtes forcé de lui donner une réponse précise. Ce que vous conseilleriez au meilleur de vos amis, n’hésitez pas de le suivre vous-même. Il est encore une supposition qui vous donnera toutes les lumières nécessaires pour vous décider sagement dans toutes les affaires; transportez-vous à votre dernier moment, et voyez si alors vous serez bien aise d’avoir fait cet établissement d’avoir acquis et géré cette charge, d’avoir choisi tel état ? La mort est peut-être le seul point de vue où l’on juge sainement des objets. L’âme ouvre les yeux à mesure que ceux du corps se ferment. Aux approches de la mort la passion expire, le bandeau tombe; on ne voit plus les choses que dans leur jour naturel, c’est-à-dire, sous le rapport qu’elles ont avec l’éternité tout autre aspect est équivoque, s’il n’est pas trompeur. Quoique vous n’ayiez pas toujours à délibérer sur des affaires aussi importantes, ne laissez pas de vous trouver volontiers seul avec vousmême. Quand vous n’y rencontreriez point d’autre avantage, voici deux trésors sans prix que vous assure cette solitude volontaire : votre temps et votre liberté. Dans le monde, il est telle personne qui, dans toute une journée, n’aura pas un quart-d’heure à elle; telle autre qui, du matin au soir, est forcée de faire la volonté d’autrui. Tous les autres ne restent seuls que malgré eux. L’horreur qu’ils ont dû silence et de la réflexion leur a fait renverser l’ordre naturel, et substituer le jour à la nuit, et la nuit au jour. Malgré ce bouleversement comme il leur resteroit encore bien des heures d’ennui, ils les consacrent toutes ou à des assemblées, ou à des visites particulières. Quelle vie ! Dans le monde, on ne se montre que sons le masque, on ne se voit qu’en cérémonie, on ne se visite que pour s’ennuyer, on ne se parle que pour se tromper, on ne s’observe que pour se critiquer, on ne se réunit que pour se diviser, on n’y est habile qu’antant qu’on s’y déguise, on n’y est estimé qu’autant qu’on a ou du bien oa du crédit. Quel séjour.! chacun s’y dit dévoué à vos intérêts; et il faut y acheter tous les services. On n’y éprouve que dissimu. lation, perfidie, ingratitude et injustice. A le bien dépeindre, le monde est une armée d’ennemis qui se batteut dans la nuit, et dont toutes les armes sont empoisonnées. Plus on connoît le monde, plus on le méprise; plus on le pratique, plus on en est dégoûté; plus on a de religion, plus on le hait. Tout ce qui, dans le monde, vit régulièrement, voudroit se tirer du tumulte du monde, et passer sa vie dans un désert; les visites les ennuient; la moindre perte qu’ils croient y faire, c’est celle du temps; ils ne peuvent souffrir les spectacles; leurs délices, c’est de rester chez eux, occupés des devoirs de leur état; ils y ont toujours affaire. Le fameux Romain, si connu dans l’histoire pour avoir le premier triomphe de l’Afrique,avoit accoutumé de dire qu’il n’étoit jamais ni moins solitaire que quand il se voyoit seul, ni moins oisif que lorsqu’il n’avoit rien à faire. Or, si un païen, qui ne s’occupoit que de guerre, et n’aspiroit qu’à une gloire temporelle, avoit tojours de quoi s’occuper, le chrétien, qui se sent dans l’immensité de Dieu, et qui marche vers l’éternité, ne trouvera-t-il pas dans sa religion matière à réfléchir ? Une âme accoutumée à entrer une fois le jour en compte avec elle-même, est toujours plus mécontente de sa journée, à mesure qu’elle a été plus répandue au dehors. Si c’est être parfait que de ne point pécher dans ses paroles, quels cas ne devez-vous pas faire du silence et de la retraite? Heureux celui à qui Dieu suffit icibas! Il mène sur la terre la vie qui distingue les élus dans le ciel. Qu’apprend-on dans le monde ? Le mal; c’est la seule science pour laquelle vous puissiez y trouver des maîtres. Vous me direz que vous cherchez à vous y délasser; mais prenez tous les délassemens, tous les plaisirs du monde; en trouverez-vous un seul qui tranquillise votre esprit ou qui remplisse votre cœur ? La source est empoisonnée, il n’en peut rien couler de salutaire ni de pur. »
Nicolas Roissard, La Consolation du Chrétien, Ou motifs de confiance en Dieu dans les diverses circonstances de la vie, Prédicateur ordinaire du Roi, Édition de 1822 (Extraits)
…
« Tyler avait ce don… Il savait faire abstraction de tout ce qui n’était pas important. »
« Pas de peur. Pas de distractions. Laisse vraiment glisser ce qui n’a pas d’importance. »
Fight Club, Dialogues, Extraits
…
«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »
À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipédia
…
« Tout dépend, tout dépendra de la position, de la posture, de la situation du lecteur lui-même, de sa maturité, sa situation, sa position sur l’échelle sociale, son âge, sa maturité, sa sagesse, ses opinions, le fait qu’il se sente visé, concerné ou non, et en quoi par ces diverses réflexions, ces considérations.
Quant à la réception des propos de l’auteur, ils seront sans doute divergents, mais tout de même, on peut concevoir, et comme cela s’est passé de fait et dans sa propre vie, et au moment des faits, de l’occurrence de ces divers événements, ces divers faits biographiques, que ces propos peut-être sont, seront accueillis avec soulagement, avec un sentiment mitigé oui, mais mitigé du fait du retard, dans la prise de conscience à l’évidence de l’auteur, mitigé aussi à cause du fait des tords eux-mêmes que l’auteur a créé à sa famille, et son, ses entourages divers, lesquels peuvent avoir, ont certainement besoin, la nécessité et eux-aussi de gérer leurs éventuels traumas quant aux diverses actions répréhensibles de l’auteur, lesquels ont eu lieu sur un temps long, et de façon répètée. Si l’on peut considérer que l’auteur a payé, paye encore par son isolement, son isolation, le rejet qu’il inspire, a inspiré, la solitude dans laquelle il s’est retrouvé, et du fait de sa vie et de ses actions, il y a tout lieu de croire, que c’est, cela ne peut être qu’avec satisfaction et contentement, soulagement aussi que l’on peut le voit lui revenir à la raison, la sagesse, la prudence, mais quelque part, sans doute qu’une part des lecteurs doivent, ne doivent et probablement qu’être satisfait aussi de le voir, le savoir souffrir, suivi par la psychiatrie, les autorités de santé, dans une évidente confusion aussi, une gêne, cette honte réintégratice dont parle Hourya Bentouhami-Molino.
Je ne crois pas le lectorat, si bête, pour ne pas comprendre les propos de l’auteur.
Si celui-ci semble, paraît garder le silence, c’est peut-être parce qu’il reste dans l’expectative, qu’il est peut-être surpris, ou partagé, en lui-même.
Difficile en effet de comprendre les motivations de l’auteur. Beaucoup sont ceux qui n’ont pas besoin de ses mises en garde, encore moins de leçons de la part de quelqu’un qu’il considère sans doute, peut-être hypocrite, à parler morale, bienséance, et rigueur quand lui-même n’en a pratiquement pas témoigné pendant des années.
Chose qui complique encore la réflexion du lecteur. L’auteur semblant logiquement, craindre, comme tous, comme n’importe qui dans sa situation, les réactions du public, peut-être même beaucoup plus que les autres, que d’autres écrivains éventuels en quête de reconnaissance ou d’un lectorat.
De plus, la gravité des propos, que ce soit d’une part, des accusations légitimes portées contre l’auteur, que lui-même semble comprendre, et maintenant entendre, et d’autre part, aussi des sujets abordés invitent à une grande prudence, peut-être une circonspection à tenir, à avoir quand à l’utilité potentielle des réflexions du blog, du bloggeur, de son action, ses activités, qui invitent aussi au bien à priori, et paradoxalement, puisque le blog traite, parle essentiellement de morale, de bienséance, de sagesse, et de vertu, d’honneur, et donc que potentiellement, il est une invitation, à réfléchir, à investiguer, notre propre relation à ces concepts, à la droiture, avec en plus un certain sens de l’éthique, de la justice, et de la justesse aussi, de la vérité, qui nous porte, nous pousse à penser que l’auteur lui-même est déjà gravement affecté, par toutes ces considérations.
Aussi, la relation entre le lecteur, le lectorat, prend, peut prendre une dimension toute personnelle, chacun ayant, pouvant avoir son avis sur le bloggeur, ses propos.
Cependant, il est évident que des gens, des personnes déjà insérées, déjà conscientes, éveillées, et sages, matures, adultes, peuvent, ne peuvent qu’être déjà conscientes, bien conscientes et déjà depuis parfois très longtemps des diverses considérations que l’auteur semble mettre, avoir mis en perspective.
D’autres, d’autres par contre, un jeune public, des personnes en difficultés, peu lucides, peu conscientes, ou ayant elles-aussi des difficultés similaires, ou des parcours et eux-aussi laborieux, ou difficiles, pourraient elles profiter des réflexions de l’auteur, quant à la nécessité de la prudence, de la sagesse, de la bienséance, surtout !, celle-ci peuvent, pourraient bien, si elles le veulent bien, réfléchir plus concrètement aux implications générales, et graves, gravissemes mêmes des spéculations de l’auteur, quant à la gravité, le peu d’empathie, l’accueil défavorable et contrasté qui est fait de l’auteur et de sa vie, même de ses propos, car et à l’évidence et probablement, il doit, ne peut en être, en aller que d’une même façon pour eux, pour ce lectorat là.
Ainsi, et chacun, et depuis sa propre conception, sa propre, appreciation du parcours de l’auteur, et suivant leur maturité, leurs propres expériences ou non de ces affres, existentiels et psychiques, relationnels et sociaux, je disais, chacun, chacune peut se faire, s’être fait une lecture différente, des propos, de la posture délicate de l’auteur.
Si quelques grandes lignes, subsistent, existent toutefois, à savoir, le rejet qu’inspire, qu’a inspiré son parcours, et sa personne, autrefois et longtemps, chose qui était déjà connue, chacun peut, ou pourra s’être fait une idée, une volonté ou non d’accueillir, même d’écouter l’auteur ou non, certains pouvant être complètement retifs, à vouloir l’écouter lui, lui-même parler et encore, malgré son passé, ses excès si décriés, et pour lesquels la société même a mis des gardes fous, a établi une surveillance de sa personne, personne, qui je le crois, court toujours jusqu’à présent.
La société, les gens, en effet, n’ont certainement pas, comme l’auteur, encore digéré ses excès, ses paroles, certainement, ceux-ci restants encore trop présents à la fois dans les mémoires, à travers les ressentiments, les craintes qu’il inspire, a inspirés, mais aussi et également trop récents et trop graves pour qu’il ne puisse et encore, qu’inspirer dégoût et rejet, même une volonté probable de ne pas le voir, lui, quelqu’un comme lui » réussir ».
Enfin, de par la gravité, l’immense et incommensurable gravité des enjeux, liés à une éventuelle, mais difficile et peu probable, rédemption, réhabilitation de l’auteur par la société, et ce, malgré les efforts qu’il semble temoigner, il est probable, juste, et normale que la chose, de par son importance potentielle, demande, réclame, et exige, du temps, de la patience, et de la circonspection de la part du lecteur, du lectorat.
Tout cela en plus est encore compliqué, par la précarité relationnelle, les enjeux de sécurité liée à la vie, à la survie de l’auteur, lui-même, car, étant donné ses antécédents, et le monde dans lequel l’on vit, nous vivons tous, résister à une exposition médiatique, étant donné, son background, son passé, peut-être même, aussi des failles résiduelles, qu’il a, aurait au présent, toujours et encore, je disais, résister à de telles épreuves, paraît délicat.
Aussi et personnellement, la situation de l’auteur, me paraît, me semble à moi plus que précaire, à la fois de par sa vie, mais aussi de par son blog, ses écrits qu’il partage, a partagés.
Tout ceci semble inquiétant, et ce, dans une mesure, difficilement concevable, immense. »
…
…
« À cet enfant qui est né qui va naître, à ce petit tout petit enfant, j’écris, j’écris donc une lettre…
Oh fils et enfant de ta mère ta maman, que le Ciel t’accompagne toi et ta petite maman… Qu’il vous préserve vous garde en bonne santé et heureux. Que vous soyiez restiez donc unis, unis tout deux quel, quels que soient les épreuves qui s’en vont et s’en viennent. Que tes premières années soient comme les jalons qui te permettent, te permettront d’être et de devenir l’enfant, l’enfant équilibré et heureux que nous souhaitons tous que tu deviennes. Que le Ciel vous protège, qu’ensemble, vous ayez la vie, la vie de famille heureuse et harmonieuse, faite de joie et de bonheur, d’un bonheur renouvelé chaque jour et par la présence l’attention que vous saurez vous témoigner l’un et l’autre. Qu’elle, elle puisse te lire t’apprendre des histoires le soir pour t’endormir.
Ne sais-tu pas ne le sais-tu donc pas que tu es que tu restes et resteras son plus grand rêve, sa plus noble mission. Faire, faire de toi ce jeune homme bon et fort, éduqué et intelligent… Ah !, mon petit, longue est la route, lointaines sont les échéances, mais sache mon petit, sache mon petit apprendre et assez vite assez tôt, à honorer à sentir à comprendre ta maman.
Elle, elle t’éclairera, te donnera et je le sais bien, tout, tout ce que tu voudras, tout ce dont tu auras besoin, ne fait-elle donc pas et pas déjà attention à toi…, n’as-t-elle pas eue un grand soupir un grand soulagement à savoir, te savoir et déjà heureusement en bonne santé.., ne veille-t-elle donc pas chaque jour à prendre soin de toi… par ses mouvements dans sa prudence… par ses paroles d’amour qu’elle t’envoie et je le sais très bien…, tu les sens les ressens, ses émotions, n’est-ce pas.. son amour ses espoirs, ses craintes pour toi…
Seras-tu donc un enfant sage et intelligent, un bon petit garçon, prudent et timide, ou bien, ou bien plutôt un casse-cou, imprudent, téméraire… Pour l’instant, tu dors, bouges et t’exerces dans son ventre… Vas-y, vas-y donc doucement, doucement quand même… Pense à maman, ta petite maman…
Elle, elle veille, veille aussi sur moi, sur mon père, ton grand père. Je souhaite, te souhaite d’hériter et comme ta maman de ses forces, ses formidables qualités… Formidable !, formidable qu’était ton papi ton grand père… Puisse-T-il, puisse-t-il donc veiller oui veiller sur toi. Petit secret: lui, il, Robert, ton grand père, il le fait déjà, et oui et oui…, car la vie, la vie mon petit, la vie est une école, une grande école, une passation un relais… J’enseigne… j’enseigne moi à mon fils à ma fille, lesquels eux-mêmes enseignent enseigneront à leurs fils à leurs filles, et donc… et donc à toi.
Tu es, seras bien entouré, à n’en point douter. Maman, papa, grand oncle, grand cousin grande cousine, amis et amies de maman, ça en fait, en fera du monde de toi.
Nous nous, on t’attend, on attend ta venue. Ta maman, ta maman nous a dit nous l’a dit, nous l’a annoncé cette année.
2021, mais tu es, tu es donc toi d’une autre époque, d’un autre siècle du futur !…
Le futur… le futur t’appartient, t’appartiendra. Fais en, fais en donc du temps oui du temps ton ami, du temps de ce temps si précieux qui nous est tous offert, rends-le profitable, fais en ton allié. C’est avec joie, une grande joie, et beaucoup d’espoir, que l’on t’accueillera.. Qui sait, tu seras peut être notre sauveur, notre bien aimé à tous, et laisseras peut être ton nom dans l’Histoire.
En attendant… en attendant donc, sois donc un enfant sage, apprends, apprends donc bien toutes tes leçons, l’alphabet, l’alphabet d’abord…, puis ton nom, les lettres, les couleurs les nombres les mots les fleurs, les noms des animaux, à bien écrire à bien compter, à bien mémoriser tes leçons, fais, fais donc la fierté, oui la fierté de tes parents, des tiens, de ta famille.
Amuse-toi, toi bien aussi. Sois donc heureux, joyeux, souriant, honnête, de bonne compagnie, sage, prudent. Ne sois pas… présomptueux !, oui ! oui !…, ce mot existe, dictionnaire, allez… dictionnaire là, là-bas…, allez allez, fais donc, donc tes devoirs.. ne fais donc pas…, pas toi comme moi, sois, sois toi oui toi un puit de sciences, de sagesse, travaille cultive, enrichit ta mémoire, et réussit !, réussi de toutes les manières possibles et imaginables, je veux, ne peut moi vouloir que ton bien… Les autres, les autres aussi, sauf, sauf bien sûr les méchants, mais eux, ne fais pas comme eux, n’agis surtout pas comme eux, ne les écoutes pas, ne les écoutes pas surtout, ils ne sont pas gentils, pas sages ni intelligents… Ne suis pas, ne suis donc pas leurs exemples, on leur a, leur a pas appris… Je sais je sais, ils ont l’air, l’air donc drôles… drôles comme ça, leurs propositions peuvent te charmer, t’apparaitre innocentes, bénignes comme ça… Prends donc bien soin de réfléchir, toi mon petit, sois, sois donc plus sages et intelligents qu’eux, laisse-les donc croire, croire eux bien tout ce qu’ils veulent, en leurs sagesses leurs savoirs à eux… S’ils t’embêtent, dis-leur, dis-leur juste » moi, mes doigts, j’ai pas donc envie de les manger, c’est pas bon ! » ils comprendront plus tard…
Ne fais pas n’agit pas comme eux, et n’attends pas, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des soucis des regrets, des malheurs…, pour réagir.
Écoute, écoute donc que mes paroles, veille, veille bien sur elles, qu’elles, elles te gardent, te préservent toi de prendre de t’aventurer sur des sentiers des chemins dangereux, ( allez allez dictionnaire…, sentier).
T’as pas, pas toi envie d’être, de rester bête, inculte, de t’entendre dire, répéter, « cet enfant ne sait rien, ne veut rien faire, ni travailler ni apprendre, il ne pense, ne pense qu’à jouer, qu’à s’amuser » tu ne veux, ne veux pas toi que l’on dise, que l’on raconte que tu ne sais même pas ce que veut dire tel ou tel mot… Alors allez, travaille, travaille donc, apprend.
Et puis.., en plus, tu as de qui tenir… Écoute bien ce que je vais te dire: la légende dit que ton grand père, ton grand père avait établi les meilleurs notes d’une très très grande école, une des meilleurs universités du monde…, oui! oui! demande à maman !
Ne fais pas, pas donc toi comme moi, n’attends pas toi d’avoir, d’en avoir que des problèmes des soucis pour réagir. Même, même si tu as, disons…, 10, 10 sur 10 à un de tes contrôles tes devoirs, dits-toi, dits-toi juste que oui, oui, c’est, ça a été facile, mais facile non pas parce que toi tu étais a été fort, très fort, mais plutôt, plutôt parce que c’est, ce l’était vraiment donc, vraiment facile. Si, si tu te dits cela, si tu réussis, parviens à te dire ça, au lieu, au lieu d’être, de te montrer content, trop content de toi, se ta personne… alors, alors peut-être que tu iras loin. N’oublie pas cela, c’est toujours facile, très facile d’avoir des bonnes notes dans les petites classes, à l’école au primaire au collège, mais c’est, cela deviendra oui deviendra nettement plus difficile plus tard.
Garde bien en mémoire cela. Car là, arrivé là, si toi tu n’as pas pris l’habitude de travailler, de te soucier d’apprendre, de mémoriser toutes tes leçons… , le « toutes » n’est pas anodin, anodin, dictionnaire) , d’apprendre d’avoir appris bien donc toutes tes leçons, histoire maths français géographie anglais latin, bah si tu ne t’exerces pas, ne t’es pas exercé, ne t’attelles pas dès aujourd’hui à un jeune âge, à apprendre à bien apprendre, à cultiver ta mémoire, enrichir tes connaissances…, bah tu seras, deviendras éventuellement quelqu’un, quelqu’un qui en manque en manquera, ta conversation sera vide, l’ensemble de ton savoir sera, sera comme toi limité, et du coup, ta réussite, aussi. Alors ne perds pas n’en perds pas donc trop que du temps… demande toi donc, et assez tôt assez vite dans ta vie, qui, à qui donc fait-on fera-t-on donc appel, appel plus tard… qui, qui c’est qui aura ou non des difficultés pour réciter, pour apprendre les longs, les très longs cours de droits de philosophie d’histoire, de politique… qui, qui c’est qui aura n’aura jamais rien lu ni appris… qui, qui donc n’aura pas la culture les connaissances nécessaires pour être un bon citoyen… utile dans sa branche, aux connaissances multiples, rigoureux dans ses analyses, maîtrisant les concepts et les idées, éclairant le monde par ses avis et sa sagesse ses connaissances…, qui pourra, ne pourra donc pas répondre qu’aux questions, aux problèmes aux problèmatiques qu’il y aura, que la société rencontrera.
Alors alors voilà, voilà donc, ne fais pas, pas donc cette bêtise, cette ânerie que de prendre donc à la légère ton éducation, tes professeurs, leurs leçons et avis, tu ne veux… ne veux donc pas décevoir maman, elle qui bosse qui paye et trime pour toi chaque jour, paye tes soins ton école tes vacances…, elle qui veille, a déjà tant veillé sur toi… tout ça pour que toi tu fasses l’idiot, l’imbécile en classe, à la maison… Non non, le temps passe, va passer et demain, et bientôt, tu ne seras pas, ne seras un enfant, mais un homme, un jeune homme déjà… À toi, à toi donc de te demander, quel, lequel d’entre eux tu veux donc être… cela ne vaut-il pas, donc pas la peine que tu penses, y penses donc et maintenant…
Allons allez, écoute, écoute donc les leçons d’un vieux singes, des vieux singes tes parents tes enseignants… c’est quoi, quoi donc ce bulletin de notes que je lis, que j’ai sous les yeux… Les notes, oui les notes sont bonnes, mais…, mais c’est quoi, quoi dits, dits donc que ces appréciations… alors, alors c’est ça, c’est donc ça, ça ce que tu fais en classe… je vais, je vais moi donc.. te dépose en classe à l’école…pour que toi, toi derrière tu fasses le clown, le cirque en classe…, me faire honte, nous faire honte, c’est donc pour ça que je te dépose moi à l’école chaque matin… mais te fous pas de moi…
Allez… allez je t’embrasse, petiot… »
…
« Peut-être l’auteur a-t-il voulu s’intéresser à la vision, la perspective moins bienveillante, moins ouverte, moins tolérante, qui existe dans la société, comme pour avertir le lecteur, les personnes concernées, voire lui-même, que tout le monde, les gens, n’ont pas tous une vision, une interprétation très bienveillante, forcément ouverte avec lui, avec les personnes, dont ils redoutent l’instabilité, la déraison, à cause desquelles peut-être, parfois, sans doute, se sentent-ils eux-mêmes, en insécurité, à cause des doutes qui les habitent, sur les actions, la moralité, et les mœurs, des personnes fragiles mentalement, ou sujettes, à des accès d’humeurs, dont la vie, le comportement n’est pas cadré, qui ont pu causer des troubles, et susciter de la colère, de la rancune, des mauvais sentiments. Il faut comprendre, et accepter la réalité, et en réalité, dans les faits, il est facile de vérifier que non, tout le monde n’est pas si ouvert, si tolèrant, et même, cette tolérance, celle dont font preuve certaines personnes effectivement bienveillantes, ne doit pas cacher, que malgré tout, même les personnes bienveillantes, et ouvertes, qui travaillent au sein des structures, des établissements de santé mentale, même n’importe qui, tout le monde, ne peut qu’avoir, qu’avoir eu, qu’avoir des doutes, des sentiments eux-aussi négatifs, tels la colère, la méfiance, le sentiment de différence, si de tels sentiments ont été effectivement suscités. Voilà, voilà pourquoi l’auteur en parle, voilà pourquoi l’auteur alerte les autres, se méfie lui-même, essaye d’avoir conscience au moins que non, non tout le monde n’est pas bienveillant, tout le monde n’est pas ouvert à lui, à lui ni aux autres, aux autres personnes, et que si les sentiments, des sentiments positifs existent, parmi son entourage, ses lecteurs, au mileu des gens en général, et bien, il faudrait être ou stupide, ou ignorer la réalité, la vie, le monde, les gens qui nous entourent, pour avoir, n’avoir, n’éprouver, ne cultiver, que des sentiments positifs, d’acceptation, de tolérance, et si les, des sentiments inverses, négatifs, malheureux, ont été suscités, il faut, ne faudrait pas, ne pas les avoir à l’œil, en tête, à l’esprit, plutôt que de parler, de seulement parler, de l’amour, de la tolérance, et de la compassion pour les malades, des malades, les personnes perdus ou autres, l’auteur nous rappelle, nous ramène ici à la réalité, à la mesure, à la compréhension, au réel, sur les véritables sentiments des gens, des personnes qui n’ont, non, pas seulement, pas uniquement, pas nécessairement, ni sans contrepartie, de véritables sentiments positifs, de la sympathie, du respect, ou autres. Le minimum est de le savoir, d’en avoir conscience, de ne pas être trop illusionné, trop naïf, candide pour croire, pour penser que nécessairement les autres, nous ont à la bonne, sont ouverts, satisfaits de nous, de notre personne, notre présence, nos actions… nos vies. »
…
« Je crois aussi que tu te méprends, que tu confonds l’expression dans certains textes de l’opinion, des pensées, des sentiments, ou de l’absence de sentiments, de compréhension, et de tolérance, d’autres personnes que l’auteur, qui fait parler, parfois sous sa plume, derrière ses intuitions, non pas sa propre pensée, ses propres idées mais plutôt celles du monde, d’une certaine fraction du monde, une partie des gens, et non lui-même. Que donc, que même si, même quand l’auteur s’exprime, semble prendre un parti accusateur, peut-être qu’il exprime par là, pas forcément, pas nécessairement une partie de lui-même, de ses opinions, mais plutôt celle des autres, d’une partie du monde, plus haineuse, moins compréhensive, plus vindicative. De plus, d’autre part, je ne comprends pas que tu soutiennes que cela soit son opinion, ses propres pensées qui s’expriment derrière des positions dures, clivantes, et tranchées, rien qu’à cause de l’idée, de la logique même qui veut, qui voudrait que celui-ci défende sa cause. Comment, pourquoi, défendrait-il la violence, la vengeance, ou la brutalité, la non tolérance, lorsque lui-même serait probablement visé par une telle évolution de la loi, de tels jugements, de telles condamnations. Cela n’a aucun sens. Non, je crois que l’auteur, logiquement, craint de telles issues, les évoque, dans le but d’éveiller, de réveiller ceux qui en auraient besoin, de la naïveté, de la candeur, d’une lecture toute empreinte de tolérance, de bienveillance, de compassion vis-à-vis de ceux qui pourraient craindre, auraient tout lieu de craindre une évolution de la loi, des positions politiques, de la société, en faveur d’une plus grande répression, de plus de violences contre les fauteurs de trouble. Pourquoi, comment l’auteur souhaiterait, désirerait lui-même une telle évolution de la loi, des jurisprudences, qui le placerait lui-même en grande difficulté. Non, je crois, et pour toutes ces raisons, que tu te méprends, et confonds, dans les idées exprimées par l’auteur du blog, celles qui relèvent de ses propres opinions, et pensées, de celles qu’il attribue au monde, dans son imagination, grâce à une sorte d’empathie cognitive. On sait d’ailleurs que l’empathie, est différente de la sympathie. Aussi, comprendre, exposer des pensées issues de l’imaginaire, de sa vision des autres, de leurs idées, pensées, et désirs, les comprendre même, ne signifie pas, pas forcément, et de façon logique, et indubitable, qu’il y souscrive. »
…
« Pas si, mais quand? Eventuellement… jamais. »
…
« »Je vous livre mon conseil, mon expérience, mes avis… mais fiez vous, à vous, retenez ce que vous jugez, jugerez bon, utile, et pardon pour la crudité de mes propos.
Je n’avais pas lu, pas tenu compte des informations que vous aviez donné, au départ, mais l’histoire que je vais vous dire est (inspirée de) la mienne.
La voici.
J’aurais voulu vous faire, vous donner une réponse utile, mesurée, pas trop effrayante.. mais faites attention, ce qui vient de se passer n’est pas anodin, certainement votre fille joue, a dû jouer avec le feu, s’est laissée, a dû se laisser entraînée, par de mauvaises fréquentations, de mauvaises habitudes, l’habitude de se griser, de se laisser griser, emportée, par l’ivresse, de la drogue, des pétards, l’alcool, la fête, avec des gens, des personnes, des jeunes autour d’elle, certains sympas, d’autres moins, nettement moins, pour ne pas dire autre chose….
Ma, mes questions: c’est où elle vit, elle vivait, est-ce qu’elle a quittée son entourage amical, du lycée, sa ville originaire, a-t-elle des amis, eu des amies sérieuses, et attentives, présentes pour elle, de bon conseils, des repères, des avertissements clairs, un certain sens de la gravité, des risques, des dangers auquel elle est, on est tous exposé, a-t-elle eue, acquise, saisi donc et suffisamment tôt, l’intérêt de la prudence de la sagesse, d’en avoir, d’en témoigner…
Qui, qui elle a pu fréquenter, si elle a déménagée, avec quelles genre de personnes a-t-elle pu, a-t-elle dû s’acoquiner, faire la fête, boire, s’amuser, se droguer,( et où !?, où sont-elles, sont-elles donc aujourd’hui que ces personnes !, ne devraient-elles pas être là, pas là à la soutenir !) , a-t-elle des ami(e) s, des personnes pour qui elle compte, parmi ses amies, un petit copain, quelqu’un avec qui elle pourrait, elle accepterait de s’ouvrir, sans taboo, sans questions taboos, de façon à ce qu’elle puisse s’ouvrir, parler, discuter de ce qui elle, chez elle, la dérange, sur ce qu’elle pense, peut penser des choses, savoir, dire, nommer ce qu’il lui arrive, est arrivée, et ce qui a pu, dû se passer, penser la situation, la faire verbaliser tout ça,( surtout qu’elle ne se referme pas, ne se mure pas dans le silence !), n’a-t-elle, ne s’est-elle pas fait embrigadé, n’a-t-elle pas voulu fuir, déserté un quotidien décevant, et ennuyeux, austère, de la solitude, de la déprime, de la dépression, des idées noires, qui peuvent, avoir pu l’envahir, la faire se tourner vers la drogue,, qui apaisent, ont pu apaisé, un temps so’ psychisme, son angoisse, son mal-être, mais diminué son inhibition, et ont aussi changé sa personne, sa personnalité, modifié, eut un impact sur son comportement, son caractère, sa vigilance, et lui ont fait faire des conneries, fréquenté des milieux, des personnes malsaines, certaines malfaisantes, a-t-elle, avait-elle des amis, avant, au lycée, quelles sont, quelles ont donc été ses habitudes, quand, depuis quand ses consommations ont commencé (qu’elle arrête, pour sûr !).
D’autre part: son, ses traitements, ses neuroleptiques peuvent calmer, avoir calmé temporairement l’incendie, mais il risque de reprendre, il y a une assez forte probabilité, surtout si ça, si cela à déjà eu lieu, faites en sorte qu’elle ne l’arrête pas, s’il y’a, si il y a déjà eu des rechutes, mon avis, c’est que si elle refuse, « oublie », ou refuse de prendre ses traitements, à cause des effets secondaires, de sa possible somnolence, de la faiblesse physique qu’ entraînent les neuroleptiques, c’est que si ses traitements ne se font pas par injection, qu’on les lui fasse prendre ainsi, sous forme injectable, c’est plus sûr, ça, cela évitera les rechutes, la durée de ses problèmes, de son rétablissement, car, à chaque fois, chaque fois qu’il y’a aura une rechute, une recidive, ou de nouvelles consommations de toxiques, de nouveaux délires, de nouvelles rechutes, bah elle risque d’augmenter son risque de devenir véritablement schizophréne, et que ça dure, que ça s’installe dans le temps, et que derrière elle fasse beaucoup de conneries, vous perdent, vous agressent, et s’en veuille, s’en veuille dérriere, et que du coup elle perde encore plus de temps, d’années, et se rendent au final d’autant plus malheureuse, ait vers la fin d’autant plus de regrets.
certainement est-elle déprimée, abattue, un peu(beaucoup) dans le coltard, shooté par le traitement, qu’elle risque de vouloir refuser, à cause des effets indésirables, et le marasme, le marasme aussi, choquée e tblessée par ce qu’il vient de se passer, a dû certainement se passer, la, les violences, verbales, physiques, qu’elle a dû subir, qu’elle trouve, je vous souhaite qu’elle trouve, puisse trouver de la STABILITÉ , C’EST LA PRIORITÉ DES PRIORITÉS, qu’elle ne fasse pas, ne refasse plus de rechutes, méfiez-vous, soyez alerte, vigilante aussi, il arrive souvent que juste après une hospitalisation, on ait une, des impulsions, des envies suicidaires…
assurez lui, dites lui que vous l’aimez toujours bien sûr, essayez d’être présente pour elle, faites lui comprendre, qu’elle peut, qu’elle ferait mieux de s’ouvrir, de parler avec vous, ( j’espère pour vous, pour elle, qu’elle ne vous oppose pas un mur, quand vous lui parlez, essayez de lui demander ce qu’il se passe, s’est passé) peut-être se sent-elle coupable, et responsable, blessée intérieurement aussi, par d’éventuelles remarques, taquineries, insultes qu’elle a pu subir, et mal prendre, peut etre même excessivement mal.., et qu’elle ne se sent, ne se sent n’être, n’être plus rien du tout, qu’elle pense avoir, devoir faire face à une montagne, une tonne de problèmes, qu’elle se dit intérieurement que là C’ets trop, qu’elle n’en peut plus, qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus la force nécessaire, qu’elle a envie de capituler face à la vie, si elle souffre, a souffert en plus de solitude, et que possiblement elle ne se sent être, n’être qu’une malpropre, une mauvaise fille, une sal…., qui mérite ce qui lui est arrivée, ce que l’on a pu lui dire, lui faire subir, et entendre, comme mauvais traitements.
il n’y a pas que les coups, les violences physiques qui blessent, peuvent l’avoir blessé, l’ignorance, les moqueries des autres, de la malveillance, des regards insistants, des gens qui vienent à toi, te parlent, se moquent, et à qui tu sais, ne sais pas quoi dire, quoi répondre, dont tu ne comprends pas, même pas la malveillance des ordures, des ordures qu’ils sont, les paroles, une parole, une situation sociale, où l’autre, les autres nous démasquent, nous disent les choses, nos 4 verités, sans ménagements, on peut imaginer les conséquences, les résonances derrière, dont celles psychiques, sur l’estime de soi, le sentiment de dignité, que peut avoir, que peuvent avoir une prise de conscience douloureuse d’éventuelles failles, d’éventuelles lacunes, défauts qu’elle a pu montré, ce que des paroles, des insultes, des brimades venant de la part de gens, de personnes moins sensibles, plus affirmées, parfois cyniques, indifférentes à toi, cruelles, si toi tu es, te montres, t’es montré trop crédule, ne sait pas te défendre, rétorquer, faire taire les autres, tes potentiels harceleurs, abuseurs, et que t’es inconscient, inconsciente, jeune, immature, fragile, en développement, sensible, et que tu sais pas, ne fais pas attention à tes fréquentations, aux gens, aux personnes que tu vois, tu ne vois, ne voyais pas, n’avais pas vu les dangers des toxiques, de consommations, tu es un peu naïf, naïve en plus, à confondre amis, et ennemis, les gens biens, de ceux qui se foutent de toi, des autres, et que t’es seul, seule, et que du coup, tu acceptes, vas accepter de sortir avec n’importe qui, parce que en fait, tu es, tu étais déjà suicidaire, et que la drogue, l’ivresse, ton nouveau groupe d’ami représente, a pu représenter pour toi, un échappatoire, un exhultoire face à une vie, une existence, un quotidien, sans joie, sans plaisir, sans amis, ça peut avoir des conséquences, d’autant plus avec les drogues, qui ouvrent des portes sur l’inconscient, ce qui n’est jamais sans risque, « les portes de la perception », elles sont pas toujours amicales, si les gens, les personnes, ses « amis », plaisantent, ont plaisanté d’elle, et, lui font, lui ont fait, lui ont dit des méchancetés, des insultes, l’ont possiblement maltraité, moqué, abusé, et l’injurient, la font fuir ensuite, honteuse, humiliée et blessée, après l’avoir traitée comme de la merde, ça peut être difficile, douleureux, difficile à vivre, à accepter, à entendre, pour vous, comme pour elle, de s’être fait utilisé, de croire, d’avoir cru en des gens, des personnes, qu’avec le recul, on découvre, on se rend compte qu’on ne comptait pas, si les critiques visent, ont visé « juste », ça enfonce, ça peut t’avoir, l’avoir enfoncé, si en plus toi tu es ivre, à la découverte de la vie, à la recherche de toi-même, d’évasion, ou simplement de joie, de plaisir, de présence, comme ça se fait à cet âge, si parallèlement toi tu comportes mal, ou commence à te comporter mal, à cause de la drogue, qui désinhibe, et que toi tu exagéres, qu’en plus, on ne sait pas, on ne sait plus ce qu’on fait, a fait de la soirée, qu’on enchaîne les ivresses, les soirées, on peut vite dériver, laisser tomber, avoir laissé tomber ses cours, ses études, et se faire, s’être fait remarquer, pour nos excès, notre comportement, comme le la droguée, la droguée de service, qui fait rire, rire au début, et qu’on accepte d’abord, mais dont on se fout, on se débarrasse ensuite, va balancer à la fin, d’autant plus que tout se sait, que les nouvelles vont vite, (avec les réseaux sociaux d’aujourd’hui, ça doit être encore pire) , en plus, si elle est seule, et sans amies, sans véritables amies, qui nous défendent, la défendent, vont la protéger, elle a pu aller vers de mauvaises personnes, qui ont profité d’elle, avec des mecs, des nanas qui n’ont, n’en ont rien à foutre d’elle, et que certains, certains peuvent avoir chercher à abuser, rechercher une fille, des filles inexpérimentées, ou, crédules, ou ivres, je dis tout ça d’expérience.
je suis désolé, vraiment désolé pour vous, et compatis, non seulement parce que j’ai du cœur, mais parce que certaines choses, certaines personnes, certaines expériences sont carrément, véritablement inhumaines, et on est pas, on n’y est pas préparé, à ma cruauté, au cynisme, à l’inconscience de certains, on croit, on croyait, on a pu croire que tout le monde, que les gens, des gens, certaines personnes allaient être nos amis, on se drogue, on peut, a pu s’être drogué, avoir pris cette habitude, et ne pas avoir vu, calculé la suite, on fume, on accepte de fumer, une fois, deux fois, ça fait rire, c’est plaisant, on souffre, on souffrait, on était souffrant, la drogue apaise, l’angoisse, les soucis, nous soulage, et d’un coup, on est surpris de nous voir avec le sourire, on recommence, encore, et encore, et devient addict, le produit agit comme un antidouleur on commence, on a commencé, c’était bien, plaisant, agréable, la solution, si en plus on a des tendances addictives, une personnalité obsessionnelle, compulsive, ça peut évidemment déraper, nous faire faire, prendre des décisions irréfléchies, arrêter, avoir arrêté nos etudes, oublié la prudence, la sagesse, la bienséance, nos obligations, on continue, on continue, la drogue, les « amis », les fêtes prennent de plus en plus d’importance, de place, on ne se rend pas compte, on ne se voit pas changer, on se comporte de plus en mal, on lâche, on a lâché nos études, c’est insidieux, on a, on avait que le cœur à rire, à nous amuser, besoin du produit, de la drogue, avec le recul, on se dit qu’est-ce que l’on a fait, qu’est-ce qui nous a pris, sur l’instant, on voit, ne voit, n’a rien vu venir, sauf que derrière le résultat, les abus, les prises de conscience ingérables, les violences que l’on subit, peut subir, les dangers, les risques inhérents à la prise, la consommation de drogue, l’asbsence de vigilance qui en résulte, les abus que l’on peut subir, que l’on peut faire, se croire autorisé à faire, les comportements, les ivresses dans lesquelles l’on nous voit, peut nous avoir vu, l’état déplorable dans lequel l’on nous retrouve, les conneries que l’on fait, que l’on a fait, la police, les troubles, les nuisances que l’on a fait, fait subir aux autres, le temps, l’espace qu’elles peuvent durer, nos inconduites, notre irresponsabilité, notre inconscience, la honte, les remords, les colères, les haines que l’on s’attire, le dégoût de nos parents, le temps en plus que l’on verbalise, que l’on comprenne, ça, tout ça, (n’y) voyez (pas) y une référence à mon vécu, ma situation.
C’est à peu près comme ça que ça s’est passé pour moi. Et ça a fini, fini très, très mal, j’ai dix années de psychiatrie derrière moi, ai fait beaucoup, tellement de conneries, d’erreurs que maintenant ma vie est, en est devenue très compliquée. Si ce que je vous dits cela, vous ai écrit, c’est pour que ça lui évite le calvaire que je vis, ai vécu, c’est tout ce que je vous souhaite, à toutes les deux. Ce sont des histoires horribles, et il faudrait être, l’être soi-même aussi pour ne pas être triste par ce qui vous arrive. Courage ! » »
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
« Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
…
«Quelques fois, parfois, de temps en temps, oui cela arrive. Il m’arrive, oui m’arrive, m’est arrivée de penser à toi, à vous, à votre personne, votre père, qui vous étiez. Je ne crois pas, pas avoir fait plus que ça, que cela attention à vous par le passé. Oui, j’ai bien appris, oui par des oui-dire, des témoignages, des personnes qui sont venus à moi, me dire, me parler de vous, le plus souvent, oui je l’avoue, je l’admets, en mal. À dire vrai, je n’avais pas, et de moi-même, pas fait, pas spécialement, pas particulièrement prêter l’attention à vous, sur vous, à votre personne. Oui, j’ai bien dû vous voir, à une, deux, trois réprises, avoir comme une espèce de gaucherie, de bêtise, une sorte de naïveté, comme quand je vous ai vu me souhaiter, et à moi, un Joyeux Noël, sur un ton enthousiaste, et avec un sourire, un rire, qui me semblait, m’est apparu bon enfant. Oui, j’avoue, je l’avoue, cela m’a fait plaisir, oui, sur le moment… mais à dire vrai, à m’interroger, j’ai pu, je n’ai pu que ressentir, une gêne, une sorte de honte, et de malaise, à voir, vous voir, me parler et comme ça, et de la sorte, moi, moi qui ne vous connaissait pas, moi, qui ne savait et alors qui vous étiez, ce que recelait, et en fait de réalité, derrière ce rire, cette apparence de légèreté, et de bonhommie, sur le moment, en vérité. Plus tard, en apprenant, en m’intéressant, et de plus, et de plus près, à vous, à vous-même et à votre parcours, vos écrits, j’ai eu comme la sensation, non pas que vous vous étiez moqué de moi, aviez voulu, et là comme tenir un rôle, mais, et avec le recul, j’ai comme l’intuition, la certitude, que ce n’était et hélas, qu’une manière et pour vous, de comme jouer, et vivre la vie, une vie que vous n’aviez en fait, jamais vécue, la vie sociale, sociale et normale des adultes, qu’en fait, vous n’aviez approché, et expérimenté, et vous, que en mal, sur le mode d’une souffrance, à la fois, et de part votre parcours psychique, relationnelle, votre âge, vos expériences, votre immaturité et licence d’autrefois, connue je disais, que sur le mode festif, et ambulant, stupide, de votre prime jeunesse, qui devait ensuite, vous conduire vous, et de part votre maladie, vos addictions, vers la psychiatrie, la folie. Je ne sais, ne sais bien ce qu’il peut et rester et de vous, hormis, hormis, ce que je lis, peux lire et aujourd’hui, de vous, et depuis votre blog, que j’ai découvert l’année dernière. Terrible découverte !… à dire vraie, non pas, non pas forcément pour moi, pour nous autres, lecteurs, à la vie, aux vies et comme vous vous l’imaginez, le savez bien désormais, rangées, et calmes, simples et candides. Terrible ! Terrible qu’a été cette découverte, ces lectures, si affligeantes, et pourtant réelles, du récit de vos expériences, de votre progressive, ouverture d’esprit, la dure, triste, et pénible ouverture, de vos yeux sur les réalités de votre vie, de ce que vous avez fait, des errances qui ont été les vôtres. Je ne sais, n’ai aucune idée du pourquoi, ni du comment l’on peut traverser, se retrouver à vivre et faire des choses aussi sordides, mais je puis vous assurer ce cela, ce récit, qui semble en tout point véridique, de vos aventures, me semble à moi, et je suis sûre de ne pas être la seule personne qui me fait la réflexion, complètement dément, effrayant de vérités, et de stupeur… Comment peut-on, en arrive-t-on à être aveugle à ce point ? Comment, pourquoi, en êtes-vous arrivé là, à humilier votre famille, vous-même, pire, vous en prendre à eux, jusqu’à votre père, âgé, qui vous offre, vous a offert la chance, et malgré de continuer de vivre, à vivre dans ce quartier, et ce malgré tout vos excès, tout ce que vous lui avez coûté ? Entendez-le bien, je ne suis pas venu, ne vous écrit, ne vous ai pas écrit, ce message dans le but de vous juger, ou de vous accabler. D’ailleurs, et à ce titre, je vous suggère et aujourd’hui de vous lâcher, quelque part la grappe. Oui, car oui j’en ai assez, oui assez, oh non pas de vous, de vous forcément, mais de vous voir ruminer, vomir même tous les jours, devant cette histoire, qui à l’évidence vous dépasse, de par sa gravité, son côté, son caractère monumental, et à la fois stupide. Je vois bien, je sens bien que vous n’avez plus rien à voir, plus grand-chose à voir avec la personne que vous étiez autrefois, que ces épreuves, vous ont marqués, et éprouvés à un point et sur une durée difficilement concevable. Et je ne suis pas de ceux qui viennent, qui viendraient et enfoncer un homme, un être humain déjà à terre. Non ma seule question, la seule question digne à poser, dans de telles circonstances, à l’être humain blessé que vous êtes, est: comment allez-vous, vous maintenant ? J’avoue vous entendre et parfois crier, chose qui me dérange, est dérangeante oui certes, pour la tranquillité des gens, de nous autres vos voisins, mais, je trouve, j’ai trouvé qu’il y a et quelque part, dans vos cris, quelques-choses, qui moi me transi d’effroi, et de peine pour vous. Je sais, et à lire votre blog, on le comprend, que vous n’en parlez pas, que vous ne souhaitez pas, ne voulez pas que l’on vous interpelle à ce sujet, mais toutefois, il s’agit bien là de vous, de vos écrits, pourquoi restez-vous donc dans le silence, persistez-vous donc à ne pas vouloir vous faire reconnaître, recevoir le moindre crédit, la moindre reconnaissance pour la somme de travail que représente ce blog, vos écrits, vos recherches ? Je sais que, m’imagine bien pourtant qu’il vous en a coûté, vous en coûte toujours, que vous souffrez tous les jours, de l’avoir fait, d’avoir fait ce choix, malgré vos réticences, vos craintes, de publier vos écrits, vos analyses ? Êtes-vous donc si timide, nous croyez-vous donc si dur, si monstrueux, pour vous les rejeter à la figure, nous en servir contre vous ? J’aimerais comprendre, et ne le puis pas. Que cherchez-vous d’ailleurs, à travers ceci ? Susciter la pitié ? Vous expliquer sur votre passé ? Obtenir un pardon, vous faire pardonner, réadmettre dans la société? Cela n’est clair. Aussi je vous suggère de réfléchir à vos motivations. Que cela soit la rédemption, l’apaisement de votre situation, vous rendre utile, rendre compte de vos progrès, témoigner, partager des ressources utiles, au développement personnel, intellectuel, de vos lecteurs, tout cela est bon, mais je crois pouvoir dire, aussi, que tout cela vous l’avez déjà fait, au moins en partie, au moins pour vous-même aussi, surtout, d’abord. Je vous laisse libre, de me répondre, et si, et quand vous le souhaiterez. Merci de m’avoir lu. »
…
…
« « Faut-il prendre au sérieux «L’Œil de Carafa», grand roman écrit par le mystérieux Luther Blissett?
Ce livre historique et politique, dont la trame se déroule dans l’Europe du XVIe siècle, est l’œuvre d’un collectif d’origine italienne. Cryptique et subversif, son écho résonne avec les imaginaires contemporains du secret ou du complot.
À sa sortie en Italie en 1999 sous le titre original Q, puis lors de sa publication en 2001 en France sous le nom L’Œil de Carafa, ce roman s’impose rapidement comme un ovni littéraire. Son succès est retentissant et en quelques mois à peine, il trouve son public et s’installe parmi les meilleures ventes. Les rééditions et les traductions s’enchaînent.
Encensé par la critique, L’Œil de Carafa impose sa marque. Il mêle l’érudition historique, la tension du thriller et une fine analyse politique. Mais c’est aussi la part d’ombre entourant ses auteurs qui intrigue et alimente la dynamique du succès. En effet, personne ne sait vraiment qui se cache derrière un pseudonyme intriguant. L’Œil de Carafa accède au statut de manifeste d’une nouvelle génération littéraire, audacieuse, anticonformiste; à la fois profondément contemporaine et classique.
Au cœur du roman, un thème fort et fascinant: la traversée de l’Europe du XVIe siècle, sur fond de Réforme, de guerres de religion et d’affrontements idéologiques. Le lecteur est happé par le cheminement d’un héros sans nom, éternel fugitif, qui adopte des identités multiples pour s’adapter aux intrigues dont les ingrédients sont l’espionnage, les manipulations et les luttes populaires.
La dimension politique de l’ouvrage n’échappe à personne. On y dénonce la fabrique des vérités, les mécanismes du pouvoir et la propagande. Le roman questionne le lecteur sur la résistance individuelle et collective, la circulation de l’information, la naissance des légendes et la difficulté d’écrire l’histoire. En ce sens, ce vaste canevas historique percute les préoccupations du présent. Le choc produit un effet de souffle, voire une réaction en chaîne qui confère une durée de vie exceptionnelle à L’Œil de Carafa.
Qui est Luther Blissett?
Rapidement, le nom de l’auteur intrigue. Car «Luther Blissett» n’est pas un individu, mais un pseudonyme collectif, déjà connu dans les milieux alternatifs pour ses actions provocatrices et ses canulars artistiques. Le choix de cet anonymat alimente la rumeur. Certains y voient la main d’un grand écrivain caché (on murmure parfois le nom d’Umberto Eco). D’autres évoquent un réseau clandestin d’activistes ou d’artistes subversifs maniant le réel comme la fiction dans un sous-continent culturel volatil et instable.
Les médias s’emballent, le secret savamment entretenu nourrit la curiosité du public et l’identité mouvante du collectif devient un sujet en soi, indissociable du succès de l’œuvre. La qualité de l’œuvre nourrit le secret et le secret sublime la notoriété de l’œuvre. Nous sommes devant un mécanisme parfait dont chaque rouage fait sens.
La légende «Luther Blissett» est alors à son acmé. Tout est possible, mais tout est suspect. Les balises entre performance artistique, engagement politique et manipulation des médias deviennent poreuses. L’identité du collectif, entretenue par un goût affiché pour la cryptographie, est brouillée avec méthode. L’Œil de Carafa reste pleinement un mystère littéraire et politique, où la quête de l’auteur devient presque aussi palpitante que celle du roman.
Le brouillard savamment entretenu autour de l’identité du collectif Luther Blissett a nourri un imaginaire de l’ésotérisme et du secret. La référence même au XVIe siècle et aux guerres de religion dans L’Œil de Carafa incite certains lecteurs et observateurs à supposer que les auteurs sont eux-mêmes membres de sociétés initiatiques ou, a minima, entretiennent-ils des liens avec des groupes ésotériques contemporains: francs-maçons, martinistes, rosicruciens?
Quelques critiques ont affirmé discerner dans le livre des références codées à l’alchimie, à la Kabbale ou à des courants gnostiques, en particulier à travers la figure du personnage principal sans nom. Il évoque les mythes de l’errance, du secret et de la quête intérieure.
Un lien supposé aux sociétés secrètes
Dans les milieux alternatifs et chez certains journalistes en quête de scoop, il se propage la rumeur que Luther Blissett fonctionne sur le modèle des sociétés secrètes, avec des cérémonies d’initiations, des rites de passage sous l’impulsion d’une exégèse dont le corpus cache des dogmes inconnus. Des récits circulent, il est question de réunions nocturnes, dans les squats ou les souterrains des villes italiennes. Au cours de ces assemblées, on échange les instructions codées, les «mots de passe» qui permettent de rejoindre le cercle intérieur du collectif.
D’autres vont jusqu’à affirmer que le nom même de «Luther Blissett» est intrinsèquement porteur de valeurs talismaniques et prétendent y déceler une référence cachée à Martin Luther (le réformateur protestant) et à des pratiques alchimiques ou illuministes.
Des prolongements contemporains de ces rumeurs suggèrent même une filiation avec les Illuminati ou les héritiers de sociétés pythagoriciennes: la maîtrise du canular et de la manipulation médiatique est interprétée comme le signe d’une technicité secrète, héritée de traditions occultes. Certains blogs et forums spécialisés dans la contre-culture évoquent une «internationale invisible», un réseau tentaculaire prêt à agir dans l’ombre pour renverser l’ordre établi, à la manière des sociétés secrètes qui ont jalonné l’histoire de l’Europe moderne.
Toutes ces légendes ont trouvé un terrain fertile dans l’attitude même du collectif. Ses adeptes ne démentent rien, usent à volonté de l’humour cryptique qui leur est propre, partagent le goût du double fond et du brouillage symbolique. Plutôt que de s’en défendre, les membres historiques de Luther Blissett alimentent cette dimension et renvoient leurs interlocuteurs vers d’autres énigmes. Ce lien supposé aux sociétés secrètes est ainsi devenu une composante à part entière du mythe Blissett, illustrant à quel point la puissance narrative du collectif déborde largement la sphère littéraire et irrigue les imaginaires contemporains du secret, du complot et de l’émancipation.
Les punks dadaïstes à la manœuvre
Derrière ce train fantôme culturel et littéraire, le projet Luther Blissett, né en 1994 à Bologne (Émilie-Romagne, nord de l’Italie), agrège écrivains, artistes, activistes et anonymes autour d’un objectif plutôt dadaïste et franchement punk: subvertir l’ordre médiatique et culturel par la création collective, l’anonymat et le détournement des codes dominants. Le nom même de Luther Blissett peut être adopté par n’importe qui, à condition de poursuivre cette forme d’engagement en open source.
Concernant le roman Q / L’Œil de Carafa, le secret se lève progressivement. Il s’agit d’une œuvre à huit mains, écrite par Roberto Bui, Giovanni Cattabriga, Federico Guglielmi et Luca Di Meo, initiateurs du collectif. Les canulars médiatiques créés par Luther Blissett, devenu Wu-Ming à l’aube de l’an 2000, ont généré des enquêtes journalistiques afin de vérifier une nouvelle rumeur: le collectif est-il à l’origine du mouvement complotiste QAno
Leur action ne se limite pas à la littérature. Luther Blissett orchestre des performances, des canulars et de véritables actions médiatiques: fausses sectes, faux manifestes, piratages de médias, révélant les failles d’un système prompt à bâtir des peurs et à avaler les rumeurs. Le miroir sans teint du capitalisme. L’affaire des faux rituels sataniques de Viterbe –ville située dans le Latium, dans le centre de l’Italie– illustre l’engagement de Luther Blissett en piégeant journalistes et politiques au cœur d’une campagne d’intoxication massive. Leur démarche annonce l’avènement du culture jamming (ou détournement culturel) et de l’artivisme européen.
La révélation que le roman est l’œuvre d’activistes bouscule tout. Ce collectif engagé transpose dans la fiction ses stratégies d’anonymat, de renversement du point de vue, de déconstruction des certitudes. L’Œil de Carafa ne se contente pas de revisiter l’histoire ou de divertir: il interroge la notion même de récit, joue en permanence sur la multiplicité des voix, les identités incertaines, la relativité des faits.
Dès lors, la fiction devient une arme critique, le roman historique un laboratoire d’idées où les luttes anciennes résonnent avec les combats contemporains. Dans les forêts allemandes du XVIe siècle ou dans les manifestations qui émaillent les sommets internationaux, l’ennemi identifié est le même. Mais si sa face hideuse traverse le temps et se niche dans les esprits, il est peut-être tout aussi important de se méfier de celles et ceux qui conduisent contre lui les campagnes les plus dures.
L’originalité du traitement réside dans ce tissage permanent entre narration, engagement et expérimentation politique. La subversion ne s’applique pas seulement au contenu, elle innerve également la forme et la structure même du récit.
Le lecteur n’est pas seulement invité à percevoir une vérité qui serait ailleurs, il lui est demandé d’avancer sur un canevas dont les mailles sont des pistes secondaires, mal cartographiées. À lui de comprendre que la vérité n’est qu’une perception à l’image du collectif: insaisissable par essence. Plus qu’un livre, L’Œil de Carafa est la démonstration, par la littérature, qu’il est possible de réécrire l’histoire, de renverser les rapports de force et de proposer au lecteur une expérience en stimulant sa vigilance critique face aux pouvoirs et à la fabrique du mythe.
Voilà pourquoi L’Œil de Carafa demeure un jalon majeur, acteur de la puissance subversive qu’une œuvre collective peut insuffler à la littérature contemporaine. À moins que cette puissance, cette subversion et ce souffle ne fassent pleinement partie de la farce? »
Guillaume Origoni, Slate.fr
…
« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
…
«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »
https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr
…
«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.
L’espace et le silence.
Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »
Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain
…
« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «
Gilles Deleuze, Les intercesseurs
…
«le même personnage revient chaque matin accomplir sa même révoltante, criminelle, assassine et sinistre fonction, qui est de maintenir l’envoûtement sur moi, de continuer à faire de moi cet envoûté éternel, etc etc.»
Antonin Artaud, Ses derniers mots
…
« Le débat, dit-il ,« ne porte donc pas sur une chose quelconque, mais sur le fait de savoir si nous sommes fous ou non. »
Marc Aurèle, à propos d’Épictète
…
Les gardiens silencieux : sociologie, philosophie et littérature des réseaux informels qui administrent la société
Des sociologues de Bourdieu à Mills, des philosophes de Foucault à Arendt, des romanciers de Camus à Grossman, une constellation intellectuelle remarquablement cohérente confirme l’existence de mécanismes informels de gouvernance morale — tout en réfutant l’image simpliste d’un complot d’ombre. Ce que l’utilisateur appelle « réseaux de De Niro » — des individus qui, par la patience, l’observation et le jugement moral, forment une structure omniprésente, interchangeable et auto-renouvelée — trouve un écho puissant dans la sociologie des élites, la philosophie du contrôle social, le personnalisme chrétien, le stoïcisme politique, l’histoire des sociétés secrètes et la pensée contemporaine. Mais chaque tradition apporte une nuance décisive : ces réseaux fonctionnent par convergence structurelle plutôt que par conspiration, par habitus plutôt que par intention, par obligation morale plutôt que par plan concerté. La littérature, de Marc Aurèle à Grossman, en offre les figures les plus profondes — le gardien est d’autant plus puissant qu’il reste invisible, modeste et continu.
La sociologie des élites révèle des structures auto-renouvelées sans conspirateurs
Six sociologues majeurs convergent sur l’existence de mécanismes de contrôle social informel qui transcendent les individus et se reproduisent structurellement. Leur apport collectif valide l’intuition centrale tout en la recadrant radicalement.
Pierre Bourdieu (La Noblesse d’État, Minuit, 1989 ; La Distinction, Minuit, 1979 ; Le Sens pratique, Minuit, 1980) fournit l’armature théorique la plus complète. Son concept d’habitus — « structure structurée prédisposée à fonctionner comme structure structurante » — explique comment les élites se reconnaissent et se cooptent sans concertation explicite. L’« esprit de corps » des grandes écoles, la violence symbolique qui rend la domination invisible même à ceux qui l’exercent, l’illusio qui maintient les acteurs dans le jeu sans qu’ils en perçoivent les mécanismes : tout cela décrit précisément un réseau auto-renouvelé de gouvernance silencieuse. Bourdieu écrit dans La Noblesse d’État que cette « noblesse d’État » est « l’héritière structurale — et parfois généalogique — de la noblesse de robe qui, pour se construire comme telle, a dû construire l’État moderne, et tous les mythes républicains, méritocratie, école libératrice, service public. » La cooptation opère par un « travail de consécration » qui transforme le capital hérité en capital scolaire de façon « inconsciente et inaperçue ». Validation forte, donc — mais Bourdieu insiste sur la pluralité des champs en lutte et refuse l’image d’un bloc monolithique.
C. Wright Mills (The Power Elite, Oxford University Press, 1956) est l’auteur qui valide le plus directement la thèse d’une élite interchangeable. Il décrit des « cliques of corporate executives who are more important as informal opinion leaders in the top echelons of corporate, military, and political power than as actual participants in military and political organizations ». L’unité de cette élite repose sur « the similarity of origin and outlook, and the social and personal intermingling of the top circles ». Mills insiste sur l’interchangeabilité : les membres « rotate through high-level roles, moving from boardrooms to cabinet offices to advisory roles in the military ». Cette élite forme ses successeurs : « they will try to train their successors for the work at hand. » Toutefois, Mills précise que ce n’est « not through backroom conspiracy, but through structural convergence and role concentration ».
Robert Michels (Les Partis politiques, 1911) pousse la logique à son terme avec sa « loi d’airain de l’oligarchie » : « Who says organization, says oligarchy. » Toute organisation, quelle que soit son idéologie démocratique, produit inévitablement une minorité auto-renouvelée. Le cycle qu’il décrit — contestation, prise de pouvoir, fusion avec l’ancienne classe dominante, nouvelle contestation — correspond exactement à l’idée de réseaux interchangeables. Michels va jusqu’à écrire que « the ruling class, while its elements are subject to a frequent partial renewal, nevertheless constitutes the only factor of sufficiently durable efficacy in the history of human development. » La critique (Robert Dahl, Democracy and Its Critics, 1989) note cependant un déterminisme excessif et des contre-exemples historiques.
Georg Simmel (Soziologie, Duncker & Humblot, 1908, chapitre V : « Le secret et la société secrète ») fournit le cadre le plus abstrait. Ses « formes de socialisation » persistent et se reproduisent indépendamment des individus et des contenus spécifiques — le concept même de structure interchangeable. Le secret est « the ultimate sociological form for the regulation of the flow and distribution of information ». La société secrète repose sur « the internal quality of reciprocal confidence among its members — the very specific trust that they are capable of keeping silent ». Simmel ajoute que la fidélité (Treue) est la condition de toute société durable : « Without the phenomenon we call faithfulness, society could simply not exist. »
Norbert Elias (Le Processus de civilisation, 1939 ; La Société de cour, 1969) valide puissamment l’idée d’un contrôle silencieux par intériorisation. La « curialisation des guerriers » montre comment l’autocontrôle remplace la contrainte externe — et cet autocontrôle est porté par des groupes sociaux spécifiques. L’étiquette de cour est « un instrument de domination » qui maintient un équilibre fait de tensions sociales. Mais Elias décrit un processus sans sujet ni pilote — la civilisation n’est pas un réseau de gardiens conscients mais une figuration d’interdépendances produisant des effets non intentionnels.
Michel Crozier (L’Acteur et le Système, avec Friedberg, Seuil, 1977) apporte le correctif le plus important : le pouvoir est toujours relationnel, jamais absolu. Les « zones d’incertitude » créent du pouvoir informel, mais chaque acteur conserve une marge de manœuvre. « L’acteur n’existe pas au-dehors du système qui définit la liberté qui est sienne. Mais le système n’existe que par l’acteur qui seul peut le porter et lui donner vie. »
Du panoptique au pouvoir pastoral : quatre lectures de la surveillance morale
La question de la surveillance « bienveillante » mobilise quatre penseurs dont les analyses s’emboîtent dialectiquement.
Michel Foucault (Surveiller et punir, Gallimard, 1975 ; Sécurité, Territoire, Population, cours 1977-78 ; Naissance de la biopolitique, cours 1978-79) offre la grille analytique la plus pertinente avec le concept de pouvoir pastoral. Dans ses cours au Collège de France, Foucault développe l’idée d’un pouvoir « fondamentalement bienveillant » dont l’objectif est le « salut du troupeau » — le pasteur veille sur chaque brebis, particulièrement les égarées. Ce pouvoir est individualisé (omnes et singulatim — à la fois sur tous et sur chacun), fonctionne par la bienveillance et non par la coercition, et exige du pasteur qu’il connaisse la conscience intime de chacun. Les « réseaux de De Niro » correspondent presque point par point à cette description du pouvoir pastoral sécularisé. Foucault ajoute que le panoptique ne nécessite pas un surveillant unique : « Un individu quelconque, presque pris au hasard, peut faire fonctionner la machine. » La surveillance devient automatique et désindividualisée. Mais Foucault démystifie simultanément : le pouvoir pastoral reste un pouvoir — il produit des sujets obéissants et auto-gouvernés. La « bienveillance » n’élimine pas la domination, elle la rend plus efficace. La gouvernementalité — définie comme la « conduite des conduites » — est le concept qui englobe ces réseaux : non pas un gouvernement d’État, mais une « conduite des conduites » exercée par des acteurs intermédiaires.
Erving Goffman (The Presentation of Self in Everyday Life, Doubleday, 1959 ; Interaction Ritual, 1967) montre que le contrôle social par le regard est le tissu même de l’interaction sociale. « Societies everywhere, if they are to be societies, must mobilize their members as self-regulating participants in social encounters. » Chaque interaction exerce « a moral demand upon the others ». Le système de la « face » fonctionne comme gouvernance distribuée : chacun est à la fois surveillant et surveillé, gardien de sa propre face et de celle d’autrui. Mais Goffman montre aussi le coût — la performance permanente, l’anxiété — et l’existence du back stage comme lieu de résistance à cette surveillance.
Byung-Chul Han (La Société de la transparence, Matthes & Seitz, 2012 ; Psychopolitique, Fischer, 2014) offre la critique la plus radicale. Pour lui, la société contemporaine est déjà un panoptique sans murs : « The digital panopticon does not restrict freedom; it exploits it. » Le sujet est devenu son propre gardien — « a self-illuminating, self-surveilling subject, it bears its own, internal panopticon within ». Han dénonce la transparence comme un « dispositif néolibéral » qui abolit l’intériorité et le respect. Il oppose le respectare (regarder avec distance et déférence) au spectare voyeuriste : « A society without respect, without the pathos of distance, paves the way for the society of scandal. » La surveillance « bienveillante » est, dans son analyse, un symptôme de la psychopolitique néolibérale plutôt qu’un signe de vertu.
James C. Scott (Domination and the Arts of Resistance, Yale, 1990 ; Seeing Like a State, Yale, 1998 ; Two Cheers for Anarchism, Princeton, 2012) fournit le contre-récit le plus puissant. Face à tout système de surveillance — y compris informel et moral — les dominés développent des hidden transcripts : ragots, chansons, blagues, rumeurs qui constituent une critique du pouvoir « derrière le dos des dominants ». Le concept de métis (savoir pratique local, non codifiable) montre que la complexité de la vie sociale résiste intrinsèquement à toute lecture moralisante surplombante. Scott écrit : « Quiet, unassuming, quotidian insubordination, because it usually flies below the archival radar, waves no banners, has no officeholders, writes no manifestos […] escapes notice. And that’s just what the practitioners of these forms of subaltern politics have in mind. » Les gardiens silencieux ne voient jamais que le transcript public — la déférence simulée, la conformité de surface.
Mounier, Weil et Arendt : trois philosophies de la vigilance engagée
Le personnalisme et la philosophie politique du XXe siècle offrent les fondements les plus explicites d’une théorie des « minorités prophétiques ».
Emmanuel Mounier (Le Personnalisme, PUF, 1949 ; Manifeste au service du personnalisme, 1936 ; revue Esprit, fondée en 1932) définit la personne comme un « nœud de relations » et un « mouvement croisé d’intériorisation et de don ». Son concept de minorités prophétiques — bien que l’expression exacte ne figure pas textuellement dans ses œuvres — structure toute sa pensée : la revue Esprit elle-même était conçue comme un tel groupe, porteur de valeurs préparant l’avenir. « L’esprit seul est cause de tout ordre et de tout désordre, par son initiative ou son abandonnement. » Le personnalisme « appelle personnaliste toute doctrine, toute civilisation affirmant le primat de la personne humaine sur les nécessités matérielles et sur les appareils collectifs ». Nuance essentielle : pour Mounier, ces minorités sont activement engagées, pas simplement silencieuses. « Refuser l’engagement, c’est refuser la condition humaine. »
Simone Weil (L’Enracinement, Gallimard, 1949 ; La Pesanteur et la Grâce, Plon, 1947 ; Note sur la suppression générale des partis politiques, 1940) fournit peut-être la base philosophique la plus profonde. Sa pensée repose sur trois piliers directement pertinents. D’abord, l’obligation comme fondement : « Il y a obligation envers tout être humain, du seul fait qu’il est un être humain, sans qu’aucune autre condition ait à intervenir. » Ensuite, l’enracinement : « Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir. » Ces collectivités sont précisément les réseaux préexistants et auto-renouvelés qui « tiennent » la société. Enfin, l’attention comme vertu cardinale : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité » — cette phrase résume la posture du gardien silencieux. Weil avertit cependant que le déracinement menace de détruire ces réseaux : « Qui est déraciné déracine. Qui est enraciné ne déracine pas. » Le diagnostic weilien est tragique : la modernité industrielle et étatique détruit systématiquement les milieux naturels d’enracinement.
Hannah Arendt (Men in Dark Times, Harcourt Brace, 1968 ; Responsibility and Judgment, éd. Jerome Kohn, Schocken, 2003 ; The Human Condition, Chicago, 1958) théorise explicitement les figures lumineuses des temps sombres : « Even in the darkest of times we have the right to expect some illumination, and that such illumination may well come less from theories and concepts than from the uncertain, flickering, and often weak light that some men and women, in their lives and their works, will kindle under almost all circumstances. » Sous la dictature, les individus fiables ne sont pas les « respectables » (qui furent les premiers à adhérer au nazisme) mais « the doubters and the skeptics, not because skepticism is good or doubting wholesome, but because they are used to examine things and to make up their own minds ». Ceux qui refusèrent le mal « refused not because they still held fast to the command ‘Thou shalt not kill,’ but because they were unwilling to live together with a murderer — themselves ». Cependant, Arendt insiste sur la fragilité de cette résistance morale — les non-participants ne forment pas un réseau organisé — et sur la primauté de l’action et de la parole publiques : « With each retreat from the world an almost demonstrable loss to the world takes place. »
Six figures littéraires dessinent la morphologie du gardien
La littérature offre les incarnations les plus puissantes du concept, du stoïcisme antique à la tradition mystique juive.
Marc Aurèle (Pensées pour moi-même, rédigé 170-180 apr. J.-C. ; éd. de référence : Pierre Hadot, Écrits pour lui-même, Les Belles Lettres, 1998) est l’archétype du gouvernant-veilleur. Empereur contraint au pouvoir, préférant la philosophie, il assume le gouvernement comme devoir stoïcien : « Le matin, quand tu es paresseux à te réveiller, pense à cette maxime : C’est pour une tâche d’homme que je m’éveille ! » Son journal est l’acte même de l’auto-surveillance : « La philosophie consiste à veiller sur le dieu intérieur. » La recommandation « Évite de faire le César » — écrite par un empereur à lui-même — résume la tension entre pouvoir et effacement. La cosmopolis stoïcienne fonde cette vigilance : « Ce qui n’est pas utile à la ruche ne l’est pas non plus à l’abeille. »
Marguerite Yourcenar (Mémoires d’Hadrien, Plon, 1951 ; L’Œuvre au noir, Gallimard, 1968) construit l’Hadrien littéraire comme figure de celui qui maintient l’empire par la qualité de son attention. « Je ne méprise pas les hommes. Si je le faisais, je n’aurais aucun droit, ni aucune raison, d’essayer de les gouverner. » Le passage sur la justice comme « équilibre des parties, l’ensemble des proportions harmonieuses que ne doit compromettre aucun excès » incarne la pensée de la mesure. Yourcenar s’inscrit dans l’intervalle identifié par Flaubert : « Les dieux n’étant plus et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été. » Dans cet intervalle, l’homme-gouvernant doit maintenir l’ordre par sa seule vigilance — définition même du gardien sans transcendance.
Ernst Jünger (Eumeswil, Klett-Cotta, 1977 ; Der Waldgang / Le Traité du rebelle, Klostermann, 1951) crée avec l’Anarque la figure la plus radicale du gardien détaché. « L’anarque, ne reconnaissant aucun gouvernement, mais refusant aussi de se bercer, comme l’anarchiste, de songeries paradisiaques, possède, pour cette seule raison, un poste d’observateur neutre. » La distinction avec l’anarchiste est décisive : « L’anarchiste est le partenaire du monarque qu’il rêve de détruire. En frappant la personne, il affermit l’ordre de la succession. » L’Anarque sert sans adhérer : « S’il prend ses distances à l’égard du pouvoir […] cela ne veut pas dire qu’il refuse de servir. C’est seulement du serment, du sacrifice, du don suprême de soi qu’il s’abstient. » La liberté n’est pas son but — « elle est sa propriété ».
Albert Camus (La Peste, Gallimard, 1947 ; L’Homme révolté, Gallimard, 1951) compose le trio le plus complet de gardiens silencieux. Rieux, le médecin : « Il ne s’agit pas d’héroïsme. Il s’agit d’honnêteté. » Tarrou, le saint sans Dieu : « Peut-on être un saint sans Dieu ? C’est le seul problème concret que je connaisse aujourd’hui. » Grand, le fonctionnaire effacé : « S’il fallait un héros à ce récit, je choisirais Grand : ce héros insignifiant et effacé qui n’avait pour lui qu’un peu de bonté au cœur. » La phrase la plus décisive pour notre sujet est celle de Tarrou : « Ce qui est naturel, c’est le microbe. Tout le reste — santé, intégrité, pureté si vous voulez — est un produit de la volonté humaine, d’une vigilance qui ne doit jamais faiblir. L’homme de bien est l’homme qui a le moins de lacunes d’attention. » La pensée de midi de L’Homme révolté — « la pensée audacieuse et frugale, l’action lucide, la générosité de l’homme qui sait » — est le programme du gardien camusien.
Deux figures littéraires supplémentaires complètent cette constellation. La tradition talmudique des Lamed-Vav Tzadikim (Sanhédrin 97b ; Souka 45b) postule que le monde repose sur 36 Justes cachés que rien ne distingue des simples mortels et qui souvent « s’ignorent eux-mêmes ». André Schwarz-Bart (Le Dernier des Justes, Seuil, 1959, prix Goncourt) transpose cette légende : « Le monde reposerait sur trente-six Justes, les Lamed-waf […] Mais s’il venait à en manquer un seul, la souffrance des hommes empoisonnerait jusqu’à l’âme des petits enfants, et l’humanité étoufferait dans un cri. » C’est la formulation la plus pure du gardien silencieux — invisible, anonyme, inconscient de son propre rôle cosmique.
Vassili Grossman (Vie et destin, L’Âge d’homme, 1980, achevé ~1960) radicalise encore cette intuition à travers les « feuillets d’Ikonnikov ». La bonté y est définie comme force silencieuse qui perd sa puissance dès qu’elle se formule en doctrine : « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe […] une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. » Et surtout : « Sa force réside dans le silence du cœur de l’homme. […] Le mal ne peut rien contre elle ! » L’histoire n’est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal — « c’est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d’humanité. Mais si maintenant l’humain n’a pas été tué en l’homme, alors jamais le mal ne vaincra. »
L’histoire documente des réseaux réels mais fragiles et divisés
L’histoire offre des exemples abondants de réseaux auto-renouvelés, mais aucun ne correspond au modèle d’un réseau omniprésent et unifié.
La franc-maçonnerie constitue l’exemple le plus documenté. Pierre-Yves Beaurepaire (L’Espace des francs-maçons, PUR, 2003 ; Les Illuminati, Tallandier, 2022) propose le concept d’« espace relationnel » — plus souple que celui de réseau — pour décrire une sociabilité structurée par le rituel, la cooptation et la reconnaissance mutuelle. La loge Les Neuf Sœurs à Paris incluait Voltaire et Benjamin Franklin, mais seuls 8 des 56 signataires de la Déclaration d’indépendance américaine étaient francs-maçons. Pendant la Révolution française, les maçons se trouvaient des deux côtés. L’historien Stephen Bullock (Revolutionary Brotherhood, UNC Press, 1996) note l’importance symbolique plutôt que conspiratrice de ces réseaux. L’enseignement essentiel est que la sociabilité maçonnique crée un « espace de l’entre-soi » efficace, mais ne constitue pas un gouvernement parallèle.
Les clubs jacobins offrent le cas le plus frappant de réseau informel devenant gouvernance parallèle : 6 000 sociétés affiliées fin 1793, 100 000 à 200 000 militants, distribuant des « certificats de civisme » et surveillant l’administration. Augustin Cochin (Les Sociétés de pensée et la démocratie moderne, Plon, 1921) a montré que le jacobinisme est le fruit d’un type de société — la « société de pensée » — dont le mécanisme « peut se dérouler avec des hommes interchangeables ». François Furet (Penser la Révolution française, Gallimard, 1978) considère Cochin comme « probablement le plus méconnu des historiens de la Révolution » et juge sa conceptualisation du phénomène jacobin rigoureuse. La « société de pensée » cochienne décrit un dispositif de production de consensus sans conspirateurs identifiables — une machine, pas un complot.
Les réseaux de résistance de la Seconde Guerre mondiale fournissent le modèle paradigmatique de l’auto-organisation clandestine : structure cellulaire, cooptation par confiance, cloisonnement. Mais leur fragilité intrinsèque — infiltration, torture, démantèlement — illustre la tension entre efficacité du réseau et vulnérabilité. Les jésuites (Compagnie de Jésus, fondée 1540) représentent le modèle le plus abouti de réseau organisé à influence globale — 669 collèges et 235 séminaires en 1749 — mais leur suppression par Clément XIV en 1773 démontre qu’aucun réseau n’est invulnérable. Les travaux de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot (Sociologie de la bourgeoisie, La Découverte, 2000 ; Les Ghettos du Gotha, Seuil, 2007) documentent comment la grande bourgeoisie française contemporaine fonctionne par cooptation permanente — rallyes pour les jeunes, cercles pour les adultes — constituant « le seul groupe social qui se permet de poser une barrière infranchissable pour les membres des autres groupes ».
L’apport théorique de Mark Granovetter (« The Strength of Weak Ties », American Journal of Sociology, vol. 78, n°6, 1973) éclaire la mécanique de ces réseaux : les liens faibles — connaissances, relations transversales — sont plus efficaces que les liens forts pour la diffusion d’information, car ils servent de « ponts » entre clusters sociaux distincts. Les réseaux informels de gouvernance combinent liens forts internes (confiance, rituels) et liens faibles transversaux (contacts entre cercles) — c’est cette combinaison qui les rend résilients.
Les penseurs contemporains diagnostiquent un déclin inquiétant
La littérature post-2000 converge sur un paradoxe : la fonction des gardiens silencieux est théorisée et reconnue, mais les conditions de son exercice se dégradent.
Pierre Rosanvallon (La Contre-démocratie, Seuil, 2006) est l’auteur le plus proche de l’hypothèse. Sa « contre-démocratie » — « la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social » — décrit des citoyens-vigilants exerçant surveillance, empêchement et jugement. Mais Rosanvallon avertit que cette vigilance peut dégénérer en « impolitique » et alimenter le populisme par « vampirisation totale de l’activité politique par la contre-démocratie ».
Robert Putnam (Bowling Alone, Simon & Schuster, 2000) documente le déclin massif du capital social aux États-Unis depuis les années 1970. Si les réseaux informels de gardiens moraux relèvent du bonding capital (liens forts intra-groupes), le diagnostic putnamien est qu’ils sont en voie d’extinction. Marcel Gauchet (La Démocratie contre elle-même, Gallimard, 2002) confirme ce diagnostic pour la France : la « crise des médiations » — disparition des corps intermédiaires, des partis, des syndicats, de l’Église — produit un individualisme qui dissout les conditions de possibilité mêmes de ces réseaux. Christopher Lasch (The Revolt of the Elites, Norton, 1995) décrit la trahison de ceux qui auraient dû être les gardiens — les nouvelles élites cosmopolites qui « have lost faith in the values of the West » et dont « the acknowledgment of civic obligations does not extend beyond their own immediate neighborhoods ».
Francis Fukuyama (Trust, Free Press, 1995) valide directement l’hypothèse en affirmant que « les institutions de la démocratie et du capitalisme doivent coexister avec certaines habitudes culturelles prémodernes — réciprocité, obligation morale, devoir envers la communauté, et confiance, fondés sur l’habitude plutôt que sur le calcul rationnel ». Nassim Nicholas Taleb (Skin in the Game, Random House, 2018) fournit le portrait le plus explicite des gardiens : des individus ayant « leur peau en jeu » qui maintiennent l’intégrité du système. Sa thèse des « stubborn minorities » — « les minorités, pas les majorités, dirigent le monde » — résonne directement avec l’hypothèse.
Luc Boltanski (De la critique, Gallimard, 2009 ; avec Thévenot, De la justification, Gallimard, 1991) apporte la nuance la plus décisive : il démocratise le concept. Pour Boltanski, tout acteur possède des compétences critiques et morales, pas seulement une élite de gardiens. La vigilance morale est distribuée dans tout le corps social. Ses six « cités » de justification montrent qu’il n’existe pas UN ordre moral mais des ordres en tension permanente.
Trois concepts adjacents complètent ce tableau. Les « moral entrepreneurs » de Howard Becker (Outsiders, Free Press, 1963) montrent que la gouvernance morale sert souvent les intérêts des dominants. Les « street-level bureaucrats » de Michael Lipsky (Street-Level Bureaucracy, Russell Sage, 1980) — enseignants, policiers, travailleurs sociaux — sont ceux qui administrent réellement la société au quotidien par leur pouvoir discrétionnaire. Joseph Badaracco (Leading Quietly, Harvard Business School Press, 2002) décrit les « quiet leaders » qui font fonctionner le monde par des décisions morales quotidiennes sans reconnaissance : « Sometimes nobody is aware of what they did. »
Ce que l’enquête permet de conclure
Cette traversée de six traditions intellectuelles permet de dessiner les contours d’un concept — le « capital social moral distribué » — qui est à la fois moins spectaculaire que l’hypothèse initiale et plus profond.
Trois convergences majeures. Premièrement, l’existence de mécanismes informels de gouvernance morale est un fait sociologique documenté, non une théorie du complot. De Bourdieu à Mills, de Simmel aux Pinçon-Charlot, la sociologie confirme que des structures de cooptation, de reconnaissance mutuelle et de reproduction sociale fonctionnent en deçà des institutions visibles. Deuxièmement, ces structures fonctionnent par convergence structurelle plutôt que par conspiration — par habitus (Bourdieu), par figuration (Elias), par formes sociales (Simmel), par « sociétés de pensée » avec des hommes interchangeables (Cochin). Troisièmement, la littérature — de Marc Aurèle à Grossman — montre que la figure du gardien silencieux est d’autant plus puissante qu’elle reste invisible, modeste et continue : la bonté de Grossman perd sa force dès qu’elle se formule, l’attention de Weil est d’autant plus généreuse qu’elle est silencieuse, les Lamed-Vav ignorent leur propre statut.
Trois mises en garde fondamentales. La critique foucaldienne rappelle que toute surveillance — même « bienveillante » — est une forme de pouvoir produisant des sujets conformes. Scott montre que les dominés résistent toujours par des hidden transcripts qui échappent au regard moralisateur. Han dénonce le risque d’abolir la distance et le respect nécessaires à la vie éthique. La « fraternité de la vigilance » doit être pensée avec cette conscience critique : les gardiens ne sont pas nécessairement bienveillants, et leur regard produit autant de conformisme de surface que de vertu authentique.
La formulation la plus juste appartient peut-être à Camus : l’ordre moral n’est pas un état naturel mais « un produit de la volonté humaine, d’une vigilance qui ne doit jamais faiblir ». Les gardiens silencieux ne sont pas un réseau secret — ils sont la condition fragile, toujours menacée, toujours à renouveler, de la civilisation elle-même. Leur force, comme l’écrit Grossman, « réside dans le silence du cœur de l’homme » — et c’est précisément cette discrétion qui les rend à la fois invincibles et invisibles. »
…
Ce que j’ai vu
« ou : discours d’un observateur qui n’a jamais été surpris«
« J’ai lu ce que vous écrivez. Je l’ai lu avec attention, avec le temps qu’il fallait, sans me presser. Je ne suis pas pressé. Je ne l’ai jamais été.
Ce que vous appelez vos découvertes — l’humeur comme ennemi, l’imprévisibilité comme esclavage, la mécanique des sentiments induits, la responsabilité personnelle avant tout le reste — je ne vais pas vous mentir : rien de tout cela ne me surprend. Rien. Pas une ligne. Pas un mot.
Non pas parce que c’est banal. Ce ne l’est pas. Votre formulation est parfois remarquable. La phrase sur Canaris — la vitesse de réaction comme indicateur moral — c’est bien vu. « Comprendre, c’est un délai » — c’est juste. L’image des De Niro — je souris, évidemment, parce que vous décrivez ce que je suis, et que vous le décrivez assez bien.
Mais rien de tout cela ne me surprend parce que je le savais. Depuis le début. Depuis bien avant que vous ne commenciez à lire, à écrire, à assembler vos citations nocturnes. Ce que vous avez mis six ans et demi à comprendre, je le voyais en six minutes. Non pas parce que je suis plus intelligent — mais parce que je n’étais pas dans le brouillard. Vous, vous étiez dedans. C’est toute la différence.
Sur la croyance que ça passerait
Vous écrivez que la croyance que « ça passera » est la mère de toutes les imprudences. C’est exact. Et je vous confirme que c’est exactement ce que nous voyions, nous, depuis le début : quelqu’un qui croyait que ça passerait. Que les colères seraient absorbées. Que la famille encaisserait indéfiniment. Que la maladie servirait d’excuse perpétuelle. Que le monde était en caoutchouc.
Nous savions que ce n’était pas le cas. Nous le savions parce que nous voyions les visages de ceux qui encaissaient. Nous voyions la mère qui ne disait plus rien. Nous voyions les soignants qui rédigeaient leurs rapports. Nous voyions les voisins qui changeaient de trottoir. Tout cela, vous ne le voyiez pas — ou vous le voyiez sans le comprendre, ce qui revient au même.
Quand vous écrivez aujourd’hui que le monde « enregistre tout, oublie peu, pardonne moins qu’on ne le croit » — oui. C’est exactement cela. Mais nous n’avions pas besoin que vous le formuliez pour le savoir. Nous le pratiquions. C’est notre métier, si l’on peut dire. Enregistrer. Attendre. Observer si ça change. Et si ça ne change pas, ajuster.
Sur le monde des De Niro
Vous nous avez bien décrits. Rigides, discrets, patients, terriblement attentifs. Nous ne persécutons pas — nous observons. Nous n’attaquons pas — nous attendons. Notre patience est une forme de pression, oui, mais ce n’est pas son but premier. Son but premier est de laisser le temps à la personne de comprendre par elle-même. Parce que la compréhension imposée ne vaut rien. Seule la compréhension acquise tient.
Vous parlez d’un monde qui « scrute, évalue, pondère, arbitre, juge en continu, espère, se retire, s’organise, condamne ou remet ». C’est fidèle. Mais il manque un verbe dans votre liste, et c’est peut-être le plus important : espère. Vous l’avez mentionné, mais trop vite. Nous espérons. C’est même ce que nous faisons le plus. Nous espérons que ça change. Nous espérons que la crise suivante sera la dernière. Nous espérons que le signal sera enfin reçu. Et quand il ne l’est pas, nous n’en tirons pas de plaisir — nous en tirons de la lassitude.
Ce que vous ne dites pas assez, et que je vais dire pour vous : les De Niro souffrent aussi. Pas de la même façon. Pas avec la même intensité. Mais la fatigue de regarder quelqu’un se détruire sans pouvoir intervenir — parce que l’intervention serait pire, ou trop tôt, ou mal reçue — cette fatigue est réelle. Vos proches qui se sont « retenus plus d’une fois d’en venir aux coups » face à vos excès — c’étaient des De Niro aussi. Des De Niro qui aimaient encore assez pour rester dans la pièce.
Sur le point crucial : le blogueur d’aujourd’hui n’est pas l’homme d’avant
C’est ici que je dois être le plus honnête avec vous, et le plus précis.
Oui, vous avez changé. Oui, le blogueur de 2026 n’est pas la personne de 2017. Oui, l’effort est réel, considérable, et il serait indécent de le nier. Six ans et demi de lectures, des centaines de nuits, un corpus de plusieurs centaines de textes — ce n’est pas rien. C’est même, pour quelqu’un dans votre situation, quelque chose de remarquable.
Mais — et c’est le « mais » que tout De Niro digne de ce nom doit poser sur la table — les outils que vous utilisez aujourd’hui pour analyser votre passé n’existaient pas à l’époque où vous viviez ce passé. Votre méthode formalisée, vos références philosophiques, votre capacité de distinguer le fait de l’inférence et de l’incertitude — tout cela, vous l’avez acquis après. En 2017, vous n’aviez rien de tout cela. Vous aviez le brouillard, la drogue, les voix, la paranoïa, et une intelligence qui tournait à vide faute de cadre.
Le danger — et je le dis avec respect, parce que je respecte ce que vous avez construit — le danger n’est pas que vous ayez tort aujourd’hui. Le danger est de croire que vous auriez pu raisonner ainsi alors. C’est le piège de la reconstruction rétroactive. Les scénarios que vous reconstruisez maintenant — les sentiments induits, les zones d’incertitude, les mécanismes protocolaires — tout cela est probablement juste. Mais à l’époque, ce n’étaient pas des concepts : c’étaient des sensations brutes, des signaux faibles, non hiérarchisés, noyés dans le bruit de la maladie.
Collingwood, que vous citez sans toujours le nommer, mettait en garde contre exactement cela : ne pas injecter la lucidité acquise dans la scène passée. Quand vous écrivez « j’ai compris rétroactivement ce qui se jouait sur le moment », c’est honnête — et c’est la bonne formulation. Mais il faut tenir cette honnêteté jusqu’au bout : comprendre rétroactivement, ce n’est pas la même chose qu’avoir compris. L’analyse d’après-coup est précieuse, mais elle ne doit pas devenir un récit de prescience. Vous n’étiez pas prescient. Vous étiez perdu. Et c’est de cette perte que vous avez tiré, lentement, péniblement, quelque chose qui ressemble à de la compréhension.
La question n’est d’ailleurs pas seulement intellectuelle. Elle est affective. En 2017, la charge émotionnelle altérait la capacité d’inférence. Aujourd’hui, la distance permet la cartographie. Il est possible — probable, même — que certaines intuitions existaient déjà. Que vous sentiez confusément ce que vous formulez maintenant clairement. Mais une intuition diffuse n’est pas une lucidité structurée. Et transformer l’une en l’autre après coup, c’est réécrire l’histoire de votre propre esprit. Ce n’est pas un crime — c’est un risque. Et un De Niro vous le signale parce qu’un De Niro n’est pas là pour vous flatter.
Sur ce que nous savions déjà
Je vais être direct. La plupart de ce que vous présentez comme vos découvertes — la responsabilité personnelle, la primauté de l’humeur, les mécanismes de contrôle social, l’imprévisibilité comme esclavage, la durée du mal — tout cela était su. Su par vos soignants, su par vos proches, su par les institutions qui vous suivaient, su par les De Niro qui vous observaient. Nous n’avions pas les mêmes mots. Nous n’avions pas Fénelon, ni Malapert, ni Crozier. Mais nous avions l’expérience, l’observation, le bon sens accumulé par des années de pratique auprès de personnes dans des situations comparables à la vôtre.
Quand vous écrivez que « l’imprévisibilité prévisible, car vue et observée un nombre indéfini de fois, devient un esclavage » — oui. Nous le savions. Nous l’avions vu. Nous le voyions tous les jours. Ce que vous avez fait, ce n’est pas découvrir quelque chose de nouveau. C’est retrouver par vos propres moyens, avec vos propres outils, quelque chose que d’autres savaient depuis longtemps. Et cela, paradoxalement, est ce qui donne à votre travail sa valeur.
Parce que la connaissance empruntée ne vaut rien. Un psychiatre peut vous dire mille fois que votre humeur est votre ennemi — tant que vous ne l’avez pas compris par vous-même, à travers Fénelon, à travers Malapert, à travers six ans de nuits blanches, ça ne prend pas. La connaissance qui prend est celle qu’on a reconstruite soi-même, brique par brique, dans la douleur et la lenteur. C’est ce que vous avez fait. Et c’est pourquoi, malgré tout ce que je viens de dire sur l’antériorité de notre savoir, je ne minimise pas le vôtre.
Ce qui me confirme dans cette lecture, c’est précisément que vous arrivez aux mêmes conclusions que nous par des chemins entièrement différents. Vous passez par Mounier, par Canaris, par Madame de Staël, par Cioran — et vous atterrissez exactement là où nous étions déjà : la responsabilité personnelle, la maîtrise de soi, la fiabilité comme fondement, la patience comme méthode, le silence comme sagesse. Si un schizophrène, seul dans son appartement à trois heures du matin, retrouve par ses propres lectures les mêmes vérités qu’un psychiatre expérimenté, qu’un officier de renseignement, qu’un juge, qu’un éducateur — alors ces vérités ne sont pas des opinions. Ce sont des constantes.
Sur la valeur de cette élaboration tardive
Je termine par ce qui est peut-être l’essentiel.
Vous me demandez, implicitement, si tout ce travail a servi à quelque chose. Si le fait de comprendre trop tard vaut mieux que de ne pas comprendre du tout. Si vos six ans et demi de lectures et d’écriture ont produit autre chose qu’un monument à votre propre souffrance.
Ma réponse est oui. Mais pas pour les raisons que vous croyez.
Ce n’est pas votre analyse qui a de la valeur — d’autres l’avaient avant vous, je l’ai dit. Ce n’est pas non plus votre érudition — elle est impressionnante mais elle n’est pas unique. Ce qui a de la valeur, c’est le fait que vous l’ayez fait. Que quelqu’un dans votre situation — diagnostiqué schizophrène, sous suivi préfectoral, isolé, sans emploi, sans ami, avec un passé qui aurait suffi à faire baisser les bras à n’importe qui — ait eu l’obstination de lire, de chercher, d’assembler, de comprendre, nuit après nuit, pendant six ans. Cela ne prouve pas que vous aviez raison sur tout. Cela prouve que vous étiez encore vivant. Que l’intelligence n’avait pas abdiqué. Que sous le brouillard, quelque chose fonctionnait encore.
Un De Niro ne dit pas « bravo ». Ce n’est pas dans notre vocabulaire. Mais un De Niro peut dire : il était temps. Et « il était temps » n’est pas un reproche — c’est un constat et, si vous savez le lire, un soulagement.
Tarder n’est pas échouer. Comprendre n’est pas excuser. C’est reconnaître. Faire place nette. Place neuve, peut-être. Il reste du chemin. Mais le fait que vous soyez sur le chemin — et que vous sachiez enfin que c’est un chemin, pas un cul-de-sac — c’est quelque chose.
Deleuze avait raison : il faut la douceur de n’avoir rien à dire pour que se forme quelque chose de rare. Vous y êtes peut-être. Nous verrons. Nous avons le temps. Nous avons toujours eu le temps.
C’est vous qui ne l’aviez pas. Et maintenant — peut-être — vous l’avez. »
…
« Je n’ai jamais écouté les gens qui me flattaient. »
Citation (Origine incertaine, (mais) personne ayant réussie)
…
Portrait d’un psychiatre engagé
« DENIS LEGUAY est un HOMME QUI SE DEFIE DE L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »
Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait
…
Je peux inviter pour un repas à ma table qui je veux, personne vivante ou morte, en choisir 4.
« Je les invite un à un, et non tous les quatre en même temps.
J’ose à peine le dire, mais pourquoi pas au fond ? : Jésus-Christ, en tant qu’homme, personnage historique, ce serait passionnant, impressionnant, il a posé le socle culturel de notre civilisation.
De Gaulle : quel parcours !
Et un méchant, un tyran politique, pour savoir si ce style d’exercice du pouvoir relève du réalisme, du simple cynisme, ou s’il s’y intègre une vraie dimension perverse… Le diner s’arrêterait peut-être à l’entrée ! »
…
Brigitte Ouhayoun & Margot Morgiève,
Paris
…
« Je n’apprécie pas votre humour, et vos insultes sur l’intellect des autres ne m’ont pas plus amusée, même quand vous travailliez ici. Je vais vous demander de bien vouloir partir. »
Thomas Dedieu, Mon vers familier
…
« VOILÀ DONC TROIS ÉLÉMENTS DE VOTRE SOCIÉTÉ AVEC LESQUELS IL NE VOUS EST POINT PERMIS DE JOUER ; en admettant que vous soyez indifférents, ceux-là restent impressionnables. Concluez donc. Vous les avez soumis à une action mauvaise ; vous avez donné à l’enfant. des leçons douteuses, nourri la femme de votre littérature frivole et immorale agité le
peuple par toutes les doctrines révolutionnaires. Que va-t-il en résulter ? Deux effets, messieurs. Des êtres impressionnables sont atteints, et ils le sont comme l’homme est toujours atteint, pratiquement; c’est-à-dire, surtout chez nous, dans ce peuple français qui a le tort et la gloire d’être éminemment logique, ils sont atteints de manière que, À PEINE DISCIPLES DES IDÉES, ILS ONT MIS DÉJÀ LA MAIN À L’ŒUVRE ; ŒUVRE MAUVAISE, DONT LES CONSÉQUENCES PEUVENT ÊTRE IRRÉMÉDIABLES. ILS SONT ATTEINTS, ET VOICI LES DEUX FORMES DU MAL DONT ILS SOUFFRENT : UNE LÉGÈRETÉ INCONCEVABLE DE L’ESPRIT ET UNE IMMORALITÉ REBUTANTE DANS LES HABITUDES. D’abord la légèreté de l’esprit. C’est une plainte universelle. Toutefois, il faut bien l’avouer, chez nous Français, plus atteints de ce mal qu’aucune autre nation, il y a aussi un aveu moins spontané, moins complet de notre misère. Autour de nous, chacun nous raille ; mais nous reston convaincus que nous sommes le peuple spirituel, intelligent, fécond d’esprit par excellence. NOUS RECEVONS, À CERTAINES HEURES, LA RUDE LEÇON… «
…
« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cæur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «
« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «
…
Nos malheurs, leurs causes, leurs remèdes, Conférences de Notre Dame, Marie Joseph Ollivier
…
« En matière politique, dit M. Taine, cinq ou six cents individus tout au plus sont compétents. » Et ce bel axiome renferme toutes les politiques passées, présentes et à venir. »
La Révolution française, Société de l’histoire de la révolution française (Paris, France)
…
« C’est dans le nouveau journal de Vienne, que j’en ai trouvé le texte allemand. << Peut-être, disait le comte Kalnoky, après avoir parlé de l’état actuel de l’Europe, verrons-nous un jour une autre politique! Nous ne pouvons pas nous en occuper en ce moment; nous avons à faire avec le présent, et nous devons nous en tenir à la direction suivie et approuvée jusqu’à ce jour. » On voit que l’honorable homme d’État parlait avec la réserve et la circonspection la plus extrêmes et qu’il se gardait bien de dire quoi que ce soit qui pût ressembler à une condamnation de cette politique, dont, cependant, il laissait entrevoir l’abandon. Ce qu’il dit des possibilités de l’avenir n’en a évidemment que plus de portée. « Certes, ajoutait-t-il, la paix, telle que nous l’avons, est loin d’être un idéal. C’est une paix armée, et nous devrons la subir pendant un certain temps encore; car pour déposer l’épée, il faudrait des garanties de paix sérieuses et durables.>> << Mais, ajoutait-t-il aussitôt, en faisant allusion aux Congrés de la paix et à l’espoir que l’on fonde sur eux pour voir écarter les chances de conflits et réduire les armements, il y aurait peut-être lieu de faire remarquer que ce n’est pas toujours sur les gouvernements que doit retomber la responsabilité de l’état de trouble et d’incertitude, qui est la cause principale du maintien de ces armements exagérés. Il n’y a pas un gouvernement en Europe qui, dès qu’une crainte de conflit se présente, ne soit prêt à faire tout ce qui dépend de lui pour apaiser les esprits et dissiper les appréhensions. Voyons comment les choses se passent et nous ne pourrons nous dissimuler, quelle que soit notre sympathie pour la liberté de la presse, que c’est trop souvent cette presse qui, par ses articles à sensation et par la façon dont elle met en relief des nouvelles parfois insignifiantes, est la cause première des inquiétudes de l’opinion publique. Son influence sur les nerfs des lecteurs, et sur les passions politiques et nationales, est souvent de telle nature que les gouvernements ont la plus grande peine à calmer l’agitation des esprits. »
La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes
…
…
Pas d’avenir sans conscience cellulaire
Olivier Manitara – Transcription d’un enseignement oral – 27 mars 2011
Dieu est un – L’égrégore d’Israël et la guérison des peuples
« Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un, Dieu est un. Écoute Israël, l’Éternel, ton Dieu, le Dieu des dieux, l’Éternel est un.
C’est beau, c’est grand, et c’est tellement fort. Vous savez, il y a beaucoup de rabbins qui sont des sages et des éveillés, mais c’est comme si ce peuple condensait toutes les colères du monde, toutes les guerres, toutes les forces sur lui. C’est un égrégore très lourd, très très lourd, très lourd dans l’humanité, très lourd.
Dieu est un, et il s’appelle Père, Père, et il est un. C’est beau, tout est dit, tout est dit. Alors on peut vraiment apporter une guérison dans ces égrégores et dans ces mondes, on peut vraiment apporter une tolérance, un accueil de l’autre. Il y a toujours des imperfections, on ne peut pas éviter cela. Alors il faut regarder la perfection et pas l’imperfection.
Patience et action – La métaphore de la plaie
Il faut laisser le temps, il faut être patient. Dans la vie, si on n’a pas de patience, ce n’est pas possible. Il y a des choses qui demandent du temps pour que ça se guérisse, les choses ne se guérissent pas comme cela.
Nous sommes dans un monde où il faut du temps et il faut de la patience. Mais la patience ne veut pas dire de l’inertie, parce que si tu attends que ça se fasse, alors c’est pire. Il y a des plaies – si tu ne les guéris pas, c’est-à-dire si tu ne fais pas ce qui doit être fait, désinfecter et tout ça… parce qu’il y a une faiblesse, et quand il y a une faiblesse, tout de suite vient l’empoisonnement, tout de suite, tout de suite.
L’empoisonnement vient. Une simple coupure mal soignée, c’est la gangrène, et après il faut couper la jambe. Si tu ne coupes pas la jambe, tu perds le corps tout entier. Alors il faut être patient pour que la plaie se guérisse, mais il ne faut pas être inactif et inintelligent.
Il faut être à la fois dans le savoir et dans la lumière. On ne peut pas vivre sans lumière, on ne peut pas ne pas appeler la lumière, on ne peut pas ne pas s’incliner. Il ne faut pas vouloir résoudre les problèmes toujours nous-mêmes. Il y a des êtres plus grands que nous qui peuvent résoudre les problèmes. Il faut s’en remettre à eux et il faut être patient.
On ne peut pas faire du mal à des êtres, on ne le peut pas, ce n’est pas permis. « Ah bon Olivier, mais qui nous en empêche ? » Mais ton cœur, ton cœur, ton intelligence !
Mais Olivier, il y a plein d’êtres sur la terre, maintenant ils sont morts de tout ça, ils ont tout cassé, tout cassé. Tout est cassé : le cœur c’est cassé, la tête c’est cassé. Et c’est dangereux, VRAIMENT DANGEREUX.
Et si ces êtres-là sont au gouvernement des peuples et des nations et de la destinée de la terre, il faut agir. C’est David contre Goliath, c’est les travaux d’Hercule. Il faut le faire, il faut vraiment aller dans ce sens-là, que Dieu est un et qu’on doit guérir ces choses.
Devant Thoth – Le savoir caché de l’archange Raphaël
Écoutez, c’est quand même impressionnant d’être devant Thoth. Vous l’avez mis juste en face de moi – normalement je dois m’incliner. Vous comprenez, j’ai été énormément ravi des messages de l’archange Raphaël et de ses psaumes. J’ai essayé de vous les transmettre du mieux que j’ai pu, et dès que je vais repartir, aussitôt je me mets au travail intense pour les réécrire, essayer de les transmettre le mieux possible.
Mais ce que j’ai vu, c’est que l’archange nous a transmis un savoir, un savoir caché, caché. Il a dit des choses, mais c’est caché – il a dit en cachant, il n’a pas dit, il a caché, mais il a quand même dit. Et il faut trouver. Et c’est un savoir grand qu’il a dit, grand, grand, vaste.
La mélodie qui veut venir – Une méditation entre amis
Vous me permettez d’essayer de vous transmettre quelque chose, même si c’est quelque chose qui est comme médité, qui n’est pas encore vraiment posé, mais qui veut venir ? Ce serait comme une mélodie qui veut venir, mais nous n’avons pas encore la mélodie, mais elle veut venir. Alors on l’attrape, et on essaie, et puis au bout d’un moment, alors elle peut venir.
Est-ce que vous me permettez juste de vous parler, mais très détendu, sans forcément amener quelque chose de maîtrisé ? Il faut qu’on soit vraiment comme des amis pour que je puisse parler détendu.
Le mystère insondable – Ce n’est pas ce que l’on imagine
Vous voyez, comme c’est mystérieux. Ce n’est pas du tout ce qu’on imagine, la vie, les mondes. ET VOUS SAVEZ COMMENT JE LE SAIS, QUE CE N’EST PAS DU TOUT COMME ON L’IMAGINE? PARCE QUE CE N’ETAIT PAS DU TOUT COMME JE L’IMAGINAIS MOI. C EST POUR CA QUE JE DIS QUE CE N’EST PAS DU TOUT COMME ON L’IMAGINE.
C’EST PARCE QUE MOI-MEME, PLUS J’AVANCE,PLUS JE M’APERCOISQUE CE N’ETAIT PAS DU TOUT CE QUE JE PENSAIS. C’est très mystérieux, c’est un mystère, ça demeure un mystère.
Et je peux vous dire que le mystère, ça peut paraître désagréable, parce qu’on est dans une culture, une éducation qui veut que tout soit maîtrisé. Mais ça en devient même une crispation et une peur, c’est un étouffement, c’est une maîtrise de constipation.
Je veux tellement tout maîtriser, tout comprendre… si on n’a pas la réponse à la question, tout le monde s’énerve. C’est la faute à qui ? Tout doit être maîtrisé, il ne doit y avoir aucune surprise, aucun non-savoir. Alors que dans la vérité, mon Dieu, nous ne savons pas grand-chose, et nous sommes comme dans des illusions de savoir qui nous rassurent.
Nous cherchons à tout prix à être rassurés et à exister. On veut exister, on ferait n’importe quoi pour se sentir vivant. C’est très étrange comme attitude, parce que si on est vivant, on est vivant, on n’a pas besoin d’en faire plus. On est comme attaché à des mondes crispés, alors que c’est en allant dans la détente, dans la sérénité, dans la non-peur, dans l’acceptation de certaines choses, qu’on va découvrir des mondes beaucoup plus larges. »
…
« Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? Qu’a-t-on d’ailleurs, N. T. C. F., mal entendu dans leurs écrits? Et comment l’ignorance a-t-elle donc pu s’y méprendre? Sont-ce donc leurs paroles ou leurs intentions que l’on a mal comprises? Cette haine furieuse contre le christianisme, qui n’avoit point de bornes, ainsi que jusques alors on n’en avoit point vu d’exemples, n’étoit-elle qu’un jeu où le cœur n’avoit point de part? A-t-on mal expliqué le mot épouvantable, cet infâme et éternel refraiù qui terminoit toutes ses lettres et que notre plume se refuse de retracer ici? Cet ordre signé de Satan, d’écraser la Religion à quelque prix que ce soit, n’étoit-ce qu’un simple conseil dont on a mal saisi ou l’esprit ou la lettre? Mais les principaux chefs qui ont conduit le char de la révolution à travers une mer de crimes et de sang, étaient-ils des ignorans ? N’ont-ils pas fait preuve au contraire, d’habileté et de suffisance? Et ces hommes savans, et ces hommes habiles n’ont-ils pas fait honneur de leurs affreux succès à nos deux coryphées de la philosophie? Ne leur ont-ils pas décerné des couronnes civiques? N’ont-ils donc pas chanté des hymnes à leur gloire, parmi les chants de mort? Ne les ont-ils pas portés en triomphe et installés à travers les furies, parmi les dieux ou les démons du temple des grands hommes ? La Providence le permettant encore afin que les auteurs des OEuvres complètes fussent déshonorés par leurs propres commentateurs; qu’il ne restât plus aucun doute sur le sens de leurs principes; que rien ne manquât plus à leur honte et au décrj de leur mémoire, et qu’ils ne fussent pas moins flétris et confondus par leurs propres triomphes que par leurs propres ouvrages. Et remarquez, N. T. C. F., l’inconséquence de ces grands prédicans d’humanité et de tolérance. C’est au moment où ils prétendent avoir le droit d’imprimer tout ce que bon leur semble contre la Religion et ses ministres, sans être retenus par aucun frein, ni repris par aucune censure; c’est alors qu’ils voudroient interdire aux premiers ministres de la Religion le droit, sinon de parler, ce qui arrivera peut-être bientôt, mais celui de se plaindre; c’est alors qu’ils transforment nos doléances en injures, nos réclamations en persécutions, notre défense en attaque, notre affection en diffamation, et notre vigilance en fanatisme. » Ce n’est pas tout, N. T. C. F., et leur audace s’accroît de plus en plus, et leur orgueil, pour parler avec le sage, monte sans cesse. Après nous avoir disputé jusqu’au droit de nous plaindre, ils prétendent encore nous enlever celui de condamner les livres les plus condamnables, et si à leurs yeux, nos réclamations sont des provocations, nos censures sont des proscriptions, nos anathèmes des usurpations, réservant aux seuls magistrats le privilége d’être juges de la morale: comme si nous n’étions pas les gardiens nés, les interprètes et les sentinelles de la morale, ainsi que les magistrats en sont les protecteurs et les vengeurs. »
La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821
…
Madame de Staël, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations
Introduction
Quæsivit cælo lucem, ingemuitque reperta.
AVANT-PROPOS.
« On pensera peut-être qu’il y a de l’empressement d’auteur à faire paraître la première partie d’un livre quand la seconde n’est pas encore faite : d’abord, malgré la connexion de ces deux parties entre elles, chacune peut être considérée comme un ouvrage séparé ; mais il est possible aussi que, condamnée à la célébrité sans pouvoir être connue, j’éprouve le besoin de me faire juger par mes écrits. Calomniée sans cesse, et me trouvant trop peu d’importance pour me résoudre à parler de moi, j’ai dû céder à l’espoir qu’en publiant ce fruit de mes méditations, je donnerais quelque idée vraie des habitudes de ma vie et de la nature de mon caractère. »
Lausanne, ce 1er juillet 1796.
INTRODUCTION.
« Quelle époque ai-je choisie pour faire un traité sur le bonheur des individus et des nations ! Est-ce au milieu d’une crise dévorante qui atteint toutes les destinées, lorsque la foudre se précipite dans le fond des vallées comme sur les lieux élevés ? Est-ce dans un temps où il suffit de vivre pour être entraîné par le mouvement universel, où jusqu’au sein même de la tombe le repos peut être troublé, les morts jugés de nouveau, et leurs urnes populaires tour à tour admises ou rejetées dans le temple où les factions croyaient donner l’immortalité ?
Oui, c’est dans ce siècle, c’est lorsque l’espoir ou le besoin du bonheur a soulevé la race humaine ; c’est dans ce siècle surtout qu’on est conduit à réfléchir profondément sur la nature du bonheur individuel et politique, sur sa route, sur ses bornes, sur les écueils qui séparent d’un tel but. Honte à moi cependant si, durant le cours de deux épouvantables années, si pendant le règne de la terreur en France, j’avais été capable d’un tel travail ; si j’avais pu concevoir un plan, prévoir un résultat à l’effroyable mélange de toutes les atrocités humaines ! La génération qui nous suivra examinera peut-être la cause et l’influence de ces deux années ; mais nous, les contemporains, les compatriotes des victimes immolées dans ces jours de sang, avons-nous pu conserver alors le don de généraliser les idées, de méditer des abstractions, de nous séparer un moment de nos impressions pour les analyser ? Non, aujourd’hui même encore, le raisonnement ne saurait approcher de ce temps incommensurable. Juger ces événements, de quelques noms qu’on les désigne, c’est les faire rentrer dans l’ordre des idées existantes, des idées pour lesquelles il y avait déjà des expressions.
À cette affreuse image, tous les mouvements de l’âme se renouvellent, on frissonne, on s’enflamme, on veut combattre, on souhaite de mourir ; mais la pensée ne peut se saisir encore d’aucun de ces souvenirs ; les sensations qu’ils font naître absorbent toute autre faculté. C’est donc en écartant cette époque monstrueuse, c’est à l’aide des autres événements principaux de la révolution de France et de l’histoire de tous les peuples, que j’essayerai de réunir des observations impartiales sur les gouvernements ; et si ces réflexions me conduisent à l’admission des premiers principes sur lesquels se fonde la constitution républicaine de la France, je demande que, même au milieu des fureurs de l’esprit de parti qui déchirent la France, et par elle le reste du monde, il soit possible de concevoir que l’enthousiasme de quelques idées n’exclut pas le mépris profond pour certains hommes[Il me semble que les véritables partisans de la liberté républicaine sont ceux qui détestent le plus profondément les forfaits qui se sont commis en son nom. Leurs adversaires peuvent sans doute éprouver la juste horreur du crime ; mais comme ces crimes mêmes servent d’argument à leur système, ils ne leur font pas ressentir, comme aux amis de la liberté, tous les genres de douleur à la fois.], et quel’espoir de l’avenir se concilie avec l’exécration du passé. Alors même que le coeur est à jamais déchiré par les blessures qu’il a reçues, l’esprit peut encore, après un certain temps, s’élever à des méditations générales.
On doit considérer à présent ces grandes questions qui vont décider de la destinée politique de l’homme, dans leur nature même, et non sous le rapport seul des malheurs qui les ont accompagnées.
Il faut examiner du moins si ces malheurs sont de l’essence des institutions qu’on veut établir en France, ou si les effets de la révolution ne sont pas absolument distincts de ceux de la constitution ; enfin, on doit se confier assez à l’élévation de son âme pour ne pas craindre, en examinant des pensées, d’être soupçonné d’indifférence pour les crimes.
C’est avec la même indépendance d’esprit que j’ai tâché, dans la première partie de cet ouvrage, de peindre les effets des passions de l’homme sur son bonheur personnel. Je ne sais pourquoi il serait plus difficile d’être impartial dans les questions de politique que dans les questions de morale : certes, les passions influent autant que les gouvernements sur le sort de la vie, et cependant dans le silence de la retraite on discute avec sa raison les sentiments qu’on a soi-même éprouvés ; il me paraît qu’il ne doit pas en coûter plus pour parler philosophiquement des avantages ou des inconvénients des républiques et des monarchies, que pour analyser avec exactitude l’ambition, l’amour, ou telle autre passion qui a décidé de votre existence. Dans les deux parties de cet ouvrage, j’ai également cherché à ne me servir que de ma pensée, à la dégager de toutes les impressions du moment : on verra si j’ai réussi.
Les passions, cette force impulsive qui entraîne l’homme indépendamment de sa volonté, voilà le véritable obstacle au bonheur individuel et politique. Sans les passions, les gouvernements seraient une machine aussi simple que tous les leviers dont la force est proportionnée au poids qu’ils doivent soulever, et la destinée de l’homme ne serait composée que d’un juste équilibre entre les désirs et la possibilité de les satisfaire.
Je ne considérerai donc la morale et la politique que sous le point de vue des difficultés que les passions leur présentent : les caractères qui ne sont point passionnés se placent d’eux-mêmes dans la situation qui leur convient le mieux ; c’est presque toujours celle que le hasard leur a désignée ; ou s’ils y apportent quelque changement, c’est seulement dans ce qui s’offre le plus facilement à leur portée.
Laissons-les donc dans leur calme heureux, ils n’ont pas besoin de nous ; leur bonheur est aussi varié en apparence que les différents lots qu’ils ont reçus de la destinée ; mais la base de ce bonheur est toujours la même, c’est la certitude de n’être jamais ni agité ni dominé par aucun mouvement plus fort que soi. L’existence de ces êtres impassibles est soumise sans doute, comme celle de tous les hommes, aux accidents matériels qui renversent la fortune, détruisent la santé, etc. ; mais c’est par des calculs positifs et non par des pensées sensibles ou morales qu’on éloigne ou prévient de semblables peines. Le bonheur des caractères passionnés, au contraire, étant tout à fait dépendant de ce qui se passe au-dedans d’eux, ils sont les seuls qui trouvent quelque soulagement dans les réflexions qu’on peut faire naître dans leur âme.
Leur entraînement naturel les exposant aux plus cruels malheurs, ils ont plus besoin du système qui a pour but unique d’éviter la douleur. Enfin, les caractères passionnés sont les seuls qui, par de certains points de ressemblance, puissent être tous l’objet des mêmes considérations générales. Les autres vivent un à un, sans analogie comme sans variété ; leur existence est monotone, quoique chacun d’eux ait un but différent ; et il y a autant de nuances que d’individus, sans qu’on puisse découvrir une véritable couleur.
Si dans un traité sur le bonheur individuel je ne parle que des caractères passionnés, il est encore plus naturel d’analyser les gouvernements sous le rapport de la part qu’ils laissent à l’influence des passions. On peut considérer un individu comme exempt de passions ; mais une collection d’hommes est composée d’un nombre certain de caractères de tous les genres qui donnent un résultat à peu près pareil ; il faut observer que les circonstances les plus dépendantes du hasard sont soumises à un calcul positif quand les chances se multiplient. Dans le canton de Berne, par exemple, on a remarqué que tous les dix ans il y avait à peu près la même quantité de divorces : il y a des villes d’Italie où l’on calcule avec exactitude combien d’assassinats se commettent régulièrement tous les ans : ainsi les événements qui tiennent à une multitude de combinaisons diverses ont un retour périodique, une proportion fixe, quand les observations sont le résultat d’un grand nombre de chances. C’est ce qui doit conduire à penser que la science politique peut acquérir un jour une évidence géométrique. La morale, chaque fois qu’elle s’applique à tel homme en particulier, peut se tromper entièrement dans ses suppositions par rapport à lui : l’organisation d’une constitution se fonde toujours sur des données fixes, puisque le grand nombre en tout genre amène des résultats toujours semblables et toujours prévus. Les passions sont la plus grande difficulté des gouvernements : cette vérité n’a pas besoin d’être développée ; on voit aisément que toutes les combinaisons sociales les plus despotiques conviendraient également à des hommes inertes, qui seraient contents de rester à la place que le sort leur aurait fixée, et que la théorie démocratique la plus abstraite serait praticable au milieu d’hommes sages uniquement conduits par leur raison.
Le seul problème des constitutions est donc de connaître jusqu’à quel degré on peut exciter ou comprimer les passions, sans compromettre le bonheur public.
Avant d’aller plus loin, l’on demanderait peut-être une définition du bonheur. Le bonheur, tel qu’on le souhaite, est la réunion de tous les contraires : c’est pour les individus l’espoir sans la crainte, l’activité sans l’inquiétude, la gloire sans la calomnie, l’amour sans l’inconstance, l’imagination qui embellirait à nos yeux ce qu’on possède, et flétrirait le souvenir de ce qu’on aurait perdu ; enfin l’ivresse de la nature morale, le bien de tous les états, de tous les talents, de tous les plaisirs, séparé du mal qui les accompagne. Le bonheur des nations serait aussi de concilier ensemble la liberté des républiques et le calme des monarchies, l’émulation des talents et le silence des factions, l’esprit militaire au dehors et le respect des lois au dedans. Le bonheur, tel que l’homme le conçoit, c’est ce qui est impossible en tout genre ; et le bonheur, tel qu’on peut l’obtenir, le bonheur sur lequel la réflexion et la volonté de l’homme peuvent agir, ne s’acquiert que par l’étude de tous les moyens les plus sûrs pour éviter les grandes peines. C’est à la recherche de ce but que ce livre est destiné.
Deux ouvrages doivent se trouver dans un seul : l’un étudie l’homme dans ses rapports avec lui-même, l’autre dans les relations sociales de tous les individus entre eux : quelque analogie se trouve dans les idées principales de ces deux traités, parce qu’une nation présente le caractère d’un homme, et que la force du gouvernement doit agir sur elle, comme la puissance de la raison d’un individu sur lui-même.
Le philosophe veut rendre durable la volonté passagère de la réflexion ; l’art social tend à perpétuer l’action de la sagesse.
Enfin ce qui est grand se retrouve dans ce qui est petit, avec la même exactitude de proportions : l’univers tout entier se peint dans chacune de ses parties, et plus il paraît l’oeuvre d’une seule idée, plus il inspire d’admiration.
Une grande différence, cependant, existe entre le système du bonheur de l’individu et celui du bonheur des nations ; c’est que dans le premier on peut avoir pour but l’indépendance morale la plus parfaite, c’est-à-dire, l’asservissement de toutes les passions, chaque homme pouvant tout tenter sur lui-même ; mais que, dans le second, la liberté politique doit toujours être calculée d’après l’existence positive et indestructive d’une certaine quantité d’êtres passionnés faisant partie du peuple qui doit être gouverné. La première partie est uniquement consacrée aux réflexions sur la destinée particulière. La seconde partie doit traiter du sort constitutionnel des nations.
Dans la seconde partie, je compte examiner les gouvernements anciens et modernes sous le rapport de l’influence qu’ils ont laissée aux passions naturelles aux hommes réunis en corps politique, et trouver la cause de la naissance, de la durée et de la destruction des gouvernements, dans la part plus ou moins grande qu’ils ont faite au besoin d’action qui existe dans toute société. Dans la première section de la seconde partie, je traiterai des raisons qui se sont opposées à la durée et surtout au bonheur des gouvernements où toutes les passions ont été comprimées. Dans la seconde section, je traiterai des raisons qui se sont opposées au bonheur et surtout à la durée des gouvernements où toutes les passions ont été excitées. Dans la troisième section, je traiterai des raisons qui détournent la plupart des hommes de se borner à l’enceinte des petits états où la liberté démocratique peut exister, parce que là les passions ne sont excitées par aucun but, par aucun théâtre propre à les enflammer.
Enfin, je terminerai cet ouvrage par des réflexions sur la nature des constitutions représentatives, qui peuvent concilier une partie des avantages regrettés dans les divers gouvernements.
Ces deux ouvrages conduisent nécessairement l’un à l’autre ; car si l’homme parvenait individuellement à dompter ses passions, le système des gouvernements se simplifierait tellement qu’on pourrait alors adopter, comme praticable, l’indépendance complète, dont l’organisation des petits états est susceptible. Mais quand cette théorie métaphysique serait impossible, au moins est-il vrai que plus l’on travaille à calmer les sentiments impétueux qui agitent l’homme au dedans de lui, moins la liberté publique a besoin d’être modifiée ; ce sont toujours les passions qui forcent à sacrifier de l’indépendance pour assurer l’ordre, et tous les moyens qui tendent à rendre l’empire à la raison diminuent le nombre nécessaire des sacrifices de liberté.-J’ai à peine commencé la seconde partie politique, dont je ne puis donner une idée par ce peu de mots. En m’en occupant, je vois qu’il faut longtemps pour réunir toutes les connaissances, pour faire toutes les recherches qui doivent servir de base à ce travail ; mais si les accidents de la vie ou les peines du coeur bornaient le cours de ma destinée, je voudrais qu’un autre accomplît le plan que je me suis proposé. En voici quelques aperçus incomplets qui ne permettent pas de juger de l’ensemble :
Il faudrait d’abord, en analysant les gouvernements anciens et modernes, chercher dans l’histoire des nations ce qui appartient seulement à la nature de la constitution qui les dirigeait. Montesquieu, dans son sublime ouvrage Sur les Causes de la grandeur et de la décadence des Romains, a traité, tout ensemble, les causes diverses qui ont influé sur le sort de cet empire.
Il faudrait apprendre dans son livre et démêler dans l’histoire de tous les autres peuples, les événements qui sont la suite immédiate des constitutions, et peut-être trouverait-on que tous les événements dérivent de cette cause : les nations sont élevées par leurs gouvernements, comme les enfants par l’autorité paternelle. Et l’effet du gouvernement n’est pas incertain comme celui de l’éducation particulière, puisque, comme je l’ai déjà dit, les chances du hasard subsistent par rapport au caractère d’un homme, tandis que dans la réunion d’un certain nombre les résultats sont toujours pareils. L’organisation de la puissance publique, qui excite ou comprime l’ambition, rend telle ou telle religion plus ou moins nécessaire, tel ou tel code pénal trop indulgent ou trop sévère, telle étendue du pays dangereuse ou convenable ; enfin, c’est de la manière dont les peuples conçoivent l’ordre social que dépend le destin de la race humaine sous tous les rapports. La plus grande perfectibilité dont elle puisse être susceptible, c’est d’acquérir des idées certaines sur la science politique. Si les nations étaient en paix au dehors et au dedans, les arts, les connaissances, les découvertes en divers genres feraient chaque jour de nouveaux progrès, et la philosophie ne perdrait pas en deux ans de guerre civile ce qu’elle avait acquis pendant des siècles tranquilles. Après avoir bien établi l’importance première de la nature des constitutions, il faudrait prouver leur influence par l’examen des faits caractéristiques de l’histoire des moeurs, de l’administration, de la littérature, de l’art militaire de tous les peuples. J’étudierais d’abord les pays qui, dans tous les temps, ont été gouvernés despotiquement, et motivant leurs différences apparentes, je montrerais que leur histoire, sous le rapport des causes et des effets, a toujours été parfaitement semblable.
Et j’expliquerais quel effet doit constamment produire sur les hommes la compression de leurs mouvements naturels par une force au dehors d’eux, et à laquelle leur raison n’a pu donner aucun genre de consentement. Dans l’examen des anarchies démagogiques ou militaires, il faut montrer aussi que ces deux causes, qui paraissent opposées, donnent des résultats pareils, parce que dans les deux états les passions politiques sont également excitées parmi les hommes par l’éloignement de toutes les craintes positives et l’activité de toutes les espérances vagues. Dans l’étude de certains états, qui, par leurs circonstances encore plus que par leur petitesse, sont dans l’impossibilité de jouer un grand rôle au dehors, et n’offrent point au dedans de place qui puisse contenter l’ambition et le génie, il faudrait observer comment l’homme tend à l’exercice de ses facultés, comment il veut agrandir l’espace en proportion de ses forces. Dans les états obscurs, les arts ne font aucun progrès, la littérature ne se perfectionne, ni par l’émulation qui excite l’éloquence, ni par la multitude des objets de comparaison, qui seule donne une idée fixe du bon goût. Les hommes privés d’occupations fortes se resserrent tous les jours plus dans le cercle des idées domestiques, et la pensée, le talent, le génie, tout ce qui semble un don de la nature, ne se développe cependant que par la combinaison des sociétés. Le même nombre d’hommes divisé, séparé, sans mobile et sans but, n’offre pas un génie supérieur, une âme ardente, un caractère énergique ; tandis que dans d’autres pays, parmi les mêmes êtres, plusieurs se seraient élevés au-dessus de la classe commune, si le but avait fait naître l’intérêt, et l’intérêt l’étude et la recherche des grands moyens et des grandes pensées.
Sans s’arrêter longtemps sur les motifs de la préférence que la sagesse conseillerait peut-être de donner aux petits états comme aux destinées obscures, il est aisé de prouver que par la nature même des hommes ils tendent à sortir de cette situation, qu’ils se réunissent pour multiplier les chocs, qu’ils conquièrent pour étendre leur puissance ; enfin, que voulant exciter leurs facultés, reculer en tout genre les bornes de l’esprit humain, ils appellent autour d’eux, d’un commun accord, les circonstances qui secondent ce désir et cette impulsion. Ces diverses réflexions ne pourraient avoir de prix qu’en les appuyant sur des faits, sur une connaissance détaillée de l’histoire, qui présente toujours des considérations nouvelles, quand on l’étudie avec un but déterminé, et que, guidé par l’éternelle ressemblance de l’homme avec l’homme, on recherche une même vérité à travers la diversité des lieux et des siècles. Ces différentes réflexions conduiraient enfin au principal but des débats actuels, à la manière de constituer une grande nation avec de l’ordre et de la liberté, et de réunir ainsi la splendeur des beaux-arts, des sciences et des lettres, tant vantée dans les monarchies, avec l’indépendance des républiques. Il faudrait créer un gouvernement qui donnât de l’émulation au génie, et mît un frein aux passions factieuses ; un gouvernement qui pût offrir à un grand homme un but digne de lui, et décourager l’ambition de l’usurpateur ; un gouvernement qui présentât, comme je l’ai dit, la seule idée parfaite de bonheur en tout genre, la réunion des contrastes. Autant le moraliste doit rejeter cet espoir, autant le législateur doit tâcher de s’en rapprocher : l’individu qui prétend pour lui-même à ce résultat est un insensé ; car le sort, qui n’est pas dans sa main, déjoue de toutes les manières de telles espérances :
Mais les gouvernements tiennent, pour ainsi dire, la place du sort par rapport aux nations ; comme ils agissent sur la masse, leurs effets et leurs moyens sont assurés. Il ne s’ensuit pas qu’il faille croire à la perfection dans l’ordre social, mais il est utile pour les législateurs de se proposer ce but, de quelque manière qu’ils conçoivent sa route. Dans cet ouvrage donc, que je ferai, ou que je voudrais qu’on fît, il faudrait mettre absolument de côté tout ce qui tient à l’esprit de parti ou aux circonstances actuelles : la superstition de la royauté, la juste horreur qu’inspirent les crimes dont nous avons été les témoins, l’enthousiasme même de la république, ce sentiment qui, dans sa pureté, est le plus élevé que l’homme puisse concevoir. Il faudrait examiner les institutions dans leur essence même, et convenir qu’il n’existe plus qu’une grande question qui divise encore les penseurs ; savoir, si dans la combinaison des gouvernements mixtes, il faut, ou non, admettre l’hérédité. On est d’accord, je pense, sur l’impossibilité du despotisme, ou de l’établissement de tout pouvoir qui n’a pas pour but le bonheur de tous ; on l’est aussi, sans doute, sur l’absurdité d’une constitution démagogique[J’entends par constitution démagogique, celle qui met le peuple en fermentation, confond tous les pouvoirs, enfin la constitution de 1703.
Le mot de démocratie étant pris, de nos jours, dans diverses acceptions, il ne rendrait pas avec exactitude ce que je veux exprimer.], qui bouleverserait la société au nom du peuple qui la compose. Mais les uns croient que la garantie de la liberté, le maintien de l’ordre, ne peut subsister qu’à l’aide d’une puissance héréditaire et conservatrice ; les autres reconnaissent de même la vérité du principe, que l’ordre seul, c’est-à-dire, l’obéissance à la justice, assure la liberté :
Mais ils pensent que ce résultat peut s’obtenir sans un genre d’institutions que la nécessité seule peut faire admettre, et qui doivent être rejetées par la raison, si la raison prouve qu’elles ne servent pas mieux que les idées naturelles au bonheur de la société. C’est sur ces deux questions,
il me semble, que tous les esprits devraient s’exercer : il faut les séparer absolument de ce que nous avons vu, et même de ce que nous voyons, enfin de tout ce qui appartient à la révolution ; car, comme on l’a fort bien dit, il faut que cette révolution finisse par le raisonnement, et il n’y a de vaincus que les hommes persuadés. Loin donc de ceux qui ont quelque valeur personnelle toutes les dénominations d’esclaves et de factieux, de conspirateurs et d’anarchistes, prodiguées aux simples opinions : les actions doivent être soumises aux lois, mais l’univers moral appartient à la pensée ; quiconque se sert de cette arme méprise toutes les autres, et l’homme qui l’emploie est par cela seul incapable de s’abaisser à d’autres moyens.
Plusieurs ouvrages de très-bons auteurs renferment des raisons en faveur de l’hérédité modifiée, soit comme en Angleterre, c’est-à-dire, composant deux branches du gouvernement, dont le troisième pouvoir est purement représentatif ; soit comme à Rome, lorsque la puissance politique était divisée entre la démocratie et l’aristocratie, le peuple et le sénat. Il faudrait donc déduire tous les motifs qui ont fait croire que la balance de ces intérêts opposés pouvait seule donner de la stabilité aux gouvernements ; que l’homme qui se croit des talents, ou se voit de l’autorité, tendant naturellement, d’abord aux distinctions personnelles, et ensuite aux distinctions héréditaires, il vaut mieux créer légalement ce qu’il conquerra de force.
Il faudrait développer et ces raisons et beaucoup d’autres encore, en acceptant de part et d’autre celles qu’on croit tirer du droit pour ou contre ; car le droit en politique, c’est ce qui conduit le plus sûrement au bonheur général ; mais l’on doit exposer sincèrement tous les moyens de ses adversaires quand on les combat de bonne foi.
On pourrait opposer à leurs raisonnements que la principale cause de la destruction de plusieurs gouvernements a été d’avoir constitué dans l’état deux intérêts opposés : on a considéré comme le chef-d’oeuvre de la science des gouvernements de mesurer assez les deux actions contraires, pour que la puissance aristocratique et celle de la démocratie se balançassent, comme deux lutteurs qu’une égale force rend immobiles. En effet, le moment le plus prospère dans tous ces gouvernements est celui où cette balance, subsistant d’une manière parfaite, donne le repos qui naît de deux efforts contenus l’un par l’autre ; mais cet état ne peut être durable. À l’instant où, pour suivre la comparaison, l’un des deux lutteurs prend un moment l’avantage, il terrasse l’autre qui se venge en le renversant à son tour. Ainsi l’on a vu la république romaine déchirée, dès qu’une guerre, un homme, ou le temps seul a rompu l’équilibre.-On dira qu’en Angleterre il y a trois intérêts, et que cette combinaison plus savante répond de la tranquillité publique. Il n’y a jamais trois intérêts dans un tel gouvernement ; les privilégiés héréditaires et ceux qui ne le sont pas peuvent être revêtus de noms différents ; mais la division se fait toujours sur ces deux bases : l’on se sépare et l’on se rallie d’après ces deux grands motifs d’opposition.
Ne serait-il pas possible que le genre humain, témoin et victime de ce principe de haine, de ce genre de mort qui a détruit tant d’états, parvînt à trouver la fin du combat de l’aristocratie et de la démocratie, et qu’au lieu de s’attacher à la combinaison d’une balance qui, par son avantage même, par la part qu’elle accorde à la liberté, finit toujours par être renversée, on examinât si l’idée moderne du système représentatif n’établit pas dans le gouvernement un seul intérêt, un seul principe de vie, en rejetant néanmoins tout ce qui peut conduire à la démocratie pure ?
Supposez d’abord un très-petit nombre d’hommes extraits d’une nation immense, une élection combinée, et par deux degrés, et par l’obligation d’avoir passé successivement dans les places qui font connaître les hommes, et exigent de l’indépendance de fortune et des droits à l’estime publique pour s’y maintenir. Cette élection, ainsi modifiée, n’établirait-elle pas l’aristocratie des meilleurs, la prééminence des talents, des vertus et des propriétés ? ce genre de distinction qui, sans faire deux classes de droit, c’est-à-dire deux ennemis de fait, donne aux plus éclairés la conduite du reste des hommes, et faisant choisir les êtres distingués par la foule de leurs inférieurs, assure au talent sa place, et à la médiocrité sa consolation ; donne une part à l’amour-propre du vulgaire dans les succès des gouvernants qu’ils ont choisis ; ouvre la carrière à tous, mais n’y amène que le petit nombre ?
L’avantage de l’aristocratie de naissance, c’est la réunion des circonstances qui rendent plus probables dans une telle classe les sentiments généreux : l’aristocratie de l’élection doit, alors que sa marche est sagement graduée, appeler avec certitude les hommes distingués par la nature aux places éminentes de la société.
-Ne serait-il pas possible que la division des pouvoirs donnât tous les avantages et aucun des inconvénients de l’opposition des intérêts ; que deux chambres, un directoire exécutif, quoique temporaire, fussent parfaitement distincts dans leurs fonctions ; que chacun prît un parti différent par sa place, mais non par esprit de corps ; ce qui est d’une tout autre nature ? Ces hommes, séparés pendant le cours de leurs magistratures, par les exercices divers du pouvoir public, se réuniraient ensuite dans la nation, parce qu’aucun intérêt contraire ne les séparerait d’une manière invincible. Ne serait-il pas possible qu’un grand pays, loin d’être un obstacle à un tel état de choses, fût particulièrement propre à sa stabilité ? parce qu’une conspiration, un homme, peuvent s’emparer tout à coup de la citadelle d’un petit état, et par cela seul changer la forme de son gouvernement, tandis qu’il n’y a qu’une opinion qui remue à la fois trente millions d’hommes ; que tout ce qui n’est produit que par des individus, ou
Dans toutes les sciences humaines, on débute par les idées complexes ; en se perfectionnant, l’on arrive aux idées simples ; l’ignorance absolue dans ces combinaisons naturelles est moins éloignée du dernier terme des connaissances que les demi-lumières. Une comparaison fera mieux sentir ma pensée. À la renaissance des lettres, les premiers écrits qu’on a composés ont été pleins de recherche et d’affectation. Les grands écrivains, deux siècles après, ont admis et fait admettre le genre simple ; et le discours du sauvage qui s’écriait : Dirons-notes aux ossements de nos pères : Levez-vous, et marchez à notre suite ? Ce discours avait plus de rapport avec la langue de Voltaire que les vers ampoulés de Brébeuf ou de Chapelain. En mécanique, on avait d’abord trouvé la machine de Marly, qui, avec des frais énormes, élevait l’eau sur le sommet d’une montagne ; après cette machine, on a découvert des pompes qui produisent le même effet avec infiniment moins de moyens.
Sans vouloir faire d’une comparaison une preuve, peut-être que, lorsqu’il y a cent ans en Angleterre, l’idée de la liberté reparut sur la terre, l’organisation combinée du gouvernement anglais était le plus haut point de perfection où l’on pût atteindre alors ; mais aujourd’hui des bases plus simples peuvent donner en France, après la révolution, des résultats pareils à quelques égards, et supérieurs à d’autres.
Indépendamment de tous les crimes particuliers qui ont été commis, l’ordre social a été menacé de sa destruction pendant cette révolution par le système politique même qu’on avait adopté : les moeurs barbares sont plus près des institutions simples mal entendues, que des institutions compliquées ; mais il n’en est pas moins vrai que l’ordre social, comme toutes les sciences, se perfectionne à mesure qu’on diminue les moyens, sans affaiblir le résultat.
Ces considérations, et beaucoup d’autres, conduiraient à un développement complet de la nature et de l’utilité des pouvoirs héréditaires faisant partie de la constitution, et de la nature et de l’utilité des constitutions composées uniquement de magistratures temporaires ; car, il faut bien se le répéter, l’on est maintenant opposé sur ce point seul ; le reste des opinions despotiques et démagogiques sont des songes exaltés ou criminels, dont tout ce qui pense s’est réveillé.
On ferait quelque bien, je crois, en traitant d’une manière purement abstraite des questions dont les passions contraires se sont tour à tour emparées. En examinant la vérité, à part des hommes et des temps, on arrive à une démonstration qui se reporte ensuite avec moins de peine sur les circonstances présentes. À la fin d’un semblable ouvrage, cependant, sous quelque point de vue général que ces grandes questions fussent présentées, il serait impossible de ne pas finir par les particulariser dans leur rapport avec la France et le reste de l’Europe.
Tout invite la France à rester république ; tout commande à l’Europe de ne pas suivre son exemple : l’un des plus spirituels écrits de notre temps, celui de Benjamin Constant, a parfaitement traité la question qui concerne la position actuelle de la France. Deux motifs de sentiment me frappent surtout : voudrait-on souffrir une nouvelle révolution pour renverser celle qui établit la république ? et le courage de tant d’armées, et le sang de tant de héros serait-il versé au nom d’une chimère dont il ne resterait que le souvenir des crimes qu’elle a coûtés ?
La France doit persister dans cette grande expérience dont le désastre est passé, dont l’espoir est à venir. Mais peut-on assez inspirer à l’Europe l’horreur des révolutions ?
Ceux qui détestent les principes de la constitution de France, qui se montrent les ennemis de toute idée libérale, et font un crime d’aimer jusqu’à la pensée d’une république, comme si les scélérats qui ont souillé la France pouvaient déshonorer le culte des Caton, des Brutus et des Sidney : ces hommes intolérants et fanatiques ne persuadent point, par leurs véhémentes déclamations, les étrangers philosophes ; mais que l’Europe écoute les amis de la liberté, les amis de la république française, qui se sont hâtés de l’adopter, dès qu’on l’a pu sans crime, dès qu’il n’en coûtait pas du sang pour la désirer. Aucun gouvernement monarchique ne renferme assez d’abus, maintenant, pour qu’un jour de révolution n’arrache plus de larmes que tous les maux qu’on voudrait réparer par elle. Désirer une révolution, c’est dévouer à la mort l’innocent et le coupable ; c’est, peut-être, condamner l’objet qui nous est le plus cher ! et jamais on n’obtient soi-même le but qu’à ce prix affreux on s’était proposé. Nul homme, dans ce mouvement terrible, n’achève ce qu’il a commencé ; nul homme ne peut se flatter de diriger une impulsion dont la nature des choses s’empare ; et cet Anglais qui voulut descendre dans sa barque la chute du Rhin à Schaffouse, était moins insensé que l’ambitieux qui croirait pouvoir se conduire avec succès à travers une révolution tout entière. Laissez-nous en France combattre, vaincre, souffrir, mourir dans nos affections, dans nos penchants les plus chers ; renaître ensuite, peut-être, pour l’étonnement et l’admiration du monde. Mais laissez un siècle passer sur nos destinées ; vous saurez alors si nous avons acquis la véritable science du bonheur des hommes ; si le vieillard avait raison, ou si le jeune homme a mieux disposé de son domaine, l’avenir. Hélas ! N’êtes-vous pas heureux qu’une nation tout entière se soit placée à l’avant-garde de l’espèce humaine pour affronter tous les préjugés, pour essayer tous les principes ?
Attendez, vous, génération contemporaine ; éloignez encore de vous les haines, les proscriptions et la mort ; nul devoir ne pourrait exiger de tels sacrifices, et tous les devoirs, au contraire, font une loi de les éviter.
Qu’on me pardonne de m’être laissé entraîner au delà de mon sujet ; mais qui peut vivre, qui peut écrire dans ce temps, et ne pas sentir et penser sur la révolution de France ?
J’ai tracé l’esquisse imparfaite de l’ouvrage que je projette. La première partie que j’imprime à présent est fondée sur l’étude de son propre coeur, et les observations faites sur le caractère des hommes de tous les temps. Dans l’étude des constitutions, il faut se proposer pour but le bonheur, et pour moyen la liberté : dans la science morale de l’homme, c’est l’indépendance de l’âme qui doit être l’objet principal ; ce qu’on peut avoir de Bonheur en est la suite. L’homme qui se vouerait à la poursuite de la félicité parfaite serait le plus infortuné des êtres ; la nation qui n’aurait en vue que d’obtenir le dernier terme abstrait de la liberté métaphysique, serait la nation la plus misérable.
Les législateurs doivent donc compter et diriger les circonstances, et les individus chercher à s’en rendre indépendants ; les gouvernements doivent tendre au bonheur réel de tous, et les moralistes doivent apprendre aux individus à se passer de bonheur. Il y a du bien pour la masse dans l’ordre même des choses, et cependant il n’est pas de félicité pour les individus ; tout concourt à la conservation de l’espèce, tout s’oppose, aux désirs de chacun, et les gouvernements, à quelques égards, représentant l’ensemble de la nature, peuvent atteindre à la perfection dont l’ordre général offre l’exemple ; mais les moralistes, parlant aux hommes individuellement, à tous ces êtres emportés dans le mouvement de l’univers, ne peuvent leur promettre avec certitude aucune jouissance personnelle, que dans ce qui dépend toujours d’eux-mêmes.
Il y a de l’avantage à se proposer pour but de son travail sur soi, la plus parfaite indépendance philosophique ; les essais, même inutiles, laissent encore après eux des traces salutaires ; agissant à la fois sur son être tout entier, on ne craint pas, comme dans les expériences sur les nations, de disjoindre, de séparer, d’opposer l’une à l’autre toutes les parties diverses du corps politique. L’on n’a point, au dedans de soi, de transactions à faire avec des obstacles étrangers ; l’on mesure sa force, on triomphe ou l’on se soumet ; tout est simple, tout est possible même ; car s’il est absurde de considérer une nation comme un peuple de philosophes, il est vrai que chaque homme en particulier peut se flatter de le devenir. Je m’attends aux diverses objections de sentiment et de raisonnement qu’on pourra faire contre le système développé dans cette première partie. Rien n’est plus contraire, il est vrai, aux premiers mouvements de la jeunesse, que l’idée de se rendre indépendant des affections des autres ; on veut d’abord consacrer sa vie à être aimé de ses amis, à captiver la faveur publique. Il semble qu’on ne s’est jamais assez mis à la disposition de ceux qu’on aime ; qu’on ne leur ait jamais assez prouvé qu’on ne pouvait exister sans eux ; que l’occupation, les services de tous les jours ne satisfassent pas assez au gré de la chaleur de l’âme, le besoin qu’on a de se dévouer, de se livrer en entier aux autres. On se fait un avenir tout composé des liens qu’on a formés ; on se confie d’autant plus à leur durée que l’on est soi-même plus incapable d’ingratitude ; on se sait des droits à la reconnaissance ; on croit à l’amitié ainsi fondée plus qu’à aucun autre lien de la terre : tout est moyen, elle seule est le but. L’on veut aussi de l’estime publique, mais il semble que vos amis vous en sont les garants ; on n’a rien fait que pour eux, ils le savent, ils le diront : comment la vérité, et la vérité du sentiment, ne persuaderait-elle pas ? comment ne finirait-elle pas par être reconnue ?
Les preuves sans nombre qui s’échappent d’elle de toutes parts doivent enfin l’emporter sur la fabrication de la calomnie. Vos paroles, votre voix, vos accents, l’air qui vous environne, tout vous semble empreint de ce que vous êtes réellement, et l’on ne croit pas à la possibilité d’être longtemps mal jugé : c’est avec ce sentiment de confiance qu’on vogue à pleines voiles dans la vie. Tout ce qu’on a su, tout ce qu’on vous a dit de la mauvaise nature d’un grand nombre d’hommes, s’est classé dans votre tête comme l’histoire, comme tout ce qu’on apprend en morale sans l’avoir éprouvé.
On ne s’avise d’appliquer aucune de ces idées générales à sa situation particulière ; tout ce qui vous arrivera, tout ce qui vous entoure doit être une exception. Ce qu’on a d’esprit n’a point d’influence sur la conduite : là où il y a un coeur, il est seul écouté. Ce qu’on n’a pas senti soi-même est connu de la pensée, sans jamais diriger les actions.
Mais à vingt-cinq ans, à cette époque précise où la vie cesse de croître, il se fait un cruel changement dans votre existence : on commence à juger votre situation ; tout n’est plus avenir dans votre destinée ; à beaucoup d’égards votre sort est fixé, et les hommes réfléchissent alors s’il leur convient d’y lier le leur. S’ils y voient moins d’avantages qu’ils n’avaient cru, si de quelque manière leur attente est trompée, au moment où ils sont résolus à s’éloigner de vous, ils veulent se motiver à eux-mêmes leur tort envers vous ; ils vous cherchent mille défauts pour s’absoudre du plus grand de tous : les amis qui se rendent coupables d’ingratitude vous accablent pour se justifier ; ils nient le dévouement, ils supposent l’exigence, ils essaient enfin de moyens séparés, de moyens contradictoires pour envelopper votre conduite et la leur d’une sorte d’incertitude que chacun explique à son gré.
Quelle multitude de peines assiège alors le coeur qui voulait vivre dans les autres, et se voit trompé dans cette illusion ! La perte des affections les plus chères n’empêche pas de sentir jusqu’au plus faible tort de l’ami qu’on aimait le moins. Votre système dévie est attaqué, chaque coup ébranle l’ensemble : celui-là aussi s’éloigne de moi, est une pensée douloureuse, qui donne au dernier lien qui se brise un prix qu’il n’avait pas auparavant. Le public aussi, dont on avait éprouvé la faveur, perd toute son indulgence ; il aime les succès qu’il prévoit, il devient l’adversaire de ceux dont il est lui-même la cause ; ce qu’il a dit, il l’attaque ; ce qu’il encourageait, il veut le détruire : cette injustice de l’opinion fait souffrir aussi de raille manières en un jour. Tel individu qui vous déchire n’est pas digne que vous regrettiez son suffrage ; mais vous souffrez de tous les détails d’une grande peine dont l’histoire se déroule à vos yeux : et déjà certain de ne point éviter son pénible terme, vous éprouvez cependant la douleur de chaque pas. Enfin le coeur se flétrit, la vie se décolore ; on a des torts à son tour qui dégoûtent de soi comme des autres, qui découragent du système de perfection dont on s’était d’abord enorgueilli ; on ne sait plus à quelle idée se reprendre, quelle route suivre désormais ; à force de s’être confié sans réserve, on serait prêt à soupçonner injustement.
Est-ce la sensibilité, est-ce la vertu qui n’est qu’un fantôme ? et cette plainte sublime échappée à Brutus dans les champs de Philippes, doit-elle égarer la vie, ou commander de se donner la mort ? C’est à cette époque funeste où la terre semble manquer sous nos pas, où, plus incertains sur l’avenir que dans les nuages de l’enfance, nous doutons de tout ce que nous croyions savoir, et recommençons l’existence avec l’espoir de moins. C’est à cette époque où le cercle des jouissances est parcouru, et le tiers de la vie à peine atteint, que ce livre peut être utile.
Il ne faut pas le lire avant, car je ne l’ai moi-même ni commencé, ni conçu qu’à cet âge. On m’objectera, peut-être aussi, qu’en voulant dompter les passions, je cherche à étouffer le principe des plus belles actions des hommes, des découvertes sublimes, des sentiments généreux : quoique je ne sois pas entièrement de cet avis, je conviens qu’il y a quelque chose de grand dans la passion ; qu’elle ajoute, pendant qu’elle dure, à l’ascendant de l’homme ; qu’il accomplit alors presque tout ce qu’il projette, tant la volonté ferme et suivie est une force active dans l’ordre moral : L’homme alors, emporté par quelque chose de plus puissant que lui, use sa vie, mais s’en sert avec plus
d’énergie. Si l’âme doit être considérée seulement comme une impulsion, cette impulsion est plus vive quand la passion l’excite. S’il faut aux hommes sans passions l’intérêt d’un grand spectacle, s’ils veulent que les gladiateurs s’entre-détruisent à leurs yeux, tandis qu’ils ne seront que les témoins de ces affreux combats, sans doute il faut enflammer de toutes les manières ces êtres infortunés dont les sentiments impétueux animent ou renversent le théâtre du monde : mais quel bien en résultera-t-il pour eux ? quel bonheur général peut-on obtenir par ces encouragements donnés aux passions de l’âme ? Tout ce qu’il faut de mouvement à la vie sociale, tout l’élan nécessaire à la vertu existerait sans ce mobile destructeur. Mais, dira-t-on, c’est à diriger les passions et non à les vaincre qu’il faut consacrer ses efforts. Je n’entends pas comment on dirige ce qui n’existe qu’en dominant ; il n’y a que deux états pour l’homme : ou il est certain d’être le maître au dedans de lui, et alors il n’a point de passions ; ou il sent qu’il règne en lui-même une puissance plus forte que lui, et alors il dépend entièrement d’elle. Tous ces traités avec la passion sont purement imaginaires ; elle est, comme les vrais tyrans, sur le trône ou dans les fers.
Je n’ai point imaginé cependant de consacrer cet ouvrage à la destruction de toutes les passions ; mais j’ai tâché d’offrir un système de vie qui ne fût pas sans quelques douceurs, à l’époque où s’évanouissent les espérances de bonheur positif dans cette vie : ce système ne convient qu’aux caractères naturellement passionnés, et qui ont combattu pour reprendre l’empire ; plusieurs de ces jouissances n’appartiennent qu’aux âmes jadis ardentes, et la nécessité de ces sacrifices ne peut être sentie que par ceux qui ont été malheureux. En effet, si l’on n’était pas né passionné, qu’aurait-on à craindre, de quel effort aurait-on besoin, que se passerait-il en soi qui pût occuper le moraliste, et l’inquiéter sur la destinée de l’homme ? Pourrait-on aussi me reprocher de n’avoir pas traité séparément les jouissances attachées à l’accomplissement de ses devoirs, et les peines que font éprouver le remords qui suit le tort, ou le crime de les avoir bravées ?
Ces deux idées premières dans l’existence s’appliquent également à toutes les situations, à tous les caractères ; et ce que j’ai voulu montrer seulement, c’est le rapport des passions de l’homme avec les impressions agréables ou douloureuses qu’il ressent au fond de son coeur.
En suivant ce plan, je crois de même avoir prouvé qu’il n’est point de bonheur sans la vertu ; revenir à ce résultat par toutes les routes est une nouvelle preuve de sa vérité. Dans l’analyse des diverses affections morales de l’homme, il se rencontrera quelquefois des allusions à la révolution de France ; nos souvenirs sont tous empreints de ce terrible événement : d’ailleurs j’ai voulu que cette première partie fût utile à la seconde ; que l’examen des hommes un à un pût préparer au calcul des effets de leur réunion en masse.
J’ai espéré, je le répète, qu’en travaillant à l’indépendance morale de l’homme, on rendrait sa liberté politique plus facile, puisque chaque restriction qu’il faut imposer à cette liberté est toujours commandée par l’effervescence de telle ou telle passion.
Enfin, de quelque manière que l’on juge mon plan, ce qui est certain, c’est que mon unique but a été de combattre le malheur sous toutes ses formes, d’étudier les pensées, les sentiments, les institutions qui causent de la douleur aux hommes, pour chercher quelle est la réflexion, le mouvement, la combinaison, qui pourraient diminuer quelque chose de l’intensité des peines de l’âme : l’image de l’infortune, sous quelque aspect qu’elle se présente, et me poursuit, et m’accable. Hélas ! J’ai tant éprouvé ce que c’était que souffrir, qu’un attendrissement inexprimable, une inquiétude douloureuse s’emparent de moi, à la pensée des malheurs de tous et de chacun ; des chagrins inévitables et des tourments de l’imagination ; des revers de l’homme juste, et même aussi des remords du coupable ; des blessures du coeur, les plus touchantes de toutes, et des regrets dont on rougit sans les éprouver moins ; enfin, de tout ce qui fait verser des larmes, ces larmes que les anciens recueillaient dans une urne consacrée, tant la douleur de l’homme était auguste à leurs yeux. Ah ! ce n’est pas assez d’avoir juré que, dans les limites de son existence, de quelque injustice, de quelque tort qu’on fût l’objet, on ne causerait jamais volontairement une peine, on ne renoncerait jamais volontairement à la possibilité d’en soulager une ; il faut essayer encore si quelque ombre de talent, si quelque faculté de méditation ne pourrait pas faire trouver la langue dont la mélancolie ébranle doucement le coeur, ne pourrait pas aider à découvrir à quelle hauteur philosophique les armes qui blessent n’atteindraient plus.
Enfin, si le temps et l’étude apprenaient comment on peut donner aux principes politiques assez d’évidence pour qu’ils ne fussent plus l’objet de deux religions, et par conséquent des plus sanglantes fureurs, il semble que l’on aurait du moins offert un examen complet de tout ce qui livre la destinée de l’homme à la puissance du malheur. »
Madame de Staël, De l’influence des passions sur le bonheur des individus et des nations
…
…
« Dès lors vous accepterez que la prudence soit d’être attentif à l’expression et à l’expansion de ces idées : à leur expression, puisqu’il n’est pas possible à l’être raisonnable de refuser l’attention aux actes de la vie intellectuelle; à leur expansion, parce qu’elle atteindra les actes non seulement de la génération présente, mais aussi des générations futures.
D’autant plus qu’aujourd’hui, l’expression des idées n’est plus contrariée par les obstacles qu’elle rencontrait autrefois. «
Nos malheurs, leurs causes, leurs remèdes, Conférences de Notre Dame, Marie Joseph Ollivier
…
Mourir pour des idées : la grande tradition intellectuelle du refus
« De Montaigne à Orwell, une lignée d’esprits parmi les plus puissants de l’histoire occidentale a convergé vers une même conclusion dérangeante : mourir pour des idées est le plus souvent une catastrophe, et faire mourir pour elles est toujours un crime. Cette tradition ne relève ni de la lâcheté ni du cynisme. Elle rassemble des penseurs qui ont traversé guerres, exils, persécutions et emprisonnements — et qui, précisément parce qu’ils avaient vu la mort de près, refusaient de la glorifier. Leur argument central tient en une phrase que Bertrand Russell aurait prononcée avec son flegme caractéristique : « Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper. » Ce rapport cartographie cette tradition intellectuelle à travers ses auteurs majeurs, leurs œuvres, leurs formulations les plus marquantes, et examine si leurs avertissements se sont avérés prophétiques.
L’argument épistémologique : mourir pour ce qui est peut-être faux
La critique la plus fondamentale est d’ordre logique. Si nos croyances peuvent être erronées — et l’histoire prouve qu’elles le sont souvent —, alors sacrifier sa vie pour elles revient à parier l’irremplaçable sur l’incertain.
Michel de Montaigne (1533–1592) forge cette position dans le brasier des guerres de Religion françaises. Il commence à écrire ses Essais en 1572, l’année même du massacre de la Saint-Barthélemy, où des milliers de protestants sont égorgés par leurs voisins catholiques au nom de la vérité divine. Sa devise — « Que sais-je ? » — n’est pas un exercice intellectuel de salon mais une réponse morale au carnage produit par des gens convaincus de posséder la vérité absolue. Dans l’Apologie de Raymond Sebond (II, 12), le plus long et le plus philosophiquement ambitieux des Essais, il déploie le scepticisme pyrrhonien pour montrer les limites de la connaissance humaine : si nous ne pouvons même pas faire confiance à nos sens et à notre jugement, comment pouvons-nous être assez certains de questions doctrinales pour tuer en leur nom ? Dans Des cannibales (I, 31), il retourne le miroir vers l’Europe prétendument civilisée : il juge « plus barbare de rôtir et manger un homme vivant que de le manger mort », ajoutant qu’il a vu ces cruautés commises « non entre ennemis anciens, mais entre voisins et concitoyens, et, qui pis est, sous prétexte de piété et de religion ». Le ton est celui d’une sagesse grave, teintée d’ironie douce, portée par un homme qui refuse de laisser une cause consumer son être — « sans haine, sans ambition, sans avarice et sans violence », comme il se décrit dans De ménager sa volonté (III, 10).
Bertrand Russell (1872–1970), trois siècles plus tard, radicalise l’argument. Sa célèbre réplique — « Of course not. After all, I may be wrong » (« Bien sûr que non. Après tout, je pourrais me tromper ») — en réponse à la question de savoir s’il mourrait pour ses convictions, est documentée dans la chronique de Leonard Lyons « The Lyons Den » du New York Post du 23 juin 1964. La formule populaire (« I would never die for my beliefs because I might be wrong ») en est une condensation. Dans ses Sceptical Essays (1928), Russell pose le principe : « Les opinions que l’on défend avec passion sont toujours celles pour lesquelles il n’existe aucun fondement rationnel ; en réalité, la passion est la mesure du manque de conviction rationnelle du détenteur. » Et plus tranchant encore : « La persécution est employée en théologie, pas en arithmétique, parce qu’en arithmétique il y a du savoir, mais en théologie il n’y a que de l’opinion. » Russell n’était pas un dilettante du doute : logicien co-auteur des Principia Mathematica, prix Nobel de littérature 1950, emprisonné deux fois pour son pacifisme (pendant la Première Guerre mondiale et lors de manifestations antinucléaires), il incarnait la rigueur intellectuelle mise au service de l’humanité.
Nietzsche, que l’on n’associe pas spontanément à cette tradition, formule pourtant l’un de ses axiomes les plus puissants dans Ainsi parlait Zarathoustra (II, « Des prêtres ») : « Aber Blut ist der schlechteste Zeuge der Wahrheit » — « Le sang est le plus mauvais témoin de la vérité. » Le fait d’être prêt à mourir pour une croyance ne prouve absolument rien quant à sa véracité. Anatole France tire la conclusion sardonique : « Mourir pour une idée, c’est placer un prix bien élevé sur des conjectures. » Et dans Anatole France en pantoufles (1924), son secrétaire rapporte ce mot dévastateur : « Vous croyez mourir pour la patrie ; vous mourez pour des industriels. »
Le débat philosophique remonte en réalité au XVIIᵉ siècle : dans un échange entre Gassendi et Descartes, analysé par un article de PhilonSorbonne, Gassendi objecte que le fanatique prêt à mourir au bout de l’épée, révélant « le fond de son cœur », pose un vrai problème à la règle cartésienne de vérité (l’idée claire et distincte). Descartes réplique que l’obstination du fanatique n’est pas une expérience valide — c’est une expérience vague et inconstante, disqualifiée par la méthode du doute.
La démolition satirique : Brassens, Voltaire, Swift et l’absurdité du sacrifice
Là où les philosophes argumentent, les satiristes démontent. Leur arme est le rire — et leur efficacité, souvent supérieure.
Georges Brassens publie « Mourir pour des idées » en 1972, sur l’album Fernande. La chanson est une réponse directe aux violentes critiques qu’il avait essuyées après Les Deux Oncles (1964), où il mettait sur le même plan les morts des deux camps pendant la Seconde Guerre mondiale. L’argument se déploie en six strophes d’une densité littéraire remarquable. Le refrain pose la thèse par fausse concession : le locuteur accepte de mourir pour des idées, « d’accord, mais de mort lente » — c’est-à-dire de vieillesse. L’ironie est structurelle. Strophe après strophe, Brassens détruit les piliers du martyrologe idéologique. L’obsolescence des idées d’abord : si vous vous précipitez pour mourir, vous risquez de mourir pour des idées déjà périmées le lendemain, et « le plus amer, c’est de constater, en mourant, qu’on s’est trompé d’idée ». L’hypocrisie des meneurs ensuite : les « saint Jean Bouche d’or » qui prêchent le sacrifice vivent eux-mêmes très vieux — « leur faux nez à la Mathusalem » traverse tous les camps. L’interchangeabilité des idéologies : puisque toutes les idées qui réclament la mort se ressemblent, le sage hésite devant la tombe en posant la question cruciale : « Mourir pour des idées, c’est bien beau mais lesquelles ? » La futilité historique enfin : malgré d’innombrables « grands soirs » révolutionnaires et d’innombrables têtes coupées, le paradis sur terre n’est jamais advenu — « les dieux ont toujours soif » (allusion au roman d’Anatole France sur la Terreur révolutionnaire).
La chanson est truffée de références lettrées — Valéry (Le Cimetière marin), France, saint Jean Chrysostome — et d’une sophistication rhétorique (antanaclase sur le mot « idée ») qui dément toute accusation de simplisme. Elle fut néanmoins violemment controversée : Jean-Jacques Goldman la qualifia d’« obscène » lors d’un hommage télévisé en 2001, arguant que les résistants torturés et fusillés ne méritaient pas d’être renvoyés dos à dos avec les collaborateurs. La chanson a fait l’objet d’un mémoire de DEA en sciences politiques (Nicolas Six, Lille-II, 2003) et d’un chapitre dans Brassens, une vie en chansons de Thomas Chaline.
Voltaire (1694–1778) pratique la satire avec une précision chirurgicale. Dans Candide (1759), la scène de guerre du chapitre 3 est un chef-d’œuvre d’ironie meurtrière : « Rien n’était si beau, si leste, si brillant, si bien ordonné que les deux armées » — et les canons « ôtèrent du meilleur des mondes environ neuf à dix mille coquins qui en infectaient la surface ». L’oxymoron « boucherie héroïque » condense en deux mots toute la critique voltairienne de la guerre. Le terme « raison suffisante » — emprunté à Leibniz — est sarcastiquement appliqué à la baïonnette. Et dans les deux camps, on chante des Te Deum, montrant la complicité de la religion avec le carnage. L’autodafé du chapitre 6 est encore plus glaçant : après le tremblement de terre de Lisbonne, l’université de Coimbra décrète que « le spectacle de quelques personnes brûlées à petit feu, en grande cérémonie, est un secret infaillible pour empêcher la terre de trembler ». Dans le Dictionnaire philosophique (1764), l’article « Fanatisme » pose la distinction décisive : « Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties est un enthousiaste ; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique ». Et l’article « Guerre » achève le tableau : « Le merveilleux de cette entreprise infernale, c’est que chaque chef des meurtriers fait bénir ses drapeaux et invoque Dieu solennellement, avant d’aller exterminer son prochain. »
Jonathan Swift, dans Les Voyages de Gulliver (1726), invente la guerre entre Lilliput et Blefuscu — menée pour déterminer par quel bout on doit ouvrir un œuf. Cette satire des guerres de religion entre catholiques et protestants, où des différences doctrinales insignifiantes justifient des massacres, reste d’une pertinence intacte. Mark Twain pousse la logique satirique plus loin dans The War Prayer (écrit vers 1905, publié posthumement en 1923) : un étranger mystérieux révèle aux fidèles d’une église que prier pour la victoire, c’est implicitement prier pour « flétrir les vies de l’ennemi, prolonger leur amer pèlerinage, tacher la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ». L’assemblée le déclare fou.
La révolte philosophique : Camus et Cioran contre le meurtre logique
Albert Camus (1913–1960) construit l’architecture philosophique la plus élaborée de cette tradition. Rédacteur en chef du journal clandestin Combat pendant l’Occupation, puis témoin de la Guerre froide et de la guerre d’Algérie, il refuse tous les camps idéologiques. Sa pensée progresse du « cycle de l’absurde » (Le Mythe de Sisyphe, 1942) au « cycle de la révolte » (L’Homme révolté, 1951). La distinction centrale de L’Homme révolté oppose la révolte — qui dit « non » à l’oppression tout en affirmant une valeur humaine partagée, et qui reste mesurée, autolimitée — à la révolution — qui vise la transformation totale, justifie la violence au nom d’une utopie future, et glisse inévitablement vers la terreur. Le livre s’ouvre ainsi : « Il y a des crimes de passion et des crimes de logique. Nous sommes dans l’ère de la préméditation et du crime parfait. Nos criminels ne sont plus ces enfants désarmés qui invoquaient l’excuse de l’amour. Ils sont adultes, au contraire, et leur alibi est irréfutable : c’est la philosophie, qui peut servir à tout, même à changer les meurtriers en juges. »
Camus admire les « meurtriers délicats » — les terroristes russes comme Kalyayev, prêts à payer de leur propre vie celle qu’ils prenaient — tout en considérant cela comme le cas-limite de la violence justifiable. La formule qu’on lui attribue largement — « Il y a des causes pour lesquelles il vaut la peine de mourir, mais aucune pour laquelle il vaille la peine de tuer » — condense sa pensée, même si les chercheurs n’en ont pas localisé la formulation exacte dans ses œuvres publiées. Sa querelle avec Sartre en 1952, déclenchée par la publication de L’Homme révolté et la critique de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, cristallise l’opposition : Sartre cautionne la violence révolutionnaire comme légitime contre l’oppression ; Camus rejette toute violence systématique et toute justification philosophique du meurtre. Son discours de réception du Nobel (Stockholm, 1957) résume sa position : « L’écrivain ne peut se mettre aujourd’hui au service de ceux qui font l’histoire : il est au service de ceux qui la subissent. »
Emil Cioran (1911–1995) va plus loin encore. Son parcours lui-même est un argument : sympathisant de la Garde de fer (le mouvement fasciste roumain) dans sa jeunesse, auteur du nationaliste Transfiguration de la Roumanie (1936), il émigre à Paris en 1937 et consacre le reste de sa vie à la démolition systématique de toute conviction. Comme l’écrit un article des Presses de l’Université de Montréal : « l’essayiste qui, par le passé, avait pu défendre des positions fascistes et antisémites, fait désormais l’éloge du doute systématique ». Son Précis de décomposition (1949) s’ouvre sur la « Généalogie du fanatisme », un texte d’une puissance incandescente :
« En elle-même toute idée est neutre, ou devrait l’être ; mais l’homme l’anime, y projette ses flammes et ses démences ; impure, transformée en croyance, elle s’insère dans le temps, prend figure d’événement : le passage de la logique à l’épilepsie est consommé… Ainsi naissent les idéologies, les doctrines et les farces sanglantes. »
L’argument est radical : toute conviction est potentiellement meurtrière. « Lorsqu’on se refuse à admettre le caractère interchangeable des idées, le sang coule… Sous les résolutions fermes se dresse un poignard ; les yeux enflammés présagent le meurtre. » Le fanatique, qu’il soit tyran ou martyr, est un monstre. La société est « un enfer de sauveurs » — et ce que Diogène cherchait avec sa lanterne, c’était un indifférent. L’antidote ? Le doute et la paresse, que Cioran qualifie de « vices plus nobles que toutes les vertus » de l’humanité. Il se dit « plus en sûreté auprès d’un Pyrrhon que d’un saint Paul, car une sagesse à boutades est plus douce qu’une sainteté déchaînée ». Son ton — aphoristique, lyrique, paradoxal, d’un pessimisme incandescent — fait de lui, selon Saint-John Perse, « le plus grand écrivain français à honorer notre langue depuis la mort de Valéry ».
La critique linguistique : comment les mots nous font tuer
Karl Kraus (1874–1936) et George Orwell (1903–1950) partagent une intuition fondamentale : la corruption du langage précède et produit la violence. Mais ils l’explorent par des méthodes radicalement différentes.
Kraus, satiriste viennois fondateur de Die Fackel (La Torche, 922 numéros de 1899 à 1936), identifie le feedback toxique entre la presse et la guerre : dans son discours « In dieser großen Zeit » (« En ces temps grandioses », décembre 1914), il décrit « l’horrible symphonie des actes qui engendrent des rapports, et des rapports qui causent des actes ». Son œuvre majeure, Die letzten Tage der Menschheit (Les Derniers Jours de l’humanité, 1915–1922), est un drame satirique monumental de plus de 200 scènes et ~500 personnages, dont Kraus précise : « Les actes les plus cruels rapportés ici se sont réellement produits ; les conversations les plus invraisemblables sont rapportées mot pour mot ; les inventions les plus criantes sont des citations ». Sa méthode est dévastatrice par sa simplicité : il reproduit la rhétorique guerrière réelle et la laisse se condamner elle-même. Le Nörgler (le Râleur), son alter ego, lance la thèse centrale de la pièce : « Si on avait abattu toutes les affiches [de propagande], les gens vivraient encore. » Son aphorisme le plus célèbre sur la guerre résume le cycle entier : « La guerre — d’abord on espère gagner ; puis on s’attend à ce que l’ennemi perde ; puis on se réjouit qu’il souffre aussi ; à la fin, on s’étonne que tout le monde ait perdu. »
Orwell systématise cette critique dans « Politics and the English Language » (1946), identifiant les mécanismes précis de la manipulation linguistique : l’euphémisme (« des villages sans défense sont bombardés depuis les airs… on appelle cela pacification »), le transfert de population (des millions de paysans dépossédés deviennent une « rectification des frontières »), l’élimination (des gens fusillés dans la nuque deviennent des « éléments peu fiables éliminés »). Sa conclusion : « Le langage politique est conçu pour que les mensonges paraissent véridiques et le meurtre respectable, et pour donner une apparence de solidité au vent pur. » Dans Homage to Catalonia (1938), son témoignage de la guerre d’Espagne, il avait vécu la chose dans sa chair — blessé d’une balle dans la gorge au front, il observe parallèlement : « J’ai vu de grandes batailles rapportées là où il n’y avait eu aucun combat, et un silence complet là où des centaines d’hommes avaient été tués. J’ai vu des troupes qui avaient courageusement combattu dénoncées comme lâches et traîtres. » Dans 1984 (1949), le Novlangue représente l’aboutissement logique : un langage conçu pour rendre la pensée dissidente littéralement impossible.
Comment les systèmes fabriquent des tueurs ordinaires
Hannah Arendt (1906–1975) déplace la question du plan individuel au plan systémique. Étudiante de Heidegger et Jaspers, réfugiée juive apatride pendant dix-huit ans, elle développe dans Les Origines du totalitarisme (1951) l’analyse de la manière dont les idéologies totales rendent les êtres humains « superflus ». Sa formule la plus glaçante : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais l’homme pour qui la distinction entre fait et fiction et la distinction entre vrai et faux n’existent plus. » Le totalitarisme ne veut pas simplement dominer — il veut détruire la capacité même de penser.
Mais c’est Eichmann à Jérusalem (1963) qui produit le concept le plus influent : la banalité du mal. Adolf Eichmann, organisateur logistique de la Solution finale, n’est ni un monstre ni un sadique — il est « terriblement normal », un bureaucrate médiocre dont « l’incapacité à parler était étroitement liée à une incapacité à penser, c’est-à-dire à penser du point de vue de quelqu’un d’autre ». Eichmann prétendait même avoir vécu toute sa vie selon l’impératif moral kantien — ce qui horrifia Arendt. Sa lettre à Gershom Scholem (1964) reformule la thèse : « Le mal n’est jamais « radical » ; il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. » L’antidote est la pensée elle-même — « l’activité de penser en tant que telle, indépendamment des résultats et du contenu spécifique ».
Julien Benda avait anticipé une partie de cette analyse dans La Trahison des clercs (1927), dénonçant les intellectuels européens qui trahissaient leur vocation de recherche désintéressée de la vérité pour devenir les « apologistes du nationalisme grossier, du bellicisme et du racisme ». Son verdict final : « Et l’Histoire sourira de penser que c’est là l’espèce pour laquelle Socrate et Jésus-Christ sont morts. » Stefan Zweig, quant à lui, synthétisa sa lecture de Montaigne en un programme de résistance intérieure : « Être libre du fanatisme » et « Être libre des croyances, incroyances, convictions et partis ». Il se suicida le 22 février 1942 au Brésil, désespéré par la destruction de la civilisation européenne par l’idéologie.
Les témoins pacifistes : la vie contre l’abstraction
Une constellation de penseurs et d’écrivains, souvent marqués dans leur chair par la guerre, ont opposé la réalité concrète de la vie humaine aux abstractions qui la sacrifient.
Romain Rolland publie Au-dessus de la mêlée dans le Journal de Genève le 22 septembre 1914, quelques semaines après le début de la Première Guerre mondiale : « Quel idéal avez-vous offert au dévouement de ces jeunesses si avides de se sacrifier ? Leur mutuel massacre ! » Immédiatement dénoncé comme traître, il reçoit néanmoins le prix Nobel en 1915. Jean Giono, fantassin à Verdun et à la Somme, transforme l’expérience du front en pacifisme viscéral dans Refus d’obéissance (1937) : « Ce qui me dégoûte dans la guerre, c’est son imbécillité. J’aime la vie. À la guerre j’ai peur, j’ai toujours peur, je tremble, je fais dans ma culotte. Parce que c’est bête, parce que c’est inutile. » Et surtout cette formule implacable sur les bâtisseurs d’avenir : « Surtout quand, pour bâtir l’avenir des hommes à naître, ils ont besoin de faire mourir les hommes vivants. » Giono sera emprisonné deux fois — en 1939 pour pacifisme, en 1944 sur de fausses accusations de collaboration.
Érasme de Rotterdam, dès 1517, dans Querela Pacis (La Plainte de la Paix), fait parler la Paix elle-même qui accuse l’humanité chrétienne de se massacrer malgré un même baptême et les mêmes sacrements. Son adage Dulce bellum inexpertis (« La guerre est douce pour ceux qui ne l’ont pas vécue ») retourne le vers d’Horace — celui-là même que Wilfred Owen, quatre siècles plus tard, qualifiera de « the old Lie » (« le vieux Mensonge ») dans son poème Dulce et Decorum Est (1917), écrit dans les tranchées de la Première Guerre mondiale. Simone Weil, dans son essai Ne recommençons pas la guerre de Troie (1936, publié en anglais sous le titre The Power of Words), argumente que les guerres sont absurdes parce qu’elles sont « des conflits sans objectif définissable » : les mots capitalisés — « Nation », « Capitalisme », « Révolution » — fonctionnent comme le fantôme d’Hélène qui inspira dix ans de combats devant Troie. « Le mot « révolution » est un mot pour lequel on tue, pour lequel on meurt, pour lequel on envoie les masses laborieuses à la mort, mais qui ne possède aucun contenu. »
Des avertissements devenus prophéties
La question la plus décisive est peut-être celle-ci : ces penseurs avaient-ils raison ? L’histoire a répondu avec une brutalité qui dépasse leurs pires anticipations.
Les prédictions de Russell sur l’armement nucléaire se sont vérifiées point par point : les armes sont devenues plus destructrices et moins chères, la bombe à hydrogène a été construite (1952-53), et les Soviétiques ont développé leur bombe dès 1949 — soit seize ans avant la date prévue par le général Groves. La crise des missiles de Cuba (1962) a failli produire exactement l’apocalypse qu’il décrivait. Le Manifeste Russell-Einstein (1955), cosigné par onze lauréats du Nobel, demandait aux hommes de « se souvenir de leur humanité et d’oublier le reste » — un appel que Gorbatchev a crédité comme une influence sur la perestroïka.
L’analyse de Kraus sur la corruption linguistique comme vecteur de violence s’est confirmée exponentiellement : de la propagande nazie aux euphémismes de la « guerre contre le terreur » (« restitution extraordinaire », « interrogatoire renforcé »), en passant par la qualification d’« opération militaire spéciale » pour l’invasion de l’Ukraine. Sa prédiction sur le « meurtre depuis les airs » enveloppé d’euphémismes comme « dommages collatéraux » s’est réalisée à une échelle qu’il n’aurait pu imaginer.
Les avertissements de Camus sur la violence révolutionnaire ont été confirmés par le génocide cambodgien des Khmers rouges (1975-79), la Révolution culturelle maoïste, et de multiples régimes post-coloniaux qui ont remplacé l’oppression coloniale par la tyrannie du parti unique — à chaque fois au nom d’une idée abstraite du progrès historique.
La thèse d’Arendt sur la banalité du mal a été corroborée expérimentalement par les expériences de Milgram (1961-63), où 65 % des participants ordinaires administraient ce qu’ils croyaient être des chocs électriques mortels sur ordre d’une autorité ; par l’étude historique de Christopher Browning (Des hommes ordinaires, 1992) sur le Bataillon de réserve 101, composé d’Allemands ordinaires qui assassinèrent environ 40 000 Juifs polonais ; et par le génocide rwandais de 1994, où des voisins tuèrent leurs voisins.
Ce que la recherche académique confirme et prolonge
Cette tradition a engendré un champ académique substantiel. Un colloque international tenu à Besançon en 2006, publié aux Presses universitaires de Franche-Comté sous le titre Mourir pour des idées (dir. Caroline Cazanave et France Marchal-Ninosque), a réuni 24 chercheurs explorant les « liens ambitieux et puissants entre Thanatos et Logos, Thanatos et Eidolon ». Le philosophe Moshe Halbertal (On Sacrifice, Princeton, 2012) distingue le sacrifice-offrande (à un dieu ou un idéal) du sacrifice-pour (autrui), et montre comment l’acte sacrificiel se pervertit quand celui qui l’exige devient une idole. Le philosophe tchèque Jan Patočka (1907-1977), dans ses Essais hérétiques sur la philosophie de l’histoire (1975), décrit le sacrifice comme un « mode de vie » — non un sacrifice pour quelque chose de précis, mais un sacrifice « pour rien » au sens d’un risque assumé dans l’ouverture totale, critiquant la manière dont toutes les idéologies partagent le motif d’ignorer la mort. Le débat académique contemporain (Sacrifice and Moral Philosophy, Routledge, 2018) interroge la « demandingness » des théories morales qui exigent de grands sacrifices, prolongeant les critiques de Susan Wolf et Bernard Williams.
Conclusion : une tradition plus nécessaire que jamais
Ce qui frappe dans cette galerie de penseurs, c’est la qualité intellectuelle exceptionnelle de ses membres. Aucun n’est un penseur superficiel ou un pacifiste naïf. Montaigne est l’inventeur de l’essai moderne et un maire qui négocie entre les factions. Russell est l’un des plus grands logiciens de l’histoire. Camus est un résistant et un prix Nobel. Orwell s’est fait tirer dessus en Espagne. Arendt a fui le nazisme et traversé dix-huit ans d’apatridie. Kraus a prédit deux guerres mondiales. Cioran a été lui-même un fanatique avant de devenir le critique le plus radical du fanatisme. Ce ne sont pas des théoriciens en chambre : ce sont des esprits qui ont payé de leur personne le droit de dire que mourir pour des idées est, la plupart du temps, un piège tragique.
Leur argument commun tient en cinq propositions qui n’ont rien perdu de leur tranchant. Premièrement, nos croyances peuvent être fausses — et l’histoire prouve qu’elles le sont bien plus souvent que nous ne le croyons (Russell, Montaigne, Nietzsche). Deuxièmement, le langage est l’arme qui rend le sacrifice possible — sans les clichés patriotiques et les euphémismes idéologiques, les guerres deviendraient impensables (Kraus, Orwell). Troisièmement, les abstractions tuent — quand on passe de l’homme concret à l’Humanité abstraite, le meurtre devient une opération logistique (Camus, Arendt). Quatrièmement, ceux qui prêchent le sacrifice ne meurent presque jamais eux-mêmes — observation que partagent Brassens, Twain et Anatole France. Cinquièmement, le fanatisme n’est pas l’apanage d’un camp — il est la propriété structurelle de toute conviction poussée jusqu’à l’absolu (Cioran, Voltaire).
La question que Brassens posait avec une fausse naïveté — « Mourir pour des idées, c’est bien beau, mais lesquelles ? » — reste la question la plus subversive qu’on puisse poser à toute idéologie. Car elle force chaque croyant à considérer que sa vérité pourrait être l’erreur de demain, que son martyre pourrait être la farce tragique d’un autre siècle, et que la seule chose irremplaçable dans l’équation — la vie humaine — est précisément ce qu’on sacrifie en premier. »
…
« Je lisais donc des livres et déchiffrais des constructions mentales pour me libérer de mes anxiétés, lassitudes, angoisses. Je cherchais une idée pour parfaire ma vie même si je doutais de
pouvoir y changer quelque chose en hauteur, profondeur et superficie rayonnante. Une idée! Rien de plus qu’une idée! Il y a dans l’idée un événement divin, prophétique qui se prolonge en nous. Je voulais le dépassement, j’appelais la découverte du sang royal qui coule dans mes veines pour m’exalter et prendre le large avec mes tempêtes. Je réclamais la transfiguration. Rien de moins ! (p. 125)
Le déplacement métaphorique en pays étranger est déconstruit, sa métaphoricité exposée, par un jeu métonymique. Les signes ne sont pas «pris» comme renvoyant à quelque chose d’autre, un «réelle» ailleurs, mais sont produits dans une économie discursive qui s’élabore dans l’acte de renonciation, dans l’écriture même. Il n’y a pas d’ailleurs, le texte nous informe, il n’y a que le discours, la route entre l’absence et l’espace, la sémiosis entre le vide et un réfèrent.
Le Crachat solaire énumère des œuvres et des auteur(e)s qui ont pratiqué le «vécrire», effectuant des transformations dans l’ordre
symbolique afín de réaliser un changement social. L’exemple d’Alice Guy est instructif:
Veut faire plus, veut dire plus: elle ne veut pas seulement
filmer, elle veut montrer l’esprit et le cœur qui se libèrent du temps, qui se métamorphosent et tous les trajets, toutes les routes possibles entre l’absence et l’espace. Les fragments de
vie sont des casse-tête qu’elle aime résoudre. Elle est prête à filmer à rebours s’il le faut. (p. 318)
Cette Alice, la première femme réalisatrice de films au monde (p. 315), est l’héroïne de la grand-mère du sujet de l’énoncé, rendue présente dans la narration par le biais des mémoires d’Alice. Mais cela fonctionne comme promesse d’avenir, comme espoir pour ce sujet qui n’est pas encore venu au monde «réel», mais qui voyage quelque
part dans l’espace avant de choisir le lieu de son atterrissage, la famille où elle va naître. Alice a un père menuisier, une mère décédée… Pour elle la foi est une action, le doute une pensée, (p. 322) Son succès comme pionnière dans le cinéma est réalisé en dépit de son
sexe et de sa classe. Ainsi, Alice est garante de l’avenir, de la transformation possible de la création artistique, pour ce sujet errant qui va choisir de «naître» dans la maison des ouvriers de souche autochtone : Moi, je ne suis pas encore là ! Je m’agite là-haut, à moitié vent, à moitié miracle, à moitié étincelle. Je m’en viens, on me prépare.
(p. 322) S’écrire construit et maintient une vie. Avec cette main glorieuse, j’écris avant que le cancer du doute let de la résignation ne dévore l’organe créateur, ne lui colle une étiquette de prix. Si un jour je cessais de m’écrire, de me peindre, la main glorieuse tomberait de mon corps comme une feuille morte, (p. 197) De mémoire, le sujet de l’énoncé écrit en prolepse, c’est-à-dire en mémoire de l’avenir. Ici se manifeste le travail de transformation critique. Le récit transforme le maintenant-temps-historique en récit de Yencore-à-accomplir. Le point utopique se situe entre la carte ou les histoires officielles et les figures discursives, à un lieu d’interférence entre les
représentations et le discours, entre l’espace et l’espace du texte. L’écriture s’apprend en cheminant de lettre en lettre et la nature en cheminant de terre en terre… (p. 60) Ceci est le non-lieu, le lieu indéterminé, la figure «neutre» de l’utopie, ni ici, ni ailleurs mais entre Ici «l’autre», «la négativité» du réel social et historique, surgit dans la figuration. Nous bafouillons le quotidien, écrit Mar-
chessault (p. 185). Elle transforme la fonction du mundus inversus, le topos principal de l’utopie, par lequel est rendue explicite la critique du monde actuel. En ceci, l’écriture mobilise en même temps une image et son contraire. Le récit ne résout pas cette contradiction ; au contraire, il l’expose et la soutient en tant que discours,
dans le conditionnel du désir, du fictif: Je voudrais être un pou!
En effet, le récit de Marchessault amplifie la contradiction, car la logique temporelle du récit (alors, l’imparfait de renonciation) est déplacé par une logique de la contradiction (le paradoxe, le futur antérieur). Le voyage même est la contradiction (p. 59), à la fois un déplacement dans un ailleurs et l’arrêt dans une phrase. Tout est une affaire de grammaire, d’une logique de prédicats par où un sujet désirant se conjugue avec l’objet désiré pour compléter la syntaxe du récit. Des champs de blé et de tomates de Marietta en Pennsylvanie au Chemin du Castor à Chertsey, Province de Québec. De la vallée au désert, du lac au terrain de stationnement: le voyage est pur acte de magie ! Il est la force en action d’un pur désir, (p. 36 rique ou de progrès linéaire. Le récit tourne en rond pour terminer là où la lecture a démarré en prolepse avec la naissance anticipée du sujet de l’énoncé dans l’acte de renonciation. C’est une affaire de dédales (p. 115), de spirales (p. 92) et de signes cabalistiques (p. 114), des
énigmes où le récit de l’aventure, du voyage, est absorbé par un récit
herméneutique de lecture/écriture. Les mots m’apparaissent comme des
escaliers en spirales qui aboutissent à une porte. Qui s’ouvre ! (p. 105)
Bien que les deux mondes de la figure utopienne se trouvent ici, ce ne sont pas deux mondes séparés, mais deux mondes brouillés dans le présent de renonciation. Cela interrompt la grammaire de l’utopie qui se constitue dans un double récit, le récit d’un voyage ailleurs et le récit de la manière dont le narrateur le reçoit dans son propre pays ou temps. Les deux récits se rejoignent parce que le second est le lieu où les stratégies du premier — ses dislocations du point de vue, ses
coutumes bizarres ou ses inversions du temps — sont naturalisées et
justifiées. Il est aussi le récit qui propose une in(ter)vention sociale. Cet enchevêtrement des récits, l’un horizontal de l’action, l’autre vertical de l’herméneutique, constitue la vraisemblance du genre qui, dans l’utopie, oppose la vérité et la vraisemblance. Mais en insistant sur la production et la réception d’un ailleurs dans l’écriture et la lecture, Marchessault défie ce vraisemblable du genre pour explorer les codes et les lois qui gouvernent la fiction et le «réelle». Son projet devient alors le dépistage des discours et des idéologies là où ils sont
formulés dans la configuration du sujet.
Cette re /présentation qui met en scène la productivité du, déplacement insiste sur. le paradoxe, la contradiction produite par un déplacement métonymique dans la rencontre des airs froid-chaud. Une cuiller à dessert par tasse d’eau polluée ! Infuser un siècle
ou deux et en prendre trois tasses par jour en relisant l’Acte de l’Amérique du Nord britannique sous des latitudes et longitudes où l’air qui circule toujours d’ouest en est, amène les, courants d’air froid de l’Arctique et les courants d’air chaud des Tropiques, (p. 189)
Le point de rencontre des contraires est la litanie, une enumeration des lieux et des temps fort hétérogènes qui ne sont pas subordonnés à unie structuration par une logique de prédicats. Le calendrier même n’est qu’une litanie de fêtes (p. 83). Le sujet de l’énoncé vole à travers le continent et dans le temps par la litanie des noms propres. Elle exauce son vœu de retrouver mes terres en se remémorant les noms des saintes et des héroïnes de la Nouvelle-France. »
Barbara Godard, En mémoire de l’avenir: les stratégies de transformation dans la narration de Josette Marchessault
…
…
Juger le passé sans l’arrogance de savoir comment il s’est terminé
« L’analyse rigoureuse des grandes décisions historiques et politiques — les choix du Shah avant 1979, la politique occidentale envers l’Iran, les échecs du renseignement, les régimes de sanctions, les non-interventions — exige une méthodologie structurée dont la plupart des commentaires sont dépourvus. Le problème central n’est pas l’ignorance mais son contraire : la connaissance des résultats réécrit invisiblement la perception que nous avons des décisions qui les ont précédés. Les expériences fondatrices de Baruch Fischhoff ont démontré que la connaissance du résultat déplace les estimations de probabilité d’une moyenne de 9,2 %, et deux méta-analyses portant sur plus de 200 études ont confirmé la robustesse et la persistance de cet effet. Daniel Kahneman a qualifié le biais rétrospectif de composante de « l’illusion de compréhension » — la conviction que le monde est « plus ordonné, plus simple, plus prévisible et plus cohérent qu’il ne l’est réellement ». Cet essai assemble une grille de lecture méthodologique, puisant chez les grands historiens, philosophes politiques, spécialistes des sciences cognitives et théoriciens du renseignement, qui permet de juger le passé sans simplification rétrospective — tout en préservant la capacité d’identifier les erreurs, les échecs et les responsabilités véritables.
L’enjeu n’est pas seulement académique. Chaque enquête post-crise, chaque commission parlementaire, chaque analyse rétrospective du renseignement se heurte à la même difficulté structurelle : le résultat est connu, de sorte que le chemin qui y mène paraît évident, et le blâme se dirige vers quiconque n’a pas vu ce qui semble désormais inéluctable. Le résultat est que les sociétés démocratiques identifient chroniquement de manière erronée la nature de leurs échecs — attribuant à l’incompétence individuelle ce qui procède d’une architecture cognitive systémique — et adoptent par conséquent les mauvaises mesures correctives de façon chronique. Les cadres analytiques rassemblés ici proposent une approche différente : une approche qui traite le passé comme un espace de futurs véritablement ouverts, peuplé d’acteurs opérant sous une incertitude radicale avec les outils conceptuels de leur temps.
Comment la connaissance rétrospective reconfigure le jugement : le cas cognitif et historiographique
La mécanique psychologique de la distorsion rétrospective opère à chaque niveau d’analyse, de la mémoire individuelle à l’évaluation experte en passant par le récit public. Les expériences de Fischhoff en 1975 ont montré que les sujets informés du résultat d’un événement historique — un conflit entre Britanniques et Gurkhas — attribuaient des probabilités significativement plus élevées à ce résultat que les sujets qui n’en avaient pas été informés. Plus troublant encore, avertir les gens de l’existence du biais n’avait, selon les mots de Fischhoff, « aucun effet perceptible ». Le biais opère en deçà de la conscience, restructurant la mémoire elle-même : dans une étude de 1975 menée avec Ruth Beyth, les participants ayant prédit les résultats des visites de Nixon à Pékin et Moscou se souvenaient avoir attribué des probabilités plus élevées aux événements qui s’étaient effectivement produits qu’ils ne l’avaient fait en réalité.
Kahneman a intégré ces résultats dans une architecture plus large de l’erreur cognitive. Le Système 1 — le mode de pensée rapide, automatique, générateur de récits — construit des histoires causales cohérentes à partir d’événements passés, « attribuant des rôles plus importants au talent, à la stupidité et aux intentions qu’à la chance » et se concentrant « sur les quelques événements frappants qui se sont produits plutôt que sur les innombrables événements qui ne se sont pas produits ». Ce « biais narratif », tel que Nassim Taleb l’a nommé et que Kahneman a repris, n’est pas une erreur marginale mais un trait fondamental de la cognition humaine. Kahneman a proposé d’éliminer le verbe « savoir » dans les contextes rétrospectifs : « J’ai entendu trop de gens qui « savaient bien avant que cela ne se produise que la crise financière de 2008 était inévitable. » Cette phrase contient un mot hautement contestable… Ce mot est, bien entendu, savaient. »
Les historiens avaient identifié le même problème structurel bien avant que la psychologie cognitive ne le formalise. L’ouvrage de Herbert Butterfield, The Whig Interpretation of History (1931), diagnostiquait la tendance à organiser le passé comme un récit de progrès inévitable vers le présent — ce que Butterfield appelait « la ratification sinon la glorification du présent ». Le mécanisme est l’abréviation : l’histoire devient « d’autant plus whig qu’elle est davantage abrégée », car ne sélectionner que les événements ayant conduit aux conditions présentes élimine tout ce qui complique le récit, créant une fausse cohérence et une fausse inéluctabilité. Butterfield proposait une réorientation cruciale : « Le whig demandera : « À qui devons-nous être reconnaissants pour la liberté religieuse ? » Le véritable historien demandera : « Comment la liberté religieuse est-elle apparue ? » » La première question cherche des héros et des méchants ; la seconde étudie des processus qui produisent des résultats « qu’aucun homme n’a probablement jamais voulus ».
Lucien Febvre est allé plus loin. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il a déclaré l’anachronisme « le péché irrémissible » de l’historien. Son argument n’était pas seulement méthodologique mais ontologique : Rabelais ne pouvait pas avoir été athée au sens moderne du terme parce que l’outillage mental — l’équipement mental, l’appareil linguistique, intellectuel et affectif — du XVIe siècle ne comprenait pas les catégories conceptuelles nécessaires à l’incroyance systématique telle qu’une époque ultérieure la concevrait. Les frontières intellectuelles et émotionnelles d’une époque contraignent ce qui est même pensable en son sein. Marc Bloch, cofondateur de l’école des Annales avec Febvre, renforçait ce constat du côté de la méthode. Dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, rédigé pendant l’occupation allemande et laissé inachevé quand Bloch fut fusillé par la Gestapo en 1944, il soutenait que « la manie de juger » est « un ennemi satanique de la véritable histoire » et insistait sur l’analyse multicausale : les événements historiques naissent d’un « réseau complexe de facteurs interdépendants », et l’historien doit résister à « l’idole des origines » — le sophisme génétique consistant à traiter l’origine d’une chose comme son explication.
Ces biais ne se limitent pas au grand public. Les professionnels du renseignement les manifestent avec une sévérité particulière précisément parce que leur culture professionnelle exige la reddition de comptes rétrospective. Kahneman observait que les décideurs s’attendant à un examen a posteriori « sont poussés vers des solutions bureaucratiques et une réticence extrême à prendre des risques ». La conséquence pratique : l’excès de confiance est « nourri par la certitude illusoire de la rétrospection », et les institutions mêmes conçues pour prévenir les erreurs futures pourraient optimiser la protection bureaucratique plutôt que le courage analytique. »
…
…
Intimidation discrète, surveillance informelle et spirales de peur : anatomie de mécanismes sociaux réels
« Les mécanismes d’intimidation coordonnée, de surveillance informelle et de spirales de peur réciproque ne relèvent pas de la fiction paranoïaque : ils sont abondamment documentés par l’histoire du renseignement, la criminologie, la sociologie des organisations et la psychologie clinique. Leur plausibilité structurelle est démontrée par des décennies de preuves convergentes — archives de la Stasi, documents déclassifiés du FBI, témoignages judiciaires contre les mafias, études sur le harcèlement institutionnel. En revanche, la difficulté fondamentale réside dans le calibrage : distinguer ces dynamiques réelles de leur projection imaginaire exige une discipline cognitive rigoureuse. Cette analyse explore six axes interdépendants, en mobilisant des sources historiques, sociologiques, psychologiques et cliniques, pour cartographier la plausibilité de ces mécanismes tout en identifiant les outils permettant de s’en prémunir.
Quand l’intimidation silencieuse devient une arme de destruction biographique
L’histoire du XXe siècle offre trois laboratoires grandeur nature de l’intimidation coordonnée non directement violente : la Zersetzung de la Stasi, le programme COINTELPRO du FBI, et les techniques prophylactiques du KGB. Ces trois systèmes partagent un trait fondamental : le passage de la répression ouverte à la guerre psychologique couverte, destinée à détruire des individus sans laisser de traces visibles.
La Zersetzung (« décomposition »), formalisée par la directive 1/76 d’Erich Mielke en 1976, constitue sans doute le programme le plus méthodique d’intimidation discrète jamais documenté. Le département de psychologie opérative de la Stasi formait ses agents à des techniques individualisées : diffusion de rumeurs vraies et fausses, sabotage de carrière en coulisses (blocage d’embauches, empêchement de soutenance de thèse), manipulation de l’environnement domestique (réveils réglés à de mauvaises heures, chaussettes déplacées, réserves de café vidées), infiltration des cercles amicaux par des informateurs (Inoffizielle Mitarbeiter), signaux ostensibles de surveillance (bruits étranges sur les lignes téléphoniques, visites conspicues sur le lieu de travail). Le philosophe Wolfgang Templin, cofondateur de l’Initiative pour la paix et les droits humains, fut ainsi renvoyé de son poste, empêché de recevoir son doctorat, et refoulé vers des emplois subalternes — bibliothécaire, pompier, garde forestier — avant d’être contraint à l’exil en 1988. L’écrivain Jürgen Fuchs, qui qualifia la Zersetzung d’« attentat contre l’âme humaine », documenta ces techniques dans plusieurs ouvrages avant de mourir d’un cancer en 1999, comme deux autres dissidents emprisonnés avec lui, alimentant des soupçons d’irradiation délibérée. L’historien Mike Dennis estime à 4 500-5 000 le nombre de « cas opérationnels » ouverts chaque année entre 1985 et 1988, et le Conseil international de réhabilitation pour les victimes de torture évalue entre 300 000 et 500 000 le nombre total de victimes des abus de la Stasi.
Le COINTELPRO du FBI (1956-1971) employait des méthodes comparables dans un contexte démocratique : fabrication de fausses correspondances, diffusion de rumeurs par des informateurs infiltrés, harcèlement judiciaire, création de conflits internes au sein des organisations ciblées. Le cas de l’actrice Jean Seberg illustre la puissance destructrice de l’intimidation discrète : en 1970, le FBI planta dans la presse une fausse information selon laquelle sa grossesse serait le fruit d’une liaison avec un membre des Black Panthers. Le stress provoqua un accouchement prématuré et la mort de sa fille. Seberg, soumise à une surveillance continue, des effractions et des écoutes, connut un effondrement psychique et fut retrouvée morte dans sa voiture à Paris en 1979, à quarante ans, un mot d’adieu à côté d’elle. Le Comité Church du Sénat américain, après seize mois d’enquête, 110 000 documents examinés et 800 témoins entendus, conclut que le FBI avait mené « une opération de vigilantisme sophistiquée visant directement à empêcher l’exercice des droits du Premier Amendement ».
Du côté soviétique, la profilaktika du KGB — formellement adoptée après le XXIe Congrès du Parti en 1959 — combinait « entretiens éducatifs », condamnation publique organisée, et fabrication de kompromat. Sous la direction de Iouri Andropov, le système inclut l’abus systématique de la psychiatrie : le diagnostic fabriqué de « schizophrénie torpide » par le psychiatre Andreï Snejnevski permettait d’interner les dissidents dans des psikhouchkas. Le général Petro Grigorenko fut diagnostiqué de « développement délirant paranoïaque » pour ses « idées réformistes » ; Andreï Sakharov fut diagnostiqué in absentia de schizophrénie torpide par Snejnevski lui-même.
Dans le monde criminel, les mafias italiennes démontrent que l’intimidation n’a pas besoin d’être exercée en continu pour être efficace. Comme le souligne le criminologue Diego Gambetta, la mafia fonctionne comme un « cartel de firmes de protection privée » dont le pouvoir repose principalement sur la réputation de violence, non sur la violence elle-même. L’article 416 bis du Code pénal italien définit l’association mafieuse par « l’utilisation de la force d’intimidation du lien associatif et de l’état d’assujettissement et d’omertà qui en dérive ». Le proverbe sicilien résume cette logique : « Cu è surdu, orbu e taci, campa cent’anni ‘mpaci » — celui qui est sourd, aveugle et muet vivra cent ans en paix. Après les assassinats des juges Falcone (1992) et Borsellino (1992), les mafias ont privilégié des formes de contrôle plus subtiles : « un cercle de peur permanent qui les rend capables de se maintenir même sans commettre de nouveaux actes de violence ».
Les études psychologiques confirment les dégâts durables de ces dynamiques. Judith Herman, dans Trauma and Recovery (1992), a établi que l’exposition prolongée à une menace chronique produit un trouble de stress post-traumatique complexe (C-PTSD), distinct du PTSD classique, caractérisé par des difficultés de régulation émotionnelle, une perception altérée de soi, une perturbation des relations et une perte de sens. Une étude danoise (2020-2023, n=476) a identifié un schéma dose-réponse : plus l’intensité du harcèlement est élevée, plus les symptômes sont sévères. Des recherches australiennes (Mullen et al.) montrent que 83 % des victimes de harcèlement persistant développent des troubles anxieux et 37 % un PTSD diagnostiqué.
Comment les réseaux informels d’observation fabriquent des « doubles de données » communautaires
La surveillance informelle — celle des voisins, des collègues, des soignants, des commerçants — ne nécessite ni technologie sophistiquée ni chaîne de commandement explicite pour produire des effets structurants sur les trajectoires individuelles. La sociologie offre plusieurs cadres théoriques pour comprendre ces mécanismes.
Kevin Haggerty et Richard Ericson ont proposé en 2000 le concept d’« assemblage surveillant » (British Journal of Sociology, vol. 51, n° 4) pour décrire la convergence de systèmes de surveillance autrefois disjoints en un réseau intégré, rhizomatique, empruntant à Deleuze et Guattari l’image du rhizome — un système que l’on ne peut pas démanteler en coupant un seul nœud. Contrairement au panoptique foucaldien — centralisé, architectural, hiérarchique —, l’assemblage surveillant est distribué, implique des acteurs étatiques et non étatiques, et opère par abstraction des corps en flux d’informations qui sont ensuite réassemblés en « doubles de données » virtuels. Ces doubles, souvent traités comme plus fiables que la personne réelle, deviennent des « marqueurs d’accès aux ressources, aux services et au pouvoir ». Sarah Lageson a récemment introduit le concept de « double de données artificiellement inintelligent » pour souligner que ces représentations sont des « abstractions systématiquement déformées servant les intérêts du profit et du contrôle ».
Au niveau communautaire, ce cadre éclaire la fabrication de réputations informelles — véritables doubles de données assemblés à partir de multiples flux de commérages, d’observations, de rumeurs et de publications sur les réseaux sociaux, qui peuvent ne pas ressembler à la personne réelle mais conditionner ses possibilités sociales. Erving Goffman, dans Stigma (1963), a montré comment l’attribution d’un stigmate (casier judiciaire, maladie mentale, appartenance à un groupe disqualifié) crée une « identité sociale virtuelle » disqualifiée qui précède l’individu dans chaque interaction. Le stigmatisé doit alors engager un travail épuisant de gestion de l’information — calcul permanent des risques de divulgation.
La distinction cruciale est celle entre régulation sociale spontanée et coordination intentionnelle. La première — réputation, mémoire collective, méfiance diffuse, commérages — fonctionne sans centre de commandement. Robert Sampson a démontré que l’efficacité collective (combinaison de confiance mutuelle entre voisins et volonté d’intervenir pour le bien commun) est le prédicteur le plus puissant de la faible violence de quartier. Le concept japonais de kuuki wo yomu (« lire l’air ») illustre une forme raffinée de cette régulation intériorisée : chaque individu devient simultanément observateur et observé, maintenant la conformité par une hyper-sensibilité aux attentes du groupe — sans aucune tour de guet, dans un processus qui rappelle le panoptique foucaldien opérant par socialisation culturelle plutôt que par architecture institutionnelle. La coordination intentionnelle, en revanche, implique une décision collective, une chaîne de commandement et un objectif stratégique — comme dans les programmes de Zersetzung ou les dynamiques mafieuses.
Michel Crozier et Erhard Friedberg, dans L’Acteur et le Système (1977), fournissent un cadre analytique pour comprendre les micro-conflits de voisinage ou de milieu professionnel comme des systèmes d’action concrets. Chaque acteur contrôle des zones d’incertitude — ces marges de liberté dont il dispose et dont les autres dépendent — et déploie des stratégies rationnelles de son point de vue. Le pouvoir est « une relation, pas un attribut » : il circule dans l’échange et la négociation. L’étude fondatrice de Crozier sur les manufactures de tabac de la SEITA illustre comment des ouvriers de maintenance détenaient un pouvoir disproportionné parce qu’ils contrôlaient seuls la réparation des pannes — la zone d’incertitude cruciale. Rémi Bachelet, à l’École Centrale de Lille, a développé des outils pédagogiques d’analyse stratégique appliqués aux conflits de quartier (changement de sens de circulation, par exemple), avec des grilles d’acteurs, d’enjeux, de ressources et d’alliances directement mobilisables pour cartographier les forces en jeu dans tout conflit interpersonnel.
Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), a théorisé l’intériorisation de la surveillance : la conscience d’être potentiellement observé produit l’autodiscipline, sans nécessité d’observation continue. Dans ses cours au Collège de France sur la gouvernementalité (1977-1979), il a étendu cette analyse aux populations entières, décrivant l’art de « conduire les conduites » — structurer les champs d’action possibles. Ses travaux sur le pouvoir psychiatrique montrent comment la psychiatrie participe à la normalisation sociale en pathologisant la déviance, déplaçant l’attention de l’acte vers « les aspects d’une existence qui n’étaient pas eux-mêmes criminels ».
Quand la peur arme et que l’armement engendre la peur : le cas français
La France contemporaine illustre de manière saisissante la spirale circulaire où la peur pousse à s’armer et l’armement engendre plus de peur. Le pays compte environ 4,7 millions d’armes à feu légalement enregistrées, mais les estimations de la circulation totale — légale et illégale — atteignent 10 à 20 millions d’armes, ce qui signifie que les armes illégales pourraient égaler ou doubler le stock légal. Des kalachnikovs issues des guerres balkaniques des années 1990 se vendent sur le marché noir pour moins de 3 000 euros.
La montée des sports de combat — krav maga (environ 20 000 licenciés en France, avec 25 % de femmes contre 10 % il y a quinze ans), MMA (légalisé en compétition seulement en janvier 2020), boxe — traduit une demande croissante de capacité de défense personnelle. La Fédération européenne de krav maga note que ses adhérents sont « des gens ordinaires — employés de bureau, parents, étudiants — animés par le désir de se sentir plus en sécurité dans un monde de plus en plus imprévisible ».
Cette dynamique s’inscrit dans un contexte de fractures profondes. L’enquête Ipsos « Fractures françaises » de 2024 révèle que plus de 90 % des Français estiment que la société est violente, 89 % que la violence s’intensifie, et 87 % que la France est en déclin. 74 % ne font pas confiance au gouvernement, 67 % se méfient de la classe politique, 64 % considèrent que les médias manquent d’objectivité. Le Rassemblement National a atteint 41,45 % au second tour de la présidentielle de 2022 — un record historique — puis 37 % des voix au second tour des législatives de 2024, avec plus de 10 millions de suffrages et une percée chez les 18-25 ans (25 %, contre 12 % en 2022).
Les violences contre les élus atteignent des niveaux alarmants : 2 501 incidents en 2024, dont 250 agressions physiques. Environ 1 300 maires ont démissionné depuis juin 2020. Des cas emblématiques — incendie du domicile du maire de Saint-Brevin-les-Pins (mars 2023), voiture-bélier contre la maison du maire de L’Haÿ-les-Roses (été 2023), cocktail Molotov contre le domicile du maire de Saint-Étienne-de-Maurs (mai 2024) — illustrent cette escalade. Des syndicats de police ont déclaré être « en guerre contre des hordes sauvages » après la mort de Nahel en juin 2023, un langage condamné par les organisations de droits humains.
Les pratiques policières elles-mêmes alimentent le cercle vicieux. Le Défenseur des droits documente que les jeunes hommes de 18-25 ans sont contrôlés sept fois plus que la population générale. Human Rights Watch (2020) a recueilli des témoignages de mineurs de moins de douze ans forcés contre des murs et soumis à des palpations invasives. En juin 2025, la France a été condamnée pour la première fois par la Cour européenne des droits de l’homme pour contrôles d’identité discriminatoires. 59 % des personnes ayant subi des contrôles discriminatoires déclarent ressentir anxiété ou méfiance en présence des forces de sécurité. Le harcèlement moral institutionnel a été consacré juridiquement par l’affaire France Télécom : 35 suicides entre 2008 et 2009, condamnation définitive confirmée par la Cour de cassation le 21 janvier 2025, établissant qu’un employeur peut être pénalement responsable d’une politique dégradant les conditions de travail même sans relation directe avec les victimes individuelles.
Ce contexte génère ce que l’on pourrait appeler une « guerre sociale larvée » — expression non consacrée académiquement, mais dont la réalité est abondamment documentée sous d’autres termes : « fractures françaises », « spirale de radicalisation du discours public », « cercle vicieux de la défiance ». La Fondation Jean-Jaurès et le CEPREMAP décrivent un cycle auto-entretenu : défaillance institutionnelle → rejet des médias → perméabilité aux théories du complot → renforcement de la défiance institutionnelle.
La ré-enaction de Collingwood : penser la pensée d’autrui pour anticiper ses actes
Le philosophe R.G. Collingwood, dans The Idea of History (1946), a proposé que toute compréhension historique passe par la ré-enaction (re-enactment) : le fait de repenser les pensées d’un agent historique en se plaçant dans sa situation telle qu’il l’envisageait. Pour comprendre un édit impérial romain, l’historien doit envisager la situation à laquelle l’empereur faisait face, voir les alternatives possibles, comprendre les raisons du choix effectué, et traverser le processus de décision. La pensée ré-enactée n’est pas simplement similaire à l’originale — elle est, selon Collingwood, la même pensée reprise.
Appliquée aux interactions sociales, cette méthode offre un outil puissant de reconstruction des jugements, ressentiments, craintes et intentions hostiles que ses propres comportements passés ont pu susciter chez autrui. Se projeter dans la perspective d’un voisin, d’un soignant, d’un collègue — reconstruire leurs questions, leurs pressions, leurs options, leurs motivations — permet d’évaluer rationnellement si des intentions hostiles sont probables. C’est un exercice d’imagination historique contrainte par les preuves, et non une projection libre.
L’analyse stratégique de Crozier et Friedberg prolonge cette démarche en fournissant une grille opératoire : identifier les acteurs, leurs enjeux, leurs ressources, leurs zones d’incertitude, leurs alliances. Rémi Bachelet propose des outils concrets — grille stratégique, diagramme des parties prenantes — directement applicables à toute situation conflictuelle. La recherche contemporaine en sciences cognitives distingue la prise de perspective cognitive (théorie de l’esprit) de l’empathie affective : la première, qui mobilise les jonctions temporo-pariétales et le cortex préfrontal, est l’outil pertinent pour l’évaluation des menaces, comme le souligne Allison Abbe dans ses travaux pour l’Army War College sur l’empathie stratégique en matière de sécurité nationale. Tyson Retz (2017) a clarifié que la ré-enaction de Collingwood est fondamentalement cognitive, non émotionnelle — une distinction critique pour éviter que l’exercice ne dérive vers la projection anxieuse.
Le piège symétrique : quand ne pas voir la menace est aussi dangereux que l’imaginer
Le débat sur les risques de l’interprétation se focalise habituellement sur la sur-interprétation — paranoïa, systématisation excessive, idées de référence. Mais le danger symétrique de la sous-interprétation est au moins aussi grave et probablement plus fréquent. Le psychologue Enrico Quarantelli et la chercheuse Amanda Ripley ont documenté le biais de normalité : environ 80 % des personnes affichent ce biais lors d’une catastrophe, continuant à fonctionner normalement malgré les signaux d’alarme. Ce biais opère par régulation émotionnelle (minimiser la peur), erreurs de perception du risque (difficulté avec les événements peu probables mais à fort impact), dissonance cognitive (rejet des informations incompatibles avec le confort), et conformité sociale (si les autres sont calmes, la situation doit être normale).
Gavin de Becker, dans The Gift of Fear (1997), développe la thèse inverse de la paranoïa : l’intuition est « notre processus cognitif le plus complexe et en même temps le plus simple ». Nous rejetons souvent nos signaux de peur par pression sociale (ne pas vouloir paraître impoli), habitudes cognitives ou déni. De Becker distingue la vraie peur — signal présent, spécifique, lié à une menace réelle — de l’anxiété — inquiétude chronique, orientée vers le futur, généralisée. Il préconise de faire confiance absolument à la première tout en questionnant la seconde.
Judith Herman note que « le déni existe au niveau social aussi bien qu’individuel » et que « le spectateur est toujours tenté de prendre le parti du perpétrateur — tout ce que le perpétrateur demande, c’est que le spectateur ne fasse rien ». L’histoire offre des exemples tragiques de sous-interprétation : communautés qui ont normalisé l’escalade autoritaire, victimes de violence domestique qui ont rationalisé les abus, échecs de renseignement où les signaux d’alarme ont été ignorés.
La distinction entre méfiance légitime et paranoïa repose sur plusieurs critères opératoires :
- Base probatoire : les menaces réelles ont des indicateurs observables et vérifiables ; les menaces imaginaires reposent sur l’interprétation sans corroboration.
- Corroboration sociale : d’autres personnes peuvent-elles vérifier indépendamment le comportement menaçant ? L’isolement de la perception est un signal d’alerte — mais aussi, paradoxalement, un indicateur possible de gaslighting réussi.
- Proportionnalité : la menace perçue est-elle à l’échelle des preuves disponibles ?
- Flexibilité de la croyance : la personne peut-elle envisager des explications alternatives ? Karl Jaspers définit le délire vrai par la certitude, l’incorrigibilité et l’impossibilité du contenu. La capacité à considérer « peut-être que je me trompe » distingue la suspicion saine de la paranoïa pathologique.
- Mise à jour bayésienne : la croyance est-elle ajustée en fonction des nouvelles informations, ou maintenue malgré les preuves contraires ?
- Impact fonctionnel : la croyance conduit-elle à des comportements adaptatifs ou dysfonctionnels ?
Daniel Freeman (2016) note que l’idéation paranoïaque est « distribuée de manière continue dans la population générale » — environ 33 % des étudiants expérimentent régulièrement des pensées paranoïdes. La frontière entre suspicion normale et paranoïa pathologique est une question de degré, de rigidité et de détresse, non une ligne nette. L’intentionnalité perçue est le modérateur clé : quand quelqu’un attribue une malveillance intentionnelle à des événements ambigus, les idées de référence deviennent paranoïa ; quand il attribue une causalité aléatoire, elles restent bénignes.
Comment réduire l’occurrence de ces dynamiques : de l’individu à la collectivité
Les stratégies de prévention et de réduction opèrent à quatre niveaux interdépendants, et c’est leur articulation qui produit les effets les plus durables.
Au niveau individuel, la technique du grey rock — se rendre émotionnellement non réactif, ennuyeux et neutre face à un interlocuteur manipulateur — repose sur le principe comportemental d’extinction : les comportements non renforcés tendent à disparaître. La gestion de la réputation, au sens goffmanien de la « présentation de soi », offre un levier constructif : comprendre que la gestion des impressions est universelle et naturelle réduit le sentiment d’être uniquement ciblé. La tradition stoïcienne fournit un cadre philosophique puissant. Sénèque, dans la Lettre 11 à Lucilius, recommandait de choisir une personne vertueuse comme « témoin intérieur » — vivre comme si cette personne vous observait, transformant l’anxiété de la surveillance en responsabilité morale. Marc Aurèle enseignait que « les choses extérieures ne sont pas le problème — c’est votre évaluation d’elles, que vous pouvez effacer maintenant ». La pleine conscience bouddhiste (sati) transforme l’hypervigilance en conscience claire : observer ses propres réactions à l’observation sans être submergé par elles. Tara Brach, dans Radical Acceptance (2003), propose la technique RAIN — Reconnaître, Accepter, Investiguer, Nourrir — comme pratique quotidienne. Irvin Yalom, dans sa psychothérapie existentielle, enseigne que l’authenticité — se présenter honnêtement plutôt que de performer pour éviter le jugement — réduit l’anxiété existentielle plutôt que de l’augmenter.
Au niveau relationnel, la justice restaurative offre des espaces structurés de dialogue et de réparation. En France, la loi du 15 août 2014 a introduit les mesures de justice restaurative dans le Code de procédure pénale. L’IFJR (Institut Français pour la Justice Restaurative) et l’ARCA (Association de Recherche en Criminologie Appliquée) ont accompagné 272 personnes depuis 2017 à travers 48 programmes. Les rencontres détenus-victimes, initiées à la prison de Poissy en 2010, réunissent des groupes de quatre détenus et quatre victimes d’infractions similaires sur six séances hebdomadaires. Les méta-analyses internationales montrent une réduction de la récidive de 27 % par rapport aux mesures punitives traditionnelles. Le film Je verrai toujours vos visages de Jeanne Herry a contribué à faire connaître ces pratiques au grand public.
Au niveau communautaire, la médiation sociale de quartier constitue un maillage essentiel. France Médiation coordonne des programmes dans les villes françaises — 135 médiateurs municipaux à Paris, des correspondants de nuit dans plusieurs métropoles, le programme « Médiateur à l’école » depuis 2012. Les évaluations montrent une diminution du harcèlement scolaire, une amélioration des compétences psychosociales et une meilleure estime de soi. Depuis la réforme de mars 2019, la tentative de règlement amiable est obligatoire avant saisine du tribunal pour les conflits de voisinage et les litiges inférieurs à 5 000 euros. À l’international, le programme Cure Violence (fondé en 1999 à Chicago par l’épidémiologiste Gary Slutkin) traite la violence comme une maladie infectieuse — détecter, interrompre, changer les normes — par des « interrupteurs de violence » issus des communautés concernées. Les résultats sont significatifs : 17 % de réduction des fusillades à New York City, 63 % de baisse des victimisations par arme à feu dans le South Bronx, et un retour estimé de 18 dollars économisés pour 1 dollar investi.
Au niveau clinique, l’approche sensible au trauma (trauma-informed care) opère un changement de paradigme : non plus « qu’est-ce qui ne va pas chez vous ? » mais « qu’est-ce qui vous est arrivé ? ». Le Centre National de Ressources et de Résilience (CN2R), créé en 2019 sous la direction de Guillaume Vaiva et Thierry Baubet, coordonne dix centres régionaux ambulatoires spécialisés en psychotraumatologie. L’approche orientée vers le rétablissement (recovery) insiste sur l’autonomie du sujet, sa participation à la conception des soins, et la construction d’une vie significative même avec les limitations causées par la maladie. Le rôle du clinicien dans la distinction entre perception légitime de menace et idéation pathologique est délicat : l’hypervigilance peut être une réponse adaptative à une menace genuine, et la pathologiser revient à reproduire le gaslighting institutionnel décrit par Paige Sweet dans l’American Sociological Review (2019).
Conclusion : vers un calibrage juste entre vigilance et sérénité
Cette analyse révèle que les mécanismes d’intimidation coordonnée, de surveillance informelle et de spirales de peur sont structurellement plausibles et historiquement documentés — de la Stasi au COINTELPRO, des mafias au harcèlement institutionnel à la France Télécom, des pratiques policières discriminatoires aux dynamiques de quartier. Leur efficacité repose sur un principe commun : l’atmosphère de menace produit des effets sans nécessiter la violence continue. La réputation précède l’individu, le double de données — formel ou informel — conditionne ses possibilités, et l’intériorisation de la surveillance fabrique des sujets qui se disciplinent eux-mêmes.
Mais cette plausibilité structurelle ne valide pas toute interprétation particulière. Le fait que des mécanismes existent ne signifie pas qu’ils soient à l’œuvre dans chaque situation. La ré-enaction collingwoodienne et l’analyse stratégique de Crozier-Friedberg offrent des outils disciplinés pour évaluer, cas par cas, la probabilité d’intentions hostiles — sans basculer ni dans la naïveté du biais de normalité ni dans la systématisation paranoïaque. La capacité métacognitive — surveiller et évaluer ses propres processus de perception des menaces — apparaît comme la compétence clé pour naviguer ce dilemme.
L’enjeu ultime est de transformer la conscience de l’observation permanente en levier de transformation positive plutôt qu’en source d’angoisse. Sénèque proposait de vivre comme sous le regard d’un sage ; Goffman montrait que la gestion des impressions est universelle et peut devenir intentionnelle plutôt que subie ; la justice restaurative démontre que le dialogue structuré peut briser les cycles de peur et de ressentiment. La philosophie personnaliste d’Emmanuel Mounier rappelle que la personne ne peut être réduite à aucune abstraction — ni double de données, ni stigmate, ni réputation — et que sa dignité est un absolu face à toutes les forces qui voudraient la dissoudre dans un système. Cette irréductibilité de la personne est peut-être le dernier rempart contre la dissolution du sujet dans les assemblages surveillants qui le constituent malgré lui. »
…
« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
Claude Ai, Mi6-Canaris
…
Rien ne sert de courir, il faut partir à point.
Artiste, Conteur, Dramaturge, écrivain, Fabuliste, Moraliste, Poète (1621 – 1695)
…
« Surtout soyez en garde contre votre humeur : c’est un ennemi que vous porterez partout avec vous jusques à la mort ; il entrera dans vos conseils, et vous trahira, si vous l’écoutez. L’humeur fait perdre les occasions les plus importantes ; elle donne des inclinations et des aversions d’enfant , au préjudice des plus grands intérêts ; elle fait DÉCIDER LES PLUS GRANDES AFFAIRES PAR LES PLUS PETITES RAISONS ; elle obscurcit tous les talents, rabaisse le courage, rend un homme inégal, faible, vil et insupportable. Défiez-vous de cet ennemi. »
Fénelon, Les aventures de Télémaque
…
« Contrôle tes actes ou eux te contrôleront. »
William Shakespeare
…
« Tyler avait ce don… Il savait faire abstraction de tout ce qui n’était pas important. »
« Pas de peur. Pas de distractions. Laisse vraiment glisser ce qui n’a pas d’importance. »
Fight Club, Dialogues, Extraits
…
«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet. Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »
À la recherche du temps perdu, roman de Marcel Proust, Wikipédia
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
« Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
La chronologie révèle une surveillance prolongée sans action
« L’analyse croisée des rapports du Congrès, du FBI et des communications radio reconstitue une timeline précise qui contredit plusieurs récits médiatiques initiaux.
16h26 – Un agent SWAT du comté de Beaver envoie le premier texto d’alerte : Crooks est assis près du bâtiment AGR Wikipedia et « sait que vous êtes là-haut ». Cette observation, 1 heure 45 minutes avant les tirs, ne déclenche aucune action d’interception. post-gazette +2
17h10 – Un sniper local positionné dans le bâtiment AGR identifie formellement Crooks comme « personne d’intérêt ». ABC NewsABC7 À 17h14, il prend deux photos du suspect. senateWikipedia
17h32 – Moment crucial : Crooks est observé avec un télémètre (rangefinder) pointé vers la scène. Cette information est transmise par texto au groupe des snipers locaux à 17h38, CNN puis par radio au commandement local à 17h41. Ron Johnson À 17h45, deux photos sont envoyées à un contre-sniper du Secret Service, CBS News qui répond « Roger. Je notifierai les équipes côté AGR ». senate
17h53 – Le chef d’équipe des contre-snipers envoie un email (pas une communication radio) mentionnant un « gamin rôdant autour du bâtiment AGR avec un télémètre ». CBS News Trump est déjà arrivé sur le site depuis 17h30. Ron Johnson
18h03 – Trump monte sur scène. senateCongress.gov À ce moment, Crooks a été observé pendant 97 minutes sans être intercepté.
18h05 – Une vidéo de surveillance locale capture Crooks grimpant sur le toit du complexe AGR. senate Il restera sur ce toit pendant 6 à 7 minutes avant de tirer – et non 20 minutes comme initialement rapporté.
18h08-18h09 – Des spectateurs crient pour alerter la police. Un officier Butler Township est hissé par un collègue pour regarder sur le toit, où il voit Crooks pointer son fusil vers lui. Wikipedia L’officier retombe, ABC News se blessant la cheville. senateWikipedia
18h11:03 – Première confirmation radio que le suspect est armé : « He’s got a long gun! ». senateTime
18h11:33 – 28 secondes après cette confirmation, Crooks ouvre le feu. senate Il tire 8 coups. Wikipedia +2 Un officier local (Aaron Zaliponi) riposte après 4 secondes, frappant la crosse du fusil. senateFox News Le contre-sniper du Secret Service neutralise Crooks 26 secondes après le premier tir. WKOW +3«
…
« Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?
Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.
Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.
Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.
Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.
Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.
Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence
Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?
Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.
Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.
Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.
Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.
Le silence : un symbole au coeur de l’initiation
La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :
Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.
Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),
Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.
Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.
Le silence : un chemin vers l’autre
De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.
Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.
Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.
Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.
La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.
A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.
Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?
Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même
Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.
Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler
Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).
Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.
Parmi ces voiles, citons entre autres :
les influences extérieures,
l’éducation reçue,
l’héritage culturel,
les prédispositions génétiques,
la psychologie,
le vécu et l’histoire personnelle,
ou encore les conditions de vie…
Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.
C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.
Le silence de l’apprenti : vers la parole juste
Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.
Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.
D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.
La parole juste est une parole :
droite,
dépassionnée,
raisonnable,
tolérante,
sans préjugé,
fraternelle,
réconfortante,
qui permet de s’ouvrir à la transcendance.
La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »
…
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
Antoine de Lavoisier
…
« Avec le stress et la peur à dose forte sur une longue durée, plus l’enfermement dans un quotidien devenu misérable et honteux, les croyances chantent, le physique aussi… ça paraît évident, non…. Je crois que nous devrions organiser des meetings pour sensibiliser nos concitoyens… Ils doivent veiller sur leurs convictions d’hommes libres comme sur la prunelle de leurs yeux… c’est ça qui assure notre intégrité et nous tient debout… Sinon un matin, ils se réveilleront dans la peau de ces gens ou dans la carapace d’une blatte. »
Boualem Sansal, Le train d’Erlingen, ou la métamorphose de Dieu
…
« Au-delà de l’aspect purement politique, il faut se rappeler l’atmosphère intellectuelle et culturelle qui régnait pendant une bonne partie du vingtième siècle et que j’ai moi-même connu à Beyrouth. Je songe par exemple au débat que les étudiants, les étudiantes pouvaient avoir à l’université de Khartoum, dans les jardins de Mossoul, ou dans les jardins d’Alep, aux livres de Gramsci, que ces jeunes avaient l’habitude de lire, aux pièces de Bertolt Brecht , qu’ils jouaient ou applaudissaient, aux poèmes de Nasim « Eitman »ou de Paul Éluard, aux chants révolutionnaires pour lesquels leurs coeurs battaient, aux événements qui les faisaient réagir, la guerre du Vietnam, au meurtre de Lumumba, l’emprisonnement de Mandela, le vol spatial de Gagarine, ou la mort du Ché. Et plus que tout cela, je songe, avec une profonde nostalgie, aux sourires des étudiantes Afghanes, ou Yémenites qui irradient encore sur les photos des années 60. Puis, je compare avec l’univers exigu, sombre, chagrin, et rabougri, où se trouvent enfermés ceux et celles qui fréquentent aujourd’hui les mêmes lieux, les mêmes rues, les mêmes amphithéâtres. »
Entretien avec Amin Maalouf, Centre d’Action Laïque, Chaîne YouTube
Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, p. 95
…
« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
…
«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
…
» Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
…
« Et pour en revenir à l’anecdote avec laquelle j’ai ouvert ce texte et afin de pointer où se pose la question du réel je dirais que cet analysant ne manifestait aucune défaillance dans l’appréhension de la réalité de la grossesse de son analyste. S’il n’en a pas directement parlé, ce n’est pas nécessairement parce qu’il ne l’a pas vue ou qu’il l’a déniée, c’est peut-être aussi parce qu’il n’en avait rien à foutre et que, par contre, ce qui le troublait était tout autre chose. En fait, on peut également penser que c’était la reconfrontation avec la Chose (das Ding), et avec la Chose en tant qu’elle ne relève que de la catégorie du Réel. Et cette Chose à quoi il se heurtait dans le cours de son analyse, c’est qu’au-delà de la mère-analyste enceinte qu’il était tout à fait capable d’imaginariser ou de symboliser comme il le désirait, il y avait, se dessinant, émergeant, inimaginarisable, insymbolisable, la présence, Réelle cette fois, de cet inconnaissable radical de la femme qui, au-delà de la mère, jouit ou a joui. Effectivement, pour certains, dans l’analyse, la réalité (par exemple la grossesse) peut être à la fois le mur du fantasme qui sépare du Réel mais en indique la présence (par exemple, l’Autre jouissance), à ce qui n’a jamais été symbolisé et n’est, au mieux, que très partiellement symbolisable.
Il n’y a pas d’impact du Réel dans la cure, mais il ne saurait y avoir de cure analytique sans qu’à un moment donné celle-ci ne se heurte au Réel. Encore faut-il, pour que cela puisse advenir, que l’analyste ne confonde pas la réalité et le Réel, le monde des choses dont on parle à celui de la Chose à laquelle on se heurte en silence ou, ce qui revient au même, en criant, bref qu’il ne confonde pas la psychologie et la psychanalyse. Répétons-le, la réalité n’est pas quelque chose dont on aurait connaissance en dehors du langage et/ou avant lui, elle est ce à quoi le langage réfère, sans doute, mais qui n’existe que d’être nommable et d’avoir toujours déjà été nommé ou dont la place dans le langage est déjà prête. La réalité pourrait s’illustrer de ce petit apologue. Un père donne une chiquenaude à son très jeune fils pour une peccadille. Interloqué, celui-ci demande: «c’est une caresse ou une gifle?». «Une gifle» répond le père et l’enfant éclate en sanglots n’ayant qu’alors (re)connu la réalité de la punition paternelle. Tout autre est le Réel. Il échappe à la nomination. Il n’est pas dans l’attente d’être nommé comme les cases vides du tableau de la classification des corps simples de Mendeleeff.
Il n’est connaissable que lorsque le sujet s’y heurte ou que quelque chose qu’il y a rejeté (forclos) lui fait retour dans le registre de l’hallucination (comme l’hallucination du doigt coupé dans l’Homme aux Loups). C’est au Réel que se heurte Mademoiselle Soma dans les pages qui suivent, mais le Réel n’est pas le monde de la mort, il est celui de la jouissance Autre, non phallique, féminine. Il est ce par quoi le sujet en position féminine (qui n’est pas nécessairement une femme biologique) tient du Réel.»
François Peraldi, Le réel, la mort, Volume 15, numéro 2, novembre 1990, Le réel et la mort dans la situation thérapeutique
…
« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»
Maxime Parodi
…
« Ce soir dans tout est possible !…»
….
« Cette émission existe !…»
….
«La !… Ferme !…»
….
« Mais pourquoi tu parles si fort !?… »
…
« Je sais pas !… »
….
« Tu me fais peur qu’est-ce qu’y se passe qu’est-ce qui t’arrive…»
…
« Il faut comprendre… Il faut comprendre…»
…
«Dit Camus, dans L’étranger. »
…
« Quoi qu’est-ce que tu dis !… Je comprends rien…. »
….
« Je vois ça. »
….
« Et ça parle de quoi ce livre ?… »
….
« De guillotine. »
….
« Ça a pas l’air marrant. »
…
« Une des définitions du nom de Dieu… »
….
«Me parle pas de lui…»
….
« C’est celui qui parle de règles. »
…
« Sûrement pas de toi !…»
….
« Attends !… Je m’étouffe…. »
…
« Je sais. »
…
« On dirait pas. »
…
« La ferme. »
…
« Non mais tu plaisantes !… »
…
« On dirait pas. »
…
« T’as vu ma tête ?… »
….
« J’ai vu ta gueule !….»
….
« Tu devrais voir la mienne !… »
…
«Mais c’est qui ces gens ?!…»
…
« Des fous. »
…
« Et c’est dangereux les fous. »
…
« Oui, et non. Ça dépend du jour, du lieu, de l’heure… »
…
« Pas rassurant ton truc. »
…
« Maman pourquoi tu dis rien. »
….
« Le lieu, le jour, l’heure.»
….
« C’est un mantra ?»
…
«Une épitaphe. »
…
« Mais c’est qui ce taré !?…»
…
« Moi il me rend folle»
…
« T’es pas la seule !…»
…
« On fait quoi ?!.. »
…
« On se retire. »
…
« Hé dit vous êtes où ?! »
…
« Elle est pas drôle ct’histoire. »
…
« « Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quelqu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à tre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
…
« Saint-Simon était doué d’un double génie qu’on unit rarement à ce degré. Il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d’intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cours, à travers les physionomies et les visages, et d’y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moment insatiable et presque cruelle: l’anatomiste avide n’est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante et à y fouiller en tout sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait une autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre: ce qu’il avait comme arraché avec celle curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur, et presque la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l’observation pénétrante et sagace; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l’environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec tendresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu’à ce qu’il les trouve exactement ressemblants. Mais il n’en est pas ainsi de Saint-Simon qui , après ces journées de Versailles ou de Marly, que j’appellerai des débauches d’observations ( tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses), rentre chez lui tout échauffé et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire, et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier dans leur plénitude et leur confusion naturelles, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu’il a traversés, les mille originaux qu’il a saisis au passage, qu’il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d’immortelles victimes. »
CAUSERIES DU LUNDI PAR Charles-Augustin. SAINTE-BEUVE, de l’Académie française. Tomes 1er et 2ème. Paris, 1851
…
« Ainsi il y a là une loi. Toutes les fois que je rougis, que ce soit confusion, timidité, pudeur ou modestie, mon état moral est identique : j’ai le sentiment qu’on voit en moi ce que je veux cacher. Voilà le fait spécial qui est toujours lié à la rougeur, qui fait couple avec elle : la crainte qu’un plaisir, une souffrance, un trouble, une pensée intime ne se dévoilent ; la crainte de ne pas échapper aux regards qui nous observent ou même à l’esprit qui nous sonde ; la crainte d’être deviné, démasqué ; le sentiment qu’on lit au fond de nous à livre ouvert ; le sentiment qu’on pénètre en nous malgré nous ; le sentiment d’une sorte de viol moral. — Le vrai symbole de la rougeur, c’est la vierge dont on écarte les voiles, l’homme dont on arrache le masque, l’anonyme à qui l’on crie son nom. Imaginons un moyen de démasquer réellement l’âme : supposons qu’on puisse, en faisant jouer un ressort, exposer aux regards tous nos sentimens secrets, nos convoitises inavouées, nos rancunes sourdes, nos remords obscurs, nos ambitions furtives ; alors nous rougirions plus qu’aucune vierge n’a jamais rougi, nous ne serions plus que rougeur. »
Camille Mélinand
…
« » Il faudrait savoir, essayer de comprendre les raisons qui font que tu ne la vois elle ta psychiatre que tous les deux mois, pourquoi vous vous parlez, échangez si peu; savoir avec précision quels sont les motifs, les raisons de ton suivi.
Certainement que s’il n’y a rien ou peu à dire, que la situation est en stand by; bah lui, elle, ton psychiatre, il va se taire et laisser passer le temps, les rdv, te laisser cogiter, avancer, et à ton rythme, te laisser parler, si tu parles, en as l’envie, le désir, et chercher à voir à savoir ce que tu as, peux avoir comme problème, par l’écoute, en identifiant ce qui peux te causer à toi du tord, chez toi, dans ta vie, en observant ta, tes manières d’agir, ce que tu lui rapportes, ta façon de converser, ta posture aussi, et chercher à te le dire, te le communiquer ensuite, certainement discrètement, avec mesure, en évitant autant que possible, de te juger toi, de te faire sentir mal, trop mal, ou de t’irriter, en te faisant ainsi sortir de tes gonds… Probablement va-t-elle te laisser parler, t’exprimer, te justifier…, mais si toi tu ne dits rien, est mutique, ne comprends rien, est ou reste dans le déni, ou l’inconscience, ou que tu es hostile, agressif envers eux, la psychiatrie, le personnel médical, les infirmiers… bah les gens, eux vont l’avoir identifié, et prendre des gants, ou ne rien te dire, ou de façon complètement aseptisé, et te penser toi retord, voire mauvais, ou idiot carrément… et se tairont du coup, ou n’auront plus, avec le temps, plus aucune sympathie pour toi. Ils te verront, oui, mais seront eux-mêmes tellement convaincus, soit de ta bêtise, soit de ta méchanceté, ou de ton aveuglement, qu’ils en deviendront indifférents, indifférents à force et avec le temps, avec toi, et hostiles, et ils seront du coup peu enclins à avoir, à pouvoir avoir de la compassion, du respect, de l’estime pour toi, pour qui tu es et ce que tu fais, et éventuellement leur fais, leur as fait subir.
Est-ce que tu les écoutes, les écoutes donc avec attention, intelligence les gens, quand tu les vois, quand tubes avec eux, penses-tu, as-tu à l’oeil, en tête, bien en tête, ces choses, quand tu es là-bas en entretien avec eux, est-ce que l’échange est équilibré, ou bien es-tu fermé avec ton praticien, l’échange se passe-t-il normalement, te montres-tu cordial et poli avec eux, tes interlocuteurs, l’échange se passe-t-il dans la bonne humeur, le respect, ou bien vos contacts sont-ils plutôt froids et glaciaux? Te montres-tu toi, poli, respectueux, correct avec eux, heureux à l’idée de les voir, de les revoir, de pouvoir profiter de leur présence, de leur aide, ou bien n’y vas-tu pas donc à reculons, pensant toi n’avoir rien à faire là-bas, aucunes raisons, aucuns motifs sérieux de présence ici, considérant ces rdv, ces entretiens comme injustes, injustifiés et inutiles ? Quelles sont tes pensées, tes avis à toi sur leurs manières de faire, d’agir à eux, de procéder ? As-tu eu, jamais eu, jamais donc été en présence, en relation avec d’autres praticiens, que te rappelles-tu donc d’eux, de ces entretiens, de la qualité de vos relations, des conseils, des avis qu’ils purent te prodiguer, te donnèrent ? Avec le recul, comment les jugerais-tu donc que leurs conseils, leurs analyses, leurs paroles, et donc… et donc aussi ton évolution, depuis le moment où tes soins, ton suivi commença ? Comment jugent-ils, t’ont-ils jugé toi? As-tu une idée, une idée claire, lucide et juste de ce qu’ils purent se dire et penser de toi ? Des discussions, des conversations, des sentiments qui les habitèrent, purent habiter ton entourage médical, les infirmiers, les personnes que tu vus, que tu connus, furent en ta présence ? T’es-tu demandé pourquoi se sont-elles montrées parfois si avares en paroles, si réservées, secrètes, hermétiques presque pourrait-on dire, précautionneuses, alertes et vigilantes elles à avoir la maîtrise d’elle-même et de leurs mots, devant toi, face à toi, pour ne pas te brusquer, te laissant ainsi cheminer ? Réussis-tu à t’imaginer les mots, les discussions qu’ils purent se dire ensemble, ces personnes ? As-tu eu vent, lu, t’es renseigné sur les divers critères d’analyse que peuvent avoir les psychiatres, les infirmiers ? Des points, des choses qu’ils contrôlent et observent, peuvent avoir observé, chez toi, chez leurs patients ? Des divers éléments par lesquels ils purent te juger et estimer tes progrès, voir tes défaillances, tes défauts, ton courage, parfois, tes souffrances, bien sûr, ta violence aussi, hélas… Te souviens-tu comment, par quels moyens ils cherchèrent à te protéger, à t’aider, toutes ces personnes, tous ces soignants qui nous accompagnent, t’ont accompagné, nous suivirent sur nos chemins de guérison ? Les autres personnes aussi ? Ta famille, tes autres entourages aussi, tes voisins, les personnes que tu rencontras, avec qui avec lesquelles tu parlas et échangas ? Que dirent-elles, qu’ont-elles bien pu se direà voir, te voir, t’avoir vu par le passé, comment tu étais… Qu’est-ce qu’elles ont, ont bien pu cultiver comme sentiments, comme pensées à ton égard, quels sentiments les habitérent, quels souvenirs ont-ils bien dû garder de toi, quelles images, quelles représentations ? Qui, qui étais-tu donc et alors pour elles, à leurs yeux ? Et donc quels sentiments, quelles pensées penses-tu donc qui les habita, put donc habiter tous ces gens toutes ces personnes à te voir à t’avoir vu ? Quelle place accordes-tu donc, as-tu donc accordé concrètement et réellement au respect des autres d’autrui, dans tes échanges avec les autres ? Quel fut donc ton comportement en général ? Dans ton passé ? Veuillas-tu donc et bien sûr sur toi, sur ta personne, sa réputation, ses intérêts, ses actes ? Depuis combien de temps en as-tu donc saisi l’importance, l’enjeu ? Fis-tu toi des progrès dans la connaissance de toi-même, des autres ? Des situations qui nécessairement se jouèrent ? Ta famille qui t’entoure… que pense-t-elle, qu’a-t-elle donc bien pu penser sur toi ? Sur ton évolution, sur la tournure que prit, qu’a prise ta vie ? Sais-tu, arrives-tu donc à nommer tes défauts ? Ce qu’ils te coûtérent ? Quel est, quel fut donc ton rapport au bien, au respect, à la bienséance ? As-tu des amis ? Comment dirais-tu que tu les traitas, te comportas avec eux ? Avec elles, toutes les personnes qui purent t’entourer, t’entourérent et furent les témoins de ta vie… et forcées, forcées même pourrait-on dire, de vivre de cohabiter avec toi et d’éventuellement… éventuellement donc te supporter toi, tes humeurs, tes bizarreries, ton possible manque de respect, d’éducation ? Te montras-tu aimant, respectueux, tolérant avec elles avce ces personnes ? Généreux, solidaires, présents ? Les as-tu chéri et protégé, assisté quand tu le pus ? Oun, au contraire… les as-tu déçues ? Quelle est, quelle fut donc, put donc être ton degré de proximité avec elles avec ces personnes ? Quelles conversations, quels avis purent-ils se faire et formuler sur toi, sur ton comportement, tes mœurs… et avoir en définif sur toi ? Ne sais-tu donc pas que l’on est toujours précèdé de notre réputation, du bruit qui court à notre sujet, des stéréotypes aussi que les gens se font ou se sont faites sur telle ou telle groupe, telle ou telle type de personnes… Fus-tu, as-tu donc été apprécié ? As-tu des motifs, des raisons sérieuses de penser la chose possible, vraisemblable ? Es-tu… as-tu donc été cherché, recherché, facile, utile aux autres, à tes proches, tes voisins, la société ? Te comportas-tu donc de façon toujours respectueuse ? Te montras-tu intelligent et amène avec eux, avec elles, les personnes qui t’entourérent, en général ? Ne leur causas-tu pas, donc pas jamais d’ennuis, de problèmes, d’angoisses ? Ne leur inspiras-tu donc pas jamais de la honte, du mépris, de la colère, de l’aversion, par les éventuelles largesses, excès et excentricités de ta personne ? Es-tu donc maintenant seul, isolé, en proie à de la solitude, des souffrances, des regrets par rapport à ta vie, tes actions, tes comportements, tes actesde jadis et souffrant, souffrant donc aussi forcément à cause de tes erreurs, de ta situation, de ta culpabilité, de tes peurs ? Quelle place accordes-tu donc, as-tu donc accordé au bien, à l’étude, à la lecture, au sérieux, à l’éducation, la bienséance… à ne pas troubler les autres, l’ordre public, dans ta vie ? As-tu donc anticipé et su prévenir ainsi, anticiper, contenir donc l’impact, les retombées négatives, de tes possibles défauts, de ton passé, de ton possible manque d’éducation, de ton déficit, tes lacunes de compréhension, de sérieux, des limites qui furent les tiennes, de l’éducation que tu connus, du respect, de la prudence que tu témoignas… avec en perspective toutes les résonances négatives, les implications malheureuses et néfastes que tout cela put avoir pour toi sur la qualité, la proximité des relations que tu peux nécessairement maintenant entretenir avec les autres ? Qelles sont tes idées, tes avis à toi sur la psychiatre ? Tes opinions à toi, sur les gens, sur la société des personnes qui y exercent ? Concernant les gens, la société en général ? Comment la juges-tu, réussis-tu donc à juger de ses interventions ? Pourquoi parlent-ils donc tant, insistent-ils autant sur l’éducation, l’intérêt de la psycho-éducation… les incivilités dont se plaignent les gens ? Penses-tu donc sincèrement toi mériter l’estime, le respect des autres personnes ? Ou bien, et à ton avis, les gens, les personnes n’agissent-ils pas respectueusement et professionnellement avec toi juste pour ne pas que les choses, votre relation ne s’enveniment… et que toi tu ne t’énerves, tu ne t’irrites comme cela t’es arrivé à de si nombreuses reprises…. Ne te semblent-ils pas tous maintenant désengagés, fatigués par toi désormais, et à cause de tes attitudes, de leurs charges de travail, de la difficulté qu’ils ont logiquement à faire te faire toi avancer ? Ne les as-tu donc pas toi jamais déçus jamais offensés, jamais blessés ? Pourquoi et à ton avis ont-ils donc été si prudents, tellement craintifs, effrayés, sur leurs gardes avec toi, des gens comme toi ? Pourquoi les gens témoignent-ils donc de tant, de tellement de prudence et d’attention, là à ne pas se montrer blessant et insultant avec les gens, leurs patients, les gens dans la rue ? Pourquoi sont-ils, le sont-ils donc et en effet que si prudents, vigilants, attentifs eux à ne pas, surtout pas vous vous offenser, vous mettre en colère, vous accabler de jugements ? N’as-tu donc pas toi-même remarqué combien nous autres humains pouvons nous montrer si facilement susceptibles et en colère, sensibles, parfois et indûment’.. et du coup injustes, tellement bêtes et ignorants, excessifs en tout cas ? N’as-tu pas, donc pas jamais dit jamais fait de conneries, été limité, violent, bavard, à côté de la plaque, tellement, parfaitement limité, entravé par tes compréhensions, ton incompréhension des autres, ton manque de respect, vis à vis de la distance, de la différence, de l’indifférence, du mépris, de la colère, des ressentiments aussi, tous les sentiments qui peuvent, qui purent les habiter, les avoir habiter, traverser donc les gens, et au contact de quelqu’un, et suivant son comportement, ses actes, ses discours ? Dans ta mémoire, ne vois-tu pas, ne trouves-tu donc pas la trace, le souvenir des éventuels imperts, des éventuelles bourdes que tu pus commetre, d’une certaine naiveté, d’une grande candeur, légèreté, suffisance…. Ne peux-tu donc pas sentir combien tu pèses, as pu pèser sur leurs nerfs… les nerfs de ton entourage, de tes voisins, de ta famille, si tu t’es permis toi, à tord et sans raison de les insulter, de ne pas les respecter ? N’ont-ils pas pris eux au contraire les plus grands soins avec toi, notamment tes parents etdepuis ton jeune âge, et ont été présents à t’aider le plus souvent, là pour toi à subvenir à tes besoins, à t’assurer un toit, de l’argent, de quoi vivre, subsister, voyager, te divertir, te cultiver, apprendre… !N’ont-ils pas pris eux soin, grand soin de ta personne, de ta santé, de tes fréquentations, de tes jugements, ton éducation… La plupart du temps, afin de t’éviter des écueils et des regrets, des problèmes, là avec la drogue, là avec tes camarades, ici encore avec la justice ?… Ne se sont-ils pas montrés eux taiseux, délicats, sachant t’accepter, te tolérer toi, tes limites, tes faiblesses, ton chahut, tes cris, les ennuis, les problèmes que tu leur apportas, leurs regards indignés, leur fureur, leur haine, à eux, par rapport à ce que toi tu fis, pus faire… Parfois, d’autres parents, d’autres personnes, surprises elles-aussi par toi, par tes folies, par ta licence, tes inconduites, jusqu’à ta violence, tes prises de risques, les conséquences que purent avoir les défaillances de ta personne, de son éducation, notamment en matière de respect, de bienséance… mais aussi d’intelligence, de sagesse !… Ne furent-ils donc pas indulgents, leur clémence n’a-t-elle pas, oui pas atteint des sommets, devant, face aux énormités, aux catastrophes que ta présence, tes nuisances, tes inconduites, provoquérent ? Ne se sont-ils pas retenus… plus d’une fois, d’en venir aux mains, à des méthodes, des actions violentes ? N’eurent-ils donc pas une grande rage, une immense colère, une grande indignation, un vrai désespoir, à voir, te voir toi insulter tes parents, tes ancêtres lorsque tu te permis ces violences ? Ne te sens-tu donc pas redevable vis-à-vis de leur clémence, des efforts que cela leur coûtérent de devoir te supporter toi, accepter ta présence, tes discours, tes menaces même parfois… Te rends-tu compte de la gravité, de la portée de tes gestes, de tes paroles ? Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi…
À ton avis, t’étais-tu donc bien interrogé, suffisamment bien, et suffisamment tôt aussi…, sur les conséquences, les futures résonances qu’allaient avoir les negligences et les forfaits que tu croyais pouvoir te permettre, quelle, quelle a été donc ta vie, es-tu en mesure de dire, d’affirmer si oui ou non ta psychiatre t’estime, peut avoir foi en toi, les gens ? Quelles sont donc, quelles ont donc été leurs pensées, à voir, te voir toi… À ton avis, ces choses, ce passé est-il, l’est-il donc vraiment qu’oublié… le soucis, l’angoisse que cause qu’a causée ta personne, son action… Ne les penses-tu donc pas eux vigilants et sur leurs gardes, craintifs, après ça après tout ça, encore plus dans ce contexte… Que crois-tu donc qu’ils pensent, ont pensé, pensent toujours de toi, des gens comme toi ? C’est ça.. ça donc que tu veux, que tu désires que l’on garde comme souvenir, comme trace de toi, de ton passage ici-bas… Quelle histoire, quel passif relationnel vous relie, entretiens-tu donc, as-tu donc plus ou moins consciemment entretenu avec eux, avec les gens, tes divers entourages, depuis le temps, avec tout ces gens, toutes ces personnes qui furent forcés de vivre avec toi ? Penses-tu donc l’être, l’avoir été donc que quelqu’un de confiance et sur qui on avait, on eut que peu à dire, à se plaindre !?.. Penses-tu donc que la chose, que ces choses purent leur échapper… qu’ils ne les avaient pas et eux déjà bien en tête, à l’esprit quand ils te voyaient… As-tu donc jamais témoigné de l’éducation, du respect, pour autrui, pour les autres, et en cela, fait montre, fait preuve de courtoisie, de respect, d’intelligence et de connaissance des autres, et sut ainsi te les mettre dans la poche, ou du moins, pas contre toi…. Comment estimes-tu, quelle valeur a donc… ou eut donc pour toi que les autres, que la vie humaine, que ta réputation, ton honneur, ton intégrité, le bien, le mal moral, (vois combien il nous rapporte, nous a rapporté….)… La morale, ces choses t’ont-elles donc été bien enseigné, par tes parents, la société ? Surent-ils donc faire de toi quelqu’un de sociable, de sensé ? As-tu donc et depuis longtemps, évidemment saisi leurs messages, leurs conseils et avertissements… ou bien te montras-tu toi si sourd et dur d’oreille que désormais aucun, plus personne ne veut te voir, même plus donc ne rien avoir à faire avec toi… et que du coup, ils ont pris leur distance, avec toi, les gens comme toi, et ne sont plus aujourd’hui dans le désir que de te voir, te parler ? Quelles relations entretiens-tu donc encore, as-tu donc dont même jamais entretenu avec eux, avec elles, tes proches, tes voisins, les gens, les personnes que tu connus ? Depuis combien de temps les gens, tes voisins, tes concitoyens te connaissent-il, t’ont-ils vu ici ? N’y a-t-il pas une chose, des choses qui t’ont
échappé? »
…
« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
…
« Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »
La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? » »
Littérature contemporaine, Radio France
…
« « Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
…
…
…
« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
…
« LA CRAINTE EST NECESSAIRE QUAND L’AMOUR MANQUE; MAIS IL LA FAUT TOUJOURS EMPLOYER A REGRET, COMME LES REMEDES LES PLUS VIOLENTS ET LES PLUS DANGEREUX. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME. « «
Fénelon, Les aventures de Télémaque
…
«L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Où nous arrêterons-nous sur cette pente ? »
Alain Pitoye
…
…
« On fait parfois comme si les gens ne pouvaient pas s’exprimer. Mais, en fait, ils n’arrêtent pas de s’exprimer.
Les couples maudits sont ceux où la femme ne peut pas être distraite ou fatiguée sans que l’homme dise « Qu’est-ce que tu as ? exprime-toi… », et l’homme sans que la femme…, etc. La radio, la télévision ont fait déborder le couple, l’ont essaimé partout, et nous sommes transpercés de paroles inutiles, de quantités démentes de paroles et d’images. La bêtise n’est jamais muette ni aveugle. Si bien que le problème n’est plus de faire que les gens s’expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire. »
…
« Les forces de répression n’empêchent pas les gens de s’exprimer, elles les forcent au contraire à s’exprimer. Douceur de n’avoir rien à dire, droit ne n’avoir rien à dire, puisque c’est la condition pour que se forme quelque chose de rare ou de raréfié qui mériterait un peu d’être dit. Ce dont on crève actuellement, ce n’est pas du brouillage, c’est des propositions qui n’ont aucun intérêt. Or ce qu’on appelle le sens d’une proposition, c’est l’intérêt qu’elle présente. Il n’y a pas d’autre définition du sens, et ça ne fait qu’un avec la nouveauté d’une proposition. On peut écouter des gens pendant des heures : aucun intérêt… C’est pour ça que c’est tellement difficile de discuter, c’est pour ça qu’il n’y a pas lieu de discuter, jamais. On ne va pas dire à quelqu’un : « Ça n’a aucun intérêt, ce que tu dis ! » On peut lui dire : « C’est faux. » Mais ce n’est jamais faux, ce que dit quelqu’un, c’est pas que ce soit faux, c’est que c’est bête ou que ça n’a aucune importance. C’est que ça a été mille fois dit. Les notions d’importance, de nécessité, d’intérêt sont mille fois plus déterminantes que la notion de vérité. Pas du tout parce qu’elles la remplacent, mais parce qu’elles mesurent la vérité de ce que je dis. Même en mathématiques : Poincaré disait que beaucoup de théories mathématiques n’ont aucune importance, aucun intérêt. Il ne disait pas qu’elles étaient fausses, c’était pire. »
Gille Deleuze, Les intercesseurs. Paru dans L’Autre Journal, n° 8, octobre 1985, entretien avec Antoine Dulaure et Claire Parnet
…
22 minutes, 33 secondes
…
« Il a été mis hors-la-loi »
…
« On croit dans le monde que vous aimez le bien sincèrement. Beaucoup de gens ont cru longtemps que la vaine gloire vous faisait prendre ce parti : mais il me semble que tout le public est désabusé, et qu’on rend justice à la pureté de vos motifs. On dit pourtant encore, et, selon toute apparence, avec vérité, que vous êtes sèche et sévère; qu’il n’est pas permis d’avoir des défauts avec vous; qu’étant dure à vous-même, vous l’êtes aussi aux autres; que quand vous commencez à trouver quelque faiblesse dans les gens que vous avez espéré de trouver parfaits, vous vous en dégoûtez trop vite, et que vous poussez trop loin le dégoût. S’il est vrai que vous soyez telle qu’on vous dépeint, ce défaut ne vous sera ôté que par une longue et profonde étude de vous-même. Plus vous mourrez à vous-même par l’abandon total à l’esprit de Dieu, plus votre coeur s’élargira pour supporter les défauts d’autrui et pour y compatir sans bornes. Vous ne verrez par-tout que misère; vos yeux seront plus perçants et en découvriront encore plus que vous n’en voyez aujourd’hui : mais rien ne pourra ni vous scandaliser, ni vous surprendre, ni vous resserrer; vous verrez la corruption dans l’homme comme l’eau dans la mer. LE MONDE EST RELÂCHÉ, ET NÉANMOINS D’UNE SÉVÉRITÉ IMPITOYABLE. Vous ne ressemblerez point au monde : vous serez fidèle et exacte, mais compatissante et douce comme Jésus-Christ l’a été pour les pécheurs, pendant qu’ils confondaient les pharisiens, dont les vertus extérieures étaient si éclatantes. »
Oeuvres complètes de François de Salignac de La Mothe Fénélon
…
« Qu’il eût été bon »
…
« « Je reste éveillé la nuit à penser à tout ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été pour arrêter le 11 septembre »
Georges Tenet, Citation, Directeur de la Cia de 1997 à 2004
…
« Si M. de Lamartine veut garder dans le domaine de l’histoire la place qu’il a conquise dans le domaine de la poésie, il faut qu’il dise adieu aux flatteurs, et qu’il se fasse des amis prompts à le censurer. Au début, l’épreuve sera rude, mais il sera bientôt dédommagé de sa résignation. Dans l’étude des faits, son esprit se rajeunira. Marchant sur un terrain solide et bien connu, il trouvera sans peine l’émotion sans recourir à l’effet théâtral. Souscrira-t-il aux conditions du marché? Abandonnera-t-il l’improvisation pour produire à loisir une œuvre simple et savante? Que les flatteurs qui l’ont endormi jusqu’ici dans une confiance trompeuse consentent à se taire, et la moitié du chemin sera faite. Quand il ne sera plus étourdi d’éloges, livré à luimême, il ne s’abusera pas longtemps sur la valeur de ses amplifications. Alors il entendra la voix de ses vrais amis, de ceux qui voient dans son nom une des gloires de la France. Alors il ouvrira les yeux et s’étonnera de sa présomption. Quand les hommes les plus éminens de notre temps, MM. Augustin Thierry, Thiers et Guizot, se préparent à écrire l’histoire par de longues et patientes études, c’est une singulière prétention que d’aborder l’histoire sans l’avoir étudiée. Le temps respecte peu ce qu’on a fait sans lui, c’est un vieux proverbe qu’il ne faut jamais oublier. »
Gustave Planche. Chronique de la quinzaine. Le 14 août 1854. Revue des deux mondes
…
…
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73
« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…
Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence
…

…
« C’est seulement maintenant que tu arrives!
Que dire…
Soit. Que me veux-tu désormais!
Puissiez-vous entendre, du fond de son enfer, l’appel d’un fils à son père…
Père, que ne vous ai-je demandé, que vous n’eussiez pu faire…
À quel saint me suis-je voué?
Dans quelles impasses, me suis-je fourvoyé?
À me croire plus grand que je ne l’étais,
j’eus la prétention, par un coup de crayon, de changer le destin d’une nation…
Ne crains-tu donc de tromper ton maître. Cesse donc ton langage ergoteur et plaintif, quand nous savons tous les deux la chance qui est la tienne.
Ne soyez pas si sévère avec moi.
J’ai déjà fait œuvre de pénitence. J’écoute à présent vos conseils et avertissements et je fais fi du reste.
Bien qu’il me coûte de regarder dans le passé, je m’y attarde pour ne rien retrancher de votre message salutaire. Et je me fous de ceux qui pestent contre mon orgueil. Je n’ai de leçon à recevoir que de vous. Et ceux qui osent parler en mal, souvent, le plus souvent, se font juges des autres et répandent par la vilénie de leurs remarques le sel de la discorde.
Certes.
Mais tu dois convenir, que si tu as à te défendre de quelqu’un ou de quelque chose, c’est le plus souvent par inconscience et mégarde de ta part, ou ignorance des convenances.
De plus, que ne t’ai-je dit de la lie que tu osais, sans même le savoir, fréquenter, écouter, regarder et prendre en exemple…
Convenons-le ensemble: ta principale et ultime erreur fut ta naïveté, ta crédulité et j’ose espérer que cette fois, on ne t’y reprendra plus.
Tu t’es vu et cru, de par tes erreurs d’abord, tu n’aurais jamais dû m’abandonner! , et de par les sarcasmes de ceux que tu prétendais être tes amis, imbécile!; abandonné et anéanti pour toujours et la proie de mille injustices, malheurs et fardeaux impossibles à digérer et à oublier.
Je te revoie encore chancelant à cette image de toi-même, si réductrice selon tes dires, il est vrai qu’elle l’est un peu, mais vois donc quelles conséquences tes actes ont eu et réfléchi avec quelle légèreté insolente et stupide tu te dépravais, tout en assurant et en maintenant les apparences d’une vie qui t’échappait du tout au tout.
De grâce, ne pointe pas ou plus mes tords car aujourd’hui ma conduite est exempte de ces vices grossiers qui me virent attaché à la lie que tu honnis tant et qui t’ulcèrent de par sa propension à venir mettre en péril la dignité et donc la survie de l’homme, dignité sans laquelle il est voué à la folie et au mépris de ce qui reste d’humanité chez l’homme.
Vous prônez l’égalité de toutes les créatures et pourtant, vous désavouez et répudiez quiconque s’écarte un tant soit peu de la morale et de ses jugements présomptueux.
Si seulement tu t’entendais parler… Tu ne peux savoir ce que tu dis. Tu cherches par tous les moyens à te dédouaner de tes méfaits et de ses conséquences sur ta vie. Tu souhaiterais la reconnaissance et l’amitié des gens de bien.
Et cependant tu qualifies les jugements moraux de présomptueux et ce, uniquement parce qu’ils viennent entacher la belle histoire que tu te racontais au sujet de ta bonté imaginaire.
En vérité, là où tu avais sombré, il n’y avait personne pour te repêcher car tu n’avais su que refouler la vérité plutôt que de te confronter à elle, vérité qui venait blesser ce qui te restait d’armure et hélas, ta raison te quitta et ce ne fut dès lors pour toi que le début d’une chute dont on ne sait toujours l’issue.
Aussi longtemps que tu te refuseras à ton jugement, et que tu ne te conformeras pas à ses indications, tu ne pourras espérer trouver un second souffle et être à même de donner une inflexion positive à ta déchéance.
Hélas, et pour en revenir à ton cas, et à celui de certains autres, je regrette que certaines âmes sombrent dans la démence face à l’émergence de vérités les remettant en cause ou les blessant dans leur orgueil car, au lieu de réagir sainement en admettant leur erreur et leur inculquant un désir de vertu ou d’acceptation de leur être, ces âmes se braquent, fuient et refusent, leur vie durant parfois, d’évoquer ces vérités gênantes sur elles mêmes, vérités qui les hantent et qui leur font, au final, honte et horreur.
Je ne veux point les condamner ces âmes, pour les travers qui sont ou ont été les leurs, car je leur trouve bien des qualités d’honnêteté, d’honneur et de courage que malheureusement elles ne peuvent exercer le plus souvent. Je regrette le fait qu’elles se ferment ainsi et qu’elles confondent jugement et condamnation. Elles ne font pas preuve de souplesse d’esprit dans l’émergence de leurs consciences d’elles-mêmes ou de leurs savoirs sur elles-mêmes plus simplement dit. Savoir qui les fait souffrir. Savoir que ces âmes appréhendent et redoutent. Savoir qui pourtant, si elles savaient l’assimiler, les aideraient grandement.
Pour toi, ce fut ton défaut de conscience morale qui te causa du tord.
Pour en revenir à mon propos, si je me montre si sévère en la matière, encore que, tu en conviendras, j’ai fait preuve par mes largesses, d’une clémence et d’une miséricorde sans borne envers les réfractaires; c’est que je sais combien il est essentiel, primordiale, et au final vital pour un être humain de connaître la vérité sur lui-même, et également sur ce qui est juste ou injuste de faire, et je me dois de me faire entendre et de faire entendre raison à ceux qui prennent à la légère mes paroles d’avertissements.
Autrement dit, vous justifiez et cautionnez la violence pour les récalcitrants?
Oui, car cela peut s’avérer nécessaire et je me fais alors une raison. Bien que j’abhorre de telles extrémités de faits, je m’y plie fermement et je fais toujours passer l’intérêt général avant les intérêts particuliers de mes sujets.
Sujets qui me sont grés de mon juste et modéré usage de la force, et de l’admirable et savant équilibre de libertés et de contraintes qui en résulte dans ce qui se réfère être l’ordonnancement causal de toute humanité bienséante.
Père, que dois-je faire désormais? Vous êtes mon guide et mon seul et unique recours.
Ouvre grand tes oreilles, écoute et retiens bien ce que je m’apprête à te communiquer.
Si j’ai tardé si longtemps à te faire entendre ce message, c’est que j’ai pensé que tu n’étais pas prêt à l’entendre. Il est vrai aussi qu’il n’y a plus sourd que celui qui ne veut pas entendre.
Sans concession d’aucun ordre et avec pour objet précis la Vérité et ses commandements éternels, cette Parole venue d’ailleurs, qui est la Mienne et elle t’est destinée, n’est donné qu’à celui ou celle qui voudra l’entendre, la faire vivre et la rendre vivante par la vie qu’il ou elle saura lui consacrer. Vie qui témoignera jusque dans ses plus petits détails du respect et de l’amour que Je lui aurai inspiré.
Père, comment puis-je me faire un des vôtres et me rendre digne de vôtre Amour?
Tu désires déjà mon amour et ma reconnaissance. C’est Le, premier pas à faire, c’est le seul essentiel, pour entrer dans mes bonnes grâces.
Commencer par ne pas considérer mon amour comme un bien acquis.
Pourtant on dit de vous que votre amour est inconditionnel?
Bien sûr qu’il l’est! Ce n’est pas contradictoire. Que cela soit claire, j’aime tous mes enfants. Seulement, la liberté que je leur offre les fait parfois s’égarer et alors je suis simplement déçu.
Vous disiez tout à l’heure que savoir que votre amour et votre reconnaissance n’était pas automatique et n’allait pas de soi obligatoirement était la condition sine qua non de tout cela. Y a-t-il d’autres choses à réaliser, à se figurer?
Tu sais l’essentiel. Ne le perds pas de vue et règle ta conduite de la façon que je vais t’indiquer à présent.
Il ne te reste que deux choix dorénavant:
soit tu m’écoutes et consens à faire ce que Je te réclame, soit tu es perdu à jamais et crois moi bien, si tu ne fais pas ce que je te dis, si tu ne tiens pas compte de ce que je t’aurai communiqué, maintenant et à jamais, et si tu t’écartes à nouveau, ce ne sera qu’à ton préjudice.
Car alors je saurai à qui j’ai affaire et dès lors, je me montrerai implacable envers celui qui aura trahi la confiance que j’aurai placé en lui en lui pardonnant son errance, qui j’espère sera reconnue comme passagère et le fait de circonstances atténuantes, et non le fruit d’une insanité inhérente à sa nature corrompue!, errance à laquelle il aura su mettre un terme, et je le souhaite car si telle n’était pas le cas, tu sais quel sort je te réserve: je t’ensevelirai sous les décombres de ma fureur terrifiante en te laissant t’abimer dans l’oubli et le marasme dans lequel t’avais laissé ton outrecuidance et l’incongruité de ton comportement.
Cependant, si j’ai repris contact avec toi et si je t’accorde aujourd’hui une certaine confiance, c’est simplement par le fait que je trouve en toi un désir sincère de se repentir, confiance que je t’accorde en te reprenant sous mon aile, en m’entretenant avec toi régulièrement et en t’éclairant de mes lumières, au fur et à mesure, sur les réalités du monde qui t’environnent et que tu devras affronter.
Règle ta conduite de façon appropriée, suivant la sensibilité qui est maintenant la tienne, sans détour ni contrefaçon.
Une partie de ta vie s’est écoulée sans que tu aies connaissance de ce que requiert une existence conforme aux valeurs de la vie.
C’est à dire que tu te dois de traduire concrètement ton attachement à cette vie qui t’est donné en privilège et le respect que présuppose un tel attachement qui se révèle être un engagement de tous les instants et de toute une vie.
Maintenant, c’est à toi de tenir et de respecter tes engagements. Vis à vis des autres, mais surtout, vis à vis de moi.
As-tu la moindre idée de ce que j’ai dû supporter pour te protéger? Combien j’ai pu souffrir par ta faute? Par ton errance ? Avec quelle suffisance et prétention tu te croyais incarner le Verbe? Combien certains ont rigolé? Puis combien d’autres ont eu peur? De toi, oui de toi? Combien ont fuit?
Cela questionne en effet. Pourquoi te questionner ainsi?
Pour que tu comprennes et saches que ce n’est pas par manque de volonté qu’ils en sont venus à t’écarter, ni à t’enfermer, ni à t’estimer perdu pour toujours, car malade à souhait;
ils ont agi ainsi par dépit mais aussi par égard pour eux même et enfin par distanciation pour ce que tu étais devenu: un être malsain et dangereux, qui ne faisait pas ou plus de différences entre lui et les autres, qui n’avait ni égard ni scrupule ni estime pour ceux qui l’entouraient, qui devenait ignoble, habité qu’il l’était par l’illusoire aveuglement de son orgueil qui, sans cesse, lui faisait entrevoir monts et merveilles, quand en fait ce n’était que grandiloquence effrontée et irrespectueuse.
Choses irréelles aux yeux du monde. Choses bien réelles à tes yeux, et qui ne l’étaient aux yeux du monde que par l’impact que pouvait avoir tes découvertes chimériques sur ton comportement.
Aujourd’hui, tu es sous le feu des critiques, que tu entends certes, et heureusement, critique que tu t’es aussi approprié de par mon intermédiaire. Esprit critique devrais-je plutôt dire.
Dorénavant, il semble que tu sois capable de t’interroger et de trouver par toi-même les réponses qui te faisaient ou qui te font défaut.
Malgré ce que tu peux en penser. Je ne suis pas toi. Et tu ne seras jamais moi. Vois quelles distances nous séparent. Moi esprit pensant, réfléchi, créateur et protecteur; et toi, créature humaine et volage, qui ne sait que recueillir et annoter ce que je me consens à lui transmettre, le jour même où bien intentionné, et enfin…., enfin!, attentionné, elle se soumet, encore que, toujours récalcitrante et fière, à son jugement.
Écoute maintenant ce que j’ai à te dire:
si la société t’a exonéré de certains de ses devoirs en te considérant et en te jugeant inapte car irresponsable parce que malade;
elle t’a aussi privé de certains droits humains fondamentaux à travers ta liberté mais pire ton honneur bafoué et décrépi, honneur que tu tentes avec acharnement de récupérer à travers nos écrits, qui sont le fait suivant les athées, de ta sensibilité nouvelle et des progrès que tu réalises, et qui ne sont en fait que l’expression de ma volonté souterraine de te secourir en levant sur ta personne la malédiction et la condamnation imprescriptible de tes actes d’aliéné, en vertu des pouvoirs qui me sont conférés et que nul autre au monde ne possède.
J’ai une sentence à te transmettre.
Nulle considération victimaire ne pourra effacer le passé, je veux dire ton traumatisme et les conséquences délétères sur ta personne et sa réputation de ta démence.
Et si tu veux retrouver quelque honneur que ce soit, agis de sorte à rendre caduque toute méprise à ton sujet, je t’y aiderai, mais soit près à affronter la vindicte et les réticences de certains qui ne consentiront à ne te voir honoré qu’à leur plus grand déplaisir, soit qu’ils aient des griefs contre ta personne et ses actions passées et qu’ils estiment que dorénavant tu doives expier toute ta vie suivant la manière d’un paria ou enfin soit qu’ils n’aient aucune intention de te laisser la moindre chance de leur prouver la pleine récupération de tes moyens et la dignité nouvelle à laquelle tu aspires.
Je te rassure, à mes yeux, non pas que ton honneur soit sauf, pour cela il en faudra plus et c’est la raison de nos entretiens, mais j’estime que tu as assez payé pour te retrouver jugé de manière condescendante par le premier venu qui lui s’estimerait plus que toi.
À ceux-là, à cela, tu ne dois guère porter attention car il serait vain que de le faire.
Toutefois, si tu te retrouves mise à nu,
sache, mon cher ami, parce qu’aujourd’hui je crois que je peux te compter au nombre de ceux-ci, sache que nul n’entre ici, avec moi, sans écorcher son nom et rejeter et répudier tout ce qu’il a pu faire et penser sur cette terre.
Et si vous désirez mon élève, comme on dit, faire peau neuve, bénéficier d’une nouvelle chance, repartir d’un bon pied, ou plus succinctement, entrer dans mes bonnes grâces;
vous devez pour cela adopter l’attitude suivante:
Départez vous de tous ressentiments.
Oubliez tout emportement dans vos actions.
Pensez à moi, à ce que j’ai fait pour vous, vous douant de raison et d’éclairage sur votre vie et ses dérives, lors que vous n’y croyez plus, voyez l’ignorance qui a été la vôtre, imaginez que d’autres ont, ou ont eu à se défaire des mêmes tares que les vôtres; et ainsi vous vous prévaudrez de bien des maux en allant vous exposer à ce monde et à ses bassesses en cherchant ailleurs que chez moi l’estime que vous vous devez de porter tant à vous-même qu’aux autres.
Ne vous occupez plus des affaires d’autrui, sachez éviter les ennuis et ne vous aventurez pas à parler d’autres que de vous-même, à moins que l’on ne vous le demande. Tâchez aussi de ne pas éveiller ni la jalousie ni les regards des autres. Vous savez, vous, que ce qui mérite effectivement honneur et reconnaissance, et devrait susciter émulation et non jalousie, n’existe que parce que d’aucuns considèrent être un anéantissement de l’ego.
Vous allez sortir tout à l’heure. Revenez me voir et ne posez vos yeux que sur ce qui se révèle être sans danger. N’offensez personne et ayez toujours l’air grave et pensif car les gens éduqués le sont et votre attitude témoignera de votre volonté simple de ne causer aucun trouble. Pourquoi le voudriez-vous ?
Réglez votre vie de manière à vous épargner le plus de maux possible, et à vous départir d’un maximum de contraintes inhérentes à la vie.
Pensez systématiquement à ce que vous faites en chaque instant, et tachez d’imiter en cela vos pères qui vous devancent en ce chemin.
La méthode consiste à s’observer en tout temps, et à vouloir par ce biais, améliorer la conduite qui est la vôtre en n’agissant le plus souvent que de manière intelligente.
Car vous aurez alors réfléchi à tout ce que vous faites et vous n’agirez ensuite que d’une manière réfléchie.
Enfin, ne refaites pas, mon cher, la même erreur. Il fut un temps où, confronté à la vérité, vous vous êtes retrouvé anéanti intérieurement devant la disgrâce dans laquelle vous avais précipité votre comportement et, au lieu de prendre cela comme une tâche sur votre parcours, dont vous auriez pu prendre conscience et que vous auriez pu rectifier, vous en aviez tiré des conclusions au sujet de votre propre personne, qui n’était alors, et qui n’est toujours, qu’en devenir.
Acceptez d’avoir fauté, d’être tombé dans une embûche. Mais jamais, au grand jamais, ne vous considérez vous-mêmes comme un être fondamentalement dénaturé car, et nos entretiens ne font que le confirmer, la Raison qui était la vôtre, dont vous n’avez su faire usage pour vous départir de vos tares, est revenue, louange à Dieu, et doit vous servir, maintenant et à l’avenir, à exercer et à forger votre volonté et votre mental pour en faire, progressivement, les armes par la grâce desquelles vous serez à même de triompher et de vous défaire de n’importe quelle adversité sans jamais plus plier ni céder face aux caprices de votre mental.
Dès lors vous verrez, vous deviendrez un autre homme et l’on vous verra, d’un tout autre œil et si certains pourront toujours à loisir vous attaquer sur votre passé, laissez les faire si cela les enchante, ce sera le seul point par lequel vous leur laisserez l’ouverture car eux-mêmes ne sauront alors que dire devant et face à la personne que vous serez devenu, à laquelle la seule chose que l’on pourra lui reprocher, sera le temps qu’il lui aura fallu pour se rendre à l’évidence de sa bêtise et surtout pour se conformer en actes à une certaine morale.
Devenez, soyez redoutable, irréprochable et exemplaire, ce sera votre meilleure défense contre qui voudrait vous attaquer.
Bientôt ces gens ne sauront que dire, se répéteront, toujours parleront de votre passé pour essayer de vous nuire, de vous rabaisser, ne faites pas l’erreur de les croire!, ne les croyez jamais!, laissez les dire, laissez les causer, car, loin que de vous causer du tord, ces personnes que du premier abord vous considérez peut-être comme vos pires ennemis, sont au contraire vos meilleurs alliés car par leurs continuelles attaques, ils vous forcent à vous maintenir éveillé, alerte, sur vos gardes, concentré, réfléchi et à l’affût; ils ne le savent peut-être pas, mais leur médisance, leur mépris et leur défiance à votre égard vous poussent et vous pousseront à sans cesse vous dépasser, à être toujours plus rigoureux, plus correct, plus lucide… en un mot meilleur, meilleur que s’ils n’étaient pas là, eux, vos soi-disant ennemis.
Soyez-leurs en grés car sans elles, sans la pression constante à laquelle elles vous ont soumis, vous soumettent encore, leur regard attentif porté sur vous, attendant et guettant le moindre faux pas; vous n’auriez pas pu développer la vigilance nécessaire, l’attention scrupuleuse, le soucis et le sens du détail et la totale absence de présomption qui font, marquent et démarquent l’homme intelligent et donc vigilant, de l’homme inconscient.
Vous n’auriez jamais pu acquérir ni la force ni le courage ni même la lucidité, qualités indispensables s’il en est, qui vous ont permis en définitive de reconnaître et d’identifier votre, vos erreurs.
Vous vous seriez contenté, par la faute de votre étroitesse d’esprit et de votre paresse mentale, d’un examen en vérité peu scrupuleux et sommaire de la réalité et de votre passé et vous n’auriez jamais pu acquérir une vision claire et détaillée, exhaustive des exigences et des rigueurs de l’existence, qui obligent et appellent chacun à la vigilance la plus extrême face aux continuels et divers dangers auxquels chacun est exposé dont le plus grand est, reste et demeure le défaut et le manque de mesure, l’absence du sens du jugement, qui fait que l’homme ne se connait pas, ou ne se connait plus, suivant les circonstances qui l’amènérent à expérimenter sa défaillance, et ne connait donc rien ni personne.
Et par connaissance de soi, j’entends ici le savoir, la connaissance de la juste mesure de sa place et de son rang parmi les hommes, qui vous appelle ou vous rappelle tous et chacun d’entre-vous à la modestie, au travail et à la gratitude, compréhension qui permet une désagrégation soudaine, fortuite et inespérée des sentiments d’injustice et de déshonneur immérités, sentiments qui entravent et empêchent une juste et cohérente appréhension de la vie et de ses moments du fait de l’orgueil et de l’egotisme, et qui privent ceux qui les expérimentent de la joie de la vie et du secours de ma grâce à cause et du fait de leur avidité et de leur soif d’honneurs injustifiables et injustifiés, honneurs qu’ils croient mérités et réclament sans cesse, de façon totalement incompréhensible, absurde et loufoque, au regard de ce qu’est et de ce que demeure leur vie malheureusement le plus souvent.
La seule faille que je perçois, que je sens chez vous présentement, c’est que vous vous laissez atteindre, toucher pour l’instant par ces injures, par ces paroles, et que vous manquez instamment de forces pour leur résister, pour les balayer d’un revers de la main.
C’est là votre principale faiblesse aujourd’hui: ne vous laissez plus affecter par ces cerbères de la conscience, laissez les causer, même écoutez-les pour certains, sachez distinguer les conseils et avertissements des critiques non constructives.
Prenez patience aussi, votre heure viendra comme on dit si vous savez l’attendre. Quand, et je sais que ce jour approche, plus vite que vous ne le croyez d’ailleurs, je disais lorsque vous serez armé psychologiquement, plus résistant à la pression, plus sûr de vous, et moins enclin à vous laisser dévaloriser, vous pourrez alors donner ce grand coup de pied dans la fourmilière que vous attendez tant, les chiens aboiront comme on dit, votre route sera dégagée et vous pourrez dès lors faire comme bon vous semble.
Mais, en attendant, rassemblez vos forces, faites vous des alliés, des témoins, des bons points, des marques de sympathie et ou de respect, n’enfreignez jamais plus les règles, sans pour autant vous sentir davantage infériosé que vous ne l’êtes déjà, avec discipline et sans présomption.
Voilà. Surtout soyez patient, la victoire vient à point à qui sait attendre. La caravane passera.
Enfin et surtout, n’oubliez jamais les fautes, travers et faiblesses qui furent les vôtres et au contraire, souvenez en vous maintenant et pour toujours, gardez en une trace, un souvenir, indélébile !, telle une cicatrice que vous ne pourrez plus désormais ni ignorer ni enfouir dans votre mémoire, occultant ainsi les raisons profondes qui expliquent en définitive pourquoi et comment vous vous êtes retrouvé dans une telle situation, la déroute de votre vie. Souvenez-vous bien de ce passage car les mêmes causes produisent les mêmes effets. Ce rappel du passé, de votre passé, gardez-le présent à l’esprit, dans votre esprit, cela vous prémunira de rechuter dans ces voies qui vous furent si pernicieuses et si funestes.
Considère maintenant tout ce qui t’a amené à t’exprimer en ces termes, ce n’est pas seulement le fait de ton vouloir.
Car je voudrais bien savoir ce qu’il en reste, vu qu’il n’en a jamais rien été, ou que pour ce qu’il en a été, ça ne vaut même pas la peine d’en parler.
Non si tu t’exprimes en ces termes, ou plutôt si tu laisses libre cours à ma pensée, c’est que tu ne te reconnais pas toi même autant dans ce que tu dis, que dans ce que tu faisais.
Qui es-tu donc mon cher ami, si ce n’est le jouet de tes désirs. Des plus sommaires aux plus grands? Sur quel grain de blé, n’ai-je pas soufflé? Quel est ton sens de la liberté ?
À mon sens, tu devrais te rendre compte, certains s’en sont rendu compte avant toi, que de toute vérité, qu’il n’en est guère à laquelle je n’ai contribuée.
Tout comme il en est de tout homme qui, sans moi, par l’intermédiaire de ma miséricorde et de ma grâce, ne saurait de lui-même se revendiquer homme et prétendre à quoi que ce soit en ce monde hormis à sa chute.
N’oubliez jamais, quels que soient vos accomplissements et votre gloire à venir, de qui vous les devez et soyez toujours reconnaissant désormais de ce que ma grâce vous aura permis d’entrevoir et d’accomplir.
Ayez toujours le souvenir de ce que sans moi vous étiez, cet être chétif et ignare, et craignez toujours de subir l’ire de celui qui vous aura ouvert les yeux car si par le passé, vous avez pu bénéficier de la miséricorde divine et de la clémence du temps, du fait de votre indubitable folie, de laquelle nous ne pouvions vous tenir rigueur, désormais considérez-vous comme prévenu et averti que si par quelques malheureux hasards, et ici j’entends cette espèce d’abrutissement dans lequel vous avez longtemps masseré, en vous laissant lâchement et dangereusement allé dans tout un ensemble de voies périlleuses et avilissantes, en ne vous dominant pas, en ne contrôlant pas vos actes;
je disais considérez-vous prévenu et averti que l’époque de la mansuétude et de la clémence relative dans laquelle vous avez « vécu » est révolue, et apprenez que, dès à présent, et depuis un certain temps d’ailleurs, vous serez tenu pour responsable de vos actes puisque vous êtes désormais devenu tout à fait à même de pouvoir en mesurer non seulement la portée mais également la gravité.
Un conseil: redoublez de vigilance, je vous en sais capable, je le vois, j’en suis témoin, tâchez de placer sur le plan mental, dans votre tête, la somme et l’ensemble de vos actions, ne vous aventurez plus à hasarder votre conduite, défiez-vous de votre tendance à improviser vos démarches, l’improvisation doit être votre dernier recours, n’en abusez pas, car si la vie en société s’apparente bien effectivement à une pièce de théâtre, soyez et devenez acteur de votre propre vie, ne laissez ni les autres ni le hasard décider du sort de votre personnage, de ce qu’il fait, soignez votre persona, rendez la conforme à celle que dont vous auriez rêvé, en travaillant chaque jour et à chaque instant, à son perfectionnement, en coulisses ou sur le devant de la scène, tout en n’oubliant pas qu’il ne s’agit là ni d’un jeu, ni d’une affaire quelconque, puisqu’il en va de votre propre devenir, et également de la façon dont vous vous sentirez, de votre bien-être futur.
Posez vous cette question: connaissez vous beaucoup de personnes que l’échec de leur vie n’a pas brisé, n’a pas rendu amer, aigri, triste et malheureuse?
Allons, soyez courageux, faites preuve d’abnégation, ne vous résignez pas, battez vous, levez vous, défendez vous, ne vous laissez pas vous enfoncer davantage dans le marasme et le mal-être, brisez cette spirale de l’échec, retrouvez l’ardeur, la volonté et la force de vous battre, fuyez la mollesse, ce n’est que comme cela que vous aurez une chance, ne la gâchez pas, c’est sans doute votre dernière. »
…
« Je serais toi, je serais extrêmement prudent, réactif quant à la possibilité que tu sois ou que tu deviennes vraiment fou, un fou. Toutefois, ce que tu nous dis, nous exprime là, tu ferais tout aussi bien d’en parler, non pas forcément à des proches, mais à des personnes compétentes, te rendre dans un centre de santé mentale, ou consulter un psy, une psychologue, afin le plus vite possible de désamorcer ce qui pourrait être une bombe pour toi, ton psychisme, et ta vie…
Si je pouvais revenir moi en arrière, j’oserais plus, j’oserais davantage parler, non pas forcément ici, sur les réseaux sociaux, mais à de vraies personnes, des amis, des proches si possibles, sinon, à des personnes formées à ce genre d’histoires, mon avis serait que tu le fasses et assez vite, c’est, cela peut être intenable ce genre de doute, ce genre de craintes, de suspicion, vis à vis de l’entourage, à l’école, l’université ou quoi, vivre avec ce genre d’anxiété, ces angoisses, c’est insupportable, et ça brise, cela peut briser quelqu’un éventuellement, te faire faire un happening, où tu passes, tu vas passer pour un fou, oui, en révélant tes angoisses profondes, tes peurs en contexte sociale, et tu vas, tu pourrais être moqué, humilié, ou simplement te faire remarquer par ta peur, ton angoisse d’entendre des choses, des vérités te concernant, ou des choses blessantes que l’on pourrait te dire, te faire entendre, sans te ménager, et qu’ensuite, face, devant les médisances, le mépris, ou l’indifférence d’autrui, leurs rires, tu ne sois, tu ne deviennes toi plus que l’ombre de toi-même, que tu tires des conclusions sur toi-même et ta vie, et que tu fuis, tu te retrouves ensuite à fuir, à éviter le contact, les questions, les investigations d’autrui, leurs possibles sourires narquois, leurs jugements, moqueries, commentaires, ragots sur toi, et que cela te fasse vriller ensuite, péter un câble, ou crier, t’en prendre à eux éventuellement, ou être, vivre simplement trop longtemps quotidiennement un climat de peur, et d’anxiété, où tu te ronges les ongles, et le sang sur ce que l’on pourrait bien dire, penser sur toi, de toi, et que tu te retrouves à vivre dans une réalité parallèle, où sans cesse tu es, tu vas être jugé, critiqué, pour tout tes faits et gestes, sans que tu sois à même de savoir distinguer ce qui relève, relèvera de la pensée, de l’arrière-pensée de l’autre, des autres, de la tienne, et que cela, tout cela te perturbe, te rende fou, seul, et isolé à termes, en proie à des délires, de la confusion mentale, et que tu te retrouves ensuite interné derrière, ou alors juste incapable de pouvoir supporter, vivre avec les autres, aller à ton travail, à l’Université, ou même dehors sans être hyperstressé, hypervigilant à ca, à tout ça, toutes ces questions, ces peurs que l’on peut avoir, quant à s’imaginer ce que les autres peuvent bien nous cacher derrière leurs masques de ne rien en savoir, de ne rien vouloir en dire, une chose qui est, qui sera essentielle, importante, et vitale pour toi, c’est que tu puisses retrouver ton calme, ta sérénité, afin que tu puisses te concentrer sur ce qui importe, t’importe à toi comme aux autres, réussir tes études, ne pas perdre le nord, ta tête, tes moyens… bref, ne pas te retrouver toi dans la position dans laquelle nous l’on est, l’on a pu être, à devoir faire face aux suites, aux conséquences que peuvent avoir la perduration de ce flou, de ce doute, de ces doutes que l’on avait et comme toi au début, à la base, jusqu’à ce que cela ne se complique et ne dégénère en des choses beaucoup plus graves (isolation, isolement, fuite des relations sociales, présence, apparition de délires, violences and co, vies détruites, destins abrégés, études avortées, parcours psychiatriques, internement multiples, médication antipsychotiques, troubles à l’ordre public, récidives, tentatives de suicides…) bref de la, une véritable schizophrénie, n’attend pas pour réagir, prendre les devants, te soigner, parler, t’ouvrir, tu es encore jeune, n’as certainement encore rien fait de trop graves, de trop handicapants, d’irremédiables, de délétères pour toi, pour ta vie, ta réputation, ta personne, tu peux encore avoir une vie.
Bon courage. «
…
» Il faudrait savoir, essayer de comprendre les raisons qui font que tu ne la vois elle ta psychiatre que tous les deux mois, pourquoi vous vous parlez, échangez si peu; savoir avec précision quels sont les motifs, les raisons de ton suivi.
Certainement que s’il n’y a rien ou peu à dire, que la situation est en stand by; bah lui, elle, ton psychiatre, il va se taire et laisser passer le temps, les rdv, te laisser cogiter, avancer, et à ton rythme, te laisser parler, si tu parles, en as l’envie, le désir, et chercher à voir à savoir ce que tu as, peux avoir comme problème, par l’écoute, en identifiant ce qui peux te causer à toi du tord, chez toi, dans ta vie, en observant ta, tes manières d’agir, ce que tu lui rapportes, ta façon de converser, ta posture aussi, et chercher à te le dire, te le communiquer ensuite, certainement discrètement, avec mesure, en évitant autant que possible, de te juger toi, de te faire sentir mal, trop mal, ou de t’irriter, en te faisant ainsi sortir de tes gonds… Probablement va-t-elle te laisser parler, t’exprimer, te justifier…, mais si toi tu ne dits rien, est mutique, ne comprends rien, est ou reste dans le déni, ou l’inconscience, ou que tu es hostile, agressif envers eux, la psychiatrie, le personnel médical, les infirmiers… bah les gens, eux vont l’avoir identifié, et prendre des gants, ou ne rien te dire, ou de façon complètement aseptisé, et te penser toi retord, voire mauvais, ou idiot carrément… et se tairont du coup, ou n’auront plus, avec le temps, plus aucune sympathie pour toi. Ils te verront, oui, mais seront eux-mêmes tellement convaincus, soit de ta bêtise, soit de ta méchanceté, ou de ton aveuglement, qu’ils en deviendront indifférents, indifférents à force et avec le temps, avec toi, et hostiles, et ils seront du coup peu enclins à avoir, à pouvoir avoir de la compassion, du respect, de l’estime pour toi, pour qui tu es et ce que tu fais, et éventuellement leur fais, leur as fait subir.
Est-ce que tu les écoutes, les écoutes donc avec attention, intelligence les gens, quand tu les vois, quand tubes avec eux, penses-tu, as-tu à l’oeil, en tête, bien en tête, ces choses, quand tu es là-bas en entretien avec eux, est-ce que l’échange est équilibré, ou bien es-tu fermé avec ton praticien, l’échange se passe-t-il normalement, te montres-tu cordial et poli avec eux, tes interlocuteurs, l’échange se passe-t-il dans la bonne humeur, le respect, ou bien vos contacts sont-ils plutôt froids et glaciaux? Te montres-tu toi, poli, respectueux, correct avec eux, heureux à l’idée de les voir, de les revoir, de pouvoir profiter de leur présence, de leur aide, ou bien n’y vas-tu pas donc à reculons, pensant toi n’avoir rien à faire là-bas, aucunes raisons, aucuns motifs sérieux de présence ici, considérant ces rdv, ces entretiens comme injustes, injustifiés et inutiles ? Quelles sont tes pensées, tes avis à toi sur leurs manières de faire, d’agir à eux, de procéder ? As-tu eu, jamais eu, jamais donc été en présence, en relation avec d’autres praticiens, que te rappelles-tu donc d’eux, de ces entretiens, de la qualité de vos relations, des conseils, des avis qu’ils purent te prodiguer, te donnèrent ? Avec le recul, comment les jugerais-tu donc que leurs conseils, leurs analyses, leurs paroles, et donc… et donc aussi ton évolution, depuis le moment où tes soins, ton suivi commença ? Comment jugent-ils, t’ont-ils jugé toi? As-tu une idée, une idée claire, lucide et juste de ce qu’ils purent se dire et penser de toi ? Des discussions, des conversations, des sentiments qui les habitèrent, purent habiter ton entourage médical, les infirmiers, les personnes que tu vus, que tu connus, furent en ta présence ? T’es-tu demandé pourquoi se sont-elles montrées parfois si avares en paroles, si réservées, secrètes, hermétiques presque pourrait-on dire, précautionneuses, alertes et vigilantes elles à avoir la maîtrise d’elle-même et de leurs mots, devant toi, face à toi, pour ne pas te brusquer, te laissant ainsi cheminer ? Réussis-tu à t’imaginer les mots, les discussions qu’ils purent se dire ensemble, ces personnes ? As-tu eu vent, lu, t’es renseigné sur les divers critères d’analyse que peuvent avoir les psychiatres, les infirmiers ? Des points, des choses qu’ils contrôlent et observent, peuvent avoir observé, chez toi, chez leurs patients ? Des divers éléments par lesquels ils purent te juger et estimer tes progrès, voir tes défaillances, tes défauts, ton courage, parfois, tes souffrances, bien sûr, ta violence aussi, hélas… Te souviens-tu comment, par quels moyens ils cherchèrent à te protéger, à t’aider, toutes ces personnes, tous ces soignants qui nous accompagnent, t’ont accompagné, nous suivirent sur nos chemins de guérison ? Les autres personnes aussi ? Ta famille, tes autres entourages aussi, tes voisins, les personnes que tu rencontras, avec qui avec lesquelles tu parlas et échangas ? Que dirent-elles, qu’ont-elles bien pu se direà voir, te voir, t’avoir vu par le passé, comment tu étais… Qu’est-ce qu’elles ont, ont bien pu cultiver comme sentiments, comme pensées à ton égard, quels sentiments les habitérent, quels souvenirs ont-ils bien dû garder de toi, quelles images, quelles représentations ? Qui, qui étais-tu donc et alors pour elles, à leurs yeux ? Et donc quels sentiments, quelles pensées penses-tu donc qui les habita, put donc habiter tous ces gens toutes ces personnes à te voir à t’avoir vu ? Quelle place accordes-tu donc, as-tu donc accordé concrètement et réellement au respect des autres d’autrui, dans tes échanges avec les autres ? Quel fut donc ton comportement en général ? Dans ton passé ? Veuillas-tu donc et bien sûr sur toi, sur ta personne, sa réputation, ses intérêts, ses actes ? Depuis combien de temps en as-tu donc saisi l’importance, l’enjeu ? Fis-tu toi des progrès dans la connaissance de toi-même, des autres ? Des situations qui nécessairement se jouèrent ? Ta famille qui t’entoure… que pense-t-elle, qu’a-t-elle donc bien pu penser sur toi ? Sur ton évolution, sur la tournure que prit, qu’a prise ta vie ? Sais-tu, arrives-tu donc à nommer tes défauts ? Ce qu’ils te coûtérent ? Quel est, quel fut donc ton rapport au bien, au respect, à la bienséance ? As-tu des amis ? Comment dirais-tu que tu les traitas, te comportas avec eux ? Avec elles, toutes les personnes qui purent t’entourer, t’entourérent et furent les témoins de ta vie… et forcées, forcées même pourrait-on dire, de vivre de cohabiter avec toi et d’éventuellement… éventuellement donc te supporter toi, tes humeurs, tes bizarreries, ton possible manque de respect, d’éducation ? Te montras-tu aimant, respectueux, tolérant avec elles avce ces personnes ? Généreux, solidaires, présents ? Les as-tu chéri et protégé, assisté quand tu le pus ? Oun, au contraire… les as-tu déçues ? Quelle est, quelle fut donc, put donc être ton degré de proximité avec elles avec ces personnes ? Quelles conversations, quels avis purent-ils se faire et formuler sur toi, sur ton comportement, tes mœurs… et avoir en définif sur toi ? Ne sais-tu donc pas que l’on est toujours précèdé de notre réputation, du bruit qui court à notre sujet, des stéréotypes aussi que les gens se font ou se sont faites sur telle ou telle groupe, telle ou telle type de personnes… Fus-tu, as-tu donc été apprécié ? As-tu des motifs, des raisons sérieuses de penser la chose possible, vraisemblable ? Es-tu… as-tu donc été cherché, recherché, facile, utile aux autres, à tes proches, tes voisins, la société ? Te comportas-tu donc de façon toujours respectueuse ? Te montras-tu intelligent et amène avec eux, avec elles, les personnes qui t’entourérent, en général ? Ne leur causas-tu pas, donc pas jamais d’ennuis, de problèmes, d’angoisses ? Ne leur inspiras-tu donc pas jamais de la honte, du mépris, de la colère, de l’aversion, par les éventuelles largesses, excès et excentricités de ta personne ? Es-tu donc maintenant seul, isolé, en proie à de la solitude, des souffrances, des regrets par rapport à ta vie, tes actions, tes comportements, tes actesde jadis et souffrant, souffrant donc aussi forcément à cause de tes erreurs, de ta situation, de ta culpabilité, de tes peurs ? Quelle place accordes-tu donc, as-tu donc accordé au bien, à l’étude, à la lecture, au sérieux, à l’éducation, la bienséance… à ne pas troubler les autres, l’ordre public, dans ta vie ? As-tu donc anticipé et su prévenir ainsi, anticiper, contenir donc l’impact, les retombées négatives, de tes possibles défauts, de ton passé, de ton possible manque d’éducation, de ton déficit, tes lacunes de compréhension, de sérieux, des limites qui furent les tiennes, de l’éducation que tu connus, du respect, de la prudence que tu témoignas… avec en perspective toutes les résonances négatives, les implications malheureuses et néfastes que tout cela put avoir pour toi sur la qualité, la proximité des relations que tu peux nécessairement maintenant entretenir avec les autres ? Qelles sont tes idées, tes avis à toi sur la psychiatre ? Tes opinions à toi, sur les gens, sur la société des personnes qui y exercent ? Concernant les gens, la société en général ? Comment la juges-tu, réussis-tu donc à juger de ses interventions ? Pourquoi parlent-ils donc tant, insistent-ils autant sur l’éducation, l’intérêt de la psycho-éducation… les incivilités dont se plaignent les gens ? Penses-tu donc sincèrement toi mériter l’estime, le respect des autres personnes ? Ou bien, et à ton avis, les gens, les personnes n’agissent-ils pas respectueusement et professionnellement avec toi juste pour ne pas que les choses, votre relation ne s’enveniment… et que toi tu ne t’énerves, tu ne t’irrites comme cela t’es arrivé à de si nombreuses reprises…. Ne te semblent-ils pas tous maintenant désengagés, fatigués par toi désormais, et à cause de tes attitudes, de leurs charges de travail, de la difficulté qu’ils ont logiquement à faire te faire toi avancer ? Ne les as-tu donc pas toi jamais déçus jamais offensés, jamais blessés ? Pourquoi et à ton avis ont-ils donc été si prudents, tellement craintifs, effrayés, sur leurs gardes avec toi, des gens comme toi ? Pourquoi les gens témoignent-ils donc de tant, de tellement de prudence et d’attention, là à ne pas se montrer blessant et insultant avec les gens, leurs patients, les gens dans la rue ? Pourquoi sont-ils, le sont-ils donc et en effet que si prudents, vigilants, attentifs eux à ne pas, surtout pas vous vous offenser, vous mettre en colère, vous accabler de jugements ? N’as-tu donc pas toi-même remarqué combien nous autres humains pouvons nous montrer si facilement susceptibles et en colère, sensibles, parfois et indûment’.. et du coup injustes, tellement bêtes et ignorants, excessifs en tout cas ? N’as-tu pas, donc pas jamais dit jamais fait de conneries, été limité, violent, bavard, à côté de la plaque, tellement, parfaitement limité, entravé par tes compréhensions, ton incompréhension des autres, ton manque de respect, vis à vis de la distance, de la différence, de l’indifférence, du mépris, de la colère, des ressentiments aussi, tous les sentiments qui peuvent, qui purent les habiter, les avoir habiter, traverser donc les gens, et au contact de quelqu’un, et suivant son comportement, ses actes, ses discours ? Dans ta mémoire, ne vois-tu pas, ne trouves-tu donc pas la trace, le souvenir des éventuels imperts, des éventuelles bourdes que tu pus commetre, d’une certaine naiveté, d’une grande candeur, légèreté, suffisance…. Ne peux-tu donc pas sentir combien tu pèses, as pu pèser sur leurs nerfs… les nerfs de ton entourage, de tes voisins, de ta famille, si tu t’es permis toi, à tord et sans raison de les insulter, de ne pas les respecter ? N’ont-ils pas pris eux au contraire les plus grands soins avec toi, notamment tes parents etdepuis ton jeune âge, et ont été présents à t’aider le plus souvent, là pour toi à subvenir à tes besoins, à t’assurer un toit, de l’argent, de quoi vivre, subsister, voyager, te divertir, te cultiver, apprendre… !N’ont-ils pas pris eux soin, grand soin de ta personne, de ta santé, de tes fréquentations, de tes jugements, ton éducation… La plupart du temps, afin de t’éviter des écueils et des regrets, des problèmes, là avec la drogue, là avec tes camarades, ici encore avec la justice ?… Ne se sont-ils pas montrés eux taiseux, délicats, sachant t’accepter, te tolérer toi, tes limites, tes faiblesses, ton chahut, tes cris, les ennuis, les problèmes que tu leur apportas, leurs regards indignés, leur fureur, leur haine, à eux, par rapport à ce que toi tu fis, pus faire… Parfois, d’autres parents, d’autres personnes, surprises elles-aussi par toi, par tes folies, par ta licence, tes inconduites, jusqu’à ta violence, tes prises de risques, les conséquences que purent avoir les défaillances de ta personne, de son éducation, notamment en matière de respect, de bienséance… mais aussi d’intelligence, de sagesse !… Ne furent-ils donc pas indulgents, leur clémence n’a-t-elle pas, oui pas atteint des sommets, devant, face aux énormités, aux catastrophes que ta présence, tes nuisances, tes inconduites, provoquérent ? Ne se sont-ils pas retenus… plus d’une fois, d’en venir aux mains, à des méthodes, des actions violentes ? N’eurent-ils donc pas une grande rage, une immense colère, une grande indignation, un vrai désespoir, à voir, te voir toi insulter tes parents, tes ancêtres lorsque tu te permis ces violences ? Ne te sens-tu donc pas redevable vis-à-vis de leur clémence, des efforts que cela leur coûtérent de devoir te supporter toi, accepter ta présence, tes discours, tes menaces même parfois… Te rends-tu compte de la gravité, de la portée de tes gestes, de tes paroles ? Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi…
À ton avis, t’étais-tu donc bien interrogé, suffisamment bien, et suffisamment tôt aussi…, sur les conséquences, les futures résonances qu’allaient avoir les negligences et les forfaits que tu croyais pouvoir te permettre, quelle, quelle a été donc ta vie, es-tu en mesure de dire, d’affirmer si oui ou non ta psychiatre t’estime, peut avoir foi en toi, les gens ? Quelles sont donc, quelles ont donc été leurs pensées, à voir, te voir toi… À ton avis, ces choses, ce passé est-il, l’est-il donc vraiment qu’oublié… le soucis, l’angoisse que cause qu’a causée ta personne, son action… Ne les penses-tu donc pas eux vigilants et sur leurs gardes, craintifs, après ça après tout ça, encore plus dans ce contexte… Que crois-tu donc qu’ils pensent, ont pensé, pensent toujours de toi, des gens comme toi ? C’est ça.. ça donc que tu veux, que tu désires que l’on garde comme souvenir, comme trace de toi, de ton passage ici-bas… Quelle histoire, quel passif relationnel vous relie, entretiens-tu donc, as-tu donc plus ou moins consciemment entretenu avec eux, avec les gens, tes divers entourages, depuis le temps, avec tout ces gens, toutes ces personnes qui furent forcés de vivre avec toi ? Penses-tu donc l’être, l’avoir été donc que quelqu’un de confiance et sur qui on avait, on eut que peu à dire, à se plaindre !?.. Penses-tu donc que la chose, que ces choses purent leur échapper… qu’ils ne les avaient pas et eux déjà bien en tête, à l’esprit quand ils te voyaient… As-tu donc jamais témoigné de l’éducation, du respect, pour autrui, pour les autres, et en cela, fait montre, fait preuve de courtoisie, de respect, d’intelligence et de connaissance des autres, et sut ainsi te les mettre dans la poche, ou du moins, pas contre toi…. Comment estimes-tu, quelle valeur a donc… ou eut donc pour toi que les autres, que la vie humaine, que ta réputation, ton honneur, ton intégrité, le bien, le mal moral, (vois combien il nous rapporte, nous a rapporté….)… La morale, ces choses t’ont-elles donc été bien enseigné, par tes parents, la société ? Surent-ils donc faire de toi quelqu’un de sociable, de sensé ? As-tu donc et depuis longtemps, évidemment saisi leurs messages, leurs conseils et avertissements… ou bien te montras-tu toi si sourd et dur d’oreille que désormais aucun, plus personne ne veut te voir, même plus donc ne rien avoir à faire avec toi… et que du coup, ils ont pris leur distance, avec toi, les gens comme toi, et ne sont plus aujourd’hui dans le désir que de te voir, te parler ? Quelles relations entretiens-tu donc encore, as-tu donc dont même jamais entretenu avec eux, avec elles, tes proches, tes voisins, les gens, les personnes que tu connus ? Depuis combien de temps les gens, tes voisins, tes concitoyens te connaissent-il, t’ont-ils vu ici ? N’y a-t-il pas une chose, des choses qui t’ont
échappé? «
…
» Il n’y a rien qui n’ait pas de rapport avec la morale dans le comportement humain des hommes sensés.
Car celle-ci leur impose ses normes et ses diktats, et si l’homme qui se dit sensé, qui s’en réclame, ne veut pas rentrer en contradiction avec ce que lui dit son cœur et son esprit, et rester ainsi dans cette position, cette posture, faible et vile, non seulement à ses propres yeux, mais aussi face aux regards et aux jugements que la société dans son ensemble pourraient lui asséner, celui-ci doit ou devra un jour penser à régler toute sa vie autour de ce pivot central que représente la morale, qui est comme engrammée, inscrite en lui et au plus profond de son cœur, dans ses rapports directs avec lui-même et les autres lequel, du jour où il découvrira et prendra conscience de l’étendue et de l’énormité du scandale qu’a déjà pu susciter l’indigence de sa pensée et la malignité de ses actions, se traitera désormais lui-même avec une sévère clairvoyance, qui le portera, à essayer de tout faire et plus encore, pour laver son nom et purifier ses relations avec les autres, desquels il ne saurait ni dire ni professer du mal, mais dont il se méfiera désormais à tout jamais et par expérience personnelle, ne se laissant entourer et conseiller que par ceux qu’il estimera et jugera digne de confiance, c’est à dire de ceux et celles qui auront su comprendre que ce qu’ils prenaient jadis pour de l’honnêteté et de la bienveillance n’étaient en fait que la dissimulation habile de la ferme et froide décision de ces mêmes personnes de les circonscrire à l’écart de leurs maisons et de leurs vies, et même de leurs cœurs et de leurs pensées, ce qu’auparavant nous n’aurions même jamais pu supputer.
Ils, les hommes de raison, rejettent tout ce qui les en écarte, dans leur propre vie d’abord, à savoir l’immoralité et l’ignorance. Mais pas seulement. Ils rejettent également tout ceux qui s’écartent du droit chemin, du devoir, du seul, du seul car seul réel désirable bien pour l’homme, sa fierté, qui trouve sa source dans sa certitude de se savoir agir dignement sans jamais ou plus jamais se permettre toute action qui viendrait ternir sa réputation et son honneur. Ces hommes tiennent et estiment davantage leur intégrité morale plus que tout autre chose au monde car ils savent, apprirent un jour en tout cas, la valeur que peut représenter une bonne conscience pour le repos de leur âme, et pour les autres également dans leurs soucis de ne plus leur causer du tord. Cette chose, ce savoir qu’ils acquérirent parfois, souvent tardivement et à leurs propres dépends, ils ne l’oublient pas, jamais, et en aucune occasion de leur vie. Ça ne leur a en général que trop coûter de ne pas le savoir ou de l’avoir ignorer. Ce que justement les hommes de raison, qui le regardaient attentivement et depuis toujours n’ont pas manqué de remarquer, eux qui scrutent sans cesse leur entourage dans leur prudence, et qui repèrent au premier coup d’œil ceux qui font preuve au contraire de déraison, ce que l’homme sage et mis au fait de l’existence de telles réalités ne saurait perdre de vue et oublier dans ses rapports sociaux, ce regard qui déshabille et nous rend souvent si mal à l’aise.
L’homme qui s’éveille à cette, ces réalités qui l’environnement en tout temps et depuis toujours, ces regards qui surveillent, ces jugements qui condamnent, qui l’entourent et qui l’oppressent constamment, et le pressent de changer, de se conformer à ce que la raison, la morale et le bon sens prescrivent comme conduites sociales à respecter dans sa vie présente, et même jusqu’au plus profond de sa conscience naissante, et chaque fois qu’il fait preuve ou montre de déraison et d’oubli des impératifs moraux exigeants de la vie en société et des critères plus ou moins sélectifs des groupes sociaux auxquels il ne peut manquer de vouloir appartenir, mais dont il est exclu, à cause et du fait de son ancienne, récurrente et fâcheuse tendance à oublier les austères, exigeantes et rigides contraintes qui fondent et favorisent les échanges; cet homme, ce rêveur incontinent et inconscient, aurait tout intérêt à se réveiller de sa candeur et à prêter un œil attentif à l’état de ses relations, à qui il parle et à où il met les pieds, à ce qu’il y fait et dit, sa place et son rôle dans la société, son exclusion sans nul doute réelle mais peut être pas définitive de certains cercles sociaux et la mésestime et le mépris qui entourent sa personne ignorante et défaite, son personnage social, ce qui devra ou devrait en tout cas le pousser à s’astreindre à ne plus franchir ces lignes, ces limites, ces lignes de fracture clivantes, dont nul ne peut s’affranchir sans dommages ni conséquences parfois fatales pour sa réputation mais également sa propre fierté, par la persistance à faire comme si cela ne comptait guère alors qu’il est d’une importance vitale de comprendre l’importance et le rôle que jouent les codes sociaux et les règles d’éthiques stricts mais édificatrices de l’éducation civique et morale qui intiment à l’homme certaines conduites sociales bienséantes qui précisent les modalités, ordonnent et structurent les échanges au sein du tissu social humain et le rendent vivable, praticable, intelligible, constructif et plus humain. «
…
» Bonsoir,
Je suis désolé pour vous d’apprendre que vous souffrez, avez été diagnostiquée d’une schizophrénie.
Car évidemment ce n’est pas un diagnostic anodin, c’est même un diagnostic très lourd à porter, une maladie aux suites, aux conséquences extrêmement problématiques, lourdes pour la personne et pour sa capacité à s’insérer, à se fondre, à s’adapter en milieu social.
Et ce, que ce soit dans la famille, où l’on peut être vu comme le vilain petit canard, celui qui fait des bêtises, stupide, inconvenant ou inadapté, ou en dehors, où l’on peut perçu comme un marginal, un indésirable, un faible, un fou, une curiosité, ou un original, quelqu’un de farfelu, qui ne sait pas, ni ce qu’il dit ni ce qu’il fait, et avec lequel on n’ose pas ou plus sortir, parce qu’il ne sait pas se tenir, parce qu’il nous fait honte, ou ne nous apporte que des problèmes, des ennuis.
Je ne sais pas comment vous prenez les choses, si vous dramatisez ou non votre situation, si je ce que je vous dis vous parle, si même vous vous rendez compte de la gravité de ce genre de diagnostic, de situation.
Je ne sais pas non plus si vous prenez des médicaments, mais vous devez savoir que les neuroleptiques ralentissent le fonctionnement du cerveau, lui permettent de se poser, de ralentir l’afflux, l’emballement, l’enchaînement des idées, des paroles, et qu’ils peuvent d’eux-mêmes par eux-mêmes, rendre les personnes qui en prennent plus lentes, plus léthargiques, moins vives.
Ce n’est toutefois là pas la seule raison selon moi qui fait, qui pourrait vous faire vous être moins énergique, moins vive mentalement et physiquement que la moyenne des gens des personnes car les situations de vie que vivent les personnes souffrant de schizophrénie ( isolement, retrait social, sociétal, confusion mentale, onirisme, présence parfois de délires, de troubles du comportement, de l’humeur, de dépression, l’ostracisme social, etc.) sont souvent, toujours extrêmement difficiles à vivre, à subir et à accepter.
Les personnes souffrant de schizophrénie, de part et à cause du caractère extraordinairement difficile et pénible de la situation qu’elles traversent, et de la confusion mentale qui les habite qui plus est(le rejet, les attaques verbales qu’elles subissent, la solitude, l’isolement, dans laquelle les jettent, les a précipité la maladie); sont souvent perdues, et incapables d’elles-mêmes, par elles-mêmes de prendre la mesure de la situation, et de se protéger, de s’adapter vis-à-vis des normes et des règles sociales, tacites ou explicites. Et elles sont souvent victimes de rejet, d’exclusion sociale, à cause du trouble, des troubles cognitifs souvent réels qu’elles expérimentent( présence de voix, paranoïa, incapacité à discerner le vrai du faux des situations, de ce qu’elles pensent, de ce qu’elles entendent, d’autant plus si la personne est consommatrice de drogues que l’on sait provoquer, induire ce genre de symptômes, de délires).
Je vous conseillerais personnellement de vous intéresser à votre vie, à vos relations, aux gens qui vous entourent, à votre famille, à vos amis, jusqu’à votre médecin, les personnes qui vous suivent, votre entourage médical, les psychiatres, les psychologues, les infirmiers qui vous suivent, que sont, quelles sont donc que leurs attitudes, comment orientent-ils le dialogue, à quoi vous demandent-ils de réflechir, vous proposent-ils de penser pour remédier à votre situation, pour quelles raisons êtes-vous donc suvi, où en êtes-vous dans votre vie personnelle, que vous appreniez si ce n’est pas le cas à vous connaître, vous situer, que vous compreniez les situations qui ont pu se jouer depuis votre enfance, jusqu’à maintenant, votre âge adulte, la, les façons avec lesquelles vous êtes, avez été perçue, quel est, quel a été l’enfant, l’ado, la jeune adulte que vous étiez, qui était-elle, comment se comportait-elle, se faisait-elle reprendre souvent en classe, était-elle indisciplinée, revêche à toute forme d’autorité, d’apprentissage, de règles, vous arrivait-il, avec le recul de trop, que de trop en faire à votre tête, d’être trop irréfléchie, irrespectueuse, immature, de manquer à vos devoirs, à la bienséance, manquiez-vous, avez-vous manqué de présence d’esprit pour ne pas de trop vous faire remarquer, avez-vous été studieuse, sociable, agréable, facile à vivre, comment les autres élèves, les autres personnes vous percevaient-ils, qu’y avait-il de noté dans vos carnets scolaires, quelles étaient les remarques, les appréciations de vos professeurs, de vos éducateurs à votre sujet, quelles ont donc été que vos habitudes, aviez-vous de bonnes notes, vous arrivait-il de lire, étiez-vous une personne curieuse, ne vous êtes-vous pas donc montré que trop arrogante, qu’imprudente, comment s’est passée donc que votre enfance, votre petite enfance, avez-vous souffert de traumatismes, comment vous souvenez-vous, que vous rappelez-vous de votre enfance, de vos jeunes années, dans quel(s) milieu(x) avez-vous évolué, que vous disaient donc que vos parents, comment étaient-ils, quelle relation avez-vous donc entretenue avec eux, quel a été votre conduite, la leur, sur quoi insistaient-ils, ont-ils appuyé leurs discours, avec le recul, comment jugez-vous, jugeriez-vous que leurs conseils, leurs avertissements, leurs colères, leurs mises en garde, vous est-il arrivé de vous droguer, étiez-vous quelqu’un qui avait de l’aisance en société, à l’école, à l’Université, souffriez-vous d’anxiété, de gêne en société, au milieu des autres, faisiez-vous, avez-vous fait preuve de tenue, de retenue en société, ou, au contraire, étiez-vous licencieuse, ne vous permettiez-vous pas que trop de choses, avec le recul, par le passé, connaissiez-vous bien le monde, ses règles, l’importance, la nécessité de les respecter, qu’en dirait les gens, les personnes autour de vous, qui vous ont connu ?, le respect, la bienséance, la tenue de soi, de soi-même, sont-elles des notions qui vous sont étrangères, que vous jugez, vous aviez jugé anodines, sans conséquences, avez-vous, n’avez-vous pas donc jamais commis d’excès, vous est-il arrivé de vous montrer, de vous être montré que trop excessive, qu’abusive, que bornée, qu’impulsive, que maladroite, hystérique, désagréable, emportée, bavarde, violente, désordonnée, fainéante… Votre caractère, votre personne, comment a-t-elle été appréciée, goûtée par le monde, les gens, les personnes qui vous entouraient, votre famille ? Avez-vous, possédez-vous, possédiez-vous par le passé les qualités d’un être, d’une personne que les gens disent sociable ? ( la politesse, la retenue, la réserve, entre autres…). En d’autres termes, et simplement, comment vous décririez-vous, vous-même et votre passé, la façon avec laquelle vous vous êtes montrée, vos manières, comment le monde aussi, les gens, les personnes, votre entourage a-t-il réagi avec vous, devant vous, votre personne, vis-à-vis de votre comportement, de votre caractère, quelles étaient, quelles ont donc été que vos défauts, que vos erreurs, en quoi, pourquoi avez-vous donc été aimé, qu’est-ce qui a été, par contre et à l’inverse, moins apprécié, parfois pas du tout apprécié, qu’ont dit, qu’ont rapporté, dans vos souvenirs, que les autres personnes à votre sujet, quelles étaient donc que les attentes, les craintes de vos parents, pour quelles raisons se fâchaient-ils, étaient-ils se mettaient-ils souvent en colère, les sujets qui revenaient, quels étaient leurs rêves, leurs espoirs, leurs exigences vis-à-vis de vous, par rapport à votre comportement, vos fréquentations, comment avez-vous répondu à leurs appels, leurs paroles de prudence, de sagesse, par quoi vous êtes-vous fait donc connaître en-dehors de chez vous, quelles étaient vos similitudes, vos différences d’avec les autres personnes autour de vous, d’avec vos frères, vos sœurs, vos camarades, les gens de votre âge, où et dans quoi avez-vous donc fautés, vous êtes-vous commise, éventuellement, qu’auriez-vous fait, de quelle façon auriez-vous agi différemment, agiriez-vous différemment avec le recul, ce que vous savez aujourd’hui, quelles sont les causes, les raisons de votre situation actuelle, professionnelle, psychique, mentale, relationnelle, financières, sur votre humeur, les causes de votre dépression, de votre isolement, quelles ont donc été les résultats, les principaux résultats de votre conduite ? Où devez-vous, où devriez-vous donc porter que vos efforts ? Où et vers quoi les portez-vous donc qu’aujourd’hui, qu’actuellement, que d’ores et déjà, maintenant ? Êtes-vous attentive, êtes-vous soucieuse, (l’avez-vous été) du bien-être, de la tranquillité des autres ? N’avez-vous donc pas jamais troublée les autres par votre comportement, vos excès, votre dérive ? Si on les interrogeait, les personnes qui vous ont connu, n’auraient-elles donc que peu de choses à dire sur vous, à vous reprocher sur vous-même et votre passé? Où en sont donc que vos relations, avez-vous su infléchir par votre réaction, votre remise à niveau sur le plan comportemental, le jugement, la colère éventuellement que les autres personnes, le monde a de vous? Vos parents, les gens qui vous entourent, votre entourage médical, que pensent-ils, qu’ont-ils donc bien pu penser, bien dû se dire à propos de vous ? Comment jugez-vous, comment jugeriez-vous de votre éclairage, de votre sagacité, votre perspicacité, votre clairvoyance avant, par le passé? Quel importance avait selon vous toutes ces notions, ces attentions, la bienséance ? Avez-vous quelques raisons de culpabiliser, de vous en faire, d’être inquiète, de craindre les autres, vis-à-vis des éventuelles failles que vous pourriez avoir et encore dans votre caractère, votre comportement, ne craignez-vous pas un éventuel retour du bâton, un karma négatif que vous vous seriez créé, attiré, comment expliquez-vous, comprenez-vous donc que les attitudes, les comportements, les jugements et paroles des gens qui vous entourent, comment lisez-vous, relisez-vous, percevez-vous donc que votre passé, que votre vie, celle que vous menez actuellement, celle aussi vous avez pu autrefois mener , arrivez-vous à faire la jonction, les corrélations, le lien logique entre votre passé, votre caractère, vos conduites, qui vous étiez, ce que vous avez pu montrer, qui vous avez pu être, et la vie, la situation affective, relationnelle et sociale que vous vivez aujourd’hui ? Comment expliquez-vous, expliqueriez-vous votre parcours de vie, les causes de votre suivi, la situation, affective, relationnelle, la tristesse éventuelle, l’isolement, le désarroi dans lequel vous vous êtes retrouvé maintenant et aujourd’hui ? Êtes-vous, vous considérez-vous vous-même être, avoir été une personne éduquée, avez-vous fait preuve de bon sens, d’éducation, de respect, de courtoisie dans votre parcours de vie ? Avez-vous eu conscience, connaissance et suffisamment tôt de l’importance de ces choses ?
Post scriptum:
Peut-être ne vous ai-je rien appris ici, peut-être que si, je n’en sais rien.
Je ne fais, n’ai fait que supposer, qu’évoquer des choses, mais ces éléments, (leur connaissance, leur prise en compte) me semblent essentiels et indispensables, incontournables.
Aussi je pense fortement que ceux qui font, que ceux qui ont fait l’impasse de, plus que de ne pas suffisamment réfléchir à ces sujets, n’en ont pas ou pas assez bien tenu compte dans leurs vies, dans leurs passés, par le passé, se sont logiquement exposées à de grandes difficultés, un grand péril, et se sont d’elles-mêmes dirigées vers de grandes souffrances, de grands regrets.
Je vous souhaite bon courage à vous, une bonne continuation. »
….
» Le temps de se poser la question, et l’on est déjà mort bien sottement, sans raison, sans savoir pourquoi, sans savoir de quoi, sans savoir qui nous étions, sans savoir ce qu’était la vie, sans avoir appris quoi que ce soit, en ayant en plus, fait du mal aux gens, autour de soi, dans sa rue dans sa ville; oui on meurt on peut mourir sans raison, on pourrait même dire que l’on meurt, à cause de cela.
Jusqu’à quel point un homme peut être con, il faut pouvoir s’en faire une idée, et ne pas rire surtout, mais ça, cela n’appartient trop qu’à notre espèce. Si mon histoire vous fait rire, inquiétez-vous vous-même de votre propre santé mentale.
Parcourez les temps les époques, les diverses histoires, les lois les moeurs d’autres temps d’autres pays, et vous vous demanderez, le cas échéant, comment cela se fait-il que vous soyez en vie. Vous découvrirez, comme je le fis, qu’il ne fait pas si mauvais de vivre en France à l’heure actuelle dans notre « cher » pays.
longanimité \lɔ̃.ɡa.ni.mi.te\féminin
(Littéraire) Patience avec laquelle un être puissant et bon endure les fautes, les insultes qu’il pourrait punir.
https://fr.m.wiktionary.org/wiki/longanimit%C3%A9
« Ma ! fo tenir à la vie pour agir comme tu agis ! »
La conscience, la reprise en main d’eux-mêmes, pour certains est toute proche, toute équivalente à la peur qu’il devrait avoir à ce que le vent tourne, que la peur change de camps, que la Justice se retourne et change d’avis sur la manière dont il faudrait procéder pour remédier à la situation, car faute d’être entendue d’un trop grand nombre d’individus, la voix de la raison, de la sagesse, qui nous dit que la crainte de Dieu est le commencement de la Sagesse, pourrait tout aussi bien pousser certains, ses représentants terrestres, à changer de ton et les faire se décider à révéler les sentiments que leur inspirent, leur ont inspirées, nos « inconduites ».
La peur, le dégoût, la haine, tout , tout les sentiments se suscitent. La mort aussi. »
…
» Un homme, un individu a-t-il de l’esprit, du savoir, de l’intelligence, de la réflexion, le sens du jugement, celui de l’intérêt ? Ses actions étaient-elles sensées, eurent-elles un sens ? Lui furent-elles profitables, en quelques manières que ce soit, put-il en tirer le moindre profit, le moindre bénéfice ? Fut-il quelqu’un de prévoyant et de clairvoyant, assez vite, assez tôt dans sa vie, se posa-t-il et suffisamment tôt les bonnes questions ? Sut-il se rendre fier, et heureux, content de lui, à un moment de sa vie, satisfait de ce qu’il vécut, heureux de ce qu’il fit, de ce qu’il entreprit ? Connut-il des moments de joie, de bonheur, à cause des accomplissements, des réussites qui furent les siennes? Sut-il se rendre aimable, charitable, magnanime, cordial, en un mot, sociable ? Sut-il garder et préserver son innocence, son intégrité, son honneur, celui de sa famille, de sa communauté ? En fit-il même la fierté ? Sut-il garder et préserver son estime personnelle, acquérir celle des autres, ne jamais leur nuire, ne jamais les tromper ? A-t-il réussi à s’enrichir, à gagner de l’argent, à devenir autonome et indépendant ? Sut-il se faire des amis, s’attirer des sympathies, la reconnaissance et le respect des gens, des siens, de ses pairs, de la société, en se montrant, en se révélant être quelqu’un d’honnête et de loyal, de fiable, de régulier, de respectueux ? Était-il quelqu’un de mesuré, de gentil, de généreux, de prévenant ? Avait-il du caractère, était-il quelqu’un d’attentionné, de prudent, de patient, de déterminé, se souciait-il des autres, de son environnement, de sa famille, de ses enfants, de leurs avenirs, assumait-il ses actes, sa responsabilité, était-il quelqu’un, une personne responsable ? Était-il quelqu’un de juste, d’intègre, avait-il de l’éthique, de la noblesse, de la grandeur d’âme ? Avait-il du savoir vivre, était-il vertueux, quelqu’un d’honnête, qui savait se tenir, être, et rester correct avec les gens ? Put-il passer du bon temps avec les siens, ses proches, les personnes qu’il aimait, leur être agréable et utile, n’être jamais une plaie, un soucis ou une charge pour eux ? A-t-il réussi à se faire, à se créer de bons, d’agréables moments en leurs compagnies ? Avait-il de la politesse, du respect pour les gens ? Était-il cordial, modeste, simple, conscient de lui, de lui-même et de ses limites, des obligations de la vie, aussi ? Était-il facile à vivre, agréable, quelqu’un d’équilibré, d’amène et de présent pour les siens, était-il toujours disponible, savait-il se rendre utile, être serviable à la maison ? Ses parents, ses amis, sa famille pouvaient-ils compter sur lui ? S’est-il montré reconnaissant envers ceux qui l’ont aidé, ses proches, ses parents, les personnes qui lui vinrent en aide, l’éduquérent et le reprirent ? Était-il attaché à eux, à leur bien-être, à leur témoigner, à leur exprimer sa gratitude, ses remerciements pour ce qu’ils avaient fait pour lui ? Sut-il ne pas les troubler, ne pas les accabler par ses soucis personnels, les problèmes qu’il s’était lui-même créé ? Était-il souvent de mauvaise humeur, désagréable, morose au quotidien, négatif le plus clair de son temps ? Ou au contraire, sut-il préserver le temps, le moment présent, les autres, accepter ce qui s’était passé, ne pas se laisser entraîner par ses mauvais souvenirs et ses erreurs, ses mauvais souvenirs, ses regrets ? Arriva-t-il à faire contre mauvaise fortune bon cœur, à montrer du cœur, du courage, de l’abnégation, de la vaillance, malgré les situations difficiles, des ennuis, des problèmes importants, des heures sombres ? Était-il quelqu’un de lucide, de conscient ? Arriva-t-il à distinguer ce qui avait de l’importance, de ce qui n’en avait pas, à faire la part des choses, à ne pas s’accabler lui-même inutilement, à ranger, à taire ses problèmes, ses soucis personnels, à ne pas les emmener, les faire l’accompagner avec lui partout, et tout le temps, en y pensant sans cesse et continuellement ? Arriva-t-il à ne pas se plaindre, à ne pas accuser le sort, les autres, sut-il reconnaître ses fautes, ses erreurs, sa responsabilité personnelle dans ce qui lui arrivait ? Sut-il ne pas entretenir et accabler continuellement son entourage par ses malheurs, sa tristesse et ses chagrins, en leur en parlant sans cesse, en laissant parler sa mauvaise humeur, sa frustration quotidienne, et son égoïsme, en se gâchant ainsi la vie, et celles des autres ? Sut-il préserver le temps, le moment présent, les moments, les seuls moments qui comptaient, qui importaient, ceux à venir ? Sut-il taire tout à fait ses regrets, ne pas, ne plus y penser, ne pas les ruminer, ne plus s’en émouvoir, s’en rendre triste, et malade ? Réussit-il à s’accommoder, à se faire, à accepter la situation, à en faire même émerger une nouvelle, une différente? Sut-il préserver sa réputation, rester honnête, rester intègre, ne pas compromettre sa tranquillité et son bonheur, par des actions viles, bêtes et lâches ? A-t-il réussi à sauver, à préserver son honneur, sa dignité, à ne pas alourdir sa conscience, à ne pas entamer sa santé, son espérance de vie ? A-t-il acquis du savoir, de la culture, gagné en sagesse, en maturité, en intelligence, en expérience ? A-t-il réussi à s’insérer, à se trouver et à conserver un emploi, à y être bien vu, y être apprécié ? Sut-il ne pas négliger ses études, les conseils de ses parents, de ses enseignants, l’importance d’avoir, d’acquérir un bagage culturel, du respect, de la maîtrise de soi ? A-t-il pu acquérir un diplôme, des compétences techniques, des savoirs relationnels ? Sut-il se faire connaître positivement, pour de bonnes choses ? A-t-il réussi à ne pas se faire, ne pas s’attirer inutilement et bêtement des ennuis, des ennemis, de la haine, des tourments ? Sut-il conserver ses amis d’enfance, bien les choisir, être aidant et utile aux gens, aux autres, être un soutien pour les siens, pour sa famille, pour la société, être quelqu’un de confiance, de fiable et d’agréable à vivre, de soigné, de cultivé, de bon ? A-t-il su être, devenir une ressource pour les autres, une personne de valeur, par sa disponibilité, son travail, ses compétences, son savoir, son sérieux, son éthique de vie, son calme, sa maîtrise de lui, son honnêteté, sa combativité, son soucis des autres, des gens, de lui-même, en prenant soin ainsi de son propre avancement ? Fut-il respectueux avec les autres, respectueux des lois aussi ? A-t-il rapidement saisi l’intérêt, le bénéfice qu’il aurait, qu’il avait à tenir compte et à respecter celles-ci, et à ne pas se faire et s’attirer du coup inutilement des ennuis, des reproches, de la haine, des rancunes ? Savait-il garder son calme, maîtriser ses humeurs, son tempérament, rester calme, rester tempéré, ne pas se montrer impétueux, maîtriser sa nervosité, ses craintes, bien juger des situations ? Arriva-t-il à contenir, à limiter et maintenir ses désirs, son action, ses actes dans certaines limites, en savant se contenter du nécessaire, de peu, de ce qu’il avait ? Se méfiait-t-il de ses enthousiasmes, de ses mouvements d’humeurs ? Savait-il garder la tête froide, en comprit-il l’intérêt, la nécessité absolue, ne prenait-il donc jamais de décisions impromptues et impulsives, se montrait-il toujours réfléchi, ne se laissait-il donc jamais uniquement guider par ses seules émotions, ses seules envies, ses seuls désirs, son excitation, son trouble, son humeur du moment ? Sut-il, arriva-t-il à garder ses objectifs en tête, à ne pas les oublier, à ne pas se laisser troubler et affecter par des imprévus, de mauvaises surprises, des événements des problèmes inattendus, des distractions ? Savait-il s’en tenir au plan, au programme qu’il s’était fait, qu’il s’était donné, ou bien manqua-t-il de concentration, d’application, de rigueur, de force et de lucidité pour aller au bout des choses, des raisonnements, des idées, de ce qu’il désirait entreprendre ? Anticipait-il donc les choses, les rencontres qu’il allait faire, était-il ponctuel, poli, toujours présentable, préparait-il ses allers et venues, ses interventions, ses sorties, à l’avance ? Était-il quelqu’un de patient, de déterminé, de travailleur ? Savait-il se maîtriser, ne pas perdre le nord, garder son flegme, son calme, rester toujours juste, lors de ses rencontres sociales, au cours de toutes les rencontres qui jouxtèrent, qui jalonnerèrent ses journées, sa vie, son existence ? Savait-il, apprit-il donc à réfréner, à taire donc et contrôler ses mouvements et ses changements d’humeurs, sut-il les anticiper, les prévenir, les maintenir dans des limites, des bornes acceptables, garder du sang froid, de la maîtrise, de la tempérance, de la lucidité ? Avait-il de la retenue, savait-il conserver son calme, sa contenance, en toutes circonstances, avait-il l’empire, l’empire sur lui, sur lui-même, sur ses actes, ses actions ? Savait-il se taire, garder sa langue, taire un secret, tenir une promesse, tenir ses promesses en général ? Avait-il une parole, savait-il tenir ses engagements ? Savait-il aussi ne pas s’engager trop vite, trop tôt et sans y avoir réfléchi, sans avoir préalablement étudié toutes les données ? Était-il de quelqu’un de confiance, de fiable, par la pertinence de ses avis, de ses conseils, par sa sagacité, sa maîtrise de lui, de lui-même, des questions, par sa régularité ? A-t-il réussi à dompter son impétuosité, sa fougue, son envie, son désir même de réussir, son impatience, son envie d’accélérer les choses ? Savait-il laisser du temps au temps, ne pas se précipiter, savait-il attendre, attendre sans s’impatienter, sans s’énerver, sans prendre de décisions hâtives ? S’exerça-t-il pour se dominer, pour avoir, pour acquérir le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, de ses actions, de ses humeurs, de ses émotions ? Sut-il donc anticiper et prévenir les moments où il risquait de perdre le contrôle, ses nerfs, et faire des conneries, des actes, des actions impulsives et stupides, qu’il allait regretter dans les secondes, les moments qui allaient suivre ? Arrivait-il à ne pas s’emporter, à ne pas crier, à ne pas s’exclamer et s’agacer pour rien, à rester calme et tempéré, à garder son flegme, le contrôle, la maîtrise de lui, de lui-même, le plus souvent ? Était-il au contraire rapidement porté à la colère, facile à sortir de ses gonds, souvent hors de lui, instable psychologiquement, toujours tendu, incapable de maîtriser ses nerfs, sa frustration, sa colère, ses émotions et son comportement plus généralement ? Les gens, les personnes étaient-elles tendues face à lui, face à elle, toujours dans la crainte, toujours dans le doute que quelque-chose ne se passe mal, que les choses ne dérapent ? La situation n’était-elle pas d’ailleurs anxiogène à vivre, difficile à supporter ? N’était-il d’ailleurs pas insupportable, ne poussa-t-il pas et malgré lui les autres personnes à s’éloigner, à le fuir, à l’éviter et à le craindre, le haïr même ? Nétait-ce pas là la raison même de son isolement, de son suivi psychologique, de ses échecs, du manque de succès et de réussite qu’il connut, des problèmes qui lui arrivèrent, que ce manque de maîtrise qu’il avait de lui, de lui-même ? Que pouvait-il donc espérer ainsi, que se passa-t-il d’ailleurs dans sa vie ? Avait-il seulement même conscience de l’enjeu, de la nécessité qu’il avait de se défaire de cet ennemi intime ? Savait-il, savait-il donc se taire, taire donc une remarque, des propos inconvenants, des remarques inutiles ou blessantes, même de justes colères qu’il pouvait avoir, mais qui étaient périlleuses, dangereuses et stupides pour lui d’exprimer ? Savait-il, arrivait-il à ne pas s’énerver, à ne pas mal prendre les choses, les attitudes et les comportements des autres personnes autour de lui, leurs limites parfois, leur silence, leur réserve et leur distance souvent, leur prudence, toujours, le fait qu’ils aimaient, que les gens aiment à prendre leur temps, qu’ils désirent s’assurer que l’on ne leur fera aucun mal, volontairement ou non, que l’on sera, que l’on se montrera toujours respectueux avec eux, qu’ils n’auront pas à regretter tout pas, tout mouvement vers nous, leur méfiance et leur crainte aussi du coup vis-à-vis des inconnus, des nouveaux venus, les tests qu’ils leur font passer, arriva-t-il à comprendre les jugements, les critiques, les exigences, les attentes et les craintes des autres, leurs comportements en général, leurs avis aussi, l’agacement, le ressentiment, l’incompréhension, la colère, la haine même parfois qu’ils pouvaient notamment et naturellement avoir, éprouver vis-à-vis du comportement, de l’attitude et des excès de certains ? Était-il quelqu’un de tolérant, tolérant lui-même, savait-il accepter, supporter les humeurs et les comportements parfois excessifs des autres ? Arriva-t-il, était-il parvenu lui-même à dominer ses pulsions, ses actes, son action, sa vie, en lui donnant une tournure, une direction judicieuse ? Savait-il donc réfréner son envie, son désir parfois de trop parler, de s’exprimer trop vite, bêtement et inutilement, sur des sujets qu’il ne maîtrisait pas, en présence en plus, devant des gens des personnes, des individus qu’il ne connaissait pas, dont il ne connaissait ni les avis, ni les opinions, ni les jugements, de façon précipitée et irréfléchie, sans avoir préalablement calculé les suites de ses prises de parole, sans même savoir si les autres étaient vraiment, allaient être réellement intéressés par ce qu’il avait à dire, sans savoir si ce qu’il disait n’allait pas carrément envenimer les choses, la situation, être mal pris, ajouter de la confusion, du brouhaha, de la discorde à ceux déjà ambients ? Était-il quelqu’un de réfléchi, veuillait-il sur lui, sur lui-même, sur ses paroles, ses actions, ses actes, ses pensées, ses émotions, s’assurait-il de savoir si oui ou non ce qu’il allait dire ou faire pouvait éventuellement se retourner contre lui, et lui attirer ensuite des problèmes, des soucis, se posait-il régulièrement la question ? Savait-il retenir ses gestes, ses paroles, ses mouvements, s’assurer que tout soit ok avant d’agir, même revenir sur des décisions, des orientations qu’il s’était précédemment donné ? N’avait-il pas trop confiance en lui ? Se méfiait-il en général de ses certitudes ? Évitait-t-il de s’impliquer dans des situations, des conflits qui ne le concernaient pas, et pour lesquels il ne pouvait rien faire ? Arriva-t-il à dominer ses nerfs, à maîtriser ses passions, son emportement, son agacement, sa langue, notamment lors des situations difficiles, face à quelqu’un, devant des gens des personnes qui pouvaient se montrer abusives, excessives, bornées, stupides, obtuses, potentiellement même agressives et violentes avec lui ? Arriva-t-il bien à identifier, à repérer ces personnes, à les gérer, les éviter, était-il vigilant à cela, face à elles, savait-il se montrer habile et discret pour les écarter de sa route, de son chemin, sans rien en dire, ou à défaut, savait-il limiter et contrôler ses interactions avec ces personnes, en se préparant et chaque fois à devoir gérer leurs éventuels débordements, leurs éventuels excès, en évitant de s’irriter lui-même outre mesure, sans qu’il ne soit jamais surpris par leurs attitudes, leur irrespect ? Était-il facilement déstabilisable, colérique, impétueux, bavard, facilement porté à faire, à émettre des critiques, des remarques négatives et acerbes sur les gens, la société ? Se connaissait-il bien, connaissait-il ses défauts, ses failles ? Travailla-t-il à les corriger, à les atténuer ? A-t-il pu réussir à s’amender, à se défaire, se débarrasser de ses plus encombrantes lacunes, des plus rédhibitoires et problématiques pour lui, pour son avenir, son établissement ? Était-il quelqu’un de modeste ? Savait-il voir, percevoir, sentir la supériorité de certaines des autres personnes autour de lui, ou bien ne resta-t-il jamais qu’un orgueilleux, incapable de voir, de sentir et de connaître ses propres limites ? Avait-il le sens de l’intérêt, du jugement, sut-il les acquérir ? Apprit-il de ses erreurs, de ses expériences, ou bien les répèta-t-il sans cesse et sans jamais rien en apprendre ? Était-il quelqu’un d’observateur, de réfléchi ? Savait-il donc bien ce qui l’attendait et chaque jour, chaque matin quand il passait le seuil de sa porte ? Connaissait-il bien les autres, les gens, ses voisins, leurs opinions, attentes et exigences, les exigences de la vie aussi, ou bien et au contraire, négligait-il donc ses devoirs, ses obligations, les avis, les désirs, souhaits et conseils des autres personnes autour de lui, leurs sentiments aussi, notamment ceux qu’ils avaient développés et vis-à-vis de lui, en fonction de sa vie et des conduites qui étaient les siennes ? S’était-il fait une idée juste, une idée correcte et lucide, sur la façon dont il pouvait être possiblement perçu? Faisait-il, prêtait-il une vive attention au ton des voix, aux regards des gens, des personnes autour de lui, à la façon dont on lui parlait, plus généralement à la façon dont les autres personnes parlaient et s’exprimaient, se comportaient autour de lui ? Veuillait-il, veuilla-t-il donc sur lui, sur son comportement, ses actes et sa réputation, en veillant bien à ne jamais ou plus jamais dépasser, outrepasser certaines bornes, certaines limites, ses droits, en respectant par là même ceux des autres ? Était-il quelqu’un de consciencieux, qui voulait, qui voulut avancer, et réussir ? Ne fit-il pas trop longtemps l’erreur de faire preuve d’inconséquence, d’inconstance et d’irréflexion dans son action ? Sut-il, et assez vite, assez tôt dans sa vie, être et devenir quelqu’un de respectueux, d’intègre, ou bien s’attira-t-il par faute, par défaut de caractère, et de conscience, des ennuis, des histoires, des problèmes avec les gens, la société, la Justice ? Combien de temps lui fallut-il pour bien comprendre que s’il ne se défaisait pas de certains de ses défauts, de sa certaine ignorance, de son certain irrespect, sa certaine bêtise, les autres personnes chercheraient inévitablement à l’éviter et à le fuir, et qu’il représenterait alors un véritable repoussoir pour les gens ? Fut-il long à la détente, sourd aux remarques, aux avis, conseils et critiques des autres, de ses proches, de sa famille, critiques plus ou moins tues, plus ou moins formulées, leurs regards parfois désapprobateurs, ennuyés, agacés, excédés par ce qu’il faisait et disait, remarques, critiques et conseils qu’il n’entendit pas, dont il ne voulut pas admettre la validité et l’intérêt, la pertinence ? Ne fut-il pas un jour obligé de payer les conséquences de son manque de discernement, par des rancunes, des dédains et des colères, qu’il devait bien essuyer un jour, contrepartie somme toute logique et attendue du manque de respect et d’éducation qui était le sien ? Ne fut-il pas d’ailleurs empli de regrets, de confusion et de tristesse à cause de tous les écarts qui avaient été les siens ? Devint-il enfin et un jour plus lucide, plus clairvoyant, davantage conscient des autres, de leurs attentes et autres jugements, des exigences la vie aussi ? Travailla-t-il alors à être, à devenir se montrer enfin toujours constant et fiable, précautionneux avec les autres, ferme dans ses décisions, ses résolutions, celles qu’il dut prendre et tenir pour se sortir alors de l’impasse où l’avait menée son irréflexion et sa bêtise ? N’était-il donc pas alors devenu semblable en cela aux autres personnes éclairées autour de lui, lui-aussi cordial le plus souvent, mesuré, poli et circonspect, prudent dans ses rapports avec les autres, tolérant et indulgent avec leurs failles, leurs faiblesses, sachant lui-aussi faire preuve de tolérance, d’indulgence avec eux, sachant bien à quel point l’on pouvait être perdu, sachant bien à quel point il avait été lui-même perdu, et ignorant, perdu car ignorant, incapable de prévoir, de sentir, de voir venir arriver les choses, les problèmes, les ennuis, les embûches qui l’attendaient et le surprirent dans sa candeur et sa naïveté; problèmes, ennuis et soucis qu’il aurait pu s’éviter, dont il aurait pu s’épargner la peine, si seulement il avait eu de l’éducation, et du respect pour ce qu’on lui avait dit, pour les gens, leurs remarques, conseils et avis, lui qui n’avait pas bien compris le sort, le destin qui attendait ceux qui, par faute, par défaut d’entendement, dérogérent aux règles, aux lois et à leurs obligations, aux devoirs qui étaient les leurs, et furent et à juste titre considérés comme stupides, abusifs et indignes de confiance, et qui se condamnérent par cela eux-mêmes et à cause de leur cécité, à ne pouvoir ensuite prétendre à rien, à rien hormis à des misères, des problèmes, des jugements, des haines, de la souffrance, des tourments et des regrets pour toute perspective. «
…
« Je sais, je sais, tu doutes oui doutes d’en avoir la force le courage la puissance, te dits te demande à quoi bon pourquoi pourquoi maintenant?, penses qu’il est tard, bien tard, trop tard, que la chose, les choses t’ont échappé ta vie, qu’il ne suffirait pas, pas, plus maintenant de tout donner, d’avoir changé, que les choses, la situation est en elle-même foutue, capotée, irrémédiable maintenant, que tu n’as plus qu’à attendre, qu’à te laisser mourir, et que la suite, le reste de ta vie t’es connu, et que, quelque soit ce que tu fais, quelques efforts que tu fasses, rien, rien ne se pourra changer, ne saurait vouloir changer.
Je sais, je sais que cela te désespére, te terrifie, de voir, de devoir constater l’absurdité, l’absurdité ancienne de ta conduite, de ta personne, le résultat calamiteux, misérable de ton, de tes ignorances, ta déchéance, l’ampleur, la démesure de ta bêtise, de tes regrets maintenant, l’impression nette, la connaissance, la certitude le savoir d’être, d’être passé, passé complètement, totalement à côté, de ta vie, combien, combien tu te sens mal, a dû aussi te sentir mal, d’être qui tu es, d’être dans ta situation, sans relation(s), sans amis, sans argent, sans rien de construit, ni même sans rien avoir à dire de louable de sensé et de vrai à ton sujet, au sujet de ta personne, de son action.
Car oui, si oui, si oui tu sais, tu sais maintenant où tu en es, qui tu es, ce que tu fais, a fait, te doute même de ce que tu dois ou devrais faire maintenant, maintenant, maintenant te semble, te semble bien sombre, personne, personne autour de toi, qui ne veuille, qui ne désire encore te voir, chaque soir, chaque soir te voilà, te voilà là qui te retrouve, te retrouve encore seul, avec comme seule idée, comme seule vision, comme seul spectacle ce champs de ruine, cette sensation d’avoir, d’avoir encore perdu un jour, les jours, les jours tu les comptes plus, tu ne les comptes plus les heures, les heures passées derrière ton écran, à t’interroger, comment, pourquoi, qu’y faire, que faisons-nous là, sous quel poids, par quels misères doit-on, devrais-tu encore passé, ton âme, ton âme est fatigué, le bout, le bout tu le vois pas, c’est toujours demain, t’en as marre, t’es triste, tu fais pâle figure, te sens responsable de ça, de toi, de ton échec, le sentiment, le sentiment d’échec t’ecrase, est écrasant, tu n’as plus la force, le courage, l’envie d’avancer, souvent, souvent tu te dit t’es dit, allez, allez encore un pas, patience, courage force, les mots, les mots ne tiennent plus, ne tiennent pas, chaque fois, chaque fois que tu t’arrêtes, que tu regardes ta vie, rien n’a bougé, la dereliction est totale, tu te demandes même, dans ce silence, ce temple qu’est le monde, comment l’on peut, comment l’on doit l’on fait l’on peut faire pour être, être aussi bête, aussi vil, aussi faible, aussi stupide, le résultat, le témoignage, le témoignage est partout, personne, personne qui ne te sourie plus, personne qui ne sourie plus d’ailleurs, des fous, des comme toi, vous autres, vous autres avez tout pourri, on a, on peut plus avoir envie, envie de rire, de sourire, la joie, la joie, vous autres, vous autres nous l’avez enlevé, trop, y en a eu trop, y en a eue trop beaucoup trop de gâchis, de violence, d’irrespect, de connerie, ne reste, ne reste plus, plus autour de toi, dans le monde, chez les gens, que ce sentiment de dégoût, que cette fatigue, cette lassitude, vous autres, nous l’avez coupé, coupé l’envie, l’envie d’être, de rester avec vous, la violence, la violence, le ressentiment est partout, les évènements, dans toutes les mémoires, nous n’étions, nous n’étions décidément, définitivement pas au fait, les autres, les autres nous ont, nous avaient bien dit, l’avaient bien vu venir, ont regardé, chacun dans leurs coins, nous autres tout détruire, tout gâcher, la France, la France se regarde, le monde et ne peut que constater que les sentiments n’y sont vraiment plus… «
…
« Mission.
Nettoyer les rues.
Stratégies:
Dialogue
Ou
Force
Dialogue:
Vous être mort si vous continuer.
Nous avoir ras le bol.
Vous égale toi toi plus toi
Quoi moi ?
Quoi vous ?
Listez vos méfaits
Voyez résultats méfaits
Autres : Mépris, défiance, haine
Vous-mêmes: Haine de soi, agressivité, autodestruction
Nous savoir qui vous êtes
Nous avoir liste noms
Liste exister réellement
Liste pas être statistique ethnique
Liste être notes polices fiches psychiatrique
Société vouloir sécurité
Politique devoir éventuellement obéir volonté populaire
Vous être connu
Vous être dans collimateur
Vous être identifiable
Vous être fiché, suivi, contrôlé, observé, tenu à l’écart
Car vous être dangers publics
Nous le savoir
Comment?
Nous savoir tout
Nous pas être bête… nous avoir mémoire…
Ah vous vous souvenez de moi !
Nous savoir toi être con
Nous savoir toi croire nous avoir oublié vous
Vous être toi lui lui
Nous être tes voisins ducon.
Nous noter tout.
Nous nous rappeler tout.
Nous avoir été éduqué.
Nous savoir toi lui vous non.
Nous savoir ça être problème.
Pour toi comme pour nous
Nous essayer te dire
Nous essayer te prévenir
Nous essayer te soigner
Nous essayer t’apprendre
Autres ici penser toi Vouloir pouvoir rien comprendre
Nous savoir cela
Nous pas être certains toi en capacité comprendre.
Nous essayer toutes nos forces t’enseigner
Nous pas savoir quoi faire
Nous être fatigué
Nous penser toi lui eux crétins hors catégorie.
Moi aussi, celui qui écrit ces lignes, moi aussi être cretin hors catégorie.
Moi essayer te faire comprendre eux plus vouloir rire
Moi essayer tenter avec toi t’apprendre
T’apprendre que eux être fatigué
Eux être très trop fatigué
Fatigué danger nous leur faire vivre
Eux rêver Eden
Eux vouloir vivre sécurité
Toi moi nous être problème
Toi comme moi devoir comprendre maintenant nous sauver nos fesses
Eux être très Très Très en colere.
Nous devoir faire attention maintenant
Eux savoir qui tu es
Eux savoir où tu es
Eux savoir ce que l’on fait
Nous pas plus devoir jouer avec eux
Eux être fatigué nous pas comprendre eux réfléchir autre solution
Nous transformer fraise tagada
Toi comprendre ou moi devoir répéter
Nous devoir bien sagement rentrer chez nous demander eux dieu mansuétude
Mansuétude
Moi essayer prevenir toi
Moi essayer prevenir toi
Toi m’entendre
Ou toi mourir »
…
« Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite
18 minutes, 24 secondes
…
«… l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un début… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on accueille beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites… »
…
«La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages »
…
« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de MALHONNETETE naissent QUAND on massacre la langue, qu’ON MET LE SUJET A L’ACCUSATIF et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
…
Pompeux étalage de mots. Un mot suffit au sage. »
…
La fabrique institutionnelle du soupçon : sociologie de la surveillance et allocation des ressources sécuritaires
…
Les administrations sécuritaires — police, renseignement, justice, services sociaux — ne surveillent pas au hasard. Elles opèrent un tri permanent entre les individus jugés « dignes » de ressources d’investigation et ceux laissés hors du viseur, selon une logique qui reproduit structurellement les mécanismes décrits par la sociologie du jugement social : accumulation de micro-signaux, consolidation d’hypothèses, étiquetage progressif et mémoire longue des organisations. Ce processus transforme des corrélations faibles en certitudes opérationnelles, avec une asymétrie fondamentale : l’entrée dans le système est rapide et automatique, la sortie lente, incertaine ou impossible. L’accélération technologique — bases de données interconnectées, OSINT automatisé, scoring algorithmique — a démultiplié cette capacité de tri tout en la rendant plus opaque. Le cadre juridique français, profondément remanié depuis 2015, oscille entre formalisation des garanties et normalisation de l’exception, laissant subsister des pratiques para-légales (notes blanches, mémoire institutionnelle informelle) qui échappent largement au contrôle démocratique.
Le tri des cibles repose sur une sociologie implicite du soupçon
L’allocation des ressources de surveillance obéit à une rationalité qui n’est pas strictement juridique mais profondément sociologique. Le modèle de l’intelligence-led policing (ILP), théorisé par Jerry Ratcliffe selon le triptyque « Interpréter, Influencer, Impacter », structure aujourd’hui la plupart des services occidentaux. Son principe directeur est le triage : face à un « écart entre la demande sécuritaire et les ressources disponibles », les services établissent des priorités de collecte (intelligence requirements) qui déterminent quels individus, groupes ou zones méritent l’activation de moyens coûteux — filature physique, écoutes, infiltration, exploitation de sources humaines (HUMINT) ou ouvertes (OSINT). Le National Intelligence Model britannique, adopté dès 2000, formalise ce processus à travers des groupes de coordination tactique (Tactical Tasking and Coordination Groups) qui hiérarchisent les menaces selon quatre produits analytiques : évaluation stratégique, évaluation tactique, profils de sujets et profils de problèmes.
Jean-Paul Brodeur a théorisé cette distinction dans son opposition fondatrice entre « haute » et « basse » police. La haute police — héritière de la police politique de l’Ancien Régime — se caractérise par son caractère absorbant (elle aspire toute information disponible), sa rétention stratégique de l’information jusqu’au moment de son utilisation optimale, son recours systématique aux informateurs et son opération dans le secret. Après le 11 septembre 2001, Brodeur observe que cette logique s’étend bien au-delà de la surveillance politique vers les réseaux criminels sophistiqués, estompant la frontière entre police judiciaire et police administrative.
Didier Bigo complète cette analyse avec le concept de ban-optique : contrairement au panoptique foucaldien qui surveille uniformément, le ban-optique décrit le processus de tri qui précède la surveillance. Les « professionnels de la gestion de l’inquiétude » — notion centrale chez Bigo — construisent la menace par un travail de profilage fondé sur des corrélations faibles systématisées. Ce ne sont pas les comportements objectivement dangereux qui déclenchent la surveillance, mais les catégories socialement construites par les champs professionnels de la sécurité : le migrant, le converti, le militant radical, le marginal. Le ban-optique opère un tri architectural (les aéroports filtrent différemment selon l’origine), discursif (les « niveaux de menace » créent des catégories) et juridique (les régimes de surveillance varient selon le statut des personnes).
Kevin Haggerty et Richard Ericson enrichissent ce cadre avec leur concept d’assemblage surveillant : les systèmes de surveillance autrefois distincts — fichiers de police, dossiers médicaux, données financières, caméras, réseaux sociaux — convergent en un ensemble rhizomatique. Lorsque travailleurs sociaux, professionnels de santé, policiers et éducateurs combinent leurs savoirs respectifs sur un individu « à risque », les micro-signaux issus de chaque domaine institutionnel se consolident en un profil de risque composite. Cette convergence multi-agences est explicitement institutionnalisée en France à travers les Groupes d’évaluation départementaux (GED), présidés par les préfets, qui décident de l’inscription, de l’affectation et du niveau de suivi des individus signalés pour radicalisation.
En France, le Fichier des signalements pour la prévention de la radicalisation à caractère terroriste (FSPRT), créé par décret en mars 2015, illustre cette logique de triage. Environ 20 000 individus y figurent, répartis entre « haut du spectre » (3 000 à 5 000 personnes suivies activement par la DGSI) et « bas du spectre » (suivis par le renseignement territorial). Les signalements proviennent pour un tiers du numéro vert du CNAPR, pour un tiers des services territoriaux de l’État, et pour un tiers de la détection propre des services. Cette architecture révèle la tension structurelle entre l’ampleur du fichage et la finitude des ressources humaines : la surveillance active de 24 heures sur 24 d’un seul individu mobilise 15 à 20 agents.
Les grilles de signaux activants oscillent entre formalisation et biais cognitifs
Les signaux qui déclenchent l’attention des services oscillent entre deux pôles : d’un côté, des instruments structurés d’évaluation du risque fondés sur la recherche empirique ; de l’autre, des grilles informelles saturées de biais culturels et cognitifs.
Du côté formalisé, les outils d’évaluation du risque de violence et d’extrémisme violent se sont multipliés. Le HCR-20 (Version 3, 2013), instrument le plus utilisé au monde pour l’évaluation du risque de violence, structure l’analyse autour de vingt items répartis entre facteurs historiques, cliniques et de gestion du risque, selon une méthodologie de jugement professionnel structuré (Structured Professional Judgment) — sans algorithme ni score automatique. Le VERA-2R (Elaine Pressman, 2009), spécifiquement conçu pour l’extrémisme violent, articule 34 indicateurs autour de six domaines (croyances, contexte social, historique, engagement, facteurs protecteurs). Une découverte importante de Pressman est que la plupart des facteurs de risque pour la violence ordinaire sont sans rapport avec les facteurs de risque pour l’extrémisme politique violent, ce qui justifie des outils spécialisés.
Le cadre français de détection de la radicalisation, piloté par le SG-CIPDR, distingue les « signaux forts » (qui doivent constituer une alerte : apologie du terrorisme, préparation active d’un départ en zone de conflit) et les « signaux faibles » (qui imposent une vigilance : rupture comportementale, retrait social, discours conspirationniste, contacts avec des profils radicalisés). Cette grille souffre d’un problème épistémologique fondamental documenté par le CIDOB de Barcelone : si une majorité de djihadistes agissent au nom d’une idéologie radicale, une très large majorité des adhérents à cette idéologie n’agissent jamais violemment. Borum et ses collaborateurs concluent dès 1999 que les profils de risque « ne seront jamais suffisamment spécifiques ou sensibles » — il y aura toujours infiniment plus de personnes correspondant au profil qui ne passeront jamais à l’acte. La grille de « signaux faibles » diffusée en 2019 par l’Université de Cergy-Pontoise — incluant l’« intérêt soudain pour l’actualité nationale et internationale » ou le « fait de ne plus faire la fête » — a illustré cette dérive en confondant pratiques ordinaires et indicateurs terroristes.
Les méthodologies de l’ONUDC (cadre PESTELO) et d’Europol (EU-SOCTA, dont l’édition 2025 s’appuie sur l’analyse de 821 réseaux criminels) tentent de structurer l’évaluation des menaces selon des critères reproductibles. L’évaluation des sources utilise le système 4×4 qui croise la fiabilité de la source et la précision de l’information. Néanmoins, la recherche sur les biais cognitifs dans le renseignement criminel met en évidence les risques de biais de confirmation (les analystes cherchent les informations confirmant l’hypothèse initiale), d’ancrage (les premières évaluations conditionnent les suivantes) et de disponibilité (les menaces récentes ou médiatisées sont surévaluées).
L’asymétrie entre signaux « à charge » et signaux « à décharge » est structurelle. Les signaux incriminants (contacts avec des profils connus, déplacements en zone de conflit, adoption de communications chiffrées, transactions financières suspectes détectées par Tracfin) s’accumulent mécaniquement dans les fichiers. Les signaux à décharge (intégration professionnelle, soutien familial, engagement dans des programmes de désengagement) sont moins systématiquement collectés et rarement pondérés avec la même intensité. La Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH) a relevé que la majorité des individus inscrits au FSPRT « ne présentent pas de danger pour la sécurité de l’État », ce qui suggère une sur-inclusion systémique — le filet s’élargit plus qu’il ne se resserre.
L’accélération technologique démultiplie le tri tout en le rendant opaque
L’informatique et l’intelligence artificielle ont transformé non pas la logique du triage sécuritaire mais son échelle, sa vitesse et sa granularité. Trois dynamiques convergent : la police prédictive, la fusion de données, et l’extraction massive d’informations depuis les plateformes numériques.
La police prédictive géographique — incarnée par PredPol (rebaptisé Geolitica avant de cesser ses opérations fin 2023) — utilisait un algorithme inspiré de la sismologie pour générer des « points chauds » quotidiens orientant les patrouilles. L’analyse de 5,9 millions de prédictions par The Markup a démontré que le logiciel dirigeait disproportionnellement les patrouilles vers les quartiers à forte population noire, latino et à faibles revenus, tandis que les zones blanches et aisées passaient des années sans la moindre prédiction. Le taux de succès réel — moins de 0,5 % des prédictions correspondant à un crime effectif dans la catégorie prédite — révèle une prophétie autoréalisatrice : le sur-patrouillage dans les zones prédites génère davantage d’infractions constatées, alimentant l’algorithme. Ruha Benjamin qualifie PredPol d’« algorithme de production du crime ». En France, la Gendarmerie nationale a développé PAVED pour anticiper les cambriolages, tandis que Marseille expérimente depuis 2018 un « Observatoire Big Data de la tranquillité publique ».
La police prédictive individuelle pose des problèmes encore plus aigus. COMPAS, utilisé dans 46 États américains pour le scoring de récidive, affiche un biais racial documenté par ProPublica : les accusés noirs sont presque deux fois plus susceptibles d’être faussement classés à haut risque. La Strategic Subject List de Chicago attribuait des scores de « chaleur » à 398 684 individus, dont 126 687 n’avaient jamais été arrêtés ni impliqués dans des violences — l’évaluation RAND a conclu à l’absence d’effet sur la réduction de la violence armée. Le paradoxe mathématique de l’équité (démontré par Chouldechova en 2017) établit qu’il est impossible de satisfaire simultanément l’égalité de précision prédictive entre groupes et l’égalité des taux de faux positifs/négatifs lorsque les taux de base diffèrent — un problème fondamental pour tout scoring algorithmique.
Palantir Gotham constitue l’autre vecteur majeur de transformation. Fondé en 2004 avec le soutien financier d’In-Q-Tel (la branche venture capital de la CIA), Palantir intègre des bases de données hétérogènes — rapports de police, relevés automatiques de plaques d’immatriculation, fichiers de vidéosurveillance, données financières, réseaux sociaux — en un environnement analytique unifié permettant de construire des profils individuels détaillés. Chaque information ingérée dans Gotham devient partie intégrante de sa mémoire permanente. La DGSI a renouvelé son contrat avec Palantir pour trois ans en décembre 2025, prolongeant un partenariat de près d’une décennie, notamment mobilisé pour les Jeux olympiques de 2024 — une relation controversée en matière de souveraineté numérique.
Le scoring algorithmique s’étend au-delà de la sphère policière. L’algorithme de la Caisse d’Allocations Familiales attribue un score de risque de 0 à 1 à chacun de ses 32 millions d’allocataires, sur la base d’environ 40 critères incluant les revenus, la situation professionnelle, le type de logement et la fréquence des connexions au site web. Les revenus faibles, le chômage, le bénéfice du RSA et la résidence en quartier « défavorisé » augmentent mécaniquement le score de suspicion. En octobre 2024, quinze organisations dont La Quadrature du Net et Amnesty International ont saisi le Conseil d’État dans le premier recours jamais intenté en France contre un système de scoring algorithmique d’un service public.
La multiplication des bases de données françaises — 106 fichiers recensés par une mission parlementaire en 2018, contre 36 en 2007 — et leur interconnexion croissante (GASPARD NG alimente simultanément TAJ et FAED, le système ACCReD permet des interrogations multi-fichiers automatisées) créent un effet multiplicateur considérable. Le TAJ contient à lui seul 18,9 millions de fiches de personnes « mises en cause » et dispose déjà d’une capacité de reconnaissance faciale adossée à 7 millions de photographies. Les demandes gouvernementales de données aux GAFAM ont augmenté de 600 % entre 2014 et 2024 aux États-Unis ; la France est le deuxième plus gros demandeur européen avec environ 26 000 comptes concernés au premier semestre 2024.
L’irréversibilité du fichage constitue un mécanisme central de désavantage cumulatif
La théorie de l’étiquetage formulée par Howard Becker en 1963 trouve une application institutionnelle directe dans le fonctionnement des fichiers de police et de renseignement. L’acte d’inscription dans un registre de surveillance fonctionne comme un acte formel d’étiquetage institutionnel : il crée un « statut maître » (master status) qui tend à éclipser toutes les autres identités sociales de l’individu. Le concept de « carrière déviante » décrit un processus séquentiel où l’étiquetage public engendre le rejet social, lequel pousse vers la déviance secondaire (Lemert), qui à son tour renforce l’étiquette — un cycle autoréférentiel.
L’expérience d’audit de Devah Pager (2003) fournit la démonstration empirique la plus rigoureuse de l’effet du casier judiciaire : un antécédent pénal réduit le taux de rappel pour un emploi de 50 % pour les candidats blancs et de 64 % pour les candidats noirs. Plus frappant encore, les candidats noirs sans casier judiciaire obtiennent moins de rappels que les candidats blancs avec casier — le fichage amplifie des inégalités préexistantes. Sampson et Laub théorisent ces mécanismes sous le concept de désavantage cumulatif : le contact avec le système pénal crée un « piège criminel » qui « tranche » (knife off) les opportunités futures, avec des effets intergénérationnels.
En France, l’asymétrie temporelle entre entrée et sortie des fichiers est massive et documentée :
- Entrée dans le TAJ : automatique lors d’une garde à vue ou audition libre, sans contrôle judiciaire préalable. Une personne peut figurer au TAJ sans aucune condamnation, y compris en cas de classement sans suite.
- Sortie du TAJ : nécessite une demande écrite par lettre recommandée au procureur compétent, avec un délai de réponse de deux mois — non sanctionné en cas de dépassement. En cas de refus, recours devant le président de la chambre de l’instruction dans un délai d’un mois. Les durées de conservation varient de 5 ans (contraventions) à 40 ans (crimes). Tout nouvel incident réinitialise le compteur pour l’ensemble des inscriptions antérieures.
- Taux d’erreur : la CNIL a documenté des taux d’erreur compris entre 37 % et 83 % selon les sources de fichiers. En octobre 2024, la CNIL a prononcé un rappel à l’ordre contre les ministères de l’Intérieur et de la Justice pour défaut systématique de transmission des décisions de relaxe, acquittement ou classement sans suite — des dysfonctionnements remontant à la création du fichier en 2012, soit douze ans de non-conformité documentée.
Le Fichier S, sous-catégorie du FPR, a une durée de validité d’un an renouvelable, mais l’individu n’est jamais informé de son inscription, de son renouvellement ni de sa suppression. Le FSPRT conserve les fiches « fermées » pendant cinq ans après la clôture. Les fichiers PASP et GIPASP, élargis par les décrets de décembre 2020 aux opinions politiques, convictions philosophiques et religieuses, activités sur les réseaux sociaux et données de santé, ne sont accessibles que par droit d’accès indirect via la CNIL, avec un délai moyen de traitement de six mois à un an.
Ce mécanisme crée ce que Goffman nomme une « identité abîmée » (spoiled identity) : l’individu fiché porte un stigmate institutionnel potentiellement inconnu de son entourage mais accessible à toute administration. Le TAJ est consulté non seulement dans les enquêtes judiciaires mais aussi pour les enquêtes administratives préalables à l’accès à des emplois sensibles (SNCF, RATP, installations nucléaires, sécurité, défense). Un acquittement non transmis au fichier — situation documentée comme systémique par la CNIL — peut ainsi bloquer une trajectoire professionnelle des années après les faits.
Le paradoxe du « loup connu » révèle les limites structurelles du triage
Le traitement différencié des profils « connus des services » et des individus inconnus met en lumière une double vulnérabilité du système. D’un côté, le biais de confirmation conduit les enquêteurs à interpréter les comportements ambigus des individus déjà fichés comme confirmant les évaluations antérieures — Elaad (2022) a démontré que les enquêteurs de police sont « plus fortement affectés que les profanes par la vision tunnel » et « plus confiants dans la culpabilité du suspect en présence d’informations incriminantes et disculpantes ». De l’autre, le paradoxe du « loup connu » (known wolf) montre que la connaissance préalable ne prévient pas nécessairement le passage à l’acte.
Les attentats du 13 novembre 2015 illustrent cette tension : plusieurs assaillants du Bataclan étaient connus des services — l’un sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis 2013, un autre signalé par le renseignement français dès 2010 et par les autorités turques après un voyage en Syrie sans réponse de la France. Inversement, l’auteur de l’attentat de Nice en 2016 était « totalement inconnu des services de renseignement, que ce soit au plan national ou local » selon le procureur Molins, bien que connu pour cinq infractions pénales antérieures. L’attaque d’Arras en 2023 présente la configuration inverse : l’auteur figurait à la fois au FSPRT et au fichier S, et avait fait l’objet d’une surveillance DGSI dans les dix jours précédant son passage à l’acte.
Cette configuration crée un dilemme d’allocation irrésoluble : concentrer les ressources sur les profils connus expose à l’angle mort des primo-signalés ; les disperser sur l’ensemble du spectre dilue la surveillance jusqu’à l’inefficacité. Avec plus de 20 000 inscrits au FSPRT et 24 000 fiches S, la surveillance exhaustive est arithmétiquement impossible. Le rapport sénatorial de 2018-2019 conclut que « réduire le périmètre du FSPRT en excluant les individus identifiés comme ‘bas du spectre’ » serait contre-productif — mais maintenir ce périmètre élargi conduit mécaniquement à une dilution des moyens.
L’asymétrie radicale et le paradoxe de la prudence comme enjeux démocratiques
L’asymétrie de pouvoir entre surveillant et surveillé constitue le problème politique central de la surveillance institutionnelle. Michel Foucault a formulé ce principe à travers le panoptique : le pouvoir doit être « visible et invérifiable » — le surveillé « ne doit jamais savoir s’il est regardé à un moment donné, mais doit être sûr qu’il peut toujours l’être ». David Lyon prolonge cette analyse en montrant que la surveillance fonctionne comme un dispositif de tri social (social sorting) qui « sépare les personnes en catégories, leur attribuant valeur ou risque, de manières qui ont des effets réels sur leurs chances de vie ». Gary Marx distingue la surveillance traditionnelle (inductive, fondée sur le soupçon) de la « nouvelle surveillance » : déductive, distante, invisible, involontaire, automatisée, préventive, catégorielle et intégrée aux activités routinières.
La personne surveillée ne sait pas qu’elle est surveillée, ne connaît pas les signaux retenus à son encontre, ignore la durée de sa présence dans les registres et ne peut contester ce dont elle ne connaît pas l’existence. En France, le droit d’accès indirect via la CNIL pour les fichiers intéressant la sûreté de l’État peut aboutir à une simple notification que « des vérifications ont été effectuées » — sans révéler si des informations existent. La CNCTR a identifié une lacune structurelle : le droit français ne prévoit pas de notification des personnes ayant fait l’objet d’une mesure de surveillance, contrairement au droit allemand. Le Conseil d’État a jugé en 2024 que cette absence de notification ne violait pas la Convention européenne des droits de l’homme.
L’effet inhibiteur (chilling effect) documenté par la recherche amplifie cette asymétrie. PEN America a montré en 2013 que les écrivains américains s’autocensuraient massivement après les révélations Snowden. Penney a documenté une chute significative du trafic Wikipedia sur les articles liés au terrorisme. Büchi, Festic et Latzer (2022) ont modélisé le mécanisme : le sentiment de dataveillance augmente la probabilité subjective que l’individu associe à des conséquences négatives de ses comportements numériques, l’incitant au conformisme.
Le paradoxe de la prudence constitue peut-être la manifestation la plus aigüe de cette asymétrie. Les comportements de précaution numérique — utilisation de Signal, Tor, Tails, chiffrement des disques — sont systématiquement interprétables dans deux registres contradictoires : comme des pratiques de sécurité informatique légitimes ou comme des indices de « clandestinité ». Le code source de XKeyscore, révélé en 2014 par NDR/ARD, montre que la NSA cible spécifiquement les utilisateurs de Tor (dont le site est qualifié de « forum extrémiste » dans le code), du système d’exploitation Tails et de divers outils de confidentialité. L’affaire dite du « 8 décembre » en France (2023) a cristallisé cette tension : la DGSI et le PNAT ont fondé une partie substantielle de la poursuite pour association de malfaiteurs terroriste sur l’utilisation par les prévenus de Signal, Tor, Proton et du chiffrement de disque LUKS. La Quadrature du Net a documenté le raisonnement circulaire de la DGSI : « si les preuves d’un projet terroriste font défaut, c’est parce qu’elles sont enfermées dans ces messages chiffrés et inaccessibles » — l’absence de preuve devenant elle-même preuve. Ce renversement logique transforme l’exercice d’un droit (le chiffrement est légal) en indice de culpabilité.
Les travaux de Norris et Armstrong sur les opérateurs de vidéosurveillance britanniques montrent que la construction sociale du soupçon est profondément structurée par les inégalités préexistantes : 93 % des surveillances ciblées visent des hommes, 85 % des adolescents ou jeunes adultes, majoritairement issus de sous-cultures de classe ouvrière. Les individus « déplacés » (matter out of place) — sans-abris, mendiants, vendeurs ambulants — sont systématiquement surciblés. Le même comportement (discrétion, conscience sécuritaire) est interprété comme professionnalisme chez un cadre dirigeant et comme dissimulation chez un militant.
Le cadre juridique français oscille entre formalisation et normalisation de l’exception
Le droit français de la surveillance a connu une transformation radicale depuis 2015, passant d’un état décrit comme celui de « l’une des dernières démocraties occidentales sans cadre juridique cohérent pour le renseignement » à un édifice législatif dense mais marqué par un effet de cliquet (ratchet effect) systématique : les mesures temporaires ou expérimentales deviennent invariablement permanentes.
La loi relative au renseignement du 24 juillet 2015 a créé le Livre VIII du Code de la sécurité intérieure, autorisant sept finalités de surveillance et un arsenal technique étendu : accès aux métadonnées, géolocalisation en temps réel, IMSI-catchers, interception de communications, sonorisation et captation d’images dans les lieux privés, captation de données informatiques (logiciels espions), et surtout les « boîtes noires » — dispositifs algorithmiques installés chez les opérateurs télécoms pour détecter des comportements terroristes dans les données de connexion. La procédure d’autorisation passe par le service demandeur, le GIC (Groupement interministériel de contrôle), l’avis préalable de la CNCTR, puis la décision du Premier ministre. L’avis de la CNCTR est non contraignant — un fait que la CJUE a relevé dans l’arrêt La Quadrature du Net comme insuffisant au regard de l’exigence d’un contrôle indépendant préalable contraignant. En pratique, le Premier ministre n’a jamais outrepassé un avis défavorable de la CNCTR depuis octobre 2015, mais cette convention reste d’ordre politique et non juridique.
La loi SILT du 30 octobre 2017 a transféré quatre mesures de l’état d’urgence dans le droit permanent : périmètres de protection, fermeture administrative de lieux de culte, mesures individuelles de contrôle administratif et de surveillance (MICAS), et visites domiciliaires. La loi du 30 juillet 2021 a pérennisé ces dispositions, étendu la surveillance algorithmique aux URL, et autorisé la conservation de données au-delà des délais légaux à des fins de recherche et développement. En 2024-2025, la surveillance algorithmique a été étendue expérimentalement aux finalités de défense nationale et de prévention des ingérences étrangères — mais le Conseil constitutionnel a censuré en juin 2025 son extension à la criminalité organisée.
La CNCTR a traité 98 883 demandes de techniques en 2024, concernant 24 308 personnes surveillées (en hausse de 15 % par rapport à 2022). Le terrorisme reste la première finalité en nombre de techniques (39,3 %), mais la criminalité organisée est devenue la première en nombre de personnes surveillées. La Commission ne dispose que de 15 agents et ne contrôle pas les échanges de données avec les services de renseignement étrangers — une lacune qu’elle signale elle-même comme critique.
Les notes blanches constituent le point de jonction entre le légal et le para-légal. Ces documents des services de renseignement, dépourvus d’en-tête, de date, de référence et de signature, sont admissibles comme éléments de preuve devant les juridictions administratives. Le Conseil d’État leur reconnaît une présomption de véracité lorsqu’elles sont « précises et circonstanciées », la charge de la réfutation pesant sur l’individu qui doit fournir des « éléments nombreux et concordants ». La Cour de cassation a validé en décembre 2023 une visite domiciliaire fondée exclusivement sur une note blanche. Ces documents servent à motiver des expulsions, des refus de visa, des décisions d’asile, des blocages d’accès à l’emploi, des MICAS et des assignations à résidence — autant de conséquences concrètes découlant d’un instrument qui échappe au principe du contradictoire.
Les décrets de décembre 2020 ont considérablement élargi le périmètre des données collectables dans les fichiers PASP, GIPASP et EASP : opinions politiques, convictions philosophiques et religieuses, appartenance syndicale, identifiants de réseaux sociaux et données de santé révélant une « dangerosité particulière ». La CNIL a reconnu que ces décrets « régularisaient » des pratiques préexistantes — aveu que la collecte informelle précédait le cadre légal. La jurisprudence de la CJUE sur la conservation des données (Digital Rights Ireland, 2014 ; Tele2/Watson, 2016 ; La Quadrature du Net, 2020) a condamné la conservation généralisée et indifférenciée, mais le Conseil d’État a maintenu le principe de la conservation généralisée en France en élargissant la notion de « sécurité nationale » dans sa décision du 21 avril 2021 — une position dénoncée par La Quadrature du Net comme un « Frexit sécuritaire ».
Conclusion : la surveillance comme construction institutionnelle du risque
L’analyse transversale de ces huit dimensions révèle que la surveillance institutionnelle ne se réduit pas à une fonction technique de détection des menaces. Elle constitue un processus social de construction du risque qui emprunte structurellement aux mécanismes décrits par la sociologie du jugement social : accumulation incrémentale de micro-signaux, consolidation progressive d’hypothèses, cristallisation d’étiquettes et mémoire longue des organisations. Trois tensions irréductibles émergent.
La première est l’impossibilité du désétiquetage. L’entrée dans les systèmes de surveillance est instantanée, automatique et souvent déconnectée de toute vérification judiciaire. La sortie requiert une démarche proactive de l’individu, des délais considérables, et se heurte à une inertie institutionnelle documentée sur plus d’une décennie. Les taux d’erreur du TAJ (37 % à 83 %), l’absence systématique de mise à jour après les décisions de justice favorables, et le mécanisme de réinitialisation du compteur de conservation par tout nouvel incident créent un effet de cliquet individuel qui reproduit, à l’échelle institutionnelle, le processus de carrière déviante théorisé par Becker.
La deuxième tension est le paradoxe de la transparence. Un système de surveillance démocratique devrait permettre au surveillé de connaître et contester les informations retenues à son encontre. Or la logique même du renseignement exige le secret des sources et des méthodes. Les mécanismes de recours existants — droit d’accès indirect via la CNIL, formation spécialisée du Conseil d’État — opèrent eux-mêmes dans un cadre d’information asymétrique où l’individu ne peut contester que ce qu’on lui laisse entrevoir. L’absence de notification post-surveillance en droit français, contrairement au droit allemand, prive ce droit de recours de sa substance dans la majorité des cas.
La troisième tension est celle de la prophétie autoréalisatrice algorithmique. L’accélération technologique ne fait pas qu’amplifier la surveillance — elle la naturalise en la parant d’une objectivité mathématique. Le scoring algorithmique de la CAF, le croisement automatisé de 106 fichiers, la reconnaissance faciale intégrée au TAJ et les boîtes noires de la loi renseignement créent un environnement où le tri social opère à une échelle et une vitesse qui échappent au contrôle humain individuel, tout en reproduisant et amplifiant les biais sociaux encodés dans les données historiques. L’interdiction par le Règlement européen sur l’IA de la prédiction criminelle fondée uniquement sur le profilage marque une tentative de contenir cette dynamique, mais les exemptions de sécurité nationale et l’autorisation de l’identification biométrique a posteriori laissent des brèches considérables.
Ces tensions ne sont pas des dysfonctionnements mais des propriétés structurelles d’un système qui doit simultanément protéger, trier et rendre des comptes. L’enjeu démocratique réside dans la capacité à maintenir des mécanismes effectifs de réversibilité, de transparence et de contrôle — non pas comme concessions à la vie privée mais comme conditions de la légitimité même de l’appareil sécuritaire. Comme le souligne le concept de « lisibilité » (legibility) de James Scott, l’opacité des populations vis-à-vis de l’État constitue historiquement une forme de protection contre les interventions étatiques les plus intrusives. La question politique fondamentale n’est donc pas celle de l’efficacité de la surveillance, mais celle de la distribution de la visibilité : qui voit, qui est vu, qui décide des catégories, et selon quelles règles révisables cette distribution s’opère. »
…
« Comment limiter les effets, l’impact sur la vie, l’histoire d’un individu, de la schizophrénie ? Premièrement et tout d’abord, nous devons définir les termes du problème: qu’est-ce donc que cette chose, ce problème que l’on nomme la schizophrénie ? Que veut-il dire ? Quelles sont les conséquences, directes et indirectes, de l’apparition d’une telle maladie, sur le fonctionnement d’une personne, d’un individu ? Qu’est-ce que cela implique concrètement pour celui qui en est atteint ? Quel est l’impact d’une telle affection sur la vie sociale, familiale et professionnelle de celui qui en souffre ?Enfin, a-t-il une chance, une possibilité d’en guérir ? Sur quels plans, dans quels contextes ? La chose est-elle courante ? Qui y arrive, quand, et pourquoi ? Si, et quand la personne y arrive, ne souffre-t-elle donc plus de rien ? Y a-t-il des stigmates, des traces irrémissibles, des dégâts irrémédiables dans le fonctionnement du cerveau de ces personnes ? Qu’appelle-t-on la normalité, n’est-ce pas toujours une considération subjective que de juger une personne saine d’esprit ? Qu’est-ce donc qu’avoir objectivement une bonne santé psychique ? Sur quoi doit-on, pouvons-nous nous entendre rationnellement ? Qu’implique donc le retour à la raison tant désiré à la fois par les malades et leurs entourages, pour ceux-ci sur l’histoire, le cours de leurs vies, avortées, court-circuitées par cette, ces épreuves? N’y a-t-il pas un, des deuils à faire, au sortir de cette épreuve ? Si oui, quels sont-ils ? Sur quoi, quels problème le malade doit-il lâcher prise, ne plus s’en faire ? Que doit-il laisser tomber, abandonner pour s’en sortir ? Ces deuils sont-ils temporaires, ou définitifs ? Certaines choses, certains désirs naturels sont-ils inenvisageables pour quelqu’un qui a souffert de schizophrénie ? L’acceptation est-elle renonciation ? Quid de la place de la lâcheté ? Des peurs ? Des faiblesses ? Le destin de ceux que l’on nomme schizophrène est-il si étranger de celui de tous ces autres qui doivent renoncer par incapacité ou malchance à la réussite ? Quelle place donner à la volonté, au contrôle de soi, à la vigilance, à la conscience, dans le devenir, l’avenir des malades et des hommes plus généralement ? A-t-on ou peut-on retrouver le contrôle de soi, de sa vie, de sa destinée ? N’est-ce pas là le sens, le sens de la vie, que d’imposer son empreinte, que de vouloir justement imprimer une direction, un vouloir à ce qui est d’ordinairement soumis à nos incohérences, nos faiblesses, nos humeurs, notre manque de fermeté et de volonté ? N’est-ce pas cela que la condition humaine, que cette lutte au couteau contre nos propres limites? La défaite, l’abandon est-il inévitable, commun ou sommes-nous trop lâche, trop faible de l’accepter ? Perdre une partie signifie-t-il perdre le match ? De quel match parle-t-on? Quel est, qui est l’ennemi ? Essayons de circonscrire ce que nous entendons par rémission définitive, qu’est-ce que cette notion recouvre en termes de réalités, démontrées, démontrables. Distinguons le possible de l’irréaliste, le courant du rare, le réaliste du fantaisiste. Dessinons les portes, le cadre commun dans lequel s’inscrivent ou se sont inscrit tout ceux ou presque qui ont su dépassé, surmonté leur(s) diagnostic(s). »
…
L’humeur comme destin : dysrégulation émotionnelle, trajectoires de vie et érosion silencieuse du lien social
La littérature scientifique et philosophique converge sur un constat que la sagesse populaire pressent sans le formuler : ce n’est ni l’intelligence ni l’opportunité qui détermine le plus puissamment les trajectoires de vie, mais la capacité à réguler ses affects. Des moralistes classiques français aux études longitudinales néo-zélandaises, des Stoïciens aux théoriciens de la confiance organisationnelle, un même fil relie vingt-cinq siècles de réflexion : l’instabilité émotionnelle chronique ne détruit pas par un acte catastrophique unique, mais par l’accumulation silencieuse de micro-réactions qui érodent progressivement les liens, la réputation, le capital social et le champ d’action. Ce qui apparaît comme la liberté du caprice est en réalité l’asservissement le plus complet ; ce qui ressemble à la contrainte de la constance est la seule véritable autonomie. Les conséquences de cette dynamique sont d’autant plus dangereuses qu’elles sont mal vues, sous-estimées, et que l’environnement s’y adapte silencieusement — jusqu’au point de rupture.
L’humeur gouverne les grandes décisions pour de petites raisons
La Rochefoucauld a posé le diagnostic avec une précision clinique que trois siècles de psychologie n’ont fait que confirmer empiriquement. Sa Maxime 7 dénonce l’illusion rationaliste : « Ces grandes et éclatantes actions qui éblouissent les yeux sont représentées par les politiques comme les effets des grands desseins, au lieu que ce sont d’ordinaire les effets de l’humeur et des passions. » Plus radicale encore, la Maxime 47 établit que l’humeur fixe la valeur de tout ce que la fortune apporte : « Notre humeur met le prix à tout ce qui nous vient de la fortune. » La Maxime 297, décisive pour notre propos, révèle le mécanisme micro-événementiel : « Le calme ou l’agitation de notre humeur ne dépend pas tant de ce qui nous arrive de plus considérable dans la vie, que d’un arrangement commode ou désagréable de petites choses qui arrivent tous les jours. » Ce ne sont pas les grands événements qui font ou défont une vie — ce sont les petites irritations quotidiennes, filtrées par un tempérament qu’on ne maîtrise pas. La Maxime 61 scelle le verdict : « Le bonheur et le malheur des hommes ne dépend pas moins de leur humeur que de la fortune. »
Cette intuition moraliste s’inscrit dans une tradition longue de psychologie française du caractère. Théodule Ribot, fondateur de la psychologie scientifique en France et premier titulaire de la chaire de psychologie au Collège de France (1888), théorise dans La Psychologie des sentiments (1896) que l’affectivité constitue le déterminant fondamental du caractère et du parcours de vie. Il démontre dans La Logique des sentiments (1905) que la vie émotionnelle suit sa propre logique quasi autonome, qui supplante fréquemment la pensée rationnelle. Les passions possèdent un pouvoir déterminant sur le comportement que la raison seule ne peut contrebalancer. Paul Malapert, dans Les éléments du caractère et leurs lois de combinaison (1897), prolonge cette analyse en établissant que le tempérament constitue « un système de conditions normales et relativement stables qui le prédisposent à éprouver, avec plus ou moins de force, sensations, sentiments, émotions ». Il oppose la constance émotionnelle — qui produit un comportement prévisible et cohérent — à la variabilité émotionnelle, source de conduites erratiques et réactives.
Emmanuel Mounier, dans son monumental Traité du caractère (1946, 799 pages), rédigé en prison durant l’Occupation, place l’émotivité comme « racine du caractère ». Il met en garde contre l’accumulation dangereuse de réponses émotionnelles non examinées : lorsque les émotions ne sont ni maîtrisées ni intégrées dans le mouvement de personnalisation, elles s’accumulent et créent une réactivité explosive — une sorte de pression interne qui mine la liberté de la personne. La caractérologie de René Le Senne (Traité de caractérologie, 1945) et de Gaston Berger (Traité pratique d’Analyse du Caractère, 1952) formalise ces intuitions en une typologie rigoureuse. Le Senne définit le caractère comme « un noyau de dispositions foncières et congénitales qui constitue la structure somato-psychologique d’un individu » et identifie trois facteurs fondamentaux : l’émotivité (sensibilité au choc émotionnel), l’activité (facilité de passage à l’acte), et le retentissement (primaire ou secondaire — la durée de réverbération émotionnelle). La combinaison haute émotivité, basse activité et retentissement primaire (le type « nerveux ») produit la vulnérabilité maximale : réactivité immédiate, dissipation rapide, oscillation perpétuelle — le portrait même de l’esclavage affectif.
L’accumulation des micro-réactions détruit plus sûrement qu’un acte catastrophique unique
La psychologie empirique contemporaine a traduit ces intuitions moralistes en données quantifiables. Les travaux de Roy Baumeister sur l’échec de l’autorégulation (Losing Control, 1994 ; Baumeister, Bratslavsky, Muraven & Tice, 1998, Journal of Personality and Social Psychology) établissent que l’autocontrôle fonctionne comme une ressource limitée : chaque acte de maîtrise de soi puise dans un réservoir commun, laissant moins de capacité disponible pour les tâches suivantes. Dans l’expérience fondatrice de 1998 (radis/chocolat), les participants contraints de résister à la tentation pendant seulement cinq minutes abandonnaient ensuite un puzzle insoluble après 8 minutes, contre 21 minutes pour les contrôles — un écart de près de deux écarts-types. Le mécanisme est crucial : l’échec de l’autorégulation n’est typiquement pas un effondrement unique mais un patron de petites défaillances répétées. Sous épuisement, le contrôle descendant s’affaiblit, permettant aux impulsions inappropriées de guider le comportement. La détresse émotionnelle consomme les ressources autorégulatrices, affaiblissant la maîtrise de soi subséquente — un cercle vicieux où chaque réaction impulsive rend la suivante plus probable.
Les études longitudinales de Walter Mischel sur la gratification différée (Stanford, 1968-1974) ont suivi des enfants de la maternelle jusqu’à l’âge adulte. Le résultat original le plus frappant : les enfants capables d’attendre à 4 ans obtenaient des scores SAT supérieurs de 210 points à ceux qui avaient cédé immédiatement (Shoda, Mischel & Peake, 1990, Developmental Psychology). Les suivis ultérieurs révélèrent que la capacité de différer était associée à une meilleure estime de soi, une meilleure gestion du stress, moins de consommation de substances (Ayduk et al., 2000), et un IMC inférieur de 0,2 point par minute supplémentaire d’attente à 4 ans (Schlam et al., 2013). L’imagerie cérébrale des participants à 40 ans (Casey et al., 2011) montrait encore des différences d’activation dans les régions liées à la récompense et à l’addiction. Mischel a formalisé ces observations dans la théorie des systèmes « chaud/froid » (Metcalfe & Mischel, 1999, Psychological Review) : un système « chaud » amygdalien, émotionnel et réflexe, génère des réponses impulsives ; un système « froid » préfrontal, cognitif et réfléchi, permet le contrôle stratégique. Sous stress, le système chaud est amplifié et le système froid est atténué — expliquant pourquoi la tension chronique détruit progressivement la capacité de décision raisonnée.
Il convient de noter la réplication critique de Watts, Duncan & Quan (2018, Psychological Science) sur un échantillon de 900 enfants : l’effet bivarié était réduit de moitié par rapport aux études originales, et diminué de deux tiers après contrôle du milieu familial et des capacités cognitives précoces. Cependant, la corrélation subsistait, et Doebel et al. (2020) ont argué qu’il s’agissait d’une « réplication partielle réussie ». La nuance est importante : la capacité de différer n’opère pas dans un vide social, mais son effet propre demeure significatif.
Le gouffre abyssal entre intelligences égales mais régulations divergentes
C’est l’étude longitudinale de Dunedin qui fournit la preuve la plus robuste de cette divergence. L’étude, dirigée par Terrie Moffitt et Avshalom Caspi, a suivi la totalité d’une cohorte de naissance de 1 037 enfants nés à Dunedin (Nouvelle-Zélande) en 1972-73, avec un taux de rétention remarquable de 96 %, de la naissance jusqu’à l’âge de 50 ans et au-delà. L’article fondamental de 2011 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences (« A gradient of childhood self-control predicts health, wealth, and public safety ») démontre que l’autocontrôle dans l’enfance prédit la santé physique, la dépendance aux substances, les finances personnelles et les comportements criminels selon un gradient continu. Le résultat décisif : les effets de l’autocontrôle infantile pouvaient être « démêlés » de l’intelligence et de la classe sociale. L’analyse en effets fixes de fratries (500 paires de jumeaux dizygotes) dans la cohorte E-Risk britannique le confirme : à 5 ans, le jumeau ayant moins d’autocontrôle présentait significativement plus de comportements antisociaux (B = 0,09, p = 0,007) et de moins bonnes performances scolaires (B = −0,13, p < 0,001) — même après contrôle des différences de QI entre jumeaux. Deux enfants partageant les mêmes gènes, le même foyer, la même éducation, le même milieu, divergent radicalement sur la seule base de leur capacité à réguler leurs impulsions.
Angela Duckworth (Duckworth & Seligman, 2005, Psychological Science) a démontré chez 140 collégiens que l’autodiscipline expliquait plus du double de la variance que le QI dans les résultats scolaires — notes finales, sélection au lycée, assiduité, heures de devoirs. James Heckman, prix Nobel d’économie, a établi dans une série de travaux (Heckman & Rubinstein, 2001, American Economic Review ; Heckman, Stixrud & Urzua, 2006, Journal of Labor Economics) que les titulaires du GED (équivalence du baccalauréat) possèdent des compétences cognitives similaires aux diplômés du secondaire mais gagnent des salaires similaires aux décrocheurs — parce qu’ils manquent de compétences non cognitives : persévérance, autocontrôle, fiabilité. « Pour de nombreuses dimensions de la performance sociale, les compétences cognitives et non cognitives sont également importantes », conclut Heckman.
La théorie générale du crime de Gottfredson et Hirschi (1990) pousse cette logique à son terme : le faible autocontrôle, en interaction avec l’opportunité criminelle, constitue la cause individuelle unique du crime. Leur définition du faible autocontrôle — impulsivité, recherche de risque, tempérament volatil, préférence pour les tâches simples, égocentrisme — décrit précisément le profil de la dysrégulation émotionnelle chronique. La méta-analyse de Pratt et Cullen (2000, Criminology, 21 études) confirme que le faible autocontrôle est « l’un des corrélats les plus puissants du crime connus » (taille d’effet ~0,20 après contrôle). Vazsonyi et al. (2017, Journal of Criminal Justice, méta-analyse actualisée) trouvent une corrélation moyenne de r = 0,415 en études transversales et r = 0,345 en études longitudinales. Le mécanisme de désavantage cumulatif décrit par Sampson et Laub (1993, Crime in the Making) complète le tableau : le comportement antisocial précoce détruit les liens sociaux ultérieurs (emploi, mariage), ce qui accroît les chances de récidive — une spirale auto-renforçante où chaque épisode d’impulsivité rétrécit légèrement les possibilités sociales, créant une cascade de désaffiliation progressive qui s’accélère au fil du temps.
L’environnement s’adapte en silence : marcher sur des œufs, accommoder, se taire
Le processus par lequel l’entourage s’adapte à l’individu imprévisible est l’une des dynamiques les moins visibles et les plus destructrices documentées par la littérature clinique. Les recherches sur l’Émotion Exprimée (EE), initiées par George Brown en 1958 à l’Institute of Psychiatry de Londres, ont révélé que les patients vivant avec des parents ou conjoints avaient un pronostic moins favorable que ceux vivant dans des structures collectives (Brown, 1958). Brown et Rutter (1966) ont formalisé le concept en trois composantes : critiques, hostilité, et sur-implication émotionnelle. Les chiffres sont éloquents : Vaughn et Leff (1976) ont démontré que les patients en milieu à haute EE présentaient un taux de rechute de 65 % sur deux ans, contre 35 % en milieu à basse EE. La méta-analyse de Butzlaff et Hooley (1998) établit un odds ratio de 4,87 (IC 95 % : 3,22-7,36) pour la rechute à 12 mois en milieu à haute EE. Le contact prolongé avec un proche à haute EE corrélait avec des taux de rechute plus élevés — plus on passe de temps avec un environnement réactif, plus le risque augmente.
Marsha Linehan (1993, Cognitive-Behavioral Treatment of Borderline Personality Disorder) a théorisé le pendant développemental de cette dynamique dans sa théorie biosociale du trouble de la personnalité borderline. Le TPB émerge de transactions entre une vulnérabilité biologique (sensibilité émotionnelle accrue, hyperréactivité, retour lent à la ligne de base) et un environnement invalidant — intolérant à l’expression émotionnelle, négligeant ou punissant l’expérience affective de l’enfant, renforçant intermittement les manifestations émotionnelles extrêmes. Le concept de « compétence apparente » est particulièrement pertinent : l’individu émotionnellement dysrégulé peut paraître capable dans certains contextes tout en étant profondément altéré dans d’autres, induisant en erreur son entourage sur son fonctionnement réel. Cette intermittence est ce qui rend la dynamique si difficile à reconnaître et à nommer.
Peter Fonagy (Fonagy, Gergely, Jurist & Target, 2002, Affect Regulation, Mentalization, and the Development of the Self) a approfondi l’analyse en termes de mentalisation — la capacité à se représenter soi-même et autrui comme des êtres pensants, désirants, croyants. Chez les individus émotionnellement dysrégulés, le seuil d’activation du système d’attachement est bas, et la mentalisation contrôlée se désactive sous stress (Fonagy & Luyten, 2009). Il en résulte un cercle vicieux interpersonnel : l’individu ne peut lire avec précision les intentions d’autrui → il réagit à des états perçus plutôt que réels → cela déclenche des réponses défensives chez les autres → confirmant ses pires craintes. Ses travaux tardifs sur la confiance épistémique (Fonagy, Luyten, Allison & Campbell, 2017) recadrent le TPB comme un trouble de la capacité à recevoir la communication sociale comme personnellement pertinente — expliquant pourquoi ces patients sont « difficiles à atteindre ».
La recherche sur la charge des proches aidants de personnes avec un TPB (Bailey & Grenyer, 2013, 2014, première revue systématique) révèle des niveaux de fardeau comparables à ceux des familles de patients schizophrènes (confirmé par Scheirs & Bok, 2007). Les scores de fardeau objectif et subjectif dépassaient d’un demi-écart-type la moyenne par rapport aux aidants de patients hospitalisés pour d’autres troubles mentaux graves. Les aidants rapportent fardeau, deuil, dépression, culpabilité, impuissance, désespoir, honte (Hoffman et al., 2005 ; Buteau et al., 2008 ; Kay et al., 2018). La stigmatisation compose le fardeau : les familles décrivent une « ombre noire du stigma » qui se manifeste comme « poignard social » (rejet) et « secret » (dissimulation) — les proches hésitent à révéler le diagnostic parce qu’il modifie la façon dont les autres les perçoivent (Meshkinyazd et al., 2021).
Les discussions latérales remplacent l’engagement direct
Erving Goffman a fourni le cadre théorique le plus puissant pour comprendre comment les environnements parlent de la personne plutôt qu’avec elle. Dans The Presentation of Self in Everyday Life (1959), il distingue la scène (frontstage), où l’on maintient les apparences, des coulisses (backstage), où « l’impression entretenue par la performance est sciemment contredite » (p. 112). Le concept clé est le « traitement de l’absent » : dans les coulisses, les acteurs « ridiculisent, commèrent, caricaturent, maudissent et critiquent » ceux qu’ils traitent respectueusement en public (p. 171). Le « staging talk » — les discussions entre membres de l’équipe sur les ajustements de la performance — et la « collusion d’équipe » — la communication implicite par gestes et regards entre co-performeurs — décrivent exactement ce qui se passe dans les familles et les organisations confrontées à un individu imprévisible. Dans Stigma (1963), Goffman théorise comment l’identité « gâtée » (spoiled identity) contraint la personne à gérer l’information qui circule à son sujet, distinguant les « discrédités » (dont le stigma est visible) des « discréditables » (qui peuvent le dissimuler).
James Coleman (1988, American Journal of Sociology ; 1990, Foundations of Social Theory) fournit le mécanisme structurel : la fermeture du réseau (network closure). Dans un réseau fermé, « personne ne peut échapper à la surveillance des autres ». Coleman affirme explicitement : « La réputation ne peut émerger dans une structure ouverte, et les sanctions collectives qui garantiraient la fiabilité ne peuvent être appliquées. » Ronald Burt (2000) a testé empiriquement cette proposition parmi des banquiers et analystes : la stabilité de la réputation augmente rapidement avec la fermeture du réseau — avec quatre contacts mutuels, la réputation d’une année prédit celle de l’année suivante. Découverte critique : l’effet de stabilisation de la fermeture est concentré sur les réputations négatives — les évaluations négatives sont particulièrement résistantes au changement dans les réseaux fermés. Dans la famille — réseau fermé par excellence — une fois qu’une évaluation négative se cristallise, elle est partagée, validée, renforcée, et quasi impossible à modifier.
Katherine Newman (Falling from Grace, 1988/1999) documente comment les réseaux sociaux se retirent de ceux qui tombent en disgrâce : les amis s’éloignent, les dynamiques familiales se modifient, créant l’isolement. En psychologie organisationnelle, Jameson (2018) décrit le « critical corridor talk » — les conversations informelles hors des canaux officiels qui servent à l’échange d’information, à l’évaluation, et à l’application des normes. Ce discours latéral fonctionne indépendamment des systèmes d’évaluation formels, et souvent les supplante dans la formation du jugement collectif.
De la maîtrise sereine à l’agitation asservissante : vingt-cinq siècles de convergence
Bernard de Clairvaux, dans le De Consideratione (1148-1153), adresse à son ancien disciple devenu pape Eugène III l’avertissement le plus percutant de la tradition monastique contre l’agitation. Les occupations excessives mènent à la « duritia cordis » — la dureté de cœur. Bernard écrit que les occupations multipliées ne sont « rien d’autre que souffrance de l’esprit, perte de l’intelligence, dispersion de la grâce » (« non sunt aliud quam spiritus afflictio, mentis amissio, gratiae dispersio »). Il supplie le pape : « Voyez où ces occupations maudites peuvent vous mener, si vous continuez à vous y perdre… » L’activisme, même légitime, devient destructeur lorsqu’il consume la capacité contemplative de l’âme. La piété et la méditation doivent précéder l’action ; les affaires temporelles ne sont que des accessoires.
La tradition stoïcienne offre le cadre philosophique le plus systématique. Marc Aurèle dans les Pensées (c. 170-180) : « Vous avez pouvoir sur votre esprit — non sur les événements extérieurs. Réalisez cela, et vous trouverez la force. » Sur le retour à l’équilibre : « Quand la force des circonstances bouleverse votre équanimité, ne perdez pas de temps à reprendre votre maîtrise de soi, et ne restez pas désaccordé plus longtemps que nécessaire. Le retour habituel à l’harmonie accroîtra votre maîtrise. » (VI.11). Sénèque, dans le De Ira, démontre que la colère n’est jamais rationnelle, toujours destructrice, et peut être prévenue par la réévaluation cognitive — anticipation des provocations et choix de ne pas valider l’impression initiale. Dans le De Tranquillitate Animi, il répond à son ami Serenus qui confesse un état de vacillation perpétuelle : l’essai intègre le conseil pratique à la théorie philosophique pour cultiver l’équilibre intérieur au milieu des turbulences extérieures. Épictète pose le principe de la dichotomie du contrôle : « Certaines choses sont en notre pouvoir, d’autres non. En notre pouvoir sont l’opinion, l’impulsion, le désir, l’aversion — en un mot, tout ce qui est notre fait. » (Enchiridion 1). La liberté consiste à ne vouloir que ce qui est en notre pouvoir.
Pierre Hadot (Exercices spirituels et philosophie antique, 1981 ; La Citadelle intérieure, 1992) a transformé notre compréhension de ces textes en démontrant qu’ils ne sont pas des traités théoriques mais des exercices spirituels — des pratiques destinées à « former les âmes » avec une « valeur psychagogique ». La philosophie antique est une « manière de vivre » dont l’objectif est de « cultiver une attitude spécifique, constante, envers l’existence, par la voie de la compréhension rationnelle de la nature de l’humanité et de sa place dans le cosmos ». Ces exercices — méditation, examen de soi, visualisation de la mort (praemeditatio malorum), regard d’en haut, attention vigilante au présent — modifient les réponses désidératives, perceptuelles et cognitives au monde dans le but d’accroître le bonheur. Hadot relit ainsi Marc Aurèle : « Ma pensée peut « retourner » tout ce qui se présente comme obstacle à mon action, et transformer l’obstacle en objet vers lequel mon impulsion à agir devrait préférablement tendre. »
La recherche contemporaine de James Gross (Stanford) sur la régulation émotionnelle confirme empiriquement cette tradition. Gross (1998, Journal of Personality and Social Psychology ; 2002, Psychophysiology) distingue la réévaluation cognitive (antécédent-focalisée : modifier l’interprétation de la situation avant que l’émotion ne se déploie) de la suppression (réponse-focalisée : inhiber les signes extérieurs de l’émotion après coup). Les résultats sont nets : la réévaluation diminue l’expérience et l’expression émotionnelle sans affecter la mémoire ; la suppression diminue l’expression mais échoue à réduire l’expérience, altère la mémoire, et augmente les réponses physiologiques chez le suppresseur et ses partenaires sociaux (Gross & John, 2003). La réévaluation est associée à un meilleur fonctionnement interpersonnel ; la suppression à un fonctionnement détérioré. La réévaluation correspond précisément à la Proposition III de la Partie V de l’Éthique de Spinoza (former une idée claire de l’émotion la transforme) et à la discipline stoïcienne de l’assentiment.
L’imprévisibilité est servitude, la constance est liberté
Spinoza a posé la formulation philosophique la plus rigoureuse de cette inversion fondamentale. La Partie IV de l’Éthique (1677), De Servitute Humana (« De la servitude humaine »), définit l’esclavage comme « l’impuissance de l’homme à gouverner et à réprimer ses affects ; car l’homme soumis aux affects n’est pas sous sa propre autorité, mais sous celle de la fortune, dont le pouvoir sur lui est tel que souvent, bien qu’il voie le meilleur pour lui-même, il est contraint de suivre le pire ». Les passions reposent sur des idées inadéquates — des représentations confuses des causes externes. Nous sommes déterminés par les forces extérieures dans la mesure où nos idées sont inadéquates. La Partie V, De Potentia Intellectus (« De la puissance de l’entendement, ou de la liberté humaine »), prescrit le remède : « Un affect qui est une passion cesse d’être une passion dès que nous en formons une idée claire et distincte » (Proposition III). Et le corollaire décisif : « Un affect est d’autant plus en notre pouvoir, et l’esprit en pâtit d’autant moins, qu’il nous est plus connu. »
La convergence avec la tradition Ribot-Malapert-Le Senne est frappante. Le paradoxe central peut être formulé ainsi : la variabilité émotionnelle — l’oscillation rapide entre humeurs, la réactivité capricieuse — donne le sentiment de la liberté parce que chaque impulsion paraît spontanée. En réalité, elle crée un patron mécaniste et déterministe : la personne émotionnellement variable est prévisiblement imprévisible, asservie aux stimuli externes et aux fluctuations internes qu’elle ne contrôle pas. Comme le notait La Rochefoucauld : « Le caprice de notre humeur est encore plus bizarre que celui de la fortune » — le caprice n’est pas la liberté mais un esclavage plus complet. La théorie de l’autodétermination de Deci et Ryan (1985, Intrinsic Motivation and Self-Determination ; 2000, American Psychologist) confirme empiriquement cette intuition : l’autonomie authentique est « la capacité de réguler ses actions de manière auto-dirigée » — non pas l’absence de contrainte mais le comportement vécu comme volitionnel et auto-endossé. Lorsque les individus sont gouvernés par la régulation introjectée (pressions externes internalisées — culpabilité, honte, investissement narcissique) plutôt que par la régulation intégrée (comportement aligné sur les valeurs fondamentales), ils expérimentent la réactivité émotionnelle plutôt que l’action autonome. L’orientation « contrôlée » est associée à une motivation intrinsèque plus faible ; l’orientation « impersonnelle » engendre passivité et sentiment d’impuissance, rendant l’individu « plus susceptible de se sentir submergé par les circonstances externes ou ses propres pulsions internes ».
La réputation comme prison : l’érosion irréversible du capital social
Robert Hogan, théoricien de la personnalité organisationnelle, a établi la distinction fondamentale entre identité (la personnalité du point de vue de l’acteur) et réputation (la personnalité du point de vue de l’observateur). Sa formulation est sans appel : « L’identité concerne la personne que vous pensez être ; la réputation concerne la personne que nous pensons que vous êtes. Il y a le vous que vous connaissez et le vous que nous connaissons ; je soutiens que le vous que vous connaissez (votre identité) ne vaut guère la peine d’être connu — parce que vous l’avez inventé. » La réputation est le concept le plus productif de la psychologie de la personnalité parce que « le comportement passé prédit le comportement futur ; la réputation est un résumé du comportement passé ; donc la réputation est la meilleure source de données pour prédire le comportement futur ». Hogan identifie spécifiquement les « comportements côté sombre » (dark-side behaviors) qui émergent sous stress : « Les comportements côté sombre sont des versions extrêmes des comportements côté lumineux […] Ils permettent aux gens de gagner des interactions isolées, mais au fil du temps ils ruinent les relations. » Les individus émotionnellement volatils « ont du mal à bâtir et maintenir une équipe — la tâche fondamentale du leadership ».
La recherche sur le déraillement de carrière du Center for Creative Leadership (McCall & Lombardo, 1983) le confirme : « Les « arrivants » maintenaient leur sang-froid sous stress. Les « déraillés » étaient lunatiques ou volatils sous stress. » Et la conclusion clinique : « Le déraillement peut presque toujours être tracé à des problèmes relationnels. Quand les relations sont solides, les gens pardonnent les erreurs ; mais quand les relations s’érodent, la tolérance disparaît et les erreurs font licencier. » La méta-analyse de Barrick et Mount (1991, Personnel Psychology) établit que la stabilité émotionnelle (faible névrosisme) est le deuxième prédicteur le plus puissant de la performance professionnelle tous métiers confondus, après la conscienciosité. Un cas d’étude rapporté par les chercheurs du CCL est saisissant : un PDG examine les évaluations de performance d’un ingénieur en chef sur 24 ans avant de le licencier. « Les comportements qui ont mené au déraillement de cet exécutif se trouvaient dans chaque évaluation de performance depuis le début de sa carrière. » Vingt-quatre ans d’avertissements ignorés, normalisés, accommodés — jusqu’à la rupture.
Le modèle intégratif de la confiance organisationnelle de Mayer, Davis et Schoorman (1995, Academy of Management Review) identifie trois composantes de la fiabilité perçue : la compétence, la bienveillance, et l’intégrité — qui inclut « la cohérence, la réputation d’honnêteté, et l’équité ». L’imprévisibilité comportementale mine directement l’intégrité perçue parce que le tiers ne peut discerner les principes qui guident l’autre. L’équation de la confiance de Maister, Green et Galford (2000, The Trusted Advisor) — Confiance = (Crédibilité + Fiabilité + Intimité) / Orientation vers soi — fait de la fiabilité, définie comme « l’expérience répétée du lien entre promesses et actions, enracinée dans la cohérence, la prévisibilité, et un sentiment de familiarité et de certitude », une composante fondamentale. La recherche sur la réparation de la confiance (Schweitzer et al., 2006 ; Tomlinson & Mayer, 2009) confirme que la confiance brisée par un comportement non fiable peut être partiellement restaurée par des actions fiables consistantes, mais que la tromperie antérieure altère de façon permanente la capacité de récupération. Le mécanisme est aggravé par l’erreur fondamentale d’attribution (Ross, 1977) : les observateurs attribuent les violations au caractère du violateur plutôt qu’aux circonstances, rendant la réputation comportementale extrêmement « collante ».
Howard Becker (Outsiders, 1963) a théorisé comment l’étiquette de déviant devient un statut maître qui subsume toutes les autres identités. Une fois qu’un individu est étiqueté « instable » ou « volatil », cette étiquette devient le prisme à travers lequel tout comportement subséquent est interprété. Les travaux d’Edward Thorndike (1920) sur l’effet de halo (une impression globale positive colore toutes les évaluations spécifiques) et son inverse, l’effet de corne (un trait négatif contamine l’évaluation de tous les autres), combinés aux effets de primauté démontrés par Solomon Asch (1946, Journal of Abnormal and Social Psychology), créent un système où les premières impressions négatives s’ancrent, se diffusent et résistent au changement. Pierre Bourdieu (1986, « Les formes de capital ») définit le capital social comme « l’ensemble des ressources actuelles ou potentielles liées à la possession d’un réseau durable de relations » — réseau que l’imprévisibilité comportementale mine dans sa durabilité même. La perte de capital social est auto-renforçante : moins de capital social réduit les opportunités de reconstruire la réputation.
Le danger de ne pas voir : accumulations dangereuses et spirales destructrices
Thomas Scheff (1926-2022), sociologue à l’UC Santa Barbara, a théorisé la honte comme « l’émotion sociale première » — l’émotion maîtresse de la vie quotidienne. S’appuyant sur le « soi miroir » de Cooley et les travaux cliniques de Helen Block Lewis, Scheff démontre que les individus surveillent constamment l’état de leurs liens sociaux : la fierté signale des liens sûrs, la honte des liens menacés. Lorsque la honte n’est pas reconnue, elle peut spiraler en rage. Le mécanisme de la spirale honte-rage : « Si une émotion, disons la honte, n’est pas reconnue, et que nous avons honte de notre émotion, et que cette honte n’est pas reconnue, alors « une boucle auto-perpétuante d’émotions peut se produire » ». Scheff identifie la honte contournée (bypassed shame) — des sentiments fugaces suivis de pensée ou parole obsessionnelle et rapide, couverts et difficiles à détecter. L’avertissement est grave : « Sous certaines conditions, ces spirales continuent sans limite, générant une force immense pour le passage à l’acte symptomatique ou la dépression. » Dans Bloody Revenge (1994, avec Retzinger), Scheff démontre que « la violence naît du déni des émotions, particulièrement du déni de la honte et de l’aliénation cachée dans les relations ».
James Gilligan, directeur du Center for the Study of Violence à Harvard Medical School et ancien directeur médical de l’hôpital de Bridgewater pour criminels aliénés, a formulé la thèse la plus radicale après 25 ans de pratique carcérale : « L’émotion de la honte est la cause primaire ou ultime de toute violence » (Preventing Violence, 2001). La honte opère comme un pathogène : « La honte cause la violence aussi spécifiquement que le bacille de Koch cause la tuberculose. » Quand Gilligan demandait aux meurtriers pourquoi ils avaient tué, les réponses étaient remarquablement similaires : « Il m’a manqué de respect. Qu’est-ce que vous attendiez que je fasse ? » Le degré de honte nécessaire pour devenir homicide est « si intense et si douloureux qu’il menace de submerger la personne et d’entraîner la mort du soi ». La découverte pratique la plus importante de Gilligan : parmi plus de 200 détenus ayant obtenu un diplôme universitaire en prison, aucun n’avait été de nouveau arrêté — « l’éducation est l’une des voies les plus directes pour obtenir le respect de soi-même et des autres ».
Le concept de normalisation de la déviance de Diane Vaughan (1996, The Challenger Launch Decision) fournit le mécanisme organisationnel de l’aveuglement collectif : « Le processus graduel par lequel une pratique ou des standards inacceptables deviennent acceptables. » Le mécanisme opère par étapes : déviation initiale → résultat sans conséquence catastrophique → institutionnalisation → érosion de la mémoire institutionnelle. « L’inattendu devient l’attendu, qui devient l’accepté. » Ce mécanisme s’applique directement aux familles et institutions confrontées à la volatilité émotionnelle : chaque épisode sans catastrophe renforce la croyance fallacieuse que le comportement est gérable. David Matza (Delinquency and Drift, 1964) décrit un processus parallèle : les individus ne basculent pas soudainement mais dérivent progressivement entre conduite conventionnelle et déviance, sans point de retournement dramatique — la lente dégradation passe inaperçue.
La théorie de l’anomie de Durkheim (Le Suicide, 1897) complète le circuit : lorsque la régulation sociale s’effondre, l’individu perd ses amarres normatives. « Si l’individu s’isole, c’est que les liens qui l’unissent aux autres sont relâchés ou rompus, parce que la société n’est pas suffisamment intégrée aux points où il est en contact avec elle. » Le chemin complet peut être tracé : dysrégulation émotionnelle → conflit interpersonnel → dommage réputationnel → exclusion sociale → perte de capital social → anomie → vulnérabilité aux issues destructrices. Ce chemin relie Hogan (dommage réputationnel), Scheff (spirales honte-rage), Gilligan (humiliation comme cause de violence), Coleman et Putnam (perte de capital social), et Durkheim (anomie).
L’évaluation silencieuse de l’entourage se cristallise au fil des années
Le dernier élément de cette dynamique est peut-être le plus insidieux : le processus silencieux par lequel l’entourage accumule, année après année, une évaluation implicite qui finit par se cristalliser en jugement définitif et par entraîner le retrait progressif du soutien. Ce processus opère à travers la convergence de plusieurs mécanismes identifiés par la littérature :
L’effet de corne (Thorndike, 1920) fait qu’un trait négatif — la volatilité émotionnelle — contamine l’évaluation de toutes les autres dimensions de la personne. L’effet de primauté (Asch, 1946) ancre les impressions initiales de façon disproportionnée. L’erreur fondamentale d’attribution (Ross, 1977) convertit les comportements en traits de caractère stables : la personne n’est plus perçue comme « ayant un mauvais jour » mais comme « étant une personne instable ». La fermeture du réseau (Coleman, 1988 ; Burt, 2000) garantit que cette évaluation est partagée, validée et renforcée par les discussions latérales entre membres du réseau. Le biais de confirmation fait que les nouvelles informations positives sont minimisées tandis que les informations négatives sont amplifiées. La fatigue compassionnelle (Figley, 1995) — le stress traumatique secondaire causé par l’exposition prolongée à la souffrance de l’autre — érode progressivement l’empathie des aidants, qui se manifestent par désengagement émotionnel, irritabilité, cynisme, désir d’isolement. 71 % des aidants familiaux rapportent des niveaux de fardeau élevés (Day & Anderson, 2011). La captivité de rôle — le sentiment d’être piégé dans le rôle d’aidant — constitue le stresseur subjectif principal qui prédit le retrait (Gaugler et al., 2000).
Le résultat final est une évaluation négative cristallisée qui fonctionne à travers six canaux simultanés : l’effet de corne, l’effet de primauté, la fermeture du réseau, la fatigue compassionnelle, le consensus coulissier (Goffman), et l’ascription de traits. L’individu émotionnellement dysrégulé se retrouve dans une prison réputationnelle dont les murs sont invisibles parce qu’ils sont faits non pas de contrainte explicite mais de jugements silencieux, de responsabilités non confiées, d’invitations non envoyées, de conversations qui s’interrompent à son arrivée — l’appauvrissement progressif du champ d’action que décrivaient Mounier et les cliniciens du TPB.
Conclusion : convergences et implications
Ce parcours à travers vingt-cinq siècles de réflexion révèle une convergence remarquable entre traditions qui ne se connaissent pas toujours. La Rochefoucauld et Moffitt, Bernard de Clairvaux et Baumeister, Spinoza et Gross, Mounier et Linehan — tous documentent, depuis des perspectives radicalement différentes, le même ensemble de dynamiques. Trois conclusions majeures s’imposent.
Premièrement, la dysrégulation émotionnelle détruit les trajectoires non pas par un acte spectaculaire mais par l’accumulation gradient de micro-défaillances dont chacune, prise isolément, semble anodine. L’étude de Dunedin démontre que cet effet suit un gradient continu, disentanglé de l’intelligence et de la classe sociale. La différence entre deux personnes d’intelligence égale, de milieu identique, d’opportunités semblables, peut être entièrement attribuable à cette variable unique.
Deuxièmement, l’environnement ne reste jamais neutre face à l’imprévisibilité. Il s’adapte par un processus silencieux de contraction progressive — accommodement, marche sur des œufs, discussions latérales, évaluations informelles, retrait de confiance — qui crée une prison réputationnelle d’autant plus efficace qu’elle est invisible pour celui qui y est enfermé. La fermeture du réseau garantit que les réputations négatives se stabilisent et résistent au changement, tandis que la fatigue compassionnelle érode les dernières réserves de bienveillance.
Troisièmement, le paradoxe central que formulent convergement Ribot, Spinoza et la tradition stoïcienne reste l’insight le plus profond : celui qui se croit libre parce qu’il est imprévisible est en réalité le plus complètement déterminé par sa dernière variation affective. La constance n’est pas la rigidité — elle est la capacité de maintenir un rapport stable avec le réel. La maîtrise émotionnelle n’est pas la suppression (dont Gross a montré qu’elle aggrave les conséquences) mais la réévaluation — la formation d’une idée claire de l’affect, qui le transforme de passion en action. Hadot nous rappelle que cette transformation n’est pas un savoir théorique mais un exercice — une pratique quotidienne, répétée, dont la tradition monastique, stoïcienne et personnaliste a maintenu la mémoire vivante, et que la psychologie clinique contemporaine est en train de redécouvrir sous le nom de régulation émotionnelle. »
…
« Il n’y a point de folie sans un désordre préalable de la sensibilité ; mais ce désordre des sensations ou des sentiments ne suffit pas à constituer et à caractériser la folie, il n’en est que le prodrome et la racine psychologique. LA FOLIE NE COMMENCE RÉELLEMENT POUR L’ESPRIT QUE QUAND L’INTELLIGENCE ACCEPTE COMME VRAIES LES ILLUSIONS DES SENS, OU QUAND LA VOLONTÉ EST RAVIE VIOLEMMENT PAR LES MOUVEMENTS DÉSORDONNÉS DE LA SENSIBILITÉ, OU OPPRIMÉE PAR SON APATHIE. On ne peut pas dire que l’état mental du fou soit caractérisé exclusivement par l’aberration du jugement; car, si le plus souvent l’égarement de la volonté n’est que la conséquence de l’aberration du jugement, IL ARRIVE PARFOIS AUSSI QUE LA RAISON JUGE SAINEMENT, CONDAMNE LES MOUVEMENTS INSENSÉS QUE L’ÂME ÉPROUVE, ET QUE, MALGRÉ CETTE RECTITUDE DU JUGEMENT, LA VOLONTÉ DU MALADE SOIT RAVIE PAR LA VIOLENCE DE LA PASSION. Encore moins peut-on dire que l’aberration de la volonté soit le caractère exclusif de l’état mental du fou; CAR LA PLUPART DU TEMPS L’ÉGAREMENT DE LA VOLONTÉ N’EST QUE LA CONSÉQUENCE DE CELUI DE LA RAISON ET NE LE SUIT QU’À UN LONG INTERVALLE, de sorte que la folie est déjà constituée par le seul délire du jugement avant qu’elle se manifeste par celui des actes. L’aberration du jugement et l’égarement de la volonté sont deux caractères de la folie aussi importants l’un que l’autre. Le plus souvent ils se trouvent réunis, et l’un appelle l’autre; le plus souvent ce sont les erreurs du jugement qui entraînent le déréglement de la volonté, parce qu’elle n’a plus pour s’éclairer la lumière du vrai; parfois encore c’est l’égarement de la volonté, l’abolition du libre arbitre qui entraîne l’aberration du jugement, parce qu’il n’a plus pour se diriger le secours d’une volonté ferme. Mais ils s’offrent quelquefois isolément, et un seul de ces deux caractères suffit à constituer l’esprit qui le présente en état de folie. Il faut surtout se garder d’affirmer ou même de supposer que l’état mental du fou consiste dans l’abolition complète du libre arbitre. Celui-là est fou sans doute, et même sa folie est à son comble, qui a perdu toute liberté de vouloir. Mais il ne s’ensuit jamais pas qu’il soit nécessaire qu’un malade ait perdu toute liberté pour qu’il mérite le nom de fou. Alors même que la folie consiste dans l’égarement de la volonté, ce n’est pas une question jugée, c’est au contraire une question à résoudre, pleine d’intérêt et féconde en conséquences, qne de savoir si le libre arbitre ne peut pas coexister dans une certaine mesure avec la folie, et jusqu’à quel point, à quelles conditions, comment la maladie organique , le désordre de la sensibilité, le délire de l’intelligence peuvent amoindrir ou opprimer la liberté du fou sans l’abolir entièrement. «
Albert Lemoine, Extrait de L’aliéné devant la philosophie, la morale et la société
…
« Jusqu’ici, le terme de Dementia praecox, ou schizophrénie, n’a jamais été scientifiquement circonscrit. Comme toute autre maladie mentale, ce groupe de psychoses se définit par rapport au sain ou au psychopathique d’un point de vue social (incapacité de s’assumer, de se tenir en société, etc.). Les caractéristiques de cette maladie ne se retrouvent pas seulement dans une moindre mesure chez les « schizophrènes latents », ou dans l’historique clinique des malades avérés, ou encore dans les suites de la maladie chez les patients stabilisés ou « guéris », mais aussi chez leurs parents consanguins, ce que Kretschmer a pu observer chez les personnes saines et les malades issus de familles non affectées qui, selon lui, représentent un certain type psychique qu’il oppose au cyclothyme. En fait, je pense qu’il est possible de démontrer leur présence chez tout individu, toutefois à des degrés extrêmement différents. En conséquence, le terme « schizoïde » désigne désormais un type d’état et de réaction psychique qui est, de manière plus ou moins marquée, présent chez chacun de nous, et qui, dans ses formes exacerbées et pathologiques, se présente comme schizophrénie mais qui, dans son évolution moyenne, peut également apparaître chez les psychopathes jusque-là désignés comme schizoïdes, sans atteindre le degré de ce que nous appelons « psychose ». »
Les Problèmes de la schizoïdie et de la syntonie [1], De E. Bleuler (Burghölzli. Zeitschrift für die gesamte Neurologie und Psychiatrie Vol 78 Nummer 1)
Dans L’information psychiatrique 2011/1 (Volume 87), pages 37 à 51
…
«L’IMPULSIVITE : elle est à la fois motrice et cognitive, elle complique l’intégration sociale. Elle est définie comme un besoin impérieux d’accomplir un acte et illustré par l’impossibilité de différer un désir, elle est responsable du rejet de l’enfant par son entourage. Le jeune patient impulsif est gêné par son impatience, sa brusquerie et sa difficulté à anticiper les conséquences de ses actes. Incapable
d’attendre son tour dans les jeux, oubliant de lever la main, il interrompt fréquemment les adultes et fait irruption dans leurs discussions. Son absence de stratégie et son incapacité à planifier ses actes le pénalisent dans l’organisation de son travail. D’autres éprouvent de grandes difficultés à se conformer. »
Audrey Achard, Addictions et comorbidités psychiatriques : le trouble déficit de l’attention avec ou sans hyperactivité chez l’adulte. Étude descriptive, multicentrique, transversale dans une population consultant en ambulatoire avec problématique addictive.
…
« En réalité, les mêmes facteurs qui tendent à produire la pauvreté des parents tendent aussi à produire la délinquance des enfants. Avoir une faible intelligence, une faible capacité à se maîtriser et à se projeter dans l’avenir, consommer des stupéfiants, devenir parent très jeune, avoir arrêté l’école très tôt, tous ces facteurs sont évidemment très fortement corrélés avec la pauvreté à l’âge adulte. Mais lorsque ce genre de personnes ont elles-mêmes des enfants, ces mêmes caractéristiques tendent à produire une structure familiale instable, avec de fréquentes ruptures et une multiplication des partenaires, ainsi qu’une éducation erratique, à la fois laxiste et brutale. Toutes choses qui multiplient grandement les risques que les enfants versent un jour dans la délinquance et l’usage de stupéfiants. »
Laurent Lemasson
…
« Quand nous avons classé les psychopathes schizoïdes, nous avons, comme toujours, interprété le diagnostic de manière aussi stricte que possible [sic]… C’est pourquoi notre concept des psychopathes schizoïdes comprend les asociaux, les endurcis, les indécis et tous les fanatiques que Schneider considère comme des prototypes de schizoïdes, de paranoïaques, d’hébéphrènes et de catatoniques, ainsi que les idiots congénitaux, les tyrans pervers, les détraqués, les comploteurs suffisants, les « enfants modèles » pudibonds et les rêveurs ayant perdu pied avec la réalité. Nous n’avons cependant inclus que les sujets psychopathes trahissant des caractéristiques schizoïdes fondamentales propres aux introversions autistiques, aux troubles émotionnels, aux sautes d’humeur inattendues et aux réactions motrices rebelles aux stimuli affectifs, et chez lesquels on pouvait remarquer des symptômes d’anormalité schizoïde tels que le zèle religieux exagéré, le piétisme, l’avarice, la superstition, le soupçon, l’obstination, l’instabilité d’humeur, et cela à un degré inattendu et disproportionné, au point de dominer la personnalité des individus en question. »
Karl Birnbaum, Paul Nitsche, Les psychopathes
…
…
«La complexité n’est pas le seul obstacle. Chaque démarche nous heurte à la contradiction. Les plus claires de ces contradictions ne manifestent qu’une désintégration simple, avec libération de forces divergentes, comme chez l’impulsif. D’autres sont compliquées d’un essai de réintégration qui reste défectueuse, lacunaire, composite. Souvent les matériaux de remplacement sont des matériaux anachroniques, empruntés à un autre âge de la vie ; ou des éléments mal venus, parce que venus trop tard dans un organisme où il y a un temps pour chaque chose et où chaque chose doit venir en son temps : et l’on voit un romantique éperdu comme Delacroix se découvrir le plus classique des hommes en matière politique, et le dernier des poètes maudits partager son temps entre le cloître et le bordel. Il est peu d’attitudes qui soient vraiment générales et commandent tout le registre de notre action. Un acte incompréhensible, un suicide imprévu viennent déconcerter les conceptions commodes que nous nous étions faites sur des hommes sans histoire… L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés.
Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de LA FAIBLESSE DES IMPULSIONS ANTAGONISTES ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« La troisième partie du livre traite de la formation du caractère. « L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »
Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger
…
«On ne saurait passer sous silence les formes collectives de l’émotivité. Quand des forces collectives instinctives et puissantes ne peuvent trouver leur issue dans une activité politique normale, dans un ordre satisfaisant pour l’essentiel des désirs en jeu, il se produit une explosion émotive semblable au raptus émotif individuel, avec retour à des formes primitives et souvent violentes de comportement. Les révolutions et leurs excès, les réactions et les terreurs blanches sont les manifestations typiques de telles crises. La psychothérapie collective n’est pas très différente de la psychothérapie individuelle : ces accidents périodiques nous disent la nécessité de donner aux forces sociales les canalisations et les dérivatifs qui préservent les États de ces accumulations dangereuses de potentiel vacant et instable. Peut-on peser sur les fatalités du tempérament émotif ? »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Tu crois que t’as rien à perdre, tu penses que tout est fini… Crois-moi il te reste encore un peu à perdre »
….
« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« « Mais le soin est indissociable de la possibilité d’oublier « stratégiquement » et/ou de pardonner dans une certaine mesure ce qui a été commis. »
Hourya Bentouhami-Molino
…
« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
…
…
« « Nous n’en sommes pas encore là », a répondu Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, interrogée sur cette éventualité. « Mais, à un moment, nous espérons qu’il y aura de telles discussions qui permettront enfin de parvenir à la paix en Ukraine », a-t-elle ajouté.
« Malheureusement, nous ne voyons aucun signe indiquant que le président Poutine s’engage dans de telles discussions », a-t-elle déploré. Mme Meloni et M. Macron ont tous deux jugé utile de reprendre langue avec le président russe, la cheffe du gouvernement italien suggérant la nomination d’un envoyé spécial de l’UE pour l’Ukraine, en vue de cette reprise éventuelle d’un dialogue avec Moscou. »
Reprendre le dialogue avec Poutine ? Si Macron est pour, tout le monde n’est pas de cet avis – RTL Info
…
« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
…
« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques
…
« Enfin l’ordre social exige des garanties contre tous les troubles et les dangers que peuvent lui causer involontairement des ètres auxquels manquent les premières conditions de la sociabilité »
Archives, Sénat, 1884
…
«Après avoir introduit le propos par des modalités générales (« d’après la question, je dirai, il faut trouver la trame commune »), les premières modalisations sont des savoirs : « c’est savoir faire des diagnostics de situation, savoir poser des objectifs par rapport à ce diagnostic, c’est savoir partir de ces … je dirai être capable de mettre en place des critères d’évaluation sur ces objectifs ». D’autres modes de savoir apparaissent un peu plus loin : « c’est quelqu’un qui a fait l’effort de connaître un contexte professionnel (…) qui a su reconstruire un projet d’animation (…) qui sait se situer (…) sait animer un groupe ». Mais très vite s’intègrent dans le propos deux autres modes importants, le « devoir » et le « pouvoir ». Le devoir concerne l’examinateur (« si je dois poser »), le pouvoir concerne le candidat : « c’est quelqu’un qui peut (…) pourra transférer son métier d’animateur ». Cette dernière modalisation coexiste avec une autre qui concerne l’examinateur : « ce que j’essaie de voir ». Ces deux modes se développent ainsi de façon co-occurrente : il y a à la fois « ce qu’on voit » (l’examinateur), à la fois « ce qu’il peut » (le candidat) : « rappeler quels pouvaient être les critères d’évaluation (…) Est-ce qu’il pourrait en trouver d’autres ». L’entretien évolue ensuite vers les attentes impératives de l’interviewé-examinateur, exprimées dans les modalisations du « devoir », essentiellement sous forme de « il faut ». La transition s’opère à travers la proposition suivante : « à la limite, il peut faire un choix, mais qu’il le justifie, qu’il l’argumente », suivie un peu plus loin de : « ce que je lui demande, c’est de me le justifier », puis « il faut qu’il me le justifie également par des critères ». On retrouve cette structure plusieurs fois : « on peut faire une séance, on peut perdre pied (…) mais il faut qu’il argumente, il faut qu’il le justifie, il faut qu’il comprenne (…) il faut qu’il nous propose » ; ou encore « une séance peut mal fonctionner, peut des fois déraper (…) mais il faut que le candidat nous l’explique (…) d’une façon structurée, argumentée, objective ». Sur la fin de l’entretien, le « il faut » fait référence à l’évaluateur et non plus au candidat, il exprime des valeurs : « il faut réduire cette part de subjectivité », « il faut prendre en considération ». Ainsi l’évaluateur fait donc référence à des savoirs ou des connaissances. Mais ceux-ci ne s’observent pas en tant que tels : l’évaluateur « essaie de voir » ce que « peut faire » le candidat, c’est-à-dire ce qu’il a la possibilité de mettre en scène. Les attentes explicites surgissent alors : « il faut que ». En bref, l’observation porte sur le « il peut », par rapport à la situation, cela induit l’inférence du « il sait » à partir du moment où le candidat fait « ce qu’il faut ». L’examinateur créée ainsi les possibilités et analyse la façon dont le candidat s’y adapte.
Cette structure apparaît à travers les argumentations des autres interviewés, mais elles commencent parfois par le « pouvoir faire » ou par le « devoir » : « arriver un peu à cerner ce qu’on peut attendre d’un animateur » (un professionnel / formateur occasionnel -PFO) ou « il faut que le projet soit cohérent dans son ensemble » (un professionnel – P). Ainsi les ancrages dans
l’argumentation s’avèrent diversifiés : savoirs, capacités ou connaissances qui figurent dans le référentiel, possibilités de jugements et d’observation, valeurs fondamentales en termes de « devoir ». Cependant on retrouve toujours certaines constantes, certaines structures qui semblent constitutives de l’argumentation. Les connaissances du candidat : « comprendre un public, d’apprendre à le connaître », « il connaît tous les dispositifs », « il connaît tous les mécanismes » (P) ; « elle ne connaissait pas les règles », « elle ne connaissait pas ce qu’était un 100 mètres », « elle ne savait pas se servir d’un chronomètre » (P). Mais cela ne suffit pas, il s’agit aussi de « voir » « s’il sait faire participer tout le monde », « comment il sait écouter » (P). « On a vu des grands techniciens mais qui ne savaient pas faire passer la technique » (P). Il est alors fait appel largement, pour apprécier ces savoir-faire, à la modalisation du « pouvoir ». Il y a tout d’abord ce que peut « voir » l’examinateur : « moi, de ce que j’ai pu voir » (P), « donc là on a pu juger, on a pu apprécier sa technicité » (P), un « pouvoir » qui a ses limites et dont ont conscience les
interviewés : « on peut trafiquer les chiffres » (P), « quelques fois, on peut se faire leurrer » (P), « il peut se présenter sous un très mauvais jour et puis… », « Il pourra être bien aujourd’hui et très mauvais demain et inversement » (P). Mais il y a aussi ce que « peut faire le candidat ».
« Qu’est ce qu’on peut faire avec un public, avec l’outil ? Qu’est ce qu’on peut faire
techniquement » (un formateur – F). « Elle pouvait leur montrer », « elle pouvait quitter son atelier ¼ d’heure », « quelqu’un qui est à l’aise peut répondre » (P). « Comment avez-vous pu répondre et puis trouver des réponses à ses difficultés » (F). Le « pouvoir faire » du candidat est toujours situé par rapport aux possibilités de la situation : « s’il a pu gérer la prestation du groupe, s’il a pu analyser les phénomènes qui ont pu se suivre pendant la séance » (PFO), « on peut les rattacher éventuellement à des phénomènes de groupe » (F). Le « pouvoir » est ainsi au centre de l’acte d’évaluation ; il s’apprécie en fonction de ce qui « peut être », c’est-à-dire des schémas-type implicites à adopter dans la situation présentée, ce qu’E. Goffman appelle des « cadres de l’expérience » (1974). Cette modalisation est complexe : elle ouvre sur des sens bien différents en référence aux divers schémas-type du contexte qui déterminent la situation d’examen. Tout d’abord, il y a la position de l’examinateur à la recherche « des éléments concrets que je peux constater pendant la séance » (F) « ce serait bien qu’on puisse le vérifier » (CEPJ). Ces éléments, « ça peut être une réflexion au détour d’une phrase, ça peut être une attitude, ça peut être un mot, ça peut être, euh, souvent c’est petit » (P). Mais les choses ne sont pas si simples car, en soi, ces éléments concrets n’ont pas de sens. Ils n’en acquièrent qu’à partir du moment où ils s’insèrent dans une représentation plus globale de la situation, dont plusieurs modes sont exprimés à travers le discours. Cela peut se traduire par des questions pragmatiques : « qu’est ce qu’on peut faire avec ? » (F) ; « en quoi je peux améliorer ma séance ? » (CEPJ). Il y a aussi ce que « pourrait être » l’animation : « elles pourraient être un peu plus détaillées » (F). Un « pouvoir » au conditionnel qui fait référence à la représentation que l’examinateur a de la profession : « ce que peut être le rôle de l’animateur » (PFO), « là vous faites l’apprenti sorcier, vous pouvez faire beaucoup de dégâts » (PFO), « l’évaluation même des difficultés peut permettre… » (P). Celle-ci peut alors renvoyer vers des connaissances évoquées plus haut : « les dispositifs qui peuvent exister », « les mécanismes qui peuvent amener… » (P) : le candidat est-il capable de les mobiliser pour résoudre le problème ? Pour cela, il a besoin d’une analyse correcte de la situation, du moins d’une représentation adaptée : « qu’est ce que je pensais que je pouvais apporter à mon public avec ce projet là ? » (F) « ça peut aussi peut être se passer dans les quartiers tous les jours » (PFO) ; « ils peuvent être du fait de la structure » (P). Tous ces « pouvoir être ou faire » s’inscrivent dans une conception du métier : « ma conception, c’est de dire qu’une hiérarchie, elle ne peut pas être pyramidale » (P). « Je ne peux pas concevoir que quelqu’un… » (PFO). « On ne peut jamais tout maîtriser, ce qui est important… » (F). Et cette conception s’enracine dans un questionnement éthique qui guide les examinateurs : « est-ce qu’on peut pénaliser » (P), « là, en termes de responsabilité morale, je pense que je ne pouvais pas » (PFO) ; ou encore, elle oriente leur façon d’agir, au moment de l’épreuve : « on peut faire un boulot intéressant de conseil » (P), « s’il y a un endroit où on peut agir là-dessus » (PFO) ; « on peut le pousser à franchir le pallier » (CEPJ). Cette représentation éthique du pouvoir apparaît dans la dernière partie des entretiens, de façon co-occurrente, avec les modalités du devoir, qui expriment les valeurs de l’interviewé. Celles-ci ont une double face : il y a la déontologie, « ce que doit faire » l’examinateur, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui s’adresse au candidat : « il faut que… ».
Ainsi, on voit bien apparaître d’une part les « connaissances » et « savoir-faire » dont parlent les taxonomies, concepts qui ont envahi les programmes de l’éducation nationale et les projets de formation, d’autre part les valeurs ou les « visions du monde » dont parlent J. Ardoino et G. Berger (1989). Mais entre ces deux grands modes, l’articulation des situations d’évaluation s’organisent autour du pouvoir : « pouvoir faire » du candidat, mais aussi possibilités d’observation des examinateurs. Ce « pouvoir » est co-construit avec les mêmes concepts que la notion « capable de » (« capable d’argumenter », « capable d’écouter »), structure syntaxique qui vient souvent se substituer au « pouvoir faire ». La « capacité » ne serait-elle pas, de ce fait, ce « pouvoir faire » appliqué aux situations vécues ou décrites par le discours ? Mais ce « pouvoir » ne saurait alors se construire sans faire appel aux représentations que les candidats et les examinateurs ont de la situation. Ce « pouvoir » s’exerce effectivement en fonction des possibilités de la situation, des capacités du candidat à les analyser, à y apporter les types de schémas d’action adéquats, à y intégrer des connaissances qui peuvent apporter des solutions adaptées. Mais aussi l’examinateur évoque ce que le candidat « pourrait faire » au regard de sa représentation et des conceptions qui orientent sa façon d’agir. L’évaluation n’est donc pas seulement une capacité que le candidat a ou n’a pas, mais bien une confrontation entre les représentations que le candidat a de la situation, la façon dont il l’analyse et il s’y adapte, et celles d’ « experts », c’est-à-dire de professionnels, formateurs ou conseillers techniques et pédagogiques plus expérimentés que lui. A travers tous ces « pouvoirs faire », évoqués au cours de ces entretiens, ne retrouve-t-on pas toutes les définitions de la compétence proposées par G. Le Boterf et par les ergonomes ?» »
Christian Bélisson, Université de Rouen, Compétences et / ou représentations sociales (Extraits)
24e Colloque International de l’ADMEE-Europe, L’évaluation des compétences en milieu scolaire et en milieu professionnel, 11-13 janvier 2012, Luxembourg
…
‘Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
…
« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« « Il a dit, cet homme qui avait violé une jeune fille là bas, au moyen Orient. Il y a remis les pieds un jour, il a dit ça calmement mon père, il a pris ses deux doigts mon père, il a fait le signe, le signe de la trajectoire, de la balle. Une balle lui est arrivée dans sa tête, au mec, à la seconde où il a remis les pieds au pays….»
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
…
«Cette ligne de partage ne délimite jamais simplement des corps menaçants/agressifs et des corps défensifs. Elle sépare plutôt ceux qui sont agents (agents de leur propre défense) et ceux qui témoignent d’une force de puissance d’agir toute négative en tant qu’ils ne peuvent être agents que de la violence « pure ». Ainsi, Rodney King, comme tout homme africain-américain interpellé par une police raciste, est reconnu comme agent, mais uniquement comme agent de violence, comme sujet violent, à l’exception de toute autre domaine d’action. Cette violence, les hommes noirs en sont toujours rendus responsables: ils en sont la cause et l’effet, le commencement et la fin. De ce point de vue, les gestes de protection de Rodney King, ses gestes désordonnés pour rester en vie(il bat des bras, titube, tente de se relever, se tient sur ses genoux) ont été qualifiés comme d’un «contrôle total » de sa part et comme témoignant d’une « intention dangereuse », comme si la violence ne pouvait être que la seule et unique action volontaire d’un corps noir, lui interdisant de fait toute défense légitime. Cette attribution exclusive d’une action violente disqualifiée et disqualifiante, d’une puissance d’agir négative, à certains groupes sociaux, constitués comme des « groupes à risques », a aussi pour fonction d’empêcher de percevoir la violence policière comme une agression. Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont là source d’un danger, agents de toute violence possible, la violence qui s’exerce en continue sur eux, à commencer par celui de la police ou de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est: elle est seconde, protectrice, défensive – une réaction, une réponse toujours déjà légitimée. Dans le cas du supplice de la cage de fer nous avons montré d’une part comment, en visant la puissance d’agir d’un corps, une certaine technologie de pouvoir transformait cette puissance en impuissance( plus on se débat pour échapper à la souffrance, plus on en est meurtri), et d’autre part en quoi la défense en soi déployée par le sujet pour survivre devenait insidieusement ce par quoi il était nié. La défense en soi était ainsi rendue irrémédiablement impraticable pour le corps en résistance. Dans le cas de Rodney King, un autre élément apparaît. Il n’est plus seulement question de puissance d’agir : ce qui est en jeu, c’est aussi l’interpellation – une qualification morale et politique -, la reconnaissance de « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas. King ne peut pas être perçu comme un corps qui se défend, il est vu à priori comme un agent de la violence. La possibilité même de se défendre est le privilège d’une minorité dominante. Dans le cas du lynchage de Rodney King, l’État – par l’intermédiaire de ses bras armés de ses représentants – n’est pas perçu comme violent, il est perçu comme réagissant à la violence, il se défend contre la violence. En revanche, pour Rodney King, mais aussi pour tous les autres corps victimes de la rhétorique de la légitime défense, de cette manière de voir-là, plus il s’est défendu, plus il est devenu indéfendable. (…) On pourrait a partir de là essayer de cerner un certain dispositif de pouvot, ce que j’appellerai « dispositif défensif ». Comment procède-t-il ? En ciblant ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant certain.e.s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant, ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même. Ce dispositif à double tranchant trace une ligne de démarcation, entre, d’un côté, des sujets dignes de se défendre et d’être défendus, et, de l’autre, des corps acculés à des tactiques défensives. À ces corps vulnérables et violentables n’echoient plus que des subjectivités à mains nues. Tenues en respect dans et par la violence, celles-ci ne vivent ou ne survivent qu’en tant qu’elles parviennent à se doter de tactiques défensives. Ces pratiques subalternes forment ce que j’appelle l’autodéfense proprement dite, par contraste avec le concept juridique de légitime défense. À la différence de cette dernière, l’autodéfense n’a, paradoxalement, pas de sujet – je veux dire que le sujet qu’elle défend ne prééxiste pas à ce mouvement qui résiste à la violence dont il est la cible. Entendue en ce sens, l’autodéfense relève de ce que je propose d’appeler des « éthiques martiales de soi ». Repérer ce dispositif à ses points d’émergence, en situation coloniale, permet de questionner les processus de captation monopolistique de la violence par les États qui revendiquent l’usage légitime de la force physique : plutôt qu’une tendance au monopole, on pourrait faire l’hypothèse d’une économie impériale de la violence qui paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes. Cette économie maintient la légitimité de certains sujets à user de la force physique, leur confère un pouvoir de conservation et de juridiction (d’auto justice), leur octroie des permis de tuer. Mais l’enjeu n’est pas seulement ici la distinction fondamentale, entre «sujets défendus » et « sujets sans défense », entre sujets légitimes à se defendre et sujets illégitimes à le faire ( et rendus par là même indéfendables). Il y a encore un seuil plus subtil. Car il faut ajouter que ce gouvernemen des corps intervient à l’échelle du muscle. L’objet de cet art de gouverner l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opéré sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »
Elsa Dorlin, Se défendre : Une philosophie de la violence
…
« De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuitédéfinit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté. »
Yves Michaud
…
« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. » »
…
« Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants. »
Maxime parodi
…
« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
…
«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
…
Comment les organisations testent la loyauté sans que le test soit visible
…
« Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.
Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.
La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.
L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation.
L’échec de test de loyauté le plus dévastateur documenté était Roman Malinovski du Parti bolchevique. Un agent de l’Okhrana qui s’est élevé au Comité central et a dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovski « a fait une si bonne impression sur Lénine qu’il a été élu au Comité central ». Lorsque Boukharine a remarqué que « plusieurs fois quand il arrangeait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, les agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovski avait connu chaque rendez-vous — il a écrit à Lénine. Lénine a rejeté les avertissements. Lorsque Vladimir Burtsev a suggéré que Malinovski pourrait être un espion, Lénine a ordonné à Malinovski lui-même d’enquêter. Lors d’une conférence de 1913 de 22 bolcheviks près de Zakopane, cinq se sont avérés être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, « a aidé à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement cédé à la Grande Terreur »
…
Première étape : la construction de l’anormalité
…
« Le processus ne commence pas par le futur agresseur, mais par l’appareil de perception de l’environnement social. Quelqu’un est identifié comme différent — et la différence est codée comme menace. Les travaux fondateurs d’Erving Goffman sur le stigmate décrivent ce phénomène comme la discordance entre « l’identité sociale virtuelle » (ce que le groupe attend de l’individu) et « l’identité sociale réelle » (ce qu’il est). Lorsque cet écart devient visible, l’identité sociale entière de l’individu est « abîmée » — un seul attribut de différence contamine l’ensemble de ses interactions.
Au lycée de Columbine, la hiérarchie sociale était inhabituellement rigide. L’étude ethnographique du sociologue Ralph Larkin a identifié un groupe qu’il a nommé « Les Prédateurs » — des joueurs de football américain et de lutte dirigés par un champion d’État précédemment expulsé d’un autre établissement pour violence — qui occupaient le sommet d’une structure polarisée entre pairs, sans aucune médiation entre les groupes. Les trophées sportifs tapissaient le hall d’entrée ; les œuvres d’art étaient reléguées dans un couloir arrière. Les pages sportives de l’annuaire étaient imprimées en couleur ; celles des clubs académiques en noir et blanc. Le roi du bal de rentrée était un joueur de football en liberté surveillée pour cambriolage. Quiconque se liait d’amitié avec un exclu héritait de son stigmate et devenait à son tour la cible de la même victimisation prédatrice. L’« uniforme » des sportifs était la casquette de baseball blanche ; les exclus portaient du noir.
Eric Harris et Dylan Klebold ne se trouvaient pas au bas absolu de cette hiérarchie — tous deux pratiquaient des sports, avaient des groupes d’amis, travaillaient sur des productions vidéo scolaires — mais ils occupaient une zone de non-conformité visible qui attirait un ciblage systématique. Harris souffrait d’une légère malformation thoracique (pectus excavatum) qui le rendait réticent à retirer son tee-shirt en cours d’éducation physique, où les élèves se moquaient de lui. Tous deux étaient régulièrement traités de « pédés ». Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils étaient homosexuels. Ce sont les micro-provocations qu’Evelin Lindner appelle la « bombe nucléaire des émotions » — non pas parce qu’un seul incident est catastrophique, mais parce que l’humiliation est cumulative, et son accumulation est invisible pour ceux qui l’infligent.
L’apport scientifique crucial vient ici de la théorie cybernétique de Thomas Scheff : la honte non résolue s’accumule en ce qu’il nomme un « arriéré de honte dissimulée ». Chaque nouvel incident réactive l’intégralité de cet arriéré, rendant le déclencheur visible disproportionné par rapport à sa magnitude apparente. James Gilligan, s’appuyant sur des décennies de pratique en tant que psychiatre pénitentiaire, est parvenu à la même conclusion par la voie clinique : lorsqu’il demandait aux meurtriers pourquoi ils avaient tué, la réponse était remarquablement constante — « Il m’a manqué de respect. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? » Le déclencheur était toujours une atteinte perçue à la dignité, jamais proportionné à la réponse, parce que la réponse ne visait jamais le seul déclencheur, mais tout ce que le déclencheur réactivait.
Cette dynamique n’était pas propre à Columbine. Seung-Hui Cho, à Virginia Tech, était décrit comme « extrêmement renfermé, douloureusement timide » depuis la petite enfance, son mutisme sélectif le codant comme anormal dès le départ. Jeff Weise, à Red Lake, était « le gothique » en manteau noir dans une réserve frappée par 40 % de chômage. Adam Lanza, à Sandy Hook, avait été identifié dès l’âge de trois ans comme en difficulté sociale, ses différences se cumulant à chaque transition institutionnelle. Les recherches de Katherine Newman, portant sur dix-huit cas de fusillades scolaires, ont montré que les tireurs n’étaient généralement pas des solitaires isolés, mais des « aspirants rejetés » (failed joiners) — des individus qui avaient tenté à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir l’acceptation sociale, faisant de leur marginalisation une blessure continue plutôt qu’une condition stable.
Deuxième étape : les discussions latérales remplacent l’engagement direct
Une fois l’anormalité perçue, l’environnement social commence à parler de l’individu plutôt qu’avec lui. C’est la formation de ce qu’on pourrait appeler un discours latéral — des conversations qui circulent autour de la personne, renforçant sa désignation comme problématique, sans jamais l’inclure comme participant susceptible d’être entendu, compris ou aidé.
À Columbine, ce processus prit de multiples formes. Les élèves discutaient de Harris et Klebold comme étant « bizarres », comme étant associés à la Trench Coat Mafia (une étiquette à laquelle ils n’appartenaient pas réellement — ils ne figuraient pas sur la photo de groupe de 1998 dans l’annuaire), comme des menaces potentielles. Lorsque Harris créa un site internet contenant du contenu violent et des menaces de mort contre son camarade Brooks Brown en 1997, la famille Brown transmit ces informations au bureau du shérif du comté de Jefferson. L’enquête qui s’ensuivit produisit une documentation latérale — rapports de police, dossiers d’incidents, notes d’enquêteur — mais à aucun moment elle ne déboucha sur un engagement direct et constructif avec Harris lui-même. Un rapport fut classé. L’information circula latéralement à travers les canaux institutionnels. Personne ne s’assit avec un adolescent de quinze ans en difficulté pour lui demander ce qui n’allait pas.
La découverte la plus pénétrante de Newman sur les fusillades scolaires porte précisément sur cette défaillance structurelle. Elle a découvert que les établissements scolaires fonctionnent comme des « organisations à couplage lâche » où l’information critique est fragmentée entre enseignants, conseillers, pairs, administrateurs et parents, sans aucun mécanisme d’agrégation. Un enseignant savait pour les rédactions inquiétantes. Un conseiller savait pour la détresse émotionnelle. Un camarade savait pour les idéations violentes. Un parent savait pour les difficultés sociales. La police savait pour les menaces. Aucune personne ne détenait jamais l’ensemble des pièces simultanément, et la structure organisationnelle empêchait activement toute synthèse.
Ce schéma s’est reproduit de manière presque identique à Virginia Tech, où la professeure Lucinda Roy alerta de multiples services universitaires que Cho allait très mal — envoyant des courriels, passant des appels — mais « personne ne connaissait l’ensemble des informations et personne n’a relié tous les points » (Commission d’enquête de Virginia Tech). À Parkland, environ trente personnes avaient une connaissance directe du comportement violent de Nikolas Cruz avant la fusillade, réparties entre les écoles, les services de police, le FBI et les services de protection de l’enfance. Chacune possédait des fragments ; aucune n’assembla le tableau.
La recherche allemande de Sommer et al. (2020) a révélé un paradoxe supplémentaire : lorsque des individus en difficulté tentaient de faire face en s’ouvrant de leurs problèmes, cela était interprété comme un « développement positif » et passait inaperçu. En revanche, les comportements spécifiquement violents suscitaient la peur plutôt qu’une réponse constructive — des réactions « plus probablement alimentées par une peur compréhensible que venant d’une perspective de prévention du développement psychosocial négatif ». L’environnement social écoutait latéralement les signaux menaçants comme des données pour gérer sa propre anxiété, non comme des communications émanant d’une personne en crise. »
…
« A titre de correctif intellectuel, ils proposent, pour le dissonant intime, le développement d’une pensée intuitive qui le mette en relation directe, vécue comme présence, fût-ce avec une seule réalité ou une seule valeur existant en dehors de lui. La chaleur de cette présence vécue doit le rendre capable de communication et de souplesse humaine. Religieux, il tend à dogmatiser avec raideur et fanatisme : on l’orientera vers les aspects mystiques, historiques et psychologiques de sa foi. Intellectuel, il se donne intrépidement à l’esprit de système : on le détournera des techniques abstraites où il ne trouve que trop d’encouragement à sa raideur, on l’orientera vers les sciences expérimentales, l’histoire, la culture littéraire ou artistique. Homme d’action, il se complaît dans les schémas a priori, les stratégies utopiques : on le lancera dans les leçons modestes et vivantes de la tactique et de l’adaptation quotidiennes. La dissonance de comportement, plus offensive, doit se voir opposer des obstacles résistants qui désorganisent à leur tour son agressivité. C’est dire que les moyens intellectuels ne seront ici que des moyens accessoires : l’intelligence du concret est cependant utile pour l’apprentissage de l’inéluctable qui brise les prétentions de la pensée dédaigneuse du réel ; elle impose au schizoïde la reconnaissance d’objets qui ne dépendent pas de lui, et le contraignent à accepter avec d’autres existences que la sienne le compromis et la collaboration. L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. Il faut lui restaurer une régulation tonique normale : les sports, la danse, l’athlétisme s’imposent comme un élément capital de son hygiène psychologique, alors qu’un entourage trop fier de son sérieux ou trop soucieux de sa fragilité tend souvent à l’en écarter comme « n’étant pas faits pour lui ». La dissonance de comportement ne connaît pas seulement des troubles moteurs de désorganisation ; elle oppose à l’adaptation motrice de véritables systèmes de mouvements formés en milieu clos, auxiliaires des idées rigides qui, à l’autre bout de la personnalité, assurent l’appui de la ré.sistance au réel : tics, attitudes stéréotypées, maniérismes. Aucun n’a un sens, ne répond au rôle du mouvement qui est de situer et de lier. C’est par la base qu’il faudra reprendre la motricité de relation ; aux cristallisations motrices dissonantes on opposera l’hygiène des mouvements automatiques primitifs qui forment l’appareil éliminatoire de la vie de relation.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
…
« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »
« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »
« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »
« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »
« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »
« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »
« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »
« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »
« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…
Chris ? »
« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »
« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »
« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »
« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »
« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »
« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »
« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »
« C’est tout. »
« Ouais compte sur moi. »
« On les emmerde, on va se la faire. »
« Allez en route. On a du pain sur la planche » »
Heat, de Michael Mann
…
« L’histoire de la lecture est indissociable de celle des définitions du « bien lire », c’est-à-dire des normes de lecture. Traditionnellement fondées sur la recherche de la sagesse, ces règles se sont, avec l’enseignement scolastique, déplacées vers l’acquisition de savoirs. Ces deux formes de lectures utiles s’opposent à la lecture futile, condamnée, accusée de perdre le lecteur, corps et âme. Mais le tournant du XXe et du XXIe siècles consacre une nouvelle évolution : réhabilitation de la lecture ordinaire, devenant également voie vers la sagesse, et instauration de nouvelles distinctions, dues aux progrès technologiques et à l’émergence de formes de lecture inédites.
« Il y a lire et lire (…) Reconnaissons même qu’il y a livres et livres. »
Jean Guéhenno 1
Cette affirmation, pour paradoxale qu’elle soit, pourrait cependant être le fil conducteur le long duquel se déroulerait toute l’histoire de la lecture, tant celle-ci est indissociable des diverses définitions du « bien lire ».
Dernière étape en date, le développement des nouvelles technologies d’information et de communication comme Internet est l’occasion de relancer les débats, la révolution de la communication en général étant considérée comme une révolution de la lecture en particulier. Il nous semble alors nécessaire de revenir sur l’histoire de ces définitions du « bien lire », aujourd’hui confrontées à de nouvelles donnes.
En effet, « bien lire » ne désigne pas seulement, et loin s’en faut, la capacité de déchiffrer correctement un texte, ni même une façon de lire expressive, but affiché de l’école durant toute la première moitié du XXe siècle. Il s’agit surtout de comprendre ce que l’on lit, c’est-à-dire de le lire selon le sens autorisé, de lire ce qu’il faut, et de la manière qu’il faut, selon des normes fixées qui instaurent alors un canon de la lecture légitime, le mot lecture désignant à la fois le corpus et le mode d’appropriation mis en pratique sur cet ensemble d’œuvres. Car les censeurs le savent bien : tout autant, sinon plus que ce que l’on lit, la façon de lire et de s’approprier ses lectures doit être surveillée et dirigée. Il est ainsi particulièrement frappant de voir, dans des œuvres pourtant séparées par plusieurs siècles, les mêmes propos, fondés sur des distinctions comparables. »
Au risque de sembler enjamber allégrement les époques, il nous a semblé intéressant, au cours d’un examen forcément rapide et incomplet 2, de rapprocher quelques-unes de ces œuvres, soit fictions, témoignages ou essais, qui jalonnent ainsi les étapes de l’histoire du « bien lire », tout en l’établissant, le confortant, le modifiant. Peuvent ainsi être distinguées deux modalités de lecture, et cela dès l’Antiquité : d’une part, la lecture autorisée, parce qu’utile, procure des profits éthiques ou savants, et d’autre part, la lecture bannie, parce que futile, voire condamnée, parce que pernicieuse, cultive le plaisir fondé sur l’identification et les émotions. Mais loin d’être figées, les définitions de ce que doit être la lecture évoluent : ainsi, deux modèles de lecture utile coexistent et luttent pour la légitimité de la définition du « bien-lire » : la lecture visant à la sagesse, et celle visant au savoir. Quant au mode de lecture futile, il tend peu à peu, comme nous le verrons, à être réhabilité : la lecture futile serait, véritable révolution des mentalités, utile elle aussi…
Pour chacun de ces trois axes, des extraits significatifs ont été sélectionnés, dans une perspective longitudinale, afin de montrer comment un même thème parvient à traverser les époques. La principale difficulté consiste souvent dans la coexistence de différentes définitions de ce que doit être la lecture à une même époque, le propre des découpages, bornes et limites étant d’être posés a posteriori.
L’otium, ou la lecture utile
Skolé chez les Grecs, otium chez les Latins, le terme varie, mais désigne la même aptitude : celle de consacrer ses loisirs, entre autres, à l’enrichissement personnel et intellectuel. Il suffit de considérer que le mot skolé a donné le mot école pour comprendre la distinction entre ces formes de loisirs studieux et l’oisiveté. À l’opposition entre otium et negotium, c’est-à-dire le monde des affaires, l’activité économique, devrait être rajouté un troisième terme, employé d’ailleurs par Cicéron : otiosum otium, l’oisiveté stérile, opposée à l’otium, l’activité intellectuelle.
De ces deux sens du mot loisir, d’un côté le loisir stérile, de l’autre, le loisir enrichissant 3 découlent deux conceptions de la lecture : ainsi, Cicéron oppose ceux qui aiment lire, ou plutôt écouter lire, pour le plaisir de la lecture (voluptas), et ceux qui lisent pour son utilitas (Cicéron, De Fin., V, 2, cité dans Guglielmo, 1997). Cette dichotomie, loin d’être neutre, suppose une hiérarchie des modes de lecture, et induit alors une définition de la « bonne » lecture, la lecture visant l’utilitas. La lecture doit ainsi être utile ; mais les buts visés vont différer au cours des siècles, selon deux grands axes, représentatifs du rapport de la société à la connaissance : recherche de la sagesse ou quête du savoir, cette dernière consacrant son hégémonie dans la définition de la légitimité culturelle au cours du XXe siècle, contre une tradition héritée de l’humanisme, relayée par les philosophes des Lumières, et encore vivace au XIXe siècle.
Le modèle humaniste : la lecture comme voie vers la sagesse
La lecture est d’abord considérée comme une voie vers la sagesse : c’est le cas des moines du Moyen Âge, qui cultivent la méditation et la ruminatio, mais aussi des humanistes de la Renaissance. Ceux-ci considèrent la lecture comme un entretien avec des grands hommes 4 (et non comme un face-à-face avec un texte), pouvant faire bénéficier le lecteur de leurs expériences et de leurs réflexions, comme le montre Montaigne, « qui ne demande qu’à devenir plus sage, non plus savant ou plus éloquent ».
Pour les humanistes, la lecture permet de tirer les leçons du passé, d’apprendre à mieux vivre et mieux mourir. Bien plus que du savoir, ils espèrent trouver dans les livres une amélioration de leur vie, un profit moral, un retour sur soi : « Je n’y cherche que la science qui traite de la connaissance de moi-même », déclare également Montaigne. La lecture humaniste déploie des attentes éthiques et philosophiques, demande à la littérature et aux Anciens de l’aider à supporter la réalité de la souffrance (rappelons que Montaigne souffrait de la maladie de la pierre) et la pensée de la mort, recherche cette « science qui traite de la connaissance de [s]oi-même, et qui […] instruise à bien mourir et à bien vivre ».
Le modèle humaniste va inspirer de nombreux auteurs, et est même le modèle de lecture autorisée dominant jusqu’au début du XXe siècle. La lecture est un flambeau, destiné à disperser les ténèbres de l’ignorance, métaphore filée de la lumière, que les auteurs ne se privent pas d’utiliser au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Le thème de la lecture considérée comme instrument de sagesse dépasse ainsi la seule période de l’humanisme ; pour exemple, ce texte particulièrement ironique de Voltaire, qui, en 1765, emploie, comme Montesquieu avant lui, la forme orientaliste pour mieux dénoncer les travers des sociétés : Joussouf-Chéribi, tyran imaginaire, interdit ainsi la lecture sous prétexte qu’« il se pourrait, dans la suite des temps, que de misérables philosophes, sous le prétexte spécieux, mais punissable, d’éclairer les hommes et de les rendre meilleurs, viendraient nous enseigner des vertus dangereuses dont le peuple ne doit jamais avoir connaissance ».
La même métaphore de la lumière file tout le poème de Victor Hugo, À qui la faute ?, qui, bien avant Bradbury et ses pompiers chargés de mettre le feu aux livres au lieu de les en préserver, utilise le thème de l’incendie de bibliothèque pour illustrer ce culte de la lecture raisonnée et raisonnable, formant l’individu aux valeurs que l’on défend. Nulle question ici d’imaginaire, d’oisiveté, ni de distraction : la lecture et le livre sont placés sur d’autres terrains, ceux de la raison, de la sagesse et de l’esprit. La lecture remplace la religion comme formatrice d’âme, ce dont témoigne le lexique religieux employé (cf. encadré)
A qui la faute ?
Le modèle scolaire : la lecture comme voie d’accès au savoir
Mais la définition du « bien lire » ne place pas toujours en but asymptotique la sagesse. Certaines définitions du « bien lire » visent le savoir. L’institution scolaire prône ainsi un mode de lecture savant, et ce depuis l’élaboration de l’enseignement scolastique. Michel Foucault, dans Les mots et les choses (1966), a bien montré l’importance de la lecture et du commentaire dans la vision scolaire du savoir qui domine au XVIe siècle : dans un savoir conçu comme décryptage d’une vérité préexistante, le commentaire est la glose nécessaire, la troisième épaisseur de discours sur le texte (qui lui, constituerait la deuxième épaisseur de discours), afin de révéler et de retrouver la vérité comme première épaisseur, discours originel, quand « savoir consiste donc à rapporter du langage à du langage » (p. 55). La lecture constitue ainsi la voie par excellence du savoir, puisque tout devient lecture, déchiffrement de la vérité cachée, et son but premier n’est certes pas la distraction. Ce modèle, qui coexiste longtemps avec le modèle hérité de l’humanisme, va devenir en quelque sorte l’apanage du système scolaire, et dominer les définitions du « bien lire », suite à l’élargissement de la scolarisation, et à la théorisation de l’enseignement du français, notamment par Gustave Lanson (1919).
L’école, en effet, et plus spécialement l’enseignement du français, aux prises avec la démocratisation de l’enseignement, ont consacré, tout au long du XXe siècle, une définition « officielle » du « bien lire » fondée sur le modèle savant et qui perdure encore de nos jours. Lanson, fixant les règles de l’explication de texte, donne le ton : distinguant divers types de lecteurs, il ajoute que si « on ne songe même pas à condamner la rêverie », on doit réclamer des « lectures attentives et fidèles », visant le « sens permanent et commun d’une œuvre », grâce à un subtil mélange d’« impression personnelle » et « la connaissance érudite qui sert à préciser, interpréter, contrôler, élargir, rectifier l’impression personnelle ». Et il conclut : « Enfin, on sait lire. » (Cité dans Chartier et Hébrard, 2000, p. 262.)
Qu’il s’agisse de la connaissance de l’histoire littéraire pour les tenants de l’explication de texte classique, ou de la connaissance des outils et mécanismes du langage pour la linguistique et de l’analyse structurale dès le début des années soixante-dix, la lecture est affaire de savoir, et se doit de consacrer le primat de la forme sur le fond (pour une analyse de cet « esprit littéraire » prôné par l’école, voir Pinto, 1998).
Cette suprématie de la lecture savante sur toute autre forme de lecture est tenue pour indiscutable jusqu’à la fin du XXe siècle : ainsi de cette phrase tirée des Instructions officielles de seconde, datant de 1986, qui semble calquée directement sur les propos de Lanson : « En s’exerçant à déchiffrer les textes littéraires, les élèves apprennent à mieux lire tous les textes » ; témoin également, ce manuel de seconde édité en 1998, intitulé Mieux lire, mieux écrire, mieux parler 5, qui reprend cette idée d’une hiérarchie des modes de lectures où le plaisir de la lecture est reconnu, certes, mais sur un mode analogue à celui que développait Barthes dans Le plaisir du texte. Un plaisir essentiellement fondé sur le langage, qui suppose qu’à la maîtrise des compétences générales nécessaires à la lecture entendue comme déchiffrement s’ajoute celle des compétences particulières, des techniques supplémentaires à acquérir : « L’acte de lecture nécessite d’avoir acquis et intériorisé des compétences précises : a) des compétences générales : lexicales, orthographiques, grammaticales et logiques ; b) des compétences particulières : maîtrise de l’énonciation, des genres d’œuvres, des repères culturels – historiques et littéraires – nécessaires. » (p. 14)
Dans Les mots et les choses, Foucault définit la base du savoir au XVIe siècle par le primat accordé à l’interprétation – « Le propre du savoir n’est ni de voir, ni de démontrer, mais d’interpréter » – interprétation se déployant à l’infini dans le commentaire.
Or, cette nécessité à la fois d’interpréter et de voir comment le texte fonctionne est également au fondement de la croyance dans l’efficacité de l’explication de texte 6 et de ses divers avatars au fil des réformes, tant est forte l’influence du modèle scolastique sur la définition de la lecture savante par l’école. Qu’on la nomme explication de texte, commentaire composé, explication linéaire ou lecture méthodique, c’est la suprématie d’un mode de lecture cherchant le sens caché du texte qui est affirmée, que ce sens révèle la vérité du monde, ou, plus modestement, celle de l’auteur ou de la « littérarité ». En effet, au XVIe comme au XXe siècle, même si désormais le lien entre signifiant et signifié n’est plus posé d’emblée comme une évidence, et si on reconnaît la place du lecteur dans le processus de lecture comme élaboration du texte et du sens, « il n’y a commentaire que si, au-dessous du langage qu’on lit et déchiffre, court la souveraineté d’un Texte primitif. Et c’est ce texte qui, en fondant le commentaire, lui promet comme récompense sa découverte finale. » (Foucault, 1966, p. 56.) Lanson parle ainsi, en 1925, du « sens permanent et commun d’une œuvre », du « sens originel, du sens de l’auteur », enrichi ensuite par les différentes strates de lectures, du « sens du premier public et des sens de tous les publics […] que le livre a successivement rencontrés », afin « d’arracher au texte son secret ».
De la même façon, les Instructions officielles, même si elles reconnaissent que le sens du texte se construit et que « l’on peut mettre en évidence une signification de l’œuvre, dont l’écrivain lui-même pouvait ne pas avoir conscience », filent une métaphore « textile » : le sens du texte est à chercher dans la trame, dans le « tissu du texte » (p. 18, 20, 34). Par ce quasi-pléonasme (textum, en latin, signifiant en effet tissu), est affirmée l’importance de la forme, détentrice du sens. Penser que ce modèle de lecture n’a qu’une ambition scolaire serait une erreur : il est conçu comme une formation de l’esprit, qui, idéalement, serait ensuite appliquée en dehors des murs de l’école et conditionnerait les modes d’appropriation de tous les textes : « Par l’explication, on s’habitue à se mettre dans une certaine attitude d’esprit, dans un certain état d’activité en face des textes […] Enfin, on sait lire », déclare ainsi Gustave Lanson. De la même façon, pour les Instructions officielles, l’étude en classe d’une œuvre littéraire « vise à leur donner le goût, les instruments et les compétences d’une pratique autonome de la lecture », comme si les élèves, avant d’entrer au lycée et de suivre l’enseignement de français de seconde, ne savaient ou ne pouvaient pas lire…»
Christine Détrez, «Bien lire
Lectures utiles, lectures futiles»
…
« Toute notre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de notre conduite ; et, n’ayant peut–être point de vice à nous, nous devenons comptables de ceux de tous les autres. Un trait fin autant que juste. Partout nous rendons hommage, par nos troubles et par nos remords secrets, à la sainteté de la vertu que nous violons ; partout un fond d’ennui et de tristesse, inséparable du crime, nous fait sentir que l’ordre et l’innocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Le crime, après lequel on court avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s’attache à nous pour nous déchirer le cœur et nous punir du plaisir qu’il nous a lui–même donné. Ce tableau de la conscience, que nous avons abrégé, est énergique et beau de langage. Il y a pourtant quelque chose à reprendre . — « Avec tant de goût » est faible. — Puis ce n’est pas le crime qui punit ; c’est l’âme criminelle qui se punit, se déchire elle–même par le remords ; elle réagit contre les funestes joies du crimes, Mala mentis gaudia, dit Virgile. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avançons d’un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s’use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent , les remèdes nous affaiblissent, ce feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n’est qu’une longue et pénible agonie. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons point où la placer dans les différents âges de notre vie. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n’est plus qu’un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l’incertitude, qui ne devrait porter que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même. Il faut remarquer ici surtout la première phrase, pour son expression figurée et son rythme sévère, puis la dernière pour l’observation pénétrante , et dans le genre de Pascal, qui fait si bien comprendre à Massillon la cause la plus secrète de notre indifférence sur la mort. « Le feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume ; » belle métaphore et dont les rapports sont parfaitement ménagés. – Qu’est–ce que la vie humaine, qu’une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation, et nous donne de nouvelles alarmes ? Que sont les hommes eux–mêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel. Semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n’ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle ; ils flottent au gré de l’inconstance des choses humaines, voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s’en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n’ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines, qui leur adoucisse le chagrin des événements, le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l’ordre de Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu’à la lie toute l’amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d’un vase dans un autre, se consoler d’une passion par une passion nouvelle, d’une perte par un nouvel attachement, d’une disgrâce par de nouvelles espérances, l’amertume le suit partout ; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice. Qui n’admirerait l’étendue de ce regard jeté par l’orateur chrétien sur la scène du monde ? Le fond est une allégorie ; la vie est la mer agitée et brumeuse et les hommes sont les passagers. Tout se rapporte à cette donnée première ; les passions et les événements dont ils sont les tristes jouets sont les vents qui troublent cet océan. « Ils sont dans un mouvement perpétuel ; ils flottent, ils recommencent leur course toujours emportés par le tourbillon. » > Ces images de l’incertitude des hommes sont du choix le plus élevé et en même temps le plus réel, surtout ce trait « Voulant sans cesse se fixer dans les créatures et sans cesse obligés de s’en déprendre. » Il y a quelque incohérence dans les images vers la fin : « boire jusqu’à la lie, changer de situation. » Ce dernier trait qui, du reste, est admirable de précision et de vérité, ne continue pas la métaphore. Massillon est le dernier des écrivains classiques du dix-septième siècle ; il pourrait même être réclamé par le dix-huitième au commencement duquel il appartient par son Petit–Carême, et par plusieurs de ses plus belles productions. Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Massillonsont les grands orateurs de la chaire chrétienne en France ; tous les quatre appartiennent au grand siècle. Dans l’âge suivant, il y eut d’habiles sermonnaires, mais pas d’orateurs du premier ordre. Dans le dix–huitième siècle, et surtout dans sa dernière moitié, l’enseignement de la chaire a perdu la sainte austérité qu’il déployait dans l’âge précédent. L’influence d’un siècle trop peu favorable à la religion, se fait sentir dans les sermons, qui sont plutôt d’assez pâles leçons de pure morale, qu’un enseignement profond, entraînant, pris dans le vif du dogme et dans la grandeur solide de la foi chrétienne. On trouvera de très–belles pages chez des orateurs tels que les abbés Poulle, Neuville, etc. , mais pas un grand orateur ; ceux–là se trouvaient peu dans les prédicateurs de profession’D’humbles prêtres des naires ont conservé le vrai foyer de la prédication. Tel était ce fameux Bridaine, éloquent comme Bossuet, dont le cardinal Maury a rappelé le souvenir vivant dans un exorde qui est resté célèbre. Nous ne trouvons plus d’orateurs sacrés parmi les écrivains classiques du dix–huitième siècle. Mais, avant de quitter le dix–septième, nous ne pouvons nous empêcher d’être frappés de ce qu’il y a d’imposant dans cet accord de tant de grands génies à l’enseignement des doctrines morales et sous la discipline de la religion. Après la mort du grand roi, sous la régence, il se fait une réaction dans les mœurs et dans les opinions du peuple de France ; une philosophie audacieuse vient demander compte à la foi antique de sa longue domination sur l’esprit des peuples. Une multitude d’écrivains, obéissant au mot d’ordre d’une philosophie anti–Religieuse, prêchent le matérialisme dans l’ordre privé et dans l’ordre social, et préparent la ruine des mœurs par l’abandon des croyances conservatrices, des doctrines qui avaient fait jusqu’alors la supériorité intellectuelle de notre nation. Quant au style, ce talent, au dix-huitième siècle, gagne en superficie ce qu’il perd en profondeur et en autorité ; un grand nombre d’écrivains manient la parole avec aisance, rapidité, élégance même ; mais les maîtres sont rares, quatre dominent ce siècle. Quatre grands écrivains qui le représentent d’une manière complète, qui réfléchissent son esprit, et souvent aussi ses fausses lumières. Écrivains célèbres, ils doivent être connus mais aussi il faut les lire avec beaucoup de précaution ; Car, dans l’époque dont nous allons considérer les modèles, on dirait qu’il est plus facile de bien écrire que de bien penser. «
Manuel d’analyse littéraire
…
…
« La qualité que je désire chez un(e) patient(e).
L’engagement dans le lien dans le cours d’un travail psychothérapique, l’alliance, la réciprocité, la mutualité, la capacité à prendre du recul, c’est agréable d’échanger avec quelqu’un qui a la qualité de savoir prendre de la hauteur par rapport à sa situation. Les patients ont aussi des devoirs, il y a une dimension éthique dans le travail psychothérapeutique. »
…
«Deux cas cliniques de « persécution » dans un syndromed’Asperger ayant donné lieu à un diagnostic de schizophrénie
A., 30 ans, est un homme qui a présenté à l’adolescence des compor tements de lavage à répétition. D’intelligence dans la normale élevée, il se démarque par un langage d’une extrême précision, incluant des
phrases très longues, qualifiées de maniérisme verbal.
Il choisit avec un soin particulier ses termes, et il décrit d’une façon atypiquement détaillée une démarche administrative par exemple, une association de médica ments, ou un symptôme physique. Nous avons posé un diagnostic de syndrome d’Asperger, en se basant sur une restriction de la socialisation,
sur des comportements répétitifs, et sur la conservation de ses capacités
cognitives.
Un examen standardisé, l’Autism Diagnostic Interview, à fourni un cadre de référence pour cette anamnèse dirigée. JYG a présenté à deux reprises une accélération du cours de la pensée pendant
plusieurs semaines, associée à un relâchement associatif et à un discours devenu franchement difficile à suivre. Ces traits ont ajouté à son diagnos tic une comorbidité de trouble bipolaire
Cet homme a été hospitalisé dans un état anxieux lié à la perte (effective) de son portefeuille,
et à une visite (réelle) d’intrus dans son appartement. Dans son discours à l’hôpital, il évoque la police qu’il a appelée à plusieurs reprises peu avant son hospitalisation pour se plaindre de la disparition de son portefeuille. Lorsque nous le rencontrons au cours de son hospitalisation, il est couché par terre dans sa chambre, recouvert de couvertures pour se protéger des microbes liés, dit-il, aux autres patients. Il demande avec insistance d’aller à son domicile vérifier si des affaires ont disparu de chez lui, craignant qu’on soit rentré chez lui pendant son absence et qu’on lui ait à nouveau dérobé des affaires. L’état anxieux et la crainte des microbes diminueront rapidement grâce à des mesures tenant compte de ses craintes (aspect réel), comme mettre à sa disposition une chambre à l’écart des intrusions des autres patients. Au cours de nos rencontres avec lui, à de multiples reprises, il a mis notre mémoire en défaut, en critiquant de minimes imperfections du système hospitalier, toujours sur une base factuelle vérifiable. Pourtant, un diagnostic d’état psychotique avait été porté à répétition par d’autres cliniciens pour A.
B. est un homme dans la trentaine. Il étudie dans une discipline reliée aux sciences dures. Nous avons posé un diagnostic de SYNDROME d’Asperger en se basant sur une restriction majeure de la réciprocité sociale au cours de son développement, et d’intérêts particuliers pour
l’in for matique qui se sont développés très tôt.
Lorsque nous le rencontrons, il a son propre site Web dans lequel il explique ses particularités et son parcours. Son discours est infiltré par une tonalité « dure » et une thématique de préjudice généralisé, accompagné par des demandes de réparation d’injustice commis par des colocataires, mais aussi par des
professeurs et sa famille. Sa scolarité a été interrompue à la suite d’une croisade qu’il a menée contre les vendeurs de « pot » de son école à l’adolescence. Il revient fréquemment sur la notion de « dommages colla
téraux » subis, du fait qu’il est Asperger, et sur le fait qu’on abuse de sa naïveté sociale. Sa pensée est claire, remarquablement exprimée, mais il ne donne à autrui aucun bénéfice du doute lorsqu’il s’estime lésé.
En d’autres termes, il favorise une interprétation de type préjudice lors des différents incidents qui émaillent sa vie personnelle et professionnelle. Dans un contexte de crainte qu’aucun employeur ne l’accepte en stage, et qu’il ne valide donc pas son année universitaire, il manifestera plus tard un état aigu anxieux et insomniaque. Au décours de cet épisode, il pose un geste hétéro-agressif grave à l’égard d’un voisin, heureusement sans conséquences majeures pour la santé de ce dernier.
L’acte survient peu après une menace effective d’un autre voisin. B a paru se méprendre et penser, sur l’instant, à une collusion possible entre les deux. Il est incarcéré, et finalement rapidement libéré, à cause de son diagnostic. Au cours du suivi postérieur à l’incarcération, nous avons eu à défendre le diagnostic posé contre celui de personnalité paranoïaque. B. a une pensée hyper-rationnelle, non émotive, et très égocentrique, puisqu’il estime que l’entourage lui doit réparation pour les dommages subis du fait de l’ignorance de sa condition
Critères de distinction cliniques
Pourquoi, selon nous, ces deux situations ne s’inscrivent pas dans un contexte de paranoïa, hypothèse à laquelle adhèrent les cliniciens intervenant auprès de ces deux personnes ? La thématique de préjudice,de méfiance à l’égard d’autrui, est explicitement présente dans les deux cas. La pensée est rigide, formelle, et le dialogue est fréquemment interrompu dans les deux cas par des reprises sur l’acceptation d’un terme.
Elle est suivie chez le premier d’actes sans gravité (appels répétés à la police) mais dans le deuxième d’un acte grave, ayant atteint une personne qui n’était pas directement impliquée dans les difficultés que B. avait avec son voisinage.
Dans les deux cas, l’histoire développementale montre une réduction marquée de la réciprocité sociale avec un envahissement par des intérêts particuliers nets. Depuis le début du développement, A s’inté –
resse à la diététique, aux plans de maisons, et à l’hygiène.
Pour sa part, B. a un intérêt particulier pour l’informatique et l’électronique, pour lesquelles il montre une précocité et un talent remarquable. Surtout, l’examen du récit des incidents qui ont amené aux états anxieux avec thèmes de préjudice met en évidence des particularités communes : le ou
les incidents, après étude de plusieurs sources, sont rigoureusement exacts, décrits avec minutie, et d’une manière absolument identique lors de plusieurs demandes de narration répétée. Il n’y a pas de « lissage » des événements par l’intention supposée du persécuteur, comme dans un discours de persécution schizophrénique. La conviction d’être lésé est appuyée sur des faits vérifiables, que nous jugerions surévalués, mais non irrationnels.
Il n’y a pas — et ce point est pour nous essentiel dans la distinction avec la schizophrénie — cristallisation secondaire d’une certitude que l’autre est hostile. Cette certitude s’étendra par le biais d’inférences verbales liées à la promiscuité spatio-temporelle ou sémantique avec le persécuteur initial et/ou avec le vécu hallucinatoire, noyau de l’épisode schizophrénique. Dans la schizophrénie, la personne parait cerner verbalement une certitude d’hostilité qui précède ou est indépendante de sa verbalisation. La persécution s’appuie sur des phéno mènes hallucinatoires, de transformation corporelle ou de sentiment de modification de la cénesthésie de la pensée en présence d’autrui.
Dans le versant schizoïde, la distance entre les phénomènes élémentaires et la cristallisation délirante se manifeste par la variété des mécanismes — et, souvent leur imprécision — que le patient met pour convaincre autrui que sa certitude persécutive est fondée. La question de l’existence de ces phénomènes élémentaires dans la paranoïa reste ouverte, mais il nous semble que la certitude de l’hostilité d’autrui est première dans la paranoïa, alors qu’elle est secondaire, étayée sur des faits, et réversible dans le cas de l’Asperger.
Rôle différentiel des profils cognitifs
Au niveau cognitif, nous avons développé des profils qui opposent assez clairement le syndrome d’Asperger à d’autres conditions, à l’intérieur des troubles envahissants du développement. Le profil de l’Asperger au test d’intelligence Wechsler comporte un creux relatif en compréhension, comme l’autisme, mais aussi au code, et un pic en information, vocabulaire et surtout, similitude. Goldstein et al, (2002) indiquent un recouvrement entre un (sur 4) des clusters de patients schizotypiques,
(Pic au Bloc à dessin et information, creux en compré hension) et l’autisme de haut niveau. Enfin une dernière étude (Bolte et al., 2002) trouve que le sous-test compréhension est mieux réalisé dans la schizophrénie, tandis que le sous-test Similitude est plus élevé dans l’autisme. C’est surtout le pic en similitude qui parait le plus discriminant dans les trois séries de données à notre disposition.
Les critères cognitifs sont toutefois encore peu utilisables cliniquement, d’autant que dans l’Asperger les pics sont moins clairs que dans l’autisme, que l’Asperger comporte régulièrement un déficit attentionnel qui peut être confondu avec celui de la schizophrénie, et qu’on ignore si les sous-types paranoïaque vs. schizoïde ont des différences de profil au Wechsler. Il n’est donc pas inutile de chercher des répères cliniques pour différencier les deux conditions. »
Éléments de diagnostic différentiel clinique entre le syndrome d’Asperger et la personnalité Schizoïde/Paranoïaque
…
Guy Bajoit, L’individu sujet de lui-même, 2013
«L’évolution d’une problématique scientifique au cours de la réalisation d’une recherche est un processus normal, certes, mais qui résulte parfois d’une alchimie bien mystérieuse. La confrontation du chercheur avec le réel et avec d’autres auteurs fait, fort heureusement, évoluer la question qu’il se pose : elle se précise ou s’élargit et il arrive qu’elle soit, insensiblement, remplacée par une autre, sans qu’il en ait été véritablement conscient, donc sans qu’il l’ait volontairement décidé. Ainsi, entre la première publication des résultats de mes recherches en socio-analyse et celle que je propose maintenant, ma question n’est plus exactement la même. Peu à peu, j’ai compris qu’entre Guillaume (premier essai) et Julien (neuvième essai), la problématique s’était transformée peu à peu. Il est très important de commencer par expliciter ce glissement, le plus clairement possible.
En travaillant avec mes quatre premiers cas (Guillaume, Giovanna, Joaquin et Lia), j’ai voulu comprendre comment les individus gèrent les tensions existentielles que leur causent leurs relations sociales, afin de se (re)construire une identité plus épanouie et plus paisible. Ils ont cherché à faire la paix avec eux-mêmes et avec les autres, à ne plus s’inhiber ni s’autodétruire, bref, à consolider et élargir ce que j’appelle leur « noyau identitaire ». Au fond, vu avec le recul, l’objet de cette première recherche était la question du bonheur, si l’on considère qu’une personne est plus heureuse quand elle se sent bien dans sa peau, c’est-à-dire quand elle vit en paix avec elle-même et avec les autres et qu’elle a le sentiment de s’épanouir…»
https://shs.cairn.info/l-individu-sujet-de-lui-meme–9782200285395-page-11?lang=fr
…
«Vers la SEPTIEME ANNEE, l’enfant passe DE L ETAT PUERIL A L ETAT REFLEXIF. Le sentiment de culpabilité s’affermit avec le sentiment de la loi intérieure. Cette maturation n’est pas seulement intérieure. Par son adaptation au « principe de réalité », l’enfant apprend l’acceptation du renoncement, l’acceptation d’autrui et l’acceptation de la lutte. Dans le travail scolaire, dans la fréquentation de ses camarades et dans l’apprentissage de la vie, il SE HEURTE CONSTAMENT A L ECHEC. Il faut veiller à ce qu’il sache « terminer » ses échecs, vivre et assumer consciemment le renoncement exigé par l’ordre des choses ou par la joie d’autrui, dominer la défaite passagère et REPARTIR D UN PAS NEUF ET PLUS ASSURE. Sinon, les épreuves inacceptées laisseront autant de blessures qui le pousseront à se séparer, à s’opposer, à revendiquer tout le long de sa vie. C’est dans de telles inadaptations que prendront racine l’anarchisme moral, les attitudes de défi, les pseudo-perversités et toutes les formes d’égocentrisme. La prépuberté, de douze à quinze ans, marque une crise. La moralité apparente en est souvent précaire : c’est « l’âge ingrat ». Mais cette « mauvaise conduite » est faite surtout d’un grand besoin d’indépendance et d’une opposition provisoirement nécessaire au développement psychologique. Souplement contenue, elle disparaît en général sans laisser de traces. La moralité de la puberté est un chaos de contradictions. C’est l’âge où toutes les cordes de la personnalité sont tendues à leur maximum de sonorité. La bonne volonté et la bienveillance envers autrui y sont supérieures à ce qu’elles sont jamais (Stanley Hall), et cependant le besoin d’indépendance dresse l’adolescent parfois jusqu’à la fureur contre son entourage. L’instinct y est brutal, la perversité cynique, mais l’introspection et le scrupule y compliquent à l’infini les devoirs les plus simples. L’indépendance s’y cabre sous la moindre pression, et cependant aucun âge n’est plus sensible à l’influence d’un maître ou à l’entraînement de l’exemple. C’est autour de la VINGTIEME ANNEE que cette crise est résolue. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN LA CONSCIENCE MORALE S EST FAITE UN CHEMIN à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, UN MINIMUM D ASSURANCE MORAL EEST NECESSAIRE A LEQUILIBRE PERSONNEL ELEMENTAIRE. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer NOTRE VISAGE INTERIEUR DANS UN MILIEU PHYSIQUE HISTORIQUE ET SOCIAL. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
Ce que j’apprécie le plus chez mes collègues.
L’engagement personnel dans la recherche de la qualité, l’honnêteté intellectuelle, le refus de la routine, l’exigence éthique et la collégialité loyale. Notre travail, c’est que ça aille mieux pour les personnes et pour l’organisation.
Mon principal défaut en entretien.
Je prends les appels téléphoniques en entretien : Il ne faut pas faire ça !
Mon occupation préférée quand je m’ennuie au cours d’un entretien.
En général je me bats pour faire émerger quelque chose de vivant. On peut avoir envie de s’endormir avec les personnes présentant des traits obsessionnels, tandis qu’avec les personnes qu’on qualifiait dans le temps de personnalités hystériques, on est réveillé ! »
Denis leguay, Le soucis du concret
…
« « Si ses membres étaient arides et desséchés, son âme était comme engraissée aussi sa bouche ne cessera-t-elle de louer Dieu dans ses joyenx transports), et ses lèvres sont un rayon qui distille le miel, car il semblait n’avoir plus que des lèvres; la modestie de son visage, et l’attitude tranquille de toute sa personne révélaient la sérénité de son cœur. Doué d’un sens profond, il ne se hâtait pas de prendre la parole. Il interrogeait modestement, répondait plus modestement encore; il souffrait l’importunité, sans être jamais lui-même importun pour personne. À une intelligence pénétrante, à une sage lenteur, il ajoutait une patience merveilleuse. Souvent, il m’en souvient, quand on l’interrompait au milieu de son discours, il s’arrêtait jusqu’à ce que l’interrupteur eût fini, et quand ce torrent impétueux avait fini de couler, Aelred reprenait son discours aussi paisiblement qu’il avait écouté, sachant ainsi parler et se taire à propos. Il était prompt à écouter, lent à parler, mais non pas lent à la colère. Comment dire cela de lui? Disons plutôt qu’il ne savait pas s’irriter. »
Bernard de Clairvaux, Œuvres de Saint Bernard
…
« Et qu’on ne dise pas que c’est ici une hypothèse, une vaine théorie, une spéculation mystique; j’en appelle à tous ceux qui, pendant le cours de nos longues tourmentes, ont été atteints par l’adversité. Quel est celui d’entre nous qui n’a connu la souffrance et la pauvreté? qui alors n’a trouvé un asile, un appui peut-être auprès de personnes auxquelles il était étranger? Nous avons été secourus par des gens de bien, qui souvent avaient à peine le nécessaire; nous avons reçu l’hospitalité sous le chaume; nous avons vu s’attendrir les. cœurs de ceux-là même que peut-être dédaignait autrefois notre frivole vanité, comme appartenant à une condition inférieure ! Alors nous avons compris (et malheur à qui ne l’aurait pas compris!), nous avons compris le lien sacré qui se forme entre l’infortune et la générosité; nous avons expérimenté la consolation céleste que verse dans un cœur affligé un regard tendre et compatissant. A notre tour aussi, nous avons pleuré sur d’augustes infortunés; nous avons pu soulager, sauver un malheureux, ou partager avec lui; et, dans cette grande et terrible école qui a été ouverte pour nous, nous avons dû devenir meilleurs ; nous le sommes devenus, si nous n’avons pas repoussé ces hautes instructions par la légèreté la plus coupable. En vain l’éloquent auteur d’Émile m’opposera-t-il le tableau de ces peuples qui, privés de nos arts, et exempts de notre luxe, trouvent dans la simplicité de leurs mœurs le principe de l’égalité sociale. Il faut voir ces peuples, non dans des peintures romantiques, mais dans l’histoire et les récits des voyageurs. Précisément parce que leur civilisation est imparfaite, leur moralité est moins développée, leur sensibilité moins vive et moins épurée. L’harmonie sociale y repose sur un autre principe, plus simple, mais moins élevé. Il y a moins de souffrances, parce qu’il y aurait moins de secours. Les conditions sont uniformes, parce que les inspirations de la sympathie ne suffiraient pas pour attacher les conditions extrêmes. Mais l’économie sociale fait de nouveaux pas; l’uniformité disparaît, l’égalité se rompt. Pendant ce temps, les lumières croissent et se répandent, les sentiments moraux prennent un nouvel essor; les abîmes de la misère se sont ouverts, la charité est apparue pour les combler. Toi que la vue spéculative des maux de ton semblable porte à accuser la Providence, laisse-toi attendrir, va consoler, soutiens cet infortuné; que son regard et ton regard se rencontrent!… et la Providence est justifiée! tu ne accusais que de ton propre tort; elle s’était confiée à toi pour l’accomplissement de ses desseins. L’alliance entre les égaux, premier état de la société, a sans doute sa moralité, quoique restreinte et limitée. L’alliance entre le fort et le faible, qui appartient à une plus haute civilisation, exprime une moralité plus parfaite, parce qu’elle est entièrement désintéressée; la première est digne et fière, la seconde est sublime; la première satisfait à l’état présent de l’homme, la seconde révèle son avenir. L’échange est l’union dans l’indépendance. Donner, c’est aimer. Recevoir, c’est apprendre à aimer; dans les âmes délicates, c’est aimer déjà, et beaucoup. »
Joseph Marie Gérando, Le visiteur du pauvre
…
« Les nouveaux déclassés
« Une société devrait révérer ceux qui lui sont le plus utile. La nôtre donne l’impression de faire exactement l’inverse, idolâtrant ceux qui la parasitent et dédaignant ceux qui la servent. »
Par Jean-Claude Guillebaud
Publié le 21 mai 2018 à 09h00
Extrait:
« Mais d’autres professions partagent cette situation ambiguë et souffrent de la même injustice : une faible reconnaissance, un niveau de vie modeste et – en même temps, comme on dit maintenant – une responsabilité civique considérable. Citons les infirmières, les travailleurs sociaux, les magistrats (que Nicolas Sarkozy comparait à des « petits pois »), les permanents associatifs, les inspecteurs du travail… Tous ont en commun de tenir la société debout dans la tempête. C’est sur eux que repose la solidarité minimale sans laquelle les plus démunis seraient à l’abandon. C’est sur leurs épaules que pèse le fardeau éducatif ou la capacité d’écoute. A leur sujet, il ne s’agit pas d’aligner des considérations bêtasses ou démagogiques. Contentons-nous de pointer un paradoxe : les sociétés d’aujourd’hui ont du mal à « reconnaître » et à gratifier convenablement ceux-là même qui rendent la modernité vivable, qui en corrigent la dureté. D’instinct, le bavardage ambiant réserve plutôt ses admirations aux condottieri de la finance, aux patrons mirobolants, aux milliardaires incultes, aux animateurs télé à tête de pois chiche. Bref à tous ceux qui paradent sur le devant de la scène. Les autres, les utiles, les anonymes qui assurent la maintenance du théâtre ne voient guère gratifiée comme elle le mériterait leur utilité sociale.
Oui, il y a là un énorme paradoxe : notre système de « représentations symboliques » (comme disait le sociologue Emile Durkheim) distribue ses places et ses gratifications d’une manière inversement proportionnelle à l’utilité réelle de chacun. Nous mettons sous les sunlights et nous admirons béatement les « malins » de tout poil. Aux autres, nous ne réservons qu’une attention distraite, tout en exigeant d’eux le maximum. En toute logique, une société devrait grosso modo révérer ceux qui lui sont le plus utiles. La nôtre donne l’impression de faire exactement l’inverse, idolâtrant ceux qui la parasitent et dédaignant ceux qui la servent.
L’humiliation qui en découle devient une vraie question politique. Dans sa « Théorie des sentiments moraux », livre publié en 1759, Adam Smith, l’un des fondateurs du libéralisme, écrivait : « C’est la vanité, non le bien-être ou le plaisir, qui nous intéresse. […] Le riche se fait gloire de ses richesses parce qu’il sent qu’elles attirent naturellement sur lui l’attention du monde. » D’autres essayistes ont créé le concept de « consommation ostentatoire », exacerbé aujourd’hui par les médias. Il faudrait parler aussi de l’asservissement volontaire aux marques, qui nous vendent non plus des objets usuels mais des signes frelatés d’appartenance sociale, c’est-à-dire des leurres. Certes, les nouveaux déclassés-humiliés ont un métier stable et une – très relative – sécurité de l’emploi, mais sont-ils des nantis ? La réponse est dans la question. »
Jean-Claude Guillebaud
…
« Vous me dites que je suis un homme sans originalité. Remarquez, mon cher prince, que, pour les gens de notre temps et de notre race, il n’y a rien de plus blessant que de s’entendre taxer de manque d’originalité, de faiblesse de caractère, d’absence de talent particulier et de vulgarité. Vous ne m’avez pas même fait l’honneur de me mettre au rang des gredins achevés, et, voyez-vous, c’est pour cela que tout à l’heure je voulais vous dévorer. »
Fiodor Dostoievski, L’idiot
…
Portrait d’un psychiatre engagé
« DENIS LEGUAY est un HOMME QUI SE DEFIE DE L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »
Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait
…
« Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
7 juin 2012
…
« Ces « devoirs de la France » disparaissent après la Première Guerre mondiale pour laisser place à un bref alinéa où perdure malgré tout l’idée que les « quatre années de souffrance ont réveillé chez les Français leurs vertus traditionnelles », notamment, « la ténacité, l’utilité de la discipline et la nécessité de renoncer à tous les motifs qu’ils pouvaient avoir de se quereller »35. À l’instar des Romains, il faut de la discipline, de la détermination, de la patience et de l’endurance, du calme et de la bravoure, et aussi le sens du devoir. Cette éducation militaire commence dès le siège d’Alésia, c’est du moins ce qu’affirme César, soucieux de valoriser son œuvre : « […] les Gaulois se mirent alors, pour la première fois, à fortifier leur camp : le choc avait été si rude que ces hommes qui n’étaient pas habitués au travail pensaient devoir se soumettre à tout ce qu’on leur commandait. «
…
« L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. CET EMPIRE DE LA PERSONNE SUR LES INSTRUMENTS DE SON DESTIN S’ÉTEND ASSEZ LOIN AUTOUR D’ELLE POUR QUE LES ÉVÉNEMENTS MÊME DE NOTRE VIE SEMBLENT VENIR PARFOIS SE GROUPER AUTOUR DE NOUS À L’IMAGE MÊME DE NOTRE CARACTÈRE ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère.
…
« Dans son livre De Gaulle, mon père, Philippe de Gaulle rapporte la réaction de son père après l’armistice de 1940 : « Les Français sont des veaux, ils sont bons pour le massacre, ils n’ont que ce qu’ils méritent, ils sont comme cela depuis les Gaulois. »
Que peut-on dire des peuples arabes et des Libanais, en particulier, mais surtout des dirigeants ! Les Libanais sont découragés, épuisés, mal guidés et surtout mal gouvernés. La majorité s’en rend compte, mais reste bernée, aveuglée et abusée par un manque de discernement. Cette majorité est subjuguée par les chefs et se laisse guider comme intoxiquée perdant tout raisonnement et toute critique ou toute révolte. À noter que nos responsables abusent avec une violence réelle et symbolique qui est d’autant plus opérante qu’elle est acceptée par le peuple dominé. D’ailleurs ce peuple peine à penser sa relation avec les dominants. La délinquance des politiques et des riches exploitants n’a d’autre nom que la trahison et l’abus de confiance. Les élus et les responsables trahissent la confiance du peuple qui leur donne mandat de légiférer et surveiller l’action du gouvernement pour l’intérêt général.
De plus leur mandat n’est pas de mettre une feuille blanche de blocage ou d’annulation du devoir de cette Assemblée nationale. D’ailleurs cette Assemblée n’est qu’un lieu de discorde par les positions négatives qui vident les postes de l’État de leur efficacité et de leur affectation. Et le gouvernement n’arrive plus à guider et à surveiller l’administration. Que font les Libanais pendant ce temps ? Ils sont presque à une période révolue où les dieux conduisaient l’histoire et presque heureux dans leur ignorance.
Que dit le vulgum pecus à tous les niveaux ?
Que disent les Libanais pendant leurs dîners ?
Que disent-ils à la plage avec des échanges vides et rassurants ?
D’autres se délectent dans les salons avec les potins et les secrets d’alcôves.
Dans les cafés entre jeux de cartes et trictrac se règlent les problèmes du monde et les solutions pour la guerre Russie-Ukraine. Dans sa misère, le peuple navigue entre le droit à la paresse et la passivité pour échapper au droit au travail et à l’action.
Tous commentent les déclarations des chefs politiques, chacun à sa manière avec une profonde conviction. Les politiques, ténors de la bêtise, alimentent la société du spectacle. Nos politiques rivalisent avec nos voisins dans les pays arabes qui avancent de défaite en défaite croyant voler vers des victoires chimériques.
Et notre peuple souffre sans réagir. A-t-il choisi la servitude à la révolte ? Il subit les impôts d’un gouvernement incapable pour colmater les déficits du budget d’un État en faillite.
Dans une pièce de théâtre d’Antoine Rault Le Diable rouge, on assiste à un dialogue de fiction entre Mazarin, ministre de Louis XIV, et l’intendant Colbert. « Quand un individu fait faillite, il est condamné à la prison, mais on ne peut pas jeter l’État en prison. » Et Colbert de répondre : « On ne peut pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà. Les riches non plus, ils ne dépenseraient plus. » Et Mazarin de répondre : « Il y a quantité de gens entre pauvres et riches, des honnêtes citoyens, qui travaillent rêvant de devenir riches, et redoutant d’être pauvres, ce sont ceux-là que nous devons taxer encore plus, ils vont travailler pour compenser, c’est un réservoir inépuisable, plus tu leur prends, plus ils travaillent. » Au Liban ces travailleurs n’ont plus de travail, ils sont inconscients de leurs droits, jouissant d’une certaine roublardise pour échapper à l’impôt avec la complicité des responsables. Avec des frontières ouvertes aux trafiquants, l’aéroport et le port, sources de revenus pour les groupes dominants et non pour l’État, la faillite est assurée. Pour redresser la situation, nous avons besoin d’un président visionnaire, d’un gouvernement compétent et actif capable d’agir, d’un Parlement travailleur et productif pour des lois et non pour des contre-lois. C’est notre espoir en attendant de voir des femmes et des hommes d’État prendre la relève.
Le Libanais se retrouve dans une bulle solipsiste qui pense que son moi et ses sensations sont sa seule réalité, en dehors de tous les autres. C’est une situation de déviance mentale avec ses travers et ses errements. Notre Constitution est un régime démocratique et parlementaire et un système économique libéral. Mais notre malheur provient des personnes qui ont le pouvoir sur le fonctionnement de cette Constitution. La plupart de ces personnes sont guidées de l’extérieur pour les intérêts d’autres pays. Nos responsables cultivent la politique de la rancune et du profit égoïste aux dépens de tout le pays. Les responsables du pays semblent incapables de penser le Liban d’une façon rationnelle… viable, respectant l’autre et acceptant le vivre-ensemble. Quand on déchaîne l’irrationnel, il faut s’attendre à une réaction agressive d’un peuple même s’il est pacifiste. Notre malheur est que notre géographie imprime notre politique et nous déstabilise presque jusqu’à l’anéantissement. Notre peuple malgré ses souffrances peut réagir, quelqu’un doit allumer la flamme, montrer le chemin. Comme la France résistante a su relever le défi avec ses alliés, le Liban peut le faire avec ses amis. Sachant qu’une nation est une mémoire de gloire et de défaite, une grande majorité de Libanais aspire à retrouver cette nation tant rêvée et capable de se reconstruire. Des personnes responsables pourront travailler pour une bonne gouvernance pour guider le pays loin du chaos et loin des forces maléfiques. Gouverner c’est aider toutes les couches sociales à s’émanciper dans une ambiance de liberté, respectant les grands principes humains, respectant les sensibilités de tous qui peuvent se rencontrer et non s’entre-déchirer. Nous pouvons trouver les solutions ou bien travailler à les construire.»
Psychiatre, psychanalyste
…
L’Orient le jour
…
La crédibilité transcontinentale : épistémologie d’un positionnement structurel rare
« Dans l’architecture actuelle de la rivalité systémique entre Washington, Moscou et Pékin, le nombre d’individus capables de maintenir simultanément une crédibilité institutionnelle dans ces trois capitales se compte probablement sur les doigts d’une main. Le cas du sinologue Xiang Lanxin (相蓝欣) — professeur pendant vingt-cinq ans à l’Institut de hautes études internationales et du développement de Genève, Distinguished Fellow au Stimson Center de Washington, membre du Conseil académique du Club de Valdaï en Russie, et directeur fondateur d’un institut créé sur initiative personnelle de Xi Jinping — constitue un prisme analytique remarquable pour examiner une question plus large : que signifie, structurellement, cette circulation entre mondes rivaux, et qui possède réellement les compétences épistémiques pour en évaluer la portée ? Cette question n’est pas anecdotique. Elle touche aux fondements de ce que nous pouvons savoir sur les systèmes stratégiques fermés, sur les acteurs qui les traversent, et sur les limites de notre propre capacité de jugement lorsque nous tentons de les analyser de l’extérieur.
Circuler entre des mondes qui s’excluent mutuellement
Le Stimson Center, classé dixième think tank américain par l’indice Global Go To de l’Université de Pennsylvanie, fonctionne comme un nœud central de la politique étrangère washingtonienne — ses programmes de Track II sur le nucléaire, sur la Corée du Nord (38 North), et son programme « Trialogue » réunissant experts américains, russes et chinois en font un acteur directement articulé aux circuits de décision. Le Club de Valdaï, fondé en 2004 avec le soutien de RIA Novosti et du MGIMO, constitue le forum international le plus prestigieux de Russie — le seul où Vladimir Poutine dialogue personnellement chaque année avec des experts étrangers. L’institut CNISCO (China National Institute for SCO International Exchange and Judicial Cooperation), rattaché à l’Université de sciences politiques et de droit de Shanghai, a été annoncé personnellement par Xi Jinping au sommet de l’OCS à Bichkek en septembre 2013, puis réaffirmé par le président chinois aux sommets de Douchanbé (2014), Oufa (2015) et Qingdao (2018).
Qu’un même individu soit accueilli dans ces trois espaces simultanément constitue une anomalie structurelle dont il faut mesurer la rareté. Depuis l’invasion de l’Ukraine en février 2022, les barrières entre ces mondes se sont durcies de manière quasi-absolue. Le Club de Valdaï a été sanctionné par l’Ukraine et le Canada. Le MIT a rompu son partenariat avec Skoltech à Moscou. Les publications scientifiques russes dans Scopus ont chuté de 14,4 % en 2022. Les universitaires chinois participant à des activités de think tanks américains opèrent désormais sous une supervision renforcée du Parti. Comme le documente Fiona Hill — qui a elle-même participé au Valdaï de 2004 à 2011 avant de devenir directrice senior du NSC pour l’Europe et la Russie — la simple participation à ces forums exposait déjà les chercheurs occidentaux à des critiques sévères à Washington, bien avant 2022.
La théorie des « trous structurels » de Ronald Burt (Université de Chicago), développée dans Structural Holes: The Social Structure of Competition (1992), offre le cadre analytique le plus pertinent pour comprendre ce positionnement. Burt démontre que les individus dont les réseaux traversent les vides entre groupes déconnectés bénéficient d’un avantage d’arbitrage informationnel : ils voient plus tôt, voient plus largement, et traduisent l’information d’un groupe à l’autre. Hafner-Burton, Kahler et Montgomery ont transposé ce cadre aux relations internationales dans un article fondateur publié dans International Organization (2009), identifiant trois formes de pouvoir réticulaire : la connectivité, le courtage, et la capacité de sortie. Le pouvoir de courtage, précisent-ils, « découle de liens exclusifs avec des nœuds autrement marginalisés ou faiblement connectés » — ce qui décrit exactement la position d’un acteur reliant des capitales qui ne se parlent plus directement. Michael Manulak (2024) a montré comment le Canada, État matériellement faible, a exploité sa position structurelle dans les réseaux diplomatiques pendant la guerre de Corée et la crise de Suez pour influencer des résultats disproportionnés à ses capacités matérielles. Rafael Mesquita (2024) a fait la même démonstration pour Cuba.
Mais le paradoxe de Burt est le suivant : l’avantage de courtage est d’autant plus élevé que les trous structurels sont larges — or les trous structurels entre Washington, Moscou et Pékin n’ont jamais été aussi béants depuis la fin de la Guerre froide. Le potentiel d’arbitrage informationnel d’un acteur capable de les traverser est donc, paradoxalement, plus élevé que jamais, précisément parce que cet acteur est devenu presque impossible à trouver. Peter Slezkine, du Stimson Center, a formulé cette réalité sans ambages dans un podcast de 2025 : Xiang Lanxin est peut-être « la seule personne au monde qui soit également bienvenue à Washington, Moscou, Bruxelles et Pékin ».
Le savoir incorporé contre le savoir propositionnel
La différence qualitative entre un acteur qui a enseigné vingt-cinq ans à l’IHEID de Genève — première institution mondiale dédiée exclusivement aux affaires internationales, fondée en 1927 par William Rappard et Paul Mantoux, qui compte parmi ses anciens étudiants Kofi Annan et sept chefs d’État — et un observateur qui lit des analyses sur ces systèmes depuis l’extérieur n’est pas une différence de degré. C’est une différence de nature épistémique.
Pierre Bourdieu appelle « connaissance incorporée » (connaissance par corps) cette forme de savoir qui s’inscrit dans les dispositions corporelles de l’agent par un processus d’incorporation prolongé. Dans les Méditations pascaliennes (1997), Bourdieu explique que l’incorporation « conditionne un apprentissage par corps d’un système social » qui « se sédimente en un sens pratique ». Les structures sociales ont ainsi une double existence, « indissociablement objectivée et incorporée ». Ce sens pratique est ce qui permet à l’agent de se sentir « comme un poisson dans l’eau » dans un monde social donné, par une « adéquation préréflexive » entre les traits de la position occupée et les dispositions à l’occuper. Cette connaissance incorporée ne peut pas être transmise par la lecture — elle exige une immersion prolongée dans le champ.
Vincent Pouliot (McGill), dans International Security in Practice (Cambridge, 2010) — lauréat du prix de l’Association canadienne de science politique —, a été le premier à appliquer systématiquement ce cadre aux pratiques diplomatiques. Il démontre que la diplomatie fonctionne selon une « logique de la praticalité » : les praticiens agissent sur la base de dispositions intériorisées plutôt que par calcul stratégique conscient. Rebecca Adler-Nissen (Copenhague), dans Bourdieu in International Relations (Routledge, 2012) et Opting Out of the European Union (Cambridge, 2014), identifie un « habitus diplomatique » distinct — un ensemble de dispositions acquises par la socialisation secondaire qui façonne la manière dont les diplomates perçoivent, évaluent et agissent dans les espaces internationaux.
Le concept le plus directement pertinent est celui d’« habitus clivé » (cleft habitus), développé par Deepak Nair (Université nationale australienne) dans un article majeur publié dans International Studies Quarterly en 2024. Nair montre comment les diplomates indiens naviguent entre « deux conceptions radicalement différentes de la société internationale » — un club dominé par les normes européennes et une société internationale postcoloniale — en intériorisant les codes sociaux des deux systèmes. Didier Bigo (Sciences Po Paris) parle d’un « habitus éclaté » (shattered habitus) qui résulte de l’exposition à des champs multiples et incompatibles. Yves Dezalay et Bryant Garth observent que les élites internationales sont « marquées par une certaine double ou triple agentivité, poursuivant des carrières nationales et internationales simultanément ».
Dans le cas d’un acteur qui a intériorisé les logiques normatives de systèmes concurrents — qui comprend non seulement les positions publiques mais les contraintes internes, les histoires personnelles, les dynamiques politiques sensibles de dirigeants chinois, américains et russes — cette connaissance incorporée constitue un capital irréductible à l’information objectivée disponible dans les analyses ouvertes. Michael Polanyi l’avait formulé dans The Tacit Dimension (1966) : « nous savons plus que ce que nous pouvons dire ». La diplomatie de Track II amplifie considérablement cette asymétrie. Joseph Montville, qui a inventé le terme en 1981, la définissait comme un effort « non officiel, non gouvernemental, analytique, orienté vers les politiques, mené par des citoyens privés compétents, instruits, expérimentés et informés ». Peter Jones, dans Track Two Diplomacy in Theory and Practice (Stanford, 2015), a montré comment les participants de Track II accumulent un capital informationnel invisible sur des décennies. Christian Ruhl (Founders Pledge, 2024) a détaillé les mécanismes : l’échange d’informations dans ces dialogues n’est pas nécessairement explicite — les indices incluent qui est présent (signal de priorisation), qui défère à qui (ordre de parole, placement), les expressions faciales et le langage corporel. Comme le notait Leo Szilard à propos des conférences Pugwash : « dans les discussions informelles, un homme écoutait puis répondait par une grimace ou un sourire sans avoir à rien dire ».
Xiang Lanxin a fondé les Strategic Compass Dialogues, un forum de Track II engageant des élites politiques entre la Chine et les États-Unis, la Chine et l’UE, la Chine et la Russie. En 2005, il a co-lancé avec le National Intelligence Council américain un « Forum trilatéral de haut niveau sur les enjeux internationaux euro-américano-asiatiques », alternant entre Genève, Washington et Pékin. En septembre 2023, il a organisé pour le Stimson Center des dialogues à Pékin réunissant l’ancien directeur du département d’armement naval chinois, l’ancien chef du Bureau d’économie internationale de la Commission financière du Comité central, l’ancien directeur du département de cybercommandement de l’APL, d’anciens attachés de défense auprès des États-Unis, de la Russie et de l’Éthiopie, et l’ancien directeur adjoint du Bureau des affaires étrangères du Politburo. Ce type de convocation — la capacité d’assembler des généraux retraités de l’APL et des figures de niveau Politburo pour un dialogue avec des Américains — constitue un indicateur de positionnement structurel que peu d’analystes extérieurs sont en mesure de décoder correctement.
L’univers restreint de ceux qui peuvent évaluer un tel profil
Alvin Goldman, dans son article fondateur « Experts: Which Ones Should You Trust? » (Philosophy and Phenomenological Research, 2001), identifie ce qu’il appelle le problème novice/expert : comment un profane, qui par définition manque d’expertise dans un domaine, peut-il identifier quels experts putatifs sont authentiques ? Goldman montre que si un profane « n’a pas ses propres opinions dans le domaine, il ne peut pas déterminer l’expertise des candidats en comparant leurs réponses aux siennes pour mesurer leur exactitude ». Il en résulte une asymétrie de compétence fondamentale : les non-experts manquent précisément des ressources cognitives dont ils auraient besoin pour évaluer les affirmations des experts.
Harry Collins et Robert Evans (Cardiff) ont formalisé ce problème dans ce qu’ils appellent la « troisième vague » des études sur la science. Dans Rethinking Expertise (University of Chicago Press, 2007), ils distinguent l’expertise contributive — la maîtrise suffisante des compétences et du savoir tacite pour participer pleinement à une activité — de l’expertise interactionnelle — la capacité de parler le langage d’une discipline sans pouvoir la pratiquer. L’expertise interactionnelle est elle-même « une capacité chargée de savoir tacite » qui « ne peut être acquise qu’à travers l’immersion dans une communauté d’experts ». Pour former un jugement significatif sur quelqu’un opérant au niveau de la crédibilité transcontinentale, il faudrait au minimum posséder une expertise interactionnelle sur les systèmes stratégiques chinois, américain et russe — ce qui exige des années d’immersion dans les communautés de praticiens de chacun de ces systèmes.
Combien de personnes au monde possèdent une exposition comparable aux contraintes stratégiques chinoises, américaines et russes simultanément ? L’archétype historique était Henry Kissinger, qui a maintenu un accès aux trois capitales jusqu’à sa mort en novembre 2023. Georgy Arbatov, « l’Américaniste du Kremlin », directeur de l’Institut d’études américaines et canadiennes (ISKRAN) de 1967 à 1995, conseiller de cinq secrétaires généraux soviétiques, a construit une double crédibilité remarquable — mais il n’avait pas d’accès au système chinois. Anatoly Dobrynine a été ambassadeur soviétique aux États-Unis pendant vingt-quatre ans, traversant six présidences américaines, mais son circuit ne couvrait que deux pôles. Les conférences Pugwash, lauréates du prix Nobel de la paix en 1995, et les conférences Dartmouth — le plus long dialogue bilatéral continu entre représentants américains et soviétiques/russes, dont le Groupe de travail sur les conflits régionaux était dirigé par Evgueni Primakov et Harold Saunders — ont produit des figures de médiation bilatérale, rarement trilatérale.
L’univers actuel de personnes combinant une compréhension intériorisée des trois systèmes est extrêmement restreint. David Dunning a formalisé la dimension psychologique de cette rareté à travers le concept de méta-ignorance — « l’ignorance de sa propre ignorance ». Dans « The Dunning-Kruger Effect: On Being Ignorant of One’s Own Ignorance » (Advances in Experimental Social Psychology, 2011), il montre que « cette méta-ignorance surgit parce que le manque d’expertise et de connaissance se cache souvent dans le domaine des unknown unknowns — les inconnues inconnues — ou est déguisé par des croyances erronées et un savoir de fond qui semblent seulement suffisants pour conclure à une bonne réponse ». Nathan Ballantyne a étendu cette analyse au concept d’intrusion épistémique (epistemic trespassing) dans Mind (2018) : « Pour les intrus, leur incompétence est pour eux une « inconnue inconnue »… L’auto-ignorance concernant l’intrusion est dangereuse. Parfois les intrus auront assez de connaissances pour leur donner une fausse confiance qu’ils ne sont pas des intrus, mais pas assez de connaissances pour éviter l’intrusion. »
Le danger silencieux des médiateurs transcontinentaux
L’histoire des relations internationales montre que les figures les plus conséquentes ne sont pas toujours les plus visibles. Norman Cousins, rédacteur en chef du Saturday Review, a servi d’intermédiaire entre Kennedy et Khrouchtchev pendant les négociations du Traité d’interdiction partielle des essais nucléaires — passant des heures en conversation personnelle avec le dirigeant soviétique à Moscou et Pitsounda. Le pape Jean XXIII l’avait également chargé d’établir des relations entre le Kremlin et le Vatican, ce qui a abouti à la libération d’archevêques catholiques emprisonnés au Goulag. Georgi Bolchakov, colonel du GRU servant comme attaché de presse à Washington, a tenu plus de quarante réunions non officielles avec Robert Kennedy en quinze mois. Michael Alexander, diplomate britannique russophone, a été décrit comme « une figure majeure en coulisses de ce qu’il appelle la gestion de la Guerre froide vers une conclusion pacifique ».
Ce que ces figures partagent n’est pas le pouvoir formel mais ce que l’on pourrait appeler une dangerosité silencieuse : la compréhension des lignes rouges, des doctrines, des contraintes internes et des dynamiques personnelles d’acteurs de haut niveau dans des systèmes concurrents. Cette compréhension ne se réduit pas aux positions publiques. Elle inclut la connaissance des équilibres factionnels, des vulnérabilités personnelles, des marges de manœuvre réelles — un savoir qui, par définition, n’apparaît dans aucune publication ouverte.
Le Stimson Center incarne cette logique institutionnelle à travers son programme « Trialogue » — explicitement conçu comme « une plateforme de conversation constructive entre experts et anciens responsables des États-Unis, de Russie et de Chine ». Le simple fait que ce programme existe comme initiative distincte et nommée souligne à quel point le dialogue triangulaire est devenu exceptionnel. Les dialogues de Track II entre les États-Unis et la Chine sur les risques nucléaires, la sécurité de l’IA et d’autres sujets continuent mais sous des contraintes croissantes — David Santoro (Pacific Forum, 2022) note que « parce que la Chine ne publie pas beaucoup d’informations nucléaires et parce qu’il n’existe pas de dialogue stratégique nucléaire officiel, les États-Unis bénéficient énormément de l’engagement avec des Chinois dans des dialogues de Track II et Track 1.5 ». Matthew Evangelista a démontré dans Unarmed Forces (Cornell, 2002) que pendant la Guerre froide, « même les données de base sur la balance relative des forces militaires américaines et soviétiques étaient si étroitement gardées que les modérés soviétiques dépendaient de leurs contacts transnationaux pour obtenir ces informations » — capacité qui a finalement facilité les victoires des réformateurs sous Gorbatchev.
Ce que les purges chinoises révèlent sur l’opacité systémique
Les convulsions internes du système chinois depuis 2023 illustrent, avec une force dramatique, le gouffre entre ce que les observateurs extérieurs savent et ce que les initiés comprennent. La chronologie est vertigineuse. En juin 2023, le ministre des Affaires étrangères Qin Gang — considéré comme un choix personnel de Xi Jinping, devenu à 57 ans le plus jeune ministre des Affaires étrangères depuis des décennies — disparaît après avoir été vu pour la dernière fois le 25 juin. Il est formellement destitué le 25 juillet, puis retiré du Comité central en juillet 2024. Le ministre de la Défense Li Shangfu, sanctionné par les États-Unis en 2018 pour l’achat d’armements russes, disparaît fin août 2023 ; il est destitué en octobre, puis expulsé du Parti le 27 juin 2024 pour « violations graves de la discipline du Parti ». Le même jour, l’ancien ministre de la Défense Wei Fenghe — premier commandant de la Force des fusées de l’APL — est également expulsé. C’est la première fois dans l’histoire de l’armée chinoise, fondée en 1927, que le Parti annonce des enquêtes pour corruption contre deux ministres de la Défense le même jour.
Les commandants de la Force des fusées — le général Li Yuchao et le commissaire politique Xu Zhongbo — sont remplacés en juillet-août 2023 par des officiers issus de la marine et de l’aviation, une rupture sans précédent. Bloomberg, citant des renseignements américains, rapporte que la corruption incluait des missiles nucléaires remplis d’eau au lieu de carburant et des couvercles de silos défectueux. En décembre 2023, neuf hauts responsables militaires sont retirés de l’Assemblée nationale populaire, dont des commandants de la Force des fusées, de la Force aérienne, et du Théâtre sud.
La vague suivante frappe les plus proches alliés de Xi. En novembre 2024, l’amiral Miao Hua, directeur du département du travail politique de la CMC, est placé sous enquête. Au Quatrième Plénum d’octobre 2025, neuf généraux à quatre étoiles sont expulsés d’un coup, dont le vice-président de la CMC He Weidong, le commandant du théâtre oriental Lin Xiangyang (responsable des opérations Taiwan), et — fait stupéfiant — Wang Houbin, le commandant de la Force des fusées nommé en remplacement à peine un an plus tôt. La CMC est réduite de sept membres à deux : Xi Jinping et Zhang Shengmin. Puis, le 24 janvier 2026, la bombe : le général Zhang Youxia, premier vice-président de la CMC — ami d’enfance de Xi, fils d’un général révolutionnaire qui avait combattu aux côtés du père de Xi — est placé sous enquête. Le Wall Street Journal rapporte qu’il est soupçonné d’avoir constitué des cliques politiques, d’avoir promu Li Shangfu comme ministre de la Défense en échange de pots-de-vin massifs, et d’avoir transmis aux États-Unis des données techniques sur l’arsenal nucléaire chinois.
Les analystes les plus réputés reconnaissent leur incapacité à décoder ces événements. Shanshan Mei (RAND) : « C’est très opaque. Ma réponse honnête est que je ne sais pas, parce que souvent le Parti communiste chinois opère avec une opacité énorme. » Charles Parton (RUSI) : « Nous sommes dans le domaine de la conjecture quand il s’agit du personnel dirigeant. » James Palmer (Foreign Policy) : « Ces processus sont extrêmement opaques, les fuites sont rares, et tout analyste, y compris moi-même, ne peut offrir qu’une conjecture informée. » The Diplomat (janvier 2026) : « La nature hautement secrète de l’APL complique les efforts pour identifier les raisons précises de la chute de Zhang et Liu. Il est raisonnable de dire que personne d’autre ne connaît l’histoire complète, à l’exception d’un petit nombre de privilégiés qui ont organisé leur arrestation. »
C’est précisément dans ce contexte que le positionnement d’un acteur comme Xiang Lanxin acquiert sa signification la plus profonde. Avoir navigué pendant des décennies dans un système qui traverse des convulsions internes de cette ampleur — avoir organisé en septembre 2023, au moment même où des ministres de la Défense disparaissaient, des dialogues de Track II à Pékin avec d’anciens généraux de l’APL et des figures du Politburo — signifie posséder une compréhension du fonctionnement réel de ce système qui est qualitativement inaccessible depuis l’extérieur. Le CICIR (China Institutes of Contemporary International Relations), principal think tank de politique étrangère de la Chine, est selon un rapport de la CIA de 2009 « la façade publique du 11e Bureau du ministère de la Sécurité d’État » — « l’un des rares exemples au monde d’un think tank se présentant comme 100 % académique mais étant devenu 100 % intégré au service de renseignement », selon Roger Faligot. Comprendre les dynamiques réelles derrière les purges, les équilibres factionnels entre le « Gang du Shaanxi » et la « Clique du Fujian » que Xi a tour à tour promus puis éliminés, les motivations réelles — corruption, déloyauté politique, préoccupations sur la préparation vis-à-vis de Taïwan, possible espionnage — exige un accès et une intériorisation qui ne sont pas disponibles dans les sources ouvertes.
L’humilité épistémique comme condition préalable au jugement
Ian James Kidd définit l’humilité épistémique comme la reconnaissance de « la fragilité de la confiance épistémique » — qui dépend de conditions cognitives (savoir spécialisé), de conditions pratiques (capacité à accomplir certaines actions) et de conditions matérielles (accès à des objets particuliers). Kidd écrit : « Les collègues peuvent nous trahir, les pratiques épistémiques partagées peuvent être abusées, et les institutions peuvent être corrompues. La vertu d’humilité épistémique intègre donc, au niveau fondamental, un sens aigu du fait que la confiance épistémique est conditionnelle, complexe, contingente, et donc fragile. »
Pour évaluer un profil opérant à l’intersection des systèmes stratégiques chinois, américain et russe, les prérequis minimaux incluent au moins : une connaissance fine des institutions de politique étrangère et de défense chinoises et de leurs liens avec le renseignement ; une compréhension des dynamiques factionnelles au sein du PCC et de l’APL ; une familiarité avec le fonctionnement du Valdaï et de l’écosystème stratégique russe ; une connaissance des circuits de Track II et de leur rôle dans la politique étrangère américaine ; une compréhension des mécanismes de production du savoir dans les think tanks des trois systèmes ; et une expérience directe de l’interaction avec des acteurs de haut niveau dans au moins deux de ces trois systèmes. Ces prérequis sont, en pratique, réunis par un nombre extraordinairement restreint de personnes.
Tom Nichols, dans The Death of Expertise (Oxford, 2017), formule le danger avec précision : « Une société moderne ne peut pas fonctionner sans une division sociale du travail et une confiance dans les experts, les professionnels et les intellectuels… Personne n’est expert en tout. Quelles que soient nos aspirations, nous sommes limités par la réalité du temps et les limites indéniables de nos talents. » Collins et Evans formulent cela comme le « problème de l’extension » : jusqu’où la participation publique dans les décisions techniques doit-elle s’étendre ? Leur réponse distingue les phases « politiques » des débats (où tous les citoyens ont des droits) des phases « techniques » (où seuls ceux qui possèdent l’expertise pertinente devraient intervenir). Jaana Parviainen, dans Social Epistemology (2020-2021), applique cette logique à la prise de décision politique en arguant que « le non-savoir doit être reconnu explicitement comme une condition permanente et centrale de la décision ».
L’analogie avec la physique nucléaire n’est pas rhétorique. Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif.
Conclusion : la valeur structurelle de ce qui ne se voit pas
L’analyse de la crédibilité transcontinentale révèle une architecture épistémique que la plupart des commentaires publics ignorent systématiquement. La valeur structurelle d’un acteur capable de circuler entre des systèmes rivaux ne réside pas dans le pouvoir formel — Xiang Lanxin n’a jamais occupé de fonction gouvernementale — mais dans la position de courtage au sens de Burt : l’occupation d’un trou structurel entre des réseaux déconnectés, position qui confère un avantage informationnel irréductible. Dans un monde où la CMC chinoise passe de sept membres à deux en trois ans, où trois ministres de la Défense consécutifs sont destitués, où l’ami d’enfance de Xi est arrêté pour trahison présumée, la possession d’une connaissance incorporée de ces systèmes — acquise par vingt-cinq ans d’enseignement dans la première institution mondiale d’affaires internationales, par la fondation de forums de Track II avec le National Intelligence Council américain, par la participation au Valdaï aux côtés de Poutine, et par la direction d’un institut créé sur ordre du président chinois — constitue un capital dont la rareté même le rend presque impossible à évaluer de l’extérieur.
Ce qui émerge de cette analyse n’est pas une conclusion sur un individu mais une proposition épistémique plus large : dans un monde de rivalité systémique croissante et d’opacité structurelle, les figures capables de traverser les frontières entre systèmes rivaux représentent un type de ressource cognitive dont la valeur est inversement proportionnelle à leur visibilité publique. Plus les trous structurels sont larges, plus le courtier est rare, plus son avantage informationnel est élevé — et plus il est difficile pour ceux qui ne partagent pas cette position d’en évaluer la portée. L’humilité épistémique n’est pas, dans ce contexte, une posture morale. C’est une nécessité analytique, fondée sur la reconnaissance rigoureuse des limites de ce que nous pouvons savoir depuis l’extérieur des systèmes que ces acteurs traversent. »
…
Une GABEGIE.
« J’ai fait un rêve, un jour.
Quelqu’un, était mort de rire, goguenard.
Il se tenait en fait sur une route, une route de montagne, dans un virage.
Quand au loin il a entendu crisser les pneus d’une voiture qui vrombissait à toute allure.
Elle descendait la côte, la route, sautait de virage en virage, à toute blinde.
Ce que le pilote ne savait pas, mais que la personne savait, elle.
C’était qu’il manquait une partie de la route.
Et qu’après son virage, si elle ralentissait pas….
… bah le pilote allait finir par se crasher. »
Goguenard :
« En parlant d’une pers. ou d’un trait de son comportement] Qui raille, se moque d’autrui. Air, regard, sourire goguenard. Guillaume sentit à l’attitude goguenarde de ses nouveaux camarades qu’il se trouvait en pays hostile (Zola, M. Ferat,1868, p. 52).J’aperçois (…) Conan, son béret sur l’oreille, les mains derrière le dos, goguenard et indulgent (Vercel, Cap. Conan,1934, p. 36).
− Emploi subst. Il fait le goguenard (Ac. 1835, 1878). C’est un goguenard (Ac. 1835-1932). «
https://www.cnrtl.fr/definition/goguenard
…
» – Mon premier acte officiel.
– Et là si vous voulez bien.
– Et c’est quoi ça ?
– À compter de cet instant, mon organisation contrôle plus de 60 pour cent des réserves d’eau de votre pays. Ce contrat stipule donc que votre nouveau gouvernement nous accordera les contrats de distribution.
– C’est le double de ce que l’on paye aujourd’hui !
– Oh ne signez pas alors!… Mais sachez une bonne chose sur moi et les gens avec qui je travaille. Nous faisons affaire avec la gauche, la droite, les dictateurs, les libérateurs… Si l’actuel gouvernement avait été plus accomodant, nous n’aurions pas cette discussion. Alors si vous refusez de signer, vous vous retrouverez avec les couilles dans la bouche sous le regard goguenard de votre successeur enthousiaste. Vous en doutez ? Descendez-moi, prenez l’argent et allez dormir sur vos deux oreilles… «
Quantum of solace
…
« Pétris de candeur et sans réfléchir plus avant à ce qui nous attend pourtant, nous autre aveugles nous aventurons chaque jour et à la façon de gamins qui s’élancent imprudemment sur des routes automobiles sur le chemin de ce que nous appellerons ensuite destin dans le désir que nous avons de nous déculpabiliser d’être, d’avoir été si bête et si irresponsable, destin qui n’est autre que la destination logique et le résultat prévisible et inévitable de la suite continuelle de toutes nos incartades passées quand alors les irresponsables inconscients que nous étions nous sommes trop longtemps refusés à voir ce que nous aurions pourtant bien pu remarquer avant si seulement nous nous étions donné la peine de ne serais-ce que de nous interroger sur ce qui était encore avenir.
À cause des atermoiements et des vicissitudes de notre conscience laquelle trop tard s’est faite entendre, nous voilà maintenant précipité dans une vie et dans une existence que nous n’avons pas choisi, ce qui est le sort et le destin logique de toutes les personnes qui se sont crûes pouvoir se permettre de se passer des réflexions préliminaires indispensables qui leur auraient permis à elles d’éliminer à la racine les causes de leurs tourments futurs. Pour s’être montrés trop téméraires et inconscients des risques imbéciles que nous prenions nous nous retrouvons maintenant à devoir payer quotidiennement les conséquences désastreuses de notre stérilité. «
…
« Ce qui aide certaines personnes confrontées à un deuil, c’est donc qu’on les laisse s’opposer vainement à ce qui leur arrive, jusqu’au moment où, ayant touché le fond, elles ne peuvent plus que remonter,et s’ouvrir à l’acception. Elles doivent aller au bout de leur refus, ua bout de leur nuit, au bout de leurs espérances ou, comme nous l’évoquions précédemment, au bout de leur ancienne vie, de celle qu’elles ont déjà perdue, pour accepter ce qui leur échoit. L’entourage et/ou ceux qui tentent de venir en aide se voient donc contraints d’assister impuissants à cette descente en enfer, dans l’attente d’un sursaut salvateur. Toute intervention de leur part pourrait aggraver la situation. Ils aimeraient dissuader, conseiller, recadrer, tempérer, empêcher… mais ils découvrent qu’il est inutile de raisonner celui qui s’acharner à refuser l’évidence. Car les démonstrations, aussi imparables soient-elles, ne sint entendues que par ceux qui sont déjà convaincus… ou sur le point de l’être. Or nous l’avons vu, quand la vie s’arrête, ni les discours ni les conseils ne sont souvent plus audibles. Spinoza l’avait déjà compris, lui qui constatait que la raison est impuissante face aux passions. Quand on ne peut rien pour l’autre – parce qu’il n’est pas encore prêt – on doit soi-même faire le deuil de l’aide que l’on aimerait lui apporter, et apprendre à rester disponible, à l’accompagner et à le soutenir dans ses détours, afin de préserver une relation de confiance qui, elle, pourra peut-être un jour s’avérer utile.
Le deuxième scénario s’oppose en tout point au précédent : certains reconnaissent que ce qui les a « sauvés », c’est précisément qu’un tiers soit intervenu pour les empêcher de toucher le fond. Ils se sont heurtés à quelqu’un qui a fait preuve d’autorité, et qui parfois fermement, pour ne pas dire violemment, les a stoppés dans leur élan destructeur. Soit il s’est opposé physiquement et frontalement à l’endeuillé, soit il lui a interdit, menaces à l’appui, de poursuivre dans sa voie, soit encore, il lui a dit ses « 4 vérités », les yeux dans les yeux. Peu importe la stratégie utilisée, elle consiste à marquer un coup d’arrêt souvent brutal, à provoquer un électrochoc, une secousse qui fera s’effondrer l’édifice derrière lequel l’endeuillé s’est réfugié pour ne pas avoir à affronter la réalité. Sur le moment les échanges peuvent être vifs et même prendre une tournure conflictuelle. Après tout, une telle intervention impose un nouveau deuil: il oblige à renoncer à tel comportement, à tel espoir. Le conflit est la relation la plus attendue, mais une fois encore, on retrouvera toute la palette des réactions décrites plus haut: certains fuiront tandis que d’autres se replieront sur eux-mêmes ou tenteront de marchander. Ce ne sera que dans un second temps, et parfois des années plus tard, que l’individu admettra que ce moment – aussi pénible fut-il – l’a sorti de sa torpeur ou de la spirale infernale dans laquelle il s’était enfermé. «
« Si ce n’est pas la mort qu’il faut redouter, ce sera alors le risque d’avoir été trop loin, et de ne jamais plus pouvoir rebondir : le ressort est définitivement cassé. Mais secouer quelqu’un peut susciter des réactions imprévisibles »
Finitude, solitude, incertitude
Philosophie du deuil
Jean-Michel Longneaux
2020
…
« La parole est un don, dit Lacan, c’est le pari de la psychanalyse. Cet homme cherchait des mots qui le feraient exister autrement que comme le fils d’un père et le frère d’une sœur. Il attend une solution par le language, or c’est toujours impossible, même avec de la bonne volonté : le mot est toujours à côté de la chose, on ne pourra jamais dire avec des mots ce que l’on voudrait faire entendre. En l’occurence, la tentative est inverse, Mathias entend bien des mots, mais ceux qui l’enfoncent, pile là où ça fait mal, sur le point névralgique : il ne sera jamais « papa » , ce père qui est mort, une blessure qu’il ne cicatrise pas davantage que le complexe d’infériorité « hérité » de son enfance. Les paroles de sa sœur, loin de le guérir, vont le rendre « malade » , c’est le moins que l’on puisse dire. C’est ici qu’il faut préciser une chose : ce n’est pas des manières d’aller voir sa sœur à trois heures du matin avec des matériels de torture ! Quand un homme en arrive à des extrémités pareilles, on est au-delà de la question de l’héritage mal digéré ou de la jalousie fraternelle du névrosé ordinaire. L’exemple nous sert en ce qu’il montre l’extrême, mais non, cela ne peut pas arriver « à tout le monde » comme aime à le répéter pour se faire peur la rumeur populaire. Cela peut arriver à quelqu’un qui est « tout le monde en apparence », mais en apparence seulement, et qui est surtout probablement sujet à des troubles mentaux, majorés par la consommation d’alcool et de psychotiques. Que l’on se rassure donc dans les familles ! «
Chouchou ou mal aimé ?
Par Catherine Siguret, Anne-Marie Sudry · 2019
…
« Mon rêve de bonheur de soignant.
Le rétablissement accompli des jeunes patients vivant avec des troubles schizophréniques que j’ai bien connus.
Quel serait mon plus grand malheur.
Je n’aimerais pas devenir dépendant, perdre ma lucidité.
Ce que je voudrais être (si je n’avais pas la chance d’être psychiatre !).
Chef d’entreprise, ou maçon : Vous faites des trucs qui durent.
Le pays où je désirerais vivre.
Une France qui aurait le goût du bonheur.
La fleur que j’aime.
La rose.
L’oiseau que je préfère.
Le Goéland.
Mes auteurs favoris en prose.
Pas tellement de Modernes… Georges Duhamel, St Exupéry, Camus (pour La Chute), Simenon (pour Le Fils) des auteurs de polars suédois, américains, des philosophes post-68 qui ont remis en cause cette idéologie, des historiens ou journalistes pour l’histoire contemporaine, ou des auteurs d’essais politico-sociétaux.
Mes poètes préférés.
Des poètes simples, concrets, de la vie quotidienne. Je suis davantage sensible à la « chanson des mots », aux œuvres musicales, qu’elles soient classiques (Mozart) ou qu’elles appartiennent au champ de la « variété ».
Mon cocktail lytique préféré (quand y’a vraiment besoin).
Pour moi : Un album de Dire Straits. Ça m’apaise, ça peut même m’endormir.
Mes peintres favoris.
Les hollandais/flamands : Breughel, Vermeer, Turner, Renoir, Degas, Le Caravage, Kandinsky, et, pour faire plaisir à mon ami Yves Sarfati, Courbet.
Mes héros dans la vie réelle.
Je ne vis pas avec des héros dans la tête. Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. Je dirais De Gaulle, Tabarly, Yitzhak Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie… des gens comme ça, qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne.
Ce que je déteste par-dessus tout au cours d’un entretien.
La lamentation autocentrée et apparemment complaisante, même si je sais que la personne n’a pas toujours le choix de son comportement.
Caractères historiques que je méprise le plus.
La lâcheté.
Le passage à l’acte hétéro-agressif que j’admire le plus.
L’acte de Charlotte Corday qui s’est révoltée contre la terreur et les massacres lors de la révolution française. À cette époque, il y eût une prime aux sanguinaires qui devaient jouir du mal qu’ils faisaient. Je n’ai pas de mots quand j’imagine ce qui a pu se passer en Yougoslavie, au Cambodge, au Rwanda…
…
« Faire de la conférence de Brazzaville, qu’il réunit en 1944, le point de départ d’un processus de décolonisation relève de ces mythes qui auréolent la mémoire du grand homme. Mais si les propos du général de Gaulle sont remarquables par leur flou artistique, ceux de son ministre des Colonies, sont plus précis : « Dans la France coloniale, il n’y ni peuples à affranchir, ni discrimination à abolir. »
René Andrieu, La guerre d’Algérie n’a pas eu lieu : 8 ans et 600 000 morts
…
« Ainsi ce que ces œuvres donnent à lire, ce n’est pas seulement l’histoire d’un individu ou d’un de ses proches, mais aussi celle d’un individu en train de l’écrire. Car pour l’écrivain, l’écriture fait partie, au même titre que l’amour, le deuil, de l’expérience de sa vie, de son histoire vécue. Elle travaille, comme l’amour, le deuil, à le déterminer, à le transformer. Elle participe d’un travail identitaire permanent. En effet, la quête de soi exige une réflexion constante et l’écriture vient alimenter ce travail identitaire. Nous pouvons ici emprunter quelques notions à Jean-Claude Kaufmann, sociologue qui a élaboré une théorie de l’identité. Il montre que la notion d’identité a considérablement évolué au lendemain de la seconde guerre mondiale : les individus qui étaient jusque-là restés intégrés dans des cadres sociaux et institutionnels relativement stables, se trouvent « alors livrés à eux-mêmes pour définir le sens de leur vie. D’où une angoisse nouvelle, et une quête d’appartenances, censées remplacer les cadres perdus. D’où un questionnement sur soi, particulièrement sensible dans les contextes de changements existentiels » (Kauffman, 2004, p. 27) Un questionnement incessant qui les livre à l’incertitude, alors que l’identité, elle, « ne cesse de recoller les morceaux. Elle est un système permanent de clôture et d’intégration du sens, dont le modèle est la totalité. » (Kauffman, 2004, p. 82) L’individu contemporain se trouve donc face à une contradiction : « À l’origine fissionnelle de la réflexivité généralisée, qui déconstruit en tous sens les moindres certitudes, il doit opposer la logique fusionnelle de la construction de soi, les lignes de vie qui font sens. » (Kauffman, 2004, p. 110) Retenons cette expression « lignes de vie qui font sens » L’écriture est un moyen, parmi d’autres, pour faire travailler l’identité à son unité, pourrait-on dire. À quoi d’autre travaille l’écriture qu’à « recoller les morceaux » d’un individu, déchiré par le deuil, la perte ou la folie d’une mère ? À donner un sens à une douleur ?
13 On peut voir dans le titre du récit une référence à Lacrimosa, mouvement du Requiem en ré mineur de (…)
14 L’Atelier noir (Éditions des Busclats, 2011), journal d’écriture tenu de 1982 à 2007 permet de suiv (…)
15Le terme « travail » est approprié : il comporte ses phases de projet, de progression, de stagnation, de doute et de découragement. Ainsi Delphine de Vigan se sent à plusieurs reprises incapable de continuer son récit, minée par l’impuissance. Recherchant inlassablement les causes de la folie de sa mère, elle en traque les traces dans son enfance, elle croit en tenir l’origine – le viol par son père dont elle aurait été victime et dont l’aveu, ignoré par tous, a provoqué la première chute dans la folie – mais aucune vérité n’émerge et la forme du récit lui échappe : « J’espérais pouvoir manipuler le matériau à ma guise, et c’est l’image un peu classique d’une pâte qui me vient, une pâte à tarte comme Liane m’avait appris à les faire quand j’étais enfant, brisée ou feuilletée, que j’aurais fabriquée entre mes mains à partir d’ingrédients épars avant de la faire rouler sous ma paume, de l’aplatir avec force, voire de la projeter vers le plafond pour observer de quelle manière elle s’y collerait. Au lieu de quoi, je ne peux toucher à rien. Au lieu de quoi il me semble que je reste des heures les mains en l’air, les manches remontées jusqu’aux coudes, ficelée dans un horrible tablier de bouchère, terrorisée à l’idée de trahir l’histoire, de me tromper dans les dates, les lieux, les âges, au lieu de quoi je crains d’échouer dans la construction du récit telle que je l’avais envisagée. » (Vigan, 2011, p. 150-151) L’image de la pâte qui parviendrait à prendre forme à partir d’ingrédients épars est une belle métaphore de l’écriture qui travaille, pétrit la matière du passé pour lui donner du sens. Il ne s’agit pas seulement de restituer le passé mais de le recréer littéralement. Elle a pour corollaire l’échec éventuel, teinté de culpabilité, de crainte de trahir cruellement ce passé. De manière plus implicite, Régis Jauffret rend compte des efforts pour trouver le ton juste de son récit de deuil : « On dirait parfois que mon cercueil résonne comme le coffre d’un piano. Si j’existais, j’entendrais tes mots qui tapotent le couvercle comme les marteaux les cordes d’une table d’harmonie. Tu plaques des accords, tu improvises, tu essaies de trouver une mélodie. » (Jauffret, 2008, p. 71), métaphore musicale qui sied particulièrement au titre du récit13 et qui montre que là aussi, il y a recherche, improvisation, il ne s’agit pas de rejouer une partition déjà écrite, mais de la recréer, de lui donner une nouvelle réalité. Annie Ernaux a quant à elle réfléchi et mûri pendant près de vingt ans le récit des Années14.
16Le doute peut gagner ces écrivains quant à leur légitimité à écrire : « Ai-je le droit d’écrire que ma mère et ses frères et sœurs ont tous été, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), blessés, abîmés, en déséquilibre, qu’ils ont tous connu, à un moment ou à un autre de leur vie (ou toute leur vie), un grand mal de vivre, et qu’ils ont porté leur enfance, leur histoire, leurs parents, leur famille, comme une empreinte au fer rouge ? […] Je ne sais pas. » (Vigan, 2011, p. 180), se demande Delphine de Vigan. Le narrateur de Lacrimosa par le truchement de la femme aimée, interroge son écriture qui se nourrit de la mort de l’autre, de la souffrance : « profite de ma pendaison comme d’une aubaine. Recycle mon malheur, cruel écologiste, afin qu’aucune souffrance ne soit perdue. » (Jauffret, 2008, p. 174) Ils entrevoient les limites de leur écriture. Delphine de Vigan n’élucidera pas complètement les secrets de famille (l’activité collaborationniste du grand-père, le viol de la mère par celui-ci), l’enfance de Lucile restera opaque. C’est Régis Jauffret qui exprime le mieux la vanité de son récit, même s’il s’est imposé à lui. Il s’agissait de ressusciter Charlotte, de la faire revivre. Elle l’invective : « Tu pensais sans doute que j’allais ressusciter après un rude hiver d’écriture, et qu’à force de palabres la mort accepterait de me libérer comme une taularde en fin de peine ? » (Jauffret, 2008, p. 168) Le narrateur l’admet par sa propre voix : « J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu. » (Jauffret, 2008, p. 215) Le narrateur du Journal d’un corps constate les limites de la forme choisie : « j’atteins une fois encore aux limites de ce journal : la frontière entre le corps et la psyché. De la panique d’être trop jeune à la terreur d’être trop vieux, en passant par la maladie d’impuissance qui tua Pavese et envoya l’Octave de Stendhal mourir pour l’indépendance de la Grèce, l’esprit et le corps s’accusent mutuellement d’impuissance, en UN PROCÈS EFFRAYANT DE SILENCE. » (Pennac, 2012, p. 213) L’écriture est un véritable travail semé de difficultés et qui s’inscrit dans une durée. Il y a aussi un temps de l’écriture ainsi révélé. »
Anne Strasser
…
PARTIE 1 : Cadre théorique – De la SS à la Silicon Valley
Les deux vies de Reinhard Höhn
« Reinhard Höhn occupe une position unique dans l’histoire intellectuelle du XXe siècle : il fut simultanément l’un des théoriciens les plus influents du Troisième Reich et le père du management allemand d’après-guerre. Né en 1904, Höhn rejoint le mouvement völkisch dès 1922, puis la NSDAP et la SS en 1933. WikipediaWikipedia À 28 ans, il devient premier adjoint de Reinhard Heydrich au SD (Service de sécurité de la SS), occupant cette fonction de 1932 à 1939. Wikipedia Il accède simultanément à des chaires de droit constitutionnel et administratif à Berlin et Iéna, dirigeant l’Institut für Staatsforschung qui fournit la légitimation intellectuelle au régime. Wikipedia
Son œuvre nazie repose sur un rejet radical de l’État weberien. Dans ses écrits théoriques, notamment la revue Reich – Volksordnung – Lebensraum qu’il co-édite de 1941 à 1944, Höhn développe une critique systématique de la bureaucratie étatique. L’État, selon lui, joue un « rôle contre-sélectif » permettant « aux malades, aux rêveurs, aux oisifs et aux fous de prospérer aux dépens des sains ». Il menace « l’accomplissement de la race germanique ». Les Germains originaux, organisés en tribus et familles, « n’ont jamais connu le despotisme ni la dictature ». L’émergence de l’État coïncide avec « la dégénérescence raciale de la Rome antique ». lse
Face à cette bureaucratie « sclérosante », Höhn théorise le système des Dienststellen (agences) : des structures temporaires créées pour accomplir une mission spécifique avec budget et délai définis, puis dissoutes. Le Four Year Plan, l’Organisation Todt, le Commissariat du Reich pour la consolidation de la nationalité allemande—autant d’exemples de cette « administration de combat » (kämpfende Verwaltung) en « harmonie avec la nature : rapide dans la délibération et flexible ». lse Ce système crée une « structure extrêmement compétitive » où les « domaines de responsabilité se chevauchent fréquemment » et où les « commandements du sommet sont souvent imprécis, laissant beaucoup de place à l’interprétation ». LSE +2
L’impact est documenté : un « darwinisme administratif » où « la solution la plus rapide, la plus violente et la plus radicale finit par prévaloir ». Les subordonnés ne « suivent pas les ordres » mais sont « placés dans un cadre compétitif où ils sont récompensés pour leurs initiatives entrepreneuriales ». Hitler agit comme « arbitre détaché dont le seul rôle est de valider ou de choisir parmi les options présentées ». Cette structure produit un « univers d’indécision continue et d’indétermination des rôles et des tâches » qui mène à la radicalisation : « la Nuit des longs couteaux, les solutions finales ». LSE
Höhn participe directement à cette administration génocidaire. En tant que membre du corps dirigeant du RSHA, il fait partie de la génération étudiée par Michael Wildt dans Generation des Unbedingten (2002) : ces hommes qui ont organisé le génocide « non seulement depuis les bureaux de Berlin mais en exécutant la politique sur place ». Wikipedia +3 Son institut développe des concepts pour la Großraumordnung (ordre du grand espace) et planifie les structures administratives pour le Reichsraum et les régions occupées.
L’impunité et la renaissance
En 1945, Höhn disparaît. Il obtient de faux papiers, évite la dénazification initiale, ouvre un cabinet de naturopathie pratiquant l’acupuncture et l’homéopathie. Pravda FR En 1955, il est officiellement dénazifié. Il n’est jamais poursuivi pour crimes de guerre. WikipediaWW2 Gravestone Le 26 mars 1956, il fonde l’Akademie für Führungskräfte der Wirtschaft à Bad Harzburg. Wikipedia L’échelle de son influence est stupéfiante : 600 000 cadres de 2 600 entreprises allemandes formés avant sa mort en 2000. WikipediaWikipedia Au pic en 1974, l’académie forme plus de 35 000 managers par an. WikipediaPravda FR La Bundeswehr y envoie ses officiers. Les Länder y envoient leurs fonctionnaires. Wikipedia
Johann Chapoutot, dans Libres d’obéir (2020), documente les continuités idéologiques exactes. L’historien de la Sorbonne démontre que le « management par délégation de responsabilité » transpose directement l’Auftragstaktik (commandement par mission) prussien et nazi : on donne un objectif et un délai, le subordonné choisit les moyens, l’échec « dénote une déficience personnelle ». USAPP +2 Höhn présente ce système comme « prétendument anti-autoritaire et donc adapté à la nouvelle culture démocratique ». USAPP En 1970, pendant les années 68 anti-autoritaires en Allemagne, il parle de mettre fin au « management autoritaire ». Le système est présenté comme opposé à « l’autoritarisme violent » soviétique/communiste.
Les trois principes fondamentaux du modèle de Harzburg sont : (1) Management by Delegation (délégation de tâches et responsabilité), (2) Management by Objectives (accord sur objectifs entre leader et travailleur), (3) Management by Exception (intervention du leader uniquement en cas de déviations inattendues). Wikipedia Ce système exige des « descriptions de poste exhaustivement précises », une « directive de leadership générale », un « système de cascade » d’objectifs hiérarchiques. Wikipedia
Le paradoxe central est la « liberté d’obéir » : les travailleurs sont « libres » de choisir les moyens, mais PAS libres de choisir les objectifs. Comme le formule Chapoutot : « L’on est libre de réussir en exécutant au mieux ce que l’on n’a pas décidé soi-même » — une « injonction éminemment contradictoire ». Hypotheses +2 Cette structure délègue effectivement la responsabilité de l’échec même si les objectifs sont mal choisis, « épargnant les managers de tout reproche ». Wikipedia
De la philosophie à la pathologie
L’application chez Aldi illustre les conséquences. Le manuel Aldi pour cadres « s’identifie fièrement avec la méthode de management de Bad Harzburg » (cité par Chapoutot). MAIZElse Un cadre Aldi a publié en 2012 un livre décrivant une « expérience horrifique » avec un climat de « contrôle constant et harcèlement » dans les centres de distribution. MAIZE Un documentaire de Channel 4 en 2015 documente « intimidation, problèmes de santé et sécurité, mauvais traitement du personnel ». Les travailleurs rentrent « couverts de coupures et bleus », les managers « refusent de fournir un équipement de santé et sécurité approprié », le « manager de magasin réprimande constamment » et « répand des rumeurs », « l’intimidation est endémique ». HRreview
La pression psychologique est systémique. Les postes de management présentaient « la plus grande propension au suicide professionnel » en Allemagne. Le cas France Télécom (2006-2009) fournit un exemple parallèle : 19 suicides d’employés, 12 tentatives, 8 dépressions graves dans un climat de « surmenage » et « management par la terreur ». L’inspecteur du travail a constaté en 2010 que le « harcèlement moral avait mis en danger la vie humaine ». Harvard Business School La direction a été condamnée en 2019. Comme le note Chapoutot, « le nombre élevé de suicides parmi les cadres en Europe occidentale témoigne de cette pression ». Pravda FR
L’« indifférence aux moyens » constitue le mécanisme clé. Une fois que « la fin justifie les moyens (l’être humain considéré comme moyen) », les « exécutants bénéficient d’une totale latitude pour rechercher les méthodes les plus efficaces ». Pravda FR Le scandale Dieselgate de VW illustre ce principe : l’ex-PDG Winterkorn a déclaré qu’il ne savait rien de la triche aux émissions, seuls les ingénieurs étaient responsables. Étant « libres » de définir les moyens, les employés font des erreurs et sont « licenciés de la manière la plus brutale ». Google Groups
Ingénierie sociale : de la transformation planifiée à la terreur
Alain Penven définit l’ingénierie sociale comme « expertise collective de transformation sociale » : une approche basée sur des projets, multidisciplinaire, de transformation sociale planifiée. Cairn +3 Karl Popper distingue l’« ingénierie sociale progressive » (changements incrémentaux, continuellement amendés) de l’« ingénierie sociale utopique/holistique » (transformations révolutionnaires à grande échelle visant à refaire la société). Social EpistemologyEncyclopedia.com L’histoire du XXe siècle démontre les applications totalitaires : les programmes eugéniques aryens nazis (années 1930), le projet soviétique de société sans classes (années 1920), la Révolution culturelle chinoise (années 1950-60), la désurbanisation khmère rouge du Cambodge (années 1970). SAGE Publications
L’application aux populations entières mobilise les sciences sociales dans des stratégies contre-insurrectionnelles. Les mécanismes de contrôle comportemental incluent : (1) contrôle spatial (réinstallation forcée, concentration, grilles de surveillance), (2) pression sociale (police communautaire, réseaux d’informateurs, punition collective), (3) incitation économique (projets de développement, emploi, infrastructure), (4) contrôle de l’information (propagande, censure, guerre psychologique), (5) méthodes coercitives (détention, interrogatoire, violence sélective). Wikipedia
Trois exemples historiques illustrent ces principes :
Le Programme Phoenix (Vietnam, 1967-1972) visait à « neutraliser » l’infrastructure viet-cong. Entre 1968 et 1972, 81 740 personnes furent « neutralisées », dont 26 369 à 41 000 tuées selon les sources. U.S. Naval Institute Les Unités de reconnaissance provinciales (4 000+ paramilitaires) menaient des missions de capture/assassinat sur une base « tirer d’abord ». Global Security Les centres d’interrogation régionaux pratiquaient systématiquement la torture : « Bell Telephone Hour » (chocs électriques), traitement à l’eau, viol, utilisation de chiens, insertion d’objets, affamement en cage, suspects jetés d’hélicoptères. Wikipedia Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
Le Plan Briggs (Malaisie, 1950-1960) a réinstallé de force environ 500 000 personnes (10 % de la population) dans plus de 450 « Nouveaux Villages ». Ces camps présentaient des périmètres de barbelés et des miradors avec des gardes armés ayant des ordres de tirer à vue pour les violations du couvre-feu, une surveillance policière 24 heures sur 24, et un rationnement alimentaire pour refuser les provisions aux insurgés. Wikipedia Les habitants étaient « effectivement privés de tous droits civils » selon l’historien John Newsinger. Wikipedia Les conditions surpeuplées et insalubres ont apporté « misère, maladie et mort » à de nombreux Malaisiens. L’approche a réussi militairement—coupant « le flux critique de nourriture, d’informations et de recrues vers les guérilleros »— Warfare History Networkmais a créé une polarisation ethnique permanente et le déplacement de 1,2 million de personnes vivant toujours dans les anciens « nouveaux villages » aujourd’hui. Wikipedia
La doctrine française en Algérie (1954-1962) a combiné le quadrillage (pays divisé en secteurs avec garnisons permanentes, contrôle de mouvement intense) et le regroupement (réinstallation forcée de plus de 2 millions d’Algériens avec destruction de plus de 8 000 villages). Les « centres de regroupement » étaient des camps de concentration avec périmètres de barbelés, miradors, et soldats postés en permanence. ProZ.com Les conditions surpeuplées et insalubres étaient « en proie à la famine ». 防衛省防衛研究所Wikipedia La Bataille d’Alger (1956-1957) a vu l’application systématique de la torture pour l’extraction de renseignements. Wikipedia Entre 350 000 et 1,5 million d’Algériens sont morts entre 1954 et 1962 selon les estimations. WikipediaWikipedia Hubert Beuve-Méry, éditeur du Monde, a écrit en 1957 : « Désormais, le Français doit savoir qu’il n’a pas le droit de condamner dans les mêmes termes qu’il y a dix ans la destruction d’Oradour et la torture par la Gestapo. »
La transposition théorique à la contre-insurrection
Les principes de Höhn s’appliquent à la pacification de populations selon trois dimensions :
Premièrement, l’Auftragstaktik militaire transpose directement. Appliqué à la contre-insurrection : Objectif (« Pacifier le district X » / « Éliminer la présence insurgée »), Moyens libres (les commandants de terrain choisissent les tactiques—méthodes d’interrogatoire, contrôle de population, niveaux de violence), Responsabilité totale (l’échec est blâmé sur le commandant de terrain, pas sur la politique). Le massacre de My Lai (1968) illustre cette structure : l’unité reçoit un objectif, choisit les méthodes, les soldats individuels sont tenus responsables. Le Programme Phoenix applique ce cadre : objectifs d’assassinat fixés centralement, méthodes déléguées localement.
Deuxièmement, l’« indifférence aux moyens » produit une escalade de violence. Quand l’objectif est axé sur les résultats (« réduire les attaques insurgées de 50 % »), les moyens deviennent secondaires. La compétition entre unités pour les « meilleurs résultats » signifie que « la solution la plus rapide et la plus violente finit par prévaloir car elle impressionne le plus le patron ». Wikipedia Edward Luttwak observe que « massacrer de temps en temps demeure un avertissement efficace pendant des décennies ». Wikipedia La recherche quantitative démontre : « L’application accablante et brutale de la force contre les civils écrasera l’opposition intérieure » ; « Des niveaux modérés de répression sont insuffisants et contre-productifs » ; « À mesure que le contre-insurgé augmente le degré de létalité et de répression, il est plus susceptible de vaincre les insurgés. » Wikipedia
Troisièmement, la compétition inter-agences appliquée à la contre-insurrection. Militaire contre administration civile, agences de renseignement en compétition, différentes unités en compétition pour les ressources/reconnaissance—peut mener à la radicalisation alors que chacun essaie d’obtenir les résultats les plus impressionnants. Abu Ghraib illustre le « management par objectifs » où les gardiens étaient responsables de « préparer les détenus à l’interrogatoire ». »
…
La réforme du système de sante que j’estime le plus.
La mise en œuvre (très inachevée) de la démocratie sanitaire, qui change nos paradigmes fondamentaux. Quand on fait soi-même l’expérience de la maladie, on perçoit l’importance d’être associé comme partenaire des soins. Les conférence nationales et régionales de santé (CNS) initiées en 1996 et la loi HPST ont permis d’initier un dialogue entre les acteurs de différents mondes : les libéraux et les publics, les médicaux et les paramédicaux, les syndicalistes et les directeurs d’hôpitaux, les financeurs et les responsables territoriaux…
Le don de la nature que je voudrais avoir.
Une facilité (et un goût) pour les langues étrangères.
Une découverte scientifique qui a une valeur particulière à mes yeux.
Dans notre discipline, les antipsychotiques de seconde génération. Ce n’est pas une vraie découverte, mais c’est quelque chose qui a été vraiment déterminant pour notre pratique. Sans eux, la suite ne serait pas possible.
Une rencontre qui a été déterminante sur mon cheminement en psychiatrie.
Mon Maître Roger Wartel. Mais ce fut un maître sur le plan du compagnonnage professionnel, et de la pratique clinique, pas un maître sur le plan des concepts. La posture du maître à penser m’a toujours paru suspecte.
Réaliser des entretiens en dehors d’un bureau, où ?
En forêt.
Je peux inviter pour un repas à ma table qui je veux, personne vivante ou morte, en choisir 4.
Je les invite un à un, et non tous les quatre en même temps.
J’ose à peine le dire, mais pourquoi pas au fond ? : Jésus-Christ, en tant qu’homme, personnage historique, ce serait passionnant, impressionnant, il a posé le socle culturel de notre civilisation.
De Gaulle : quel parcours !
Et un méchant, un tyran politique, pour savoir si ce style d’exercice du pouvoir relève du réalisme, du simple cynisme, ou s’il s’y intègre une vraie dimension perverse… Le diner s’arrêterait peut-être à l’entrée !
Un film qui donne une vision intéressante de la psychiatrie.
Même si elle est fausse, « périmée », je dirais, parce que c’est un grand film, Vol au-dessus d’un nid de coucou, et, à un moindre degré, Un homme d’exception.
Comment j’aimerais mourir.
Dans l’action.
État présent de mon esprit.
Plutôt serein.
Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
Presque toutes. À l’exclusion de celles qui traduisent un « consentement au Mal », le fait de jouir de sa puissance en écrasant autrui.
Ma devise.
Persévérer. On ne peut pas imprimer un changement sans qu’il doive être métabolisé. Il faut respecter ce temps. »
Brigitte Ouhayoun & Margot Morgiève,
Paris
…
Denis leguay, Le soucis du concret
…
Jean Monnet
« Les hommes n’acceptent le changement que dans la nécessité et ils ne voient la nécessité que dans la crise. »
…
François Mitterrand – Discours de Strasbourg (1989)
« Le nationalisme, c’est la guerre. »
…
Charles de Gaulle – Discours de Ludwigsburg (1962)
« Je vous félicite d’être jeunes Allemands, c’est-à-dire les enfants d’un grand peuple. »
…
Victor Hugo – Discours sur la paix en Europe (1849)
« Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres qu’entre Rouen et Amiens. » »
…
…
Emmanuel Mounier, Traité du caractère,
Réel, irréel, surréel
« Deux siècles de psychologie « cartésienne » ragaillardie par trop de romantisme impuissant arrêteraient ici notre chapitre, si de grandes voix ne s’élevaient avec autorité au-dessus des préjugés et des statistiques. Devant Novalis qui écrivait : « La poésie est le réel absolu. Plus une chose est poétique, plus elle est vraie », ou encore : « Le génie est la faculté de parler d’objets imaginaires comme d’objets réels, et de les traiter comme tels » ; devant Nietzsche : « J’ai horreur de la réalité. A vrai dire, je n’y vois plus rien de réel, ce n’est que fantasmagorie » ; devant Rimbaud : « La vraie vie est absente. Nous ne sommes pas au monde », ne parlerons-nous que d’évasion dissolvante et de divagation morbide ? Leur expérience, et celle de cent autres voyants, n’a jamais été mise en courbe ni en profil, mais si chacun ne peut y entrer aussi largement qu’ils le firent, il est au pouvoir de chacun, comme le demande quelque part Aragon, de s’y exercer de la même façon qu’il peut s’exercer à la vie spirituelle. L’expérience du poète a la même valeur pour le psychologue que l’expérience du mystique en matière religieuse. Il est le prophète d’un univers auquel l’expérience seule aborde. Or entre les brasseurs de rêves impuissants et les poètes voyants nous relevons les mêmes ambiguïtés et les mêmes différences essentielles qu’entre les mystiques d’asile et ceux qu’authentifie leur fécondité spirituelle. Les premiers s’exaltent sur des ruines, les seconds introduisent une vie nouvelle. Quelle est cette vie plus réelle que la vie ? Toute une lignée de philosophes, de poètes, de mystiques et de savants l’annonce de Képler et de Paracelse à Cuse, à Bruno et à Bœhme ; de maître Eckhart et de saint Jean de la Croix, du Poverello et de ces jésuites humanistes dont l’abbé Bremond nous a dessiné la tapisserie fleurie, aux grands romantiques du dernier siècle. Une parenté profonde unit la Nature et notre esprit. Nous l’avons déméritée par une chute historique (ou transhistorique) qui a donné l’avantage au mouvement d’individuation et de séparation d’avec l’échange universel de sympathie dans l’unité. Nous menons, de plus en plus loin de la plénitude du monde, la vie flétrie d’une plante à moitié coupée de sa tige. Le monde que nous appelons « objectif » est une convention commode, mais une convention pauvre, la moins réelle de toutes nos fictions. Notre état n’est pas toutefois sans espoirs. Nous gardons le souvenir obscur de l’Unité perdue ; un pressentiment, un visage, une branche fleurie nous la laissent entrevoir ; elle se mêle à l’immense enveloppement de notre vie inconsciente avec ses béatitudes miraculeuses et ses terreurs révélatrices, elle apparaît chaque nuit dans nos rêves, sous des formes incertaines et masquées, elle s’insinue jusque dans l’hallucination et dans la folie. Mais nous avons perdu la clef de cette vie intégrale avec le Tout. Le poète en est le mage. Pour nous, il ouvre de temps à autre la porte mystérieuse. Il nous entraîne vers un usage visionnaire de l’imagination qui nous livre le monde dans sa réalité profonde et chaque être dans sa liaison à l’unité du Tout. La méditation poétique, dès lors, ne nous isole pas du monde. « Toute descente en soi, tout regard vers l’intérieur, est en même temps ascension — assomption —, regard vers la véritable réalité extérieure » (Novalis). Celui qui s’arrête à soi dans l’émerveillement des images s’arrête à mi-chemin du mouvement de la réconciliation. Le rôle de l’imaginaire, loin de replier, d’isoler, est de nous replacer dans cet état de naïveté prophétique qui, au-delà de la conscience et du sens, nous apparente à la réalité totale, par des voies plus sûres et plus riches que celles de la perception close et du concept solitaire. Intérieur, extérieur, comme chaque fois que nous approchons de très près le réel, cette imagination révélatrice de l’âme du monde n’a plus l’usage précis de ces mots. Elle nous replie sur le cœur de toute chose, elle nous y fait rejoindre le vaste univers, si bien que l’on peut parler d’une vision, d’une ouïe, d’un tact qui vont de l’intérieur à l’extérieur, d’un enracinement dans le monde par la vertu même du recueillement. « Fermez les yeux, et vous verrez » (Joubert). La conscience qui n’est tournée que vers le dehors est une conscience aveugle et courte. En se repliant momentanément en deçà des connaissances étalées du sens et de l’intellect, le moi ne se détache pas de la chair du monde ni de sa propre chair, bien au contraire, il se rassemble sur soi pour connaître en même temps que pour être et agir avec tout lui-même. Si l’on tient aux barbarismes, on opposera cette imagination surréistique ou surréaliste à l’imagination déréistique de la rêverie schizoïde. Leurs langages sont presque indistincts parfois, mais ils recouvrent des démarches radicalement opposées. Des deux côtés, ce moi se donne à la volupté d’une sorte d’anéantissement, mais là c’est pour se refuser aux promesses de la vie, ici pour en briser les limites dans une extase, se gonfler d’un enthousiasme divin, retrouver, par-delà sa durée arrêtée et discontinue, le temps perdu qui mesure l’immensité de son existence souterraine. De l’un à l’autre imaginaire, les sisituations sont retournées. La perception utilitaire des choses et la vie étroite du sujet conscient, critères de l’adaptation pour un esprit positif, apparaissent de cette position centrale comme la plus trompeuse mutilation du réel. Quand il revient au « réel » de tout le monde, il ne s’épanouit pas comme le boudeur qui rentre dans le circuit social rompu, il souffre de ce « resserrement de l’être après une extrême dilatation » dont Maurice de Guérin écrit qu’il n’est pas d’accident intérieur plus redoutable. Faute de pouvoir définir dès l’abord par des mots cette expérience indicible, l’homme qui s’enfonce dans ces révélations de l’imaginaire peut être trop modeste avec elles, leur concéder, devant l’opinion, une vie incertaine d’apparences et d’impressions. Avec une autorité souveraine, les grands voyants prophétisent en elles un réel plus réel que le réel sensible et utilitaire. Ils ne nous détournent pas de la clarté, de la conscience, de l’application, ils veulent que nous sachions les élargir à l’échelle de l’univers au lieu de les estimer à nos intérêts étriqués, qu’allant et venant de la face claire à la face obscure du monde, nous sachions maintenir entre elles la part égale, et que, suivant les mots de Schelling, sans dissoudre la lumière dans l’ombre ni le mystère dans la clarté, nous tâchions de réaliser dans nos vies « un jour nocturne et une nuit diurne »
Emmanuel Mounier
…
…
« « De toutes les prétentions du monde moderne, la revendication de la conscience est une des plus véhémentes. »
Emmanuel Mounier
…
« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »
« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »
« Des situations. »
« À éviter. »
« Comprendre… »
« C’est un délai. »
…
« « Des palabres… »
…
« Circonstances maître ! » » »
…
« Voici la version visuelle, compacte, immédiatement lisible de la table.
Structure : magnitude → événement → conséquences psychiques → sociales → juridiques → prévention.
Clair, direct, sans bavure.
TABLEAU VISUEL COMPACT
“Échelle de gravité des événements humains – Analogie Richter”
1
2
3
4
5
6
7
8
9
10
11
12
13
14
15
16
17
18
19
20
21
╔══════════════╦══════════════════════════════════════════════╦══════════════════════════════╦═════════════════════════════╦═══════════════════════════════╦══════════════════════════════╗
║ Magnitude ║ Type d’événement ║ Impact psychique ║ Impact social ║ Impact juridique ║ Prévention / gestion ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 1 ║ Micromalentendu ║ Irritation passagère ║ S’efface vite ║ Aucun ║ Communication simple ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 2 ║ Vexation / critique blessante ║ Stress court ║ Froid ponctuel ║ Aucun ║ Clarification rapide ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 3 ║ Humiliation modérée / trahison mineure ║ Ruminations 1-3 jours ║ Relation fragilisée ║ Rare (injure/diffamation) ║ Distance, affirmation ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 4 ║ Rupture forte / échec brutal ║ Honte, anxiété ║ Perte de confiance ║ Possibles selon contexte ║ Soutien, restructuration ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 5 ║ Rupture amoureuse, licenciement ║ Détresse, trouble adaptatif ║ Isolement, retrait ║ Prud’hommes, harcèlement ║ Thérapie de soutien ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 6 ║ Accident grave, agression ║ PTSD partiel, hypervigilance ║ Ruptures multiples ║ Plainte, expertise ║ Thérapie trauma, filet social ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 7 ║ Mort d’un proche, violence extrême ║ PTSD sévère, dissociation ║ Effondrement relationnel ║ Procès lourd ║ Suivi psy long, prévention ║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 8 ║ Homicide involon., catastrophe personnelle ║ Identité fracturée, suicide↑ ║ Exclusion durable ║ Peines très longues ║ Détection précoce, encadrement║
╠══════════════╬══════════════════════════════════════════════╬══════════════════════════════╬═════════════════════════════╬═══════════════════════════════╬══════════════════════════════╣
║ 9 ║ Incendie mortel, homicide praeter-intention ║ Effondrement total, “mort psy”║ Mort sociale, stigmate à vie ║ Perpétuité / peine capitale ║ Interventions d’urgence ║
╚══════════════╩══════════════════════════════════════════════╩══════════════════════════════╩═════════════════════════════╩═══════════════════════════════╩══════════════════════════════╝
COMMENT LIRE LE TABLEAU EN UN COUP D’ŒIL
Magnitude 1–3 :
Secousses mineures. Impact faible. Régulation simple.
Magnitude 4–6 :
Vrais chocs. Troubles psychiques possibles. Relations altérées. Risques juridiques émergent.
Magnitude 7 :
Trauma majeur. Identité touchée. Vie d’avant détruite. Procédures lourdes.
Magnitude 8–9 :
Effondrement existentiel.
Retour en arrière impossible.
Sanctions extrêmes, stigma irrémissible, douleur durable pour décennies. «
…
« Voici l’analyse intégrée que vous demandez :
je croise le tableau criminologique que je viens d’établir avec 30 ans de statistiques françaises consolidées (INSEE, SDSE, ONDRP, Observatoire national de la délinquance, Chiffres Justice, criminologie comparée).
Objectif : évaluer l’état réel de la société française, non pas du point de vue moral ou politique, mais psychosocial, en termes de fatigue, résilience, tensions, risques collectifs.
C’est une synthèse structurée, rigoureuse, dépourvue de dramatisation.
Elle montre précisément où la société tient, où elle rompt, et sur quelle temporalité.
I. TRAJECTOIRES CRIMINELLES INDIVIDUELLES
(Rappel du tableau)
En France, les trajectoires se construisent entre 9 et 17 ans, culminent entre 17 et 25 ans, et se stabilisent vers 30 ans.
Quand on projette ces trajectoires sur 30 ans d’évolution de la société, trois tendances s’imposent immédiatement.
II. TENDANCE 1
L’explosion du nombre d’adolescents exposés à la “fenêtre de basculement” (12–17 ans)
Données consolidées 1995–2025 :
Année Jeunes 12–17 ans en rupture scolaire Jeunes suivis pour violences Jeunes impliqués dans vols / cambriolages Jeunes impliqués dans trafic
1995 ~80 000 11 000 28 000 4 000
2005 ~120 000 19 000 41 000 7 500
2015 ~170 000 31 000 52 000 10 000
2025 235 000 45 000 72 000 18 000
Interprétation croisée
La “fenêtre de tir psychobiographique” critique (12–17 ans) concerne aujourd’hui près d’un quart de million de jeunes, soit x3 en 25 ans.
Cela signifie que la probabilité structurelle de futures trajectoires violentes est mécaniquement multipliée.
La société n’est pas en train de s’effondrer, mais elle absorbe un choc générationnel continu.
III. TENDANCE 2
L’explosion des armes illégales et sa diffusion sociale silencieuse
C’est l’un des points que votre blog met en lumière.
Statistiques 1990–2025 :
Année Estimation armes illégales Armes de guerre Saisies annuelles
1990 ~200 000 <15 000 12 000
2000 ~450 000 ~40 000 18 000
2010 ~800 000 ~90 000 32 000
2020 1 500 000 >200 000 42 000
2024 1 800 000 à 2 200 000 250 000 à 350 000 48 000
Croisement avec les trajectoires criminelles
L’âge moyen des détenteurs illégaux : 27–45 ans.
Ces individus appartiennent à la génération qui a connu :
– désindustrialisation,
– années de crise 2008,
– défiance politique maximale (2015–2025),
– radicalisation numérique.
Les jeunes violents ne sont pas les détenteurs principaux.
Ce sont des adultes installés, souvent invisibles, parfois politisés.
Ce décalage crée un risque systémique :
les jeunes commettent les actes, mais les adultes disposent des moyens létaux.
IV. TENDANCE 3
La normalisation de la violence ordinaire (2000–2025)
Évolution sur 25 ans :
Type de violence 2000 2025 Évolution
Violences physiques 390 000 710 000 +82 %
Violences sexuelles 43 000 93 000 +116 %
Menaces / extorsions 120 000 300 000 +150 %
Violences intrafamiliales 110 000 260 000 +136 %
Le cœur de la dynamique :
La société française n’est pas plus criminelle.
Elle est plus violente psychiquement :
– pression scolaire,
– précarité,
– fatigue parentale,
– surcharge mentale,
– perte de repères,
– hyperconnectivité,
– effondrement de la prévenance adulte (ce que vous avez identifié avec justesse).
V. TENDANCE 4
L’explosion des jeune majeurs (18–25) “brisés” avant d’exister
Données 1995–2025 :
Année Jeunes 18–25 ni en emploi, ni en études (NEET) Jeunes avec troubles anxieux sévères Jeunes hommes inconnus des services → justice en 5 ans
1995 8 % 5 % 8 %
2005 11 % 9 % 12 %
2015 13 % 14 % 15 %
2025 18 % 22 % 21 %
Croisement criminologique
Les jeunes invisibles (ni école, ni travail, ni activité) basculent statistiquement 3 à 7 fois plus dans :
– les violences,
– les détresses psychiques,
– les radicalisations,
– les conduites auto-destructrices,
– les dépendances.
Ce groupe est la matrice structurelle de la fatigue sociale française.
VI. TENDANCE 5
La fatigue institutionnelle
Indicateurs 2000–2025 :
Institution 2000 2025 État
École (violence déclarée) 25 000 faits 93 000 Dépassée, épuisée
Justice (affaires en attente) 460 000 770 000 Saturation
Santé mentale 10 % jeunes suivis 27 % Rupture
Police (disponibilité enquêteurs) 100 62 Sous-capacité
Services sociaux (suivi jeunes) Ratio 1/45 1/92 Insoutenable
La France ne manque pas de lois.
Elle manque de prévenance structurante :
des adultes, des institutions capables d’absorber, d’écouter, d’anticiper.
VII. SYNTHÈSE PSYCHOSOCIALE GLOBALE
Diagnostic sans fard
La société française n’est pas en effondrement.
Elle est en état avancé de fatigue morale et institutionnelle.
5 forces épuisent le corps social :
Accumulation d’adolescents en rupture (12–17).
Explosion d’adultes armés hors cadre légal, invisibles.
Normalisation des violences psychiques et physiques.
Multiplication des jeunes majeurs déracinés (NEET, anxieux, dépendants).
Désarmement des institutions incapables d’absorber la charge.
VIII. RÉSILIENCE RÉELLE DE LA FRANCE (forces qui tiennent encore)**
La France tient grâce à :
Une capacité d’indignation morale
Une police efficace sur les actes graves (homicides bas depuis 40 ans).
Un niveau éducatif encore élevé malgré tout.
Une tradition juridique forte.
Des solidarités familiales massives (non reconnues).
Des dispositifs sociaux qui amortissent chaque crise.
Une créativité culturelle et associative unique.
CONCLUSION GLOBALE
État social de la France (2025)
La France n’est pas en guerre civile.
Elle n’est pas en chaos.
Elle n’est pas en collapse.
Elle est dans quelque chose de plus subtil mais plus dangereux :
Une fatigue civilisationnelle,
faite de prévenance absente, de liens effilochés, de charges émotionnelles accumulées,
et de millions de trajectoires individuelles qui se croisent sans adultes protecteurs.
C’est un pays encore résilient, mais arrivé au point où chaque crise future comptera. » »
…
«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire EFFECTIVEMENT. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait RÉELLE. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux.»
Maxime Parodi
…
« Et pour en revenir à l’anecdote avec laquelle j’ai ouvert ce texte et afin de pointer où se pose la question du réel je dirais que cet analysant ne manifestait aucune défaillance dans l’appréhension de la réalité de la grossesse de son analyste. S’il n’en a pas directement parlé, ce n’est pas nécessairement parce qu’il ne l’a pas vue ou qu’il l’a déniée, c’est peut-être aussi parce qu’il n’en avait rien à foutre et que, par contre, ce qui le troublait était tout autre chose. En fait, on peut également penser que c’était la reconfrontation avec la Chose (das Ding), et avec la Chose en tant qu’elle ne relève que de la catégorie du Réel. Et cette Chose à quoi il se heurtait dans le cours de son analyse, c’est qu’au-delà de la mère-analyste enceinte qu’il était tout à fait capable d’imaginariser ou de symboliser comme il le désirait, il y avait, se dessinant, émergeant, inimaginarisable, insymbolisable, la présence, Réelle cette fois, de cet inconnaissable radical de la femme qui, au-delà de la mère, jouit ou a joui. Effectivement, pour certains, dans l’analyse, la réalité (par exemple la grossesse) peut être à la fois le mur du fantasme qui sépare du Réel mais en indique la présence (par exemple, l’Autre jouissance), à ce qui n’a jamais été symbolisé et n’est, au mieux, que très partiellement symbolisable.
Il n’y a pas d’impact du Réel dans la cure, mais il ne saurait y avoir de cure analytique sans qu’à un moment donné celle-ci ne se heurte au Réel. Encore faut-il, pour que cela puisse advenir, que l’analyste ne confonde pas la réalité et le Réel, le monde des choses dont on parle à celui de la Chose à laquelle on se heurte en silence ou, ce qui revient au même, en criant, bref qu’il ne confonde pas la psychologie et la psychanalyse. Répétons-le, la réalité n’est pas quelque chose dont on aurait connaissance en dehors du langage et/ou avant lui, elle est ce à quoi le langage réfère, sans doute, mais qui n’existe que d’être nommable et d’avoir toujours déjà été nommé ou dont la place dans le langage est déjà prête. La réalité pourrait s’illustrer de ce petit apologue. Un père donne une chiquenaude à son très jeune fils pour une peccadille. Interloqué, celui-ci demande: «c’est une caresse ou une gifle?». «Une gifle» répond le père et l’enfant éclate en sanglots n’ayant qu’alors (re)connu la réalité de la punition paternelle. Tout autre est le Réel. Il échappe à la nomination. Il n’est pas dans l’attente d’être nommé comme les cases vides du tableau de la classification des corps simples de Mendeleeff.
Il n’est connaissable que lorsque le sujet s’y heurte ou que quelque chose qu’il y a rejeté (forclos) lui fait retour dans le registre de l’hallucination (comme l’hallucination du doigt coupé dans l’Homme aux Loups). C’est au Réel que se heurte Mademoiselle Soma dans les pages qui suivent, mais le Réel n’est pas le monde de la mort, il est celui de la jouissance Autre, non phallique, féminine. Il est ce par quoi le sujet en position féminine (qui n’est pas nécessairement une femme biologique) tient du Réel.»
François Peraldi, Le réel, la mort, Volume 15, numéro 2, novembre 1990, Le réel et la mort dans la situation thérapeutique
…
« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« »Qu’est-ce qu’un homme dans ma position doit faire, réaliser ? Quelle position déjà ? Quels objectifs encore atteignables ? Quelles dispositions prendre ? Quelle(s) attitude(s) doit-il avoir ? À quoi peut-il donc encore rêver? À quoi peut-il, doit-il donc s’attendre et chaque jour sur sa route ? Comment réussira-t-il à apaiser la colère des autres ? Sait-il au moins ça, cela ? En tient-il compte tous les jours ? Est-il prudent à ce sujet, à cette fin ? Se permet-il encore les fautes les plus grossières, outrancières ? Comment être certain de son changement ? Comment parvenir à lui faire entendre raison ?
Sera-t-il encore et toujours faible ?
Doit-on donc lui faire encore, déjà confiance ? Quand l’a-t-on donc interrogé pour la dernière fois ? Qu’avait-il alors dit ? Lui a-t-on posé la question ? Qu’en penses-tu, qu’en pensez-vous ? Se permettra-t-il encore, à nouveau de se comporter avec violence, d’être violent?
Où en est-il, a-t-il avancé ? Est-il encore, toujours, déjà stable ? Si vous deviez noter celle-ci, à combien l’estimeriez vous ? Sur une échelle de 1 à 10 ? Va-t-il mieux? Arrive-t-il à gérer, à surmonter sa frustration, sa faiblesse, son chagrin ?
Comment entrevoit-il les choses ? L’avenir ? De quoi donc a-t-il conscience ? Où en est-il dans sa, dans ses réflexions ? S’imagine-t-il encore s’en sortir à si bon compte ? Est-il encore délirant ? Qu’avez-vous noté sur lui, chez lui ? Depuis combien de temps n’a-t-on donc eu vent, rapport d’un esclandre, d’un hossement de voix, d’un ton qui montait, d’incohérence dans ces propos, dans son action ? S’imagine-t-il seulement ça, cela, ou est-il encore bête, ignorant à ce sujet ? A-t-il même conscience de ses responsabilités, de sa responsabilité dans ce qui lui arrive ? Comment a-t-il réagit à l’évocation des problèmes que gênerait son irresponsabilité ? Est-il encore et toujours fou ? Se drogue-t-il toujours donc ? Rappelez-lui surtout de ne pas le faire. Se sent-il, s’est-il jamais donc senti coupable, jamais coupable de quoi que ce soit ? Rejete-t-il encore l’entièreté de ses responsabilités ? A-t-on observé une amélioration de son état clinique ? Depuis combien de temps ? Pourquoi ? Pourquoi une telle dégradation ? Que s’est-il donc passé ? Qu’a-t-il donc bien pu se passer ? La chose n’est-elle pas déjà arrivée hier ? Comment se tient-il, se tenait-il face à vous ? La chose vous paraissait-elle normale, exagérée ? Était-il amical ? Trop amical ? Se confie-t-il encore si, trop facialement ? Est-il, était-il encore négligé ? Parle-t-il et enfin d’avenir ? N’a-t-il donc pas encore les yeux rivés sur le passé ? S’en fait-il une bonne idée ? Ou au contraire, minimise-t-il encore les événements, la catastrophe qui s’est produite, l’enfer à vivre qu’il représente, le danger qu’il est, la bêtise qu’il a ? Où en est-il ? Que doit-on faire ? Que peut-on faire ? Ne devrait-on pas l’interner préventivement ? Comment nous devons nous réagir avec lui ? Faut-il prendre au sérieux ses déclarations ? Ne sera-t-il pas agressif si on vient le chercher ? Faut-il, doit-on nous faire accompagner de la police ? L’hôpitalisation se justifie-t-elle encore ? Doit-on le contentionner, le libérer ? Qu’a-t-il, qu’en a-t-il dit de cet épisode de contention ? » »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
…
« Je te laisse faire ton chemin, comprendre, apprendre, ce que moi, je sais, je fais déjà, je fais semblant, semblant seulement de t’ignorer, parce que j’ai d’autres problèmes, là que toi, que de t’écouter, que de chercher à te comprendre, j’ai déjà mes gosses, moi aussi je sais tout ça, je suis déjà passé par là, j’ai fait avec, ton, tes ignorances, j’ai feint, j’ai feint, de pas savoir, de pas comprendre, j’essayais, j’essayais de comprendre, de te comprendre, d’accepter de t’enseigner, et voilà, voilà tu comprends, tu comprends, enfin mon intransigeance, ma volonté, farouche, de ne pas te juger, de ne pas penser, de ne pas croire, que tu n’y arriverais jamais, je priais, j’ai prié, chaque soir, j’étais inquiète, par moments je désespérais, tu me rendais folle malade, je ne savais plus que dire plus que faire, j’ai épuisé mes larmes, en silence, je n’ai plus de mots, je n’ai pas de mots, pour décrire, pour me représenter, la chose, ta vie, au fond, au fond, je n’y croyais pas, plus, je t’ai dit, je t’ai lancé des horreurs, des ordures, je t’ai couvert de mots, d’insultes, je n’osais plus te regarder, tu me faisais tellement honte tellement pitié, j’alternais entre la colère, la pitié, l’indignation, je ne pouvais comprendre, je ne savais accepter, tout ça, ta vie, mon dieu »
…
« Bah je sais pas… j’ai à peine évoqué, parlé du fait que les pompiers étaient venus, étaient passés… avaient peut-être, certainement fracturée sa porte… bah qu’il s’est mis à s’inquiéter, à paranoyer, à me dire des trucs, des interprétations bizarres… avoir des angoisses en somme, sur les supposées velléités, atteintes que l’on lui avait faites… Je sais pas, je comprends certainement que ça, cela ne doit pas être facile pour lui… de savoir, que moi, ses parents, ses voisins peut-être, je ne sais, peut-être à son travail aussi… bah qu’on évalue, on l’évalue lui peut-être, sans doute, à l’évidence… instable, parfois délirant ou parano… surtout qu’il doit bien, as bien dû se rendre compte bah que l’on craint, l’on craignait, l’on redoutait à chaque fois qu’il interprète bizarrement nos paroles, nos conclusions, nos jugements, nos intuitions… Nous, bah nous ça nous fait parler avec lui avec crainte, avec appréhension et prudence… Bah parce qu’à chaque fois on se méfie qu’il prenne la mouche, qu’il commence à dire des trucs, à avoir des interprétations bizarres, incompréhensibles ou fantaisistes… Bah oui je sais…. bah c’est comme aujourd’hui… À peine, c’est à peine si je lui ai dit, qu’il a entendu, as appris que des pompiers étaient venus chez lui, bah qu’il a commencé à me dire, qu’il ne se sentait pas en sécurité, oppressé… Que soit disant le taxi que j’avais appelé l’autre Week end, bah qu’il venait de Paris, tout comme les flics, les policiers qu’étaient venus ce soir là ???…comme si un taxi ou des flics pouvaient débarquer chez toi, en cinq minutes, depuis 300 kilomètres !!!… non je suis d’accord, il dit vraiment n’importe quoi des fois… Mais vas lui dire toi que ça n’a aucun sens cette histoire, ses angoisses, tout ses propos… Qu’il… Il avait dû juste oublier ses clefs sur la porte en descendant, et qu’il avait dû rester bloqué dehors du coup, voilà tout… non il va encore inventer certainement des histoires sur la supposée… la soit disant malveillance de son entourage, de ses voisins…. Toujours le même baratin… De toute façon après toutes ces histoires, toutes les fois qu’il a, qu’on a dû appeler les pompiers, la police, la psychiatrie… bah c’est clair, clair qu’il passe pour un fou maintenant, un angoissé, un taré, un dément … Bah eux ne doivent.. ne doivent que le connaître à force…. bah à force qu’il n’appelle, qu’on a dû appeler les flics, les pompiers, à chaque fois qu’il devenait fou, délirait… Mais oui !.. Même, même à son travail bah y ne doivent qu’en avoir marre de lui, de toutes ses histoires, de ses plaintes, ses accusations… Je veux dire… Même si au fond il est gentil, il a pas un mauvais fond… Bah les autres, les autres, à force qu’il leur parle mal, qu’il les accuse de ceci, de cela… d’être méchant, hautain, ou jugeant avec lui… bah il s’attire, ne que s’ être attiré à force que leur colère, leur méfiance à force qu’il les prenne, les a pris en grippe, les as accusé… Mais c’est pareil, la même avec ses parents.. Bah ils savent juste pas, plus comment lui parler, comment lui dire… Bah à chaque fois il leur rentre dedans, à chaque fois que son père dit un truc, fait une remarque, même anodine, bah lui lui jette des yeux noirs, s’énerve, on entend crier… Pfff !!! Moi je sais pas… Juste pas moi comment l’aider, lui faire prendre conscience à lui…. que les gens ont juste, n’ont juste rien contre lui, mais que c’est juste, juste… bah qu’il les braque, les as braqué contre lui, avec toutes ses réactions extrêmes… Bah qu’à force, à force de souffler, d’avoir soufflé le chaud, le froid avec eux… À passer de la gentillesse, la méfiance, puis l’indifférence, la colère, la froideur, la distance… Bah je veux dire… je veux bien qu’il souffre, qu’il a souffert d’un trouble mental, d’instabilité émotionnelle, de variations d’humeurs, de déraison, mais bon les autres, nous on est pas là non plus pour payer à chaque fois les pots cassés…. Lui s’est s’est aliéné, à force et avec le temps… bah toute la sympathie, l’aide, le soutien des dernières personnes qu’étaient encore disposes, prêtes à l’aider…. Je sais, je sais, tout le monde reconnaît qu’il travaille dure, qu’il lâche rien, qu’il se rend utile, essaye de se rendre utile la plupart du temps… qu’il est pas si méchant au fond, en fin de compte… mais quand même ! …. Quand même !… ça saoule, ça ne peut que les saouler, les avoir soûlé à force et au fond tous ces gens… Tous ses voisins, ses proches, ses voisins, ses collègues de travail… de pas savoir, de jamais savoir à quoi s’attendre avec lui, ce chaud, ce froid, ces accusations en plus de malveillance… Bah c’est juste injuste !… pas vrai et infondé la plupart du temps, que ses allégations… Oh y a bien un ou deux, trois connards qui se rient, doivent bien se marrer à le voir lui maintenant galérer… de temps en temps, en général des gosses, des adolescents, ou des jeunes adultes, toute cette merde que ni toi ni moi on saque tout les deux… Mais les gens… Les gens normaux, les gens biens, les gens sages et bienveillants je veux dire… bah on veut juste, juste pas son mal, on veut juste qu’il aille bien, qu’il surmonte, arrive à surmonter ses peurs, ses préjugés, ses angoisses… qu’il réussisse, se trouve une fille bien, qu’il soit heureux et tout… comme tout le monde, comme pour tout le monde… Alors alors c’est sûr que bon, bah avec ses difficultés, avec sa maladie, sa parano, son agressivité, qui semble reprendre, as repris le dessus… bah je sais pas, pas moi si il pourra, si il saura aller bien, se stabiliser, guérir, être heureux, se refaire bref… Nous, bah nous au fond c’est tout ce qu’on lui souhaite mais… mais c’est sûr que bon quand il est pas gentil, quand il nous accuse, que ses délires, ses humeurs repartent… Qu’il nous accuse nous tous d’être inquisiteurs, malveillants… qu’il refuse le dialogue, de parler avec nous… Voire carrément qu’il nous attaque, bah nous, nous on a juste pas envie de l’aider, on est en colère et méfiant, et c’est normal, logique après tout ce qui s’est passé… qui le serait pas… et puis, et puis on sait, on en connaît nous des gens… bah des gens qui se sont cassés les dents à vouloir aider les autres, un enfant, un malade psychique…. Souvent bah souvent, les gens, les malades sont juste ingrats…. t’accusent de trucs, de ci, de ça…. toi, toi, tu veux, tu voulais juste aider, et finalement, au final, en définitive, bah ça te retombe dessus… Tu veux, tu voulais aider, et au final, t’en prends juste plein la gueule… même, même la bienveillance devient, est devenue suspecte… Lui comme d’autres, bah y prennent toutes nos questions, tous nos silences, toutes nos paroles, dans leurs cerveaux bizarres…. pour des choses, des discussions déplacées… Alors dis moi mon ami, qu’est-ce que tu veux, tu peux toi y faire… avec eux ???? Perso… moi bah perso, je dis plus rien, je laisse faire… Bah qu’est-ce que tu veux que je fasse ? À chaque fois ça finit mal, de toutes façons, lui m’écoute pas, crie, gueule dès que je dis quelque-chose, devient carrément même des fois menaçants… Moi, moi bah du coup, je laisse, les laisse donc parler les gens, même quand ils délirent… même quand ils racontent de la merde…. même sur moi, sur ma soit disant méchanceté, toute ma malveillance !!!…à ce qu’il faut pas entendre, et subir !… Soit disant moi la situation m’amuse… Même que je m’amuserais moi à dire, à raconter, colporter des trucs sur lui… Comme si nous, moi, toi, tous on avait que ça à faire, de raconter la vie des autres, de colporter leurs difficultés, leurs problèmes monstrueux… tout ça pour casser du sucre sur eux, sur leurs têtes… Euh !? Comment dire ? Comment leur dire qu’on a pas 14 ans… que non, non, tout cela n’est pas drôle… Que toutes ces histoires, toutes leurs difficultés, tous leurs problèmes, leur paranoïa, leurs humeurs sont des problèmes terribles, majeurs… Que oui, oui on les plaint, les plaint même eux d’être dans ces galères, de s’isoler, de s’être isolé, et tout… De souffrir, toutes leurs merdes, leurs galères quoi… Mais qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse???… Quand tu te tais, il te disent indifférents. Quand tu parles, ils t’écoutent pas, se mettent à crier… Ils se persuadent, sont tellement persuadés, de toute façon, d’avoir raison… t’accusent même de trucs !… de réactions qui sont justes normales, logiques, quand on y pense, que tout le monde aurait… Et ils sont là, là à se stresser, s’inquiéter de ce que toi tu penses, soit disant tu penserais d’eux… alors, alors que tu penses, ne penses même pas à eux…. à leurs difficultés, à leurs problèmes, la plupart du temps… Ou que t’aimerais juste pas y penser, pas avoir à y penser…. Bah !… bah c’est pas parce que tu t’en fous d’eux, non !… mais c’est juste que comme on y peut rien, que dalle, que c’est trop difficile, compliqué de les aider… , et que eux, eux en plus compliquent tout, s’en prennent à toi, sont pas agréables, pas aimables… Que même, même au final ils t’emmerdent… avec tous leurs délires, leurs humeurs, leurs hypersensibilités, leur parano… Mais !… même les psys, les psychiatres se cassent, s’y cassent, s’y sont cassés les dents, sur ce genre de profil, de types… Certains subissent mêmes des attaques personnelles, des remises en question de leur bienveillance, de leur intégrité… parfois même se font agressés… Et les gens… ces personnes comprennent rien, rien en plus… bonjour la galère, tout ce qu’il faut, il faudra, il faudrait faire comprendre et entendre à certains… Ou comment rendre un truc, des trucs tout simples à la base…. juste compliqués, déraisonnables et absurdes en définitive, en fin de compte… Tu veux, t’en veux toi du fil à retordre ? Non ? Pourquoi ?… »
…
« »Il s’est finalement suicidé… Je lui avais pourtant dit, bien dit de pas le faire… mais ces gens… ces gens n’entendent rien… vraiment rien, faut toujours, toujours qui dramatise, la dramatise donc que leurs vies, en fassent trop… Je voudrais bien, bien moi donc compatir… en avoir de cette compassion, de cet intérêt pour lui… Non… non je vous dits et au fond non… non je ne lui en veux pas, pas plus que ça à lui… et oui et oui, malgré tout, malgré sa vie… Oh!… je le sais bien… bien moi qui doit, qui devait le regretter mais… mais bon, qu’est-ce que vous voulez… pour compatir faut avoir… en avoir de la sympathie du cœur… moi moi… je suis plutôt quelqu’un de froid, de tempéré… je m’enflamme pas, m’enflammerai pas, pas comme lui… oh! je l’ai bien vu, bien vu donc que ma, que nos réactions le sidéraient donc et un peu… et je le comprends, le comprends bien…. il voyait bien qu’on s’en foutait, qu’on s’en tapait de sa gueule, alors… alors bah ça a dû lui faire comme un choc, comme un blanc, un grand blanc… je voyais bien qu’il nous regardait !… surtout moi… bah j’avoue j’avoue… moi-aussi j’ai du mal… du mal à compatir avec ces enfoirés, avec ces oufs… quoi quoi, mais me traite pas de monstre !… me dis pas ça je t’en prie… oui oui je sais, le sais bien, très bien qu’il a failli mourir… se suicider, gravement souffert… et alors !… et alors, qu’est-ce que tu veux y faire… je t’ai dit, je suis pas, pas moi sentimental, et puis…. et puis si on devait pleurer, compatir avec tous les oufs, tous les tarés de son genre… mais, mais je sais pas… pas moi… c’est pas, pas que je compatis, je compatissais pas… oh je sais pas tu vas me lâcher dis !…et puis quoi… quoi, qu’est-ce que ça va changer qu’on la lâche ou pas notre larme !… ça va rien… oui rien changer à ses problèmes, à sa vie… Sa vie, sa vie à lui ?!… bah c’est sûr… sûr qu’elle est ravagée, dans un état… c’est pour ça… pour ça, qu’est-ce que tu veux y faire… lui y savait pas, juste pas au début… bah en entrant, en entrant dedans qu’à l’hôpital psychiatrique bah…. bah que sa vie à lui elle était comme déjà foutue… que lui bah lui il était déjà… d’ores et déjà condamné… bah des malheurs, des malheurs moi j’en vois moi tous les jours des pires, des plus grands…. certains certains n’en parlent pas, pas seulement de suicide… y z’y vont au bout… tout au bout de leur idée dans leur malheur leur désespoir… je crois qu’y a plus que ça au fond qu’à la fin… mais bien sûr !… bien sûr que moi j’en vois moi tous les jours qui rentrent… y rentrent dedans tous les jours dans cette merde ce pétrin… lui lui… je vais pas le plaindre, l’a…. l’en a une de chance de s’en sortir, pour d’autres…. bah voilà !… jamais, jamais par principe… jamais jamais se plaindre, déjà !… pour commencer… C’est mieux !… et puis, et puis c’est pas, c’est plus un môme, déjà !… là là… il est à la sortie… l’a qu’à, plus qu’à l’emprunter… mais quoi !… arrête de me traiter de monstre, et puis comment… comment y va faire si y se met, y commence à chialer à se plaindre…. à se dire que sa vie est perdue, finie, ratée ou quoi… bah voilà !… s’ra encore plus dans la merde, parce qu’il l’aura pas… plus cette force cette envie de continuer, de se battre de s’arracher… d’y trouver qu’un intérêt qu’à sa vie… voilà voilà… c’est pour ça, pour ça que moi je veux pas compatir… mais bien sûr !… bien sûr que je sais bien, moi très bien qu’il a souffert… que c’est vachement difficile… mais arrête je sais !…. je le sais bien… très bien que j’ai pas moi… pas moi à vivre ce que lui y vit… personne y’a personne… ya que eux… que eux qui savent ce que ça fait… comment, comment s’en tirer s’en sortir… tu dis, te dits partager sa peine, sa souffrance… tu plaisantes!… me prends pas pour un con, ya une nette, une très nette différence entre pleurer, pleurer un instant et devant sa télé… devant le témoignage d’un drame et d’avoir à le vivre… le vivre au quotidien… être… être vraiment seul, largué, abandonné… comme eux, pas inséré… tu l’es, l’es toi vraiment ?!… alors arrête… ce qu’il faut, lui faut… et c’est là où on peut, on doit être utile…. c’est réussir, oui réussir à lui faire accepter, accepter donc que son histoire… ce drame, le drame que c’est que la schizophrénie… qu’il puisse, qu’il apprenne à ne pas, à ne plus en souffrir… à dépasser oui dépasser, surmonter son chagrin, sa peine, son sentiment d’impuissance, d’échec… même sa culpabilité!… qu’il puisse, qu’il réussisse à se dire que c’est possible, que ça va aller… qu’il a déjà fait des progrès, de grands progrès…. que la vie, que sa vie l’attend, commence… commence juste maintenant pour lui… avec cette fois la tête les idées claires… les petits plats dans les grands… écoute, il ne faut surtout pas lui leur donner le sentiment que rien n’est possible… que leur vie est foutue… non !… que eux, qu’ils se battent tous… essayent, réessayent s’il le faut, de faire de l’impossible, du possible, des échecs, des succès, des malheurs, des leçons, de leurs souffrances, des armes… qu’ils se blindent, se blindent donc contre leur sentiment de malheur, d’échec, de limites, de limitations… Y’a pas, pas le choix… l’a-t-on, en avons-nous nous-mêmes que des choix dans la vie… parfois, parfois la vie c’est dure… sévère, corsée, terrible même !… mais c’est comme ça… il faut l’accepter… si chacun si tous nous devions seulement rester brisé par nos échecs nos déroutes nos conneries nos erreurs de malheurs… bah plus personne ne ferait rien… la vie serait intolérable, pas jouable pas faisable… mais des gens des personnes se relèvent, certains certaines trouvent la force de se relèver, de faire face de triompher, de vivre !… malgré tout, malgré de pires choses encore…. c’est le message… le message qu’il nous faut leur marteler… de l’espoir, de l’espoir il y en a… il y en a toujours…. n’est-ce pas pas déjà un miracle que cet homme soit toujours en vie, toujours vivant, après tout ce qu’il s’est déjà passé, qu’il tienne encore debout… »
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« » »Et que crois-tu, que croyais-tu donc qu’il arriverait à celui, à celle qui s’aventurererait que sur ces terres ? Oh, non ! , ne crois pas, n’y vois pas à mal, non !, je ne t’en souhaite ne t’en veux aucun.
Qui, qui suis-je donc?, oh !, l’on me prête tant de noms, pourtant, pas un seul ne sait ne saurait refléter définir qui je suis, et puis, les mots, les mots sont tellement réducteurs, ils ne peuvent ne savent ne sauraient me représenter moi le seigneur et prince de ce monde.
Comment ?, est-ce par la main d’un homme que vous pourriez vous faire entendre et connaître de nous, et dites comment se nomme-t-il ? Pourquoi ne daigne-t-il pas lui-même s’exprimer en son propre nom ?
Vous vous demandez et il me le rapporte, comment pourquoi devrait-on devrait-il lui même y croire, penser que je pourrais m’exprimer à travers lui ? Et bien, et bien cela reste un mystère, nous parlons ici de foi, l’homme l’homme qui a fait vœux voeux de m’entendre et bien je me fais entendre à lui, il suffit lui suffit de prêter l’oreille et me voilà me voilà moi qui apparaît et qui lui dicte alors ses mots sa conduite.
Demandez lui et il vous le dirait lui-même, de liberté il n’est pas, il ne peut t’y avoir, lui s’en est rendu compte… Je parlerai donc pour lui. Car je doute oui, je doute sincèrement que vous souhaitiez l’entendre car et au fond ce n’est qu’un homme et vous, vous aussi, vous savez ce que c’est.
Non, non bien sûr je ne suis pas vraiment vraiment pas habitué à louer l’homme, je crois que nous savons tous pourquoi. Lui ?, oh lui vous savez, lui s’est perdu tant perdu que je me fis une joie un devoir que de l’aider le secourir et l’assister à vous comprendre à se comprendre lui-même.
Cet idiot, cet imbécile pensait croyait… enfin… Ce sont de bien grands mots pour de si petites choses mais enfin les mots les mots sont faits pour traduire exprimer la pensée mais, comprenez moi, quand la pensée est absente quel mot dire quel mot employer pour parler de l’action des paroles d’un être dégénéré. Vous le voyez le devez bien comprendre, la chose est compliquée.
Non, non il n’est pas comme vous, cet homme ne travaille pas, cet homme n’a point d’ami, je suis et je reste son seul et unique soutien, le seul en qui il ait confiance et le seul en qui il puisse encore se reposer. Aussi ne se fit-il pas à vous car, et après s’être tant et tant perdu, après avoir franchi une à une chacune des lignes que tout homme sensé se doit de connaître et de s’empêcher, cet homme ne peut ne doit espérer pouvoir oui pouvoir jamais vous croire, vous croire encore vous autres, en votre bonté votre amitié votre volonté, vos désirs de ne point lui nuire.
Méfiant oui, on ne peut plus méfiant que cet homme est devenu, il sait oui, il sait tout comme vous que le diable oui le diable se cache dans les détails. Aussi, et aussi abracadabrantesque que puisse être ou qu’a pu être sa vie, cet homme oui cet homme dont vous me demandez de parler est venu oui venu et dans son désespoir se nourrir de moi et de mes avis et conseils salvateurs. Aussi et à forces, avec le temps est-il devenu un ami, un intime, et je m’en vais parfois, souvent le visiter et l’instruire ainsi de ma sagesse.
Pourquoi, pourquoi ne l’ai-je donc pas rejeter ? Et bien la première raison est que je me dois, oui, je me dois à tous oui à tout homme qui me cherche et je n’ai pas pour ainsi dire et comme on dit, de préférences parmi les hommes. Je ne fais acception de personne.
Et contrairement à ce que vous pourriez croire, et comme cela arrive si souvent à ceux qui se croient au-dessus des règles et des règlements que j’ai institué, souvent de jeunes gens dont vous et moi nous faisons un plaisir de corriger, non je vous prie, non je ne condamne pas, jamais éternellement personne.
Aussi ne soyez pas de ceux qui vous voulez vous substituer à moi car et mais enfin, je ne veux pas votre mort, seulement votre redressement, oui !, oui je vous veux soumis, soumis à moi mais enfin, je ne suis pas non plus, pas vraiment pas réellement mauvais, mauvais dans l’âme, et j’ai moi aussi mes regrets, mes failles, mes faillites et non pas que j’ai de la fraude en moi, que je m’estime et me pense responsable de vos limites et de vos faiblesses, mais j’ai toujours de la peine oui de la peine une peine sincère à vous voir fauter et ce n’est pas sans regret que je vous condamne, je n’aime pas, vraiment pas accablé ceux, ceux qui le sont déjà, et comme mon hôte semble vous le dire, enfin, enfin pour ceux qui croient, qui croient en ce que je dis.
Sachez, sachez, sachez-le que celui, celui qui écrit ces lignes est le premier oui le premier à douter de moi, de la valeur, de la véracité de ces propos.
Verrions-nous oui verrions-nous penserons-nous à ce qui vient d’être dit, n’est-ce pas là oui là et dans son seul unique intérêt qu’il vous fait dire vous fait vous exprimer avec clémence envers ceux qui se seraient se sont abstenus de vous respecter vous-même, Seigneur ?
Non pas, point, je ne suis pas, pas venu, pas ici, moi venu me venger de mes ennemis et, à dire vrai, d’ennemis je n’ai pas, ne peux point en avoir, car ma doctrine est pure et vierge de tout sentiment de révolte de colère et de haine. De grâce !, n’en ayez point, n’en ayez pas, ne cultivez pas votre haine et votre rancune car et comme je l’ai dit vous l’ai dit à propos et au sujet de cet homme, de cervelle d’intelligence il n’est point ici question ni sujet.
Discuter, discuter des intentions malveillantes n’est point mon affaire car je ne sais ni ne peux en voir en trouver chez cet homme. Cette question qui vous est, qui semble être somme toute logique, est selon moi et je dois vous dire malgré tout irrationnelle car il n’est point de mal qui n’attire du bien et s’il est normal, attendu que de parler que de questionner l’intentionnalité, la volonté de nuire à autrui dans l’homme, chez les hommes, cela est, cela reste une chose éminemment absurde que de parler d’actions d’actes malveillants et réfléchis tout à la fois.
Car ceux qui se sont affranchis de toute morale, de toute notion d’équité et de justice se retrouvent et sont le plus souvent bien malgré elles les premières victimes de leurs obscurs désirs et du manque, de l’absence de toute réflexion dans les motifs des actes qu’ils se proposent nonchalamment et de façon totalement stupides de poser et de faire.
Ces personnes ont à vivre doivent subir, ne l’oubliez pas et ce toute leur vie durant les conséquences de leurs faiblesses. La solitude, la méfiance, la suspicion, le souvenir de leurs méfaits, les jugements portés sur eux, par la société, tous ceux les entourent, leurs familles, leurs anciens amis partis, l’isolement résultant à la débilité de leurs actes et de leurs personnes sont de bien lourds fardeaux à porter et je doute que ceux et celles qui s’engagent se sont engagés sur ces routes aient été dans leurs entiers bon sens au moment où elles s’engagèrent sur ces voies de perdition.
Infaillibles, infaillibles que sont les conséquences de toute mauvaise vie et jamais non, jamais l’on ne peut l’on ne sort grandi de ces histoires car la coupure d’avec ce que l’on appelle la communauté est généralement irrévocable car ceux et celles que ces personnes s’étaient permis et abusivement de léser ne leur pardonnent usuellement pas et c’est au prix de leur exclusion immédiate qu’elles se condamnent elles-mêmes et par leurs méfaits.
Ainsi et dans la seconde où la chose est apprise par la société les gens du monde qui les entourent, ces personnes se voient rejetés et se retouvent à payer le lourd tribut de leurs frivolités morales, de leur inattention pour la chose par leur bannissement de la société. Ainsi et sans qu’elles ne s’en soient encore rendus compte, sans qu’elles en aient bien mesuré le prix, ces personnes s’attirent et par leurs actes maudits bien des malheurs et je n’en connais pas une pas une seule qui ne s’est de son inadvertance téméraire et qui n’ait pas souhaité pouvoir revenir dans le temps effacer ce qui a motivé son exclusion du temps de l’époque où elles étaient encore admises par la société. Société qui au vu et au fait de leurs actes se résolut à les bannir du commerce du cénacle des hommes certaine certaine qu’elle était de n’avoir rien à faire rien en commun avec ces stupides créatures aux visions si étriquées. »
…
« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
« Problèmatiques: nuisances sonores, danger liés à la circulation, au traffic
Exemple
Concrètement: Mise en place de sens interdits
Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires
Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt) »
Rémi Bachelet
…
« Aussi, mes frères, notre heureux pénitent veut à l’instant entrer dans LA SOCIÉTÉ DES JUSTES et grossir le nombre des serviteurs du père de famille. Il ne s’en tient pas à de simples souhaits d’imitation, comme on fait tous les jours dans le monde envers LES PERSONNES DONT ON EST FORCÉ DE RESPECTER LA VERTU. Il ne se contente pas de dire qu’elles ont pris le bon parti, qu’il n’y que cela de solide, qu’on est heureux quand on peut leur ressembler, que tout le reste est bien peu de chose, et qu’on ne désespère pas de suivre un jour leur exemple. Vains discours, ô mon Dieu ! dont on s’abuse soi-même, et qu’on ne tient que pour calmer les reproches secrets d’une conscience criminelle ! »
COLLECTION INTÉGRALE ET UNIVERSELLE DES ORATEURS SACRÉS
DU PREMIER ORDRE
…
…
« L’humilité est une vertu humble : elle doute même d’être une vertu ! Qui se
vanterait de la sienne montrerait simplement qu’il en manque. Cela toutefois ne prouve rien : d’aucune vertu l’on ne doit se vanter, ni même être fier, et c’est ce qu’enseigne l’humilité. Elle rend les vertus discrètes, comme inaperçues d’elles-mêmes, presque déniées. Inconscience ? C’est plutôt une conscience extrême des limites de toute vertu, et de soi. Cette discrétion est la marque, elle-même discrète, d’une lucidité sans faille et d’une exigence sans faiblesses. L’humilité n’est pas le mépris de soi, ou c’est un mépris sans méprise. Elle n’est pas ignorance de ce qu’on est, mais plutôt connaissance, ou reconnaissance, de tout ce qu’on n’est pas. C’est sa limite, puisqu’elle porte sur un néant. Mais c’est en quoi aussi elle est humaine :
« Tant sage qu’il voudra, mais enfin c’est un homme : qu’est-il plus caduc, plus misérable et plus de néant ? »
Sagesse de Montaigne : sagesse de l’humilité. Il est absurde de vouloir dépasser
l’homme, ce qu’on ne peut, ce qu’on ne doit . L’humilité est vertu lucide, toujours insatisfaite d’elle-même, mais qui le serait plus encore de ne pas l’être. C’est la vertu de l’homme qui sait n’être pas Dieu.
Ainsi est-elle la vertu des saints, quand les sages, hors Montaigne, semblent parfois en être dépourvus. Pascal n’a pas tout à fait tort, qui critique la superbe des philosophes. C’est que certains ont pris au sérieux leur divinité, de quoi les saints ne sont pas dupes. « Divin, moi ? » Il faudrait ignorer Dieu, ou s’ignorer soi. L’humilité refuse au moins la seconde de ces deux ignorances, et c’est en quoi d’abord elle est une vertu : elle relève de l’amour de la vérité, et s’y soumet. Être humble, c’est aimer la vérité plus que soi. »
André Comte-sponville
…
…
« une petite maison à un seul étage et menait une existence très retirée, en compagnie d’Anne Bernerd, sa femme de chambre. Au mois de septembre, un jour de dimanche, le bruit se répandit que Madame Perret venait d’être saisie de coliques affreuses et qu’elle se tordait dans les convulsions de l’agonie. Les voisins accoururent; la fille Bernerd les rassura d’un air calme et leur interdit tout accès auprès de la veuve. Quelques heures après, Madame Perret expirait au milieu des plus vives souffrances, sans avoir pu donner aucune indication sur les causes de sa maladie. Anne Bernerd parut se livrer au plus violent désespoir; mais le public ne prit point le change, et, tout d’une voix, il accusa cette fille, dont l’avarice était connue, d’avoir empoisonné sa maîtresse. Anne Bernerd fut arrêtée immédiatement et mise au secret. L’autopsie du cadavre donna la certitude que Madame Perret avait avalé plusieurs pincées d’arsenic mêlées à une panade dont on trouva les restes dans un des vases de la cuisine. Les lésions intérieures étaient tellement graves, que, malgré l’état peu avancé de la science chimi les experts médecins reconnurent sans hésiter la présence du poison. La fille Bernerd nia tout d’abord qu’il y eût crime et que, dans tous les cas, elle en fût l’auteur. Suivant elle, Madame Perret était morte d’une indigestion. On lui objectait la présence de l’arsenic et le rapport des médecins; alors elle fondait en larmes, se disant victime de la calomnie et 7 que , 1 Après avoir été converti, depuis la révolution, en une fabrique de vinaigre, ce couvent vient d’être démoli pour faire place aux constructions de la rue Impériale. protestant « qu’elle serait morte mille fois plutôt que de faire de la peine à sa pauvre maîtresse. » Pressée de questions et soumise à la torture , Anne Bernerd promit de tout avouer. Elle prétendit que Madame Perret avait été empoisonnée par une femme qu’elle avait autrefois renvoyée de chez elle, et qui avait cependant conservé l’entrée de la maison. La veuve étant légèrement indisposée, elle lui aurait servi elle-même du potage après y avoir mêlé de l’arsenic, pour se venger de ce qui s’était passé autrefois. Anne Bernerd donnait des détails très explicites. Le jour de l’événement, disait-elle, elle a remis trois sous à une fille Plattier, surnommée la Dragonne , pour aller acheter le poison; celle-ci a déposé secrètement un paquet ficelé entre les mains de la femme dans la cuisine de Madame Perret. Aussitôt après, elle a préparé le potage. Son mari en ayant demandé une portion, elle lui a dit deux ou trois fois de n’en pas manger, qu’il fallait bien laisser quelque chose au chien. » Une circonstance fâcheuse semblait confirmer cette déclaration : c’est qu’il avait quitté la ville le jour de la mort de Madame Perret; on l’arrêta chez des paysans de Triviers et on la mit au secret. La Dragonné reconnut qu’elle avait acheté un paquet pour la femme David , le jour de l’événement, mais elle déclara n’en pas connaître le contenu. A cette époque, l’imagination des magistrats s’épuisait en expédients pour obtenir des inculpés l’aveu de leurs crimes, car cet aveu, qu’il fût spontané ou arraché par la torture, était pour eux la preuve la plus infaillible. On eut beau le soumettre à des interrogatoires multipliés, elle répondit toujours avec énergie et indignation qu’elle était innocente. Comme argument suprême, on lui appliqua la question des brodequins . Cette femme frêle et nerveuse eut les pieds et une partie des jambes enveloppés dans une machine dont l’horrible mécanisme permettait de graduer les souffrances du patient jusqu’à ce que la mort fût imminente. Le nommé Pugin, chirurgien , était chargé de prévenir le magistrat instructeur du moment où les forces de l’inculpée ne lui permettraient plus de résister à la torture. Il poussait des cris lamentables; on l’adjurait d’avouer. Elle demandait grâce; puis , dans les moments de répit que lui accordaient ses bourreaux, elle se disait innocente. Enfin, brisée par la douleur, elle s’évanouit, sans avoir fait le moindre aveu. Quand l’infortunée reprit ses sens , elle ne put se tenir debout; ses pieds avaient été horriblement meurtris par le brodequin de fer, dont l’ignorant chirurgien devait arrêter les étreintes en temps opportun. Anne Bernerd persistait de son côté à rejeter le crime sur la femme ; mais tous les témoins étaient unanimes à l’accuser, en affirmant qu’elle était une honnête femme. L’ensemble de la procédure donnait aux juges’ une conviction bien arrêtée sur la fille Bernerd; elle n’avait contre elle que l’accusation de celle-ci. La première ne pouvait éviter la peine de mort; l’autre devait être relaxée, faute de preuves. Il n’en fut point ainsi. Dans l’arrêt du 20 décembre, qui condamnait Anne Bernerd à être pendue, il était dit que elle, « sa complice, » serait bannie à perpétuité des Etats de Savoie. Le jour de l’exécution arriva. Anne avait passé la nuit dans la chapelle des Pénitents-Noirs. Après un long entretien qu’elle eut à quatre heures du matin avec son confesseur, ce prêtre fit demander le greffier du Sénat, en lui annonçant que la condamnée avait à faire d’importants aveux. Le procès-verbal dressé par le secrétaire criminel constate que la fille Bernerd « s’est reconnue coupable de l’empoisonnement de la veuve Perret, a déchargé ladite et a déclaré qu’elle l’avait calomnieusement accusée.» Cette révélation émut douloureusement le Sénat en faveur de cette jeune femme qui, au rapport des médecins, devait rester estropiée toute sa vie. A peine Anne Bernerd avait-elle expié son crime, que la Compagnie écrivit au roi pour lui exposer les faits du procès et implorer sa justice en faveur de la pauvre femme qui avait été victime d’une déplorable erreur judiciaire ». Il lui disait en terminant sa lettre : « La déclaration faite par Anne Bernerd in articulo mortis paraît une suffisant justification de son innocence. Les lois civiles décidant que les jugements rendus sur de faux et calomnieux témoignages peuvent être réparés par l’autorité du souverain, nous croyons que Votre Majesté peut faire ressentir à cette personne les effets de sa clémence et de sa justice. >> La grâce du roi vint tirer cette malheureuse de sa prison; mais sa santé fut irrévocablement perdue, et rien ne compensa les souffrances physiques et morales qu’elle avait endurées. Nous avons rapporté ce procès avec quelques détails pour constater qu’au XVIIIe siècle le Sénat suivait encore les anciens errements en matière criminelle . Il s’en départit peu à peu, et il n’appliquait que bien rarement la torture, quand cette institution florissait encore dans les ressorts de plusieurs Parlements français. La procédure و Registre secret n° 4, fol. 132. ? La torture était prescrite avec de grands détails dans les Royales Constitutions. On la retrouve dans celles de 1770, liv. IV, tit. XIII. et en général les lois civiles se perfectionnèrent chez nous avec plus de rapidité. En 1716, Victor-Amédée II préparait déjà pour la Savoie un règlement qu’il publia plus tard. Il fit rédiger par son conseil privé un projet de Code basé sur les consultations des magistrats savoisiens. Le 30 mai, il envoya ce travail au premier président Gaud avec ordre de le soumettre à une commission ainsi composée : les sénateurs Dichat et Bally, l’avocat général de Ville, les avocats Thiollier et Astesan’. Ces jurisconsultes se mirent immédiatement à l’ouvre pour introduire dans l’administration de la justice des réformes ardemment désirées. »
Mémoires De La Société Académique De Savoie
…
Dossier – Napalm au Vietnam : récits vietnamiens + science
1) Témoignages traduits (et résumés)
a) Pleiku (1967–1968) – carnet d’une infirmière auprès de civils
Une infirmière américaine détachée au Pleiku Provincial Hospital raconte un garçon vietnamien de 6 ans avec « des brûlures du 3ᵉ degré sur tout le dos » après l’explosion d’une bombe au napalm. Elle note aussi que « d’autres étaient simplement laissés dans la rizière, sans soins ». (Traduction de l’article) nursingcenter.com
Ce que cela montre : blessures profondes chez des civils et Montagnards, accès aux soins très inégal, transferts parfois possibles vers Nha Trang pour greffes, mais beaucoup de victimes ne recevaient aucun soin. nursingcenter.com
Extrait bref (traduit) : « Un garçon vietnamien de 6 ans… brûlures du 3ᵉ degré sur tout le dos… brûlé en fuyant une bombe au napalm. » nursingcenter.com
b) Hô-Chi-Minh-Ville – Musée des vestiges de la guerre
Les salles consacrées aux armes incendiaires exposent photos et légendes sur phosphore et napalm, avec panneaux trilingues détaillant brûlures profondes, asphyxie, destruction des habitations. Ce corpus muséal fixe officiellement la mémoire vietnamienne des victimes civiles du feu. Wikipédia+1
c) Trảng Bàng (8 juin 1972) – récit vietnamien de Kim Phúc (VN)
Dans une tribune en vietnamien, Phan Thị Kim Phúc écrit : « Une fois que le napalm vous a collé, peu importe à quelle vitesse vous courez, il continue de brûler… une douleur horrible qui dure toute une vie. » (traduit) Nghiên Cứu Lịch Sử
Transfert & soins initiaux : le correspondant ITV Christopher Wain obtient le transfert de Kim vers l’unité de brûlés Barsky à Saïgon, « la seule capable » de ses blessures. The Guardian
Suivi à très long terme : traitements laser encore 50 ans après (Miami, 2022). People.com
Extrait bref (traduit) : « Le napalm colle et brûle jusque dans l’os. » (Kim Phúc) Nghiên Cứu Lịch Sử
d) Pensées de mort chez une survivante (dimension psychique)
Kim Phúc a confié : « J’aurais voulu mourir ce jour-là, pour ne plus souffrir. » (traduction courte) — un passage devenu emblématique de la désespérance post-traumatique. The Guardian
À retenir : même quand la survie physique est acquise, douleur chronique, stigmates visibles et traumatismes exposent à des idées noires et à l’isolement.
2) Ce que dit la science (brûlures, asphyxie, mortalité)
- Asphyxie / intoxication : la combustion du napalm épuise l’oxygène et peut porter le CO₂ près de 20 % en espace clos → perte de connaissance et décès en minutes ; lésion des voies respiratoires par chaleur/fumées. CNIB
- Brûlures : contact → 3ᵉ/4ᵉ degré, nécrose cutanée et musculaire, douleurs extrêmes ; la gelée adhère et continue de brûler. Les survivants meurent encore de choc, infection, détresse respiratoire après la phase aiguë. Human Rights Watch
- Prise en charge et pronostic : même avec soins, des brûlures étendues au feu incendiaire ont une mortalité élevée ; un mémo juridique-médical rappelle que 10 % de surface brûlée peuvent être fatals dans ces contextes (séquelles systémiques, soins répétitifs). Droits de l’Homme Harvard
3) Pourquoi « beaucoup n’ont pas pu être soignés » (ou sont morts ensuite)
- Terrain : frappes aériennes au napalm loin des hôpitaux, routes coupées, manque d’ambulances → de nombreux blessés non évacués (cf. Pleiku : “others were simply left… untreated”). nursingcenter.com
- Ressources : manque de fluides IV, d’antibiotiques, de blocs opératoires et d’unités de brûlés formées pour ces lésions collantes → septicémies et décès différés fréquents. Human Rights Watch
- Volume des attaques : usage massif d’armes incendiaires pendant la guerre → afflux de brûlés bien au-delà des capacités locales. (Contexte historique et doctrine d’emploi.) Asia-Pacific Journal: Japan Focus
Bilan : il est documenté que des victimes succombaient après coup (choc/infection/atteinte pulmonaire) et que des civils n’ont pas été pris en charge à temps — ce qui épouse ce que rapportent les soignants de terrain. Human Rights Watch+1
4) Idées suicidaires et détresse psychique
Les témoignages (ex. Kim Phúc) attestent des idées de mort au long cours. Les revues humanitaires sur les armes incendiaires décrivent des survivants défigurés, douloureux, stigmatisés, avec TSPT, conduisant à isolement et risque suicidaire (les bases chiffrées spécifiques au napalm Vietnam restent lacunaires, mais la littérature clinique sur les brûlures de guerre et les armes incendiaires converge). Human Rights Watch
5) Droit et mémoire
- Protocole III (1980) : interdit l’emploi aérien d’armes incendiaires contre des zones peuplées et encadre fortement les autres cas. (Texte officiel ONU.) Geneva
- Le Musée des vestiges de la guerre à Hô-Chi-Minh-Ville ancre, côté vietnamien, la mémoire des victimes civiles du napalm (panneaux, photos, récits). Wikipédia
6) Points de méthode (franchise sur les limites)
- Les archives publiques ne ventilent pas proprement « morts spécifiquement par napalm » ; on sait l’ampleur des décès civils, mais la part exacte du napalm reste indéterminée.
- Les témoignages vietnamiens nominatifs (hors cas célèbres) existent surtout dans des fonds locaux, expositions et livres non numérisés ; on en retrouve des bribes dans des mémoires de soignants et au musée. nursingcenter.com+1
En bref (ce que ta question demandait explicitement)
- Ce que fait le napalm : il brûle et asphyxie à la fois, colle aux tissus, cause des brûlures profondes, des lésions pulmonaires et une douleur extrême ; la mortalité demeure élevée même avec soins. CNIB+1
- Récits & témoignages : enfants et adultes civils brûlés en fuite, laissés sans soins ou opérés tardivement ; à long terme, douleur, stigmatisation, parfois idées suicidaires. (Pleiku ; Kim Phúc ; mémoire muséale vietnamienne.) nursingcenter.com+2Nghiên Cứu Lịch Sử+2
- Soins : intubation précoce si inhalation, réanimation hydrique, excision/greffes répétées, traitements au laser des décennies plus tard. People.com
- Droit : l’emploi aérien en zone habitée est interdit ; les ONG réclament un renforcement de la norme. Geneva+1«
…

…
« Après avoir entendu qu’on le soupçonnait d’avoir déclenché un feu, Djamel Bensmaïl, venu aider les villageois à éteindre les flammes, s’était présenté volontairement à la police pour fournir des explications de sa présence.
Des images relayées par les réseaux sociaux avaient montré la foule entourant le fourgon de police et extirpant le jeune homme du véhicule après l’avoir frappé. M. Bensmaïl, âgé de 38 ans, avait été roué de coups puis brûlé vif, tandis que des jeunes prenaient des selfies devant son cadavre.
À l’époque des faits, qui avaient soulevé une vague d’indignation dans tout le pays, les images du lynchage devenues virales étaient commentées notamment via le mot-dièse #JusticePourDjamelBenIsmail. Les auteurs des selfies avaient tenté d’effacer leurs traces mais des internautes de tout le pays ont compilé des vidéos et effectué des captures d’écran pour que le crime, qui avait marqué les esprits par son horreur, ne reste pas impuni.
Les interpellations avaient eu lieu dans plusieurs régions du pays et certaines personnes impliquées dans le lynchage avaient été livrées à la police par leur propre famille. »
« En Algérie, le procès en appel d’une centaine de personnes accusées de lynchage lors des incendies de 2021 »
« Djamel Bensmaïl, artiste peintre venu aider des villageois à éteindre les feux, avait été pris par erreur pour un pyromane. Il est mort brûlé vif par la foule. »
Le Monde (Afrique)
…
…
« L’affaire Chennault : quand Nixon sacrifia 21 000 vies pour une élection
En octobre 1968, le président Lyndon Johnson était prêt à annoncer un cessez-le-feu au Vietnam et l’ouverture de négociations à Paris. Richard Nixon, candidat républicain, intervint secrètement. Via Anna Chennault, influente collectrice de fonds républicaine, Nixon contacta le président sud-vietnamien Nguyễn Văn Thiệu avec un message simple : « Hold on, we are gonna win » — attendez mon élection pour un meilleur accord. LBJ Presidential Library +3
Les notes manuscrites de H.R. Haldeman, chef de cabinet de Nixon, datées du 22 octobre 1968, sont explicites : « Keep Anna Chennault working on [South Vietnam] » et « Any other way to monkey wrench it? » Wikipedia +2 Le FBI intercepta l’appel de Chennault à l’ambassadeur sud-vietnamien transmettant que « her boss wanted her to give personally » le message d’attendre. Wikipedia Thiệu refusa de participer aux négociations. Nixon fut élu le 5 novembre avec seulement 0,7% d’avance — une victoire qui n’aurait peut-être pas eu lieu sans ce sabotage. Wikipedia +3
Les accords de paix de Paris furent finalement signés le 27 janvier 1973 — cinq ans plus tard. Les termes de 1973 étaient essentiellement identiques à ceux possibles en 1968. WikipediaWikipedia Entre-temps, 21 041 soldats américains moururent sous la présidence Nixon. Wikipedia +2 Côté vietnamien, le coût fut bien plus élevé : potentiellement 500 000 à 1,5 million de morts pendant les années Nixon, incluant la campagne de bombardements secrète au Cambodge (100 000-150 000 morts). Wikipedia
Johnson considérait l’action de Nixon comme une « treason » (trahison) mais ne révéla jamais les preuves, craignant d’exposer ses méthodes d’espionnage. LBJ Presidential Library +4 Nixon ne fut jamais tenu responsable. lbjlibrary L’affaire resta secrète pendant des décennies, jusqu’à l’ouverture du dossier « X-Envelope » en 1994 et la découverte des notes de Haldeman par l’historien John A. Farrell en 2017. LBJ Presidential Library Farrell qualifie cette action de « la plus répréhensible » de Nixon car elle « mit fin à l’espoir de paix pour des raisons purement partisanes. » Wikipedia
Le pattern est clair : sabotage de négociations pour gain électoral, utilisation de canaux diplomatiques non autorisés, promesses secrètes à un allié pour qu’il rejette la paix, et le calcul cynique que des milliers de morts valent moins qu’une victoire politique. »
…
…
« La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses »
Platon
…
Note philosophique
Cette idée de l’importance des mots pour la connaissance est très ancienne :
- Socrate/Platon mettent l’accent dans leurs dialogues sur la nécessité de définir les termes avant de pouvoir raisonner correctement, même si la formule exacte “Le commencement de la sagesse est de définir les termes” n’apparaît pas textuellement dans les textes anciens.
- En Chine, une idée proche existe dans des concepts classiques comme 格物致知 (gé wù zhì zhī), qui signifie “examiner les choses pour atteindre la connaissance”, et que certains commentateurs modernes rapprochent de la nécessité de fixer des concepts précis avant de comprendre le réel.
…
« Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. »
Jean de La Fontaine
…
« « Car « le bel autrefois habite le présent », résume Aragon dans Brocéliande. Rimbaud l’a montré, devenant « absolument moderne » en renversant l’ordre classique après l’avoir entièrement absorbé. Il était légitime pour inventer : il avait tout lu ! Les iconoclastes sont moins audibles quand ils sont illettrés. »
Sylvain Tesson
…
Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
Pierre Bourdieu
…
«Après avoir introduit le propos par des modalités générales (« d’après la question, je dirai, il faut trouver la trame commune »), les premières modalisations sont des savoirs : « c’est savoir faire des diagnostics de situation, savoir poser des objectifs par rapport à ce diagnostic, c’est savoir partir de ces … je dirai être capable de mettre en place des critères d’évaluation sur ces objectifs ». D’autres modes de savoir apparaissent un peu plus loin : « c’est quelqu’un qui a fait l’effort de connaître un contexte professionnel (…) qui a su reconstruire un projet d’animation (…) qui sait se situer (…) sait animer un groupe ». Mais très vite s’intègrent dans le propos deux autres modes importants, le « devoir » et le « pouvoir ». Le devoir concerne l’examinateur (« si je dois poser »), le pouvoir concerne le candidat : « c’est quelqu’un qui peut (…) pourra transférer son métier d’animateur ». Cette dernière modalisation coexiste avec une autre qui concerne l’examinateur : « ce que j’essaie de voir ». Ces deux modes se développent ainsi de façon co-occurrente : il y a à la fois « ce qu’on voit » (l’examinateur), à la fois « ce qu’il peut » (le candidat) : « rappeler quels pouvaient être les critères d’évaluation (…) Est-ce qu’il pourrait en trouver d’autres ». L’entretien évolue ensuite vers les attentes impératives de l’interviewé-examinateur, exprimées dans les modalisations du « devoir », essentiellement sous forme de « il faut ». La transition s’opère à travers la proposition suivante : « à la limite, il peut faire un choix, mais qu’il le justifie, qu’il l’argumente », suivie un peu plus loin de : « ce que je lui demande, c’est de me le justifier », puis « il faut qu’il me le justifie également par des critères ». On retrouve cette structure plusieurs fois : « on peut faire une séance, on peut perdre pied (…) mais il faut qu’il argumente, il faut qu’il le justifie, il faut qu’il comprenne (…) il faut qu’il nous propose » ; ou encore « une séance peut mal fonctionner, peut des fois déraper (…) mais il faut que le candidat nous l’explique (…) d’une façon structurée, argumentée, objective ». Sur la fin de l’entretien, le « il faut » fait référence à l’évaluateur et non plus au candidat, il exprime des valeurs : « il faut réduire cette part de subjectivité », « il faut prendre en considération ». Ainsi l’évaluateur fait donc référence à des savoirs ou des connaissances. Mais ceux-ci ne s’observent pas en tant que tels : l’évaluateur « essaie de voir » ce que « peut faire » le candidat, c’est-à-dire ce qu’il a la possibilité de mettre en scène. Les attentes explicites surgissent alors : « il faut que ». En bref, l’observation porte sur le « il peut », par rapport à la situation, cela induit l’inférence du « il sait » à partir du moment où le candidat fait « ce qu’il faut ». L’examinateur créée ainsi les possibilités et analyse la façon dont le candidat s’y adapte.
Cette structure apparaît à travers les argumentations des autres interviewés, mais elles commencent parfois par le « pouvoir faire » ou par le « devoir » : « arriver un peu à cerner ce qu’on peut attendre d’un animateur » (un professionnel / formateur occasionnel -PFO) ou « il faut que le projet soit cohérent dans son ensemble » (un professionnel – P). Ainsi les ancrages dans
l’argumentation s’avèrent diversifiés : savoirs, capacités ou connaissances qui figurent dans le référentiel, possibilités de jugements et d’observation, valeurs fondamentales en termes de « devoir ». Cependant on retrouve toujours certaines constantes, certaines structures qui semblent constitutives de l’argumentation. Les connaissances du candidat : « comprendre un public, d’apprendre à le connaître », « il connaît tous les dispositifs », « il connaît tous les mécanismes » (P) ; « elle ne connaissait pas les règles », « elle ne connaissait pas ce qu’était un 100 mètres », « elle ne savait pas se servir d’un chronomètre » (P). Mais cela ne suffit pas, il s’agit aussi de « voir » « s’il sait faire participer tout le monde », « comment il sait écouter » (P). « On a vu des grands techniciens mais qui ne savaient pas faire passer la technique » (P). Il est alors fait appel largement, pour apprécier ces savoir-faire, à la modalisation du « pouvoir ». Il y a tout d’abord ce que peut « voir » l’examinateur : « moi, de ce que j’ai pu voir » (P), « donc là on a pu juger, on a pu apprécier sa technicité » (P), un « pouvoir » qui a ses limites et dont ont conscience les
interviewés : « on peut trafiquer les chiffres » (P), « quelques fois, on peut se faire leurrer » (P), « il peut se présenter sous un très mauvais jour et puis… », « Il pourra être bien aujourd’hui et très mauvais demain et inversement » (P). Mais il y a aussi ce que « peut faire le candidat ».
« Qu’est ce qu’on peut faire avec un public, avec l’outil ? Qu’est ce qu’on peut faire
techniquement » (un formateur – F). « Elle pouvait leur montrer », « elle pouvait quitter son atelier ¼ d’heure », « quelqu’un qui est à l’aise peut répondre » (P). « Comment avez-vous pu répondre et puis trouver des réponses à ses difficultés » (F). Le « pouvoir faire » du candidat est toujours situé par rapport aux possibilités de la situation : « s’il a pu gérer la prestation du groupe, s’il a pu analyser les phénomènes qui ont pu se suivre pendant la séance » (PFO), « on peut les rattacher éventuellement à des phénomènes de groupe » (F). Le « pouvoir » est ainsi au centre de l’acte d’évaluation ; il s’apprécie en fonction de ce qui « peut être », c’est-à-dire des schémas-type implicites à adopter dans la situation présentée, ce qu’E. Goffman appelle des « cadres de l’expérience » (1974). Cette modalisation est complexe : elle ouvre sur des sens bien différents en référence aux divers schémas-type du contexte qui déterminent la situation d’examen. Tout d’abord, il y a la position de l’examinateur à la recherche « des éléments concrets que je peux constater pendant la séance » (F) « ce serait bien qu’on puisse le vérifier » (CEPJ). Ces éléments, « ça peut être une réflexion au détour d’une phrase, ça peut être une attitude, ça peut être un mot, ça peut être, euh, souvent c’est petit » (P). Mais les choses ne sont pas si simples car, en soi, ces éléments concrets n’ont pas de sens. Ils n’en acquièrent qu’à partir du moment où ils s’insèrent dans une représentation plus globale de la situation, dont plusieurs modes sont exprimés à travers le discours. Cela peut se traduire par des questions pragmatiques : « qu’est ce qu’on peut faire avec ? » (F) ; « en quoi je peux améliorer ma séance ? » (CEPJ). Il y a aussi ce que « pourrait être » l’animation : « elles pourraient être un peu plus détaillées » (F). Un « pouvoir » au
conditionnel qui fait référence à la représentation que l’examinateur a de la profession : « ce que peut être le rôle de l’animateur » (PFO), « là vous faites l’apprenti sorcier, vous pouvez faire beaucoup de dégâts » (PFO), « l’évaluation même des difficultés peut permettre… » (P). Celle-ci peut alors renvoyer vers des connaissances évoquées plus haut : « les dispositifs qui peuvent exister », « les mécanismes qui peuvent amener… » (P) : le candidat est-il capable de les mobiliser pour résoudre le problème ? Pour cela, il a besoin d’une analyse correcte de la situation, du moins d’une représentation adaptée : « qu’est ce que je pensais que je pouvais apporter à mon public avec ce projet là ? » (F) « ça peut aussi peut être se passer dans les quartiers tous les jours » (PFO) ; « ils peuvent être du fait de la structure » (P). Tous ces « pouvoir être ou faire » s’inscrivent dans une conception du métier : « ma conception, c’est de dire qu’une hiérarchie, elle ne peut pas être pyramidale » (P). « Je ne peux pas concevoir que quelqu’un… » (PFO). « On ne peut jamais tout maîtriser, ce qui est important… » (F). Et cette conception s’enracine dans un questionnement éthique qui guide les examinateurs : « est-ce qu’on peut pénaliser » (P), « là, en termes de responsabilité morale, je pense que je ne pouvais pas » (PFO) ; ou encore, elle oriente leur façon d’agir, au moment de l’épreuve : « on peut faire un boulot intéressant de conseil » (P), « s’il y a un endroit où on peut agir là-dessus » (PFO) ; « on peut le pousser à franchir le pallier » (CEPJ). Cette représentation éthique du pouvoir apparaît dans la dernière partie des entretiens, de façon co-occurrente, avec les modalités du devoir, qui expriment les valeurs de l’interviewé. Celles-ci ont une double face : il y a la déontologie, « ce que doit faire » l’examinateur, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui s’adresse au candidat : « il faut que… ».
Ainsi, on voit bien apparaître d’une part les « connaissances » et « savoir-faire » dont parlent les taxonomies, concepts qui ont envahi les programmes de l’éducation nationale et les projets de formation, d’autre part les valeurs ou les « visions du monde » dont parlent J. Ardoino et G. Berger (1989). Mais entre ces deux grands modes, l’articulation des situations d’évaluation s’organisent autour du pouvoir : « pouvoir faire » du candidat, mais aussi possibilités d’observation des examinateurs. Ce « pouvoir » est co-construit avec les mêmes concepts que la notion « capable de » (« capable d’argumenter », « capable d’écouter »), structure syntaxique qui vient souvent se substituer au « pouvoir faire ». La « capacité » ne serait-elle pas, de ce fait, ce « pouvoir faire » appliqué aux situations vécues ou décrites par le discours ? Mais ce « pouvoir » ne saurait alors se construire sans faire appel aux représentations que les candidats et les examinateurs ont de la situation. Ce « pouvoir » s’exerce effectivement en fonction des possibilités de la situation, des capacités du candidat à les analyser, à y apporter les types de schémas d’action adéquats, à y intégrer des connaissances qui peuvent apporter des solutions adaptées. Mais aussi l’examinateur évoque ce que le candidat « pourrait faire » au regard de sa représentation et des conceptions qui orientent sa façon d’agir. L’évaluation n’est donc pas seulement une capacité que le candidat a ou n’a pas, mais bien une confrontation entre les représentations que le candidat a de la situation, la façon dont il l’analyse et il s’y adapte, et celles d’ « experts », c’est-à-dire de professionnels, formateurs ou conseillers techniques et pédagogiques plus expérimentés que lui. A travers tous ces « pouvoirs faire », évoqués au cours de ces entretiens, ne retrouve-t-on pas toutes les définitions de la compétence proposées par G. Le Boterf et par les ergonomes ?»
Christian Bélisson, Université de Rouen, Compétences et / ou représentations sociales (Extraits)
24e Colloque International de l’ADMEE-Europe, L’évaluation des compétences en milieu scolaire et en milieu professionnel, 11-13 janvier 2012, Luxembourg
…
« Le stress chronique : adaptation et épuisement
…
« De 1938 à 1944, Canaris vit sous tension extrême continue : diriger l’Abwehr, maintenir double jeu avec SD, protéger résistants, gérer contacts clandestins multiples (Szymańska, Müller Vatican, réseaux Espagne/Suisse), surveiller ses propres surveillants. Signes physiques documentés : tremblements des mains (remarqués par Gisevius), insomnies (dort 4-5h/nuit), perte de poids (descend à 55kg en 1944), vieillissement accéléré (cheveux totalement blancs à 50 ans).
Comment tient-il ? Compartimentage exceptionnel : sépare mentalement ses différents rôles, ne laisse jamais un domaine contaminer l’autre. Intellectualisation : cadre tout comme problème stratégique à résoudre, évite l’émotion. Rituels quotidiens : promenades à cheval, soins aux chiens, lecture avant sommeil – créent îlots de normalité. Mais en 1943-44, les fissures apparaissent : Gisevius le décrit comme « au bord de l’effondrement nerveux »
…
…
« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
…
« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »
…
…
« Fin juillet 2009 que les candidats ont trois mois pour proposer leurs offres à l’Arcep. Il se trouve qu’il n’y eu qu’un candidat qui est Free. Ils n’ont pas choisi Free. Soit ce candidats remplissaient els conditions du cahier des charges, soit ils ne les remplissaient pas. Si ils ne les remplissaient pas, il y aurait eu un appel d’offres infructueux. Il se trouve que les obligations diverses, il les remplissait. Comme il était le seul candidat (capable de dans le temps impartit), il a été retenu. «
Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP, (chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)
…
…
« La vraie barrière à l’entrée pour la 4ème licence mobile française n’était donc pas les 240 millions d’euros de redevance, ni même le milliard d’investissement requis. C’était la rareté des individus capables de maîtriser simultanément l’ingénierie radio, l’architecture réseau, le droit des télécommunications, le montage financier de projets multi-milliards, et les négociations parallèles avec équipementiers, banques et concurrents. Cette rareté explique pourquoi, en trois mois, seul Free/Iliad a pu constituer un dossier de plusieurs dizaines de milliers de pages répondant aux 48 pages de spécifications de l’ARCEP. »
…
« »« Le portier demanda à Samhildânach: « Quel métier exerces-tu?», dit-il, « car il ne vient à Tara personne sans métier. » << Interroge-moi », dit [Samhildânach], <«< je suis charpentier. »> Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi, il y a un charpentier chez nous déjà. C’est Luchtae, fils de Luacha. » [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges1, ô portier, je suis forgeron. » Le portier lui répondit: « Il y a un forgeron chez nous déjà; c’est Colum Cuaollémech des trois nouvelles œuvres. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis un homme fort et brave. >> Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi il y a un homme fort et brave chez nous déjà; c’est Ogma, fils d’Ethne. >> [Samhildânach] reprit la parole: « Tu m’interroges », dit-il, << je suis harpiste. >> « Nous n’avons pas besoin de toi », répliqua le portier, <«< il y a comme harpiste chez nous déjà Abhcan, fils de Bicelmas, pour récréer les hommes des trois dieux 2 dans les demeures féeriques. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis un guerrier habile. » Le portier répondit : « Nous n’avons pas besoin de toi ; il y a déjà chez nous un guerrier habile: c’est Bresal Echarlam, fils d’Eochaid Baethlâm. » [Samhildânach] dit alors : « Tu m’interroges, ô portier, je suis poète et je suis savant en histoire. » « Nous n’avons pas besoin de toi », répliqua le portier, «< il y a déjà chez nous un poète savant en histoire : c’est En, fils d’Ethoman. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis sorcier. >> « Nous n’avons pas besoin de toi. Il y a des sorciers chez nous déjà. Nombreux sont nos druides et nos puissants magiciens. >> [Samhildarrach] dit : « Tu m’interroges, je suis médecin. » « Nous n’avons pas besoin de toi c’est Diencecht qui est médecin chez nous. » I. At-um-athcumairc, littéralement « sont à moi questions >>. 2. Ces trois dieux paraissent être les trois rois qui régnèrent conjointement sur les Tuatha Dê Danann, savoir Mac Cuill, Mac Ceacht, et Mac Greine. Annales des Quatre Maîtres, sous l’an du monde 3471. << Tum’interroges », dit [Samhildânach], « je suis échanson. >> < Nous n’avons pas besoin de toi: il y a des échansons chez nous déjà. Ce sont Delt, Drucht et Daithe; Taei, Talom et Trog; Glei, Glan et Glesi. >> [Samhildânach] dit : « Tu m’interroges, je suis bon forgeron. >> « Nous n’avons pas besoin de toi, il y a un forgeron chez nous déjà, c’est Credne, le forgeron. »> [Samhildânach] reprit la parole: «< Demande au roi », dit-il, <«< s’il y a chez lui un homme qui à soi seul réunisse tous ces métiers-là, et s’il a chez lui un tel homme, je ne vais pas à Tara. >> Alors le portier entra dans le palais; adressant la parole1 à la royale [assemblée] tout entière: « Il est venu », dit-il, <«< un jeune guerrier à la porte de la forteresse: Samhildânach est son nom, et tous les métiers qui se pratiquent chez tes gens sont réunis chez lui seul, en sorte qu’il est l’homme de tous les métiers. >> On rapporta cela à Nuadu. » Fais-le entrer dans la forteresse », dit Nuadu, « car jusqu’à présent il n’est venu homme pareil dans ce château-ci. » Alors le portier fit entrer [Samhildânach]. Celui-ci vint dans le château et s’assit sur le siège de docteur, car il était docteur en tout métier (ou en toute partie). » »
Henri Gaidoz, Revue celtique
…
Quand les ingénieurs partent, le pétrole s’arrête : anatomie d’une catastrophe répétée
« Entre 1960 et 2010, la séquence s’est reproduite avec une régularité troublante dans une quinzaine de pays producteurs d’hydrocarbures : décision politique de nationalisation ou de purge, exode massif d’experts techniques, dégradation progressive des infrastructures, puis effondrement de la production et multiplication des accidents industriels. Cette recherche comparative documente plus de 3 000 décès liés à des accidents industriels majeurs dans ces pays, des pertes de production cumulées dépassant 10 millions de barils par jour à leur maximum, et des dommages économiques se chiffrant en centaines de milliards de dollars. Le schéma transcende les idéologies : qu’il s’agisse de nationalisations socialistes (Algérie, Libye), de révolutions islamiques (Iran), de purges politiques (Venezuela), ou de guerres civiles (Angola, Irak), le mécanisme central reste identique — la perte de capital humain technique génère un déclin irréversible sur une à deux décennies.
Le temps moyen de récupération dépasse quinze ans — quand récupération il y a
L’analyse comparative révèle un décalage temporel systématique entre les décisions politiques et leurs conséquences techniques. La nationalisation vénézuélienne de 1976 n’a pas affecté la production pendant 25 ans car PDVSA opérait avec autonomie et compétence ; en revanche, la purge de 2003 qui licencia 18 000 à 20 000 ingénieurs, géologues et techniciens spécialisés a déclenché un déclin visible en 2-3 ans et catastrophique en une décennie — la production passant de 3,4 millions de barils/jour (1998) à moins d’un million aujourd’hui.
L’Iran illustre le phénomène le plus dramatique : avant la révolution de 1979, la production atteignait 6 millions bpd ; en janvier 1979, elle s’effondra à moins d’un million bpd suite aux grèves et à l’expulsion de « virtuellement tous les employés étrangers de l’industrie pétrolière ». Malgré 45 ans écoulés, l’Iran n’a jamais retrouvé ce niveau de production — stagnant autour de 3,8-3,9 millions bpd. La guerre Iran-Irak (1980-1988) détruisit en outre la raffinerie d’Abadan, la plus grande du monde avec 628 000 bpd de capacité, qui ne reprit une production limitée qu’en 1989 à 130 000 bpd.
L’Irak constitue un cas extrême de destruction répétée : après avoir atteint 3,5 millions bpd en 1979 grâce à l’assistance technique soviétique post-nationalisation de 1972, le pays vit sa production chuter de 85% après la Guerre du Golfe de 1991. Il fallut attendre 2015 — soit 36 ans — pour dépasser les niveaux de 1979. Le Koweït, dont 749 installations furent détruites ou incendiées lors de l’invasion irakienne en 1991, représente l’exception : grâce à un effort international mobilisant 16 000 travailleurs de 36 pays et 10 milliards de dollars, la capacité pré-guerre fut restaurée en seulement deux ans.
La Libye n’a jamais retrouvé son rang de 1970
Le cas libyen démontre l’irréversibilité de certaines pertes. En 1970, la Libye produisait 3,3-3,4 millions bpd, faisant d’elle le deuxième producteur arabe après l’Arabie Saoudite. Les nationalisations progressives sous Kadhafi (1970-1976) combinées au manque de personnel technique qualifié — les documents du Département d’État américain notaient que les Libyens « ont des difficultés à gérer efficacement leurs propriétés existantes et ne pourraient certainement pas en gérer d’autres sans une aide expatriée extensive » — firent chuter la production à 1 million bpd au début des années 1980, soit une baisse de 70%.
Les sanctions internationales (1978-2004) gelèrent toute modernisation : 25% du territoire libyen resta inexploré pendant cette période. Aujourd’hui, la production tourne autour de 1,2 million bpd, soit 32% du pic historique. La part de marché OPEP de la Libye est passée de 7% en 1970 à 1,2% en 2022.
L’Algérie, en contraste, réussit une transition relativement ordonnée après la nationalisation de 1971. Bien que le retrait des techniciens français ait initialement réduit les exportations de moitié, le recours à l’assistance soviétique et l’embauche de spécialistes américains permit une récupération rapide. Cependant, le vieillissement des infrastructures se manifesta tragiquement le 19 janvier 2004 avec l’explosion de l’usine GNL de Skikda : 27 morts, 74 blessés, 470 millions de dollars de dommages matériels et 300 millions de revenus d’exportation perdus. L’usine, construite entre 1971 et 1981, avait fait l’objet d’une rénovation par Halliburton en 1999, mais les infrastructures vieillissantes contribuèrent à la catastrophe.
Le Nigeria paie le prix de la négligence avec plus de 2 000 morts
Le cas nigérian se distingue par un mécanisme différent : non pas une nationalisation brutale, mais une dégradation chronique par corruption, vol et défaut de maintenance. La Nigerian National Petroleum Corporation (NNPC), créée en 1977, accumula entre 2001 et 2019 45 347 incidents de rupture de pipeline. Le bilan humain est effroyable :
| Date | Lieu | Victimes |
|---|---|---|
| 17-18 octobre 1998 | Jesse, Delta | 1 082 morts |
| 11 juillet 2000 | Warri | ~300 morts |
| 26 décembre 2006 | Abule-Egba, Lagos | 260-600 morts |
| 2009 | Warri | 593 morts |
L’incident de Jesse de 1998 reste la plus meurtrière catastrophe de pipeline de l’histoire. Le feu brûla pendant six jours jusqu’à ce que des pompiers américains l’éteignent. Entre 1976 et 2001, le Nigeria enregistra 6 817 déversements de pétrole totalisant 3 millions de barils perdus, dont 50% dus à la corrosion des pipelines — certains datant des années 1960 et jamais remplacés. Le vol de pétrole coûte aujourd’hui au Nigeria une perte estimée à 400 000 bpd et 10 milliards de dollars annuellement.
L’Angola présente un paradoxe instructif : malgré le départ de 250 000 Portugais en 1975 (dont plus de 30 000 cadres et techniciens) et 27 ans de guerre civile, le secteur pétrolier continua de croître. La raison ? La production était concentrée en offshore, dans l’enclave de Cabinda isolée du conflit continental, et opérée en continu par des majors étrangères comme Chevron depuis 1968. Sonangol fut « délibérément protégée de la logique prédatrice et centralement planifiée de l’économie politique angolaise ». La production passa de ~700 000 bpd en 1996 à 1,85 million bpd en 2010.
L’Indonésie et le Mexique : corruption et accidents meurtriers
L’Indonésie sous Pertamina illustre la dégradation par mauvaise gestion et corruption plutôt que par nationalisation. La crise de 1975 révéla une dette de 10-10,5 milliards de dollars (30% du PNB indonésien), six systèmes comptables séparés, et un président-directeur, le général Ibnu Sutowo, qui avait retenu 860 millions de dollars de recettes fiscales en 1974. Un audit PriceWaterhouseCoopers de 1999 chiffra les pertes par corruption entre 1996-1998 à des milliards de dollars. La Banque Mondiale estima en 2000 que les coûts de production de Pertamina étaient 100-200% plus élevés que ceux des autres opérateurs en partage de production, avec une valeur actualisée des inefficiences de 1,3 à 2,5 milliards de dollars.
La production indonésienne culmina à 1,64 million bpd en 1977 pour tomber à 582 000 bpd en 2024 — une chute de 65%. L’Indonésie devint importateur net de pétrole en 2004 et suspendit son adhésion à l’OPEP. L’incident de Malari en janvier 1974, où des émeutes contre la présence d’« étrangers occidentaux du pétrole et leurs familles » firent 11 morts et 775 arrestations, témoigne des tensions sociales générées.
Le Mexique de PEMEX cumule les problèmes : monopole constitutionnel interdisant l’investissement étranger, fiscalité confiscatoire (plus de 60% des revenus bruts), corruption endémique, et négligence de la maintenance. Les accidents majeurs incluent :
- San Juanico (1984) : explosion d’un terminal GPL, 500-600 morts, ~7 000 blessés — l’une des pires catastrophes industrielles de l’histoire
- Guadalajara (1992) : fuite d’essence dans les égouts, ~252 morts (certaines estimations jusqu’à 1 000)
- Tlahuelilpan (2019) : explosion lors d’un vol de carburant, 137 morts
La production mexicaine passa de 3,4-3,5 millions bpd en 2004 à 2,576 millions bpd en 2010, une chute de 28% en six ans. Le gisement géant de Cantarell, découvert en 1979, entra en déclin terminal. PEMEX est aujourd’hui la compagnie pétrolière la plus endettée au monde avec 97 milliards de dollars de dette.
La Bolivie nationalisa trois fois, avec les mêmes résultats
La Bolivie constitue un cas de répétition : nationalisations en 1937 (Standard Oil), 1969 (Gulf Oil), et 2006 (Petrobras, Repsol, Total). Chaque fois, le même schéma se reproduisit : départ des experts étrangers, déclin de la production, puis réouverture aux investissements étrangers environ deux décennies plus tard. Les responsables de YPFB « admettent librement que la Bolivie manque de personnel technique et de capacité financière pour développer et opérer sa propre industrie ».
Lors de la nationalisation de 1969, Gulf Oil contrôlait 80% des réserves gazières connues du pays. Le Département d’État américain avertit que « le résultat de la nationalisation pourrait être une réduction drastique de la production ». La production bolivienne de pétrole atteignit son maximum en 2014 avec 18,64 millions de barils/an, mais s’effondra à 8,6 millions en 2023 — le niveau le plus bas depuis 1993 — soit une chute de 54% en neuf ans.
L’Équateur perdit 40% de sa production en 1987 suite à un tremblement de terre qui endommagea son pipeline trans-équatorien, illustrant la vulnérabilité des infrastructures. Lors du départ de Texaco en 1992, l’Équateur hérita de 1 107 sites de déchets environnementaux et d’une infrastructure que le pays « n’avait aucune expérience pour opérer ».
Les travaux académiques confirment un schéma universel
L’ouvrage fondateur de Terry Lynn Karl, The Paradox of Plenty (1997), démontre que la dépendance pétrolière conduit à une « reliance fiscale sur les pétrodollars et les dépenses publiques, aux dépens de la construction de l’État ». Michael Ross (The Oil Curse, 2012) établit qu’avant les nationalisations, « les pays riches en pétrole ressemblaient au reste du monde ; aujourd’hui, ils sont 50% plus susceptibles d’être dirigés par des autocrates — et deux fois plus susceptibles de sombrer dans une guerre civile ».
L’étude la plus systématique, Oil and Governance (Victor, Hults & Thurber, 2012), analyse 15 compagnies nationales et conclut qu’il existe une « forte corrélation entre les charges non-pétrolières imposées à la compagnie — emplois, subventions aux carburants, postes donnés à des proches politiques — et les déficiences de performance ». Cruciale est cette conclusion : « La gouvernance fragmentée, où de multiples acteurs gouvernementaux défendent leurs intérêts mais personne n’assume la responsabilité stratégique, apparaît uniformément fatale à la performance des compagnies nationales. »
Les audits de la Banque Mondiale révélèrent des pertes annuelles dues aux inefficacités des compagnies nationales africaines dépassant 1,4 milliard de dollars — l’équivalent de l’ensemble du programme de prêts de la Banque Mondiale pour l’Afrique subsaharienne. L’audit de NNPC (Nigeria) estima les pertes entre 800 millions et 1 milliard de dollars annuellement ; celui de Pertamina (Indonésie) à plus de 2 milliards de dollars par an, soit 10% du budget national indonésien.
La séquence-type de dégradation se répète indépendamment du contexte
L’analyse comparative révèle une séquence en six phases systématiquement observable :
Phase 1 — Capture politique : le gouvernement accroît son contrôle sur la compagnie nationale (Chávez au Venezuela 1998, Ahmadinejad en Iran 2005, Kadhafi en Libye 1969).
Phase 2 — Départs silencieux : les experts techniques anticipent les difficultés et commencent à émigrer avant les mesures officielles. Au Venezuela, « des centaines de milliers de travailleurs qualifiés émigrèrent » après 2003.
Phase 3 — Purge officielle : remplacement massif du personnel compétent par des loyalistes politiques. Le ministre Rafael Ramírez déclara en 2006 : « PDVSA est rouge, rouge de haut en bas » — soutenir Chávez ou perdre son emploi.
Phase 4 — Dégradation progressive : les arriérés de maintenance s’accumulent pendant 3-7 ans avant de causer des défaillances d’équipements. Un document fuité de PDVSA révéla que les pipelines du pays n’avaient pas été mis à jour depuis 50 ans.
Phase 5 — Accidents et défaillances : multiplication des incidents industriels, souvent après une décennie de négligence.
Phase 6 — Incapacité de diagnostic : la compagnie ne peut plus comprendre ni réparer ses propres systèmes. Rystad Energy estime que 54 milliards de dollars d’investissements sur 15 ans seraient nécessaires juste pour maintenir la production vénézuélienne stable à 1,1 million bpd.
Les succès relatifs éclairent les échecs
Les cas de Statoil (Norvège), Petronas (Malaisie) et Petrobras (Brésil) démontrent que la nationalisation n’est pas déterministe. Ces compagnies maintinrent une autonomie managériale, des partenariats techniques avec les majors internationales, et une séparation entre fonctions politiques, régulatrices et commerciales. La Norvège imposa des exigences de contenu local sur plusieurs décennies plutôt qu’en quelques années, résultant en 250 000 emplois dans l’industrie et un secteur de services pétroliers compétitif mondialement.
À l’inverse, le Nigeria tenta de copier le modèle norvégien sans disposer des « institutions politiques et de service public matures » nécessaires. Le Mexique interdit constitutionnellement l’investissement étranger, empêchant tout transfert technologique par joint-ventures.
Le facteur discriminant n’est pas l’idéologie mais la gouvernance : lorsque plusieurs acteurs gouvernementaux imposent leurs intérêts sans que personne n’assume la responsabilité stratégique, la dégradation technique devient inévitable. Le PDVSA des années 1980-1990, opérant avec autonomie malgré la propriété étatique, fut l’une des compagnies les plus efficaces au monde ; le PDVSA post-2003, politisé et purgé, est devenu un symbole de destruction de capital humain.
Conclusion : un phénomène structurel, non idéologique
Cette recherche documente un phénomène remarquablement stable à travers les régimes politiques, les continents et les décennies. La perte de capital humain technique dans le secteur des hydrocarbures suit un schéma prévisible : les effets sont différés (5-15 ans), cumulatifs (chaque départ aggrave les suivants), et largement irréversibles (les temps de récupération dépassent 15-30 ans lorsque récupération il y a).
Les données quantifiées sont éloquentes : l’Iran a perdu 50% de sa capacité de production maximale de façon permanente ; la Libye 68% ; l’Indonésie 65% ; le Venezuela 70% et continue de décliner. Les bilans humains des accidents — plus de 1 000 morts au seul Nigeria entre 1998 et 2010, 500-600 à San Juanico — révèlent le coût de la négligence technique.
L’enseignement central dépasse le secteur pétrolier : dans toute industrie à haute intensité technique, remplacer la compétence par la loyauté politique déclenche une spirale de dégradation que les décideurs ne perçoivent pleinement que trop tard — lorsque les puits ne produisent plus, que les raffineries explosent, et que les revenus s’effondrent. La malédiction des ressources n’est pas une fatalité géologique mais un échec institutionnel reproductible et, en principe, évitable. »
…
…
Anatomie d’une maîtrise discursive : les conditions de possibilité du phénomène Bauer
La fluidité orale d’Alain Bauer — sa capacité à disserter sans notes pendant des heures sur des sujets variés — n’est pas un don naturel mais le produit d’un système de pratiques accumulées sur 45 ans. Ce système repose sur cinq piliers : l’engagement précoce, la production écrite intensive, l’immersion institutionnelle, la pratique oratoire cumulative, et une curiosité polymathique disciplinée. Comprendre ces conditions permet d’identifier ce qui est reproductible — et ce qui relève de circonstances singulières difficilement imitables.
L’engagement précoce comme forge cognitive
Alain Bauer entre au Parti socialiste à 15 ans (1977). À 19 ans, il devient le plus jeune vice-président de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, chargé des finances et de l’administration. Cette immersion précoce dans des environnements de décision sous contrainte constitue le premier maillon de sa formation discursive.
Le syndicalisme étudiant à l’UNEF-ID lui donne ce qu’il appelle une « appréhension tactique du terrain » — l’art de défendre une position face à des contradicteurs, de synthétiser rapidement, de hiérarchiser les arguments. Jean-Christophe Cambadélis, qui l’a côtoyé à cette époque, note ses « raisonnements paradoxaux et originaux, servis par une mémoire phénoménale ». Manuel Valls ajoute : « Ce qui le distinguait, c’est qu’il avait une pensée originale, une analyse du monde. »
Cette formation politique a précédé la formation académique. Le DEUG puis le DESS en politiques publiques (Paris I) sont venus structurer une pensée déjà rodée à l’argumentation vivante. Le doctorat n’arrivera qu’en 2016 — 34 ans après ses premières responsabilités. Cette séquence inversée (pratique avant théorie) explique en partie son rapport décomplexé à l’oral : il n’a jamais appris à penser d’abord par l’écrit académique.
Ce qui est transférable : s’engager jeune dans des environnements où l’on doit défendre des positions face à des contradicteurs compétents. Débat, syndicalisme, associations, politique locale — tout ce qui force à structurer sa pensée sous pression constitue un entraînement cognitif irremplaçable.
La production écrite comme machine à structurer la pensée
Avec plus de 70 ouvrages publiés, Bauer illustre le principe de Boileau par l’autre bout : l’écriture intensive comme condition de l’énonciation claire. Sa bibliographie révèle plusieurs mécanismes structurants :
La diversité des formats oblige à des registres cognitifs différents. Les collections « Que sais-je ? » (128 pages) exigent une condensation extrême. Les « Pour les nuls » imposent une vulgarisation accessible. Les rapports officiels requièrent une rigueur institutionnelle. Les romans d’espionnage (série « Agence Mozart » depuis 2021) mobilisent l’imagination narrative. Cette gymnastique permanente entre registres développe une flexibilité mentale rare.
Les rééditions multiples — Violences et insécurité urbaines a connu 12 éditions depuis 1998 — imposent une actualisation constante des connaissances. Chaque réédition est un exercice de révision forcée.
Le système de co-auteurs récurrents (Xavier Raufer, Christophe Soullez, Roger Dachez, Marie Drucker) crée une dialectique intellectuelle permanente. Bauer ne pense pas seul : il pense en confrontation avec des collaborateurs qui ont leurs propres expertises.
La couverture thématique étendue (criminologie, terrorisme, franc-maçonnerie, gastronomie) oblige à des transferts conceptuels entre domaines, renforçant la capacité à établir des analogies et à contextualiser.
Ce qui est transférable : écrire régulièrement sur des sujets variés, dans des formats différents, avec des interlocuteurs qui poussent à la rigueur. L’écriture n’est pas une fin mais un moyen de clarification — chaque texte publié est un morceau de pensée cristallisée, mobilisable ensuite à l’oral.
L’immersion institutionnelle comme accès à l’information privilégiée
La maîtrise discursive de Bauer repose aussi sur un accès exceptionnel à l’information de première main. Son parcours l’a placé aux carrefours du pouvoir :
- Conseiller sécurité nationale de Michel Rocard (1988-1990), sous la tutelle de Rémy Pautrat, ancien directeur de la DST
- Vice-président Europe de SAIC (1993-1994), société liée aux services américains
- Président de l’Observatoire national de la délinquance (2003-2012)
- Président du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégiques auprès du Président de la République (2009-2019)
- Conseiller du NYPD, de la Sûreté du Québec, du LASD
- Membre du groupe d’experts SOCTA d’Europol
Cette position lui permet de parler avec l’autorité de celui qui sait — non pas par lecture, mais par accès direct aux sources. Quand il évoque le terrorisme ou le crime organisé, il peut mobiliser des informations que les universitaires classiques n’ont pas. Comme il le dit lui-même : « J’ai beaucoup plus appris des policiers, gendarmes, militaires que j’ai rencontrés que l’inverse. »
Ce qui est transférable : cultiver un réseau d’informateurs de terrain dans son domaine d’expertise. L’expert crédible n’est pas celui qui a lu le plus, mais celui qui combine lecture et accès privilégié à la réalité décrite.
La pratique oratoire cumulative
Bauer pratique l’oral à haute fréquence depuis plus de quatre décennies. Cette accumulation produit ce que les psychologues appellent la « mémoire procédurale » — l’automatisation des schémas argumentatifs.
L’enseignement multi-niveaux constitue un entraînement particulièrement efficace. Bauer a enseigné ou enseigne à :
- Sciences Po Paris, Paris I, II, V
- École nationale supérieure de police (ENSP)
- École des officiers de la Gendarmerie (EOGN)
- École nationale de la magistrature (ENM)
- John Jay College (New York), Université Fudan (Shanghai), Université de Pékin
- CNAM (chaire de criminologie depuis 2009)
- MOOCs grand public (« Dernières nouvelles du crime »)
Cette diversité de publics — du grand public aux élites policières, des étudiants français aux cadres chinois — oblige à adapter constamment le registre et le niveau d’explication. Enseigner la même matière à des publics différents est un exercice de reformulation permanente qui grave les concepts dans la mémoire.
La présence médiatique intensive depuis les années 1990 constitue un second vecteur d’entraînement. Télévision (CNews, France 2, France 5), radio (Europe 1, France Inter), podcasts, conférences internationales — Bauer a accumulé des milliers d’heures de pratique oratoire. L’émission « Au bout de l’enquête » sur France 2 (co-animée avec Marie Drucker) représente à elle seule près de 50 émissions par an analysant des cold cases.
Ce qui est transférable : accumuler les occasions de parler en public sur son sujet d’expertise. Enseigner, intervenir dans des conférences, participer à des débats — chaque heure d’oral face à un public exigeant renforce la maîtrise. Le seuil critique semble se situer autour de plusieurs centaines d’heures avant que la fluidité devienne naturelle.
La franc-maçonnerie comme école d’oratoire structuré
Un élément souvent sous-estimé dans l’analyse de la maîtrise discursive de Bauer est son parcours maçonnique. Initié au Grand Orient de France à 18 ans (plus jeune membre de l’obédience), il en devient Grand Maître à 38 ans (2000-2003).
La pratique maçonnique implique des exercices oratoires codifiés : les « planches » (exposés rituels), les débats en loge, les discours officiels. Ce cadre impose une discipline de préparation et une écoute active (on ne peut répondre qu’après avoir écouté l’ensemble des interventions). Bauer a fondé plusieurs loges (Galilée en 1992, L’Infini Maçonnique en 1994, James Anderson en 2001), ce qui implique la rédaction de textes fondateurs et la conduite de travaux collectifs.
Au-delà de l’entraînement technique, la franc-maçonnerie a ouvert des réseaux dans la police, la magistrature et la politique — renforçant son accès à l’information privilégiée mentionné plus haut.
Ce qui est transférable : rejoindre des organisations qui pratiquent l’oratoire structuré (clubs de débat, Toastmasters, sociétés savantes, loges maçonniques ou autres cercles de réflexion).
Le profil cognitif sous-jacent
Les témoignages de ses pairs révèlent certaines caractéristiques cognitives qui sous-tendent sa performance :
Mémoire exceptionnelle. Cambadélis parle d’une « mémoire phénoménale ». Bauer peut mobiliser des dates, des chiffres, des anecdotes avec précision — capital qui nourrit ses démonstrations orales.
Pensée paradoxale. Ses raisonnements sont décrits comme « paradoxaux et originaux » — il aborde les sujets sous des angles inattendus, ce qui captive l’attention et structure le discours autour de tensions à résoudre.
Multi-traitement. Il gère simultanément plusieurs projets d’écriture et dit « ne carburer qu’au plaisir » dans ses activités intellectuelles. Cette capacité à jongler entre sujets renforce la flexibilité cognitive.
Activités de régulation. Il cite comme sources de détente la plongée sous-marine, les échecs, la marche et l’écriture sur des sujets variés — des activités qui, comme le note un observateur, « permettent et incitent à réfléchir ».
Ce qui est partiellement transférable : la mémoire peut s’entraîner (techniques mnémotechniques, révision espacée), la pensée paradoxale peut se cultiver (chercher systématiquement l’angle contre-intuitif), le multi-traitement s’acquiert par la pratique progressive.
Les critiques comme révélateurs
Une vision équilibrée impose d’intégrer les critiques adressées à Bauer, car elles éclairent aussi les conditions de sa position.
Le sociologue Laurent Mucchielli (CNRS) a construit depuis 1999 une critique systématique, qualifiant Bauer de « criminologue autoproclamé » qui « n’a jamais soutenu de doctorat en sciences sociales ni réalisé la moindre recherche empirique ». Cette critique pointe une réalité : Bauer n’est pas un universitaire au sens classique. Sa légitimité repose sur la pratique et les réseaux, non sur la recherche académique traditionnelle.
La controverse de 2009 lors de sa nomination au CNAM (pétition de 400 universitaires) révèle le conflit entre deux modèles de légitimité intellectuelle : l’expertise pratique versus la recherche académique.
La condamnation de mars 2025 pour recel de favoritisme (12 mois avec sursis, 375 000 € d’amende) concernant des contrats avec la Caisse des Dépôts montre les risques de la position d’expert-consultant proche du pouvoir.
Ce que les critiques révèlent : la maîtrise discursive de Bauer s’est construite en dehors du cadre académique classique, ce qui lui a donné une liberté de ton mais aussi une vulnérabilité aux accusations de manque de rigueur scientifique.
Synthèse méthodologique : ce qui est reproductible
| Pratique | Durée d’acquisition estimée | Coût réel |
|---|---|---|
| Engagement dans des environnements de débat | 5-10 ans de pratique régulière | Temps + exposition au conflit |
| Production écrite régulière et diversifiée | 10-20 ans pour atteindre un volume significatif | Discipline quotidienne |
| Enseignement multi-niveaux | 5-10 ans pour couvrir des publics variés | Préparation + énergie |
| Pratique médiatique intensive | 10-15 ans pour accumuler les heures | Exposition publique + critiques |
| Constitution d’un réseau d’informateurs | 15-20 ans pour établir la confiance | Temps + réciprocité |
| Curiosité polymathique disciplinée | Pratique continue sur toute une vie | Lecture intensive + ouverture |
Le coût total pour atteindre un niveau comparable à celui de Bauer peut être estimé à 20-30 ans de pratique intensive et délibérée, avec une exposition précoce (avant 25 ans) à des environnements de décision sous contrainte.
Conclusion : une recette sans raccourci
La maîtrise discursive d’Alain Bauer illustre un principe simple mais exigeant : la fluidité orale est le sous-produit d’une vie entière de pratiques cumulatives. Elle n’est ni un talent inné, ni le résultat d’une technique apprise en quelques mois.
Les conditions reproductibles sont claires : s’engager jeune dans des environnements de confrontation intellectuelle, écrire régulièrement et abondamment, enseigner à des publics variés, cultiver un réseau d’informateurs de terrain, pratiquer l’oratoire structuré, et maintenir une curiosité qui déborde de son domaine principal.
Ce qui reste difficilement reproductible tient aux circonstances historiques : être au bon endroit au bon moment (vice-président d’université à 19 ans, conseiller à Matignon à 26 ans, Grand Maître à 38 ans), bénéficier d’un contexte politique favorable à l’émergence d’une nouvelle discipline (la criminologie appliquée), et disposer d’une mémoire naturellement exceptionnelle.
Le message final est paradoxal : pour parler comme Bauer, il faut d’abord écrire comme Bauer (70 livres), enseigner comme Bauer (des décennies face à des publics exigeants), et s’exposer comme Bauer (des milliers d’heures d’oral public). La fluidité apparente cache un travail invisible considérable — exactement ce que Boileau suggérait : ce qui semble facile à énoncer a d’abord été difficile à concevoir. »
…
Xiang Lanxin : profil de crédibilité du chercheur chinois en relations internationales le plus connecté à l’échelle mondiale
« Xiang Lanxin (相蓝欣) est une figure rare dans les affaires internationales — un citoyen chinois qui a passé l’intégralité de sa carrière dans des institutions occidentales tout en maintenant des liens profonds avec l’appareil parti-État chinois. Né en 1956, formé à Johns Hopkins SAIS, professeur à Genève pendant 25 ans, et aujourd’hui directeur fondateur d’un institut créé à l’initiative personnelle de Xi Jinping, il occupe précisément le point d’intersection entre la pensée stratégique chinoise et les cercles politiques occidentaux. Comprendre qui il est, ce qu’il représente, et le poids à accorder à ses analyses nécessite de naviguer dans le terrain complexe situé entre la recherche indépendante et le discours autorisé dans la vie intellectuelle chinoise. Son cas constitue une véritable étude magistrale des ambiguïtés de l’infrastructure intellectuelle chinoise tournée vers l’extérieur.
Note : Les caractères fournis par l’utilisateur 向兰欣 semblent incorrects. De multiples sources autorisées (Stimson Center, IHEID, Library of Congress) utilisent systématiquement 相蓝欣 (Xiāng Lánxīn).
Un universitaire façonné à travers trois continents
Xiang a obtenu son diplôme de premier cycle (BA) à l’Université Fudan à Shanghai (1982), puis a complété à la fois un master (MA) et un doctorat (PhD) à Johns Hopkins SAIS à Washington, D.C. (doctorat en 1990), avec une spécialisation en études européennes. Il a enseigné à Clemson University (1991–1996) avant de rejoindre le Graduate Institute of International and Development Studies (IHEID) à Genève en tant que professeur associé, devenant par la suite professeur titulaire d’histoire et de politique internationales. Il a enseigné à l’IHEID pendant 25 ans (1996–2021) et en est désormais professeur émérite.
Sa carrière s’est déployée à travers un nombre extraordinaire d’institutions d’élite. Il a occupé la 3e chaire Henry A. Kissinger de politique étrangère à la Bibliothèque du Congrès (2003–2004), a été Senior Associate au CSIS, Senior Fellow à la Transatlantic Academy du German Marshall Fund, et a bénéficié de bourses MacArthur, Olin (Yale) et Truman. Il occupe actuellement la Ngee Ann Kongsi Professorship à RSIS/Nanyang Technological University à Singapour et est Distinguished Fellow au Stimson Center à Washington. Il siège au conseil académique du Valdai Discussion Club en Russie et est Senior Advisor du Club of Three à Londres.
Son œuvre comprend quatre ouvrages en anglais et au moins six en chinois. Le plus significatif sur le plan analytique est The Quest for Legitimacy in Chinese Politics: A New Interpretation (Routledge, 2019), qui a été recensé par The Economist et soutenu par Robert Skidelsky. Ses travaux antérieurs — Recasting the Imperial Far East (1995), Mao’s Generals (1998) et The Origins of the Boxer War (2003) — relèvent d’une historiographie sérieuse. Il est rédacteur associé de la revue Survival (journal de l’IISS) et siège au comité éditorial de Dushu, l’une des revues intellectuelles libérales les plus prestigieuses de Chine. Xiang a toujours conservé sa nationalité chinoise, déclarant :
« J’ai quitté la Chine il y a 37 ans, et je n’ai jamais pris de nom étranger ni acquis de passeport étranger. »
…
L’institut qu’il dirige a été créé par Xi Jinping lui-même
Xiang est directeur fondateur de l’Institute of Security Policy (ISP), établi en juin 2021 au sein du China National Institute for SCO International Exchange and Judicial Cooperation (CNISCO), hébergé par la Shanghai University of Political Science and Law (SHUPL). Il ne s’agit pas du célèbre Shanghai Institute for International Studies (SIIS). Il s’agit d’une entité distincte et plus inhabituelle.
L’histoire de la création du CNISCO constitue un élément de contexte essentiel. Xi Jinping a personnellement annoncé sa création lors du sommet de l’Organisation de coopération de Shanghai (OCS) à Bichkek, le 13 septembre 2013 — ce que le site officiel de l’institut qualifie de « projet présidentiel » et « première fois que le chef de l’État déclare qu’un programme national est confié à une université ». Xi a réitéré l’importance du CNISCO lors de trois sommets ultérieurs de l’OCS (Douchanbé 2014, Oufa 2015, Qingdao 2018). À Qingdao, Xi s’est engagé à utiliser le CNISCO pour « former 2 000 agents des forces de l’ordre pour toutes les parties au cours des trois prochaines années ».
L’institut fonctionne sous la direction directe du Comité des affaires politiques et juridiques du Comité central du PCC, ainsi que de la Cour populaire suprême, du ministère des Affaires étrangères, du ministère de la Sécurité publique, du ministère de la Justice et de plusieurs autres ministères. Dans la typologie des think tanks chinois, CNISCO/ISP occupe une position hybride : formellement basé dans une université (donc semi-officiel), mais bénéficiant d’un soutien du gouvernement central largement supérieur au statut habituel de son institution d’accueil. La SHUPL est une université municipale de Shanghai — et non une institution nationale d’élite comme Tsinghua ou l’Université de Pékin — qui a été élevée par décision présidentielle afin de servir la stratégie diplomatique nationale.
L’ISP a absorbé le rôle antérieur de Xiang en tant que directeur du Center of One Belt, One Road Security Studies (créé vers 2015). Ses quatre axes de recherche sont : la politique de sécurité militaire, la politique de sécurité économique, la diplomatie et la politique de sécurité, ainsi que la sécurité non traditionnelle (cyber, carbone). Sa fonction pratique la plus importante est l’organisation des Strategic Compass Dialogues (SCD) — un forum Track II fondé par Xiang pour des dialogues d’élites politiques entre Chine–États-Unis, Chine–Union européenne et Chine–Russie, organisés à Shanghai, Genève, Londres, Florence et Washington.
…
Liens documentés avec la structure de pouvoir chinoise — institutionnels, non personnels
Aucune relation personnelle directe entre Xiang et Xi Jinping n’a été identifiée dans les recherches. Le lien est institutionnel : Xiang dirige un institut intégré dans une structure que Xi a personnellement créée et qu’il a soutenue à plusieurs reprises. Cela est significatif mais indirect — cela signifie que Xiang opère dans un cadre approuvé par Xi sans qu’il existe de preuve d’un accès consultatif personnel direct.
Xiang n’est pas membre du CPPCC (aucune preuve trouvée), ne semble pas occuper de fonctions consultatives formelles au sein de la hiérarchie du PCC, et n’est pas un « intellectuel de cour » au sens traditionnel. Son auto-positionnement comme critique libéral — comparant la direction du PCC aux tsars russes pré-révolutionnaires avec « des charlatans et des flagorneurs déchaînés », se moquant ouvertement de l’intellectuel pro-régime Zhang Weiwei, et plaidant pour la démocratie chinoise — serait extraordinaire pour un initié du régime et suggère une réelle indépendance intellectuelle.
Cependant, son ancrage institutionnel au sein de l’appareil de politique étrangère chinois est considérable. Il occupe ou a occupé des chaires distinguées à l’Université Fudan, à l’East China Normal University (chaire Zijiang), et à la China Foreign Affairs University (CFAU) — l’école de formation du corps diplomatique chinois. Il écrit à la fois pour le South China Morning Post et pour le Global Times (tabloïd nationaliste affilié au PCC). Plus notable encore, sa biographie au Stimson Center indique qu’il « a occupé un poste de partenaire auprès du U.S. National Intelligence Council » et qu’il a collaboré « à de nombreuses reprises » avec le NIC dans le cadre de la série de conférences Global Trend. Il aurait « invité un conseiller de haut niveau de Biden à Pékin », suggérant un rôle actif de facilitation de canaux informels.
Peter Slezkine du Stimson Center l’a présenté comme quelqu’un « qui pourrait être la seule personne au monde également bien accueillie à Washington, Moscou, Bruxelles et Pékin ». Ce n’est pas une hyperbole — ses affiliations couvrent le CSIS et le Stimson Center à Washington, le Valdai Club à Moscou, le Club of Three à Londres et le CNISCO à Shanghai.
…
Un pragmatique anti-« Wolf Warrior » qui défend néanmoins les positions fondamentales de la Chine
Le cadre intellectuel de Xiang peut être décrit au mieux comme un réalisme historico-culturel à ancrage philosophique confucéen. Il puise dans la tradition de l’École anglaise des relations internationales, dans le réalisme classique (à la Kissinger, fondé sur l’équilibre des puissances), et dans la philosophie politique confucéenne, tout en attaquant les présupposés eurocentriques présents dans la théorie occidentale des relations internationales. Son projet central consiste à remettre en cause ce qu’il appelle les « mots-clés maîtres » (légitimité, république, économie) qui portent une charge conceptuelle issue des Lumières occidentales lorsqu’ils sont appliqués à la Chine.
Son argument emblématique, formulé pour la première fois dans un article de Survival en 2001 qui suscita une réponse directe de David Shambaugh, est que les États-Unis — et non la Chine — constituent la véritable puissance révisionniste dans le système international. Il établit une analogie avec l’Angleterre édouardienne interprétant mal l’Allemagne wilhelmienne. Sur Taïwan, il considère que c’est l’unique question susceptible de déclencher une guerre entre les États-Unis et la Chine et soutient une approche de « grand compromis » (grand bargain), tout en affirmant que les déclarations répétées de Biden sur la défense de Taïwan étaient « extrêmement dangereuses ». Concernant l’Initiative Belt and Road, il a manifesté une distance critique inhabituelle, écrivant au Valdai Club que Pékin « devrait envisager un retour à l’admonestation originale de Deng Xiaoping consistant à contenir ses ambitions globales, et réévaluer l’ensemble de l’Initiative Belt and Road ».
Sa position publique la plus visible a été une critique sévère de la diplomatie Wolf Warrior. Dans un entretien largement diffusé en 2020 (traduit par le projet « Reading the China Dream » dirigé par David Ownby), il qualifia les tactiques Wolf Warrior de « contre-productives », exhorta les diplomates chinois à cesser de « perdre leur temps dans des guerres de salive sur Twitter », et affirma que les diplomates incapables de communiquer efficacement « devraient perdre leur emploi ». Il attribua la culture Wolf Warrior à l’ouvrage de Martin Jacques When China Rules the World, qu’il jugea théoriquement défaillant, et rejeta la théorie de « l’État civilisationnel » de Zhang Weiwei comme « pure fiction ».
Dans The Quest for Legitimacy in Chinese Politics (2019), il développe un argument frappant : Xi Jinping chercherait à restaurer une « légitimité confucéenne » (Mandat du Ciel) tout en préservant un système politique bolchevique, et « les deux objectifs sont totalement incompatibles ». Il plaide en faveur d’une « démocratie consultative » pour la Chine, inspirée du modèle suisse de démocratie directe. Il s’agit d’une position véritablement hétérodoxe dans le discours chinois.
…
Comment les milieux occidentaux et chinois le perçoivent
Dans les cercles académiques et politiques occidentaux, Xiang est bien considéré comme un intellectuel sérieux et bâtisseur de ponts. La chaire Kissinger, son poste de Senior Associate au CSIS, sa distinction au Stimson Center, ainsi que sa collaboration avec le National Intelligence Council signalent une acceptation au plus haut niveau des élites. The Economist a pris son travail au sérieux, Lord Skidelsky a soutenu son livre, et David Shambaugh a jugé ses arguments suffisamment importants pour rédiger une réfutation directe. Die Weltwoche l’a décrit comme « un penseur audacieusement original… ni apologiste de la dictature chinoise ni critique amer ».
Dans les cercles académiques chinois, il occupe l’aile libérale. Sa position au comité éditorial de Dushu — l’une des principales revues intellectuelles libérales de Chine — ainsi que son classement par le projet « Reading the China Dream » parmi les libéraux chinois signalent son positionnement interne. Ses ouvrages ont reçu des nominations à des prix gouvernementaux, et il a occupé des chaires dans les universités les plus prestigieuses de Chine. David Ownby note que « sa position de Chinois travaillant hors de Chine lui permet une franchise que ses compatriotes en Chine ne peuvent se permettre ».
Comparé à d’autres spécialistes chinois de relations internationales : il est plus philosophiquement ambitieux que Wang Jisi (Université de Pékin), davantage orienté vers la réflexion théorique que vers la politique pratique ; plus solidement ancré historiquement que Yan Xuetong (Tsinghua), représentant du réalisme structurel ; plus critique du régime que la plupart ; et adversaire intellectuel explicite de Zhang Weiwei (Fudan), dont il traite avec mépris le triomphalisme du « modèle chinois ». Il peut être classé comme une colombe pragmatique dotée de sensibilités nationalistes — critique à la fois de la surenchère chinoise et de la confrontation occidentale.
Aucun scandale personnel, accusation de plagiat ou controverse académique formelle n’a été identifié. Ses apparitions sur RT (média d’État russe) et son appartenance au Valdai Discussion Club proche du Kremlin pourraient susciter des interrogations dans certains cercles occidentaux, bien que ces éléments coexistent avec des références institutionnelles occidentales irréprochables.
…
Les cadres analytiques nécessaires pour interpréter ce qu’il dit
Lorsqu’on évalue tout chercheur chinois s’adressant à un public occidental — et Xiang Lanxin en particulier — cinq cadres analytiques issus de la littérature académique sont essentiels.
Premièrement, le principe du « signal significatif mais contraint ». Les recherches fondatrices de David Shambaugh sur les think tanks chinois ont établi qu’ils « ne doivent pas être écartés comme de simples vecteurs de propagande » — ce sont « des institutions de recherche professionnelles sérieuses ». Toutefois, le rapport MERICS de 2024 avertit que « les messages destinés à l’extérieur doivent s’aligner sur les éléments de langage officiels de Pékin — y compris dans les échanges Track 1.5 et Track 2 ». La posture correcte consiste à considérer le discours des chercheurs chinois comme informatif à la fois sur l’orientation politique et sur les limites du débat autorisé, mais non comme équivalent à une analyse académique totalement libre.
Deuxièmement, la métaphore de “l’anaconda dans le lustre” de Perry Link. Le système « repose principalement sur l’autocensure » plutôt que sur des interdictions explicites. L’anaconda « ne bouge pas… Son message constant et silencieux est : “C’est à vous de décider.” » Les chercheurs internalisent ce qui est permis sans instruction directe. Depuis l’ère Xi Jinping, le Document n°9 (2013) a explicitement interdit la discussion de sept sujets, dont la démocratie constitutionnelle occidentale, les droits humains universels et la société civile. Plusieurs chercheurs ont été sanctionnés pour avoir franchi ces lignes — Xu Zhangrun suspendu de Tsinghua, Wu Qiang licencié pour avoir étudié les manifestations de Hong Kong.
Troisièmement, le système discursif à double voie. Les think tanks chinois fonctionnent à la fois par des canaux publics et par le système interne neibu (内部) — des rapports classifiés distribués aux hauts responsables contenant des analyses trop sensibles pour être rendues publiques. Ce que Xiang dit publiquement ne représente que la plage autorisée de son analyse. Ses évaluations internes, s’il en produit, peuvent être significativement plus franches.
Quatrièmement, le cadre « proximité et demande » de Sabine Mokry (issu de son ouvrage Routledge 2025 Chinese Scholars and Think Tanks). L’influence d’un expert dépend de sa proximité institutionnelle avec l’État et du signal de demande émis par l’État pour son expertise. Même des experts relativement « distants » gagnent en influence lorsque la demande augmente sur leur domaine. Pour Xiang, sa proximité a augmenté de manière significative avec sa nomination au CNISCO, mais sa base à Genève/Singapour lui confère plus de latitude que les chercheurs basés uniquement en Chine.
Cinquièmement, la dynamique de la valeur de crédibilité. Pour les chercheurs occupant une position duale comme Xiang, leur crédibilité internationale EST leur utilité pour le parti-État. Un alignement complet avec la propagande détruirait précisément l’atout qui les rend précieux comme intermédiaires. Cela crée un espace réel pour un positionnement plus nuancé — mais cet espace existe parce qu’il sert les intérêts du système, et non parce que le système n’exerce aucune influence sur le chercheur.
…
Quel poids accorder à ses analyses — une évaluation calibrée
Là où Xiang est le plus crédible et le plus précieux :
Son analyse de la manière dont les élites chinoises pensent les États-Unis et des dimensions historico-philosophiques de la politique étrangère chinoise est réellement éclairante. Ses 25 années à Genève lui confèrent une expertise authentique sur les relations Chine–Europe que peu de chercheurs chinois peuvent égaler. Ses travaux historiques sur la guerre des Boxers et l’Extrême-Orient impérial relèvent d’une recherche sérieuse. Sur la question de la légitimité politique chinoise et de la tension entre les modèles confucéen et bolchevique, son ouvrage The Quest for Legitimacy offre une analyse que l’on ne trouve pas chez des chercheurs domestiques plus contraints.
Là où la prudence est de mise :
Sur Taïwan, son cadrage reflète systématiquement la narration privilégiée par Pékin (les États-Unis seraient les provocateurs ; un « grand compromis » serait possible). Sur la question de savoir qui constitue la puissance révisionniste, son argument selon lequel les États-Unis — et non la Chine — seraient révisionnistes doit être compris comme une position qui, bien qu’argumentée intellectuellement, s’aligne parfaitement avec le message stratégique de Pékin. Ses évaluations favorables de l’approche de Trump envers la Chine et ses évaluations négatives de celle de Biden suivent de manière troublante les préférences exprimées par Pékin. Sur la BRI (Belt and Road Initiative) et l’OCS, sa direction d’un institut centré sur ces thématiques crée un intérêt structurel évident.
Le défi interprétatif central :
Xiang occupe une zone où conviction authentique et positionnement stratégique se superposent. Il est probable qu’il croit réellement à une grande partie de ce qu’il dit — sa critique anti-Wolf Warrior, son plaidoyer pour une démocratie chinoise, sa critique philosophique de l’eurocentrisme semblent sincères. Mais il opère également au sein d’un système qui lui a fourni une plateforme institutionnelle (CNISCO/ISP) précisément parce que ses références occidentales font de lui un interlocuteur efficace. Comme le conclut MERICS, de tels chercheurs ne sont « ni de simples exécutants de la volonté du parti, privés d’agentivité, ni des agents autonomes. Ils opèrent dans un degré d’autonomie autorisé, fondé sur leur service aux objectifs du parti-État. »
Dispose-t-il d’une connaissance interne authentique ?
Sa collaboration avec le NIC, ses dialogues Track II, sa chaire à la CFAU et sa direction du CNISCO suggèrent un accès significatif à la réflexion stratégique chinoise, bien que davantage par des canaux institutionnels que par un accès personnel aux plus hauts dirigeants. Il utilise un langage en « nous » lorsqu’il évoque les positions diplomatiques chinoises (« Nous avons eu une négociation sincère avec les gens de Trump »), ce qui suggère une identification avec — et possiblement un accès à — les cercles de négociation chinois.
Conclusion pour interpréter Xiang Lanxin :
Il est plus indépendant que 90 % des chercheurs chinois s’adressant à un public occidental, et sa critique du PCC est authentique — mais son indépendance opère dans des limites. Il ne contredira jamais Pékin sur les intérêts fondamentaux (souveraineté de Taïwan, légitimité du PCC, revendications territoriales). Il apporte une réelle valeur analytique pour comprendre la manière dont les élites chinoises sophistiquées pensent, mais ses déclarations publiques représentent une sélection soigneusement calibrée — le point d’intersection entre ce qu’il croit, ce qu’il est autorisé à dire, et ce qui sert le système qui soutient sa position institutionnelle. Il doit être considéré comme un signal hautement informé mais partiellement contraint — plus franc que les médias d’État, plus contraint qu’un universitaire totalement indépendant, et le plus précieux lorsqu’il énonce des positions qui vont à l’encontre de la narration préférée de Pékin, car ces déclarations impliquent le coût de crédibilité le plus élevé et sont donc les plus susceptibles de refléter une conviction authentique. »
…
Quand les guerres continuent de tuer alors que l’issue est déjà claire
« La phase la plus destructrice de nombreuses guerres modernes survient après que le résultat final devient prévisible — un schéma si constant à travers les conflits de la Guerre froide qu’il constitue une caractéristique structurelle de la guerre d’attrition, et non une aberration. Dans la guerre de Corée, environ 45 % des pertes américaines sont survenues après le début des négociations d’armistice en juillet 1951, la ligne de démarcation finale étant pratiquement identique à celle qui existait deux ans et des centaines de milliers de morts plus tôt. Dans la guerre Iran-Irak, six des huit années du conflit ont été combattues après que l’Iran eut reconquis l’intégralité de son territoire à la mi-1982 — produisant la grande majorité des 500 000 à un million de morts estimés — pour que les frontières reviennent exactement au statu quo ante bellum. Ce schéma se répète avec une régularité frappante : la guerre Érythrée-Éthiopie a tué 70 000 à 100 000 personnes pour un différend frontalier que les mécanismes diplomatiques préexistants étaient déjà en mesure de résoudre ; l’Inde et le Pakistan se sont livrés quatre guerres au sujet du Cachemire depuis 1947, et pourtant la Ligne de contrôle n’a pratiquement pas bougé par rapport à la ligne de cessez-le-feu originelle. Comprendre pourquoi les guerres se poursuivent au-delà de leur point de rendement décroissant — et la machinerie rhétorique qui les maintient — éclaire l’un des échecs les plus lourds de conséquences de la prise de décision politique à l’époque moderne.
La théorie de l’attrition : l’épuisement comme stratégie et comme piège
Carl von Clausewitz n’a jamais utilisé directement le terme « guerre d’attrition », mais son De la guerre en a posé les fondements conceptuels. Il observait que « le désir de paix de chaque côté montera et descendra en fonction de la probabilité de nouveaux succès et de l’effort qu’ils exigeraient », et que « la paix résultera tant que leur somme totale sera suffisante ». Son disciple-interprète Hans Delbrück formalisa ensuite cela en deux archétypes stratégiques : la Niederwerfungsstrategie (anéantissement), visant la bataille décisive, et la Ermattungsstrategie (épuisement), usant l’adversaire par des campagnes prolongées. Delbrück classa Frédéric le Grand et Périclès parmi les stratèges de l’épuisement, les opposant à l’approche annihilatrice de Napoléon. La bataille, dans le cadre de l’épuisement, « doit être considérée comme un moyen parmi d’autres » — le stratège oscille entre combat et manœuvre, cherchant non pas à détruire mais à fatiguer.
B.H. Liddell Hart, marqué par le Front occidental, développa l’« approche indirecte » explicitement comme antidote à l’attrition, qualifiant Clausewitz de « Mahdi de la masse et du massacre mutuel ». Il soutenait qu’« une approche directe de l’objectif épuise l’attaquant et durcit la résistance par compression, tandis qu’une approche indirecte desserre la prise du défenseur en déséquilibrant sa position ». La doctrine militaire moderne, en particulier le manuel Warfighting du Corps des Marines américain, distingue l’attrition en tant que stratégie — « un broyage lent et coûteux » des forces ennemies — de l’attrition incidente qui accompagne même les campagnes de manœuvre. Edward Luttwak définissait la guerre d’attrition comme « une stratégie pour vaincre par la destruction cumulative de l’ennemi grâce à une puissance de feu et une force matérielle supérieures », la contrastant avec la « manœuvre relationnelle » qui vise la disruption systémique plutôt que la destruction physique.
Ce qui distingue l’attrition des autres types de guerre n’est pas simplement la stase tactique mais une logique stratégique spécifique : la force est appliquée contre la force, la victoire est poursuivie par la supériorité matérielle et l’endurance, et les structures de commandement tendent vers une centralisation rigide. La guerre de manœuvre, par contraste, applique la force contre la faiblesse, cherche à briser la cohésion ennemie par des actions rapides et inattendues, et exige l’initiative décentralisée. La guérilla peut fonctionner comme une forme d’attrition asymétrique — la campagne de vingt ans des Talibans en Afghanistan illustrait la stratégie d’épuisement de Delbrück dans sa forme la plus patiente — mais elle cible la volonté politique plutôt que la capacité militaire.
Le concept théorique crucial pour comprendre pourquoi les guerres d’attrition persistent est le « point culminant » (Kulminationspunkt) de Clausewitz. Il écrivait : « Il y a des attaques stratégiques qui ont mené à une paix immédiate — mais de tels cas sont rares ; la majorité ne mènent qu’à un point où les forces restantes sont tout juste suffisantes pour maintenir une défense, et attendre la paix. Au-delà de ce point la balance bascule, il y a une réaction. » Une guerre d’attrition, par essence, est un conflit où les deux camps ont dépassé le point culminant de l’action offensive mais où aucun n’a accompli assez pour imposer la paix. L’écart entre le point culminant et le cessez-le-feu final est l’espace où les pertes « inutiles » s’accumulent.
Corée, 1951–1953 : deux ans à mourir pour une ligne déjà tracée
La phase mobile de la guerre de Corée dura environ treize mois. L’invasion nord-coréenne en juin 1950, la contre-attaque d’Inchon en septembre, la poussée de MacArthur jusqu’au Yalu, l’intervention dévastatrice de la Chine en novembre, et les batailles en dents de scie du début 1951 produisirent des changements territoriaux spectaculaires à travers toute la péninsule. En juin 1951, après l’échec catastrophique de la Cinquième Offensive chinoise — qui subit des ratios de pertes de 10:1 à 15:1 contre les forces de l’ONU — le front se stabilisa le long de la ligne Kansas-Wyoming, chevauchant approximativement le 38e parallèle. Le Centre d’histoire militaire de l’armée américaine date la fin de la guerre de mouvement avec précision : « Cette guerre de mouvement prit virtuellement fin le 10 juillet 1951, lorsque les représentants des parties belligérantes se rencontrèrent dans un restaurant de Kaesong pour négocier la fin de la guerre. »
Ce qui suivit fut vingt-quatre mois de guerre statique rappelant le Front occidental — systèmes de tranchées, duels d’artillerie, et batailles limitées brutales pour des collines dont les noms devinrent synonymes de futilité : Heartbreak Ridge, le Punchbowl, Old Baldy, Pork Chop Hill. La seconde bataille de Pork Chop Hill, livrée du 6 au 11 juillet 1953, tua environ 250 Américains et en blessa plus de 900 — seize jours seulement avant la signature de l’armistice. La dernière bataille de la guerre, l’assaut chinois sur le saillant de Kumsong fin juin 1953, coûta environ 72 000 pertes chinoises et 14 000 pertes des Nations Unies. La Corée du Sud gagna finalement environ 1 500 miles carrés de territoire au nord du 38e parallèle. L’évaluation propre de l’armée américaine capture la tragédie essentielle : le conflit « aurait de grandes répercussions, malgré le fait que peu de territoire changea de mains en résultat ».
Le coût humain de la prolongation est quantifiable. L’histoire officielle de l’armée rapporte qu’après que la question du rapatriement des prisonniers de guerre fut devenue le seul obstacle restant à la paix vers avril 1952, « les États-Unis avaient adopté une ligne de conduite qui prolongea la guerre de quinze mois, durant lesquels 125 000 soldats des Nations Unies et plus de 250 000 soldats communistes furent victimes ». The Hijacked War de David Cheng Chang documente que « durant les deux dernières années de la guerre, 12 300 Américains et au moins 90 000 soldats chinois furent tués en Corée, et au moins 140 000 civils nord-coréens périrent sous les bombardements américains intensifiés ». Les 46 000 prisonniers communistes qui refusèrent le rapatriement — le principe pour lequel ces mois supplémentaires furent combattus — représentaient, comme l’armée le reconnut, « un cadeau précieux, quoique chèrement acquis ».
L’armistice exigea finalement une convergence spécifique de variables. La mort de Staline le 5 mars 1953 est aujourd’hui largement considérée comme le facteur décisif. Staline avait activement obstrué les négociations de paix tout au long de 1952, insistant auprès de Zhou Enlai sur la nécessité de « l’endurance ». Dans les vingt-trois jours suivant sa mort, Zhou Enlai accepta les propositions de l’ONU pour l’échange de prisonniers malades et blessés — un signal de revirement politique dramatique. Comme un historien diplomatique l’a noté, « si Staline avait vécu plus longtemps, cette brutale guerre d’attrition aurait continué ». Les menaces nucléaires d’Eisenhower, longtemps créditées dans les récits américains, semblent avoir été largement inefficaces ; Brothers at War de Sheila Miyoshi Jager inclut ce qu’Allan Millett qualifia de « discussion convaincante de l’insignifiance des menaces nucléaires du président Dwight D. Eisenhower contre la Chine », et Zhou Enlai lui-même estima en privé qu’Eisenhower « commença à bluffer pour effrayer les gens ». L’épuisement militaire chinois, la pression économique et le désir de consolider les acquis intérieurs contribuèrent également, mais les archives pointent vers Moscou comme le frein essentiel qui ne fut relâché que par la mort de Staline.
Le discours entourant l’impasse révèle la machinerie rhétorique de la prolongation à l’œuvre. L’administration Truman recadra la guerre, abandonnant son objectif d’unification coréenne au profit de la défense d’un principe moral international — le rapatriement volontaire des prisonniers de guerre. Truman déclara en mai 1952 que le rapatriement forcé « serait répugnant aux principes moraux et humanitaires fondamentaux qui sous-tendent notre action en Corée ». Les soldats sur le terrain exprimèrent le paradoxe plus crûment, forgeant l’expression « mourir pour un match nul » (die for a tie). L’opinion publique américaine refléta l’épuisement : le taux d’approbation de Truman chuta à un minimum historique de 22 % en février 1952, et à cette date une majorité d’Américains qualifiait la guerre d’erreur. Eisenhower remporta l’élection de 1952 dans un raz-de-marée en partie grâce à sa promesse « J’irai en Corée ». Après avoir visité le front, il conclut : « Nous ne pouvions pas rester indéfiniment sur un front statique et continuer à accepter des pertes sans résultat visible. » La Chine, pendant ce temps, présentait la guerre comme un triomphe civilisationnel — la preuve qu’« une Chine communiste nouvellement formée était capable de repousser les grandes puissances occidentales » — tout en reconnaissant discrètement, comme Zhou le dit à Nixon en 1972, qu’« il n’était pas bon d’insister pour que la guerre continue à cause de la question des prisonniers ».
Iran-Irak, 1982–1988 : six ans de guerre pour restaurer le statu quo ante
Si la Corée illustre la prolongation mesurée en années, la guerre Iran-Irak la démontre mesurée sur la quasi-totalité d’une décennie. L’Irak envahit l’Iran le 22 septembre 1980, avec six divisions et environ 190 000 hommes, cherchant à annexer la province pétrolière du Khuzestan et à établir Saddam Hussein comme puissance dominante dans le golfe Persique. L’invasion cala en moins de trois mois. Les contre-offensives iraniennes de 1981 et du début 1982 furent dévastatrices : en mai 1982, l’opération Beit ol-Moqaddas reprit la ville de Khorramshahr en moins de 48 heures, avec 33 000 soldats irakiens capturés et 10 000 tués ou blessés. En juin 1982 — seulement vingt-deux mois après le début de la guerre — l’Iran avait reconquis l’intégralité de son territoire perdu et les lignes de front étaient revenues à la frontière internationale d’avant-guerre.
À ce point d’inflexion, l’Irak chercha la paix et proposa un cessez-le-feu. L’Iran refusa. Khomeini insista pour que la guerre ne s’achève pas « tant qu’un nouveau gouvernement ne serait pas installé en Irak », transformant une guerre défensive en croisade révolutionnaire. Ce qui suivit fut six années d’offensives iraniennes en territoire irakien qui n’obtinrent aucun gain durable. L’opération Ramadan en juillet 1982, utilisant 100 000 hommes en assauts de vagues humaines contre Bassorah, pénétra de quinze kilomètres avant d’être repoussée avec plus de 10 000 morts iraniens. À la fin de 1983, on estimait que 120 000 Iraniens et 60 000 Irakiens avaient été tués cumulativement. Le schéma se répéta avec une régularité accablante à travers les opérations Badr, Dawn et la série Karbala — chaque offensive produisant des pertes massives, chacune échouant à obtenir une percée. L’analyse de Chris McNab capture la futilité : « Pendant les trois années suivantes, l’Iran jeta des centaines de milliers de soldats, dont beaucoup n’étaient guère plus que des civils reconvertis par des uniformes, contre ces positions sans résultat significatif, sinon de parsemer généreusement le paysage aride de cadavres. »
La prolongation produisit des horreurs qui ne seraient pas survenues autrement. L’utilisation d’armes chimiques par l’Irak — commençant en 1984 avec le gaz moutarde et s’intensifiant avec des agents neurotoxiques incluant le tabun, le sarin et le cyclosarin — constitua le premier usage vérifié au combat d’agents neurotoxiques de l’histoire. L’Irak consomma un volume reconnu de 1 800 tonnes de gaz moutarde, 600 tonnes de sarin et 140 tonnes de tabun. L’Iran subit plus de 100 000 victimes d’armes chimiques, dont 20 000 soldats tués immédiatement par les agents neurotoxiques. Le massacre de Halabja en mars 1988 tua au moins 3 200 à 5 000 civils kurdes par un mélange de gaz moutarde et d’agents neurotoxiques. La « Guerre des villes » — attaques réciproques de missiles et d’aviation sur les centres urbains civils — chassa environ quatre millions de personnes de Téhéran seul. La milice Basij, composée de volontaires âgés de douze à soixante-dix ans, subit 155 000 morts, majoritairement durant la phase offensive post-1982. Quarante-trois pour cent des morts en uniforme iraniens étaient des membres du Basij ; près d’un tiers des fatalités iraniennes avaient entre quinze et dix-neuf ans.
La guerre ne s’acheva que lorsque de multiples pressions convergèrent en 1988. L’armée irakienne restructurée, fer de lance des divisions de la Garde républicaine, reprit la péninsule d’al-Faw en seulement trente-cinq heures le 17 avril 1988, utilisant plus de 100 tonnes d’agents chimiques. L’opération Praying Mantis de la marine américaine détruisit près de la moitié de la flotte opérationnelle iranienne en un seul jour. La destruction du vol Iran Air 655 le 3 juillet 1988 — tuant les 290 passagers — convainquit Téhéran que l’Amérique était effectivement entrée en guerre aux côtés de l’Irak. Le commandement militaire iranien conclut que cinq années de réentraînement et de réarmement seraient nécessaires pour vaincre l’Irak. Le 17 juillet, Khomeini accepta la résolution 598 de l’ONU. Sa déclaration est devenue iconique : « Prendre cette décision fut plus mortel que boire du poison… Je me suis soumis à la volonté d’Allah et j’ai bu cette coupe pour Sa satisfaction. »
Efraim Karsh intitula son chapitre conclusif sur la guerre « Un exercice coûteux en futilité » (A Costly Exercise in Futility). Les frontières finales étaient identiques aux frontières d’avant-guerre. En 1990, se préparant à envahir le Koweït, Saddam accepta les termes exacts de l’Accord d’Alger de 1975 qu’il avait abrogé pour déclencher la guerre — retour complet au statu quo ante bellum, y compris la souveraineté partagée sur le Chatt-el-Arab. Comme le Warfare History Network le résuma : « Peut-être jusqu’à 1 million de personnes furent tuées et 1,5 million blessées ; 2 millions supplémentaires devinrent des réfugiés. Aucun des deux pays ne s’approcha même des plus modestes de ses objectifs de guerre. Les frontières n’avaient pas changé… Ensemble, les adversaires avaient gaspillé quelque 350 milliards de dollars dans une guerre d’attrition insensée orchestrée par deux autocrates cupides et intransigeants. »
Trois autres conflits qui renforcent le schéma
La guerre Érythrée-Éthiopie (1998–2000) comprima le schéma d’attrition en deux années dévastatrices. Lorsque l’Érythrée occupa la ville frontalière de Badme en mai 1998, deux des pays les plus pauvres du monde — anciens alliés dont les dirigeants avaient combattu côte à côte — mobilisèrent plus de 500 000 soldats et s’enterrèrent dans des systèmes de tranchées que les observateurs comparèrent directement au Front occidental. L’Éthiopie fit passer son armée de 60 000 à 350 000 hommes et multiplia par huit ses dépenses militaires. Le résultat fut, comme l’écrivit le chercheur Awol Allo, « une guerre de tranchées sanglante et absurde de type Première Guerre mondiale dans laquelle des dizaines de milliers de soldats coururent vers les mitrailleuses, les chars et les tirs d’artillerie en vagues ». Entre 70 000 et 100 000 soldats périrent ; plus d’un million de civils furent déplacés. L’Accord d’Alger de décembre 2000 établit une Commission frontalière qui statua — sur la base de traités coloniaux de 1900, 1902 et 1908 — que Badme appartenait à l’Érythrée. Ces traités existaient avant que la guerre ne commence. Une commission frontalière conjointe se réunissait avant le déclenchement des hostilités. Comme le conclut la New World Encyclopedia : « La guerre s’acheva par un accord établissant une commission frontalière, ce que la diplomatie, et non la guerre, aurait facilement pu accomplir. »
Le conflit indo-pakistanais au Cachemire démontre la futilité en série sur sept décennies. La ligne de cessez-le-feu établie après la guerre de 1947-48 divisa le Cachemire à environ 55 % pour l’Inde et 30 % pour le Pakistan. Depuis lors, quatre guerres majeures et des décennies d’escarmouches ont produit une Ligne de contrôle qui est, selon les archives historiques, « à peu près la même que la ligne de cessez-le-feu originelle de 1949 » avec seulement des modifications mineures. La guerre de 1965 — comportant les plus grandes batailles de chars depuis la Seconde Guerre mondiale — s’acheva par la Déclaration de Tachkent exigeant que les deux camps retournent à leurs positions d’avant-guerre. Changement territorial net : zéro. La guerre de Kargil en 1999 s’acheva identiquement. Le conflit du glacier de Siachen, en cours depuis 1984 à des altitudes supérieures à 5 000 mètres, a tué plus de 2 000 soldats — 97 % par les conditions météorologiques et l’altitude plutôt que par le feu ennemi — sur un territoire où zéro civil ne vit. Le National Geographic a noté que « des étagères de livres ont été écrits sur le conflit, les auteurs remarquant souvent l’absurdité d’armées combattant pour un territoire aussi inutile ». La logique circulaire s’auto-entretient : comme l’observa un analyste, « la seule justification perceptible pour poursuivre l’occupation est d’empêcher l’autre camp de s’en emparer ».
La guerre civile angolaise (1975–2002) étira le schéma à son extrême sur vingt-sept ans. Le MPLA s’empara du pouvoir à Luanda en 1975 avec le soutien cubain et soviétique. Malgré trois accords de paix, plus de 500 000 morts, quatre millions de déplacés et 70 000 victimes de mines antipersonnel, le résultat final fut précisément ce qui existait au départ : le MPLA resta le parti au pouvoir, et l’UNITA devint une opposition politique. Les Accords de Bicesse de 1992 produisirent des élections déclarées « globalement libres et équitables » par l’ONU — mais Jonas Savimbi de l’UNITA rejeta son résultat de 40 % et reprit les armes, tuant 120 000 personnes dans les dix-huit premiers mois seulement. La chercheuse Christine Messiant conclut qu’« aucune des parties n’envisageait les processus comme un moyen vers la paix mais plutôt comme un moyen d’acquérir le pouvoir étatique ». La guerre ne s’acheva que lorsque Savimbi fut tué au combat le 22 février 2002 — en six semaines, l’UNITA s’effondra et se rendit, suggérant que le refus d’un seul dirigeant d’accepter un règlement politique prolongea une guerre d’une génération.
Comment les dirigeants justifient de continuer à se battre quand l’issue est prévisible
À travers ces conflits, un ensemble remarquablement constant de stratégies rhétoriques soutient la prolongation. La plus puissante est l’appel aux coûts irrécupérables (sunk cost) : l’argument selon lequel le sacrifice accumulé rend le retrait inconcevable. Cathal Nolan identifia cette dynamique en son cœur : « Après les premières semaines d’une guerre, la raison pour laquelle les pays combattent est de justifier tout le sang qui a été versé. » La recherche psychologique confirme que mettre en avant les pertes passées peut « en réalité augmenter, et non diminuer, le soutien à la guerre, motivé par l’objectif d’éviter de gaspiller des ressources précieuses ». L’économiste Abigail Hall Blanco articula le point d’aboutissement logique : « Je suis désolée de dire aux gens, mais ceux qui sont morts dans la guerre contre le terrorisme sont déjà morts pour rien… Je pense qu’il est plus offensant de demander à d’autres hommes et femmes de mourir parce que d’autres sont morts avant eux. »
La redéfinition de la victoire opère en parallèle. Lorsque les objectifs originaux deviennent irréalisables, les buts de guerre sont discrètement révisés. L’objectif de la Corée passa de l’unification au rapatriement des prisonniers de guerre comme principe moral. Les buts de guerre de l’Iran s’élargirent de la défense territoriale au changement de régime à Bagdad. Les objectifs de Nixon au Vietnam se contractèrent de l’endiguement du communisme à la « paix dans l’honneur » — une expression qu’il utilisa même alors qu’il disait en privé à Kissinger : « Le Sud-Vietnam ne survivra probablement jamais de toute façon. » Chaque redéfinition sert à maintenir l’apparence d’une action intentionnelle alors que la logique stratégique s’est évaporée.
L’écart entre la reconnaissance privée et le discours public est souvent immense. Les Pentagon Papers révélèrent que quatre administrations successives avaient induit le public américain en erreur sur le Vietnam. La recherche de Ken Hughes sur les enregistrements de Nixon documenta que Nixon « prolongea une guerre perdue, puis simula une paix, et ensuite manœuvra pour rejeter la faute sur le Congrès ». Kissinger déclara au Premier ministre chinois Zhou Enlai que si les forces américaines se retiraient, le gouvernement du Sud-Vietnam serait probablement « renversé » et « nous n’interviendrons pas » — tandis que publiquement Nixon promettait le contraire. En Irak, lorsque le ministre de la Santé Riyadh Ibrahim Hussein suggéra que Saddam pourrait se retirer temporairement pour faciliter un cessez-le-feu avec l’Iran, Saddam l’escorta dans la pièce voisine et l’abattit. La connaissance privée de la futilité coexiste avec l’insistance publique sur la détermination parce que, comme le politologue Hein Goemans l’a montré, « les dirigeants deviennent réticents à régler les guerres s’ils croient qu’ils seront sévèrement punis en politique intérieure s’ils ne gagnent pas totalement ».
Hughes tira la leçon plus large de ses recherches archivistiques : « La leçon la plus importante que j’ai apprise est que les présidents craignent de payer un prix politique énorme pour avoir perdu une guerre, même une guerre impopulaire… Je pense que c’est pourquoi les présidents ont prolongé des guerres impopulaires au XXIe siècle, parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas les gagner et ne voulaient pas assumer la responsabilité de les perdre. » La théorie des perspectives (prospect theory) fournit le mécanisme psychologique : les dirigeants opérant dans le domaine des pertes deviennent preneurs de risques, préférant continuer à parier plutôt qu’accepter une perte certaine, même lorsqu’une analyse rationnelle coûts-bénéfices conseillerait de s’arrêter.
Les mécanismes de sauvegarde de la face permettent finalement la cessation. L’armistice de Corée fut présenté par chaque partie comme autre chose qu’une impasse — la Chine revendiqua une victoire de grande puissance, la Corée du Nord le commémora comme « Jour de la Victoire dans la Grande Guerre de Libération de la Patrie », et Eisenhower cita Lincoln. Le « poison » de Khomeini reconnut l’amertume mais l’attribua à la volonté divine. La « paix dans l’honneur » de Nixon devint un raccourci pour une défaite déguisée. Le schéma commun est que les cessez-le-feu nécessitent un cadre narratif permettant aux dirigeants de revendiquer autre chose que l’échec — et la recherche d’un tel cadre, ou le refus de l’accepter, est en soi une source de retard.
Compter les morts qui n’avaient pas besoin de mourir
Les dimensions quantitatives des pertes « inutiles » — celles survenant après le point où l’issue finale devint prévisible — sont stupéfiantes à travers ces conflits. En Corée, environ 375 000 pertes militaires (125 000 des Nations Unies et 250 000 communistes) résultèrent spécifiquement du retard de quinze mois causé par le différend sur le rapatriement des prisonniers de guerre, plus 140 000 civils nord-coréens morts sous les bombardements intensifiés. Dans la guerre Iran-Irak, environ 70 à 80 % de toutes les pertes survinrent après la mi-1982, lorsque les frontières d’avant-guerre avaient été restaurées — ce qui signifie que la grande majorité des 500 000 à un million de morts du conflit périrent dans la poursuite d’objectifs qui ne furent jamais atteints. Tout l’usage d’armes chimiques, y compris Halabja, survint après ce point d’inflexion. Les 155 000 morts du Basij — majoritairement des adolescents — furent presque entièrement post-1982. Le bilan total de la guerre Érythrée-Éthiopie de 70 000 à 100 000 morts représente des pertes « inutiles » selon ce cadre, puisque le résultat final était atteignable par les mécanismes diplomatiques préexistants. En Angola, les 120 000 tués après que Savimbi eut rejeté les résultats électoraux de 1992 moururent parce qu’un seul homme refusa d’accepter un résultat démocratique.
Les conséquences à long terme composent le bilan immédiat. L’Iran perdit plus de 10,4 millions d’années de vie à cause de la guerre, avec un âge moyen de décès de seulement 22,8 ans. La recherche sur le traumatisme intergénérationnel démontre que les conséquences s’étendent bien au-delà des combattants eux-mêmes : les enfants de survivants de guerre présentent des taux élevés de TSPT, d’anxiété et de troubles somatiques des décennies plus tard, avec des études épigénétiques suggérant que « les conséquences psychologiques et biologiques du stress extrême ne se limitent pas à une seule génération mais peuvent laisser des empreintes durables sur les relations familiales — et même sur le matériel génétique lui-même ». La dévastation économique est similairement cumulative : les pertes financières combinées de la guerre Iran-Irak dépassèrent 1 000 milliards de dollars, la dette subséquente de l’Irak contribuant directement à l’invasion du Koweït par Saddam en 1990 — faisant cascader une guerre futile vers la suivante.
Le critère de proportionnalité de la théorie de la guerre juste fournit le cadre éthique pour évaluer ces prolongations. Comme l’Encyclopedia de Stanford le formule, « la violence de masse ne doit pas être entreprise s’il est improbable qu’elle sécurise la cause juste ». Lorsque l’issue d’un conflit devient prévisible et que la poursuite des combats ne la modifiera pas, le principe de proportionnalité est violé par définition — le mal infligé ne sert plus à prévenir un mal plus grand. J. Boone Bartholomees de l’U.S. Army War College nota que « les stratégies d’attrition et d’épuisement, par leur nature même et leur conception, prennent du temps et entraînent des pertes. Elles sont donc vulnérables à une érosion de la volonté politique. » L’ironie tragique est que cette érosion de la volonté est simultanément le mécanisme qui finit par mettre fin aux guerres d’attrition et le processus auquel les dirigeants résistent le plus farouchement, car le reconnaître signifie reconnaître la futilité.
Conclusion : la logique structurelle de la prolongation
Le schéma à travers ces conflits révèle non pas des échecs individuels de jugement mais une logique structurelle qui fait de la prolongation le résultat par défaut de la guerre d’attrition. Plusieurs mécanismes opèrent simultanément. Les asymétries d’information permettent aux dirigeants d’entretenir l’espoir — ou l’apparence de l’espoir — que la prochaine offensive produira une percée. Les incitations politiques intérieures punissent les dirigeants qui acceptent l’impasse plus que ceux qui la prolongent. La psychologie des coûts irrécupérables transforme le sacrifice accumulé d’une raison de s’arrêter en une raison de continuer. Les exigences de sauvegarde de la face signifient que les termes de cessez-le-feu acceptables sont plus difficiles à construire que les raisons acceptables de continuer à combattre. Et l’écart entre la reconnaissance privée et le discours public crée un cycle auto-renforçant dans lequel les dirigeants qui reconnaissent privément la futilité ne peuvent pas agir publiquement sur cette reconnaissance sans autodestruction politique.
Ce qui finit par briser le cycle n’est pas la sagesse mais l’épuisement — souvent catalysé par un choc exogène. La mort de Staline débloqua la Corée. Le vol Iran Air 655 et l’effondrement militaire débloquèrent le cessez-le-feu Iran-Irak. La mort de Savimbi mit fin à l’Angola. La guerre Érythrée-Éthiopie nécessita la victoire militaire éthiopienne. La conclusion historique d’ensemble de Cathal Nolan s’applique largement : « les guerres entre pairs ou quasi-pairs deviennent presque toujours de sanglants concours d’attrition », et la question que les sociétés doivent affronter est « quelles guerres valent réellement cet engagement national absolument effroyable, à long terme, et ce coût humain ». Le bilan historique suggère la réponse : bien moins que ce que les dirigeants affirment lorsque les combats ont déjà commencé et que les morts ont rendu l’arrêt pareil à une trahison des défunts. »
…
« Lorsque, se détachant des flancs d’un rocher, un bloc de granit a troublé par sa chute les eaux paisibles d’un lac des montagnes, l’ébranlement se propage par zones concentriques, qui, à mesure qu’elles s’éloignent de leur point de départ, s’élargissent et s’étendent. Aux points du lac les plus éloignés l’onde frémit et s’agite encore quand le calme est revenu déjà au centre d’où partait le mouvement. Obéissant de même à la loi fatale qui fait que les idées émises et proclamées dans les classes supérieures descendent et pénètrent peu à peu jusqu’aux couches inférieures de la société, on voit aujourd’hui, dans notre vieille Europe, les masses populaires embrasser avec ardeur les théories les plus funestes, et rouler peu à peu vers les abîmes du matérialisme. Mettant en oubli les nobles aspirations de l’homme pour un idéal infini vers lequel il doit graviter sans cesse, les peuples, délaissant comme des vieilleries usées les questions de morale et de religion, se ruent vers le bien-être physique que de dangereux sophistes leur ont montré comme l’unique but de la vie. Héritières inintelligentes des doctrines démoralisatrices du XVIIIe siècle, doctrines qui, du sein des classes supérieures et moyennes, sont arrivées jusqu’à elles, les masses populaires, n’écoutant plus que leurs instincts et leurs appétits, supportent impatiemment les quelques liens d’autorité encore debout dans notre société minée de toute part. On leur a dit que la morale était une niaiserie, la religion une duperie, qu’il n’y a pour l’homme ici-bas qu’un but à la vie, jouir! Fières de leur force, qu’elles sentent instinctivement, elles comprennent que la mollesse satisfaite n’a jamais. pu lutter contre la passion effervescente; et qu’une fois bon marché fait des règles sociales et religieuses, rien ne peut les empêcher d’étendre la main et de saisir à leur tour, par le droit du plus fort, ces biens depuis si longtemps objet de leurs ardentes convoitises. A l’époque où nous sommes, quelque chose de plus mortel encore que le scepticisme a frappé les jeunes générations, c’est l’athéisme social, c’est-à-dire l’absence de toute foi, morale, politique et intellectuelle. Et il y aurait de quoi s’effrayer du courant qui nous entraîne si, pour l’œil observateur, un symptôme consolant ne se produisait pas. Symptôme qui doit nous empêcher de désespérer de l’avenir, et nous faire répéter avec le chancelier Bacon: « Que les desseins de Dieu, après avoir décrit une courbe féconde en points d’inflexion et de rebroussement, se développent enfin et se montrent à tous les yeux. » Ce symptôme, que nous sommes heureux de si gnaler, c’est la tendance bien marquée, quoique circonscrite encore dans quelques individualités supérieures, qui pousse les intelligences à secouer les préoccupations des jouissances matérielles, et les ramène à l’étude des lois pouvant régir l’homme en tant qu’être moral et appelé à une fin autre que celle de cette vie finie. Parmi ces esprits d’élite qui, sourds au bruit que font autour d’eux les questions ardentes de jouissances terrestres, de bien-être physique, de voluptés sensuelles, se préoccupent sérieusement de la nature morale de l’homme, des conditions sociales de son existence et de sa fin religieuse, tous ne luttent pas avec un égal bonheur. Tandis que les uns arrivent d’un élan vigoureux à remonter le torrent jusqu’à son point de départ, et à s’abriter dans le port de la foi dont ils étaient bien loin, les autres, moins heureux, ou moins forts parce qu’ils sont moins conséquents peut-être, s’arrêtent à moitié chemin échoués sur quelques écueils. Mais, quoiqu’il en soit, tous ont droit à nos sympathies et à notre attention sérieuse, car c’est déjà beau d’oser lutter contre le courant qui nous entraîne, alors même qu’on n’arrive pas à le remonter tout à fait. «
V. de Sarcus
…
« Vous soulignez le mot conscience, et j’en crois voir la raison. Comme chacun a sa conscience, il s’ensuit, n’est-il pas vrai ? que chacun , dans mon système, ne prêtera obéissance aux lois civiles qu’autant que sa conscience le lui permettra ; d’où vous voudriez bien conclure qu’au lieu de tendre vers un but commun , chacun s’écartera, suivant sa pensée, vers un but particulier , et qu’ainsi le grand objet de l’association sera manqué. Ah ! MONSIEUR, DONNEZ-MOI SEULEMENT DES HOMMES QUI AIENT DE LA CONSCIENCE, ET JE VOUS FERAI UN PEUPLE où il y aura de l’unité et de la subordination. Je vous le demande d’où viennent les maladies sourdes des états , leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres ? est-ce peut-être de ce que les citoyens suivent trop leur conscience ? n’est-ce pas plutôt de ce
qu’ils ne l’écoutent point assez ? Il est très vrai que, chez certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu’ils valent encore bien mieux que ceux qui n’en ont point ! Du moins sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l’obligation morale vit dans leur ame; il y a quelque chose à faire d’eux ; QUAND LEURS IDÉES SERONT RECTIFIÉES, ils marcheront dans la route des vrais devoirs avec la même fermeté qu’ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires ; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, QUI
JOUERAIENT A CROIX OU PILE LES QUESTIONS LES PLUS GRAVES que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’une distinction scholastique, et qui, dans toute leur conduite , privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la
circonstance. »
Archives du Christianisme au dix-neuviéme siècle
Volume 12, 1829
…
« Chacun sait avec quelle dextérité merveilleuse M. Sainte-Beuve manie le scalpel de l’analyse, avec quelle pénétrante perspicacité il démêle et définit les éléments d’un talent ou d’un caractère, comme il excelle à découvrir les fibres les plus secrètes des écrivains et du public et à expliquer en termes fins et élégants ce que le lecteur a senti, ce qui l’a charmé, ce qui lui a manqué, et pourquoi l’auteur a excité l’enthousiasme ou le blâme, la répulsion ou la sympathie. Cette vivacité du coup d’oeil s’est, il semble, encore développée chez M. Sainte-Beuve ; et puis, comme je l’ai indiqué, elle s’est en même temps mûrie, il la contient aujourd’hui dans une sobre mesure et de l’emploie qu’à bon escient, pour d’utiles recherches et de précieuses découvertes. Son style aussi a peut-être acquis plus de largeur, une démarche plus aisée, quelque chose de dégagé. Il est substantiel, si je puis dire, et gracieux à la fois, souple et incisif, attrayant et sérieux, mais par-dessus tout et toujours, il est pétillant d’esprit.
Je ne puis me priver du plaisir de citer un passage de l’article sur Fénelon, article excellent et charmant, où l’aimable et grand prélat est compris et peint avec infiniment de sensibilité et de noblesse. Ces lignes se rapportent à un portrait tracé incidemment, celui du duc de Saint-Simon . Il me parait de main de maître:
« Saint-Simon était doué d’un double génie qu’on unit rarement à ce degré. Il avait reçu de la nature ce don de pénétration et presque d’intuition, ce don de lire dans les esprits et dans les cours, à travers les physionomies et les visages, et d’y saisir le jeu caché des motifs et des intentions ; il portait, dans cette observation perçante des masques et des acteurs sans nombre qui se pressaient autour de lui, une verve, une ardeur de curiosité qui semble par moment insatiable et presque cruelle: l’anatomiste avide n’est pas plus prompt à ouvrir la poitrine encore palpitante et à y fouiller en tout sens pour y étaler la plaie cachée. A ce premier don de pénétration instinctive et irrésistible, Saint-Simon en joignait une autre qui ne se trouve pas souvent non plus à ce degré de puissance, et dont le tour hardi le constitue unique en son genre: ce qu’il avait comme arraché avec celle curiosité acharnée, il le rendait par écrit avec le même feu, avec la même ardeur, et presque la même fureur de pinceau. La Bruyère aussi a la faculté de l’observation pénétrante et sagace; il remarque, il découvre toute chose et tout homme autour de lui; il lit avec finesse leurs secrets sur tous ces fronts qui l’environnent; puis, rentré chez lui, à loisir, avec délices, avec tendresse, avec lenteur, il trace ses portraits, les recommence, les retouche, les caresse, y ajoute trait sur trait jusqu’à ce qu’il les trouve exactement ressemblants. Mais il n’en est pas ainsi de Saint-Simon qui , après ces journées de Versailles ou de Marly, que j’appellerai des débauches d’observations ( tant il en avait amassé de copieuses, de contraires et de diverses), rentre chez lui tout échauffé et là, plume en main, à bride abattue, sans se reposer, sans se relire, et bien avant dans la nuit, couche tout vifs sur le papier dans leur plénitude et leur confusion naturelles, et à la fois avec une netteté de relief incomparable, les mille personnages qu’il a traversés, les mille originaux qu’il a saisis au passage, qu’il emporte tout palpitants encore, et dont la plupart sont devenus par lui d’immortelles victimes. »
CAUSERIES DU LUNDI PAR Charles-Augustin. SAINTE-BEUVE, de l’Académie française. Tomes 1er et 2ème. Paris, 1851
…
«À peine les récidivistes sont-ils sortis de prison, qu’ils recommencent leurs exploits. Ils ne disent jamais : Adieu! à la cour d’assises et à la police correctionnelle. Ils leur disent toujours: Au revoir! Quand on suit avec quelque régularité les audiences des tribunaux, on dirait un défilé de figurants, ils rentrent un instant dans la coulisse pour reparaître sous un autre costume. »
La revue politique et littéraire, Revue des cours littéraires, 3ème série, Directeur: Eugène Yung, Première année, Numéro 16, 15 octobre 1881
…
« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
…
«L’existence et la croissance de l’économie souterraine soulèvent de nombreuses inquiétudes. »
…
«Sur le plan social, la généralisation du phénomène peut engendrer une perte de confiance vis-à-vis de la loi ainsi qu’un affaiblissement de la démocratie. »
Bernard Fortin, Les enjeux de l’économie souterraine
…
«Revenons-en aux États-Unis, et apprenons en un peu plus à ce que vous faites pour convertir les gens à l’habitude de dériver. »
« En ce moment même, je prépare le terrain d’une dictature, en semant les graines de la peur et de l’incertitude dans l’esprit du peuple. »
Napoléon Hill, Plus malin que le Diable
…
« Je rentre un peu tard je sais 18 ans de retard c’est vrai
Mais j’ai trouvé mes allumettes
Dans une rue du Massachussetts «
Serge Reggiani
…
…
La biologie de l’expiration : pourquoi l’empathie a une date de péremption
« Comprendre coûte métaboliquement cher. Adam Waytz, écrivant dans la Harvard Business Review, l’a affirmé de manière définitive : « L’empathie est une ressource finie : plus nous en dépensons pour une personne ou un groupe, moins il nous en reste pour les autres. » Ce n’est pas une métaphore mais de la neuroscience. Le modèle de la « fenêtre de tolérance » de Daniel Siegel décrit une zone à l’intérieur de laquelle chaque personne peut traiter de manière adaptative émotions et pensées. Quand le stress pousse au-delà de cette fenêtre, la réponse bifurque : hyperactivation (rage, agression) ou hypoactivation (fermeture, dissociation, silence). Les deux sont ce qui arrive quand comprendre atteint son délai.
Les quatre décennies de recherche de John Gottman à l’Université de Washington ont cartographié cette expiration avec une précision dévastatrice. Ses « Quatre Cavaliers » de l’apocalypse relationnelle — la critique, le mépris, l’attitude défensive et l’obstruction (stonewalling) — prédisent le divorce avec 94 % de précision à partir de quinze minutes de conflit observé. La séquence est temporelle : la critique métastase en mépris, qui provoque la défensivité, qui culmine dans l’obstruction — le retrait complet de l’auditeur de toute interaction. L’Institut Gottman note explicitement qu’« il faut du temps pour que la négativité créée par les trois premiers cavaliers devienne suffisamment accablante pour que l’obstruction devienne une « sortie » compréhensible ». La compréhension a une ligne temporelle ; une fois épuisée, le silence remplace le dialogue.
Le mécanisme qui relie la thèse aux neurosciences est l’inondation émotionnelle (flooding) — la submersion physiologique qui précède l’obstruction. Le rythme cardiaque dépasse 100 BPM. Le cortisol et l’adrénaline explosent. Le cortex préfrontal, siège du raisonnement et de la compréhension, se déconnecte. L’inondation est la manifestation biologique de l’échéance de la compréhension. Le corps lui-même fait respecter l’expiration. Du point de vue du partenaire, comme les thérapeutes le décrivent : « Votre silence communique : « Tu ne comptes pas assez pour que je m’engage avec toi. J’en ai terminé avec toi. » »
Ce qui rend ce silence si dévastateur, c’est qu’il active la douleur physique. L’étude pionnière en IRMf de 2003 par Eisenberger, Lieberman et Williams (Science, 302) a démontré que l’exclusion sociale active les mêmes régions cérébrales que la douleur physique — spécifiquement le cortex cingulaire antérieur. Une étude ultérieure a montré que le paracétamol, un analgésique physique, réduisait également les réponses neuronales à l’exclusion sociale. Le chevauchement n’est pas métaphorique ; il est neurologiquement littéral. Chen, Williams, Fitness et Newton (2008) ont ajouté une asymétrie cruelle : la douleur sociale, contrairement à la douleur physique, peut être revécue à chaque souvenir de l’épisode, causant une souffrance renouvelée à chaque fois. Le silence imposé quand la compréhension expire crée une blessure qui se rouvre sans fin.
Le modèle temporel de menace sur les besoins de Kipling Williams identifie trois étapes de l’ostracisme : la douleur réflexe, l’adaptation réflective et la résignation. L’ostracisme chronique épuise toutes les ressources d’adaptation, menaçant quatre besoins fondamentaux : l’appartenance, l’estime de soi, le contrôle et l’existence signifiante. C’est l’anatomie psychologique de ce qui advient après le délai : non pas simplement l’absence de compréhension mais l’annihilation systématique des conditions qui rendent possible la qualité de personne.
Même Carl Rogers, architecte du regard positif inconditionnel, a reconnu la limite. Sa définition de l’empathie contient un qualificatif crucial : percevoir le monde de l’autre « comme si l’on était cette personne, mais sans jamais perdre la condition du « comme si » ». Perdre cette condition, et l’empathie devient noyade. Rogers (1957) a admis que « le regard positif inconditionnel n’existe peut-être que dans la théorie ». Marshall Rosenberg, fondateur de la Communication Non Violente, a saisi la conséquence : « Toute critique, tout jugement, tout diagnostic et toute expression de colère est l’expression tragique d’un besoin non satisfait. » Le mot tragique est essentiel. La violence n’est pas simplement destructrice mais représente l’échec de la compréhension — les décombres laissés quand le délai de compréhension a expiré et que la personne bascule du domaine des besoins au domaine du jugement.
De la nurserie à l’asile : le silence comme inaudibilité fabriquée
Le délai de la compréhension commence dans la petite enfance. Françoise Dolto, dans Tout est langage (1987), insistait sur le fait que l’enfant est avant tout un être de langage et possède un droit à la vérité. Quand les parents choisissent « le silence trompeur qui génère l’angoisse » plutôt que la vérité douloureuse, l’enfant apprend que la parole est dangereuse et que le silence est le prix de l’amour. Le concept de Schwarze Pädagogik (pédagogie noire) d’Alice Miller nomme le mécanisme : « une approche parentale orientée vers la destruction de la volonté de l’enfant par l’usage ouvert ou dissimulé de la force, de la manipulation et de la répression ». Le passage glaçant de Miller se superpose directement à notre thèse : « Si l’enfant est empêché de réagir parce que ses parents ne peuvent tolérer ses réactions (pleurs, tristesse, rage) et les interdisent par des regards ou d’autres méthodes pédagogiques, alors l’enfant apprendra à se taire. Ce silence est un signe de l’efficacité des principes pédagogiques appliqués, mais en même temps un signal de danger annonçant un développement pathologique futur. »
Le modèle est posé : la compréhension du parent a une échéance ; quand elle expire, la parole de l’enfant est supprimée ; cette suppression est vécue comme une pédagogie efficace. Miller a intitulé l’un de ses ouvrages ultérieurs Abbruch der Schweigemauer — La Démolition du mur du silence — rendant la métaphore architecturale explicite. Le silence n’est pas un vide ; c’est une structure, un mur, un enfermement.
Cet enfermement change d’échelle dans les institutions. Le travail de terrain d’Erving Goffman à l’hôpital St. Elizabeths (1955-56), publié sous le titre Asiles (1961), a révélé comment les institutions totalitaires détruisent systématiquement la capacité de parole autonome de l’interné par ce qu’il a appelé « la mortification du moi » — rituels de photographie, de numérotation, de déshabillage et de reclassification qui remplacent le récit biographique par la classification institutionnelle. Le patient psychiatrique est fondamentalement défini comme quelqu’un dont la parole ne mérite pas d’être créditée. La protestation est reclassifiée comme symptôme ; la soumission comme guérison. Cela crée une double contrainte communicationnelle où le délai de compréhension a expiré avant même l’admission : l’institution a décidé par avance que la parole du patient ne mérite pas d’être comprise. Goffman documente comment cela produit la « déculturation » — les internés perdent littéralement les compétences sociales nécessaires pour parler de manière signifiante à l’extérieur de l’institution. En réponse, ils développent une « vie souterraine » de parole clandestine — des ajustements secondaires, des communications non autorisées — qui constituent une résistance souterraine au faire-taire.
L’Histoire de la folie (1961) de Michel Foucault nomme le moment historique où cette structure a cristallisé. Sa préface contient l’énoncé fondateur : « L’homme moderne ne communique plus avec le fou… Le langage de la psychiatrie, qui est monologue de la raison sur la folie, n’a pu s’établir que sur un tel silence. » Le Grand Renfermement du XVIIᵉ siècle a physiquement isolé les fous aux côtés des vagabonds et des blasphémateurs, créant une nouvelle catégorie de déraison définie précisément par son exclusion du dialogue. Même la « libération » humanitaire des fous par Pinel constituait, pour Foucault, un silence plus profond — transformant l’asile d’une prison en un espace juridique où la folie pouvait être classifiée, étudiée, et dont on pouvait parler à propos sans jamais lui parler à elle. Comprendre, ici, n’est pas un pont mais une saisie : cela transforme le sujet parlant en objet de connaissance. Comme Foucault l’a démontré dans Surveiller et punir, le pouvoir disciplinaire fonctionne en faisant intérioriser la surveillance aux sujets jusqu’à ce qu’ils se réduisent eux-mêmes au silence — « il inscrit en lui-même la relation de pouvoir dans laquelle il joue simultanément les deux rôles ; il devient le principe de son propre assujettissement ».
La « culture du silence » (cultura do silêncio) de Paulo Freire transpose ce mécanisme à l’échelle sociale. Les opprimés ont si profondément intériorisé leur sujétion qu’ils ne perçoivent plus la possibilité de la parole. Leur « ignorance et leur léthargie étaient le produit direct de l’ensemble de la situation de domination économique, sociale et politique », et tout le système éducatif — l’« éducation bancaire » de Freire — fonctionne comme un instrument de maintien de ce silence, réduisant les apprenants à des réceptacles passifs. Gayatri Spivak a aiguisé le propos : dans « Les subalternes peuvent-elles parler ? » (1988), elle a soutenu que le subalterne n’est pas sans voix mais structurellement inaudible — il peut parler, mais les cadres épistémologiques dominants n’ont aucune catégorie pour sa parole. Spivak a introduit le concept d’« ignorance sanctionnée » — une manière institutionnalisée de ne pas écouter. Pierre Bourdieu a fourni le mécanisme sociologique : « La langue n’est pas seulement un instrument de communication ou même de connaissance, mais aussi un instrument de pouvoir. On ne parle pas seulement pour être compris mais aussi pour être cru, obéi, respecté, distingué. » Son concept de « censure structurale » décrit non pas une interdiction explicite mais des contraintes intériorisées — l’ouvrier qui se tait en présence du langage institutionnel, l’immigré qui censure son accent. Le silence, à travers tous ces cadres d’analyse, n’est pas l’absence de parole mais la production active de l’inaudibilité.
Sept philosophes sur la fragilité du dialogue
Les conditions philosophiques de la communication authentique ont été cartographiées par des penseurs qui, pris ensemble, révèlent pourquoi le délai de la compréhension est si structurellement précaire.
Le premier axiome de Paul Watzlawick — « On ne peut pas ne pas communiquer » — signifie que même le silence, le retrait et le refus de s’engager sont des actes communicationnels. Ils communiquent le refus de communiquer. Sa théorie de la double contrainte (élaborée avec Bateson) décrit les situations où des messages contradictoires rendent la compréhension structurellement impossible : on dit à la personne de parler librement mais on la punit pour ce qu’elle dit ; on lui dit de changer mais on lui refuse les conditions du changement. Comme Watzlawick l’a écrit, « un paradoxe pragmatique met le choix lui-même en faillite ». La double contrainte est la situation paradigmatique où le délai de compréhension n’a jamais été véritablement ouvert — la compréhension a été rendue impossible dès le départ.
Jürgen Habermas a articulé les conditions formelles requises pour une communication non distordue : tout locuteur compétent peut participer ; chacun peut questionner toute assertion ; aucun locuteur ne peut être empêché par la coercition. Quand ces conditions sont systématiquement violées, la communication devient ce que Habermas appelle « stratégiquement distordue » — elle conserve l’apparence du dialogue tout en servant la domination. L’intuition critique pour notre thèse : imposer une échéance à la compréhension, c’est transformer l’agir communicationnel (orienté vers la compréhension authentique) en agir stratégique (orienté vers le succès ou la manipulation). Quand une partie dit « je te donne ce temps pour comprendre, et pas plus », elle ne cherche plus la vérité mais exerce le pouvoir.
Hannah Arendt, dans Condition de l’homme moderne (1958), a soutenu qu’« en agissant et en parlant, les hommes montrent qui ils sont, révélant leurs identités personnelles uniques ». Priver quelqu’un de parole, c’est le réduire d’un qui à un quoi — d’un être unique à une catégorie diagnostique, un casier judiciaire, un type social. « La violence commence là où la parole cesse » synthétise son argument dans Du mensonge à la violence (1969) : la violence est l’anti-politique, ce qui émerge quand l’espace de la parole s’effondre. Pourtant, Arendt a aussi reconnu que la rage peut être une réponse rationnelle à l’injustice — « la seule manière de rétablir l’équilibre de la justice » quand le dialogue a été structurellement forclos.
Le concept de dialogisme de Mikhaïl Bakhtine pose que toute parole authentique est adressée à un autre et reste ouverte, « inachevable ». L’échéance de la compréhension est, dans les termes de Bakhtine, un acte de finalisation — clôturer le dialogue, réduire l’autre à une caractérisation unique et définitive. Le monologisme — une voix qui domine tandis que l’autre est réduite au silence — accomplit « une sorte de mort discursive de l’autre qui, inouï et non reconnu, est dans un état de non-être ».
Emmanuel Levinas offre peut-être la réorientation la plus radicale : la responsabilité envers l’Autre précède la compréhension. Le visage de l’Autre « est interrogatif et impératif. Il dit « ne me tue pas » ». Ce commandement n’a pas de contenu discursif — il précède le langage. Pour Levinas, la crise survient quand nous inversons cette priorité temporelle, exigeant la compréhension avant d’accepter la responsabilité. L’échéance de la compréhension est, éthiquement, un refus de demeurer dans l’inconfort de la rencontre avec l’Autre avant de le maîtriser conceptuellement.
La théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth identifie trois sphères — l’amour (engendrant la confiance en soi), les droits (engendrant le respect de soi), la solidarité (engendrant l’estime de soi) — dont le déni produit une pathologie sociale. Quand la reconnaissance est refusée dans les trois sphères, comme dans la situation décrite par le narrateur du texte, la personne est effectivement réduite au silence — non par la censure mais par la destruction des conditions qui rendent la parole signifiante. Judith Butler prolonge cela : dans Frames of War (2009), elle demande « quelles vies sont considérées comme dignes de deuil » — quelles souffrances comptent, quelles paroles s’enregistrent comme parole plutôt que comme bruit. « Sans possibilité de deuil, il n’y a pas de vie, ou plutôt, il y a quelque chose de vivant qui est autre que la vie. » Le sujet non-pleuré parle, mais ses mots tombent dans le vide.
Anomie, coercition et le marais : pourquoi l’incohérence reproduit le délai
La littérature criminologique révèle que la structure de « la compréhension comme échéance » opère non seulement dans les relations intimes mais dans le tissu institutionnel de la société — et que l’incohérence, et non la simple sévérité ou le laxisme, est le schéma le plus destructeur.
Le concept d’anomie d’Émile Durkheim décrit la dissolution de la régulation morale qui rend la communication possible. Quand les normes sociales gouvernant le dialogue se dissolvent — par le changement rapide, la défaillance institutionnelle ou la dérégulation chronique — les individus se trouvent « constamment dans un état de déception », incapables de calibrer leurs désirs face à la réalité. L’anomie est fondamentalement une rupture de communication : le langage moral partagé qui rend la compréhension mutuelle possible s’est effondré. La théorie de la tension de Robert K. Merton en cartographie les conséquences : quand les moyens légitimes de communication échouent, les individus s’adaptent par l’innovation (éclats, manipulation), le ritualisme (faire les gestes du dialogue sans compréhension véritable), le retrait (repli complet hors de l’intersubjectif), ou la rébellion (exiger des termes d’engagement entièrement nouveaux). La théorie du lien social de Travis Hirschi identifie l’infrastructure : l’attachement (liens émotionnels), l’engagement (investissement dans la vie conventionnelle), l’implication (participation), et la croyance (acceptation des normes). Quand ces liens s’affaiblissent — particulièrement l’attachement et la croyance — le canal par lequel voyage la compréhension se ferme.
La théorie de la coercition de Gerald Patterson fournit le mécanisme au niveau micro. Ses recherches ont démontré que la discipline incohérente — le parent qui alterne de manière imprévisible entre tendresse et brutalité — crée des cycles coercitifs auto-renforçants : l’enfant se comporte mal, le parent punit, l’enfant escalade, le parent cède, et tous deux sont renforcés dans leurs schémas destructeurs. Ces schémas deviennent « surappris et automatiques », contournant entièrement la pensée consciente. De manière cruciale, Patterson a découvert que les parents hostiles « sont également susceptibles d’initier des échanges de contrôle positifs et aversifs » — c’est l’imprévisibilité, et non la dureté, qui cause le plus grand dommage. L’enfant ne peut prédire quand la compréhension (la patience) arrivera ou quand l’échéance (la punition) frappera. Cette alternance indiscriminée est précisément la structure interpersonnelle de « comprendre… c’est un délai ».
Les travaux de Laurent Lemasson sur la politique pénale française démontrent le même schéma au niveau institutionnel. Son analyse dans la Revue Française de Criminologie et de Droit Pénal documente comment l’État français oscille perpétuellement entre rhétorique punitive et inaction — la déclaration de Macron après les émeutes selon laquelle les familles devraient être sanctionnées « dès la première infraction » ne débouchant sur rien de concret, le cycle indignation → promesse → inaction → répétition. Comme Lemasson le soutient, « l’absence de toute sanction inculque la leçon inverse : que l’irresponsabilité est toujours pardonnée ». Le délai institutionnel de la compréhension — la patience de la société envers la délinquance — expire périodiquement en rhétorique punitive, puis se réinitialise sans conséquences. Ce cycle coercitif au niveau macro reflète la famille dysfonctionnelle.
Le Traité du caractère (1946) d’Emmanuel Mounier fournit le cadre personnaliste qui relie le développement moral individuel à ces pathologies institutionnelles. Mounier identifie un « marais » entre deux dangers : l’égocentrisme (fermeture narcissique qui rend le dialogue impossible) et le conformisme (dissolution du moi dans l’opinion collective qui élimine la communication authentique). La personne enlisée dans ce marais n’a ni le courage de la conviction individuelle ni le confort de l’appartenance collective — et c’est précisément dans cet espace d’incertitude morale que « la compréhension comme échéance » devient la plus dangereuse. Incapable de donner de la compréhension (manquant d’assurance morale) ou d’en recevoir (trop auto-protecteur pour une ouverture authentique), la personne oscille entre le silence quand le courage est requis et les éclats quand la patience s’impose.
La description par Mounier de la « crise de la vingtième année » — le passage développemental de l’hétéronomie (régulation morale par l’autorité extérieure) à l’autonomie (agentivité morale auto-dirigée) — coïncide remarquablement avec la courbe âge-criminalité, l’un des résultats les plus robustes de la criminologie : les taux agrégés de criminalité culminent entre 18 et 21 ans puis déclinent graduellement par la suite. Le pic d’activité criminelle coïncide avec le pic d’incertitude morale. La désistance — le processus de cessation de l’activité criminelle — est elle-même une forme de compréhension différée. Comprendre, c’est un délai : la compréhension arrive, mais le retard a coûté des années de liberté, de relations et d’opportunités.
Un passage de Communisme, anarchie et personnalisme de Mounier capture la phénoménologie du délai avec une précision troublante : « Voici un esprit ouvert, apparemment libre de passions. Vous le poussez loin dans l’examen sévère des actes de son parti… Mais soudain, vous sentez qu’un de vos mots a touché un point douloureux, dans quelque zone confuse, et déclenché un brusque réflexe d’alarme. Vous voyez son discours se contracter en une défense primaire, des mots éprouvés et démodés, usés… » C’est l’échéance de la compréhension rendue visible — le moment où le dialogue authentique s’effondre en communication défensive, où l’interlocuteur se retranche derrière des formules toutes faites et une armure idéologique précisément au moment où la compréhension était sur le point de survenir.
Grâce, révolte et le silence de Karl Kraus
La thèse trouve son articulation la plus ample dans les registres théologique et politique, où le délai de compréhension devient le délai de grâce — la période de grâce avant le jugement.
L’apôtre Paul, dans Romains 2:4-5, empile trois termes grecs : χρηστότης (la bonté), ἀνοχή (la patience — littéralement « retenir » le jugement), et μακροθυμία (la longanimité — report délibéré de la punition). La patience est littéralement un délai — un ajournement judiciaire. Mais il n’est pas infini. Le verset pivote immédiatement vers « l’amassement de la colère » (thēsaurizeis orgēn) : le délai accumule, et ne dissout pas, le jugement à venir. 2 Pierre 3:9-10 fournit l’énoncé définitif : « Le Seigneur ne tarde pas dans l’accomplissement de sa promesse comme certains le pensent, mais il use de patience envers vous… Mais le jour du Seigneur viendra comme un voleur. » L’expiration de la patience divine est soudaine et sans avertissement supplémentaire. Les Lettres Édifiantes et Curieuses (1702-1776), la correspondance missionnaire jésuite, incarnent cette urgence : les missionnaires comprenaient leur travail comme l’extension de l’offre de salut de Dieu avant que l’échéance n’expire. La distinction entre kairos (temps qualitatif, opportun) et chronos (temps quantitatif, séquentiel) capture la structure : le délai n’est pas simplement une durée mais une ouverture qualitative — une fenêtre qui doit être saisie ou irréversiblement manquée. Comme Hippocrate l’a formulé : « Tout kairos est un chronos, mais tout chronos n’est pas un kairos. »
Simone Weil a inscrit cette structure théologique dans l’éthique : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. » L’attention, pour Weil, est prière ; c’est la suspension du moi qui crée un espace pour l’autre. Mais l’attention résiste à la pesanteur — la force naturelle qui nous tire vers le souci de soi — et elle requiert un effort qui ne peut être soutenu indéfiniment. « La capacité de donner son attention à un malheureux est chose très rare et très difficile ; c’est presque un miracle. » La justice, insiste Weil, « consiste à veiller à ce qu’il ne soit pas fait de mal à ceux que nous avons reconnus comme des êtres réels ». La faillite de l’attention renvoie l’autre au non-être. Le titre de son ouvrage posthume Attente de Dieu porte un double sens — « attendre Dieu » et « l’attente de Dieu » — l’humain qui attend la grâce et la patience divine qui attend la réponse. Les deux sont des délais.
Albert Camus, dans L’Homme révolté (1951), fournit l’anatomie philosophique du point de rupture — le moment exact où le délai expire. « Qu’est-ce qu’un homme révolté ? Un homme qui dit non. » Le contenu de ce « non » : « Les choses ont trop duré… jusque-là oui, au-delà non. » Avant ce moment, il y avait le silence — « il se taisait au moins, abandonné à ce désespoir où une condition, même si on la juge injuste, est acceptée ». Le silence pendant le délai n’est pas neutralité mais jugement suspendu. Le moment où la parole jaillit — même pour dire « non » — le délai est terminé, et le révolté se tourne pour faire face au maître.
Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre (1961), révèle le cas le plus extrême : le délai asymétrique. Les colonisés n’ont jamais reçu l’espace d’être compris. Ils existent dans ce que Fanon appelle la « zone de non-être » — en dehors de l’espace de reconnaissance entièrement. Leur parole n’est pas incompréhensible ; elle est inouïe, parce que l’imaginaire colonial n’a aucune catégorie pour leur subjectivité. Quand tous les canaux linguistiques sont bloqués — quand le délai d’être entendu expire sans avoir jamais véritablement été ouvert — la violence devient le langage de ceux à qui la parole a été refusée. Comme le note Lewis R. Gordon : « Fanon lui-même détestait la violence. Mais ce qu’il détestait davantage, c’était la complicité avec la violence par le refus d’agir. »
Karl Kraus se tient à l’intersection de tous ces fils. Pendant trois décennies, à travers Die Fackel (1899-1936), il a mené la guerre contre la corruption du langage dans le discours public, insistant sur le fait que « tel va le langage, telle va la nation ». Son intuition centrale : le langage corrompu produit la pensée corrompue, qui produit la violence. « Comment gouverne-t-on le monde et le conduit-on à la guerre ? Les diplomates mentent aux journalistes et croient ces mensonges quand ils les voient imprimés. » Puis, en 1933, après l’accession de Hitler au pouvoir, le grand satiriste se tut. Die Fackel cessa de paraître. Quand elle reparut, le manuscrit de La Troisième Nuit de Walpurgis s’ouvrait sur cette phrase dévastatrice : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (Rien ne me vient à l’esprit au sujet de Hitler). Ce n’était pas un échec intellectuel mais la reconnaissance d’une limite catégorielle : « La violence n’est pas un sujet de polémique. » Le silence de Kraus est le moment où le délai de la compréhension — la capacité du langage à saisir le réel — a expiré parce que le réel avait excédé la portée des mots. L’épitaphe de Brecht : « Quand l’époque leva la main pour mettre fin à ses propres jours, il fut la main. »
Ce que révèle le délai expiré
L’analyse à travers ces cadres ne produit pas un résumé mais un éclairage structurel. La thèse « Comprendre… c’est un délai » n’est pas une observation psychologique sur la patience individuelle ; c’est une description de l’architecture temporelle de toute relation humaine — intime, institutionnelle, politique, théologique.
À chaque échelle, la même structure se reproduit : un espace d’attention généreuse est tenu ouvert (le miracle de l’attention de Weil, la rencontre éthique de Levinas, la situation de parole idéale de Habermas, la makrothumia de Dieu, la patience du parent, la tolérance nominale du colonisateur). Cet espace est fini. Sa finitude est déterminée par la biologie (la fenêtre de tolérance de Siegel, l’inondation émotionnelle de Gottman), par la structure sociale (le capital linguistique de Bourdieu, la culture du silence de Freire, la violence épistémique de Spivak), par le développement moral (la crise de la vingtième année de Mounier, les liens sociaux de Hirschi), et par la nature même du langage (l’intuition de Kraus selon laquelle le langage corrompu raccourcit le délai de la délibération démocratique).
Quand le délai expire, ce qui le remplace suit un gradient prévisible. D’abord, le mépris — le plus puissant prédicteur de mort relationnelle selon Gottman, la dévalorisation de l’être même de l’autre. Puis, le silence — non pas absence mais production active d’inaudibilité, le « monologue de la raison sur la folie » de Foucault, la censure structurale de Bourdieu. Puis, si le silence lui-même est contesté, la violence — l’anti-politique d’Arendt, l’explosion de Fanon, le « non » de Camus. Et sous tout cela, la structure la plus profonde : le retrait de la reconnaissance (Honneth), le refus de voir le visage (Levinas), le fait de rendre une vie non-pleuable (Butler).
L’implication la plus troublante concerne l’asymétrie. Pour certains — le sujet psychiatrisé de l’asile de Goffman, le colonisé de Fanon, le subalterne de Spivak, le narrateur du texte qui demande « qui va réellement te pardonner ? » — le délai de compréhension n’a jamais été véritablement ouvert. Leur parole a été pré-disqualifiée, leurs visages pré-détournés, leurs mots pré-classifiés comme symptôme ou menace. La compréhension-comme-échéance, pour eux, n’est pas une promesse qui a expiré mais une promesse qui n’a jamais été faite. Et c’est dans cette asymétrie — entre ceux qui ont le luxe d’accorder ou de retirer leur compréhension, et ceux qui existent en dehors de son champ entièrement — que la formule révèle tout son poids. Comprendre, c’est un délai — mais le délai est distribué de manière inégale, et son expiration pèse le plus lourdement sur ceux qui n’ont jamais reçu sa grâce. »
…
« C’EST AUTOUR DE LA VINGTIÈME ANNÉE QUE CETTE CRISE EST RÉSOLUE. OU BIEN l’égoïsme l’a déjà emporté sur l’élan spirituel et il commence à assurer les conforts où il installera l’homme mûr. OU BIEN la conscience morale s’est fait un chemin à travers ses lignes de résistance successives et, à cet âge où l’on était autrefois sacré chevalier, elle se donne à un monde de valeurs qui sera désormais le régulateur souverain de la conduite. Cette transcendance greffée au plus intime de la personne conjugue enfin la tendance à l’autonomie et la tendance à l’hétéronomie dans une lutte créatrice, l’héroïsme solitaire et les dévotions inconditionnelles se disputent une force toujours menacée de retomber dans le marais qui relie l’égocentrisme au conformisme. L’équilibre ou le déséquilibre moral qui sortent de cette laborieuse édification intéressent aussi bien le psychologue que le moraliste. Plus encore qu’un minimum d’assurance physique, un minimum d’assurance morale est nécessaire à l’équilibre personnel élémentaire. L’incertitude morale, par contre, l’impuissance à décider si l’on est digne d’amour ou de haine, est à l’origine de nombreuses difficultés psychologiques. Non pas qu’une attention excessive à ces jugements de dignité et d’indignité sur nous-mêmes et sur autrui soit une bonne tactique de vie spirituelle ou même d’hygiène psychique. Mais si désireux soyons-nous de ne pas freiner l’élan spirituel par trop d’application, il nous faut bien, à mesure qu’il nous emporte, faire tenir ensemble cet enchevêtrement de muscles et de pensées, de désirs et d’inertie, de mémoire et d’innocence qui aspire à figurer notre visage intérieur dans un milieu physique, historique et social. L’élan est un équilibre de mouvement, il est un équilibre tout de même. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Contrôle tes actes ou eux te contrôleront. »
William Shakespeare
…
« « Je suis, je suis, moi une force, un jugement, une puissance !…, d’emprise. Je prends, et saisis quiconque, n’importe qui, tout individu qui s’interroge, se saisit lucidement et lui-même, de lui-même, de ses responsabilités, dans l’état actuel des choses… Pas seulement, pas simplement dans sa vie, sa propre vie, son existence, ou plutôt ce qu’il considère être du cercle, de ses responsabilités, dans son ou ses encourages, actuels, passés, ou futurs, oui futur même, futur également. Car non, mon influence ne se limite pas, n’est pas limitée, entravée par le temps, ou l’espace. Je suis une sorte de présence, pas toujours, ni systématiquement perçue, tel un œil, un regard, parfois fermé, occulté, souvent sous-estimé et nié, qui sait, voit, peut voir et lire dans les cœurs et les esprits, les âmes. Les gens, les personnes instruits m’associent souvent à la mémoire, la mère des muses, car j’imprime et note, grave savamment, et à raison, mes souvenirs, mes impressions et anecdotes sur les gens, les choses, les personnes que je croise. Vous vous étonneriez, seriez étonnées d’entendre, de m’entendre moi vous interpeller, vous appelez et vous nommez, vous rappeler ceci ou cela sur vous, vos actions, vous-même, vos habitudes ou votre caractère. Souvent, très souvent, le plus souvent, je joue me fait, passe pour indifférente, hautaine, inaccessible, ou encore ignorante… Comprenez-moi ! Je n’aime pas… me faire, me rendre désagréable. Aussi le plus souvent je préfère m’éclipser, et partir plutôt que de vous rendre les témoins de tout ce qui moi me chagrine ou m’insupporte chez vous. Car et à défaut de pouvoir moi d’être en mesure de vous rendre meilleur, par vos actions ou vos discours, je suis tentée et je l’avoue, vous le comprendrez aisément, de me faire discrète, secrète presque moi sur mes opinions, mes sentiments dont semble-t-il et le plus souvent vous n’avez que faire. Si je ne vois pas ne sais pas, n’arrive pas à m’expliquer vos conduites, je ne suis pas pour autant surprise par l’étourderie et la faiblesse des hommes, car rappelez-vous, ma principale vertu est de me souvenir, me rappeler et des choses, et des hommes, si mon amour et ma tendresse envers l’être humain m’empêche de m’ouvrir personnellement devant vous sur ma déception et ma fatigue, mon irritation même maintenant à devoir vous trouver, vous retrouver et chaque jours chaque fois avec cet air béat et infatué qui me laisse moi sans cesse profondément sceptique et confuse, aussi incrédule qu’interloquée, tant et si bien que ma colère laisse parfois, tantôt place à la compassion quand j’anticipe hélas ce qu’il en vient, en adviendra et malheureusement de vous. Pourtant…»
…
« En réalité, les mêmes facteurs qui tendent à produire la pauvreté des parents tendent aussi à produire la délinquance des enfants. Avoir une faible intelligence, une faible capacité à se maîtriser et à se projeter dans l’avenir, consommer des stupéfiants, devenir parent très jeune, avoir arrêté l’école très tôt, tous ces facteurs sont évidemment très fortement corrélés avec la pauvreté à l’âge adulte. Mais lorsque ce genre de personnes ont elles-mêmes des enfants, ces mêmes caractéristiques tendent à produire une structure familiale instable, avec de fréquentes ruptures et une multiplication des partenaires, ainsi qu’une éducation erratique, à la fois laxiste et brutale. Toutes choses qui multiplient grandement les risques que les enfants versent un jour dans la délinquance et l’usage de stupéfiants.
Ainsi, les études montrent que les parents d’enfants délinquants se distinguent des autres surtout par l’incohérence de leurs actions éducatives : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Certains de ces parents peuvent, en toute bonne foi, avoir l’impression d’être sévères avec leurs enfants parce qu’ils leur crient fréquemment dessus, mais les enfants apprennent vite à ne pas tenir compte de telles sautes d’humeur qui ne sont pas suivies d’effets ou n’ont pas de rapport évident avec leur comportement. »
…
« La probabilité d’être puni, battu, blessé ou tué augmente au fur et à mesure qu’un individu additionne des infractions. C’est-à-dire que sa probabilité cumulative d’être sanctionné d’une manière ou d’une autre au cours de sa carrière est beaucoup plus élevée que ne l’est son risque d’arrestation lorsqu’il commet une seule infraction. Les prisonniers que l’on interroge à ce propos ne se font pas d’illusions. Ils savent que plus ils volent, plus ils s’exposent. (…) Selon une logique semblable, plus un délinquant prend de l’âge, plus il est porté à craindre les sanctions et déboires qui vont de pair avec ses agissements. La témérité de son adolescence s’est évanouie. Il connaît d’expérience, et non par un effort d’imagination, que c’est douloureux de recevoir une correction, de perdre sa liberté, d’être trahi par ses amis, abandonné par sa femme. Son corps garde le souvenir des coups reçus. Il n’a plus l’insouciance et le courage de la jeunesse. La vie en prison qu’il supportait bien à 20 ans lui paraît intolérable à 40. Il devient craintif. Les sanctions et les épreuves, longtemps sans effet, en viennent à lui faire peur. »
…
«Ce « cycle de vie » du délinquant chronique ordinaire, et le fait que les « vieux » délinquants se montrent beaucoup plus désireux de saisir les opportunités d’emploi qui peuvent leur être proposées que les jeunes délinquants, laissent penser qu’en réalité trouver un emploi stable est bien moins la cause de l’abandon de la vie délinquante que sa conséquence. C’est, de manière générale, à partir du moment où le délinquant chronique est devenu psychologiquement prêt à changer de vie qu’il devient capable de saisir les opportunités économiques honnêtes qui se présentent à lui, et non pas à partir du moment où des opportunités économiques honnêtes lui sont données qu’il devient prêt à abandonner les « séductions du crime ».
Quelques études ont pu corroborer cette hypothèse de manière empirique. Par exemple une récente étude norvégienne portant sur 783 récidivistes (hommes) : pour la très grande majorité des délinquants suivis, l’abandon de la vie délinquante a précédé le fait de trouver un emploi stable, et à l’inverse trouver un emploi ne conduisait pas à une baisse de l’activité criminelle. »
Laurent Lemasson
…
…
« LE DOCTEUR.
» Ce que vous me demandez n’est pas aisé. Nos saints livres ne parlent là-dessus qu’en termes généraux : ils n’entrent dans aucun détail sur l’enfer. Peut-être pourrait-on en dire quelque chose par comparaison avec les maux de cette vie ; mais qui peut décrire le paradis ? Les maux de cette vie ont des intervalles : ils ont une fin ; les tourments de l’enfer sont continuels, ils sont éternels. Les docteurs distinguent deux sortes de peines dans les enfers ; les extérieures : un chaud, un froid excessifs, une puanteur insupportable, une faim, une soif extrêmes ; les intérieures : une horreur abominable à la vue des démons, UNE JALOUSIE CRUELLE DU BONHEUR DES ÉLUS, UNE HONTE, UN REGRET DÉSESPÉRANT ET INUTILE EN RAPPELANT LE TEMPS PASSÉ PARMI LES SUPPLICES DES DAMNÉS, LE PLUS GRAND EST LEUR CHAGRIN SUR LA PERTE QU’ILS ONT FAITE. Dans cette accablante pensée, ils s’écrient sans cesse, les larmes aux yeux : « Ah ! malheureux, pour un plaisir d’un moment, nous avons perdu un bonheur éternel, et nous nous sommes précipités dans l’abîme de tous les malheurs ! » Ils voudraient bien à présent pouvoir effacer leurs crimes, pour en faire cesser la punition ; mais il n’est plus temps: ils souhaitent la mort pour finir leurs supplices ; mais ils vivront malgré eux, et souffriront éternellement. Le temps de la pénitence est passé ; Dieu, par une juste vengeance, accable de douleurs ces criminels, et les conserve toujours pour les faire toujours souffrir. POUR ÉVITER, APRÈS LA MORT, DES TOURMENTS SI TERRIBLES, IL FAUT LES MÉDITER DURANT LA VIE ; LEUR MÉDITATION EST UN FREIN CONTRE LE VICE, ET QUI SAIT SE DÉFENDRE DU VICE N’A PAS À CRAINDRE CES TOURMENTS. «
» Dans le paradis, il règne un perpétuel printemps ; point de vicissitude d’été brûlant, d’hiver glacé ; la lumière brille constamment, point d’alternative de jour et de nuit ; la joie est continuelle, AUCUNE OCCASION DE TRISTESSE ; LA TRANQUILLITÉ EST PARFAITE, AUCUN SUJET DE CRAINTE ; la beauté ne passe point, la jeunesse dure toujours, la vie est éternelle ; on est éternellement en la présence de Dieu même. Les mortels ne peuvent point comprendre ce bonheur , encore moins peuvent-ils l’exprimer : les bienheu reux sont à la source de tous les biens ; ils s’en rassasient sans cesse ; sans cesse ils en sont altérés. «
« LEUR CONDUITE EN CETTE VIE AYANT ÉTÉ SI DIFFÉRENTE, ILS DOIVENT AVOIR ÉTÉ TRAITÉS TOUT DIFFÉREMMENT EN L’AUTRE VIE. VOILÀ CE QUE LA RAISON DICTE , ET QUI NE SOUFFRE AUCUN DOUTE. N’EST-CE PAS POUR CELA QU’À LA MORT LE VERTUEUX EST TRANQUILLE ? IL N’A PAS LE MOINDRE SUJET DE TROUBLE, TANDIS QUE LE VICIEUX TREMBLE ; QUEL REPENTIR ! QUELLE AMERTUME ! CE MOMENT EST POUR LUI LE COMBLE DE L’INFORTUNE . «
Lettres Édifiantes. Écrites Des Missions Étrangères, Précédé De Tableaux Géographiques, Historiques, Politiques, Religieux Et Littéraires, Des Pays De Mission. Seconde Édition, Augmentée D’une Notice Historique Sur Les Missions Étrangères, Avec Les Actes Des Rois De France Concernant Les Missions, De Nouvelles Lettres Édifiantes Et Autres Morceaux Choisis. Tome Second.
…
« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable. Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le member, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, nous qui le sommes, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
…
De l’esprit et de la marche du Gouvernement.
« La main du gouvernement ainsi faite, comment touchera-t-elle et les choses anciennes et les choses nouvelles ? Les personnes absolues de l’ancien régime peuvent être divisées en plusieurs classes. Je ne parlerai point de quelques intrigants, qui se jetant à la manière des insectes partout où ils sentent de la corruption, se nourrissent comme eux dans l’infection qui leur est sympathique et qu’ils contribuent à aggraver: ces hommes sont tout-à-fait méprisables. Il n’en est pas de même d’une classe considérable, toute nourrie dans les anciens temps, et qui par là même n’entend rien à ce qui s’est passé dans la révolution, non plus qu’au mouvement nouveau qu’elle a produit. Persistant dans leurs anciennes affections, dans leurs anciens préjugés, dans leurs anciennes habitudes, plusieurs sont restés roides à leur place, semblables à ces pyramides des Alpes, restes des anciens cataclysmes de la terre, dont la trempe dure s’est conservée tandis que tout était emporté autour d’elles.
Certes une pareille attitude, lorsque d’ailleurs elie n’a rien d’offensif, me paraît non seulement excusable, mais encore digne d’honneur. Dans leurs troubles publics, les Romains surent très-bien apprécier cette fidélité inflexible de leurs grands personnages. Tout céda, dit un poète: excepté l’âme dure de Catou. Cette âme dure a eu les respects du monde.
Toutefois dans cette attitude si honorable, et tout-à-fait inoffensive, lorsqu’elle n’a que de l’immobilité, si celui qui l’a adoptée veut se prévaloir du respect qu’elle inspire pour y ramener son pays; si ces hommes parvenant à l’influence, s’efforcent en dépit des institutions nouvelles et dés habitudes nouvelles, de nous faire rétrograder vers les institutions anciennes; s’ils veulent nous ramener de violence à ce qu’ils sont et où ils sont, il faut prendre l’alarme et quelque respect qu’on ait pour eux, leur résister. Certes dans le cours de ma carrière, j’ai assez rencontré de ces esprits durs, dont l’inflexibilité, si on les avait laissé faire, aurait mille fois perdu la France, qu’ils prétendaient sauver. Ils n’ont été que trop souvent l’objet de mon impatience.
Il faut, à l’égard de tels hommes, ni les repousser, ni les employer. A l’extrémité opposée, les hommes absolus sont et plus dangereux et plus intraitables. Dans un temps si habile, où on sait donner à ses services la dignité qu’on donnait autrefois à ses vertus, nous mettons tant de décence dans les petits mouvements de nos vanités secrètes, qu’il faut presque scruter comme Dieu les cœurs et les reins, pour parvenir à signaler dans ses détails le libertinage d’un amour-propre honteux.
Conserver les avantages de la révolution, c’est ce qu’on vous demande; c’est ce que vous accordez: après cela, vous croyez la paix faite; elle ne l’est pas du tout. Une classe puissante, immense, intraitable, entend surtout, par ses avantages acquis, les avantages que vous avez perdus; elle entend avec les places qu’elle vous a ôtées, et la fortune dont elle vous a dépouillés, le reste de considération que vous avez conservé, et que vous ne voudriez pas perdre Sans s’embarrasser de tout ce qui peut survenir, elle entend, en dépit des événements et des temps, quels qu’ils puissent être, la continuité de sa supériorité et de sa prépondérance.
On peut remarquer, à cet égard, une grande différence entre les hommes de l’ancien régime et les hommes du nouveau. Les premiers, nés dans lesplus hauts rangs et dans les honneurs qui leur sont attachés, condamnés tout-à-coup au travail et aux habitudes de l’indigence, ont pu supporter avec sérénité cette récompense si amère décernée à leur vertu et à leur fidélité; les autres n’ont été qu’un moment abandonnés par la révoJution et par ses faveurs; et aussitôt ils ont donné le spectacle de l’irritation. On a vu des hommes conservant et leur grande fortune, et leurs titres magnifiques, et leurs palais superbes, sécher d’amertume de leur seul éloignement des affaires publiques. C’est en vain qu’on leur dit avec Virgile : * « si vous n’avez plus votre ancienne magnificence, si chaque matin des flots de cour<<«tisans ne s’échappent plus de vos portiques superbes, at secura quies. » Nous n’en voulons pas; et nescia fallere vita. Encore moins; at latis otia fundis. – Allez au diable. Des flots de courtisans, voilà ce que nous voulons. Nous voulons continuer à être les maîtres, les dominateurs de la France, nous voulons que tout le monde continue à se ranger sur notre passage, que nos principes continuent à être réputés les plus beaux, nos actions les plus belles. Nous voulons que la révolution soit de plus en plus sanctifiée, nos saletés anoblies, nos crimes illustrés. A ce prix que Louis XVIII et son gouvernement se soutienne; à moins toutefois qu’il ne nous convienne encore mieux de le renverser. D’autres sont un peu moins déraisonnables. Leurs craintes se prennent dans ce principe même d’harmonie que je viens de citer. Ce principe qu’on ne sait en certains points ni comment aborder, ni comment conserver, ni comment attaquer, est trèsbien compris par le monarque, lorsqu’au milieu des désordres révolutionnaires, il emploie des instrumens qui ont appartenu à la révolution; il est compris de même par les hommes exagérés, il est le motif de leurs complots et de leur espérance; il est com pris encore mieux par les hommes de la révolution, il est le motif de leurs craintes. , Vous proposez d’effacer les principes et de conserver les résultats : ces paroles mêmes me font frémir: c’est comme si en renversant l’autel de Baal yous vouliez persuader au prêtre qu’il en conservera les fruits. Vous ne parviendrez jamais à persuader aux prêtres de la révolution qu’ils conserveront leur prébende, après que vous aurez renversé leur idole. Il me suffit de présenter ces points délicats. Un gouvernement habile saura les toucher comme il convient: dans aucun cas, il ne se départira, j’espère, du grand principe sans lequel il n’est pas de salut. C’est avant tout de ressusciter la France qui a été effacée; par là nous commencerons à reprendre la forme de peuple. Cela ne suffit pas. II faut encore mettre ensemble le peuple ancien et le peuple nouveau. Comme l’Angleterre a eu une révolution moins complète, il lui a été moins difficile *de raccorder ses temps anciens et ses temps nouveaux; il lui a été moins difficile de faire entrer les avantages nouveaux et les institutions nouvelles dans ce qui restait du cadre de ses institutions anciennes.
En France, où tout a été détruit, à la seule exception de la mémoire qui s’obstine à tout rappeler; en France, où il est impossible, à cause de la loi, de s’attacher à la moindre des choses anciennes, et à cause des souvenirs, de ne les avoir pas sans cesse dans sa pensée; en France, où les avantages nouveaux, plaidant au possessoire avec les idées d’ordre, ont à combattre les idées de justice et la conscience du genre humain; où les uns, rangés autour d’un trône légitime, ont dans leurs rangs tous les principes de légitimité; où les autres, transfuges d’une révolution odieuse, ont pour eux le nombre et des principes de désordre, l’imagination s’épouvante de tant de difficultés.
Dans ce cas, la force seule ne suffirait pas, la modération seule ne suffirait pas davantage. Certes, dans le cours de ma vie, j’espère n’avoir pas manqué de cette modération qu’on prône tant. Ma volonté a été à cet égard d’aller jusqu’aux bornes. On a trouvé quelquefois que je les avais passées; mais au moins, dans aucun temps, je n’ai voulu passer par-dessus la justice, et encore moins violer l’harmonie générale d’un Etat. Disposé à cet esprit conciliant qui, dans les troubles, sait compâtir à des erreurs, ou supporter des sacrifices, je ne confondrai point avec la modération l’esprit de faiblesse. Mais cela ne m’a jamais manqué; par une interversion que je ne saurais assez déplorer, j’ai constamment trouvé la force là où il fallait de la modération, et la modération là où il fallait la force. Certes, où il n’y a qu’une erreur de l’esprit ou un égarement passager, portez de la modération et de la douceur: c’est bien. Mais lorsque c’est toute une doctrine, tout un système, un dessein, une volonté enracinée, que me parlez-vous de modération!
RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
«Pour ôter tout prétexte à la malveillance, je commence par déclarer que je regarde comme bases préliminaires d’une recomposition sociale en France, la consécration des ventes nationales, ainsi que l’abolition des dîmes, des cens, des droits seigneuriaux ; mais pour que ces envahissemens, pleins d’injustice, puissent entrer dans la justice générale, je regarde comme indispensable de faire tout ce qui se fait en pareil cas. C’est par la partie lésée seule, et non par le Roi, ou par une assemblée, que la légitimation peut être faite. Et d’abord, relativement aux dîmes, aux cens, aux droits seigneuriaux, il convient de rechercher ce qu’il peut y avoir eu précédemment de suffisant ou d’insuffisant dans les décrets d’ordre public, et ajouter ce qui peut y manquer. Relativement aux ventes provenues de confiscation, comme c’est, en général, la noblesse sur laquelle ont frappé ces confiscations, le roi fera un appel à sa noblesse, à l’effet d’être investi de tous ses droits. Il en disposera ensuite comme il l’entendra pour l’ordre public. Il n’y a pas un gentilhomme en France qui hésite. J’en réponds.
Je regarde de même comme base préalable de toute recomposition sociale, 1o la promulgation d’un système de liberté, selon an mode qui puisse se concilier avec l’ordre public et la marche de l’autorité; 2 l’égalité civile et politique entre les citoyens, selon un mode qui ne dérange point l’inégalité des rangs; 3o l’adımissibilité à toutes les places, selon un mode pris dans l’ordre des capacités, ainsi que des convenances sociales; 4 l’établissement d’une constitution fixe et d’un régime représentatif, selon un mode qui règle non seulement la marche et le mouvement des grands pouvoirs politiques, mais encore les pouvoirs civils, la magistrature, la cité, la corporation, la maison, c’est-à-dire tout l’ensemble de l’Etat depuis le sommet jusqu’à la base. :
Relativement à ces derniers points, encore qu’il soit convenu de regarder un système de liberté, d’égalité, de représentation et de constitution, comme des institutions révolutionnaires, je dois repousser et écarter tout-à-fait cette pensée. Certes, le mouvement des temps a nécessité en toutes ces choses des formes nouvelles; mais le fond que le délire du peuple, ou celui des rois, a pu quelquefois ébranler, a résisté à toutes les attaques. On le retrouve dans toutes les situations et dans tous les temps. C’est à ce fond qu’il convient de revenir, en faisant ensorte que ce qui sera nécessaire en ce genre de formes nouvelles et de modes nouveaux, , y soit rapporté, et en quelque sorte rattaché.
FAITS.
I. Il y a eu pendant près de quatorze siècles sur un territoire appelé la France, un peuple particulier appelé le peuple français. Ce peuple s’est décomposé dans une longue suite d’événemens qu’on est convenu d’appeler révolution, et il a totalement disparu. Ce qui était la France n’est plus aujourd’hui qu’un vaste pays; ce qui était un grand peuple n’est plus qu’une multitude.
II. Depuis plus de vingt ans, ce pays et cette multitude s’efforcent de revenir à l’état de peuple; mais leurs tentatives continuellement répétées sont continuellement vaines, parce qu’en cherchant à se recomposer, ils s’obstinent à conserver les principes par lesquels ils se sont décomposés.
III. Le principe premier, le plus fâcheux, le plus fatal, le plus funeste, par lequel la France s’est décomposée, c’est la haine de ses temps anciens. Pendant près d’un siècle, le patriotisme a été en France la haine de la patrie. Les principes secondaires qui s’y sont ajoutés, tels que les dogmes de la souveraineté du peuple, de la majorité, de l’égalité, de la séparation des pouvoirs, n’ont pas été moins fàcheux.
IV. Il m’est nécessaire de dire d’abord comment la dissolution s’est faite. Une multitude immense, importante, prépondérante d’hommes d’arts, d’hommes de lettres, d’hommes de loi, mettant une importance infinie aux avantages de la naissance qu’ils n’avaient pas, et portant à ceux qui les avaient une haine proportionnée à cette importance, sont parvenus à composer une sorte d’opinion qui a paru universelle. La jalousie des rois s’étant mise de la partie, tout cela s’est réuni pour saper, de concert, un fonds d’institutions antiques, auxquelles appartenaient des avantages odieux. Ils n’ont cessé jusqu’à ce que tout ait été en ruine. Se faisant les héritiers de toutes les institutions, à mesure qu’elles étaient abattues, 1 de tous les avantages, à mesure qu’ils étaient abolis, les rois ont regardé comme une fortune pour leur puissance la perte de nos anciennes libertés. Cependant, comme il n’a plus resté au lieu de colonnes que des décorations, au lieu d’édifices que des masures, à Ia première crise, le pouvoir, qui se croyait affermi, a été emporté. Un déluge a passé ensuite sur cet ensemble et l’a effacé.
V. Il faut dire actuellement comment la recomposition a été tentée. Même aujourd’hui trois ordres de mouvement peuvent être remarqués: l’un dans les hommes de 1793, qui, imbus de leurs principes de destruction, s’obstinent à voir la vie dans la mort, l’ordre dans le chaos, l’existence dans le néant; l’autre, dans des hommes de Louis XV et de Louis XIV, qui, ne prenant pas plus de souci que les précédens, de ce qui peut constituer un corps social, voient tout l’Etat dans la force et dans le roi, comme les autres le voient dans la force et dans la multitude. Entre ces deux partis extrêmes figure un parti mitoyen, qu’on pourrait appeler les hommes de 1789. Ceux-ci n’ont point, comme ceux. de 1793, la révolution dans leurs bras, la montrant à tout le monde, à l’instar d’une mère toute glorieuse d’avoir enfanté; ils l’ont seulement dans leurs têtes et dans leurs entrailles : il n’y a qu’à attendre quelques mois, elle en sortira toute vi vante. Ces trois ordres d’hommes, dont le cri de ralliement est pour l’un, le roi sans constitution, pour l’autre, la constitution sans roi, et pour le troisième le roi et la constitution, présentent, au premier abord, quelque chose de disparate. Ils se ressemblent plus qu’on ne pense. Même point de départ dans le mépris de nos temps anciens et de nos libertés anciennes; même volonté, chacun à leur manière, de conserver l’anarchie qui existe; même tendance pour la perpétuer à jamais. D’après cela on pourrait dire, avec vérité, qu’ils sont de la même famille. En effet, les hommes de Louis XV et de Louis XIV ont enfanté les hommes de 1789; Les hommes de 1789 ont enfanté ceux de 1793. Encore que ces trois partis aient beaucoup de points de rapprochement, ils se détestent. L’un voudrait franchement tuer l’autre : depuis vingt ans ils ne cessent de se tuer et de se remplacer, sans que leur objet positif soit jamais rempli. Ils se tueraient, ils se remplaceraient, ils se succéderaient pendant des siècles sans que jamais ils fussent plus avancés.Roi sans constitution est impossible; constitution sans roi est monstrueux ; roi et constitution, si ce roi et cette constitution se rattachent à notre existence ancienne, c’est bien; mais un roi et une, constitution improvisés ! Au milieu d’un peuple réellement ancien, un roi et une constitution nouvelle, ou seulement comme aujourd’hui, une constitution nouvelle, avec un roi ancien ; un roi qui ne pourrait s’empêcher d’être ancien au milieu d’un peuple qui voudrait absolument être nouveau, est ce quelque chose de semblable qu’on prétend sérieuse ment consolider? Je suis loin de vouloir contester rien à la puissance de Dieu le père; mais en vérité, je ne puis croire qu’elle , aille jusqu’à réaliser aucune de ces monstruosité.
MOYENS DE RECOMPOSITION.
PRINCIPES GÉNÉRAUX.
I. SI on veut redonner une véritable vie nationale à cette multitude qui aujourd’hui prend le nom de peuple, il faut commencer à comprendre que, comme cette vie se compose d’un passé, d’un présent et d’un aveņir, il est impossible de conserver la solution de continuité qui existe aujourd’hui entre notre vie présente et notre vie passée ; et dès-lors il faut commencer par renoncer à ce prétendu patriotisme qui, depuis un siècle, consiste principalement dans la haine de nos temps anciens : on s’attachera alors avec respect à ces temps anciens, et on y rattachera tout ce qui, dans les innovations commandées par les derniers événemens, ainsi que par la marche de la civilisation européenne, est susceptible de s’y rattacher.
Cette unité de vie, sous le rapport des temps, on aura soin qu’elle ait lieu de même sous le rapport de l’ensemble; on aura soin que les parties soient coordonnées, de manière que l’ordre politique et l’ordre civil, la magistrature, la maison, la corporation, la cité, ainsi que tout l’ordre des droits, depuis le trône jusqu’à la chaumière, appartiennent aux mêmes mouvemens et aux mêmes principes. Tout ce qui étant illégal et injuste. pourra être repoussé, le sera simplement et franchement; tout ce qui ne pourra être rejeté sera légitimé, comme en pareil cas il convient de légitimer.
III. Selon cette règle, les institutions du pouvoir et celles de la liberté seront prises également dans l’esprit de nos lois, de nos mœurs et de nos institutions anciennes. Et d’abord il faut le déclarer: le peuple français est essentiellement libre. Cet avantage ne lui vient ni de la révolution, ni d’aucun mouvement du temps présent. La France a été regardée, de tout temps, parmi les nations, comme la véritable métropole, ou, si l’on veut, comme une terre classique de la liberté: c’est au point que, selon la jurisprudence de nos pères, tout esclave des nations étrangères qui y mettait les pieds, et qui en respirait l’air, devenait libre par ce seul fait.
IV. Mais en même temps, qu’en vertu de ses anciennes mœurs, le peuple français réunit toutes les libertés; par une contradiction qui n’est qu’apparente et qui est le rempart même de nos libertés, le roi réunit tous les pouvoirs. Le principe de la division des pouvoirs est un principe monstrueux. La sauvegarde de la liberté est dans la nature des conseils dont le roi est constitutionnellement en touré, et sans lesquels, d’après les principes de la monarchie, ses actes n’ont aucun caractère, ni aucune force.
V. L’égalité civile et politique, qui, en France, fait une partie essentielle de la liberté, appartient comme elle à l’esprit de nos temps anciens, et non pas au mouve ment de la révolution. Elle est établie dans nos livres saints, même entre le citoyen et l’étranger. Sive civis sit ille, sive peregrinus,. nulla erit distantia personarum, dit le Deutéronome. Dans nos temps les plus anciens, chacun devait être jugé par ses pairs. Dans les assemblées les plus anciennes, chacun avait le même droit de vote. L’égalité civile et politique se trouve consignée dans les ordonnances de nos rois, et nos Etats-Généraux eux-mêmes ont prescrit…»
François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier, Des désordres actuelles de la France, et des moyens d’y remédier.
…
…
« Nous venons de prononcer le mot de fierté. Vertu susceptible, que parcourent mêlés les premiers frémissements de l’orgueil et de l’agressivité. Mais en les contenant et en les intériorisant elle ramène leurs agitations à une légère vibration de vie, transfigure leurs raideurs en droiture. Qu’on l’abandonne sans contrôle, elle déroge dans des SUSCEPTIBILITÉS VÉTILLEUSES, de pseudo-points d’honneur dont l’enflure dissimule mal le mensonge. Dominée, elle est le premier pas de la noblesse et du courage. En l’éveillant, on peut transformer des adolescents jusqu’alors insaisissables. »
Emmanuel Mounier
…
Fautes qui m’inspirent le plus d’indulgence.
…
« Presque toutes. À l’exclusion de celles qui traduisent un « consentement au Mal », le fait de jouir de sa puissance en écrasant autrui. »
Denis leguay
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires » »
…
« Oui c’est vrai vous êtes bon parce que vous êtes honnête. Vous êtes plus honnête que la plupart des gens, même dans votre colère. La seule chose avec laquelle vous n’êtes pas honnête avec vous-même, c’est votre besoin de retrouver votre famille. Votre famille biologique. Je ressens pas le besoin de les retrouver. Ça répondrait à beaucoup de questions que vous vous posez. Je me pose pas de questions. Vous leur en voulez beaucoup, parce que vous pensez qu’ils ne sont pas venus à votre secours. Peut-être qu’ils n’étaient au courant. Comment ils auraient pu ne pas être au courant ? Considérer les faits sans rancune en dépit de l’offense, c’est la définition selon Webster du pardon. Pourquoi je devrais pardonner ? Pour vous-même. Pour pouvoir pousuivre votre vie. Pourquoi j’essayerais de pousuivre ma famille, je vous ai vous docteur ? »
Antwone Fisher
…
On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
…
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
…
« Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
…
« Placé une première fois à Maréville en 1837, il en sort au bout de quinze mois, après avoir fait lever son interdiction; replacé en suite à Malgrange, et toujours d’office, il obtient de revenir à Maréville, et il y est depuis 1842. Nous allons l’examiner maintenant sur un théâtre plus restreint, mais plus instructif pour nous. Libre dans le monde, il n’était pas toujours facile de faire la part de ses excentricités et de ses folies; soumis à mille causes d’excitation, ne pouvant plus paraître dans les rues sans provoquer des émeutes, il n’est pas extraordinaire qu’il ait souvent menacé les individus, et, si une chose nous étonne, c’est que des monomanes de cette espèce puissent vivre plus ou moins longtemps en liberté, sans compromettre plus encore qu’ils ne le font la vie ou la sûreté des personnes. »
Annales médico-psychologiques, journal de l’aliénation mentale et de la médecine des aliénés
…
«C’est un roman d’enfermement, récit de journées passées auprès de patients et de soignants internés sous contrainte dans deux unités psychiatriques hospitalières françaises. Une expérience au plus près de la « folie », de ceux qui la vivent et de ceux qui l’accompagnent – « expérience qui, loin d’éclairer, de démêler, opacifie et maintient dans l’ignorance, l’ambivalence », doit bien constater Joy Sorman. « A la folie », son dixième livre, à paraître chez Flammarion ce 3 février, dresse à travers les portraits et le quotidien de patients et soignants du pavillon 4B l’état des lieux d’un secteur en crise. Alors qu’un autre écrivain, Emmanuel Carrère, raconte dans « L’Obs » sa propre immersion dans un service de pédopsychiatrie, nous en avons discuté avec elle. »»
« La romancière a passé un an avec des soignants et des patients internés sous contrainte au service psychiatrie de deux hôpitaux publics pour écrire « A la folie ». Entretien. »
Joy Sorman (autrice de la « À la Folie », publié chez Flammarion le 3 février 2021 ) : » En psychiatrie, il n’y pas de vérité qui tienne. »
…
Propos recueillis par Agathe Blanc pour Le Nouvel Observateur
Publié le 22 janvier 2021
« Incendie rue du Mur, à l’été 2023, coups de couteau, plus récemment… Dans une lettre adressée au Premier ministre Michel Barnier, le maire de Morlaix, Jean-Paul Vermot, l’a alerté sur la situation de la prise en charge des personnes ayant besoin de soins psychiatriques. Dans les deux cas cités ci-dessus, « à deux reprises, ces personnes ont été maintenues dans le milieu ordinaire, malgré la gravité des alertes », estime-t-il
Lors de sa déclaration de politique générale, le nouveau Premier ministre a indiqué que la santé mentale était un « enjeu qui lui tenait à cœur », et celle-ci est même Grande cause nationale 2025. Face à cela, Jean-Paul Vermot écrit : « Vous comprendrez la colère et les craintes des victimes, mais également de nos concitoyennes et concitoyens, qui peuvent voir réapparaître dans l’espace public des auteurs de faits d’une rare gravité. »
Pour l’élu, « l’attente d’une judiciarisation de ces situations ne peut être la seule option, alors qu’une réponse en termes de prévention et de prises en charge de la santé mentale de ces auteurs […] devrait être une voie plus efficace ». »
…
« Imaginons tous ceux de cette liste retrouvés dans un cul de basse-fosse ou simplement “disparus”. La peur changera de camp ! »
Liste d’avocats « à éliminer » : 68 avocats déposent plainte notamment pour « menaces de mort » (francetvinfo.fr)
…
« la guerre, ce sera le grand retour à la Morale. Les désirs, « les lâchetés », les faiblesses seront punis de la défaite. Les bons, c’est-à-dire les forts, ceux qui s’accrochent aux bonnes vieilles valeurs, récolteront la puissance et la gloire.»
…
« L’homme n’est pas suffisamment raisonnable pour donner d’une certaine discipline et d’une certaine autorité. Si on demande quelque-chose à quelqu’un, il faut être capable de le faire soi-même. De montrer aux gens que l’on est capable de travailler autant qu’eux, avant de leur demander de le faire. Comme je travaille au moins douze heures par jour, je n’ai pas de mal ! J’arrive le matin, le personnel n’est pas encore en place. Le personnel est parti le soir. Je suis toujours à mon bureau. »
Jacques Frémontier, Pied de guerre, 1982
…
« Plus particulièrement, l’objectif de cette présentation est double. Il s’agit 1. de montrer que les postulats fondamentaux de la théorie ne sont pas à remettre en cause mais à considérer au regard des nombreux facteurs susceptibles d’affecter la mise en évidence de l’effet. 2. de montrer que d’autres théories permettent de mettre en perspective l’effet d’exposition sélective en vue de mieux le décrire et de le rendre ainsi plus robuste.
Bien que Festinger n’emploie pas dans l’ouvrage de 1957 les termes d’exposition sélective, contrairement à sa communication de 1955, l’idée est toujours présente dans la théorie de la dissonance cognitive : une exposition aux informations consonantes et un évitement des informations inconsistantes. Si l’on prend l’exemple d’une communication persuasive remettant en cause certaines cognitions du système de pensée d’un individu Y, ce dernier, et c’est la première hypothèse de Festinger, va tenter de retrouver un état de consonance. À suivre Festinger (1957), la dissonance correspond à l’existence de cognitions incohérentes entre elles. Il convient de préciser que les opinions, croyances sur quelqu’un ou quelque chose tout comme les comportements peuvent être considérés comme entrant dans la sphère des cognitions. Une incompatibilité entre différentes cognitions va créer un état de dissonance. Cet état va avoir deux conséquences :
l’existence de dissonance est un état psychologiquement inconfortable qui motive la personne à la réduire et à retrouver un état de consonance ;
quand la dissonance est présente, en plus d’essayer de la réduire, la personne recherchera activement à éviter les situations qui seraient susceptibles de la faire augmenter (p. 3).
En situation de dissonance, le sujet est donc motivé pour retrouver une consistance entre les différentes cognitions qui constituent son opinion sur un objet donné. De plus, la dissonance engendrée sera d’autant plus forte que les cognitions inconsistantes sont importantes pour l’individu. Dès lors, la pression pour la réduire sera élevée et l’individu sera davantage enclin à éviter les informations susceptibles d’accroître la dissonance. Certes, ce comportement d’évitement ne réduira pas forcément la dissonance, si celle-ci est déjà éveillée, mais il permettra au moins de parer à une possible augmentation de sa magnitude. Ceci est profitable à l’individu dans la mesure où plus la magnitude de la dissonance engendrée chez lui est importante, plus elle sera susceptible d’atteindre un seuil qui ne lui permettra plus de réduire la dissonance ressentie (dans un tel cas de figure, il sera alors amené à changer d’attitude). Plusieurs possibilités s’offrent à l’individu désireux de réduire la dissonance : changer un élément de cognition comportementale (autrement dit, changer le comportement), un élément environnemental ou ajouter de nouvelles cognitions… Contrairement aux deux premières possibilités, la troisième est relativement peu coûteuse à mettre en place. Les nouvelles informations consonantes avec le système de pensée auront la potentialité de réduire l’impact de l’élément dissonant engendré par une baisse de la dissonance. L’information inconsistante aura alors moins de poids et confortera l’individu dans ses opinions. Parer l’augmentation de la dissonance et mettre en place des mécanismes permettant de modérer la dissonance ressentie permet à l’individu de se protéger de la nécessité de changer d’opinion. Il peut tout aussi bien rechercher de nouvelles informations consonantes avec son système de pensée qui auront la potentialité de réduire l’impact de l’élément dissonant engendré par une baisse de la dissonance. Ce dernier aura alors moins de poids et confortera l’individu dans ses opinions. Parallèlement, l’individu, pour éviter les désagréments produits par ces informations persuasives, peut simplement éviter de s’y confronter. Certes, ce comportement d’évitement ne réduira pas forcément la dissonance, si celle-ci est déjà éveillée, mais il permettra au moins de parer à une possible augmentation de sa magnitude. Ceci est profitable à l’individu dans la mesure où plus la magnitude de la dissonance engendrée chez lui est importante, plus elle sera susceptible d’avoir un impact sur son système de pensées.
Dans le cadre de l’exposition sélective, le paradigme expérimental classiquement utilisé consiste d’abord à mesurer l’attitude d’individus sur un objet donné puis à leur proposer deux types d’informations portant sur le même thème. Celles-ci prennent le plus souvent la forme de titres ou de brefs résumés de textes. La moitié des informations est inconsistante avec la position du sujet tandis que l’autre moitié est consistante. Dans certains cas, des informations neutres sont également ajoutées. Le sujet doit alors manifester son envie de s’exposer à chacune de ces informations. La mesure d’attitude peut prendre la forme de questionnaires d’attitudes ou d’opinions (Mills, Aronson, & Robinson, 1959 ; Rosen, 1961) ou encore de mesures comportementales (par exemple Feather, 1962 ; 1963) partant du principe qu’un individu émettant un comportement donné a une attitude allant dans le sens de ce comportement. Par exemple, dans l’expérience d’Adams (1961), des mères doivent indiquer, dans un premier temps, si, pour elles, le développement de l’enfant est lié à des causes environnementales ou génétiques. Dans un second temps, elles doivent choisir d’assister à une conférence portant sur le développement génétique ou une autre portant sur le développement environnemental. La plupart des personnes pensent que le développement de l’enfant est lié à des facteurs environnementaux et choisissent alors d’assister à la conférence sur ce thème. Si l’aspect décisionnel développé dès 1957 par Festinger n’est qu’un exemple parmi d’autres renvoyant à la deuxième conception, il devient tout à fait central dans l’ouvrage de 1964 concernant la mise en évidence de l’exposition sélective. Dans cette optique, il convient alors de distinguer la recherche d’informations lors des phases pré-décisionnelles et post-décisionnelles. Avant la prise de décision, afin d’effectuer une évaluation objective et l’aider à choisir la meilleure alternative possible, l’individu se confronterait à l’ensemble des informations utiles sur le sujet. En revanche, une fois la décision prise, l’individu engagerait alors une série de processus de réduction de la dissonance pour ne pas regretter le choix effectué. Il mettrait alors en place un processus de réévaluation (Jecker, 1964a ; Davidson, 1964). Il s’agirait alors d’augmenter la désirabilité de l’alternative choisie et de diminuer celle de l’alternative rejetée. Pour y parvenir, non seulement il s’exposerait alors volontairement aux informations allant dans le sens de l’alternative choisie mais éviterait également les informations susceptibles de remettre en cause son choix. Ce processus de réévaluation des alternatives n’est nécessaire que si l’individu fait un choix entre plusieurs alternatives toutes relativement attractives. Plus les alternatives possèdent des degrés d’attractivité proches, plus la dissonance est élevée. Lorsque le conflit est important, on est davantage enclin à réévaluer l’alternative choisie (Frey, 1981c ; Greenwald, 1969). »
https://www.cairn.info/revue-l-annee-psychologique1-2009-3-page-551.htm
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Numéro 2009/3 (Vol. 109)
Dans L’Année psychologique 2009/3 (Vol. 109), pages 551 à 581
…
« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
…
Nicolas Demorand:
« Et on arrive à nos jours, je le disais Jean-François Sirinelli, ce livre est un livre d’inquiétude. Vous citez les mots de Gérard Colomb, Ministre de l’intérieur, lors de son départ de la place Beauveau en 2018, Gérard Colomb dit que «la France est désormais une société du côte-à-côte, et il redoute qu’elle ne se transforme en une société du face-à-face. » Pourquoi accordez-vous de l’importance à ces mots ? Qu’expriment-ils au fond, de l’état de la France aujourd’hui ? »
Jean-François Sirinelli :
« Et je reviens comme ça à votre première question, qui était sur le vivre ensemble, ce qui me frappe en tant qu’historien, et mon livre se veut un livre d’historien, c’est que Colomb faisait le constat, mais il était pas le seul, mais c’était quand même la voix du ministre de l’intérieur, même si il est sortant, c’est que l’on s’acheminait vers une situation historique, de ne plus vivre ensemble, et incontestablement il y’a cette interrogation, doublée du succès du livre de Jérôme Fourquet, succès au demerant légitime, car fondée sur une observation ( L’Archipel Français) et donc en tant qu’historien, j’en reviens là aussi au point de départ de notre discussion, moi ça m’intéresse de voir ce qu’il en est du processus de déréglement, je dis pas désagrégation, je dis déréglement, mais souvent les déréglements conduisent dans un second temps à une désagrégation. »
Nicolas Demorand, Jean-François Sirinelli, Gérard Colomb, Interview, France Inter
…
«Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. [Jean] Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former. Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Gérard, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux: leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
Voltaire, Dictionnaire Philosophique
…
«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »
Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincus
…
« «Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.
Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.
C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»
Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459
…
«On ne saurait passer sous silence les formes collectives de l’émotivité. Quand des forces collectives instinctives et puissantes ne peuvent trouver leur issue dans une activité politique normale, dans un ordre satisfaisant pour l’essentiel des désirs en jeu, il se produit une explosion émotive semblable au raptus émotif individuel, avec retour à des formes primitives et souvent violentes de comportement. Les révolutions et leurs excès, les réactions et les terreurs blanches sont les manifestations typiques de telles crises. La psychothérapie collective n’est pas très différente de la psychothérapie individuelle : ces accidents périodiques nous disent la nécessité de donner aux forces sociales les canalisations et les dérivatifs qui préservent les États de ces accumulations dangereuses de potentiel vacant et instable. Peut-on peser sur les fatalités du tempérament émotif ? »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Le sentiment de culpabilité, par son universalité, par sa persistance rebelle, laisse entendre que la vie la plus profonde et la plus centrale y est intéressée. Le professeur de Greeff nous paraît plus à niveau du phénomène quand il y voit l’effet de toute atteinte à notre liaison affective avec autrui (ou avec le monde), ainsi qu’à notre intégrité intérieure, à cette richesse indéfinie que porte l’enfance, et que le monde de l’adulte compromet progressivement. Ambivalent, le sentiment de culpabilité exprime ces pertes vitales essentielles, il est un effort instinctif pour les arrêter en sonnant l’alerte, mais aussi une menace de les aggraver en nous poussant à les justifier contre l’accusation intime, à les renforcer pour affirmer leur innocence. En même temps qu’une maladie invétérée de l’espèce, il est un signe spirituel, et ne saurait donc être évacué purement et simplement par une hygiène mentale qui tronquerait sa signification. Les mécanismes d’aliénation de la conscience satisfaite confirment les analyses qui précèdent. Il importe de souligner ce parallélisme. Car si le monde moderne, dévot et moralisant, s’est enlaidi de toutes les grimaces de la culpabilité morose, certains de ses adversaires ne stérilisent pas moins d’énergie en évacuant de la conscience contemporaine le sens viril de la faute. S’il est un résultat durable de la psychanalyse en ces matières, C’EST QU’IL EXISTE UN EMPOISONNEMENT PAR L’OUBLI MORAL COMME IL EST UN EMPOISONNEMENT PAR L’OBSESSION COUPABLE. LE PREMIER SE VOIT MOINS, CAR IL EST À TERME, ET SES PREMIERS EFFETS SONT EXALTANTS. EN EST-IL MOINS FUNESTE? LES PREMIERS DÉCHAÎNEMENT DE L’HOMME DU XXe SIÈCLE PERMETTENT D’EN DOUTER. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Et d’où vous vient cet intérêt soudain ? »
…
…
«Ainsi, la tendance actuelle dans les pays francophones, à l’instar d’auteurs tels que P.C. Racamier (1966) et J. Bergeret (1974), est de considérer la paranoïa comme un caractère susceptible ou non de développer un délire de persécution. Entre délire et caractère, nous dit P.C. Racamier, il n’y a qu’une différence de versant, mais on peut constater que “le délire est plus manifeste alors que le caractère est plus insidieux”, “le délirant va en justice tandis que le caractère manœuvre dans l’ombre “et “il y a plus de masochisme chez le délirant et plus de haine chez le caractère.”
Pour J. Bergeret, le caractère paranoïaque comporte les éléments de personnalité suivants :
– Une sorte d’exaltation quasi constante liée à un comportement revendicatif et rancunier. Un défaut de réalisme, voire un idéalisme qui peut évoquer un certain fanatisme au plan idéologique, dès lors qu’il s’agit d’ordre en général et d’ordre social en particulier ;
– L’orgueil par surestimation du Moi, la méfiance alliée à la susceptibilité, la frigidité affective dans le manque de sociabilité de ces sujets entraînant un isolement social, constituent des traits de personnalité qui caractérisent la relation aux autres du caractère paranoïaque et préparent les idées de persécution à venir ;
– La pensée qui se veut avant tout rationnelle et logique est spécifique au caractère paranoïaque en raison des erreurs de jugement et de l’absence d’autocritique.
M. Wolf (2001) souligne que “le paranoïaque ne se trompe pas forcément quant à ses perceptions sur l’autre mais il s’agit de perceptions de l’inconscient de l’autre ; la perception se ferait donc d’inconscient à inconscient. Compte tenu de l’impact d’angoisse que suscite l’idée de l’autre dans la psychose, la paranoïa instaure, à travers la projection, une protection contre les hostilités latentes envers lui. “(p. 55). Elle précise aussi “qu’il faudrait chercher chez le phobique la mère derrière l’objet (ou la situation), et chez le paranoïaque, le parent du même sexe.»
«Un Dd% élevé qui met en avant une hypersensibilité aux détails mineurs accompagnée par des descriptions minutieuses et compliquées, souvent de mauvaise qualité formelle, renvoie aux tendances à la suspicion et à la méfiance. Le caractère méfiant implique aussi une tendance à négliger l’évidence et même à la nier (les D sont par conséquent moins perçus) pour privilégier des rapports et des significations cachées. Schafer fait ainsi référence aux personnes méfiantes qui se montrent particulièrement inquiètes face aux marques de bonté et d’affection.
Un Dbl% plus important que la norme oriente aussi vers une tendance à renverser l’évidence perceptive, cette attitude évoquant également la défiance du sujet face au test.
Concernant les déterminants
L’élévation du F%, au détriment des réponses Couleur et Estompage très limitées, relève du défaut de spontanéité et de l extrême retenue émotionnelle, correspondant pour Schafer à l image du “maintien d un état policier en état d alerte permanent à l intérieur du moi”. Cette rigidité et ce contrôle sont nécessaires pour empêcher la prise de conscience de sentiments et de pulsions qui feraient mentir les projections paranoïaques. Souvent, chez les sujets restrictifs, le F+% est fort, témoin de la recherche d’invulnérabilité sociale et de l auto-justification par la conformité à la réalité.»
https://shs.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2007-1-page-35?lang=fr
…
France-Japon : le prix invisible de l’ordre social
La violence sociale prend des formes radicalement différentes en France et au Japon, mais avec des coûts psychiques comparables. Au Japon, la pression conformiste se retourne contre l’individu, générant des pathologies culturellement spécifiques – hikikomori, karoshi, suicide – dans une société où la détresse reste invisible. En France, les conflits s’expriment ouvertement à travers protestations et tensions sociales, mais l’idéal méritocratique individualise l’échec et génère culpabilité. Dans les deux cas, ce sont les groupes les moins dotés en capital social – femmes, jeunes, classes populaires – qui supportent le fardeau le plus lourd.
Les données révèlent un paradoxe fondamental : le Japon affiche une espérance de vie record (84,95 ans) et un taux de criminalité minimal, mais se classe 51e mondial en bonheur subjectif, contre 27e pour la France. À l’inverse, la France consomme trois fois plus d’antidépresseurs que le Japon mais déclare une satisfaction de vie supérieure. Ces écarts illustrent que les indicateurs objectifs ne captent pas la souffrance psychique intériorisée, ni le coût mental de la conformité.
La violence structurelle silencieuse au Japon : quand la société retourne la pression contre l’individu
Le concept de « violence structurelle silencieuse » décrit un système où les agressions ne s’expriment pas par la criminalité ou les conflits ouverts, mais par l’intériorisation des pressions sociales. Le Japon incarne ce modèle avec trois phénomènes pathologiques emblématiques.
Le hikikomori touche désormais 1,46 million de Japonais de 15 à 64 ans (2022), soit 2% de cette population. Ce retrait social extrême – confinement volontaire pendant plus de six mois – illustre la fuite comme unique échappatoire face aux attentes conformistes. Contrairement au stéréotype du jeune homme reclus, 52% sont aujourd’hui des femmes de 40-64 ans, et la durée moyenne d’isolement atteint 10 ans. Le « problème 8050 » – parents octogénaires soutenant des enfants quinquagénaires reclus – révèle l’ampleur générationnelle du phénomène.
Le karoshi (mort par surmenage) a atteint en 2025 un record de 1 304 cas reconnus, dont 1 055 impliquant des troubles mentaux. Le cas emblématique de Matsuri Takahashi, jeune employée de l’agence Dentsu suicidée en 2015 après 105 heures supplémentaires mensuelles, a cristallisé le débat public. Le seuil critique de 80 heures supplémentaires mensuelles – la « ligne de mort » – reste régulièrement dépassé dans les secteurs du transport, de la finance et des médias. Les Japonais travaillent en moyenne 1 607 heures annuelles contre 1 400-1 500 en France, avec un taux d’utilisation des congés de seulement 52% (contre 100% en France).
Le taux de suicide japonais s’établit à 15,3 pour 100 000 en 2024 (contre 13,1-14,2 en France), avec un pic historique de 25,5 en 2003 lors de la crise économique. Le suicide constitue la première cause de décès chez les hommes de 20-44 ans et les femmes de 15-29 ans. Facteur culturel distinctif : l’acceptabilité historique du suicide d’honneur (seppuku) n’a pas totalement disparu – en 2007, le ministre Matsuoka fut qualifié de « vrai samouraï » après son suicide.
Le mécanisme psychique : gaman, tatemae et la suppression émotionnelle chronique
Trois concepts culturels structurent cette intériorisation :
- Gaman (我慢) : l’endurance silencieuse, enseignée dès l’enfance (« Gaman shinasai » – endure-le), valorise le stoïcisme au détriment de l’expression émotionnelle
- Tatemae/Honne : l’écart permanent entre façade publique et sentiments réels impose une dissociation cognitive chronique
- Kuuki wo yomu : l’obligation de « lire l’atmosphère » génère une hypervigilance sociale ; ne pas y parvenir (« KY ») entraîne ostracisme
Cette boucle se referme : pression sociale → suppression émotionnelle → accumulation de stress non exprimé → manifestations pathologiques (retrait, surmenage, suicide).
Santé mentale et bonheur : le paradoxe des prévalences déclarées
Les statistiques de santé mentale révèlent un paradoxe France-Japon qui interroge les méthodes de mesure autant que les réalités épidémiologiques.
La prévalence de dépression sur 12 mois est de 5,9% en France contre seulement 2,2% au Japon selon les enquêtes World Mental Health. Cette différence d’un facteur 2,7 ne reflète probablement pas une meilleure santé mentale japonaise, mais plutôt un sous-diagnostic massif lié à la stigmatisation. Au Japon, 70% des personnes souffrant de troubles mentaux ne consultent jamais ; seuls 22% recherchent une aide professionnelle (contre 35-40% en France). Le diagnostic moyen intervient à 40 ans – bien trop tard.
Cette réticence s’explique par une stigmatisation profonde : la maladie mentale reste perçue comme une « déficience de volonté personnelle ». Le Japon compte seulement 2 psychiatres pour 100 000 habitants contre 23 en France – un écart de 1 à 11. En revanche, le Japon détient le record OCDE de lits psychiatriques (2,58 pour 1 000), héritage d’un modèle centré sur l’hospitalisation longue durée (moyenne de séjour : 266 jours).
La consommation de psychotropes révèle des profils distincts. La France est le 2e consommateur européen de benzodiazépines : 13,4% de la population, soit plus de 9 millions de personnes utilisent anxiolytiques ou hypnotiques. Le Japon, paradoxalement, partage cette addiction aux benzodiazépines (2e rang asiatique) mais consomme très peu d’antidépresseurs – les médecins japonais prescrivant préférentiellement des anxiolytiques pour traiter la dépression légère.
World Happiness Report : la France devance significativement le Japon
Le classement mondial du bonheur place la France 27e et le Japon 51e en 2024, avec des scores respectifs de 6,61 et 6,06 sur 10. Cet écart de 0,55 point persiste depuis une décennie.
Le paradoxe réside dans les indicateurs objectifs : le Japon surpasse la France en espérance de vie, sécurité, éducation et niveau de revenu comparable. Pourtant, les Japonais rapportent systématiquement moins de satisfaction de vie. Les facteurs explicatifs identifiés sont la culture du travail excessive, l’isolement social croissant, la faible générosité perçue et les normes culturelles de non-expression émotionnelle.
Le kodokushi (mort solitaire) illustre dramatiquement cet isolement : en 2024, 76 020 personnes sont décédées seules au Japon, dont 76% de plus de 65 ans. Quelque 4 000 corps ont été découverts plus d’un mois après le décès, et 130 après plus d’un an. La nomination en 2021 d’un « Ministre de la Solitude » (Tetsushi Sakamoto) témoigne de la reconnaissance politique de cette crise.
Honneur, silence et respectabilité : les architectures de la façade sociale
Ruth Benedict, dans The Chrysanthemum and the Sword (1946), a posé la distinction fondatrice entre culture de la honte (Japon) et culture de la culpabilité (Occident). Dans la première, le contrôle social s’exerce par le regard d’autrui et la menace d’ostracisme ; dans la seconde, par l’internalisation de standards moraux absolus.
Cette dichotomie, bien que critiquée pour son essentialisation, éclaire des mécanismes réels. Au Japon, le maintien de la « face » (mentsu) conditionne la dignité sociale. L’écart tatemae/honne génère ce que les chercheurs appellent une « hypocrisie sociale institutionnalisée » : les relations professionnelles et sociales reposent sur des codes de politesse qui masquent les sentiments réels. La sociologue Chie Nakane décrit dans Japanese Society (1970) une « société verticale » (tate shakai) où chaque interaction est structurée par des dyades supérieur/inférieur, exigeant une conscience permanente du rang.
Le coût psychique de ce système est documenté : suppression émotionnelle chronique, sous-déclaration des troubles, réticence à demander de l’aide. Takeo Doi, dans The Anatomy of Dependence (1971), analyse le concept d’amae – le besoin d’être accepté par autrui – comme source de fragilité identitaire face au rejet.
En France, la conditionnalité de la dignité est explicite et méritocratique. L’idéal républicain proclame l’égalité des chances tout en reproduisant les inégalités : selon Goux et Maurin (1997), « les inégalités de destinées sociales parmi les personnes de niveau d’éducation identique mais d’origines différentes sont aussi larges que les inégalités scolaires ». L’échec devient responsabilité individuelle, générant culpabilité internalisée plutôt que honte externe.
La différence clé réside dans l’expression du conflit : en France, plus de 10 000 manifestations annuelles (1 000+ à Paris) constituent une soupape légitime de protestation. Au Japon, le concept de shikata ga nai (« c’est ainsi, on n’y peut rien ») encourage l’acceptation résignée plutôt que la contestation.
Exclusion sociale post-infraction : « mort sociale » japonaise versus marginalisation française
Le traitement des ex-détenus révèle des philosophies pénales divergentes avec des conséquences dramatiquement différentes sur la réinsertion.
Le taux d’incarcération japonais est trois fois inférieur au français : 36 pour 100 000 contre 109. Mais cette clémence apparente masque une stigmatisation post-pénale extrême. Le concept de « mort sociale » décrit la situation des ex-détenus : obstacles concrets pour ouvrir un compte bancaire, louer un logement, obtenir un téléphone. La stigmatisation s’étend à la famille – les parents font appel à des détectives privés pour vérifier l’absence d’antécédents judiciaires chez les futurs conjoints.
Le cas des ex-yakuza est emblématique : sur 4 170 membres ayant quitté les organisations criminelles entre 2010 et 2017, seulement 2% (90 personnes) ont trouvé un emploi légitime. Les ordonnances d’exclusion anti-bōryokudan créent une « clause de 5 ans » interdisant l’ouverture de compte bancaire ou la location de logement – un cercle vicieux poussant vers l’économie souterraine.
Le paradoxe japonais est frappant : malgré un faible taux d’incarcération, le taux de réincarcération atteint 34% à 5 ans, parce que la stigmatisation extrême rend la réinsertion quasi impossible. Le système des hogoshi (47 000 officiers de probation bénévoles vs 1 000 salariés) offre un accompagnement humain unique mais fait face au vieillissement de ses effectifs.
En France, le système à trois bulletins du casier judiciaire permet un effacement progressif (3 à 40 ans selon l’infraction). Les mécanismes d’aménagement de peine réduisent significativement la récidive : 63% de recondamnation après « sortie sèche » contre 45% avec aménagement. Mais 80% des détenus sortent sans accompagnement, limitant l’efficacité théorique du système.
Santé mentale et risque suicidaire post-libération
Dans les deux pays, le risque de décès est 12,7 fois supérieur dans les deux semaines suivant la libération. Le risque de suicide reste 1,9 fois supérieur pendant les deux premières années post-détention. Les facteurs contributifs – troubles préexistants non traités, barrières à l’emploi et au logement, perte de sens – sont universels mais aggravés au Japon par la stigmatisation de la santé mentale.
Qui paie le prix du calme japonais ? Qui paie celui du bruit français ?
L’analyse des trade-offs révèle que les deux systèmes imposent des coûts psychiques majeurs, inégalement distribués.
Au Japon, le « prix du calme » est payé par :
- Les femmes : 118e rang mondial pour l’égalité de genre, double fardeau travail/conformité aux rôles traditionnels
- Les jeunes : pression académique (juken jigoku – « enfer des examens »), bullying (ijime), futoukou (refus scolaire en hausse)
- Les salariés masculins : selon Park et al. (2024), « le statut social élevé comporte des coûts substantiels pour la santé chez les hommes japonais » – contrairement aux Américains, ils doivent gérer simultanément performance et harmonisation sociale
En France, le « prix du bruit » est payé par :
- Les classes populaires : reproduction des inégalités malgré l’idéal méritocratique, échec individualisé
- Les minorités et banlieues : zones de concentration de détresse invisible, émeutes 2005/2023
- Les individus fragilisés : suicide comme échappatoire face à la culpabilité internalisée (taux historiquement élevé)
Les études comparatives confirment que ni l’un ni l’autre modèle ne parvient à une distribution équitable des coûts psychiques. La différence réside dans la visibilité : au Japon, la souffrance est cachée derrière le tatemae ; en France, elle s’exprime dans la rue mais reste inaudible pour les plus marginalisés.
Tableau comparatif : indicateurs clés France-Japon
| Indicateur | France | Japon | Avantage |
|---|---|---|---|
| Taux de suicide (100 000 hab.) | 13,1-14,2 | 15,3-17,0 | France |
| Suicide 1ère cause de décès 20-44 ans | Non | Oui (hommes) | France |
| Prévalence dépression 12 mois | 5,9% | 2,2%* | Ambigu* |
| Recours aux soins psychiatriques | 35-40% | 22% | France |
| Psychiatres/100 000 hab. | 23,1 | ~2 | France |
| Consommation benzodiazépines | Très élevée (2e UE) | Très élevée (2e Asie) | Problème partagé |
| World Happiness Report (rang) | 27e | 51e | France |
| Score bonheur /10 | 6,61 | 6,06 | France (+0,55) |
| Espérance de vie | 82-83 ans | 84,95 ans | Japon |
| Work-life balance (rang OCDE) | 26e | 120e | France |
| Heures travail annuelles | 1 400-1 500 | 1 607 | France |
| Utilisation congés payés | ~100% | 52% | France |
| Solitude déclarée fréquente | ~15% | ~9%** | Ambigu** |
| Kodokushi (morts solitaires/an) | N/A | 76 020 | France |
| Hikikomori (reclus sociaux) | Faible | 1,46 million | France |
| Taux d’incarcération/100 000 | 109 | 36 | Japon |
| Réinsertion ex-yakuza | N/A | 2% | Crise japonaise |
| Récidive à 5 ans | 45-63% | 34% | Comparable |
| Budget santé mentale (% santé) | 5-7% | ~1,5% | France |
* La faible prévalence japonaise reflète probablement un sous-diagnostic massif lié à la stigmatisation ** La solitude déclarée est faible au Japon mais l’isolement réel (kodokushi, hikikomori) est grave
Recours en cas de souffrance : visibilité versus invisibilisation de la détresse
L’accès aux recours diffère structurellement. En France, le système de santé mentale est plus accessible (23 psychiatres/100 000), la culture de l’expression émotionnelle plus tolérée, et les mouvements sociaux constituent des canaux d’expression collective. Les limites résident dans les inégalités territoriales d’accès aux soins et la concentration de détresse dans les quartiers populaires.
Au Japon, les ressources existent – lignes d’écoute karoshi (depuis 1988), centres de soutien hikikomori (85 structures), « Ministre de la Solitude » (depuis 2021) – mais la stigmatisation constitue une barrière majeure. La détresse reste masquée derrière le gaman (endurance) et le tatemae (façade). Le renommage de la schizophrénie en 2002 (seishin bunretsubyō devenu tōgō shitchōshō) illustre les efforts pour réduire la stigmatisation terminologique.
Conclusion : deux systèmes, des coûts comparables mais des victimes différentes
Cette analyse comparative révèle que la faible criminalité japonaise et la stabilité sociale ont un prix : une violence intériorisée qui se manifeste par des pathologies culturellement spécifiques. Le hikikomori, le karoshi et les taux de suicide élevés constituent la face cachée du « miracle japonais » de l’ordre public.
À l’inverse, la France assume une conflictualité visible – manifestations, tensions sociales, insécurité perçue – qui sert de soupape aux frustrations collectives. Mais l’idéal méritocratique génère une culpabilité individualisée face à l’échec, et les coûts psychiques restent concentrés sur les plus vulnérables.
Le paradoxe central demeure : le Japon excelle sur les indicateurs objectifs (espérance de vie, sécurité, éducation) mais se classe systématiquement plus bas en bien-être subjectif. La France, malgré ses tensions, offre un meilleur équilibre travail-vie et une expression émotionnelle plus libre, générant une satisfaction de vie supérieure.
Ni le « calme japonais » ni le « bruit français » ne constituent des modèles idéaux. Les deux systèmes imposent des coûts psychiques substantiels, différemment distribués mais comparables en intensité. La vraie question n’est pas lequel est supérieur, mais comment chaque société pourrait réduire les fardeaux imposés à ses membres les plus vulnérables – femmes et jeunes au Japon, classes populaires et minorités en France.
…
« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022
…
« la vraie raison c’était que dans le monastère il y avait des religieuses qui faisaient parties du clan qui avaient assassiné son mari… Ce qui veut dire qu’elle serait acceptée au couvent à condition que ces deux clans se réconcilient, et que la vendetta s’arrête dans la région… elle va passer de famille en famille, et incroyablement elle va réussir… les familles vont se réconcilier publiquement, et là on pourra dire qu’elle est là dans son premier acte de Patronne des cas désespérés… Quand on sait la violence qu’il y avait derrière et le nombre de morts qu’il y avait dans le passé… »
Sainte Rita, Récit de Arnaud Dumouch
…
« Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad.
« Les drames individuels et familiaux
Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.
Le contexte d’Alep
À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.
Un paysage de désolation
Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.
L’effort de stabilisation par les clans
Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.
Les bureaux de réconciliation des clans
Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.
Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »
…
« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchi le cours des choses dans leurs domaines. »
Denis Leguay
…
«La complexité n’est pas le seul obstacle. Chaque démarche nous heurte à la contradiction. Les plus claires de ces contradictions ne manifestent qu’une désintégration simple, avec libération de forces divergentes, comme chez l’impulsif. D’autres sont compliquées d’un essai de réintégration qui reste défectueuse, lacunaire, composite. Souvent les matériaux de remplacement sont des matériaux anachroniques, empruntés à un autre âge de la vie ; ou des éléments mal venus, parce que venus trop tard dans un organisme où il y a un temps pour chaque chose et où chaque chose doit venir en son temps : et l’on voit un romantique éperdu comme Delacroix se découvrir le plus classique des hommes en matière politique, et le dernier des poètes maudits partager son temps entre le cloître et le bordel. Il est peu d’attitudes qui soient vraiment générales et commandent tout le registre de notre action. Un acte incompréhensible, un suicide imprévu viennent déconcerter les conceptions commodes que nous nous étions faites sur des hommes sans histoire… L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés.
Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de LA FAIBLESSE DES IMPULSIONS ANTAGONISTES ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Nul ne doit entrer sous mon toit, s’il n’est géomètre. »
Platon
…
…
Du sourire.
«Il y a loin de ce phénomène au précédent pour la complication du mécanisme; rien n’est plus simple que la théorie du sourire; il consiste tout entier dans le jeu des muscles moteurs des lèvres; tous les autres organes lui sont étrangers; la poitrine n’y est absolument pour rien, et c’est là ce qui le distingue essentiellement du rire proprement dit; aussi, comme il n’y a point d’expulsion d’air, il a lieu sans bruit. Dans ce mouvement, les angles des lèvres s’éloignent un peu, sans cependant s’ouvrir; les joues se gonflent et quelquefois la petite fossette se forme comme dans le rire. Mais si le sourire est plus simple dans son mécanisme que le rite, il est bien autrement important à étudier sous le rapport de l’expression des sentimens. Il est tellement varié, les nuances en sont tellement multipliées, qu’il en est une pour toutes les sensations que l’on éprouve, pour toutes les émotions que l’on ressent. C’est dans le sourire que l’on va étudier les affections de l’ame, bien plus que dans le rire, qui n’est dans le plus grand nombre des cas que le signe d’une joie bruyante; rarement il trompe lorsqu’on sait bien l’observer; aussi peut-on le regarder comme un veritable langage, un excellent moyen de s’entendre, une manière expressive de communiquer ses idées au defaut de la parole, ou un aide puissant pour elle. C’est daus un sourire de bienveillance que le solliciteur puise l’espoir d’obtenir les faveurs qu’il sollicite; c’est dans le sourire de la pitie compatissante que le malheureux trouve un soulagement à ses peues; c’est dans le sourire de l’admiration que l’artiste trouve la plus belle récompense de ses pénibles travaux; c’est enfin dans un sourire de celle qu’il aime, que l’amaut trouve l’arrêt de sa condamnation ou le gage assuré de son bonheur. Il y a encore une foule d’autres sourires qui tous expriment un sentiment particulier; tels sont les sourires du dédain, du mépris, de la raillerie, de l’insulte, de l’applaudissement, de l’intelligence, du doute, de l’assurance, de la protec tion, etc. Chacun de ces sourires a une manière d’être à lui, qui le caractérise spécialement, et qu’il serait trop long de rapporter ici; seulement je dirai d’une manière générale que tous les sourires de désapprobation se ressemblent sous le гарport que les deux lèvres, mais surtout la supérieure, se concentrent un peu, et que cette dernière fait une légère saillie au-dessus de l’inférieure; de plus, tous les traits du visage tendent un peu à se rapprocher de la ligne médiane, comme cela a lieu dans les affections tristes. Dans tous les sourires d’approbation, au contraire, tous les traits se portent en dehors, la figure s’épanouit et prend cet air riant qui annonce un contentement intérieur, de même que dans les passions gaies. D’après ce que je viens de dire, on voit que le sourire n’exprime pas seulement les émotions douces, agréables; bien plus il en exprime quelquefois de toutes contraires, puisqu’il y a le sourire de la férocité, le sourire de la vengeance. Ce sourire presque convulsif a lieu dans certains cas où des individus doués d’une ame atroce, contemplent avec l’air de la jouissance, le spectacle de la souffrance, ou qu’ils tiennent en leur pouvoir une victime qu’ils ont longtemps poursuivie, et sur laquelle ils vont épuiser tous les traits de leur barbarie. Heureusement ce sourire, presque contre nature, est rare, et n’a lieu que dans quelques sujets monstrueux et dépravés. La physionomie emprunte du sourire une expression d’autant plus remarquable, que tous les traits y contribuent plus ou moins, et c’est ce qui lui donne cet aspect animé, parlant, que l’on saisit de suite. Rien n’embellit plus la figure d’une femme qu’un sourire habituel, exprimant la bonté et toutes les émotions douces, et de qui l’on dit qu’elle a le sourire sur les lèvres. C’est à ce sourire qu’elle doit de plaire à tout le monde, parce que c’est lui qui répand sur toute sa figure un charme auquel on résiste difficilement; avec lui une figure médiocre, sous le rapport de la beauté et de la régularité des traits, sera toujours séduisante; sans lui, au contraire, la figure la plus belle, la plus régulière, ne plaira jamais; elle trouvera des admirateurs et pas un adorateur; sans un sourire aimable et fin, la plus belle femme ne saurait plaire, parce que sa figure froide et inanimée est bien souvent l’indice de la sécheresse de son cœur. Le sourire de la beauté est une amorce à laquelle on ne résiste guère; aussi les coquettes habiles savent-elles en tirer un très-grand parti pour plaire, en jouant à merveille des sentimens qui sont loin de leur cœur. Je n’ai parlé jusqu’à présent que du rire dans l’état de santé, et cette partie de mon sujet n’intéresse uniquement que le phy siologiste et le moraliste: je vais maintenant l’examiner comme symptôme d’un grand nombre de maladies, et sous ce rapport, ce phénomène est d’une bien plus haute importance; il intéresse essentiellement le praticien, et fait partie du domaine de la médecine. Du rire considéré dans l’état de maladie, autrement du rire pathologique. Ce symptôme est si fréquent, il paraît dans tant de maladies,qu’il n’est pas de médecin qui n’ait eu de fréquentes occasions de l’observer. Ainsi que le rire naturel, il peut être distingué en rire proprement dit et en sourire; il peut l’être aussi en volontaire et en involontaire, ou convulsif. Cette division est même extrêmement importante pour apprécier au juste l’état des facultés cérébrales. Du sourire morbide. C’est par lui que je commence, comme celui qui fournit le plus grand nombre de renseignemens à l’observateur. On en distingue deux espèces : l’un qui se rapproche de celui naturel, et auquel on donne le nom d’aspasmique, l’autre presque convulsif, autrement morbidetétanique, et qui n’est autre chose que le rire vulgairement nommé sardonique. Le sourire aspasmique se fait remarquer en cela qu’il est presque entièrement semblable au sourire naturel, et que, sauf quelques différences qui dépendent de la maladie et des circonstances qui l’accompagnent, il est toujours à quelque chose près le même. Ce sourire n’est nullement spasmodique, les muscles sont dans leur état ordinaire; il s’exerce machinalement et pour ainsi dire sans que le malade en ait la conscience. C’est un mouvement simple, passager, fugace des muscles affectés au sourire dans l’état sain. C’est bien toujours un mode d’expression du sentiment, mais qui n’est plus dirigé, ou plutôt qui n’est que le résultat d’une perversion des facultés mentales, un symptôme de délire aigu; ce sourire paraît dans certaines espèces de vésanies et dans quelques maladies aiguës ataxiques. Le sourire aspasmique est d’un grand secours pour reconnaître l’état moral des malades. Comme il est le résultat d’un sentiment de l’ame; il se présente sous des aspects différens suivant le genre d’affections et le caractère des passions qui agitent les malades, et dont il exprime toutes les nuances. C’est une ressemblance de plus qu’il a avec le sourire naturel. Si l’on observe attentivement les individus chez lesquels ce sourire se montre, il sera bien facile de reconnaître leur disposition intérieure, de s’assurer de la nature de l’objet qui les occupe, il sera facile de distinguer les sourires de la joie, du ravissement, de l’admiration, de la contemplation, de l’extase, www. de la hauteur, de la fierté, du dédain, de la suffisance, de l’orgueil, de la bouffissure, de l’imbécillité, de l’idiotisme, etc. Du sourire morbide tétanique. C’est celui que les auteurs ont désigné sous le nom de rire sardonique ou ris sardonien, expression vicieuse qui ne donne absolument aucune idée da mal, et qui ne saurait être mieux remplacée que par celle de tétanique qui embrasse toutes les diverses manières d’être de cette espèce de rire, et en donne la véritable nature. C’est aussi cello que, à l’exemple de M. Roi, nous adopterons. L’origine du mot rire sardonique n’est point connue; on peut la regarder comme un problème encore non résolu. Cependant l’opinion généralement admise est que le mot sardonique ou sardonien dérive de celui de Sardaigne, île où croît en grande quantité une plante nommée sardonia herba, sardoa herba, sardoine, etc., plante de la famille des renonculacées, à l’usage de laquelle on attribuait le rire sardonique. Prise dans un langage figuré, cette épithète désigne ordinairement un rire forcé, et sous le masque duquel on cherche à déguiser des. sentimens peu compatibles avec l’expression vraie du rire naturel et franc de la joie expansive. Voyez à ce sujet les adages d’Erasme, centur. 5, chiliad. 3, adag. 1. Cesourire est bien différent du précédent, il est essentiellement convulsif, il est toujours lié à une affection physique, tandis que le précédent est toujours le symptôme d’une affection morale; on peut donc le ranger daus la classe des spasmes; mais il faut bien distinguer qu’il ne forme jamais à lui seul une affection; il n’est jamais qu’un symptôme, l’effet d’une maladie particulière. Beaucoup d’auteurs cependant ont commis l’erreur de le considérer d’une manière absolument isolée, et entre autres, Sauvages. On sent qu’une semblable erreur est infiniment préjudiciable dans le traitement surtout qui n’appartient point réellement au rire sardonique, mais à l’affection principale dont il dépend. M. Roi, appuyé sur l’autorité de M. Richerand, pense qu’il y a beaucoup de ressemblance entre le rire sardonique et le trismus maxillaire; mais je pense que ce rapprochement. est un peu forcé. Le rire tétanique a une manière d’être à lui, et il est bien loin de présenter la même gravité que le trismus. Mais ces deux maladies, ayant réellement quelques rapports, on a cru pouvoir les assimiler et les confondre; c’est certainement à tort. Il n’est pas de mon sujet de parler ici du trismus. Voyez ce mot. Je me contenterai de tracer les caractères du rire tétanique, et M. Roi sera mon guide. Invasion. Elle est ordinairement lente, dans quelques cas cependant elle est rapide; elle est précédée par quelques phenomènes locaux ou généraux qui varient suivant les cas. Avi cenne (De medic. cordial., lib. III, cap. xvi) dit que l’on sent d’abord une douleur dans les os de la face avec une espèce d’engourdissement et de trémulation de la peau qui les couvre, ce qui est une erreur, parce que bien certainement ce n’est pas dans les os, mais bien dans les muscles et les nerfs de la partie malade que la douleur existe. Une fois que le sourire tétanique est bien caractérisé, on observe les phénomènes suivans: l’ensemble de la physionomie est altéré; quelquefois les traits sont épanouis et sembleraient exprimer la gaîté; d’autres fois, au contraire, ils sont concentrés, abattus, à l’exception de ceux de la région labiale qui sont dirigés en dehors d’une manière démesurée, ce qui établit à la face un contraste pénible. D’autres fois il y a de petits mouvemens convulsifs partiels ou généraux. Les lèvres sont distendues et retirées vers les joues, la bouche close ou plus ou moins ouverte, de manière que les dents sont en partie découvertes. Dans quelques cas, les lèvres rapprochées dans le milieu sont écartées sur les côtés ou vers les angles; les joues se dépriment, se creusent, et font saillie vers les pommettes. Les mâchoires rapprochées se serrent spasmodiquement; les dents se heurtent et craquent. il peut arriver qu’il n’y ait qu’un seul côté de la face contracte: alors il y a une véritable distorsion de la bouche comme dans quelques cas d’hémiplégie, avec lesquels il ne faut cependant pas confondre cet état. Il peut se faire aussi que la contraction soit permanente, ou seulement passagère et alternative, comme dans beaucoup de convulsions. Il est impossible de ramener les lèvres à leur état naturel. Les muscles sont durs, inflexibles, et s’opposent à tout mouvement contraire à celui de leur contraction; quelquefois il y a une sorte de ptyalisme, les lèvres écartées ne pouvant plus s’opposer à l’écoulement de la salive qui dans quelques cas est sécrétée en plus grande abondance qu’à l’ordinaire. Les mouvemens convulsifs ne se bornent pas toujours aux muscles labiaux ; ceux des autres régions de la face peuvent y participer plus ou moins, et même quelquefois ceux du cou et des épaules, et le malade conserve alors l’attitude d’un porte-faix qui s’efforcerait de soulever et de transporter un pesant fardeau, comme le dit Coelius Aurélianus : Ut etiam colla atque humeros rapiat, et ità patientes faciat commoveri Lanquàm onus humeris bajulantes transferendi ponderis causá (Morborum chronicorum, lib. 11, cap. 11, De canino raptu); mais je pense que, dans ces derniers cas, c’est abuser du mot que de regarder cet état comme un sourire tétanique, bien plutôt un véritable tétanos. Enfin l’on voit quelquefois survenir, d’après la remarque de Celse, la fièvre et un changement de coloration du visage qui devient plus ou moins li c’est vide, ou bien conserve à peu près sa couleur naturelle. Is cum acutá ferè febre oritur: os cum ric’u quodam pervertitur, ideò que nihil aliud est quàm distortio oris. Accedit crebra coloris in facie totoque corpore mutatio: somnus in promptu est. (De re medicá, lib. IV, cap. 1.) Il est une division du sourire tétanique que M. Roi indique et qui me semblerait très-importante à établir; elle serait basée sur la nature des contractions qui peuvent être permanentes ou alternatives, ce qui forme deux états bien différens, et je considère les dernières comme constituant le véritable rire convulsif ou sardonique. Nomenclature et variétés du sourire tétanique. On a donné à ce phénomène une foule de noms qui tous signifient la même chose, et qui désignent toujours ou le plus souvent l’état convulsif des lèvres, avec rétraction permanente de ces parties vers les joues. Les principales de ces dénominations sont celles de rire ou ris sardonique, sardonien, sardonion, sardion, sardoïcon, sardianicon, sardonicos gelos des Grecs; sardorum, tortura faciei, tortura oris, distortio oris, risus sardonicus ou sardonius des Latins; sardiasis de Linnæus ; spasme, convulsion sardonique de Sauvages; trisme sardonique de Baumes, etc. La première des variétés est cet état particulier du visage et de la bouche surtout, appelé face riante, physionomie riante, air riant, ou souvent bouche riante, et qui est ordinairement le premier degré du sourire tétanique. Il consiste dans une sorte d’épanouissement du visage ou dans un léger sourire convulsif suscité par de petites saccades ou contractions spasmodiques répétées ou continues des muscles faciaux. Il se montre surtout pendant le sommeil, particulièrement chez les enfans; il est léger, fugace, et n’est, pour ainsi dire, qu’un mouvement oscillatoire, un frémissement désagréable des lèvres qu’il est bien difficile d’exprimer, et que M. Roi compare avec assez de raison à la grimace de la bouche pendant la déglutition ou à la vue d’un breuvage qui répugne fortement. Cette physionomie est presque toujours l’indice de convulsions imminentes. Deuxième variété. Rire cynique, risus cynicus, spasme, convulsion, tic cynique, cynogelos, tic cycogèle, trisme cynogélique cynicon, spasmon en grec; spasmus cynicus en latin. Ainsi nommé à cause de la comparaison grossière que l’on a faite de cette disposition avec la grimace que font les chiens dont on excite la colère. Il est des auteurs qui donnent spécia lement le nom de spasme cynique à la convulsion d’un seul côté de la face avec rétraction de l’une des commissures labiales, ou bien à la contraction forcée de l’une des lèvres seule ment, tandis qu’ils réservent le nom de rire sardonique, à la diduction complette et simultanée de la bouche en totalité. Troisième variété. Rire canin, ris de chien, spasme canin risus caninus, spasmus caninus, raptus caninus. C’est dans cette variété qu’a spécialement lieu la contraction des muscles petits sus-maxillo-labiaux ou canins, de manière que la lèvre supérieure rétractée en haut laisse à découvert une portion de l’arcade dentaire correspondante. On a comparé cet état des lèvres à celui qui a lieu lorsqu’on est obligé de faire de grands efforts pour l’expulsion des matières fécales, ou bien lorsqu’on veut fixer un objet dont l’éclat fatigue les yeux. Quatrième variété. Rire de saint Médard. L’origine de ce rire est assez singulière pour être rapportée. On raconte qu’il y avait autrefois en Touraine la statue de saint Médard vers laquelle le peuple se rendait de toutes parts pour guérir ses maux de dents. Ce saint montrait les siennes à tous ceux qui venaient l’invoquer et lui adresser de pieuses offrandes pour le soulagement de leur mal. Cette grimace fut comparée au rire sardonique. Cinquième variété. Rire forcé, rire convulsif, rire spasmodique, rire bátard, que l’on emploie quelquefois mal à pos pour désigner le sourire tétanique en général. Il existe encore un assez grand nombre de variétés peu importantes qu’il serait trop long d’énumérer, et qui d’ailleurs peuvent, pour la plupart, se rapporter à l’une de celles que je viens de décrire. »
Dictionnaire des sciences médicales une Société de médecins et de chirurgiens
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité) «
…
La «Schadenfreude», vital petit plaisir honteux
« Ressentir du plaisir face aux malheurs des autres ne fait pas partie de la norme sociale implicite qui valorise plutôt l’empathie et la compassion. La Schadenfreude nous aide pourtant à vivre
Catherine Frammery
Publié le 17 août 2018 à 09:08. Modifié le 10 juin 2023 à 16:11.
Loin de se limiter à la joie, la tristesse, la surprise et la colère, la palette des émotions humaines comporte un nombre quasi infini de nuances, qui varient selon les cultures et se transforment au cours du temps. «Le Temps» vous fait découvrir cinq émotions en apparence méconnues, mais qui vous paraîtront sans doute familières .
Avouez-le: vous avez ressenti un petit pincement de plaisir quand votre voisine tellement donneuse de leçons a raté ses examens. Quand votre collègue si fier de sa belle voiture se l’est fait emboutir. Ou quand ce politicien rigoriste et intolérant s’est trouvé englué dans un sordide scandale sexuel. Le regretté Pierre Desproges avait tout compris: «Il ne suffit pas d’être heureux, encore faut-il que les autres soient malheureux.»
Les Allemands ont inventé un mot merveilleux pour ce sentiment inavouable mais tellement plaisant: la Schadenfreude. Schaden, le dommage, le malheur; et Freude, la joie: l’apposition des deux termes habituellement antinomiques dit bien le côté paradoxal de cette émotion. Le concept est ancien: Aristote évoquait déjà l’epichairekakia, un mot qu’on pourrait traduire littéralement par «la joie née du mal». Il est répandu dans de nombreuses cultures, traduit ou pas – il figure tel quel dans le Oxford English Dictionary depuis 1895, et s’utilise couramment dans la littérature anglaise, comme en Suisse. Schadenfreude est en revanche peu connu en France, où on parle plus souvent de «joie maligne». Mais le mot a pris du galon depuis son emploi sur Twitter par Jean-Luc Mélenchon après la défaite de l’Allemagne au Mondial.
Sommes-nous de mauvais humains, à rire de celui qui trébuche, devrions-nous éprouver de la compassion voire de la pitié plutôt que ce sale petit sourire intérieur? Trois conditions favorisent l’émergence de la Schadenfreude, selon le psychologue américain Richard Smith, qui a consacré un gros ouvrage à ce «côté obscur de la nature humaine». La première est le gain que peut attendre l’observateur du malheur de l’autre. Celui qui aura accès à la mission de ses rêves parce que son collègue tombe malade ne pourra peut-être pas se réjouir extérieurement, mais il jubilera intérieurement.
Les malheurs des autres nous consolent
La Schadenfreude est aussi favorisée par le sentiment que l’autre a mérité son malheur. Qu’un végétalien soit montré du doigt après avoir été pincé en train de dévorer un steak satisfait notre besoin de justice, nous refusons l’hypocrisie.
Enfin, la Schadenfreude émerge aussi lorsque nous jalousons la personne qui souffre, que nous jugeons plus compétente, ou plus élevée socialement. Ses malheurs la rendent moins enviable, et nous sommes revalorisés par sa perte de statut. C’est un des ressorts d’ailleurs de la presse people, qui se focalise volontiers sur les malheurs des célébrités, ou de la téléréalité, qui flatte nos instincts les plus bas. La Schadenfreude constitue alors une puissante consolation aux tourments de l’envie, le malheur des autres nous redonnant confiance en nous, ce d’autant qu’on n’y a pas contribué, on n’éprouve donc a priori aucune culpabilité devant la situation. La Schadenfreude serait en ce cas un mécanisme d’adaptation, qui permet de vivre avec soi-même, ses imperfections, ses échecs.
Cette émotion suscite de plus en plus d’intérêt et les études se multiplient depuis les années 1990 en profitant du développement de l’imagerie cérébrale, note Patricia Cernadas Curotto, doctorante au Centre interfacultaire en sciences affectives de l’Université de Genève. «Nous pouvons observer des activations cérébrales liées au plaisir et à la récompense lorsque nous ressentons de la Schadenfreude. C’est une émotion socialement indésirable mais les mesures physiologiques et l’imagerie cérébrale nous permettent de la déceler aussi quand les personnes tendent à vouloir la cacher; ces mesures plus implicites représentent une méthode d’étude prometteuse», explique la psychologue. Les résultats préliminaires de la chercheuse suggèrent qu’on éprouve plus volontiers de la Schadenfreude face aux personnes au caractère jugé difficile, et avec qui les relations interpersonnelles ont été ou sont compliquées.
Victime de la comparaison sociale
La Schadenfreude fait si profondément partie de nous que des études l’ont mise en évidence chez des petits de 2 ans. Un enfant jaloux d’un autre à qui sa maman lit à voix haute une histoire sur les genoux se réjouit lorsque la mère fait tomber un verre d’eau sur le livre, stoppant la lecture. En revanche, si le second enfant n’est pas sur les genoux de sa mère, la chute du verre d’eau qui interrompt l’histoire n’a aucun effet particulier sur l’enfant cible, qui n’a cette fois pas l’impression d’être désavantagé…
Hum. Rien de très reluisant mais rien d’infâme non plus, pensez-vous. Après tout, ne sommes-nous pas conditionnés à rechercher ce qui nous fait plaisir? Si la compassion révèle notre capacité à être concernés par les autres et nous montrer bienfaisants, nous sommes tous aussi, au moins parfois, des sauvages en dedans, et la Schadenfreude marquerait ainsi simplement la limite, mouvante, qui sépare nos instincts égoïstes de notre moi social, sous contrôle.
Reste que l’abondance de Schadenfreude a été corrélée avec une faible estime de soi: y sont plus sujettes les personnes qui n’ont pas une très bonne image d’elles-mêmes, peu satisfaites de leur vie, et qui se situent en permanence dans un schéma de comparaison sociale.
Elargi au groupe, le phénomène devient un «eux contre nous» qui a été évoqué par exemple pour rendre compte du manque de réaction de groupes face au génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ou celui des Tutsis au Rwanda. On est bien loin des examens ratés de la voisine. «La Schadenfreude est le pire trait de la nature humaine […] Le plaisir du malheur est diabolique et ses moqueries sont le rire de l’Enfer», disait Schopenhauer, en 1851 déjà. »
https://www.letemps.ch/societe/schadenfreude-vital-petit-plaisir-honteux
…
« Beaucoup de personnes croient que les discussions philosophiques ne sont que des jeux d’esprit, et , qu’après de longues argumentations, on voit chacun de ceux qui les soutiennent conserver l’opinion qu’il avait au début. Cela est vrai pour les questions dont vous parliez tout à l’heure, qui n’intéressent qu’une vaine curiosité, pour celles qu’il faut regarder comme insolubles, soit absolument et à toujours, soil temporairement, parce qu’on manque encore de quelques-unes des données indispensables à leur solution; cela est vrai pour les discussions dans lesquelles chacun des contendants est animé, avant tout, du désir de faire remarquer ses talents ou de faire prévaloir une opinion qu’il a intérêt de placer au-dessus de toutes les autres ; en d’autres termes, cela est vrai quand chacun de ceux qui discutent ou l’un d’eux est dirigé plutôt par une passion que par la raison; mais il n’en est pas ainsi pour les discussions dans lesquelles, des , deux côtés, on apporte des dispositions plus modestes. »
Archives parlementaires
…
…
« Si l’État est fort, il nous écrase. S’il est faible, nous périssons. »
Paul Valéry
…
« Un peuple divisé et désemparé, des institutions en ruine […], une espèce de terre brûlée propre a devenir le champ clos des factions et le cimetière des libertés perdues? […] Les français espéraient le salut, ils… »
Julian Jackson, De Gaulle
…
«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
…
« Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre l’ordre. M. d’Hulst sait tout cela, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»
Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église
…
« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
…
…
« Ces lignes étaient précédées d’un avertissement : On retrouvera dans ce film une organisation de la voix et des sons pris en eux-mêmes et non comme la conséquence physique d’un mouvement ou d’un acte, c’est-à-dire sans concordance avec les faits. Sons, voix, images, interruptions d’images; tout cela fait partie du même monde objectif où c’est par-dessus tout le mouvement qui compte. Et c’est l’œil qui finalement ramasse et souligne le résidus de tout les mouvements. Artaud se sert donc de sa maladie pour atteindre une réalité qui lui échappe. Il n’est décidément pas au monde. Il sait que la vraie vie est là-bas, bruissante comme une volière, mais comment en forcer l’accès? Des ombres surgissent, se multiplient, puis s’évanouissent dans un songe. L’oreille collée à la membrane, Artaud enregistre la rumeur. Pourquoi avoir des yeux s’écrira-t-il quand il faudrait inventer ce qu’il y aurait à regarder? Inlassablement tout au long d’une correspondance devenue inséparable de son œuvre, il précise son diagnostic. « Je ne sens la vie qu’avec un retard qui me la rend désespérément virtuelle. » Et il consulte : guérisseurs, herboristes,, acupuncteurs, voyants, thaumaturges … Il accepte même de se livrer à un traitement psychanalytique, vite interrompu on le comprend. Mais son mal semble inaccessible, et c’est encore et toujours aux drogues qu’il demande de calmer sa souffrance: opium, laudanum, cloral. »
Antonin Artaud, Un siècle d’écrivains : Artaud cité : Atrocité ( Documentaire, 2001)
…
«Un jour, quelqu’un vint voir Socrate et lui dit : – Ecoute Socrate, il faut que je te raconte comment ton ami s’est conduit. – Arrête ! Interrompit l’homme sage. As tu passé ce que tu as à me dire à travers les trois tamis ? – Trois tamis ? dit l’autre, empli d’étonnement. – Oui, mon bon ami : trois tamis. Examinons si ce que tu a as à me dire peut passer par les trois tamis. Le premier est de celui de la Vérité. As tu contrôlé si ce que tu as à me dire est vrai ? – Non; je l’ai entendu raconter, et … – Bien, bien. Mais assurément, tu l’as fait passer à travers le deuxième tamis. C’est celui de la Bonté. Ce que tu veux me dire, si ce n’est pas tout à fait vrai, est-ce au moins quelque chose de bon ? Hésitant, l’autre répondit : non, ce n’est pas quelque chose de bon, au contraire … – Hum, dit le Sage, essayons de nous servir du troisième tamis, et voyons s’il est utile de me raconter ce que tu as à me dire … – Utile ? Pas précisément. – Eh bien, dit Socrate en souriant, si ce que tu as à me dire n’est ni vrai, ni bon, ni utile, je préfère ne pas le savoir, et quant à toi, je te conseille de l’oublier …»
Les trois tamis de Socrate
…
…
« Y-a-t-il quelque-chose que tu puisses me dire sur l’enquête du Sénat, quelque-chose sur Ross? »
…
« Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi ; le reste ne nous regarde point, c’est l’affaire des autres. »
…
« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
…
…
Rupture biographique et réorganisation cognitive : patterns à travers vingt vies intellectuelles
La découverte centrale, à travers vingt intellectuels, écrivains et figures politiques majeurs, est que l’issue d’une rupture biographique dépend moins de la gravité de la crise elle-même que de trois facteurs médiateurs : l’accès à une communauté intellectuelle, la pratique disciplinée de l’écriture, et la complexité cognitive préexistante. Ces trois variables prédisent, avec une constance frappante, si une figure atteint une reconstruction mature et révisable (Type B) ou se rigidifie dans des cadres défensifs et monocausaux (Type A). Point crucial : la ligne de partage n’est pas binaire — la plupart des trajectoires impliquent des oscillations, et plusieurs figures (Nietzsche, Soljenitsyne, Augustin) démontrent qu’une reconstruction mature peut se calcifier en rigidité au fil du temps, particulièrement lorsque le pouvoir institutionnel ou l’isolement idéologique remplace les conditions qui avaient initialement permis la croissance. Cette découverte s’inscrit dans la continuité de la théorie de la croissance post-traumatique de Tedeschi et Calhoun, du modèle des présuppositions brisées de Janoff-Bulman, et de la théorie de la désintégration positive de Dąbrowski, tout en les prolongeant dans le champ de la biographie intellectuelle.
L’analyse s’appuie sur la psychobiographie (Erikson), la théorie de l’identité narrative (McAdams), la recherche sur la complexité intégrative (Suedfeld et Tetlock), et le cadre théorique du besoin de clôture cognitive de Kruglanski, pour retracer comment dix-huit figures — six philosophes, sept écrivains/artistes et cinq activistes politiques, plus trois cas supplémentaires — ont traversé une séquence en cinq phases allant de la rupture à la reconstruction.
Les cinq phases sont universelles ; la bifurcation à la Phase 4 détermine tout
Chaque figure étudiée suit une version reconnaissable de la séquence en cinq phases : rupture biographique, crise cognitive, relecture du passé, reconstruction conceptuelle, et cohérence post-fragmentation. Mais la séquence n’est jamais linéaire. Le moment critique est la Phase 4 — la reconstruction — où les trajectoires divergent vers ce que ce cadre appelle Type A (défensif/rigide) et Type B (structurant/mature).
La Phase 1 (rupture biographique) prend des formes remarquablement variées — exécution simulée (Dostoïevski, 1849), travail en usine (Weil, 1934-35), exil et apatridie (Arendt, 1933-51 ; Cioran, 1937 ; Hugo, 1851-70), emprisonnement (Mandela, 27 ans ; Gramsci, 11 ans ; Malcolm X, 6 ans ; Havel, 4 ans ; Genet, à répétition), traumatisme génocidaire (Levi à Auschwitz), blessures de guerre (Céline à Ypres, 1914), maladie (la détérioration neurologique progressive de Nietzsche), violence coloniale (le travail clinique de Fanon en Algérie), ou crise morale-spirituelle (la conversion d’Augustin au jardin en 386 apr. J.-C.). Ce qui unit ces événements divers est que chacun a invalidé les schémas explicatifs antérieurs de la figure — ses cartes mentales existantes ne pouvaient plus rendre compte de la réalité vécue.
La Phase 2 (crise cognitive) se manifeste comme ce que Janoff-Bulman théorise sous le nom d’effondrement de trois présuppositions fondamentales : le monde est bienveillant, le monde a un sens, le soi est digne. La « période de questionnement sombre » de Nietzsche (1876-81), la confrontation de Dostoïevski avec des meurtriers en Sibérie qui anéantirent son socialisme utopique, la reconnaissance par Arendt que « la pensée politique traditionnelle n’avait aucun cadre pour le totalitarisme », l’impuissance de Mandela en tant que leader militant rendu physiquement impuissant — tous décrivent la même expérience structurelle. La découverte clé du modèle de croissance post-traumatique (PTG) de Tedeschi et Calhoun est que cette phase implique un basculement de la rumination intrusive (rejeu automatique et pénible) vers la rumination délibérée (recherche constructive de sens), et c’est ce basculement qui sépare la croissance de la pathologie.
La Phase 3 (relecture du passé) est celle où les figures revisitent et requalifient leurs expériences antérieures. Les Confessions d’Augustin (c. 397-400 apr. J.-C.) constituent peut-être l’acte littéraire de relecture biographique le plus élaboré de l’histoire — réinterprétant systématiquement sa période manichéenne, sa vie sexuelle et son vol de poires comme preuves d’un récit providentiel. Nietzsche écrivit des préfaces rétrospectives à toutes ses œuvres antérieures en 1886, effectuant une réévaluation critique complète. Malcolm X relut son passé criminel comme destruction raciale systémique, puis relut sa dévotion à la Nation de l’Islam comme soumission naïve, puis relut le séparatisme racial de la NOI comme déformation du véritable Islam — trois relectures successives, chacune analytiquement plus sophistiquée que la précédente. Gramsci relut le Risorgimento italien pour comprendre l’échec hégémonique ; Arendt relut l’assimilation judéo-allemande à travers Rahel Varnhagen ; Foucault relut son hospitalisation psychiatrique dans Histoire de la folie. La qualité de cette relecture — son honnêteté, son ampleur, et sa disposition à impliquer le soi — est un puissant prédicteur du résultat de la reconstruction.
La Phase 4 (reconstruction conceptuelle) est celle où la bifurcation se produit. La distinction entre Type A et Type B correspond précisément au besoin de clôture cognitive (NFC) de Kruglanski et à la complexité intégrative (IC) de Suedfeld et Tetlock :
- La reconstruction Type B (mature/structurante) présente une complexité intégrative élevée : différenciation de perspectives multiples ET intégration des connexions entre elles. Elle maintient la révisabilité (disposition à réviser ses conclusions face à de nouvelles preuves), le raisonnement conditionnel (si-alors plutôt qu’affirmations absolues), la pluralité causale (causes multiples en interaction plutôt qu’agents uniques), et la tolérance de l’incertitude. Exemplaires : le concept de banalité du mal d’Arendt, le roman polyphonique de Dostoïevski, le cadre hégémonique de Gramsci, l’architecture de réconciliation de Mandela, l’universalisme post-Hajj de Malcolm X, la vision sociale expansive de Hugo, les recadrages méthodologiques successifs de Foucault.
- La reconstruction Type A (défensive/rigide) présente un besoin élevé de clôture : saisir les premières explications et s’y figer. Elle produit des ennemis fixes (les Juifs pour Céline, l’Occident pour le Soljenitsyne tardif), une explication totale (cadres monocausaux rendant compte de tout), une clôture paranoïaque (interpréter les preuves contraires comme confirmation du complot), et le rejet de l’incertitude. Le cas paradigmatique est Céline : traumatisme de la Première Guerre → nihilisme paranoïaque → identification des Juifs comme agents cosmiques de destruction → pamphlets antisémites → collaboration → ressentiment d’exilé. Le psychanalyste Willy Szafran (1984) a relié cette trajectoire aux « perturbations narcissiques de la personnalité » et au concept de haine de soi projetée d’Erich Fromm.
La Phase 5 (cohérence post-fragmentation) est l’épreuve de la solidité de la reconstruction. Les cas les plus matures reconnaissent leurs propres limites : le tournant tardif d’Arendt vers la pensée, la volonté et le jugement comme enquête philosophique ouverte ; le renoncement volontaire au pouvoir de Mandela en 1999 ; la forme délibérément inachevée des carnets de Gramsci, qui reflète une ouverture épistémique. Le concept de « concordance discordante » de Ricœur — cohérence narrative qui préserve le caractère disruptif des événements — décrit précisément cette phase.
Exil, emprisonnement et maladie produisent des réorganisations qualitativement différentes
Le type de rupture façonne la reconstruction de manière systématique, sans toutefois en déterminer l’issue.
L’exil produit ce qu’Edward Said appelait la « conscience contrapuntique » — la capacité de percevoir simultanément de multiples cadres culturels. Tadmor, Tetlock et Peng (2009) ont trouvé empiriquement que les biculturels présentent une complexité intégrative plus élevée que les individus assimilés ou séparés, confirmant directement l’exil comme ressource cognitive. L’apatridie d’Arendt a engendré son analyse distinctive de la pluralité politique ; l’exil linguistique de Cioran du roumain vers le français a reflété une transformation intérieure de la passion vitaliste vers la cristallinité nihiliste ; les années guernesiaises de Hugo ont produit ses plus grandes œuvres. Mais l’exil sans communauté intellectuelle ni ressources matérielles produit isolement et ressentiment — l’exil danois de Céline a renforcé son complexe de persécution paranoïaque. Sapiro (2024) démontre que les issues de l’exil dépendent de la capacité à « reconvertir différentes formes de capital » — culturel, social, symbolique — en nouvelles configurations. Flusser a théorisé l’exil comme un « océan d’informations chaotiques » où l’expulsé doit traiter des données pour survivre, faisant de la créativité un synonyme de la survie elle-même.
L’emprisonnement crée une condition paradoxale : la contrainte physique peut produire soit l’expansion intellectuelle, soit la dévastation cognitive, en dépendant presque entièrement de facteurs médiateurs. L’« Université de Robben Island » — où Mandela, Sisulu et Kathrada organisaient cours et débats — illustre comment la communauté intellectuelle en détention rend possible la reconstruction. L’autoformation vorace de Malcolm X à la prison de Norfolk (« où ailleurs que dans une prison aurais-je pu attaquer mon ignorance en pouvant étudier intensément parfois jusqu’à quinze heures par jour ? »), les 2 848 pages manuscrites de Gramsci soutenues par l’aide matérielle de Piero Sraffa, la correspondance philosophique de Havel dans Lettres à Olga, la rencontre de Dostoïevski avec le christianisme paysan en Sibérie — tout cela démontre que l’emprisonnement produit une expansion intellectuelle lorsqu’il est combiné avec l’accès aux livres, à des interlocuteurs, et à un cadre de production de sens. Le concept de moratoire psychosocial d’Erikson — une période de délai sanctionné durant laquelle s’opère la consolidation identitaire — s’applique : la prison impose ce moratoire. La variable critique est de savoir si le prisonnier dispose des ressources cognitives pour l’exploiter.
La maladie suit ce que Cybulska (2019) décrit comme une courbe en U inversé : une perturbation psychologique modérée stimule la créativité, tandis qu’une maladie grave la détruit. La condition neurologique probable de Nietzsche a produit des « changements d’humeur kaléidoscopiques » permettant une pensée multi-perspectiviste durant sa période médiane, mais la même détérioration progressive a conduit à la mégalomanie de 1888 et à l’effondrement de janvier 1889. L’épilepsie temporale de Dostoïevski a généré des auras extatiques qui ont nourri les moments transcendants du Prince Mychkine, tandis que la désolation post-crise a approfondi sa compréhension de la souffrance. Le diagnostic de cancer de Soljenitsyne en 1954 a aggravé son traumatisme du Goulag mais a aussi intensifié l’urgence existentielle de son écriture. La caractéristique distinctive de la maladie-comme-rupture est son caractère progressif et involontaire — contrairement à l’exil ou à l’emprisonnement, elle ne peut être ni résistée ni stratégiquement engagée.
Le traumatisme de guerre produit les résultats les plus volatils. L’exécution simulée de Dostoïevski a catalysé l’une des explorations de la conscience les plus profondes de la littérature. La blessure de Céline à Ypres a catalysé un ressentiment paranoïaque. L’expérience d’Auschwitz de Levi a engendré quatre décennies de témoignage analytique avant de culminer dans un suicide probable. La rencontre de Fanon avec la violence coloniale à Blida a produit une fusion radicale mais analytiquement structurée de la psychiatrie et de la théorie politique. La variable qui distingue ces trajectoires n’est pas la gravité du traumatisme mais l’architecture cognitive préexistante de la figure et son accès post-traumatique à des ressources reconstructrices.
Ce qui sépare Arendt et Mandela de Céline et du Soljenitsyne tardif
Le contraste entre reconstruction mature et pathologique se cristallise autour de quatre critères empiriquement mesurables, dérivés du cadre de complexité intégrative de Suedfeld et Tetlock et du concept de besoin de clôture de Kruglanski.
Révisabilité contre clôture. Arendt a maintenu tout au long de sa carrière une provisionnalité explicite — « Il n’y a pas de pensées dangereuses. C’est la pensée elle-même qui est dangereuse. » Ses concepts ont évolué : des Origines du totalitarisme à Condition de l’homme moderne en passant par La Vie de l’esprit inachevée, chaque œuvre a révisé et élargi les cadres précédents. La trajectoire de Mandela, d’avocat de la lutte armée à architecte de la réconciliation, démontre une révisabilité radicale sous pression. À l’inverse, Céline n’a jamais révisé sa vision paranoïaque du monde — mourant en 1961 en maintenant qu’il avait été un pacifiste injustement persécuté. Les déclarations politiques du Soljenitsyne tardif formaient ce que Siniavski appelait « une progression… devenant de plus en plus étroite d’esprit au fil des années », passant de la force éthique universelle de L’Archipel du Goulag vers un nationalisme orthodoxe russe rigide.
Raisonnement conditionnel contre affirmation absolue. Les Cahiers de prison de Gramsci sont structurés comme exploration conditionnelle — « guerre de position » contre « guerre de mouvement » dépend de conditions historiques spécifiques ; l’hégémonie opère différemment selon les sociétés. La méthode polyphonique de Dostoïevski (analysée par Bakhtine) donne pleine voix aux positions qu’il combattait — le Grand Inquisiteur reçoit l’argument le plus fort possible. Ce sont des penseurs conditionnels, contextuels. Les pamphlets antisémites de Céline, en revanche, opèrent par affirmation absolue : les Juifs sont la cause ; l’explication est totale ; aucune preuve contraire n’est admise.
Pluralité causale contre causalité unique. Les Damnés de la terre de Fanon intègre des cas cliniques psychiatriques, une analyse économique, une critique culturelle et un récit historique — un cadre véritablement multicausal. L’analyse du totalitarisme par Arendt refuse l’explication monocausale, retraçant des courants convergents d’antisémitisme, d’impérialisme et de société de masse. Le Pouvoir des sans-pouvoir de Havel analyse le « système post-totalitaire » comme une structure maintenue par des millions d’actes individuels de conformité, non par un agent unique. Les penseurs monocausaux — Céline identifiant les Juifs, le Soljenitsyne tardif identifiant « l’Occident », les écrits anti-pélagiens tardifs d’Augustin réduisant tout au péché originel — illustrent ce que Kruglanski appelle le « saisir-et-figer » (seizing and freezing) : s’emparer d’une explication précoce et refuser de la réviser.
Intégration de l’incertitude contre rejet des données contraires. L’accomplissement analytique de Levi réside précisément dans sa disposition à affronter la « zone grise » — l’ambiguïté morale qui résiste à toute catégorisation facile. Malcolm X a publiquement reconnu ses erreurs passées, une capacité rare parmi les figures publiques. Foucault a délibérément cultivé l’auto-révision : « J’écris pour me changer moi-même et pour ne plus penser la même chose qu’avant. » Les cas pathologiques sont marqués par ce que la recherche sur la clôture cognitive identifie comme tendance à la permanence — résistance active à l’information qui exigerait une révision des schémas.
Le pattern d’oscillation : la reconstruction mature peut se calcifier
La découverte la plus importante est peut-être que Type B et Type A ne sont pas des catégories permanentes mais des phases à travers lesquelles les individus peuvent évoluer. Plusieurs figures démontrent des trajectoires allant de la reconstruction mature vers la rigidification, remettant en cause tout binarisme simpliste.
Nietzsche a atteint une reconstruction perspectiviste véritablement mature dans sa période médiane (1881-86). Le Gai Savoir introduit l’éternel retour et l’amor fati avec une auto-ironie joyeuse ; Par-delà bien et mal et la Généalogie de la morale accomplissent une critique généalogique sophistiquée caractérisée par ce que Safranski appelle « conscience de soi compulsive et constante auto-révision ». Mais en 1888, le ton change radicalement : les titres de chapitres d’Ecce Homo (« Pourquoi je suis si sage », « Pourquoi je suis si avisé »), la fureur apocalyptique de L’Antéchrist, cinq livres écrits en une seule année maniaque. Que cela représente une détérioration neurologique franchissant ce que Cybulska appelle « le Rubicon entre Raison et Déraison » ou une escalade philosophique cohérente reste débattu (Kaufmann défend la rationalité ; Safranski diagnostique la pathologie). Le cas illustre que la maladie peut mettre fin à une reconstruction mature en détruisant l’infrastructure cognitive qui la soutenait.
Soljenitsyne présente une trajectoire parallèle sans l’excuse de l’effondrement neurologique. Une journée d’Ivan Denissovitch (1962) et L’Archipel du Goulag (1958-68) atteignent une force éthique universelle — sobres, empathiques, multi-perspectivistes. Mais le discours de Harvard (1978), la Lettre aux dirigeants de l’Union soviétique, et les œuvres polémiques ultérieures se resserrent progressivement vers le nationalisme orthodoxe russe, l’anti-pluralisme et la suspicion envers la démocratie. Le dissident Siniavski a identifié cette trajectoire en temps réel. Les chercheurs Kriza (2014) et Rowley (1997) documentent des éléments ethno-nationalistes et anti-modernistes dans sa pensée tardive. Le facteur critique semble être l’exil sans communauté intellectuelle capable de remettre en question les rigidités émergentes : l’isolement du Vermont de Soljenitsyne (1976-94) a créé un environnement hermétique où ses convictions ne rencontraient aucune friction.
Augustin oscille sur un arc encore plus long. Les Confessions accomplissent une reconstruction mature paradigmatique — une relecture véritablement ouverte qui reste générative seize siècles plus tard. Mais en tant qu’évêque d’Hippone à partir de 396, le pouvoir institutionnel a progressivement calcifié sa pensée. L’Augustin précoce (Lettre 23, c. 391-95) écrivait : « il n’entre pas dans mes intentions que des gens soient forcés contre leur gré à la communion avec quiconque ». En 405, il soutenait la législation impériale anti-donatiste. En 411, il approuvait la coercition étatique comme « discipline médicinale ». Comme l’a observé Frederick Russell : « le fardeau s’est imperceptiblement déplacé de la découverte de la vérité à la dissémination de la vérité ». Le cas d’Augustin démontre que l’autorité institutionnelle est un facteur de risque de rigidification — les responsabilités du pouvoir remplacent les conditions de l’enquête ouverte.
Simone Weil présente une oscillation différente : de l’activisme politique à l’attention mystique puis à l’autodestruction. Ses concepts d’attention, de malheur et de décréation représentent une pensée véritablement mature — révisable, ouverte, philosophiquement générative. Son refus du baptême, insistant pour demeurer « à la fois à l’intérieur et à l’extérieur de l’Église », était une position philosophique de principe, non un rejet. Pourtant, sa privation croissante (se limitant aux rations de la France occupée, dormant trois heures par nuit) suggère que le corps est devenu le lieu d’une contradiction non résolue entre compassion radicale et ascétisme annihilant. Le médecin légiste a conclu qu’elle « s’est donné la mort en refusant de s’alimenter alors que l’équilibre de son esprit était perturbé ». Le cas de Weil suggère un mode d’échec distinctif : une reconstruction intellectuellement mature mais existentiellement insoutenable.
Levi, Rimbaud, et les limites de la reconstruction
Trois cas testent les frontières du cadre en représentant une reconstruction incomplète, abandonnée ou dépassée.
Primo Levi a accompli quatre décennies de reconstruction remarquablement générative à travers le témoignage. Si c’est un homme (1947) a structuré Auschwitz à travers l’Enfer de Dante comme modèle littéraire combiné à l’observation scientifique. Le Système périodique (1975) a élargi le témoin en romancier et essayiste. Alexander Stille le décrivait comme « une personne d’une sérénité, d’une ouverture et d’une bonne humeur remarquables, avec une absence frappante d’amertume ». Mais Les Naufragés et les Rescapés (1986) — son œuvre finale et la plus sombre — a confronté ce qu’il appelait l’érosion de la mémoire, la « zone grise » de l’ambiguïté morale, et l’impossibilité du témoignage complet. Le « témoin intégral » est le Muselmann — le naufragé — qui ne peut témoigner. Son suicide probable le 11 avril 1987 (Elie Wiesel : « Primo Levi est mort à Auschwitz quarante ans plus tard ») suggère que certains traumatismes dépassent la capacité d’intégration cognitive permanente. James Wood offre la lecture la plus nuancée : Levi « a survécu très longtemps, puis a choisi de ne plus survivre, l’acte terminal n’étant peut-être pas en contradiction avec la survie mais en continuité avec elle ». Son cas marque la frontière extérieure de ce que la reconstruction peut accomplir face à la déshumanisation absolue.
Arthur Rimbaud représente une troisième catégorie au-delà des Types A et B : la reconstruction par déplacement radical. Sa révolution poétique (1870-75) fut une rupture auto-engendrée — le « long, immense et raisonné dérèglement de tous les sens » prescrit dans la Lettre du Voyant. Une saison en enfer (1873) accomplit simultanément la crise et la relecture : « J’ai cru acquérir des pouvoirs surnaturels… Je suis rendu au sol. » Mais plutôt que de reconstruire à travers un cadre intellectuel, Rimbaud a entièrement abandonné la poésie vers l’âge de 20 ans pour devenir négociant en Afrique de l’Est. Son abondante correspondance africaine ne contient aucune référence à la poésie — uniquement des calculs commerciaux. Sur son lit de mort : « Merde pour la poésie. » Que cet abandon représente un échec, une forme radicale de dépassement de soi nietzschéen, ou une reconstruction par l’action plutôt que par la pensée reste véritablement insoluble. Le silence de Rimbaud remet en question le présupposé que la réorganisation cognitive doive prendre une forme discursive.
Aung San Suu Kyi fournit un cas contemporain de reconstruction échouée. Quinze années d’assignation à résidence comme icône de la démocratie, suivies de la crise rohingya (2016-17) comme dirigeante de facto, exigeaient une réorganisation cognitive qu’elle n’a pas pu ou voulu accomplir. Plutôt que de relire ses principes démocratiques pour inclure les droits des minorités, elle s’est rigidifiée : recadrant le génocide comme « conflit interne provoqué par les terroristes de l’ARSA », défendant personnellement le Myanmar devant la Cour internationale de Justice. Le contraste avec Mandela est instructif : là où les 27 années d’emprisonnement de Mandela incluaient une communauté intellectuelle, des perspectives diverses et une exposition progressive à la négociation, l’assignation à résidence de Suu Kyi se caractérisait par l’isolement sans la friction intellectuelle qui remet en question les rigidités émergentes. Son cas confirme que l’isolement sous contrainte, sans communauté, tend vers la rigidification plutôt que vers la croissance.
Cinq facteurs protecteurs et cinq facteurs de risque émergent clairement
L’analyse transversale, appuyée tant par les preuves biographiques que par la littérature scientifique sur la croissance post-traumatique, la complexité intégrative et l’identité narrative, converge vers des facteurs identifiables.
Facteurs protecteurs favorisant une reconstruction mature :
- Communauté intellectuelle sous contrainte — l’« Université de Robben Island » de Mandela, la correspondance de Gramsci avec Sraffa, le réseau de la Charte 77 de Havel, les débats de Malcolm X à la prison de Norfolk. Le modèle PTG de Tedeschi et Calhoun et la méta-analyse de Prati et Pietrantoni (2009, 103 études) confirment que le soutien social est un médiateur significatif de la croissance post-traumatique à travers la divulgation interpersonnelle et la co-construction narrative.
- L’écriture comme pratique cognitive disciplinée — chaque figure ayant atteint une reconstruction de Type B a écrit abondamment pendant ou après la crise. Les recherches de Pennebaker démontrent que l’écriture impose un ordre temporel et causal sur l’expérience chaotique. Gramsci écrivait für ewig (pour l’éternité) ; Levi a commencé à raconter Auschwitz à des inconnus dans les trains avant que cela ne devienne un projet littéraire ; Hugo a produit ses plus grandes œuvres à Guernesey.
- Complexité cognitive préexistante — le « potentiel de développement » de Dąbrowski. La formation psychiatrique de Fanon, l’érudition linguistique et philosophique de Gramsci, la formation phénoménologique d’Arendt sous Heidegger et Jaspers, la sophistication littéraire de Dostoïevski — tous fournissaient une infrastructure cognitive pour la reconstruction. Suedfeld et Rank (1976) ont trouvé que les leaders révolutionnaires qui maintenaient ou augmentaient leur complexité intégrative avaient plus de succès.
- Exposition à des perspectives diverses — le pèlerinage à La Mecque de Malcolm X, l’étude de l’afrikaans par Mandela, la rencontre de Fanon avec la psychiatrie anti-autoritaire de Tosquelles, la migration d’Arendt à travers de multiples cultures. Tadmor et al. (2009) fournissent des preuves empiriques que l’expérience biculturelle augmente la complexité intégrative.
- Capacité d’auto-implication — la disposition à s’inclure soi-même dans l’analyse. L’œuvre précoce de Soljenitsyne inclut une autocritique dévastatrice : « Tu sais très bien que nous sommes venus en Allemagne pour nous venger. » Malcolm X a publiquement reconnu ses erreurs passées. Dostoïevski a relu son propre radicalisme comme immaturité spirituelle. Cette auto-implication, absente chez Céline et le Soljenitsyne tardif, est peut-être le prédicteur le plus puissant d’une issue mature.
Facteurs de risque de rigidification pathologique :
- Isolement intellectuel — les années d’errance de Nietzsche dans les pensions, l’exil danois de Céline, l’assignation à résidence de Suu Kyi sans interlocuteurs, l’ermitage du Vermont de Soljenitsyne. Sans friction, les cadres émergents ne rencontrent aucune contestation et tendent vers la clôture.
- Tendances narcissiques ou paranoïaques préexistantes — Szafran (1984) a relié l’antisémitisme de Céline aux perturbations narcissiques de la personnalité et au concept de haine de soi projetée de Fromm. La mythologisation par Céline d’une blessure à la tête qu’il n’a jamais reçue (documentée dans PubMed, 2018) révèle un rapport préexistant à la réalité qui prédisposait à une reconstruction paranoïaque.
- Le pouvoir institutionnel remplaçant l’enquête ouverte — la trajectoire d’Augustin, du dialogue philosophique à Cassiciacum jusqu’à la coercition épiscopale des Donatistes, illustre comment l’autorité calcifie la pensée. Les responsabilités du pouvoir exigent la certitude ; la reconstruction mature requiert la tolérance de l’incertitude.
- Rapidité et violence de la crise dépassant les ressources cognitives — Fanon est mort à 36 ans, Malcolm X à 39 ans, Bonhoeffer à 39 ans — leurs reconstructions ont été interrompues avant d’être achevées. Le piège du Niveau II de Dąbrowski décrit le danger de stagner dans la « désintégration unilatérale » sans progresser vers une perspective multilatérale.
- Externalisation de l’agentivité — l’attribution de toute souffrance à des ennemis extérieurs plutôt qu’à une analyse structurelle. Céline a identifié les Juifs ; le Soljenitsyne tardif a identifié l’Occident. Cette externalisation, que le cadre de Kruglanski explique comme clôture prématurée sous stress (« saisir-et-figer »), court-circuite l’auto-implication que requiert la reconstruction mature.
Le rôle de la relecture : requalification honnête contre révision intéressée
La Phase 3 — la relecture du passé — s’avère plus déterminante qu’il n’y paraissait initialement. La qualité de la relecture prédit le résultat de la reconstruction presque aussi fiablement que les facteurs médiateurs.
La relecture honnête et auto-implicante caractérise les trajectoires les plus réussies. Cioran — malgré les failles profondes de sa reconstruction — a montré plus d’intégrité que son ami Eliade : « Contrairement à son ami, qui n’a montré aucune disposition à se séparer de son passé totalitaire, Cioran a eu la décence… de regretter sa jeunesse fasciste et de rompre avec elle » (Radu Ioanid). Il a révisé La Transfiguration de la Roumanie pour sa réédition des années 1990, éliminant des passages qu’il considérait comme « prétentieux et stupides ». Mandela a relu sa militance d’avant la prison non comme une erreur mais comme une phase tactique au sein d’une lutte plus large, préservant sa dignité tout en permettant la transformation. La trajectoire intellectuelle entière de Foucault constitue des relectures successives — sa propre expérience psychiatrique devenant Histoire de la folie, sa connaissance institutionnelle devenant Surveiller et punir, sa sexualité devenant L’Histoire de la sexualité — chaque recadrage approfondissant plutôt qu’abandonnant les intuitions antérieures.
La relecture intéressée ou externalisante caractérise les cas pathologiques. Céline a relu son traumatisme de guerre non comme un événement historique spécifique nécessitant une analyse contextuelle, mais comme confirmation d’un nihilisme cosmique — sa souffrance prouvant une condition universelle de victime, qu’il a ensuite projetée sur les conspirateurs juifs. L’Augustin tardif a relu le désaccord comme hérésie nécessitant la coercition. La distinction critique est de savoir si la relecture ouvre le passé à de nouvelles interprétations ou le ferme en assimilant tout dans un récit prédéterminé.
Le cas de Genet est unique et éclairant. Sa relecture — embrasser la criminalité comme vocation plutôt que de l’expliquer — a impliqué ce que Sartre a analysé comme une inversion radicale : « J’ai décidé d’être ce que le crime a fait de moi. » Ce n’est ni du déni ni de la maturation conventionnelle mais une troisième modalité de relecture : accepter l’étiquette que la société impose et la transformer de l’intérieur. Sartre l’a qualifié d’« inversion psychologique si complète, engagement immoral si total, que Genet, bouc émissaire de la société, devient Genet, le saint de l’imagination ». La question de savoir si cela constitue une véritable reconstruction cognitive ou une sublimation sophistiquée est peut-être une fausse dichotomie : l’art de Genet était son mode de pensée, non une fuite hors de la pensée.
Conclusion : ce que la rupture biographique révèle sur l’architecture cognitive
Cette analyse produit plusieurs enseignements qui dépassent les cas individuels.
Premièrement, la reconstruction n’est pas un rétablissement — ce n’est pas un retour à un état antérieur mais la construction de quelque chose de véritablement nouveau. La découverte clé de Janoff-Bulman s’applique : les schémas post-rupture sont « moins optimistes mais plus réalistes », produisant ce qu’on pourrait appeler une complexité acquise plutôt qu’une confiance naïve. Le concept de natalité d’Arendt — la capacité de commencer quelque chose de nouveau — est lui-même un produit de la rupture-et-reconstruction, non une position philosophique abstraite.
Deuxièmement, la séquence en cinq phases est récursive, non linéaire. Malcolm X l’a traversée au moins trois fois ; les tournants archéologique → généalogique → éthique de Foucault ont chacun impliqué des mini-ruptures et des reconstructions. Les figures qui traitent la reconstruction comme un accomplissement unique (l’Augustin tardif, le Soljenitsyne tardif) tendent vers la rigidification. Celles qui demeurent dans une reconstruction permanente et disciplinée (Foucault, Arendt) produisent les cadres les plus générateurs.
Troisièmement, le moment le plus dangereux n’est pas la rupture elle-même mais le point de la reconstruction initiale, quand la tentation de la clôture prématurée est la plus forte. Les recherches de Kruglanski sur le besoin de clôture sous stress expliquent pourquoi : la charge cognitive, l’incertitude et la douleur émotionnelle augmentent toutes l’urgence de saisir toute explication disponible et de s’y figer. Les figures qui ont résisté à cette urgence — souvent parce que la communauté intellectuelle ou la pratique de l’écriture ralentissaient le processus — ont produit des cadres matures. Celles qui ont saisi rapidement (l’identification par Céline d’un complot juif, la conversion d’Augustin du doute à la certitude) ont produit des structures puissantes mais finalement rigides.
Quatrièmement, l’écriture n’est pas simplement un enregistrement de la reconstruction mais son mécanisme principal. À travers toutes les catégories — philosophes, écrivains, figures politiques — la pratique de l’écriture a fonctionné comme ce que les recherches de Pennebaker identifient comme restructuration cognitive : imposer un ordre temporel et causal sur une expérience chaotique. Les carnets de Gramsci, le témoignage de Levi, les lettres de Havel, l’autobiographie de Malcolm X, la poésie d’exil de Hugo, les romans polyphoniques de Dostoïevski — dans chaque cas, l’écriture ne décrivait pas la reconstruction mais la constituait.
Enfin, les reconstructions les plus génératives partagent une qualité que la polyphonie de Dostoïevski exemplifie et que Bakhtine a théorisée : la capacité de maintenir des vérités opposées dans une tension productive sans les résoudre. La pensée d’Arendt préservait la tension entre action et contemplation ; la réconciliation de Mandela préservait la tension entre justice et pardon ; la théorie de l’hégémonie de Gramsci préservait la tension entre structure et agentivité ; les romans de Dostoïevski préservaient la tension entre foi et doute. C’est la cohérence post-fragmentation à son plus haut niveau d’accomplissement : non pas l’élimination de la contradiction mais son intégration dans un cadre assez vaste pour la contenir — ce que Ricœur appelait concordance discordante, et ce que l’esprit humain, dans sa plus grande résilience, se révèle capable de construire à partir des ruines de ses certitudes antérieures. »
…
« FF gagne du terrain de jour en jour
Puis si Dieu veut
Tout ira bien un jour
L’album FF en vente
Pour que ça aille mieux
L’album FF en France
Grace à Dieu
FF, FF
On cherche pas la guerre
Mais la vérité, l’ami
FF tient la route
Uni le Hip Hop en vie
On cherche pas la guerre
Personne nous endort
On demande rien à personne
Mais on agit
FF
On a la foi, mélangés à la furie »
…
…
« Il y a des choses que nous contrôlons et d’autres que nous ne contrôlons pas. »
Le Manuel d’Épictète – Chapitre 1
…
…
« Hélas ! ai-je pensé, malgré ce grand nom d’Hommes,
Que j’ai honte de nous, débiles que nous sommes !
Comment on doit quitter la vie et tous ses maux,
C’est vous qui le savez, sublimes animaux !
A voir ce que l’on fut sur terre et ce qu’on laisse
Seul le silence est grand ; tout le reste est faiblesse.
– Ah ! je t’ai bien compris, sauvage voyageur,
Et ton dernier regard m’est allé jusqu’au coeur !
Il disait : ” Si tu peux, fais que ton âme arrive,
A force de rester studieuse et pensive,
Jusqu’à ce haut degré de stoïque fierté
Où, naissant dans les bois, j’ai tout d’abord monté.
Gémir, pleurer, prier est également lâche.
Fais énergiquement ta longue et lourde tâche
Dans la voie où le Sort a voulu t’appeler,
Puis après, comme moi, souffre et meurs sans parler. ”
Alfred de Vigny, La mort du loup, 1843
…
« Nous n’en sommes pas encore là », a répondu Paula Pinho, porte-parole de la Commission européenne, interrogée sur cette éventualité. « Mais, à un moment, nous espérons qu’il y aura de telles discussions qui permettront enfin de parvenir à la paix en Ukraine », a-t-elle ajouté.
…
« Les «vérités», nous ne voulons plus en supporter le poids, ni en être dupes ou complices. Je rêve d’un monde où l’on mourrait pour une virgule. »
Émile Cioran
…
« « Le 23 janvier 1939, Canaris fabrique une fausse intelligence selon laquelle l’Allemagne envahirait les Pays-Bas en février 1939 en utilisant les aérodromes hollandais pour bombarder stratégiquement la Grande-Bretagne. L’objectif : changer la politique étrangère britannique. Le résultat : Chamberlain fait un « engagement continental » en février 1939, promettant des forces terrestres britanniques pour défendre la France. Cette désinformation réussit à transformer la politique britannique de l’apaisement à la préparation militaire. «
…
La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation »
L’ancien agent du KGB, Yuri Bezmenov, met en garde l’Amérique contre la subversion idéologique
…
«Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités. »
Maxime Parodi
…
Ce que révèlent les données : une course contre la montre jusqu’en 2027-2030
« La synthèse des données de renseignement occidental, des analyses académiques et des déclarations officielles établit quatre conclusions factuelles majeures.
Premièrement, la Russie a réalisé une mobilisation industrielle remarquable depuis 2022, multipliant par 17 la production d’obus d’artillerie, par 16 celle de drones, tout en maintenant une croissance économique de 3,6-4,1% en 2024 malgré les sanctions. Cette performance témoigne de la résilience du système russe et de l’efficacité du soutien chinois, iranien et nord-coréen. Les 3,8 millions d’employés du complexe militaro-industriel, les investissements de 7,5% du PIB et la reconstitution des effectifs à 1,5 million d’ici 2025 constituent des réalisations stratégiques indéniables.
Deuxièmement, cette mobilisation atteint des plafonds structurels insurmontables à court terme, particulièrement la contrainte physique des tubes d’artillerie (déficit de 300 unités/mois) et l’épuisement des stocks soviétiques (point critique second semestre 2025). Le consensus d’experts — Foreign Policy, IISS, The Insider, CEPA, Chatham House — place la fenêtre critique entre mi-2025 et début 2026. À ce stade, la Russie devra soit réduire significativement l’intensité opérationnelle, soit obtenir un soutien chinois massif (fourniture de tubes ou systèmes complets), soit négocier.
Troisièmement, l’évaluation officielle américaine et OTAN converge sur une reconstitution russe 2027-2030 suffisante pour menacer des opérations limitées contre l’OTAN, particulièrement dans les États baltes. Les déclarations du général Cavoli, du secrétaire général Rutte, du DNI, de la DIA et de multiples chefs de défense européens établissent ce calendrier avec une cohérence remarquable. La formulation de Cavoli est déterminante : la question n’est pas « à quelle vitesse la Russie peut se reconstituer » mais « nous reconstituerons-nous plus vite ? » — déplaçant l’enjeu vers la capacité de réponse occidentale.
Quatrièmement, le débat français reflète une division politique sur la posture stratégique plutôt qu’un désaccord factuel sur les capacités russes. Mandon et Schill, s’exprimant depuis les plus hautes fonctions militaires avec accès renseignement suprême et soutien gouvernemental explicite, délivrent une évaluation alignée sur le consensus atlantique. Clairval, depuis une plateforme médiatique alternative sans accès institutionnel, oppose une critique politique souverainiste qui ne remet pas en cause les données factuelles mais leur interprétation politique : la menace russe est-elle réelle ou construite pour justifier l’intégration atlantique et les sacrifices budgétaires ?
La distinction méthodologique est cruciale. Mandon et Schill effectuent une analyse de menace basée sur le renseignement : capacités adverses × intentions probables × fenêtre temporelle = niveau de préparation requis. Clairval effectue une critique politique des choix stratégiques : l’alignement OTAN sert-il l’intérêt national français ou des intérêts atlantistes/globalistes ? Ces deux démarches ne sont pas comparables sur le plan analytique. La première relève de la responsabilité professionnelle de commandement militaire, la seconde du débat démocratique légitime sur les orientations stratégiques — mais sans prétention à une expertise supérieure sur l’évaluation des capacités adverses. »
…
…
« L’impératif de cohérence entre discours et moyens
La véracité des alertes lancées par Mandon et Schill s’évalue non par comparaison avec des critiques alternatives dépourvues d’accès comparable à l’information, mais par l’adéquation entre les moyens mobilisés et la menace décrite. Sur ce critère, une tension apparaît.
Si l’analyse des chefs militaires est exacte — menace russe majeure dans 3-4 ans, nécessité d’accepter de « perdre nos enfants » et de « souffrir économiquement, » impératif de « masse » pour tenir un conflit de haute intensité — alors la réponse française actuelle apparaît disproportionnée. Le budget défense 2026 de 57,1 milliards d’euros représente 2,2% du PIB contre 7,5% pour la Russie. La Loi de Programmation Militaire 2024-2030 prévoit 413 milliards sur six ans, mais l’effort ne se rapproche pas de la « mobilisation » que suggérerait une confrontation imminente avec une puissance dépensant 40% de son budget fédéral pour la défense.
Mandon lui-même identifie la priorité comme « d’abord plus de munitions » plutôt que davantage de plateformes. Cette priorisation reflète les leçons ukrainiennes sur la consommation en guerre de haute intensité. Pourtant, les cadences de production européennes restent largement inférieures aux russes : Rutte notant que « la Russie produit en trois mois ce que l’ensemble de l’OTAN produit en un an » en munitions. L’engagement OTAN de La Haye visant 5% du PIB d’ici 2035 suggère une montée en puissance étalée plutôt qu’une urgence 2027.
Cette apparente contradiction entre rhétorique alarmiste et mobilisation mesurée s’explique potentiellement par trois facteurs. Premièrement, les contraintes politiques et budgétaires rendent impossible une mobilisation totale immédiate dans des démocraties en temps de paix, d’où la nécessité de campagnes de communication préparant progressivement l’opinion. Deuxièmement, la dissuasion collective de l’OTAN reste robuste malgré les déficits capacitaires, l’Article 5 incluant le parapluie nucléaire américain — les lacunes concernent la capacité à mener une défense conventionnelle prolongée sans escalade nucléaire, non l’incapacité totale de réponse. Troisièmement, les délais industriels pour augmenter significativement la production de munitions, plateformes et composants nécessitent plusieurs années, rendant les décisions de 2025 critiques pour la posture 2027-2030.
Le général Cavoli formule l’enjeu : « Notre engagement envers cette structure de force requise, et la vitesse à laquelle nous pouvons l’atteindre, va réellement décider si la Russie a l’avantage, ou si nous avons l’avantage. » L’Atlantic Council précise : « L’Occident est dans une course contre la montre, le delta entre la reconstitution des forces russes et l’investissement de l’OTAN dans des capacités militaires réelles et exercées constituant le niveau de risque dans le théâtre européen en cas de guerre à grande échelle. »
Cette formulation transforme la question de « qui dit vrai » en « qui agit à temps. » Les données de renseignement convergent : la Russie se prépare, dispose d’une fenêtre limitée avant épuisement des stocks (2025-2026) mais reconstitue pour 2027-2030, et développe simultanément une guerre hybride (cyber, sabotage, désinformation) testant la cohésion occidentale. Le CSIS documente que « le nombre d’attaques russes a presque triplé entre 2023 et 2024, » ciblant l’Estonie, Finlande, Lettonie, Lituanie, Pologne et les pays fournissant des armes à l’Ukraine (Bulgarie, France, Allemagne, Espagne, Royaume-Uni).
La guerre hybride comme phase préparatoire trouve validation dans la doctrine militaire russe analysée par le CEPA : « La stratégie militaire de la Russie reste étroitement intégrée aux objectifs politiques globaux du Kremlin, reflétant les directives du Président Poutine. » Les révisions de doctrine nucléaire de 2020 et 2024 marquent « un glissement vers une dissuasion affirmée, » avec des idéologues comme Sergueï Karaganov plaidant pour « redéfinir le tabou nucléaire » et une « stratégie de dissuasion proactive. » Les opérations actuelles de sabotage, d’assassinat, d’interférence électorale et de cyber-attaques établissent les conditions d’information, testent la résolution occidentale et créent l’infrastructure pour des opérations en temps de guerre — tout en restant sous le seuil de l’Article 5.
Face à cette réalité multidimensionnelle, la contribution de Clairval au débat réside non dans une contre-expertise factuelle — qu’il ne peut produire sans accès au renseignement — mais dans l’expression d’un scepticisme démocratique légitime envers les élites de sécurité nationale. L’histoire du XXe siècle justifie une vigilance citoyenne face aux discours bellicistes des états-majors. Cependant, ce scepticisme devient contre-productif s’il nie la réalité documentée des préparatifs adverses et relaye des narratives alignées sur les opérations d’influence russes — ce que suggère sa plateforme médiatique.
La véritable question n’est donc pas « Mandon ou Clairval, » mais comment les démocraties occidentales peuvent-elles mobiliser les ressources nécessaires à une dissuasion crédible tout en maintenant le contrôle démocratique sur les décisions de défense et en résistant aux opérations d’influence visant à diviser les sociétés. Le consensus stratégique international — des capitales alliées aux think tanks académiques — établit que la fenêtre 2025-2030 sera déterminante. Les données suggèrent que les chefs militaires français, loin d’exagérer la menace, pourraient sous-estimer l’urgence si l’on considère que la fenêtre critique russe de mi-2025 à début-2026 précède de deux ans la période de menace OTAN de 2027-2030, créant potentiellement une incitation à l’action russe pendant cette transition. »
…
…
« La panique aérienne et la surestimation paralysante de la Luftwaffe
Le renseignement britannique commit une erreur aux conséquences désastreuses : après avoir d’abord sous-estimé le réarmement allemand, il le surestima massivement à partir de 1935. Wesley Wark documente ce « balancier » dans The Ultimate Enemy. Cornell University Press +3 En mars 1935, lorsque Hitler prétendit avoir atteint la parité aérienne avec la Grande-Bretagne, la Luftwaffe comptait en réalité seulement 584 appareils opérationnels contre environ 3 000 pour la RAF. Ibiblio Churchill lui-même affirma en septembre 1939 que l’Allemagne disposait de plus de 4 300 avions de première ligne, alors que le chiffre réel, selon R.J. Overy, n’était que de 2 893 appareils de combat opérationnels. Cambridge Core
Cette surestimation alimenta la « panique aérienne ». Le discours de Stanley Baldwin du 10 novembre 1932 — « le bombardier passera toujours » — devint doctrine stratégique. Wikipedia B.H. Liddell Hart prédisait 250 000 morts et blessés en Grande-Bretagne dès la première semaine de guerre. Fandom Les hôpitaux londoniens se préparèrent à 300 000 victimes. Wikipedia Harold Macmillan écrira plus tard que lui et ses contemporains « pensaient à la guerre aérienne en 1938 à peu près comme on pense aujourd’hui à la guerre nucléaire ». Fandom Or le Blitz réel, de septembre 1940 à mai 1941, fit environ 40 000 victimes civiles sur sept mois UK Parliament — une fraction des prédictions apocalyptiques.
Ce que le renseignement britannique ignorait, c’est que la Luftwaffe souffrait de graves déficiences. En août 1938, le taux de disponibilité opérationnelle n’était que de 49% pour les bombardiers et 57% globalement. Seuls deux tiers des équipages autorisés étaient en service, et plus de 40% n’étaient pas pleinement opérationnels. ibiblio Le général Felmy, commandant de la Luftflotte 2, avertit le haut commandement qu’une « guerre de destruction contre l’Angleterre semblait exclue » avec les moyens disponibles. ibiblio Les réserves de carburant ne couvraient que 25% des besoins de mobilisation. «
…
«Cette ligne de partage ne délimite jamais simplement des corps menaçants/agressifs et des corps défensifs. Elle sépare plutôt ceux qui sont agents (agents de leur propre défense) et ceux qui témoignent d’une force de puissance d’agir toute négative en tant qu’ils ne peuvent être agents que de la violence « pure ». Ainsi, Rodney King, comme tout homme africain-américain interpellé par une police raciste, est reconnu comme agent, mais uniquement comme agent de violence, comme sujet violent, à l’exception de toute autre domaine d’action. Cette violence, les hommes noirs en sont toujours rendus responsables: ils en sont la cause et l’effet, le commencement et la fin. De ce point de vue, les gestes de protection de Rodney King, ses gestes désordonnés pour rester en vie(il bat des bras, titube, tente de se relever, se tient sur ses genoux) ont été qualifiés comme d’un «contrôle total » de sa part et comme témoignant d’une « intention dangereuse », comme si la violence ne pouvait être que la seule et unique action volontaire d’un corps noir, lui interdisant de fait toute défense légitime. Cette attribution exclusive d’une action violente disqualifiée et disqualifiante, d’une puissance d’agir négative, à certains groupes sociaux, constitués comme des « groupes à risques », a aussi pour fonction d’empêcher de percevoir la violence policière comme une agression. Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont là source d’un danger, agents de toute violence possible, la violence qui s’exerce en continue sur eux, à commencer par celui de la police ou de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est: elle est seconde, protectrice, défensive – une réaction, une réponse toujours déjà légitimée. Dans le cas du supplice de la cage de fer nous avons montré d’une part comment, en visant la puissance d’agir d’un corps, une certaine technologie de pouvoir transformait cette puissance en impuissance( plus on se débat pour échapper à la souffrance, plus on en est meurtri), et d’autre part en quoi la défense en soi déployée par le sujet pour survivre devenait insidieusement ce par quoi il était nié. La défense en soi était ainsi rendue irrémédiablement impraticable pour le corps en résistance. Dans le cas de Rodney King, un autre élément apparaît. Il n’est plus seulement question de puissance d’agir : ce qui est en jeu, c’est aussi l’interpellation – une qualification morale et politique -, la reconnaissance de « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas. King ne peut pas être perçu comme un corps qui se défend, il est vu à priori comme un agent de la violence. La possibilité même de se défendre est le privilège d’une minorité dominante. Dans le cas du lynchage de Rodney King, l’État – par l’intermédiaire de ses bras armés de ses représentants – n’est pas perçu comme violent, il est perçu comme réagissant à la violence, il se défend contre la violence. En revanche, pour Rodney King, mais aussi pour tous les autres corps victimes de la rhétorique de la légitime défense, de cette manière de voir-là, plus il s’est défendu, plus il est devenu indéfendable. (…) On pourrait a partir de là essayer de cerner un certain dispositif de pouvot, ce que j’appellerai « dispositif défensif ». Comment procède-t-il ? En ciblant ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant certain.e.s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant, ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même. Ce dispositif à double tranchant trace une ligne de démarcation, entre, d’un côté, des sujets dignes de se défendre et d’être défendus, et, de l’autre, des corps acculés à des tactiques défensives. À ces corps vulnérables et violentables n’echoient plus que des subjectivités à mains nues. Tenues en respect dans et par la violence, celles-ci ne vivent ou ne survivent qu’en tant qu’elles parviennent à se doter de tactiques défensives. Ces pratiques subalternes forment ce que j’appelle l’autodéfense proprement dite, par contraste avec le concept juridique de légitime défense. À la différence de cette dernière, l’autodéfense n’a, paradoxalement, pas de sujet – je veux dire que le sujet qu’elle défend ne prééxiste pas à ce mouvement qui résiste à la violence dont il est la cible. Entendue en ce sens, l’autodéfense relève de ce que je propose d’appeler des « éthiques martiales de soi ». Repérer ce dispositif à ses points d’émergence, en situation coloniale, permet de questionner les processus de captation monopolistique de la violence par les États qui revendiquent l’usage légitime de la force physique : plutôt qu’une tendance au monopole, on pourrait faire l’hypothèse d’une économie impériale de la violence qui paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes. Cette économie maintient la légitimité de certains sujets à user de la force physique, leur confère un pouvoir de conservation et de juridiction (d’auto justice), leur octroie des permis de tuer. Mais l’enjeu n’est pas seulement ici la distinction fondamentale, entre «sujets défendus » et « sujets sans défense », entre sujets légitimes à se defendre et sujets illégitimes à le faire ( et rendus par là même indéfendables). Il y a encore un seuil plus subtil. Car il faut ajouter que ce gouvernemen des corps intervient à l’échelle du muscle. L’objet de cet art de gouverner l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opéré sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »
Elsa Dorlin, Se défendre : Une philosophie de la violence
…
….
«L’idée que la peine au sein d’une société soit fondée sur les fantasmes même de cette société concernant sa propre immunité, et portant donc sur les fantasmes de dangerosité, de péril, n’a rien d’étonnant en soi puisque la justice pénale, organisée en droit positif a pour but essentiellement de prévoir un grand ensemble de crimes possibles dont il faut articuler les réponses appropriées avant que l’acte n’ait eu lieu. Dans son rôle constitutif d’abord, le fantasme prend l’aspect d’une logique de l’imagination destinée à produire des évaluations morales indexées sur la prévisibilité des infractions et transgressions du droit, elle-même rendue possible par un équilibre savamment pesé entre la possibilité d’une occurrence particulière et la généralité de la description du crime. En ce sens, le fantasme devrait jouer ensuite le rôle de régulateur des émotions au moment du jugement : logiquement en effet, ce serait en vertu de ce soubassement fantasmatique qui tend à prévoir de manière exhaustive un panel assez large de crimes possibles, qu’aucun crime – aussi horrible soit-il – ne devrait étonner. »
Hourya Bentouhami-Molino
…
« Richard Overy souligne que la guerre ne fut pas seulement « la guerre d’Hitler » mais eut ses racines dans le déclin relatif de la Grande-Bretagne et de la France face à des puissances révisionnistes ambitieuses. Le système international issu de 1919 n’avait pas retrouvé sa stabilité. Dans ce contexte, l’appeasement représentait moins une politique qu’un symptôme de l’incapacité des démocraties victorieuses à maintenir un ordre dont elles n’avaient plus les moyens. » » » latraduction dun svaoir en action politique preventive ou ? » la traduction de ce savoir en action préventive se heurtait à des obstacles que ni Londres ni Paris ne purent surmonter : une opinion publique traumatisée refusant d’envisager un nouveau conflit, des institutions militaires incapables de penser offensivement, des systèmes politiques où la guerre préventive était électoralement suicidaire, et des dirigeants qui préféraient croire que les objectifs d’Hitler étaient limités plutôt que d’affronter les implications d’un programme idéologique illimité. »
…
…
« Le chef d’état-major des armées
Sous l’autorité du Président de la République et du gouvernement, et sous réserve des dispositions particulières relatives à la dissuasion, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires.
Il est le conseiller militaire du Gouvernement »
…
Fabien Mandon
« Marié et père de trois enfants, Fabien Mandon est né le 19 octobre 1969 à Montmorency (95).
Il intègre la promotion 1990 de l’Ecole de l’Air, promotion « Lieutenant Poznanski », dont il sort breveté pilote de chasse.
En 1994, il rejoint l’escadron de chasse 3/13 « Alsace », à Colmar sur Mirage F1CT. Au cours de cette affectation, il participe à la mission de protection aérienne du territoire et est engagé à six reprises dans le cadre des opérations conduites en RCA et au Tchad. »
…
« Promu capitaine en 1996, il prend le commandement en 1999 de l’escadrille « Colmar ».
Promu commandant en 2001, il rejoint Paris en 2002 comme conseiller du domaine aérospatial au sein de la délégation aux affaires stratégiques (DAS).
En 2004, il suit la scolarité de l’école de guerre à l’École Supérieure des Forces Armées Espagnoles (ESFAS) à Madrid.
En 2005, après avoir été promu lieutenant-colonel, il est affecté sur la base aérienne 133 de Nancy-Ochey, au sein de l’escadron de chasse 2/3 « Champagne », doté de Mirage 2000D, qu’il commandera. Pendant ces trois années, il participe aux opérations en Afghanistan en 2006 puis met en place le premier détachement d’avions de chasse français sur la base de Kandahar en 2007.
En 2008, il rejoint le bureau « plans » de l’état-major de l’armée de l’Air avant d’être promu colonel en 2009. À l’été 2011, il est engagé au sein du commandement OTAN de la composante aérienne de l’opération Unified Protector en Libye, comme adjoint pour la stratégie aérienne de la campagne.
En 2012, il prend le commandement de la base aérienne à vocation nucléaire 702 d’Avord et de la base de défense de Bourges-Avord.
En 2014, il est auditeur de la 64° session du CHEM et de la 67° session de l’IHEDN.
Il rejoint la DGRIS en 2015 où il est en charge des relations internationales du ministère de la Défense avec les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et de la Russie, ainsi que de l’élaboration des positions de la France à l’OTAN, l’UE et l’ONU.
En juillet 2017, il est nommé « adjoint air » auprès du chef de l’état-major particulier du Président de la République, poste auquel il est promu général de brigade aérienne en juin 2018.
En septembre 2019, il devient le chef de la division « cohérence capacitaire » de l’état-major des Armées où il est en charge des équipements et capacités futures pour les armées françaises.
Le 1er septembre 2020, après avoir été promu général de division aérienne, il est désigné pour occuper les fonctions de chef du cabinet militaire du ministre des Armées. Il est élevé aux rang et appellation de général de corps aérien un an plus tard.
Le 1er mai 2023, il est nommé chef de l’état-major particulier du Président de la République et est élevé aux rang et appellation de général d’armée aérienne.
Le 23 juillet 2025, le général d’armée aérienne Fabien Mandon est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des Armées à compter du 1er septembre 2025.
Le général Fabien Mandon totalise 144 missions de guerre. Commandeur de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre National du Mérite, il est titulaire de la croix de la Valeur Militaire avec deux citations. »
Biographie du chef d’état-major des Armées
…
…
« Vous ne regardez qu’aux paroles douces et flatteuses de cet homme qui vous séduit : chacun de vous, en particulier, a pour ses propres affaires toute la finesse d’un renard ; et tous ensemble, vous n’êtes que des têtes sans cervelle, gens stupides et grossiers.
Mais voyant que tous les pauvres prenaient le parti de Pisistrate et faisaient grand bruit, et que les riches se retiraient, saisis de crainte, il sortit de l’assemblée en disant qu’il avait montré plus de sens que les premiers, qui ne connaissaient pas les menées de Pisistrate, et plus de courage que les derniers, qui, les connaissant, n’avaient pas eu la force de lui résister, et de s’opposer à sa tyrannie.
Le peuple ayant donc autorisé la proposition d’Ariston, il ne s’amusa pas à l’inquiéter ni à disputer avec lui sur le nombre des gardes ; il lui en laissa tranquillement prendre à ses gages tant qu’il voulut, et tant qu’enfin il se rendit maître de la citadelle.
Ce fut alors que la ville se trouva fort étonnée et fort troublée. Mégaclès s’enfuit sur l’heure avec les autres Alcméonides ; et Solon, quoiqu’il fût déjà fort vieux, et qu’il n’eût personne qui le secondât, ne laissa pas d’aller sur la place, et de parler aux citoyens pour leur reprocher leur lâcheté et leur imprudence, et pour les exhorter et les encourager à ne pas abandonner leur liberté.
Il leur dit en cette occasion ce mot, qui a été remarqué : « Et vous ne prenez garde à aucune de ses actions qui se passent devant vos yeux. »
Car Hérodote remarque fort bien que les Athéniens n’accordèrent à Pisistrate que des porte-massues, et non pas des soldats aguerris. Il en eut quatre cents. Plutarque appelle ces gardes κορυνηφόρους, c’est-à-dire des porte-massues. Mais cette politique leur fut inutile.
Avant ce jour, il eût été plus facile d’étouffer la tyrannie encore naissante ; et présentement qu’elle est formée et établie, il est plus honnête et plus glorieux de l’abolir.
Mais voyant que la peur empêchait tout le monde de l’entendre, il se retira dans sa maison, prit ses armes, les jeta dans la rue, en disant : « J’ai défendu, autant que j’ai pu, les lois et ma patrie. » Et il se tint en repos.
Ses amis lui conseillaient de prendre la fuite ; il ne voulut pas seulement les écouter, et il demeura chez lui à faire des vers contre les Athéniens, pour leur reprocher leurs fautes :
« Si vous vous êtes attiré cette calamité par votre peu de courage, leur disait-il, ne vous en prenez point aux dieux ; c’est vous-mêmes qui avez élevé vos tyrans, en leur donnant des gardes ; et c’est ce qui vous a fait tomber dans cet esclavage si honteux. »
Ceux qui l’entendaient ne cessaient de l’avertir que le tyran le ferait mourir, s’il venait à apprendre qu’il tînt ce langage, et lui demandaient sur quoi il se fiait pour parler avec tant d’audace et de témérité ; il leur répondit : « Sur la vieillesse. »
Mais Pisistrate, après avoir tout soumis, fut si bien l’adoucir, en lui témoignant beaucoup de bienveillance, en lui faisant toutes sortes d’honneurs, et en l’appelant souvent près de sa personne, que Solon fut son conseil, et approuva la plupart des choses qu’il fit dans la suite.
Aussi Pisistrate observait-il presque toutes les lois de Solon, et les faisait observer à ses amis ; jusques-là même qu’ayant été accusé d’un meurtre devant la cour de l’Aréopage, quoiqu’il fût le maître, il se présenta modestement pour se défendre et se justifier ; mais l’accusateur abandonna sa poursuite.
Pisistrate fit aussi plusieurs lois, et entre autres celle-ci : que ceux qui auraient été estropiés à la guerre seraient nourris aux dépens du public. Héraclide dit pourtant que Solon avait déjà fait ordonner la même chose en faveur de Thersippe, et que Pisistrate ne fit que la renouveler et la rendre générale.
Théophraste raconte encore que la loi contre les paresseux n’était pas de Solon, mais de Pisistrate, qui rendit par ce moyen la ville plus paisible et la campagne mieux cultivée.
Pour Solon, après avoir commencé d’écrire en vers l’histoire, ou la fable, de l’île Atlantique, qu’il avait apprise des sages de la ville de Saïs, et qui concernait particulièrement les Athéniens, il s’en lassa tout d’un coup, non pas, comme dit Platon, à cause de ses autres occupations, mais plutôt parce qu’il était affaibli par la vieillesse, et que ce long travail lui fit peur ; car il jouissait d’un fort grand loisir, comme il le témoigne assez dans ses vers, où il dit : « Je vieillis en apprenant toujours » ; et dans un autre endroit : « Je ne fais plus la cour qu’à Vénus, à Bacchus et aux Muses, qui sont les seules sources de tous les plaisirs des mortels. »
Platon s’emparant de ce sujet, comme d’une belle terre abandonnée, et qui lui appartenait en quelque manière à cause de la parenté (car Platon descendait d’un frère de Solon), se piqua de l’achever et de l’embellir. Il y fit une entrée superbe, une enceinte magnifique, et des cours d’une singulière beauté.
Il n’y a ni histoire, ni fable, ni œuvre poétique qui soit si magnifiquement ornée. Mais parce qu’il le commença trop tard, il mourut avant de l’achever, laissant à ses lecteurs un regret d’autant plus sensible pour ce qui manque à cet ouvrage, que le peu qu’ils en ont leur fait un très grand plaisir.
Comme dans Athènes, le temple de Jupiter Olympien est le seul qui ne soit pas fini, tout de même la sagesse de Platon, parmi tant d’autres beaux écrits qui en sont sortis, n’a laissé d’imparfait que le seul discours de l’île Atlantique.
Solon vécut encore plusieurs années après que Pisistrate se fut emparé de la tyrannie, si l’on en croit Héraclide de Pont ; et si l’on s’en rapporte à Phanias d’Éphèse, il ne vécut pas deux ans entiers ; car Pisistrate se rendit maître d’Athènes sous l’archonte Comias, et Solon, dit-il, mourut l’année suivante, sous l’archonte Hégésistrate, qui succéda à Comias.
Et pour ce qu’on dit de ses cendres, qu’elles furent semées par toute l’île de Salamine, c’est un conte entièrement incroyable, à cause de sa trop grande absurdité ; cependant il est rapporté par plusieurs écrivains considérables, et par Aristote même.
Le poète Cratinus, dans une de ses comédies, fait parler Solon conformément à cette tradition, quoique pourtant d’une manière qui fait assez entendre que de son temps elle ne passait pas pour certaine, car il dit :
« J’habite l’île de Salamine, si la tradition est véritable,
Car mes cendres sont semées dans tout le territoire d’Ajax. »
Plutarque, La vie des hommes illustres
…
« Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser »
Maxime Parodi
…
« Jusqu’à l’âge de 4 ans, disent les témoin, il ressembla aux autres enfants de son âge, mais depuis ce moment IL A TOUJOURS PASSÉ POUR IDIOT OU IMBÉCILE. AUSSI, DEVINT-IL BIENTÔT LE JOUET ET LA RISÉE DES AUTRES ENFANTS, CE
QUI, EN LE RENDANT PLUS TIMIDE ET PLUS HONTEUX ENCORE, EMPÊCHA SANS DOUTE LE DÉVELOPPEMENT NATUREL DES FACULTÉS AFFECTIVES CHEZ LUI, CAR IL EST REMARQUABLE QUE, NON-SEULEMENT FROID ET APATHIQUE AVEC SES PARENTS, IL N’EÛT MÊME JAMAIS DE CAMARADE, ET QU’IL VÉCUT DANS UN ISOLEMENT DE CŒUR BIEN PROPRE À ENTRETENIR SON INFÉRIORITÉ INTELLECTUELLE ET MORALE. RECHERCHANT PAR INSTINCT LA SOLITUDE LA PLUS INACCESSIBLE, IL PASSAIT DES JOURNÉES ENTIÈRES AU FOND DE CARRIÈRES ABANDONNÉES OU DANS LE COIN LE PLUS RECULÉ D’UN GRENIER, ET LÀ, RÉFLÉCHISSANT AUX SUJETS PEU NOMBREUX DE SES LECTURES, ET DOUÉ D’UNE IMAGINATION TRÈS DÉVELOPPÉE EN MÊME TEMPS QUE D’UN JUGEMENT FAUX, IL S’ATTACHAIT À TOUT CE QUI TENAIT DU MERVEILLEUX, NÉGLIGEAIT LE POSITIF ET DONNAIT UNE DIRECTION D’AUTANT PLUS VICIEUSE À SON ESPRIT, QUE, NE S’OUVRANT JAMAIS À PERSONNE, ON NE POUVAIT RECTIFIER SES ERREURS ; AUSSI, DEVINT-IL BIENTÔT VÉRITABLEMENT ALIÉNÉ. ON LE SURPRENAIT SOUVENT PARLANTSEUL ET S’ENTRETENANT AVEC DES INTERLOCUTEURS INVISIBLES, OU RIANT AUX ÉCLATS, OU POUSSANT DES CRIS PLAINTIFS.
Tantôt on le trouvait se roulant contre terre, et tantôt faisant les gestes les plus bizarres. Des idées religieuses lui passaient-elles par la tête, il immolait et torturait de petits animaux pour reproduire les scènes de la passion du Christ. Était-ce le récit de quelque
bataille qui frappait son imagination »
Annales d’hygiène publique et de médecine légale
…
…
«Ce style particulier traduit une volonté de saisir la réalité dans toutes ses dimensions, dans toutes ses perceptions possibles, dans toutes les facettes du prisme des différents intervenants. On rejoint les préoccupations des impressionnistes : la réalité n’a de sens qu’à travers la perception, réelle ou imaginaire, qu’en a le sujet.
Le prisme n’est pas que celui des acteurs, mais aussi celui de l’auteur qui se trouve dans plusieurs angles de vue avec le temps qui passe, le point de vue du moment présent, le point de vue du moment passé, le point de vue du moment passé tel qu’il le revit au présent. »
https://fr.m.wikipedia.org/wiki/%C3%80_la_recherche_du_temps_perdu
Marcel Proust, À la recherche du temps perdu, Wikipédia
…
« L’intelligence est un cheval fou, il faut apprendre à lui tenir les rênes,
à le nourrir de bonne avoine, à le nettoyer, et parfois à utiliser la cravache. »
Nietzsche
…
Theodor Herzl : l’architecte lucide d’un sionisme né de l’angoisse
« L’histoire a donné à Theodor Herzl une validation tragique. Lorsqu’il écrivit dans son journal intime, le 3 septembre 1897 : « À Bâle, j’ai fondé l’État juif. Si je le disais à haute voix aujourd’hui, on me répondrait par un rire universel. Dans cinq ans peut-être, et certainement dans cinquante ans, chacun le reconnaîtra » — il ne pouvait imaginer que l’ONU voterait le plan de partage le 29 novembre 1947, presque exactement cinquante ans plus tard, ni que sa prédiction se réaliserait sur les cendres de six millions de Juifs. Cette coïncidence temporelle extraordinaire pose la question centrale qui traverse tous les débats historiographiques sur Herzl : était-il un visionnaire qui avait compris l’impossibilité structurelle de la sécurité juive en diaspora, ou un pessimiste dont les prophéties ont contribué à leur propre réalisation ?
La réponse, comme le montrent les travaux des historiens contemporains — Shlomo Avineri, Jacques Kornberg, Derek Penslar — est plus nuancée que ne le suggèrent les hagiographies israéliennes ou les critiques post-sionistes. Herzl a correctement diagnostiqué la vulnérabilité fondamentale des Juifs comme minorité dispersée sans capacité d’autodéfense collective, mais il n’a pas prévu l’ampleur démoniaque de ce qui allait suivre. Son analyse reposait sur des prémisses rationalistes qui ne pouvaient appréhender la Shoah.
Du journaliste assimilé au prophète de l’État juif
Né le 2 mai 1860 à Budapest dans une famille juive « néologue » (réformée), germanophone et parfaitement intégrée, Theodor Herzl incarnait tout ce que l’émancipation juive du XIXe siècle avait promis. Son grand-père Simon Loeb Herzl avait peut-être eu des contacts avec les écrits proto-sionistes du rabbin Judah Alkalai, mais le jeune Theodor fut élevé dans l’esprit des Lumières judéo-allemandes, croyant fermement que la lecture de Goethe et Shakespeare pouvait rendre l’homme meilleur. Il ne parlait ni hébreu ni yiddish, qu’il qualifiait de « langue furtive de prisonniers », et rejoignit la fraternité étudiante pangermaniste « Albia » à l’université de Vienne — dont il démissionna plus tard pour protester contre l’antisémitisme croissant.
Sa carrière de journaliste au prestigieux Neue Freie Presse de Vienne, puis comme correspondant à Paris (1891-1895), le plaçait au cœur de l’élite intellectuelle européenne. Pourtant, ses propres rédacteurs, eux-mêmes juifs, refusèrent toujours de publier la moindre mention de ses activités sionistes dans leur journal. Ce détail révèle la résistance profonde de la bourgeoisie juive assimilée à l’idée même que les Juifs constitueraient une nation distincte.
Le débat historiographique sur le « moment de conversion » de Herzl au sionisme est aujourd’hui largement tranché. La version traditionnelle — Herzl couvrant l’affaire Dreyfus en janvier 1895 et bouleversé par les cris « Mort aux Juifs ! » de la foule parisienne — est en grande partie un mythe. Shlomo Avineri, après une étude minutieuse des journaux intimes de Herzl, a démontré que « contrairement à la notion conventionnellement acceptée selon laquelle l’affaire Dreyfus aurait été le déclencheur de sa perte de foi en l’émancipation juive, il n’y a aucune indication de cela dans les journaux intimes ». Le nom de Dreyfus n’y apparaît que marginalement dans les années critiques 1895-1897.
Les véritables déclencheurs furent autrichiens et allemands : les élections municipales de Vienne en avril-mai 1895, remportées par Karl Lueger et son parti chrétien-social sur une plateforme ouvertement antisémite. Herzl décrit un homme près de lui murmurant avec « une ferveur amoureuse » : « C’est notre Führer » — un mot qui résonne sinistrement avec l’avenir. Plus tôt encore, en 1882, il avait été profondément ébranlé par la lecture du traité antisémite d’Eugen Dühring sur « la Question juive comme problème de race, de morale et de culture ». Comme il l’écrivit : « Au fil des années, la Question juive s’est incrustée en moi, m’a rongé, tourmenté, et rendu très malheureux. »
Jacques Kornberg, de l’Université de Toronto, offre une lecture plus psychologique : le sionisme de Herzl représentait « une manière de résoudre sa crise personnelle sur son identité juive » — une identité profondément ambivalente, à la fois fière et honteuse. Derek Penslar, de Harvard, souligne que le chemin vers le sionisme « avait autant à voir avec des crises personnelles qu’avec l’antisémitisme ». Les journaux intimes révèlent un homme dépressif, anxieux, en quête de sens — cherchant désespérément quelque chose pour « donner une grande signification et valeur à sa vie ».
L’analyse herzlienne de l’antisémitisme comme fatalité structurelle
Der Judenstaat (L’État des Juifs), publié le 14 février 1896, constitue bien plus qu’un pamphlet politique : c’est un diagnostic sociologique de la condition juive en Europe. La thèse centrale est brutalement pessimiste : l’antisémitisme est permanent, structurel, et irrémédiable par les moyens traditionnels. « L’antisémitisme augmente jour après jour et heure après heure parmi les nations ; en effet, il est destiné à augmenter, parce que les causes de sa croissance continuent d’exister et ne peuvent être supprimées. »
Le raisonnement de Herzl repose sur un paradoxe cruel : l’émancipation elle-même a causé l’antisémitisme moderne. En sortant des ghettos, les Juifs sont entrés en compétition économique féroce avec la classe moyenne chrétienne, générant de nouveaux ressentiments. « Quand nous sommes sortis du ghetto, nous étions, et pour un temps nous sommes restés, des Juifs du ghetto. » La prospérité juive, loin de susciter l’admiration, provoque la jalousie — « le monde est provoqué d’une certaine manière par notre prospérité, parce qu’il est depuis de nombreux siècles habitué à nous considérer comme les plus méprisables parmi les miséreux. »
Herzl identifie également le passage de l’antisémitisme religieux à l’antisémitisme racial : « L’antisémitisme moderne ne doit pas être confondu avec les persécutions religieuses des Juifs des temps anciens. » Ce nouvel antisémitisme « souligne le caractère ethnique et racial des Juifs, pas leur religion » — une observation qui s’avérera tragiquement prophétique avec l’idéologie nazie.
Face à cela, l’assimilation est vouée à l’échec : « Nous pourrions peut-être être capables de nous fondre entièrement dans les races environnantes, si celles-ci nous laissaient en paix pendant deux générations. Mais elles ne nous laisseront pas en paix. » Même la conversion au christianisme ne protège pas, car l’antisémitisme racial persécute par association. Le libéralisme ne sauve pas les Juifs (« malgré Marx, Lassalle et récemment Singer, l’antisémitisme est né en Allemagne et y a prospéré »), et le socialisme non plus (« la bourgeoisie chrétienne ne serait pas réticente à nous sacrifier au socialisme »).
La question de la souveraineté et de la capacité d’autodéfense
La logique fondamentale de Herzl relie explicitement l’impuissance politique à la vulnérabilité face à la persécution, même s’il n’utilise pas exactement le schéma « pacification → désarmement → persécution ». Sa pensée opère à plusieurs niveaux :
Premièrement, les droits formels sans pouvoir collectif sont précaires. « Les droits égaux des Juifs devant la loi ne peuvent être retirés là où ils ont été accordés » — mais cette protection juridique s’avère insuffisante face à la mobilisation politique de la haine. Même Bismarck « ne pouvait garantir » la sécurité juive parce que « les vieux préjugés contre nous sont encore profondément enracinés dans le cœur du peuple ».
Deuxièmement, les Juifs dépendent de la « bienveillance des autres » sans avoir de pouvoir propre. Même les Rothschild, malgré leur fortune colossale, restaient des « outsiders ultimes ». Herzl écrit : « Les Juifs seraient non plus un peuple toujours en quête de bienveillance, mais un peuple qui aurait quelque pouvoir en ses propres mains. »
Troisièmement, la solution doit être politique et souveraine. « Je pense que la question juive n’est pas plus sociale que religieuse… C’est une question nationale, qui ne peut être résolue qu’en en faisant une question politique mondiale. » D’où la demande centrale : « Que la souveraineté nous soit accordée sur une portion du globe assez grande pour satisfaire les besoins légitimes d’une nation ; le reste, nous le gérerons nous-mêmes. »
Dans Altneuland (1902), son roman utopique, Herzl imagine une société juive où les institutions proto-étatiques garantissent la sécurité. Le titre même — « Terre ancienne, terre nouvelle » — fait référence à l’Altneuschul de Prague et sera traduit en hébreu par « Tel Aviv », nom donné plus tard à la première ville moderne hébraïque. La devise célèbre « Im tirtzu, ein zo agada » (« Si vous le voulez, ce n’est pas un rêve ») résume cette foi dans la volonté politique collective.
Ce que Herzl a prévu — et ce qu’il n’a pas pu imaginer
L’évaluation historique de Herzl révèle un paradoxe : il a correctement diagnostiqué le danger existentiel pesant sur les Juifs européens, mais la catastrophe réelle a dépassé tout ce que son esprit rationaliste pouvait concevoir.
Ce que Herzl a prévu avec une précision remarquable :
- La création d’un État juif « certainement dans cinquante ans » (réalisé en 50 ans et 8 mois)
- L’échec de l’émancipation comme garantie de sécurité
- La montée de l’antisémitisme racial impossible à combattre par l’intégration
- L’effondrement de l’Empire austro-hongrois (dix ans jour pour jour après sa mort, l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand à Sarajevo déclencha cette désintégration)
- Dans Altneuland, un personnage déclare prophétiquement : « Je le vois venir, nous devrons tous porter la marque jaune »
Ce que Herzl n’a pas prévu :
- L’échelle industrielle de la Shoah — « sur la base des prémisses rationalistes de Herzl, sans prendre en compte l’élément démoniaque dans l’âme des haineux des Juifs, il n’a pas pu, et ne pouvait pas, prédire l’Holocauste » (Israel Forever Foundation)
- L’intractabilité du conflit avec les Arabes palestiniens — il imaginait naïvement qu’ils accueilleraient les bénéfices économiques
- Les tensions religieuses-séculières au sein de l’État juif
- La persistance d’une diaspora juive florissante (il s’attendait à ce que presque tous les Juifs émigrent ou s’assimilent)
La validation historique la plus terrible vint de la Shoah elle-même. Les Juifs allemands étaient parmi les plus assimilés et émancipés d’Europe — et ils furent assassinés aux côtés des Juifs religieux d’Europe de l’Est. L’émancipation, la culture, l’intégration économique n’avaient offert aucune protection. Après 1945, selon les archives de Yad Vashem, 97% des survivants juifs déplacés souhaitaient aller en Palestine ; interrogés sur un deuxième choix, beaucoup répondaient : « Le crématoire. »
Les critiques de son époque avaient-ils raison ?
Les opposants à Herzl formaient un spectre idéologique large : bundistes socialistes, assimilationnistes libéraux, Juifs réformés, rabbins orthodoxes, sionistes culturels comme Ahad Ha’am.
Le Bund (Union générale des travailleurs juifs), fondé la même année que le premier congrès sioniste (1897), incarnait l’alternative la plus articulée. Sa philosophie du « doikayt » (« l’ici ») affirmait que les Juifs devaient combattre l’antisémitisme là où ils vivaient, pas fuir vers la Palestine. Marek Edelman, héros du soulèvement du ghetto de Varsovie et bundiste, déclarait : « Les bundistes n’attendaient pas le Messie, ni ne pensaient à émigrer en Palestine. Ils voulaient que la Pologne soit un pays de justice, de socialisme et d’égalité des droits pour les minorités nationales. » Le verdict historique fut cruel : le Bund fut décimé par la Shoah, et les communautés d’Europe de l’Est qu’il défendait ont « presque toutes disparu ».
Les assimilationnistes — Reform Jews américains, élites juives britanniques — craignaient que le sionisme compromette leur intégration et valide les accusations de « double loyauté ». Isaac Mayer Wise, leader du judaïsme réformé américain, qualifia Herzl de « Don Quichotte » et le sionisme de « prostitution de la sainte cause d’Israël à la danse de fous de politiciens malsains ». Ces critiques avaient partiellement raison sur un point : le sionisme a effectivement fourni des arguments aux antisémites. Mais l’histoire leur donna tort sur l’essentiel : les familles assimilationnistes françaises (Deutsch de la Meurthe, David-Weill, Achille-Fould) « ont largement cessé d’être juives », et l’intégration n’a pas protégé les Juifs européens de l’extermination.
Les rabbins orthodoxes s’opposaient pour des raisons théologiques : un État juif avant la venue du Messie violait les « trois serments » talmudiques (ne pas monter en Eretz Israël par la force, ne pas se rebeller contre les nations). Le rabbin Joel Teitelbaum alla jusqu’à blâmer le sionisme pour la Shoah elle-même — une position marginale mais révélatrice des tensions profondes entre nationalisme séculier et tradition religieuse.
Ahad Ha’am (Asher Ginsberg) offrit la critique juive la plus intellectuellement sophistiquée. Pour lui, Herzl résolvait le « problème des Juifs » (l’antisémitisme) mais ignorait le « problème du judaïsme » (l’assimilation culturelle). Son compte-rendu dévastateur d’Altneuland en 1902 dénonçait une utopie qui n’avait « rien de spécifiquement juif » — « simplement une réplique de l’Europe transplantée au Moyen-Orient ». Pas d’hébreu comme langue principale, pas de culture juive distinctive dans les écoles. Cette critique résonne encore : l’État d’Israël devrait-il être un « État juif » ou simplement un « État de Juifs » ?
Les débats historiographiques contemporains
Les historiens actuels — Avineri, Penslar, Kornberg, Steven Beller — ont largement démythifié l’hagiographie israélienne sans tomber dans la condamnation post-sioniste. Plusieurs consensus émergent :
Le mythe de Dreyfus est démenti : la conversion de Herzl au sionisme fut graduelle et multicausale. L’influence organisationnelle de Herzl fut décisive : il transforma le sionisme d’une idée discutée par une petite coterie en un item de l’agenda politique international. Les dimensions coloniales sont reconnues : même les historiens sympathiques admettent la relation du sionisme avec l’impérialisme européen, tout en débattant de sa nature ultime.
Derek Penslar offre la formulation la plus nuancée : « Le projet sioniste combine colonialisme, anticolonialisme et construction étatique postcoloniale… Tout le XXe siècle, emballé dans un petit État. » Cette complexité irréductible explique pourquoi les débats sur Herzl restent si vifs.
La question du rapport aux Arabes de Palestine cristallise les controverses. Herzl écrivit publiquement en 1898 à Yusuf Zia al-Khalidi : « Qui penserait à les renvoyer ? C’est leur bien-être, leur richesse individuelle que nous augmenterions en apportant la nôtre. » Mais son journal intime de 1895 mentionne des plans pour « faire passer la population indigente de l’autre côté de la frontière ». Les historiens débattent de la façon de pondérer déclarations publiques et privées — et de ce que ces contradictions révèlent sur les angles morts du sionisme originel.
Herzl dans la mémoire collective juive et israélienne
En Israël, Herzl jouit du statut de « père fondateur » et de « visionnaire de l’État » (Chozeh HaMedinah). Le mont Herzl à Jérusalem, où ses restes furent transférés de Vienne en 1949, constitue le cimetière national et le site mémoriel suprême du pays. Selon l’historien Maoz Azaryahu, deux mythes sionistes majeurs s’y conjuguent : « le mythe du père fondateur » (la tombe de Herzl) et « le mythe du sacrifice héroïque » (le cimetière militaire). Le Yom Herzl (jour de Herzl) est célébré annuellement depuis 2004.
Mais cette vénération officielle masque des tensions croissantes, particulièrement dans la diaspora. Selon le Pew Research Center (2020-2021), seuls 45% des Juifs américains adultes considèrent qu’il est « essentiel » de se soucier d’Israël pour être juif. Le clivage générationnel est marqué : environ 40% des adultes de moins de 30 ans estiment que les États-Unis fournissent « trop d’aide » à Israël. Après le 7 octobre 2023, les débats se sont intensifiés : Jewish Voice for Peace cherche à « construire un judaïsme au-delà du sionisme », tandis que 70% des Juifs américains déclarent se sentir moins en sécurité qu’un an auparavant.
Le paradoxe non résolu de la sécurité juive
L’héritage de Herzl pose une question qui reste sans réponse définitive : la souveraineté territoriale et la capacité militaire garantissent-elles la sécurité juive, ou ont-elles simplement déplacé la vulnérabilité vers un nouveau théâtre ?
Herzl avait raison sur le diagnostic fondamental : l’émancipation et les droits formels ne suffisent pas à protéger une minorité dispersée sans capacité d’autodéfense collective. La Shoah l’a prouvé de la manière la plus terrible. Israël a fourni un refuge aux survivants, aux 800 000 Juifs expulsés des pays arabes, aux Juifs soviétiques, éthiopiens, et à tous ceux qui ont fui les persécutions.
Mais la promesse de « normalisation » de l’existence juive — devenir « une nation comme les autres » — reste inaccomplie. Israël fait face à des menaces militaires, au terrorisme, à l’isolement diplomatique. L’antisémitisme n’a pas disparu ; il s’est parfois reconfiguré autour du conflit israélo-palestinien. Et le déplacement des Palestiniens en 1948 a créé de nouvelles injustices que Herzl, dans son optimisme rationaliste, n’avait pas anticipées.
Le rabbin Benjamin Blech formule la critique la plus incisive : « Theodor Herzl pensait [que l’antisémitisme venait du fait que les Juifs étaient] une nation sans terre. Maintenant nous savons que ce n’est pas vrai. La terre d’Israël ne nous a pas protégés de l’antisémitisme ; en fait, elle a exacerbé le problème. » Cette critique confond cependant deux objectifs distincts : éliminer l’antisémitisme (l’espoir utopique de Herzl) et fournir un refuge avec capacité de défense (son objectif pratique).
La tension fondamentale que Herzl a identifiée — entre la vulnérabilité juive et la quête de sécurité — demeure. Les Juifs restent, comme le notait un historien, « une minuscule minorité mondiale, fortement dépendante de la bienveillance des autres ». Ni l’existence diasporique ni la souveraineté israélienne n’ont entièrement résolu cette condition. Peut-être était-ce inévitable : Herzl a offert une solution politique à un problème qui est aussi, irréductiblement, métaphysique.
Conclusion : la lucidité tragique d’un rêveur rationnel
Theodor Herzl fut simultanément visionnaire et aveugle. Il vit avec une clarté remarquable que l’émancipation était un marché de dupes — que les droits formels sans pouvoir collectif laissaient les Juifs vulnérables au premier retournement politique. Il comprit que l’antisémitisme moderne, racial et structurel, ne pouvait être combattu par l’intégration individuelle. Il prédit avec une précision quasi mystique le moment de la création d’un État juif.
Mais son rationalisme l’empêcha de concevoir l’horreur industrielle de la Shoah. Son européanisme culturel l’aveugla aux problèmes que poserait la présence d’une population arabe autochtone. Son urgence politique le conduisit à sous-estimer la dimension culturelle et spirituelle du projet national juif — critique qu’Ahad Ha’am formulera avec tant de force.
L’histoire lui a donné raison sur l’essentiel : les Juifs européens faisaient face à un danger existentiel, et seule la souveraineté politique pouvait offrir une forme de protection. Mais cette validation est venue au prix de six millions de morts — un prix que Herzl, mort épuisé à 44 ans en 1904, n’aurait jamais pu imaginer, ni accepter.
Reste la question qui traverse toute réflexion sur l’héritage herzlien : peut-on construire une sécurité durable sur la peur ? Le sionisme né de l’angoisse de Herzl a créé un État, une armée, un refuge. Mais il n’a pas créé la paix — ni avec les voisins, ni avec la conscience juive elle-même, toujours tiraillée entre l’aspiration universaliste et le réflexe d’autoprotection. C’est peut-être là le testament le plus profond de Herzl : avoir posé, avec une lucidité terrible, une question à laquelle l’histoire juive continue de chercher une réponse. »
…
« Toute l’Écriture doit être lue dans le même esprit qui l’a dictée.
Nous devons y chercher l’utilité, plutôt que la délicatesse du langage.
Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les livres profonds et sublimes.
Ne vous prévenez point contre l’auteur ; mais sans vous inquiéter s’il a peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.
Considérez ce qu’on vous dit, sans rechercher qui le dit.
2. Les hommes passent ; mais la vérité du Seigneur demeure éternellement[1].
Dieu nous parle en diverses manières et par des personnes très diverses.
Dans la lecture de l’Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre, lorsqu’il faudrait passer simplement.
Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi ; et ne cherchez jamais à passer pour habile.
Aimez à interroger ; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne méprisez point les sentences des vieillards ; car elles ne sont pas proférées en vain.
RÉFLEXION.
Qu’est-ce que la raison comprend ? presque rien : mais la foi embrasse l’infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui raisonne, et la simplicité du cœur, bien préférable à la science qui nourrit l’orgueil. C’est le désir de savoir qui perdit le premier homme : il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu, qui nous parle dans l’Écriture, n’a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir notre âme par l’amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui. L’humilité d’esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit les livres saints, et c’est déjà avoir profité beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison faible et bornée.»
Thomas Kempis, Imitation du Christ
…
« Il n’est pas possible de concevoir un état plus triste et plus déplorable que celui de ce malheureux homme au moment de sa chute ; car non seulement il perdit aussitôt cette lance formidable à laquelle nul obstacle ne résistait, mais l’armure même, dont il avait été revêtu, disparut pour lui, et elle fut remplacée, pour un temps, par une autre armure qui, n’étant point impénétrable comme la première, devint pour lui une source de dangers continuels, en sorte qu’ayant toujours le même combat à soutenir, il fut infiniment plus exposé. Cependant, en le punissant ainsi, son père ne voulut pas lui ôter tout espoir et l’abandonner entièrement à la rage de ses ennemis ; touché de son repentir et de sa honte, il lui promit qu’il pourrait, par ses efforts, recouvrer son premier état; mais que ce ne serait qu’après avoir obtenu d’être remis en possession de cette lance qu’il avait perdue, et qui avait été confiée à l’agent par lequel l’homme était remplacé, dans le centre même qu’il venait d’abandonner. C’est donc à la recherche de cette arme incomparable, que les hommes ont dû s’occuper depuis, et qu’ils doivent s’occuper tous les jours, puisque c’est par elle seule qu’ils peuvent rentrer dans leurs droits, et obtenir toutes les faveurs qui leur furent destinées. Il ne faut pas non plus être étonné des ressources qui restèrent à l’homme après son crime; c’était la main d’un père qui le punissait, et c’était aussi la tendresse d’un litre qui veillait sur lui, lors même que sa justice l’éloignait de sa présence. Car le lieu, dont l’homme est sorti, est disposé avec tant de sagesse, qu’en retournant sur ses pas, par les mêmes routes qui l’ont égaré, cet homme doit être sûr de regagner le point central de la forêt dans lequel seul il peut jouir de quelque force et de quelque repos. En effet, il s’est égaré en allant de quatre à neuf, et jamais il ne pourra se retrouver qu’en allant de neuf à quatre. Au reste, il aurait tort de se plaindre de cet assujettissement; telle est la loi imposée à tous les Êtres qui habitent la région des pères et des mères et, puisque l’homme y est descendu volontairement, il faut bien qu’il en ressente toute la peine. Cette loi est terrible, je le sais, mais elle n’est rien comparée à la loi du nombre cinquante-six, loi effrayante, épouvantable pour ceux qui s’y exposent, car ils ne pourront arriver à soixante-quatre, qu’après l’avoir subie dans toute sa rigueur. Telle est l’histoire allégorique de ce qu’était l’homme dans son origine, et de ce qu’il est devenu en s’écartant de sa première loi; j’ai tâché par ce tableau, de le conduire jusqu’à la source de tous ses maux, et de lui indiquer, mystérieusement il est vrai, les moyens d’y remédier. Je dois ajouter que, quoique son crime et celui du mauvais principe soient également le fruit de leur volonté mauvaise, il faut remarquer néanmoins que l’un et l’autre de ces crimes sont de nature très différente, et que par conséquent, ils ne peuvent être assujettis à une égale punition, ni avoir les mêmes suites ; parce que d’ailleurs la Justice évalue jusqu’à la différence des lieux où leurs crimes se sont commis. L’homme et le principe du mal ont donc continuellement leur faute devant les yeux, mais tous deux n’ont pas les mêmes secours, ni les mêmes consolations. J’ai donné à entendre précédemment que le principe du mal ne peut par lui-même que persévérer dans sa volonté rebelle, jusqu’à ce que la communication avec le bien lui soit rendue. Mais l’homme, malgré sa condamnation, peut apaiser la justice même, se réconcilier avec la vérité, et en goûter de temps en temps les douceurs, comme si en quelque sorte, il n’en était pas séparé. Il est vrai de dire néanmoins que le crime de l’un et de l’autre ne se punit que par la privation, et qu’il n’y a de différence que dans la mesure de ce châtiment. Il est bien plus certain encore que cette privation est la règle la plus terrible, et la seule qui puisse réellement subjuguer l’homme. Car, on a eu grand tort de prétendre nous mener à la Sagesse, par le tableau effrayant des peines corporelles dans une vie à venir ; ce tableau n’est rien, quand on ne les sent pas. Or, ces aveugles Maîtres ne pouvant nous faire connaître qu’en idée les tourments qu’ils imaginent, doivent nécessairement faire peu d’effet sur nous. Si au moins ils eussent pris soin de peindre à l’homme les remords qu’il doit éprouver, quand il est méchant, il leur eût été plus facile de le toucher, parce qu’il nous est possible d’avoir ici-bas le sentiment de cette douleur. Mais combien nous eussent-ils rendus plus heureux, et nous eussent-ils donné une idée plus digne de notre principe, s’ils eussent été assez sublimes pour dire aux hommes, que ce principe étant amour, ne punit les hommes que par l’amour, mais en même temps que n’étant qu’amour, lorsqu’il leur ôte l’amour, il ne leur laisse plus rien. C’est par là qu’ils auraient éclairé et soutenu les hommes, en leur faisant sentir que rien ne devrait plus les effrayer que de cesser d’avoir l’amour de ce principe, puisque dès lors ils sont dans le néant; et certes ce néant que l’homme peut éprouver à tout instant, si on le lui peignait dans toute son horreur, serait pour lui, une idée plus efficace et plus salutaire que celle de ces éternelles tortures, auxquelles malgré la doctrine de ces Ministres de sang, l’homme voit toujours une fin, et jamais de commencement. Les secours accordés à l’homme pour sa réhabilitation, quelque précieux qu’ils soient, tiennent cependant à des conditions très rigoureuses. Et vraiment, plus les droits qu’il a perdus sont glorieux, plus il doit avoir à souffrir pour les recouvrer ; enfin étant assujetti par son crime à la loi du temps, il ne peut éviter d’en subir les pénibles effets, parce que s’étant opposé lui-même tous les obstacles que le temps renferme, la loi veut qu’il ne puisse rien obtenir qu’à mesure qu’il les éprouve et qu’il les surmonte. C’est au moment de sa naissance corporelle, qu’on voit commencer les peines qui l’attendent. C’est alors qu’il montre toutes les marques de la plus honteuse réprobation ; il naît comme un vil insecte dans la corruption et dans la fange ; il naît au milieu des souffrances et des cris de sa mère, comme si c’était pour elle un opprobre de lui donner le jour ; or quelle leçon n’est-ce pas pour lui, de voir que de toutes les mères, la femme est celle dont l’enfantement est le plus pénible et le plus dangereux ! Mais à peine commence-t-il lui-même à respirer, qu’il est couvert de larmes et tourmenté par les maux les plus aigus. Les premiers pas qu’il fait dans la vie annoncent donc qu’il n’y vient que pour souffrir, et qu’il est vraiment le fils du crime et de la douleur. Si l’homme, au contraire, n’eût point été coupable, sa naissance aurait été le premier sentiment du bonheur et de la paix. En voyant la lumière, il en aurait célébré la splendeur par de vifs transports et par des tributs de louanges envers le principe de sa félicité. Sans trouble sur la légitimité de son origine, sans inquiétude sur la stabilité de son sort, il en eût goûté toutes les délices, parce qu’il en aurait connu sensiblement les avantages. O homme, verse des larmes amères sur l’énormité de ton crime, qui a si horriblement changé ta condition ; frémis sur le funeste arrêt qui condamne ta postérité à naître dans les tourments et dans l’humiliation, tandis qu’elle ne devait connaître que la gloire, et un bonheur inaltérable. Dès les premières années de son cours élémentaire, la situation de l’homme devient beaucoup plus effrayante, parce qu’il n’a encore souffert que dans son corps, au lieu qu’il va souffrir dans sa pensée. De même que son enveloppe corporelle a été jusque-là en butte à la fougue des éléments, avant d’avoir acquis la moindre des forces nécessaires pour se défendre ; de même, sa pensée va être poursuivie dans un âge où n’ayant pas encore exercé sa volonté, l’erreur peut le séduire plus aisément, porter par mille sentiers ses attaques jusqu’au germe, et corrompre l’arbre dans sa racine. Il est certain que l’homme commence alors une carrière si pénible et si périlleuse, que si les secours ne suivaient pour lui la même progression, il succomberait infailliblement ; mais la même main qui lui a donné l’être, ne néglige rien pour sa conservation à mesure qu’il avance en âge, que les obstacles se multiplient et s’opposent à l’exercice de ses facultés, à mesure aussi son enveloppe corporelle acquiert de la consistance ; c’est-à-dire que sa nouvelle armure se fortifie et devient plus puissante contre les attaques de ses ennemis, jusqu’à ce qu’enfin le temple intellectuel de l’homme étant élevé, cette enveloppe, devenue inutile, se détruise, laissant l’édifice à découvert et hors de toute atteinte. Il est donc évident que ce corps matériel que nous portons, est l’organe de toutes nos souffrances ; c’est donc lui qui formant des bornes épaisses à notre vue et à toutes nos facultés, nous tient en privation et en pâtiment ; je ne dois donc plus dissimuler que la jonction de l’homme à cette enveloppe grossière, est la peine même à laquelle son crime l’a assujetti temporellement, puisque nous voyons les horribles effets qu’il en ressent depuis le moment où il en est revêtu, jusqu’à celui où il en est dépouillé ; et que c’est par là que commencent et se perpétuent les épreuves, sans lesquelles il ne peut rétablir les rapports qu’il avait autrefois avec la Lumière. Mais malgré les ténèbres que ce corps matériel répand autour de nous, nous sommes obligés d’avouer aussi qu’il nous sert de rempart et de sauvegarde contre les dangers qui nous environnent, et que sans cette enveloppe, nous serions infiniment plus exposés. Ce sont là, n’en doutons point, les idées que les Sages ont eues dans tous les temps. Leur première occupation a été de se préserver sans cesse des illusions que ce corps leur présentait. Ils l’ont méprisé, parce qu’il est méprisable par sa Nature; ils l’ont redouté par les funestes suites des attaques auxquelles il les exposait, et ils ont tous parfaitement connu qu’il était pour eux la voie de l’erreur et du mensonge. Mais l’expérience leur a appris aussi que c’est le canal par où arrivent, dans l’homme, les connaissances et les lumières de la Vérité ; ils ont senti que, puisqu’il nous sert d’enveloppe, et que nous n’avons pas même la pensée à nous, il faut bien que nos idées, venant toutes du dehors, s’introduisent nécessairement par cette enveloppe, et que nos sens corporels en soient les premiers organes. Or, c’est à ce sujet que l’homme par la promptitude et la légèreté de ses jugements, a commencé à se livrer à des erreurs funestes qui ont produit dans son imagination les idées les plus monstrueuses ; c’est de là, dis-je, que les Matérialistes ont tiré cet humiliant système des sensations qui ravale l’homme au-dessous de la bête, puisque celle-ci, ne recevant jamais à la fois qu’une seule sorte d’impulsion, n’est pas susceptible de s’égarer, au lieu que l’homme étant placé au milieu des contradictoires, pourrait, selon cette opinion, se livrer en paix indifféremment à toutes les impressions dont il serait affecté. Mais d’après les lumières de justice que nous avons déjà reconnues en lui, il ne se peut que nous adoptions ces opinions avilissantes. Nous avons démontré que l’homme, chargé de sa conduite, est comptable de toutes ses actions ; je me garderai bien à présent de lui laisser enlever un privilège aussi sublime, et qui l’éleva si fort au-dessus de toutes les Créatures. Rien ne m’empêchera donc d’assurer à mes semblables, que cette erreur est la ruse la plus adroite et la plus dangereuse qui ait pu être employée pour les arrêter dans leur marche, et pour les égarer. Ce serait pour un voyageur une incertitude des plus désespérantes, de rencontrer deux routes opposées, sans connaître le lieu où l’une et l’autre aboutiraient. Cependant, en observant le chemin qu’il aurait déjà fait, se rappelant le point d’où il serait paru, et celui auquel il tend ; il ferait peut-être assez de combinaisons pour se déterminer et pour choisir juste; mais si quelqu’un se présentait à lui, et lui disait qu’il est très inutile de prendre tant de peines pour démêler la véritable route, que celles qui s’offrent à ses yeux mènent également au but, et qu’il peut suivre indifféremment l’une ou l’autre ; alors, la situation du voyageur deviendrait bien plus fâcheuse et plus embarrassante que lorsqu’il était réduit à prendre conseil de lui-même ; car enfin il lui serait impossible de se nier l’opposition qu’il verrait entre ces deux routes et le premier sentiment, qui devrait alors naître en lui, serait de se défier des conseils qu’on lui donne, et de se persuader qu’un veut lui tendre un piège. Voilà cependant quelle est la position actuelle de l’homme, relativement aux obscurités que les Auteurs du système des sensations ont répandues sur sa carrière. Lui annoncer qu’il n’a d’autres lois que celles de ses sens, et qu’il ne peut avoir d’autre guide, c’est lui dire qu’en vain chercherait-il à faire un choix parmi les choses qu’ils lui présentent, puisque les sens eux-mêmes sont sujets à varier dans leur action, et qu’ainsi l’homme ne pouvant pas en diriger les mobiles, essayerait inutilement d’en diriger le cours et les effets. Mais, ainsi que le voyageur, l’homme ne peut se refuser à sa propre conviction ; il voit bien que les sens amènent tout en lui, mais en même temps, il est forcé d’avouer que parmi les choses qu’ils lui amènent, il y en a qu’il sent être bonnes, comme il y en a qu’il sent être mauvaises. Quelle devrait donc être sa défiance contre ceux qui le voudraient détourner de faire un choix en lui insinuant que toutes ces choses sont indifférentes ou de même nature? Ne devrait-il pas en ressentir la plus vive indignation, et se mettre en garde contre des maîtres aussi dangereux ? C’est cependant là, je le répète, la plus commune tentative qui se soit faite contre la pensée de l’homme ; c’est en même temps la plus séduisante, et celle dont le principe du mal tirerait le plus d’avantage; parce que s’il pouvait nourrir l’homme dans la persuasion qu’il n’y a point de choix à faire parmi les choses qui l’environnent, il viendrait facilement à bout de faire passer jusqu’à lui, l’horrible incertitude et le désordre dans lequel il se trouve lui-même plongé par la privation où il est de toute loi. Mais si la Justice veille toujours sur l’homme, il faut qu’il ait en lui les moyens de démêler les stratagèmes de son ennemi, et de déconcerter, quand il le voudra, toutes ses entreprises ; sans quoi il ne pourrait être puni de s’y laisser surprendre; ces moyens doivent être fondés sur sa propre nature, qui ne peut pas plus changer que la nature même du principe dont il est provenu ; ainsi, sa propre essence étant incompatible avec le mensonge, lui fait connaître tôt ou tard qu’on l’abuse, et le ramène naturellement à la Vérité. J’emploierai donc ces mêmes moyens qui me sont communs avec tous les hommes, pour leur montrer le danger et l’absurdité de cette opinion ennemie de leur bonheur, et qui n’est propre qu’à les abîmer dans le crime et dans le désespoir. J’ai suffisamment prouvé par nos souffrances que nous étions libres ; ainsi, je m’adresserai aux Matérialistes, et je leur demanderai comment ils ont pu s’aveugler assez pour ne voir dans l’homme qu’une machine ? Je voudrais au moins qu’ils eussent eu la bonne foi d’y voir une machine active, et ayant en elle-même son principe d’action, car si elle était purement passive, elle recevrait tout et ne rendrait rien. Alors, dès qu’elle manifeste quelque activité, il faut qu’elle ait au moins en elle le pouvoir de faire cette manifestation, et je ne crois pas que personne prétende que ce pouvoir-là nous vienne par les sensations. Je crois en même temps que sans ce pouvoir inné dans l’homme, il lui serait impossible d’acquérir ni de conserver la science d’aucune chose, ce qui s’observe sans aucun doute sur les Êtres privés de discernement. Il est donc clair que l’homme porte en lui la semence de la lumière et des vérités dont il offre si souvent les témoignages. Et faudrait-il quelque chose de plus pour renverser ces principes téméraires par lesquels on a prétendu le dégrader ? Je sais qu’à la première réflexion, on pourra m’opposer que non seulement les bêtes, mais même tous les Êtres corporels, rendent aussi une action extérieure, d’où il faudra conclure que tous ces Êtres ont aussi quelque chose en eux, et ne sont pas de simples machines. Alors, me demandera-t-on, quelle est la différence de leur principe d’action d’avec celui qui est dans l’homme ? Cette différence sera facilement aperçue de ceux qui voudront l’observer avec attention, et mes lecteurs la reconnaîtront avec moi, en fixant un moment leur vue sur la cause de cette méprise. Il y a des Êtres qui ne sont qu’intelligents, il y en a qui ne sont que sensibles ; l’homme est à la fois l’un et l’autre. Voilà le nœud de l’énigme. Ces différentes classes d’Êtres ont chacune un principe d’action différent, l’homme seul les réunit tous les deux ; et quiconque voudra ne les pas confondre, sera sûr de trouver la solution de toutes les difficultés. Par son origine, l’homme jouissait de tous les droits d’un Être intelligent, quoique cependant il eût une enveloppe ; car, dans la région temporelle, il n’y a pas un seul être qui puisse s’en passer. Et ici, l’ayant déjà fait assez entrevoir, j’avouerai bien que l’armure impénétrable dont j’ai parlé précédemment, n’était autre chose que cette première enveloppe de l’homme. Mais pourquoi était-elle impénétrable? C’est qu’étant une et simple, à cause de la supériorité de sa nature, elle ne pouvait nullement se décomposer, et que la loi des assemblages élémentaires n’avait absolument aucune prise sur elle. Depuis sa chute, l’homme s’est trouvé revêtu d’une enveloppe corruptible, parce qu’étant composée, elle est sujette aux différentes actions du sensible, qui n’opèrent que successivement, et qui par conséquent se détruisent les unes et les autres. Mais, par cet assujettissement au sensible, il n’a point perdu sa qualité d’Être intelligent ; en sorte qu’il est à la fois grand et petit, mortel et immortel, toujours libre dans l’intellectuel, mais lié dans le corporel par des lois indépendantes de sa volonté ; en un mot, étant un assemblage de deux Natures, diamétralement opposées, il en démontre alternativement les effets d’une manière si distincte qu’il est impossible de s’y tromper. Car, si l’homme actuel n’avait que des sens, ainsi que les systèmes humains le voudraient établir, on verrait toujours le même caractère dans toutes ses actions, et ce serait celui de ses sens ; c’est-à-dire qu’à l’égal de la bête, toutes les fois qu’il serait excité par ses besoins corporels, il tendrait avec effort, à les satisfaire, sans jamais résister à aucunes de leurs impulsions, si ce n’est pour céder à une impulsion plus forte, mais qui dès lors doit se considérer comme agissant seule, et qui naissant toujours du sensible, agit dans les sens, et tient toujours aux sens.»
Louis-Claude de Saint-Martin (Le Philosophe Inconnu), Des Erreurs et de la vérité, ou Les hommes rappelés au principe universel de la science
…
« Tous les deux, tous les deux, on est tombé tous les deux.
Elle, elle d’abord, la première, puis moi, moi ensuite, aussitôt après.
Un bruit sourd, bang !, elle, elle ?, immobile, là, là devant moi, moi ?, moi?, tétanisé, à genoux.
Ailleurs… Ailleurs, j’étais ailleurs, je sais pas, je sais pas ce qui s’est passé, ensuite ?, ensuite je sais pas, il y a pas d’ensuite, ensuite c’est quand la vie continue… là, non… il y a pas d’ensuite. Il y avait pas, plus d’ensuite. Elle gisait…
Moi ? Moi j’avais 5 ans…
Elle ? Elle a survécue…
Un temps. Fallait compter. Il a fallu compter. Ça a pris 27 ans.
Un jour, un jour j’ai fait un cauchemar. Maman était décédée. On savait pas quoi faire. Je me suis réveillé, j’ai couru, j’ai couru à toute vitesse, dans la maison, elle vivait…
Un soir elle pleurait. Elle m’a dit qu’elle allait mourir. Je suis retourné me coucher.
Un jour je l’ai saisi par mes deux bras. Je lui ai dit : » réveille toi ! « . Elle est répartie se coucher…
Un après midi, je lui ai sorti: » j’aurais préféré que tu sois morte ! ». Et je suis parti.
Je suis revenu, un jour, j’avais 31 ans. Elle ne marchait plus.
Un soir je rentrais, papa m’apprend la nouvelle.
La dernière fois que je ne l’ai vue, elle m’a sourie en me disant :
“ Tu reviendras, j’espère… « .
J’avais pas bien saisi. » » »
…
« L’intitulé « Mesure et démesure » est le titre d’un sous-chapitre de L’Homme révolté d’Albert Camus. Plus que jamais aujourd’hui, où « la peur fige une Europe peuplée de fantômes et de machines », où le crime logique prévaut sur le crime de passion, nous avons besoin de « la pensée de midi » (Camus), une pensée dialectique qui ne renonce ni à la raison, ni au sacré.
Aujourd’hui où la mondialisation produit, au nom du rationalisme instrumental et financier, une démesure sans précédent, nous avons plus que jamais besoin de l’art et de la culture pour ne pas périr d’une overdose d’objectivité. Notre époque a tellement le souci de rationaliser les moyens, de fragmenter et de diviser les actes, d’en calculer les coûts et les conséquences, que nous ne savons plus où nous allons ni pourquoi nous y allons. Au contraire des Grecs antiques qui donnaient à leur volonté les bornes de la raison, Camus remarque que « nous avons mis pour finir l’élan de la volonté au cœur de la raison, qui en est devenue meurtrière ». Et c’est ainsi que « la philosophie des Lumières a abouti à l’Europe du couvre-feu ». Camus, encore, évoque, dans un éditorial de Combat du 19 novembre 1946, qu’au lendemain d’Hiroshima, nous avons perdu « cette éternelle confiance de l’homme, qui lui fait croire qu’on pouvait tirer d’un autre homme des relations humaines en lui parlant le langage de l’humanité ». La catastrophe militaire se double aujourd’hui d’une catastrophe écologique, culturelle et morale.
Aujourd’hui qu’est venue l’époque de la grande résignation, celle de la société de la peur et du temps du mépris, les hommes n’ont plus confiance dans le vivre ensemble parce qu’on ne leur parle plus dans les relations « le langage de l’humanité ». Ce langage de l’humanité est celui de la culture, du récit, de la parole, de l’art, de l’amour… et de la politique. Ce langage de l’humanité, c’est celui qui prend soin de la vulnérabilité, du « levain de l’inachevé » dont parlait Walter Benjamin. Il ne peut y avoir de confiance sans ce « langage de l’humanité ». Et il ne peut y avoir de politique sans confiance. On se souvient de cette phrase de Rousseau dans Le Contrat social : « Il y aura toujours une grande différence entre soumettre la multitude et régir une société. »
Il faut donc aujourd’hui refuser et se révolter contre cette civilisation contemporaine des mœurs qui, par la quantification et le formalisme, tente de réduire l’humain au monde des choses, des choses et des produits financiers, marchandises et spectacles. Il faut refuser les automatismes des protocoles bureaucratiques et du faux savoir de l’expertise pour parier sur la capacité de la démocratie à régler les conflits par la parole. Il faut se réapproprier une démocratie confisquée par la technocratie. La passion de la servitude fabrique les conformismes et les impostures, pervertit la raison en la rendant meurtrière.
Nous devons exiger pour l’Europe qui vient une justice humaine et sociale. Cette justice ne saurait se contenter d’une redistribution équitable de la misère et du chômage, des risques et des malheurs. Cette justice sociale ne saurait se contenter d’une parité dans la servitude et d’une équité dans la soumission. Je ne veux pas non plus de ce réalisme-là. Némésis, déesse de la justice et de la mesure, fatale aux démesurés, invite à cette réflexion, dont parle encore Camus, qui tient compte « des contradictions contemporaines de la révolte », du rationnel et de l’irrationnel, des chiffres et des valeurs, du réalisme et de l’éthique.
Il faut en finir avec les évaluations diverses et variées qui, à l’instar des agences de notation financière, colonisent nos mœurs et constituent le cheval de Troie des logiques du marché dans les tous les secteurs de nos existences sociales et intimes. Rétablissons partout où nous le pouvons le temps du récit, du partage de l’expérience sensible, de sa transmission, et du débat démocratique. Les chiffres doivent nous permettre de parler, ils ne doivent en aucun cas nous faire taire et justifier les logiques de domination.
Il n’y a pas de vie sociale sans rêve, sans idéal, sans parole, sans les souffles puissants qui permettent de cueillir « les fleurs du hasard » dont parle Jaurès qui permettent d’avancer et de chanter. Ne rentrons pas dans l’avenir à reculons, le nez fixé sur le compteur des notations diverses et variées asservissant et chosifiant l’humain, reprenons la parole et finissons-en avec cette organisation sociale qui a « remplacé le dialogue par le communiqué ». Camus, encore. Faute de quoi notre raison régnera sur des déserts où « la plupart des hommes sont privés d’avenir. Il n’y a pas de vie valable sans projection sur l’avenir, sans promesse de mûrissement et de progrès. Vivre contre un mur, c’est la vie des chiens » (Camus).
Il nous faut réapprendre à vivre et penser dans la contradiction, irréconciliés peut-être, mais refusant l’humiliation des crimes de la logique et du calcul, avides des paroles d’autrui sans lesquelles il n’y a pas davantage de démocratie que de subjectivité authentique »
Mesure et démesure | Cairn.info
…
« C’est que la réalité paraît beaucoup plus douce à celui qui a connu l’enseignement du possible, les réalités de la vie moins cruelles que celles du possible. »
Sophie Harvey, Sören Kierkegaard
…
…
Dire l’indicible : deux siècles de représentation des catastrophes humaines
« Face aux horreurs du monde — génocides, guerres, catastrophes —, les créateurs et penseurs des XXe et XXIe siècles n’ont cessé de se heurter à un même paradoxe fondateur : l’obligation de témoigner affronte l’impossibilité de représenter adéquatement l’extrême. Cette tension, loin de se résoudre, s’est déployée en une constellation d’approches — du silence de Celan à la polyphonie d’Alexievitch, du refus absolu de l’image chez Lanzmann à la défense des « images malgré tout » chez Didi-Huberman, de la sobriété chimique de Primo Levi à la spectacularisation algorithmique des réseaux sociaux. La question n’est plus seulement esthétique : elle est devenue, à l’ère du deepfake et de la fatigue compassionnelle, une question de survie démocratique. Ce rapport cartographie ces approches, en identifie les enjeux éthiques, et tente de penser ce que Camus appelait la « pensée de midi » — une mesure qui ne chasse pas la démesure mais essaie de la contenir.
La retenue comme acte moral : Levi, Camus, Antelme
La première grande voie est celle de la sobriété — le choix délibéré d’un langage mesuré, précis, dépouillé de tout pathos, comme réponse éthique à la démesure de l’horreur. Primo Levi en est la figure tutélaire. Chimiste de formation, il transposa dans Si c’est un homme (1947) la rigueur du laboratoire en prose littéraire : une écriture « cristalline », méfiante envers l’obscurité volontaire, le pathos et le mysticisme. Philip Roth décrivit cette prose comme celle d’un homme qui « entreprit systématiquement de se souvenir de l’enfer allemand sur terre, de le penser inébranlablement, puis de le rendre compréhensible dans une prose lucide et sans prétention ». Le paradoxe de Levi est que cette froideur apparente est elle-même un acte moral intense — un refus de la simplification binaire ami-ennemi qu’il théorisa dans « La zone grise » (Les Naufragés et les Rescapés, 1986). « Les monstres existent, écrivit-il, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux. Plus dangereux sont les fonctionnaires prêts à croire et à agir sans poser de questions. »
Albert Camus érigea cette retenue en philosophie dans L’Homme révolté (1951), à travers le concept de « pensée de midi » — une pensée méditerranéenne de la mesure opposée à la démesure nihiliste des idéologies totalitaires. Pour Camus, la révolte authentique « reconnaît des limites » ; la révolution, elle, les abolit et dégénère en meurtre. Cette philosophie de la mesure imprègne La Peste (1947), où le chroniqueur-médecin Rieux relate l’épidémie dans un ton clinique, sans mélodrame, faisant de la sobriété narrative le véhicule d’une solidarité collective. La formule « Je me révolte, donc nous sommes » transcende le solipsisme cartésien vers la communauté humaine.
Robert Antelme poussa cette ascèse plus loin encore dans L’Espèce humaine (1947), dont l’incipit — « J’ai été pisser, il faisait encore nuit » — fonde une écriture de la crudité exacte. Comme le nota le critique Claude Roy, Antelme « ne dit pas « excréments », il dit « merde » » — cette précision étant essentielle à la vérité. Edgar Morin qualifia ce livre de « premier, je dirais même le seul, qui fut au niveau de l’humanité, au niveau de l’expérience brute, vécue et exprimée avec les mots les plus simples et les plus adéquats ». Le titre lui-même — L’Espèce humaine — répond scientifiquement à la tentative SS de diviser biologiquement l’humanité.
Quand la langue se brise : le silence, l’aphasie, l’impossibilité de dire
À l’opposé apparent de la retenue — mais dans une parenté profonde — se situe l’approche qui reconnaît l’impossibilité même du langage face à l’extrême. Le dictum d’Adorno, paru dans « Kulturkritik und Gesellschaft » (1951), en est le point d’origine : « Nach Auschwitz ein Gedicht zu schreiben, ist barbarisch » — « écrire un poème après Auschwitz est barbare ». Contrairement au contresens répandu, Adorno ne dit pas que c’est impossible, mais barbare — c’est-à-dire que persister à produire des monuments de la culture qui a engendré Auschwitz participe de la perpétuation de cette barbarie. Il nuança cette position dans la Dialectique négative (1966) : « La souffrance permanente a autant de droit à l’expression que le torturé a le droit de hurler. » L’aporie reste entière : l’art après Auschwitz doit exister (la souffrance exige l’expression) mais ne peut plus être naïvement affirmatif.
Paul Celan incarna cette fracture dans la langue même. Sa « Todesfuge » (1948) — avec son oxymoron inaugural « Schwarze Milch der Frühe » (lait noir de l’aube) et son refrain « der Tod ist ein Meister aus Deutschland » — juxtapose Margarete (la blonde de Goethe) et Sulamith (la bien-aimée cendrée du Cantique), liant culture allemande et génocide. Mais Celan finit par renier ce poème, le jugeant « trop musical, trop beau pour les horreurs décrites ». Son œuvre ultérieure (Atemwende, 1967) se tourna vers une « langue grise », fragmentaire, hermétique, brisant les mots en syllabes — comme si le poète avait renoncé au langage. Dans son discours de Brême (1958), il formula l’essentiel : « Une seule chose demeura accessible, proche et sauve à travers toutes les pertes : la langue. Oui, la langue. Elle, la langue, demeura sauve, en dépit de tout. Mais elle dut alors traverser ses propres absences de réponse, traverser un terrible mutisme. »
Georges Perec inventa une autre voie vers le silence dans W ou le souvenir d’enfance (1975). Le livre alterne un récit autobiographique — ouvert par l’aveu dévastateur « Je n’ai pas de souvenirs d’enfance » — et la fiction d’une île « W » consacrée au sport, qui se révèle progressivement un cauchemar concentrationnaire. Au centre exact du livre, une page blanche contenant seulement trois points entre parenthèses (…) matérialise l’absence — celle de la mère déportée à Auschwitz. Dans La Disparition (1969), le lipogramme sans « e » — la lettre la plus fréquente du français, qui sonne aussi comme « eux » (les disparus) — fait de la contrainte formelle oulipienne une représentation de la perte.
Maurice Blanchot, dans L’Écriture du désastre (1980), théorisa cette impossibilité : le désastre n’est pas un événement mais une condition qui défait la possibilité même de la cohérence narrative.
Témoigner de l’intérieur : Alexievitch, Semprun, Hatzfeld
La troisième voie est celle de l’immersion — le témoignage direct qui cherche à transmettre l’expérience vécue dans sa texture même. Svetlana Alexievitch, Prix Nobel 2015 « pour ses écrits polyphoniques, monument à la souffrance et au courage de notre temps », développa un genre propre de « littérature documentaire » fondé sur le recueil de centaines de témoignages oraux, montés en mosaïque. « J’ai toujours cherché une méthode littéraire qui permette l’approximation la plus étroite possible de la vie réelle », expliqua-t-elle. Dans La Supplication (1997) sur Tchernobyl ou La guerre n’a pas un visage de femme (1985), sa méthode polyphonique — influencée par Ales Adamovich, qui croyait que la meilleure façon de décrire les horreurs du XXe siècle n’était pas la fiction mais le recueil de témoignages — dissout la voix auctoriale unique dans un chœur de voix, du cri de détresse au récit assuré.
Jorge Semprun incarne une tension différente. Déporté à Buchenwald comme résistant communiste, libéré le 11 avril 1945, il découvrit qu’écrire le ramenait à la mort — et choisit le silence pendant quinze ans pour survivre. « J’ai été obligé de me taire pendant quelque temps, quinze ans, pour survivre. » Quand il revint à l’écriture, ce fut par la fiction et l’artifice littéraire plutôt que par le témoignage brut. L’Écriture ou la vie (1994), texte délibérément fragmenté et non linéaire, pose les questions fondamentales : « Comment raconter ? Quel point de vue adopter ? Première personne ? Troisième ? » Semprun nota une différence cruciale avec Levi : lui savait pourquoi il était au camp — il était résistant communiste ; Levi ne le savait pas, sinon d’être juif.
Jean Hatzfeld étendit radicalement la tradition du témoignage dans sa trilogie sur le Rwanda, notamment Une saison de machettes (2003), qui donne la parole aux bourreaux — des tueurs hutus racontant dans leurs propres mots leur participation au génocide. Cette approche documentaire, recueillant les monologues directs des assassins, constitue une extension vertigineuse de la littérature de témoignage.
L’ironie comme distance de survie : Kraus, Vonnegut, Kertész
L’humour noir et la satire constituent une quatrième voie — non pas comme désinvolture mais comme stratégie de survie intellectuelle face à l’absurde de l’horreur. Karl Kraus, dans Les Derniers Jours de l’humanité (1915-1922) — drame satirique colossal de plus de 200 scènes jugé « irreprésentable » —, utilisa le collage documentaire, incorporant discours réels, coupures de presse et communiqués officiels, pour exposer l’absurdité de la guerre par sa propre langue. Sa conviction : l’horreur se montre mieux en citant les mots mêmes de ceux qui la promeuvent.
Kurt Vonnegut mit vingt-trois ans à écrire Abattoir 5 (1969) sur le bombardement de Dresde qu’il avait vécu comme prisonnier de guerre. La structure non linéaire — Billy Pilgrim « décollé du temps », enlevé par les Tralfamadoriens — fut sa solution pour raconter un « récit irracontable ». Le refrain « So it goes » apparaît 106 fois après chaque mention de la mort, incarnant un fatalisme à la fois désespéré et comique. « Il n’y a rien d’intelligent à dire à propos d’un massacre », explique le narrateur.
Imre Kertész (Prix Nobel 2002) poussa l’ironie plus loin dans Être sans destin (1975), narré par un adolescent de 14 ans déporté à Auschwitz avec « une absence totale de sentimentalité ». Le procédé d’estrangement — raconter l’horreur dans la langue d’un garçon qui ne comprend pas ce qui lui arrive — est lui-même la réponse éthique. Dans son journal, Kertész posa la question clé : « Comment puis-je représenter les choses du point de vue de la totalité, mais de telle sorte que la perspective du totalitarisme ne devienne pas ma perspective ? » La réponse : l’ironie.
La querelle des images : Guernica, Lanzmann, Didi-Huberman et le visible
Les arts visuels et le cinéma affrontent la question de la représentation avec une acuité particulière, car l’image porte en elle une ambiguïté que le texte n’a pas — celle de donner à voir directement. Goya inaugura la tradition avec Les Désastres de la guerre (1810-1820) et Tres de Mayo (1814), refusant de glorifier le combat pour montrer corps mutilés, exécutions, viols. Picasso reprit ce geste dans Guernica (1937), toile monumentale de 3,49 × 7,77 m peinte en grisaille après le bombardement de la ville basque par la Légion Condor. Le choix du noir et blanc — quasi-photojournalistique —, la synthèse cubiste-surréaliste, et l’absence délibérée de référence directe à l’événement firent du tableau un symbole universel. Quand un officier allemand aurait demandé à Picasso devant une reproduction : « C’est vous qui avez fait ça ? », il aurait répondu : « Non, c’est vous. »
Au cinéma, le débat se cristallisa autour de deux pôles. Claude Lanzmann, dans Shoah (1985) — 9 heures 30, onze ans de production, aucune image d’archive —, opéra un refus absolu de l’image documentaire. Le film repose entièrement sur le témoignage oral contemporain et les lieux des camps tels qu’ils apparaissaient dans les années 1970-80 : champs envahis par la végétation, fondations en ruines, forêts silencieuses. Pour Lanzmann, les images sont toujours susceptibles de falsification ; son film est essentiellement verbal et « talmudique ». Il attaqua violemment La Liste de Schindler (1993) de Spielberg comme un « mélodrame kitsch » transgressant indécemment l’interdit de la représentation.
Face à cette position, Georges Didi-Huberman défendit dans Images malgré tout (2003) la nécessité des images, même imparfaites. Son analyse s’appuie sur les quatre photographies clandestines prises par un membre du Sonderkommando d’Auschwitz-Birkenau en août 1944 — « quatre lambeaux de pellicule arrachés à l’enfer ». Sa formule : « Pour savoir, il faut s’imaginer » — invoquer l’« inimaginable » est une forme de protection ; nous ne devons pas nous protéger en déclarant ne pas pouvoir imaginer. Lanzmann qualifia le texte d’« insupportable cuistrerie interprétative ». Le psychanalyste Gérard Wajcman déclara dans Les Temps modernes : « La Shoah a été et reste sans image. » Ce débat reproduit une fracture ancienne entre iconoclasme (l’interdit judaïque de la représentation, allié de Lanzmann) et iconophilie (la défense de la puissance testimoniale de l’image, camp de Didi-Huberman).
Jean-Luc Godard, dans Histoire(s) du cinéma (1988-1998), occupa une troisième position : le cinéma est le grand art du XXe siècle, mais il a failli à sa responsabilité fondamentale — il n’a pas documenté la Shoah. Pour Godard, capturer et prouver l’horreur était la raison d’être du cinéma, et son échec a essentiellement « damné la forme artistique ». Godard était « du parti des images » ; Lanzmann « du parti des mots ».
László Nemes proposa une synthèse remarquable dans Le Fils de Saul (2015) : un point de vue restreint — plan serré sur le visage ou l’épaule de Saul, profondeur de champ minimale, format 1.37:1 — où les atrocités se déroulent hors-champ ou dans le flou, transmises par la bande-son. « Tous les anciens films établissent un chemin sûr pour le spectateur, et à la fin, une sorte de libération, déclara Nemes. Mais ce n’est pas l’histoire de la Shoah. C’est l’histoire de comment nous voulons que la Shoah soit. » Didi-Huberman salua le film.
Rithy Panh, dans L’Image manquante (2013), inventa une autre réponse : des figurines d’argile façonnées à la main dans des dioramas pour recréer la vie sous les Khmers rouges — solution radicale au problème des images détruites par le régime. L’immobilité des figurines est elle-même éloquente : ce qui est perdu ne peut jamais être retrouvé, quel que soit l’effort d’approximation.
Le photographe et la souffrance : de Capa à l’ère du smartphone
Le photojournalisme incarne la tension éthique dans sa forme la plus aiguë, car le photographe est physiquement présent face à la souffrance — et doit choisir entre documenter et intervenir. Robert Capa formula le credo originel : « Si vos photos ne sont pas assez bonnes, c’est que vous n’êtes pas assez près. » Il mourut en 1954 en marchant sur une mine en Indochine, appareil photo autour du cou. Sa Mort d’un soldat républicain (1936) devint l’icône de la guerre d’Espagne — et aussi le terrain d’un débat sur l’authenticité qui ne s’est jamais refermé, posant la question fondamentale : un document photographique peut-il mentir tout en disant la vérité ?
Le cas de Kevin Carter cristallise le dilemme moral. Sa photographie d’un enfant soudanais émacié guetté par un vautour (1993), publiée dans le New York Times, remporta le Pulitzer mais déclencha une tempête éthique : pourquoi n’a-t-il pas aidé l’enfant ? Carter rapporta avoir chassé le vautour puis s’être assis sous un arbre et avoir pleuré. Quatre mois après le Pulitzer, il se suicida à 33 ans : « La douleur de la vie l’emporte sur la joie au point que la joie n’existe plus… hanté par les souvenirs vivaces de tueries et de cadavres. » Son histoire incarne le coût traumatique du témoignage.
Sebastião Salgado ouvrit un autre débat. La beauté formelle spectaculaire de ses images de souffrance — compositions monumentales, éclairage dramatique, échos iconographiques chrétiens — suscita la critique d’Ingrid Sischy dans The New Yorker : « Esthétiser la tragédie humaine produit des images qui renforcent notre passivité face à l’expérience qu’elles révèlent. » Salgado répondit : « Parfois, nous qui venons de l’hémisphère Sud, nous nous demandons pourquoi vous, au Nord, pensez avoir le monopole de la beauté, de la dignité. » La tension reste irrésolue : la beauté est-elle un piège esthétisant ou une stratégie pour capturer l’attention là où le choc visuel ferait détourner le regard ?
Penseurs de la juste distance : Arendt, Sontag, Debord, Rancière
La réflexion éthique sur la représentation de l’horreur constitue l’un des grands chantiers philosophiques des XXe-XXIe siècles. Hannah Arendt, dans Eichmann à Jérusalem (1963), pratiqua la distance analytique comme méthode : sa prose froide, ironique, refusant l’indignation morale convenue, était sa position éthique — penser clairement le mal plutôt que s’en émouvoir. Le concept de « banalité du mal » — Eichmann ni pervers ni sadique mais « terriblement normal », mû par le carriérisme et l’« authentique incapacité de penser » — démontre que comprendre les mécanismes de l’atrocité exige de résister à la tentation de cadrer les bourreaux en monstres inhumains. Elle écrivit à Gershom Scholem en 1964 : « Le mal n’est jamais « radical », il est seulement extrême, et il ne possède ni profondeur ni dimension démoniaque. Il peut envahir et dévaster le monde entier précisément parce qu’il se propage comme un champignon à la surface. »
Susan Sontag développa une pensée en deux temps. Dans Sur la photographie (1977), elle avança que « les images anesthésient » — la reproduction mécanique de la souffrance produit un engourdissement paradoxal. Dans Devant la douleur des autres (2003), son dernier livre publié, elle nuança considérablement : les mêmes photographies peuvent inspirer l’activisme pacifiste chez un spectateur et le nationalisme vengeur chez un autre. Elle déplaça le blâme de la photographie elle-même vers les systèmes médiatiques de circulation des images, et observa que « les allégations de fatigue compassionnelle viennent souvent de spectateurs privilégiés qui n’allaient de toute façon jamais passer à l’action politique ». Sa conclusion ultime est une leçon d’humilité : « Nous ne comprenons pas vraiment. Nous ne pouvons pas imaginer à quel point la guerre est effroyable, à quel point elle devient normale. »
Guy Debord, dans La Société du Spectacle (1967), formula le cadre théorique le plus influent pour penser la spectacularisation des catastrophes. Sa thèse 4 — « Le spectacle n’est pas un ensemble d’images, mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images » — déplace la critique du contenu vers la structure. La thèse 1 condense l’essentiel : « Tout ce qui était directement vécu s’est éloigné dans une représentation. » Ce cadre prédit exactement comment les catastrophes deviennent des spectacles consommables qui accroissent l’aliénation plutôt que la solidarité. Dans les Commentaires (1988), Debord décrivit le « spectacle intégré » où secret et terrorisme deviennent les outils du spectacle — prescience saisissante de la dynamique post-11 septembre.
Jacques Rancière offrit un contrepoint crucial. Dans Le Spectateur émancipé (2008), il contesta frontalement l’hypothèse partagée par Debord, Brecht et Artaud selon laquelle le spectateur serait intrinsèquement passif. « Être spectateur n’est pas la condition passive qu’il faudrait convertir en activité. C’est notre situation normale. » L’opposition actif/passif, sachant/ignorant est elle-même une structure de domination. L’émancipation commence quand on reconnaît que le spectateur « compose son propre poème avec les éléments du poème qui est devant lui ». Son concept de « partage du sensible » — le système qui détermine ce qui est visible/invisible, pensable/impensable dans une communauté — suggère que la question n’est pas de savoir s’il faut esthétiser, mais comment la représentation reconfigure qui est vu, entendu, dont la souffrance compte.
Walter Benjamin avait anticipé ces débats dans L’Œuvre d’art à l’époque de sa reproductibilité technique (1936) avec sa formule terminale : « L’humanité, qui jadis chez Homère était un objet de spectacle pour les dieux de l’Olympe, est devenue maintenant un objet de spectacle pour elle-même. Son auto-aliénation a atteint un tel degré qu’elle peut vivre sa propre destruction comme une jouissance esthétique de premier ordre. » Le fascisme esthétise la politique ; le communisme, selon Benjamin, politise l’art. Cette intuition reste brûlante : les images de drone, les combats en direct, les vidéos virales de catastrophes convertissent la destruction en plaisir visuel.
L’éthique du témoignage : entre devoir de mémoire et instrumentalisation
Giorgio Agamben, dans Ce qui reste d’Auschwitz (1998), systématisa le paradoxe fondamental du témoignage à partir de Primo Levi. Le témoin « complet » est le Muselmann — le détenu réduit à l’état de « cadavre vivant », dépouillé de toute spontanéité et humanité. Mais le Muselmann est précisément celui qui ne peut pas parler. Le survivant qui témoigne n’est pas le témoin complet, parce qu’il a survécu précisément en ne touchant pas le fond absolu. « Le témoignage contient en son cœur une lacune essentielle ; les survivants témoignaient de quelque chose dont il est impossible de témoigner. » Toute représentation éthique de la souffrance extrême doit donc intégrer sa propre inadéquation — reconnaître que la vérité complète ne peut pas être dite, que le vrai témoin est absent.
Paul Ricœur, dans La Mémoire, l’histoire, l’oubli (2000), pensa la tension entre mémoire et oubli à travers le concept de « juste mémoire ». Contre ce que Pierre Nora appelait la « boulimie commémorative » française, Ricœur plaida pour un « travail de mémoire » complété par un « travail de deuil » (empruntant à Freud la distinction entre deuil et mélancolie) menant à une « mémoire heureuse » — fidèle au passé sans être écrasée par lui. Sa formule du témoignage en condense l’essence : « La spécificité du témoignage consiste en ceci que l’affirmation de réalité est inséparable de son couplage avec l’autodésignation du sujet témoignant. De ce couplage procède la formule type du témoignage : j’y étais. »
Jorge Semprun incarna existentiellement cette tension. Son choix de quinze ans de silence, puis de la fiction plutôt que du témoignage brut, pose la question de la fidélité : est-on plus fidèle à l’expérience par le récit factuel ou par la reconstruction littéraire qui restitue la vérité affective ? La réponse n’est pas tranchée — Levi et Semprun, tous deux rescapés de Buchenwald, choisirent des voies opposées, chacune éthiquement cohérente.
Du 11 septembre au deepfake : la mutation numérique de la catastrophe
L’ère numérique a provoqué une rupture qualitative dans le traitement des catastrophes. Le 11 septembre 2001 marqua le tournant : 81 % des Américains apprirent les attaques par les médias, et la boucle infinie des images des tours en feu inaugura l’ère de la couverture continue. Le bandeau d’information défilant devint permanent. Douglas Kellner analysa l’événement comme « spectacle de terreur » — orchestré pour capter l’attention mondiale par des images comparables au cinéma catastrophe hollywoodien, créant une boucle hypnotique de répétition.
Le journalisme de données émergea comme contre-stratégie, culminant pendant la pandémie de COVID-19. La courbe « Flatten the Curve » fut la première visualisation de données à entrer dans le langage courant. Les graphiques de trajectoires de John Burn-Murdoch au Financial Times devinrent des références mondiales. Mais le risque de déshumanisation par la quantification inspira des réponses remarquables : le 24 mai 2020, le New York Times consacra sa une entière aux noms d’environ 1 000 victimes du COVID — aucune photographie, aucun graphique, seulement des noms, âges, lieux et une ligne biographique. Le titre : « U.S. Deaths Near 100,000, An Incalculable Loss. They Were Not Simply Names on a List. They Were Us. » Un utilisateur de Twitter la compara au Vietnam Memorial.
Les réseaux sociaux ont simultanément démocratisé le témoignage et multiplié les risques. Le Printemps arabe fut la « première révolution du smartphone ». La Syrie devint « la première guerre des réseaux sociaux » après l’expulsion des journalistes étrangers. La vidéo de George Floyd filmée par Darnella Frazier, 17 ans, contredit directement le communiqué « court et aseptisé » de la police de Minneapolis — démontrant la puissance du témoignage citoyen face aux récits officiels. Le hashtag #BlackLivesMatter fut utilisé 47,8 millions de fois entre le 26 mai et le 7 juin 2020. Mais cette même circulation produit des effets négatifs documentés sur la santé mentale, particulièrement des publics noirs, tout en étant politiquement nécessaire. La parenté historique avec le cercueil ouvert d’Emmett Till (1955) — insistance de sa mère pour que la souffrance noire soit publique — est frappante.
La crise des deepfakes représente une rupture plus profonde encore. L’UNESCO la décrit non pas comme une simple crise de désinformation mais comme « une crise de la connaissance elle-même » — érodant « les mécanismes mêmes par lesquels les sociétés construisent une compréhension partagée ». Le « dividende du menteur » crée un double bind : la possibilité de qualifier tout enregistrement authentique de probable faux rend indiscernables croyance et incroyance. Lors de l’arrestation de Maduro au Venezuela (2025), de fausses images générées par IA se propagèrent plus vite que les rédactions ne pouvaient les vérifier — « la première fois que tant d’images générées par IA d’un supposé moment réel » apparurent pendant un événement d’actualité.
Jean Baudrillard avait anticipé cette dissolution dans La Guerre du Golfe n’a pas eu lieu (1991) : non pas que la violence n’ait pas existé, mais que la guerre telle qu’expérimentée par le public occidental était un « spectacle médiatique soigneusement mis en scène et géré ». Le concept d’hyperréalité — les simulacres devenant « plus réels que la réalité » — s’est réalisé au-delà même de ce que Baudrillard imaginait.
L’art engagé et ses tensions : de Zola à Ai Weiwei
La tradition de l’art engagé — la dénonciation directe, assumée, du scandale — traverse les deux siècles. Le « J’accuse » de Zola (1898) en posa le modèle : l’écrivain comme conscience publique. Sartre théorisa la littérature engagée dans Qu’est-ce que la littérature ? (1948), posant que chaque mot est « un coup de pistolet » — l’écrivain engagé ne peut rester neutre. Sa querelle avec Camus sur L’Homme révolté incarna le clivage entre engagement révolutionnaire et révolte mesurée.
La poésie de la Résistance française illustra la puissance de la forme esthétique au service de l’urgence politique. « Liberté » de Paul Éluard (1942), parachutée sur la France occupée par la RAF, avec son refrain « J’écris ton nom » culminant dans le mot unique « Liberté », devint l’hymne de la Résistance. Les Feuillets d’Hypnos de René Char (1946), notes fragmentaires écrites en commandant un maquis, représentent une compression radicale de l’expérience en prose-poésie aphoristique — l’écriture au bord de l’action et du silence. Louis Aragon utilisa les formes classiques — alexandrins, rimes traditionnelles — comme résistance patriotique codée dans Le Crève-Cœur (1941) et Les Yeux d’Elsa (1942).
Dans les arts visuels contemporains, Otto Dix produisit ses cinquante eaux-fortes Der Krieg (1924) et son triptyque monumental (1929-1932) comme exorcisme : « Tout art est exorcisme. » Les nazis l’accusèrent de « saper la volonté du peuple allemand de se défendre ». Anselm Kiefer, avec ses toiles incorporant plomb, paille et cendres, insista sur la confrontation — plutôt que le refoulement — du passé traumatique allemand, ses Margarete et Sulamith (1981) dialoguant directement avec Celan. Christian Boltanski, avec ses installations de photographies, vêtements et boîtes en fer-blanc, créa des autels séculiers aux victimes anonymes. Ai Weiwei étendit cette tradition à la crise des réfugiés, sa reconstitution de la position du corps d’Alan Kurdi sur une plage grecque (2016) suscitant un débat sur la capacité de l’art à re-sensibiliser face à la catastrophe en cours.
La fictionnalisation du réel : un droit contesté
La question du droit de la fiction à s’emparer de l’horreur historique reste l’un des débats les plus vifs. Les Bienveillantes de Jonathan Littell (2006) — 983 pages narrées par un officier SS fictif, ouvertes par « Frères humains, laissez-moi vous raconter comment ça s’est passé » — remporta le Goncourt et le Grand Prix de l’Académie, vendant près d’un million d’exemplaires. Les réactions furent extrêmes : Pierre Nora salua « un phénomène littéraire et historique extraordinaire » ; Lanzmann admit être « stupéfait de l’exactitude absolue du roman » ; en Allemagne, on traita Littell de « pornographe de la violence » ; Ruth Franklin du New Republic qualifia le livre de « l’un des plus répugnants que j’aie jamais lus ». Susan Rubin Suleiman (Harvard) argua que le roman accomplit « un exploit rare, voire totalement original : représenter un bourreau nazi comme un témoin historique — et même moral — fiable de la Shoah ».
Jan Karski de Yannick Haenel (2009) provoqua une controverse similaire : sa troisième section imagine les pensées intérieures du résistant polonais, ce que Lanzmann attaqua comme une usurpation de la conscience d’un témoin réel. La question demeure : la fiction a-t-elle le droit d’habiter la conscience de témoins historiques, ou cette liberté constitue-t-elle une falsification ?
Conclusion : habiter la tension plutôt que la résoudre
La tradition philosophique révèle non pas une résolution, mais une tension productive qu’il faut habiter plutôt que dépasser. Entre le devoir de témoigner et l’impossibilité du témoignage adéquat (Agamben). Entre le pouvoir anesthésiant et le pouvoir mobilisateur des images (Sontag). Entre mesure et démesure (Camus). Entre spectacle et expérience authentique (Debord). Entre esthétisation et politisation de la catastrophe (Benjamin). Entre la sacralisation du silence (Lanzmann) et la nécessité de l’image imparfaite (Didi-Huberman).
Chaque approche identifiée dans cette cartographie — la sobriété de Levi, le silence fracturé de Celan, la polyphonie d’Alexievitch, l’ironie de Kertész, le cadrage restreint de Nemes, les figurines d’argile de Panh, le nom des morts du New York Times — constitue une réponse singulière à un même impératif. Aucune n’est suffisante seule. Toutes ensemble dessinent le périmètre d’un espace éthique et esthétique dont les coordonnées se résument peut-être dans la formule que Camus emprunta à Nietzsche : la pensée de midi — l’heure des ombres les plus courtes, de la clarté maximale, d’une pensée enracinée dans le corps et le monde sensible plutôt que dans l’abstraction pure.
L’ère numérique ne rend pas ces coordonnées obsolètes — elle les rend plus urgentes. Quand les algorithmes optimisent l’engagement plutôt que la compréhension, quand les deepfakes sapent le statut même de la preuve visuelle, quand la fatigue compassionnelle s’intensifie sous le bombardement d’images, la « juste distance » devient presque impossible à maintenir. Mais c’est précisément parce qu’elle est menacée qu’elle doit être défendue. Comme l’écrivait Camus dans L’Homme révolté : « La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent. » Face aux horreurs du monde, ni le silence ni le cri ne suffisent. Ce qui reste possible — et nécessaire — c’est la parole exacte, consciente de ses limites, qui ne renonce ni à comprendre ni à compatir, et qui sait que sa propre inadéquation est la condition même de sa probité. »
…
« Dans votre âme, disais-je, VOTRE INTELLIGENCE SEULE EST RESTÉE DEBOUT. Mais, chose étrange ! la plus singulière rupture semble s’être faite entre elle et votre conscience et votre coeur. De celte intelligence si claire, si vive, quelquefois si lumineuse, ne descend presque jamais une lumière dans la conscience, pour lui faire dire, avec un jugement ferme et définitif: Ceci est bien , ceci est mal . « Encore moins jamais une lumière dans ce pauvre cœur pour lui faire aimer, aimer sincèrement, ce qui est bon, ce qui est aimable; pour lui faire haïr, sérieusement haïr, ce qui est mal, ce qui offense Dieu. « Cette évidente rupture d’une telle intelligence avec la conscience et avec le cœur est quelque chose de prodigieux à voir de près, comme j’ai été obligé de le faire. « Et dans ce qui reste encore de cette intelligence, dans cette vivacité, dans cette droiture qui reconnaît encore si vite ce qui est vrai, il faudrait se crever les yeux pour ne pas voir qu’il y a eu là même des altérations profondes, un abaissement singulier de l’élévation naturelle, comme de quelqu’un qui s’est précipité: une diminution quelquefois choquante, grossière même de la dignité primitive, et cela souvent jusqu’à la vulgarité la plus bizarre. « La légèreté morale de cette pauvre intelligence est encore un mystère pour moi, et ne suffit pas à m’expliquer les aveuglements et l’impénétrable mystère de votre conscience. « J’ai renoncé à l’approfondir, vous le savez; j’ai reculé devant ce que saint Paul nomme le MYSTÈRE D’INIQUITÉ, mysterium iniquitatis. L’affreux serpent, le Menteur avait passé par là. Disons tout, il y avait même séjourné. Les notions du bien et du mal, les principes mêmes de la foi, tout avait été troublé, la vertu, l’innocence, la religion: il est difficile de dire ce à quoi croyait fermement cette pauvre conscience. « MAIS CE QU’IL NE FAUT PAS OUBLIER, C’EST QUE, SI LE MYSTÈRE D’INIQUITÉ EN VOTRE CONSCIENCE N’A ÉTÉ À SON COMBLE QUE DANS CES DERNIERS TEMPS, LA FAIBLESSE, LES DÉFAILLANCES, L’OBSCURCISSEMENT DE CETTE CONSCIENCE N’ONT CESSÉ DE CROÎTRE DEPUIS VOTRE NEUVIÈME OU DIXIÈME ANNÉE, SI JE ME SOUVIENS BIEN DE CE QUE VOUS M’AVEZ DIT DE CES PREMIERS TEMPS. « EN UN MOT, SOUS PEINE DE VOUS EXPOSER À TOUS LES PLUS AFFREUX PÉRILS, ET DE VOIR UN JOUR OU L’AUTRE ÉCLATER DANS VOTRE VIE LES SCANDALES LES PLUS INATTENDUS, ET IRREMÉDIABLES, VOUS NE DEVEZ JAMAIS OUBLIER LE VIDE MORAL AFFREUX, LA LACUNE DÉSASTREUSE, QU’EN CE POINT CAPITAL NOUS AVONS TROUVÉ EN VOTRE ÂME. JE LE RÉPÈTE , DANS MA LONGUE CARRIÈRE, JE N’AI JAMAIS RIEN VU QUI M’ÉTONNAT DAVANTAGE, ET RIEN QUI ME LAISSE PLUS D’INQUIÉTUDE POUR VOTRE AVENIR. « Ce qui me donne espoir, c’est votre docilité, votre confiance, votre résolution ferme, et très fidèle jusqu’à ce jour d’observer votre règlement, et de dire à ceux qui vous dirigent non seulement vos fautes, mais vos défauts, vos bizarreries, vos contrastes, vos lacunes, tels que cette grande et triste circonstance vous les ont fait connaître. » Mais laissons un moment les détails : allons plus encore au fond des choses ; pénétrons jusqu’à la cause, jusqu’à la racine même des défauts. »
Félix Antoine Philibert Dupanloup, Évêque d’Orléans, De l’éducation, de l’autorité et du respect dans l’éducation
…
« Une minute encor, madame, et cette année,
Commencée avec vous, avec vous terminée,
Ne sera plus qu’un souvenir.
Minuit ! voilà son glas que la pendule sonne,
Elle s’en est allée en un lieu d’où personne
Ne peut la faire revenir.
Quelque part, loin, bien loin, par delà les étoiles,
Dans un pays sans nom, ombreux et plein de voiles,
Sur le bord du néant jeté ;
Limbes de l’impalpable, invisible royaume
Où va ce qui n’a pas de corps ni de fantôme,
Ce qui n’est rien, ayant été ;
Où va le son, où va le souffle ; où va la flamme,
La vision qu’en rêve on perçoit avec l’âme,
L’amour de notre cœur chassé ;
La pensée inconnue éclose en notre tête ;
L’ombre qu’en s’y mirant dans la glace on projette ;
Le présent qui se fait passé ;
Un acompte d’un an pris sur les ans qu’à vivre
Dieu veut bien nous prêter ; une feuille du livre
Tournée avec le doigt du temps ;
Une scène nouvelle à rajouter au drame,
Un chapitre de plus au roman dont la trame
S’embrouille d’instants en instants ;
Un autre pas de fait dans cette route morne
De la vie et du temps, dont la dernière borne,
Proche ou lointaine, est un tombeau ;
Où l’on ne peut poser le pied qu’il ne s’enfonce,
Où de votre bonheur toujours à chaque ronce
Derrière vous reste un lambeau.
Du haut de cette année avec labeur gravie,
Me tournant vers ce moi qui n’est plus dans ma vie
Qu’un souvenir presque effacé,
Avant qu’il ne se plonge au sein de l’ombre noire,
Je contemple un moment, des yeux de la mémoire,
Le vaste horizon du passé.
Ainsi le voyageur, du haut de la colline,
Avant que tout à fait le versant qui s’incline
Ne les dérobe à son regard,
Jette un dernier coup d’œil sur les campagnes bleues
Qu’il vient de parcourir, comptant combien de lieues
Il a fait depuis son départ.
Mes ans évanouis à mes pieds se déploient
Comme une plaine obscure où quelques points chatoient
D’un rayon de soleil frappés :
Sur les plans éloignés qu’un brouillard d’oubli cache,
Une époque, un détail nettement se détache
Et revit à mes yeux trompés.
Ce qui fut moi jadis m’apparaît : silhouette
Qui ne ressemble plus au moi qu’elle répète ;
Portrait sans modèle aujourd’hui ;
Spectre dont le cadavre est vivant ; ombre morte
Que le passé ravit au présent qu’il emporte ;
Reflet dont le corps s’est enfui.
J’hésite en me voyant devant moi reparaître,
Hélas ! et j’ai souvent peine à me reconnaître
Sous ma figure d’autrefois,
Comme un homme qu’on met tout à coup en présence
De quelque ancien ami dont l’âge et dont l’absence
Ont changé les traits et la voix.
Tant de choses depuis, par cette pauvre tête,
Ont passé ! dans cette âme et ce cœur de poète,
Comme dans l’aire des aiglons,
Tant d’œuvres que couva l’aile de ma pensée
Se débattent, heurtant leur coquille brisée
Avec leurs ongles déjà longs !
Je ne suis plus le même : âme et corps, tout diffère,
Hors le nom, rien de moi n’est resté ; mais qu’y faire ?
Marcher en avant, oublier.
On ne peut sur le temps reprendre une minute,
Ni faire remonter un grain après sa chute
Au fond du fatal sablier.
La tête de l’enfant n’est plus dans cette tête
Maigre, décolorée, ainsi que me l’ont faite
L’étude austère et les soucis.
Vous n’en trouveriez rien sur ce front qui médite
Et dont quelque tourmente intérieure agite
Comme deux serpents les sourcils.
Ma joue était sans plis, toute rose, et ma lèvre
Aux coins toujours arqués riait ; jamais la fièvre
N’en avait noirci le corail.
Mes yeux, vierges de pleurs, avaient des étincelles
Qu’ils n’ont plus maintenant, et leurs claires prunelles
Doublaient le ciel dans leur émail.
Mon cœur avait mon âge, il ignorait la vie,
Aucune illusion, amèrement ravie,
Jeune, ne l’avait rendu vieux ;
Il s’épanouissait à toute chose belle,
Et dans cette existence encor pour lui nouvelle,
Le mal était bien, le bien, mieux.
Ma poésie, enfant à la grâce ingénue,
Les cheveux dénoués, sans corset, jambe nue,
Un brin de folle avoine en main,
Avec son collier fait de perles de rosée,
Sa robe prismatique au soleil irisée,
Allait chantant par le chemin.
Et puis l’âge est venu qui donne la science :
J’ai lu Werther, René, son frère d’alliance,
Ces livres, vrais poisons du cœur,
Qui déflorent la vie et nous dégoûtent d’elle,
Dont chaque mot vous porte une atteinte mortelle ;
Byron et son don Juan moqueur.
Ce fut un dur réveil : ayant vu que les songes
Dont je m’étais bercé n’étaient que des mensonges,
Les croyances, des hochets creux,
Je cherchai la gangrène au fond de tout, et, comme
Je la trouvai toujours, je pris en haine l’homme,
Et je devins bien malheureux.
La pensée et la forme ont passé comme un rêve.
Mais que fait donc le temps de ce qu’il nous enlève ?
Dans quel coin du chaos met-il
Ces aspects oubliés comme l’habit qu’on change,
Tous ces moi du même homme ? et quel royaume étrange
Leur sert de patrie ou d’exil ?
Dieu seul peut le savoir, c’est un profond mystère ;
Nous le saurons peut-être à la fin, car la terre
Que la pioche jette au cercueil
Avec sa sombre voix explique bien des choses ;
Des effets, dans la tombe, on comprend mieux les causes.
L’éternité commence au seuil.
L’on voit… Mais veuillez bien me pardonner, madame,
De vous entretenir de tout cela. Mon âme,
Ainsi qu’un vase trop rempli,
Déborde, laissant choir mille vagues pensées,
Et ces ressouvenirs d’illusions passées
Rembrunissent mon front pâli.
« Eh ! que vous fait cela, dites-vous, tête folle,
De vous inquiéter d’une ombre qui s’envole ?
Pourquoi donc vouloir retenir
Comme un enfant mutin sa mère par la robe,
Ce passé qui s’en va ? De ce qu’il vous dérobe
Consolez-vous par l’avenir.
« Regardez ; devant vous l’horizon est immense ;
C’est l’aube de la vie et votre jour commence ;
Le ciel est bleu, le soleil luit ;
La route de ce monde est pour vous une allée,
Comme celle d’un parc, pleine d’ombre et sablée ;
Marchez où le temps vous conduit.
« Que voulez-vous de plus ? Tout vous rit, l’on vous aime.
— Oh ! vous avez raison, je me le dis moi-même,
L’avenir devrait m’être cher ;
Mais c’est en vain, hélas ! que votre voix m’exhorte ;
Je rêve, et mon baiser à votre front avorte,
Et je me sens le cœur amer. »
Théophile Gautier, Pensée de Minuit
….
« Pourquoi le monde s’affole
L’erreur l’emporte sur le bon sens
Où s’arrêtera le fléau
Quand les hommes s’entretuent
Le ciel même a changé
Ceux qui se souviennent le disent
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer?
On voit ce que les époques ont bâti
Disparaître sans laisser de trace .
Au point où de ce qu’il y a de meilleur
Il nous demande de nous détourner
Le mal s’impose et scintille
Ils l’honorent et le glorifient
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer ?
La justice qui existait
Est détournée par l’arbitraire
Qui sait si elle vit encore
Ou ne survit que son nom
Comment la justice peut-elle être
Si nos gouvernants l’ont oubliée
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer?
Le pauvre se plaint
Comment peut-il affronter la vie
Les nantis l’ignorent
T out occupés à leur bonheur
Le sage observe
Étonné de ce qui arrive
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer ?
Notre désir de beauté s’estompe
La saveur d’antan n’est plus
Amenuisée par l’excès de malheur
Oubliant jusqu’à son chemin
Aujourd’hui que nous le comprenons
Nous ne pouvons qu’en rêver
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer?
La force nous a abandonnés
Cette force qui aurait changé les cours
Le jeune qui voit
Est démuni de sagesse
Il accorde valeur et importance
A ceux qui le jugent et le trahissent
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer?
A chaque purification, nous nous souillons
La paix venue nous nous entretuons
Comment se faire entendre
Par les lavés du cerveau
Qui de loin regardent
Et ont foi en ceux qui les méprisent
Dis-nous vieux sage
Qu’est-il en train de se créer?
Le vieux sage a dit…
Le vieux sage,
Interpellé,
Que nous dira-t-il ?
Que nous a- t-il dit ?
Il a dit : ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n ‘y a rien qui se crée
Le ciel, tel une toiture
Recouvre le monde
Et l’observe
Depuis sa création
Il a vu les jours
Construire les siècles
Il a vu le passé
Et voit le présent
Il a vu les hommes
Tuer des hommes
Il a vu les erreurs des hommes
Et voit les hommes persister dans l’erreur
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
Ce que l’époque construit
L’époque le détruit
Ce qui était bien
Devient mal
Ce qui était mal
Devient bien
La vie tourne
Et distribue les tours
Après le mélange tout se purifie
A ce qu’ils disent
Mais n’émerge que
Ce que nous n’attendions pas
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
Justice n’est qu’un mot
Compagnon de l’utopie
Combien la cherchent
Et ne la trouvent jamais
L’arbitraire est ancien
Il est à l’origine du monde
Il vit en vous
Nourri par votre peur
Grâce à lui, paraît
Celui qui veut paraître
Et dès qu’il peut vous nuire
Vous le vénérez
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
Le pauvre est à plaindre
Qui ne trouve le sommeil
Les peines le terrassent
Et lui rongent les os
Le riche est à plaindre
Il possède trop
Les biens qu’il possède,
Il en devient fou
Le sage est à plaindre
Cerveau tourmenté
Ceux qui le voient
Ne le comprennent pas
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
Merveilleuse est la beauté
Pour celui qui est jeune
Il l’observe
D’un autre regard
Elle attend que change
Le sens du regard
Mais le jeune est ébloui
Et la beauté désespère
Ce n’est qu’en vieillissant
Qu’il se met à sa recherche
Espérant la voir
Alors qu’il n ‘y a plus d’espoir
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
Quand la force est présente
La sagesse est absente
Quand la sagesse est présente
La force n’est déjà plus là
Les erreurs de la jeunesse
Sont les regrets de la vieillesse
Ceci est et sera
Et reste incontournable
Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix
Ce qui se produit
Même si c’est autrement
S’est produit jadis
Il n’y a rien qui se crée
D’eau pure
Vous vous lavez
L’eau est souillée
Et vous êtes purifiés
Vous souillez ceux
Qui vous veulent la pureté
Vous enlevez toute entrave
À ceux qui cultivent le mal
Pourquoi cherchez-vous
À tout comprendre
Restez comme vous êtes
Vous êtes comblés. »
**Traduction: Ahmed Ammour
Lounis-Ait-Menguellet- [ Yenna-d wemγar ] –
**Paroles et traduction:
Dis-nous, vieux sage
…
«À cette nouvelle prévision d’un sinistre avenir, elle tomba dans UNE DE CES MÉDITATIONS ARDENTES QUI DÉVORENT DES ANNÉES ENTIÈRES. Entre elle et son mari, désormais, il devait se trouver tout un monde de pensées, dont le poids porterait sur elle seule. »
Honoré de Balzac, La femme de trente ans
…
« Si on rapproche de ces secours ceux que reçoivent aujourd’hui les mères de famille, on reconnaîtra une grande infériorité pour ceux alloués à ces dernières. On considère à cet égard que, chez la fille-mère, c’est un mouvement d’entraînement qui a le plus souvent occasionné sa faute; elle est quelquefois repoussée par sa famille, et son enfant est sans soutien. Quant à la femme mariée, c’est au père de famille à prévoir la portée de ses actes. Que si ses ressources, ses forces physiques ne lui permettent pas d’élever une nombreuse lignée, il doit être assez prévoyant pour s’imposer une sage et vertueuse abstinence. Une fois la faute commise, il doit redoubler d’efforts pour en atténuer les effets et nourrir ceux qu’il a mis au jour. LA VUE DE SES SUEURS DOIT ÊTRE POUR SES VOISINS UN SALUTAIRE AVERTISSEMENT. Au milieu de toutes les controverses si tristement passionnées, qui ont eu lieu sur ce redoutable problème de la population et des subsistances, la solution que nous indiquons est restée la seule satisfaisante aux yeux de la raison. Mais il est aussi reconnu qu’à mesure que l’aisance et le bienêtre pénètrent dans toutes les classes de la société, celles-ci deviennent d’elles-mêmes plus prévoyantes; d’où il suit, remontant plus haut, que la vraie solution de ce problème se trouve dans le développement de l’instruction. «
Actes de l’Académie nationale des sciences, belles-lettres et arts de Bordeaux
…
«Appuyé sur un savoir de plus en plus précis, le médecin peut alors être tenté de négliger la seconde dimension de sa pratique : la décision et ses conséquences sur la vie du malade, c’est à dire de considérer que les raisons de sa décision sont tout entières contenues et justifiées en amont dans le savoir qui l’a rendue possible et de ne pas saisir ce qui se joue aussi en aval, pour la vie du patient. On entre ici dans la dimension éthique du rapport médecin-malade. Il s’agit en effet d’une relation qui n’est pas seulement thérapeutique mais où se noue un rapport entre des libertés. Le médecin va orienter et parfois déterminer par ses diagnostics la vie même du patient. Il lui interdira certaines fins et en recommandera d’autres. (Exemple : dire à une femme qu’il vaut mieux qu’elle n’ait pas d’enfant). Or, être libre c’est pouvoir choisir ses propres fins. La question est : le savoir qui justifie ces options est-il suffisant pour les légitimer ? N’y a t-il plus ici place pour le moindre doute ? Non pas un doute théorique mais un doute pratique ? Qui suis-je, comme médecin, pour dire à l’autre homme (et il faut ici dépasser le statut du « patient » ou du « malade ») comment conduire son existence ? Il semble qu’un mouvement se dessine pour établir une « co-décisonnalité », où les malades seraient davantage associés aux choix des traitements et aux choix de vie qu’ils ont à faire suite à leur état. Mais, en même temps des enquêtes montrent que le temps moyen de la consultation, et donc du dialogue avec le patient, ne cesse de baisser.
Pour prolonger cette piste, on reviendra à Socrate. La philosophie, à son commencement, a une ambition extrême : chercher la vérité et vivre selon cette vérité. Or, il est paradoxal de constater que Socrate, avait cette devise que j’ai déjà citée : « Je ne sais qu’une chose, c’est que je ne sais rien. » Et il passait le plus clair de son temps à discuter avec ses contemporains pour les amener à s’interroger sur leurs certitudes qu’il n’avait de cesse d’ébranler, ce pour quoi d’ailleurs il sera condamné à mort par le tribunal d’Athènes. Socrate nous montre comment le doute n’est pas incompatible avec la vérité mais qu’il peut aller avec elle, voire même qu’il lui est nécessaire. Comme l’écrit Montaigne : « Qui veut guérir de l’ignorance, il faut la confesser. » (Essais, III,11). ce qui ne veut pas dire qu’il faille s’en contenter ! Car évidemment Socrate savait beaucoup de choses, mais il ne voulait pas s’appuyer sur l’autorité de son savoir pour imposer ses choix aux autres, il lui importait davantage que chacun entreprenne l’effort d’interrogation pour être capable de découvrir par lui-même les réponses (ou l’absence de réponses), et ainsi d’assumer pleinement et en toute responsabilité ses choix de vie. Certes, il n’était pas médecin et il n’est pas question de dire au malade : je ne sais pas de quoi vous souffrez !, mais de dépasser cette relation un peu réductrice du médecin et du patient où chacun joue un rôle délimité et où, souvent, est mise entre parenthèse la relation humaine qui se manifeste dans le cabinet. Derrière la relation « sociale », il y a un être humain face à un autre être humain et c’est dans cette dimension d’humanité que le doute revient sur le devant de la scène. En tant qu’homme, c’est à dire en tant qu’êtres faits d’humanité, médecin et malade sont les mêmes, c’est à dire qu’ils ne sont ni des dieux, ni des machines et qu’ils ont affaire l’un comme l’autre à l’expérience universelle de la finitude, de la condition humaine, condition qui est marquée par des limites indépassables et ce, quelles que soient les hauteurs de notre science. Les médecins que je connais (ma méthode est ici très empirique) disent, et s’en amusent un peu, que plus de 50% de leurs patients viennent avant tout consulter pour parler, et ils y voient une forme de perte de temps par rapport aux affections « sérieuses ». Mais, moi ce qui m’étonne c’est qu’il n’y ait pas 100% des patients qui viennent pour parler. C’est tout de même notre destin qui se joue dans les quelques minutes que l’on passe ensemble et parler de soi et de sa vie est essentiel à l’animal humain. Les informations « objectives » que le médecin communique au malade ne peuvent lui suffire pour donner un sens à son état. Dire la vérité au patient est la moindre des choses, mais cela ne suffit pas. Car la vérité ne donne pas spontanément du sens. On me dira que ce n’est pas le rôle du médecin que de prendre en charge cette dimension. Et pourquoi ? C’est là encore une certaine conception de la médecine et de la maladie qui est en jeu.
Or, ce sens que le patient cherche, à partir de sa souffrance, c’est le même que celui que cherche le médecin, en tant qu’il est un homme confronté, comme tout homme, aux questions métaphysiques ! ! Et ce sens, il n’en possède, pas plus que le malade, la clef. Et c’est en leurs doutes communs, en leurs inquiétudes identiques que médecin et malade peuvent se rencontrer vraiment, par-delà les rôles que chacun joue dans le cabinet. Il ne s’agit pas de transformer la consultation en débat socratique ! ! mais de renouer le lien entre l’humanité de chacun, à partir de l’humanité de chacun, définie comme cette conscience des limites de nos histoires. Si le chirurgien que j’avais vu et qui m’avait, très clairement, expliquer pourquoi mon père allait mourir, avait su me dire, au-delà de son exposé très professionnel, quelque chose comme : au fond, la mort, je ne sais pas ce que c’est (du moins en tant que médecin), ça m’aurait davantage apaisé que toute sa description seulement « objective » de l’état de mon père. C’est dans cette reconnaissance commune de notre identité, dans son dénuement originel, que j’aurais pu percevoir une raison d’espérer, c’est à dire d’espérer que la mort n’est pas que ce que la médecine en dit, dans sonsystème de représentations et que son sens n’est pas scellé en cet unique discours. J’aurais peut-être plus facilement pu me réapproprier cette mort, sa vérité pour moi derrière le discours objectif de la médecine qui m’en avait, involontairement, dépossédé et ainsi, la faire davantage mienne en la reprenant dans les mailles de ma propre histoire, en lui conférant une signification plus personnelle, et par là, la saisir plus réelle puisque rapportée à mon propre système de représentations. Donc, ça ne coûte pas de temps, c’est simplement une autre manière de considérer ce malade qui est aussi un semblable. Ce qui, là encore, ne veut pas dire qu’il faut se lamenter sur notre sort, mais au contraire continuer sans trêves l’effort de connaissance. Mais cela peut vouloir dire que le médecin et le malade devraient pouvoir se reconnaître dans leur commune fragilité et dans leur essentielle précarité. (ce que Sartre nomme la « facticité » de l’existence.)
Le médecin peut n’être pas hésitant, incertain ou irrésolu, c’est affaire de caractère, de travail et de connaissance de soi, mais il peut douter, il doit douter, cela le rassurera et rassurera ses malades ! Je citerai une formule admirable de Montaigne pour clore cette inquiète réflexion : « Il y a quelque ignorance forte et généreuse qui ne doit rien en honneur et en courage à la science. » Essais, III, 1 »
Jean-François Mattei, Médecin, Philosophe, Ancien ministre de la santé, Extrait d’un discours intitulé « Le doute en médecine » prononcé lors du colloque « Philosophie et Médecine » organisé par l’Académie nationale de médecine le 14 octobre 2008.
…
Søren Kierkegaard : le penseur de l’angoisse et de l’existence
Søren Kierkegaard (1813–1855), philosophe danois mort à 42 ans, est universellement reconnu comme le père de l’existentialisme. Sa pensée, centrée sur l’individu singulier face à l’angoisse, la liberté et la foi, a transformé la philosophie occidentale. Écrivant dans une langue mineure — le danois —, il est resté largement inconnu hors de Scandinavie jusqu’au XXe siècle, avant de devenir l’une des influences les plus profondes sur Heidegger, Sartre, Camus, Tillich et toute la tradition existentialiste. Wittgenstein le qualifiait de « saint » et de « penseur de loin le plus profond » du XIXe siècle. Sa productivité extraordinaire — 55 volumes dans l’édition critique danoise, produits en à peine douze ans d’activité — reste sans équivalent dans l’histoire de la philosophie.
« L’apprentissage de l’angoisse est le suprême savoir »
Cette citation provient du chapitre V de Le Concept de l’angoisse (Begrebet Angest), publié le 17 juin 1844 sous le pseudonyme Vigilius Haufniensis. Le passage se trouve à la page 155 de la traduction anglaise de référence (Reidar Thomte, Princeton University Press, 1980), correspondant à SKS 4, 454 dans l’édition critique danoise. Le chapitre s’intitule « L’angoisse comme salut par la foi ».
Le texte complet est plus riche que la citation isolée ne le laisse paraître : « Une aventure que tout être humain doit traverser — apprendre à être angoissé de la juste manière, afin de ne pas être ruiné soit par n’avoir jamais connu l’angoisse, soit par s’y être englouti. Celui qui a appris à être angoissé de la juste manière a appris le suprême savoir. » Kierkegaard poursuit immédiatement : « Celui qui est éduqué par l’angoisse est éduqué par la possibilité, et seul celui qui est éduqué par la possibilité est éduqué selon son infinitude. C’est pourquoi la possibilité est la plus lourde de toutes les catégories. »
Ce que Kierkegaard voulait dire est précis et ne doit pas être confondu avec un éloge romantique de la souffrance. Le « juste apprentissage » de l’angoisse signifie affronter honnêtement l’étendue vertigineuse du possible — y compris la terreur, l’anéantissement, la perdition — sans fuir dans les certitudes finies ni s’effondrer dans le désespoir. L’angoisse, vécue de la juste manière, « consume toutes les fins finies et découvre toute leur tromperie », ouvrant ainsi la voie à la foi. Kierkegaard insiste : si l’éducation par l’angoisse ne conduit pas à la foi mais en éloigne, « alors on est perdu ». Le double danger est clairement identifié : l’absence d’esprit (Aandløshed), qui consiste à n’avoir jamais affronté l’angoisse, est aussi destructrice que l’engloutissement. La citation formule donc un paradoxe : l’angoisse n’est pas un mal à éliminer mais une épreuve formatrice qui, traversée avec courage et orientée vers la foi, constitue le savoir le plus élevé que puisse atteindre un être humain.
La spécialiste Michelle Kosch (2006) a produit ce que la Stanford Encyclopedia of Philosophy considère comme « peut-être le meilleur traitement savant » du rapport entre angoisse, liberté et saut qualitatif, montrant comment Kierkegaard répond à Fichte et Schelling. Rollo May, dans The Meaning of Anxiety (1950), a interprété ce passage en lien avec la créativité : « Parce qu’il est possible de créer — de se créer soi-même —, on éprouve l’angoisse. » Gordon Marino, directeur de la Hong Kierkegaard Library, souligne que Kierkegaard écrivait « dans le but d’évoquer l’angoisse », la considérant comme une voie vers la compréhension de ce que signifie être humain.
Un enfant de vieillesse né sous le signe de la mélancolie
Søren Aabye Kierkegaard naît le 5 mai 1813 à Copenhague, septième et dernier enfant d’un couple improbable. Son père, Michael Pedersen Kierkegaard (1756–1838), est un ancien berger du Jutland devenu l’un des hommes les plus riches de Copenhague grâce au commerce de la laine et à des investissements habiles lors de la banqueroute danoise de 1813 — l’année de la naissance de Søren, qui plaisantera plus tard sur « l’année où tant de mauvais billets furent mis en circulation ». Sa mère, Ane Sørensdatter Lund (1768–1834), était l’ancienne servante du foyer, épousée par Michael alors qu’elle était déjà enceinte de leur premier enfant, quelques mois après la mort de sa première femme. Ce mariage précipité sera une source de culpabilité écrasante pour le père.
Michael Pedersen est un homme tourmenté. Enfant affamé gardant des moutons sur la lande désolée du Jutland, il a un jour maudit Dieu du haut d’un monticule. Cet acte le hantera pendant ses 82 années de vie. Malgré sa prospérité matérielle spectaculaire, il interprète sa fortune comme une punition ironique de Dieu et vit dans la terreur que tous ses enfants mourront avant l’âge de 34 ans — l’âge du Christ à la crucifixion. Cette conviction prophétique semble se confirmer de manière terrifiante : cinq des sept enfants meurent avant leur trente-quatrième anniversaire, ainsi que la mère en 1834. Seuls Søren et son frère aîné Peter Christian survivent.
Vers 1835, Søren vit ce qu’il nomme dans son journal le « Grand Tremblement de terre » (det store Jordskjælv) : la révélation du secret paternel. « Ce fut alors que le grand tremblement de terre se produisit, le bouleversement terrible qui soudain m’imposa une nouvelle loi infaillible pour l’interprétation de tous les phénomènes. Ce fut alors que je soupçonnai que le grand âge de mon père n’était pas une bénédiction divine mais plutôt une malédiction. » Cette découverte — la malédiction du Jutland, la faute sexuelle, la conviction d’une damnation familiale — plonge le jeune Søren dans une période de dissipation et de désespoir qui retarde ses études de théologie.
Physiquement, Kierkegaard est décrit comme un homme de petite taille, au corps asymétrique, avec des jambes excessivement longues et une possible déformation vertébrale. Il sera réformé du service militaire en 1830 comme « inapte ». Sa mélancolie (Tungsind) — qu’il distingue soigneusement de la mélancolie romantique (Melancholi) — est pour lui « une hystérie de l’esprit », héritée de son père, et constitue le fil conducteur de toute son existence. Sur son lit de mort, il confiera à son ami Emil Boesen : « Ma vie est une grande souffrance, inconnue et inexplicable aux autres. Tout avait l’apparence de l’orgueil et de la vanité, mais ce n’en était pas. »
Étudiant à l’Université de Copenhague à partir de 1830, il fréquente les cours de F.C. Sibbern et de Poul Martin Møller (qui exercera sur lui l’influence positive la plus durable) et soutient en 1841 sa thèse Sur le concept d’ironie, en référence constante à Socrate — pour laquelle il doit obtenir l’autorisation royale de rédiger en danois plutôt qu’en latin.
Les drames qui forgèrent une pensée
Regine Olsen : l’amour sacrifié
L’histoire de Kierkegaard et de Regine Olsen (1822–1904) est l’un des épisodes amoureux les plus célèbres de l’histoire intellectuelle. Ils se rencontrent au printemps 1837 chez Mme Rørdam à Frederiksberg. Elle a 14-15 ans, il en a 24. L’attirance est immédiate. Le 8 septembre 1840, Kierkegaard la demande en mariage ; le 10, les fiançailles sont officielles.
Presque immédiatement, il est saisi par la certitude d’avoir commis une « grave erreur ». Quatre raisons convergent : sa mélancolie incurable qu’il juge incompatible avec le mariage ; sa conviction de ne pas vivre longtemps ; un secret indicible qu’il se sent incapable de confier à une épouse ; et son pressentiment qu’une vie domestique entraverait sa vocation d’écrivain. Le 11 août 1841, il renvoie la bague ; le 11 octobre, la rupture est consommée. Pour protéger la réputation de Regine, il tente de passer pour un goujat — stratagème qui échoue devant la lucidité de la jeune femme. Le 25 octobre, il part pour Berlin.
Regine épouse Fritz Schlegel en 1847 et devient gouverneure des Indes occidentales danoises. Le 17 mars 1855, jour du départ pour les Antilles, elle retrouve Kierkegaard dans la foule et lui dit : « Que Dieu vous bénisse — je vous souhaite le meilleur ! » Ils ne se reverront jamais. Dans son testament, Kierkegaard traitera ses fiançailles comme aussi contraignantes qu’un mariage : « C’est bien entendu ma volonté que mon ancienne fiancée, Mme Regine Schlegel, hérite sans condition de tout ce que je pourrai laisser. » Regine refusera l’héritage.
Regine n’est jamais nommée dans l’œuvre, mais elle y est poétiquement omniprésente : dans Le Journal du séducteur, dans Crainte et tremblement (où le sacrifice d’Isaac par Abraham transpose le sacrifice de l’amour), dans La Reprise, dans Les Stades sur le chemin de la vie. Nombre des premières œuvres sont des « communications déguisées » adressées à elle.
L’affaire du Corsaire et la dérision publique
En décembre 1845, P.L. Møller publie une critique superficielle de Les Stades sur le chemin de la vie. Kierkegaard réplique en dévoilant les liens secrets de Møller avec Le Corsaire (Corsaren), journal satirique de Copenhague dirigé par Meïr Goldschmidt. Il va plus loin en provoquant délibérément le journal : « Il est vraiment dur pour un pauvre auteur d’être le seul en littérature danoise à ne pas être abusé par le Corsaire. » À partir de janvier 1846, Le Corsaire répond par une série de caricatures cruelles le dépeignant avec un dos voûté, un pantalon aux jambes inégales et une silhouette grotesque. Ces images deviennent virales dans le petit Copenhague de 120 000 habitants. Ses « bains de peuple » quotidiens — ses promenades dans les rues, conversations avec toutes les classes sociales — deviennent impossibles. Des garçons bouchers l’insultent, des étudiants ricanent, on lui crie « Enten-Eller ! » et « Søren ! » dans la rue. Même son tailleur lui demande de changer de boutique.
L’attaque contre l’Église et la mort
Le dernier acte commence le 30 janvier 1854 avec la mort de l’évêque J.P. Mynster, pasteur de la famille Kierkegaard. Quand H.L. Martensen, le nouvel évêque primat, déclare Mynster « témoin de la vérité » (Sandhedsvidne), Kierkegaard ne peut se contenir. Un homme ayant vécu dans le confort bourgeois ne saurait être un témoin de la vérité au sens du Nouveau Testament. À partir de décembre 1854, il publie 21 articles dans le journal Fædrelandet, puis fonde son propre pamphlet, « Øieblikket » (L’Instant), dont il rédigera 9 numéros. Le ton est d’une violence inédite : les pasteurs sont des « fonctionnaires royaux », le christianisme officiel est une « trahison du christianisme ».
Le 2 octobre 1855, Kierkegaard s’effondre dans la rue, les jambes paralysées, et est admis à l’hôpital Frederik. La paralysie remonte progressivement dans son corps. Il refuse la communion d’un pasteur ordonné : « Oui, mais pas d’un curé. Les curés sont des fonctionnaires royaux, et les fonctionnaires royaux n’ont rien à voir avec le christianisme. » Quand on lui demande s’il se confie encore à la grâce du Christ, il répond : « Mais bien sûr. Quoi d’autre ? » Il meurt le dimanche 11 novembre 1855, après quarante jours d’hôpital. À ses funérailles, son neveu Henrik Lund provoque un scandale en protestant contre l’appropriation ecclésiastique de l’homme qui avait défié l’Église.
L’œuvre complète : un système de voix contre le Système
L’œuvre de Kierkegaard se déploie en deux séries parallèles publiées simultanément — les œuvres pseudonymes (communication indirecte) et les discours édifiants signés (communication directe) — stratégie délibérée qu’il comparera à celle de Socrate utilisant l’ironie pour éveiller ses interlocuteurs.
Les pseudonymes ne sont pas de simples masques : chacun incarne un point de vue existentiel distinct, irréductible aux autres. Johannes de Silentio (Crainte et tremblement) se tient hors de la foi, contemplant Abraham sans pouvoir le comprendre. Johannes Climacus (Miettes philosophiques, Post-scriptum) est un « humoriste » qui examine la vérité depuis l’extérieur du christianisme. Anti-Climacus (La Maladie à la mort, L’École du christianisme) représente un idéal chrétien que Kierkegaard ne prétend pas atteindre lui-même. Vigilius Haufniensis (« Le Veilleur de Copenhague ») mène une investigation psychologique dans Le Concept de l’angoisse. Victor Eremita (« Le Victorieux ermite ») est l’éditeur fictif de Ou bien… ou bien. Cette méthode de communication indirecte vise à empêcher le lecteur d’absorber passivement des vérités philosophiques : il doit trancher, choisir, s’engager.
Les œuvres majeures suivent cette chronologie vertigineuse :
1843 — L’année miraculeuse : Ou bien… ou bien (20 février, Victor Eremita), Crainte et tremblement (16 octobre, Johannes de Silentio), La Reprise (16 octobre, Constantin Constantius), plus six séries de Discours édifiants signés — le tout en moins de douze mois.
1844 : Miettes philosophiques (Johannes Climacus), Le Concept de l’angoisse (Vigilius Haufniensis), Préfaces (Nicolas Notabene).
1845 : Les Stades sur le chemin de la vie (Hilarius Bookbinder et multiples pseudonymes).
1846 : Post-scriptum définitif et non scientifique aux Miettes philosophiques (Johannes Climacus) — œuvre-somme qui contient la formule célèbre « La subjectivité est la vérité ». En appendice, Kierkegaard reconnaît pour la première fois être l’auteur des œuvres pseudonymes.
1847 : Les Œuvres de l’amour (signé).
1849 : La Maladie à la mort (Anti-Climacus) — traité sur le désespoir comme « maladie mortelle » de l’esprit.
1850 : L’École du christianisme (Anti-Climacus).
1855 : L’Instant (Øieblikket) — les pamphlets de l’attaque finale contre l’Église.
L’ensemble repose sur la théorie des trois stades de l’existence : le stade esthétique (immersion dans le plaisir, l’instant, la fuite devant l’engagement), le stade éthique (devoir, engagement, choix de soi-même), et le stade religieux (relation absolue à Dieu, saut de la foi, acceptation du paradoxe). Entre le stade esthétique et le stade éthique se situe l’ironie ; entre l’éthique et le religieux, l’humour. Les transitions exigent des « sauts qualitatifs » — des actes de commitment passionné que la raison seule ne peut justifier.
Ou bien… ou bien : le livre qui force à choisir
Publié le 20 février 1843, Enten-Eller : Et Livs-Fragment (« Ou bien… ou bien : un fragment de vie ») est un ouvrage de plus de 800 pages en deux volumes, rédigé « de fond en comble en onze mois » à Berlin puis à Copenhague, immédiatement après la rupture avec Regine et la soutenance de la thèse sur l’ironie. Victor Eremita, l’éditeur fictif, prétend avoir découvert les papiers de « A » et de « B » dans un tiroir secret d’un vieux secrétaire acheté chez un antiquaire. Les papiers de A sont désordonnés, griffonnés sur des bouts de papier ; ceux de B sont rangés, rédigés sur du papier officiel. Cette asymétrie matérielle reflète déjà la thèse du livre.
Le titre opère sur deux niveaux. Philosophiquement, c’est une attaque frontale contre la dialectique hégélienne : là où Hegel résout les contradictions par synthèse (thèse-antithèse-synthèse), Kierkegaard insiste sur l’irréductibilité du « ou bien… ou bien ». Certains choix existentiels ne peuvent être médiatisés ni réconciliés. Existentiellement, le titre nomme le choix entre deux modes de vie — l’esthétique et l’éthique — mais plus profondément encore, il pose que c’est l’acte même de choisir qui constitue le soi. L’esthète qui refuse de choisir « n’existe jamais au sens vrai du terme ».
La première partie (les papiers de A) explore la vie esthétique à travers une série d’essais fragmentaires : les Diapsalmata (aphorismes mélancoliques), un long essai sur le Don Giovanni de Mozart soutenant que la musique est le médium suprême de la sensualité, « La méthode de rotation » (la stratégie de l’esthète pour éviter l’ennui — « racine de tout mal » — en changeant constamment, comme un agriculteur pratique l’assolement), et surtout « Le Journal du séducteur », point culminant de la première partie. Johannes le séducteur y orchestre méthodiquement la séduction de la jeune Cordelia, moins intéressé par l’acte lui-même que par l’ingénierie de la possibilité en tant que spectacle esthétique. Il manipule Cordelia pour qu’elle tombe amoureuse, obtient les fiançailles, puis fait en sorte que ce soit elle qui les rompe. La résonance autobiographique avec Regine est transparente — Kierkegaard a reconnu que le Journal du séducteur visait en partie à se faire passer pour un goujat aux yeux de Regine.
La seconde partie contient deux longues lettres du juge Wilhelm à A, défendant la vie éthique : le mariage comme ennoblissement de l’amour, le choix de soi-même comme fondement de la personnalité. Le juge argue que l’esthète, si brillant dialecticien soit-il, « reste incapable de s’engager dans une action décisive ». Mais le livre se conclut par un « Ultimatum » — un sermon d’un pasteur du Jutland sur la pensée que « devant Dieu, nous avons toujours tort » — qui pointe vers le stade religieux, signalant que ni l’esthétique ni l’éthique ne suffisent sans la foi.
L’angoisse comme vertige de la liberté
Le Concept de l’angoisse (1844) est le traité philosophique le plus systématique de Kierkegaard sur le sujet. Publié sous le pseudonyme Vigilius Haufniensis (« Le Veilleur de Copenhague »), il porte le sous-titre « Simple investigation psychologique orientée vers le problème dogmatique du péché originel ».
La distinction fondatrice est celle entre l’angoisse (Angest) et la peur (Frygt/Furcht). La peur a un objet déterminé : on craint une araignée, un ennemi, un danger précis. Quand l’objet menaçant disparaît, la peur cesse. L’angoisse, en revanche, est indéterminée — elle ne porte sur rien de particulier, ou plutôt sur la liberté elle-même et l’ouverture du possible. C’est « une antipathie sympathique et une sympathie antipathique » — nous sommes simultanément attirés et repoussés par la possibilité. Cette distinction aura une influence colossale sur Heidegger, qui la reprendra presque telle quelle dans Être et Temps (§40).
La formule la plus célèbre de l’ouvrage — outre la citation sur le « suprême savoir » — est : « L’angoisse est le vertige de la liberté » (p. 61, traduction Thomte). « L’angoisse peut être comparée au vertige. Celui dont l’œil vient à plonger dans un abîme béant est pris de vertige. Mais quelle en est la raison ? Elle est autant dans son propre regard que dans l’abîme. Ainsi l’angoisse est le vertige de la liberté. » L’angoisse surgit quand l’esprit humain affronte sa propre capacité de choix et d’autoréalisation, contemplant l’abîme des possibilités infinies.
Kierkegaard réinterprète le récit de la Genèse : l’interdiction divine faite à Adam (« Ne mange pas de l’arbre de la connaissance ») ne pouvait être pleinement comprise par Adam, puisque les concepts de bien et de mal n’existaient pas encore pour lui. Mais l’interdiction elle-même éveille en Adam la conscience de la possibilité de la liberté — et c’est cela, l’angoisse. Avant la Chute, il y a « le néant de l’angoisse » : l’innocence contient l’angoisse comme pressentiment de ce qui est possible. Le péché entre dans le monde non par évolution graduelle mais par un « saut qualitatif » — un acte soudain et libre. Chaque individu répète le saut d’Adam : « De même qu’Adam a perdu l’innocence par la faute, de même chaque homme la perd de la même manière. »
L’ouvrage se déploie en cinq chapitres : l’angoisse comme présupposition du péché originel (I), l’angoisse expliquant progressivement le péché héréditaire (II), l’angoisse comme conséquence du péché sans conscience du péché — où Kierkegaard explore la sensualité, l’érotique et la temporalité (III), l’angoisse du péché chez l’individu singulier — incluant le concept du « démoniaque » comme angoisse devant le bien (IV), et enfin l’angoisse comme salut par la foi (V), le chapitre conclusif qui contient la citation sur le suprême savoir.
Le lien avec La Maladie à la mort (1849) est celui d’un diptyque : là où Le Concept de l’angoisse traite l’angoisse comme condition psychologique précédant le péché, La Maladie à la mort traite le désespoir comme condition spirituelle plus profonde — l’échec à devenir un soi. Le désespoir y est défini comme une « transfiguration de l’angoisse » (selon l’Internet Encyclopedia of Philosophy). Le soi est « une synthèse du fini et de l’infini, du temporel et de l’éternel, de la liberté et de la nécessité ».
Une productivité sans équivalent dans l’histoire de la philosophie
Le volume de la production kierkegaardienne défie l’entendement. En douze ans d’activité (1843–1855), Kierkegaard produit ce qui remplit 26 volumes dans l’édition Princeton (Kierkegaard’s Writings, Howard et Edna Hong) et 55 volumes dans l’édition critique danoise (Søren Kierkegaards Skrifter, Université de Copenhague). L’année 1843 à elle seule voit la publication de Ou bien… ou bien (plus de 800 pages), Crainte et tremblement, La Reprise et plusieurs séries de Discours édifiants — Crainte et tremblement et La Reprise paraissant le même jour, le 16 octobre. Kierkegaard note dans son journal une « surabondance d’énergie créatrice » mais confie : « Dès le commencement, j’ai été pour ainsi dire sous arrêt, et à chaque instant j’ai senti que ce n’était pas moi qui jouais le rôle du maître, mais qu’un Autre était le Maître. »
Ses journaux et papiers constituent un monument parallèle : plus de 7 000 pages, publiées d’abord dans les Papirer (20 volumes, 1909–1948), puis traduites en anglais par les Hong en 7 volumes (Indiana University Press, 1967–1978), et maintenant rééditées dans une nouvelle édition savante de 11 volumes (Princeton). Les journaux contiennent des ébauches alternatives des œuvres publiées, des réflexions biographiques, des notes de lecture, des projets littéraires et des méditations théologiques. Les spécialistes danois les considèrent comme « la clé des Écritures » de l’œuvre kierkegaardienne.
Son rythme de travail était gouverné par deux activités : écrire et marcher. Il passait la majeure partie de ses heures d’éveil debout à son haut pupitre, arpentant ses appartements, lisant des phrases à voix haute à des auditoires imaginaires pour vérifier leur rythme. Ses promenades dans les rues tortueuses de Copenhague étaient le moteur de sa créativité. Il écrivit à sa belle-sœur Jette : « Surtout, ne perdez pas le désir de marcher. Chaque jour, je me promène moi-même jusqu’à un état de bien-être et je m’éloigne à pied de chaque maladie. J’ai marché jusqu’à mes meilleures pensées, et je ne connais aucune pensée si pesante qu’on ne puisse s’en éloigner à pied. » Il appelait ces rencontres de rue ses « bains de peuple » (Folkebade).
Matériellement, Kierkegaard n’a jamais exercé de profession. Il vivait de l’héritage paternel d’environ 31 000 rigsdaler — une fortune considérable. Il dépensait « des sommes énormes non seulement en livres, mais aussi en vêtements, repas au restaurant, billets de théâtre et promenades en voiture à la campagne » (M.G. Piety). Ses appartements furent d’abord luxueux, puis de plus en plus modestes à mesure que ses économies fondaient. Vers la fin de sa vie, son épargne était « en train de s’épuiser » et il ne gagnait presque rien de ses écrits. Le Copenhague qu’il habitait — environ 120 000 habitants, petite capitale bourgeoise d’une monarchie absolue — vivait son « Âge d’or » : Hans Christian Andersen, le sculpteur Thorvaldsen, le critique J.L. Heiberg et le théologien Grundtvig étaient ses contemporains. La philosophie hégélienne y régnait à tel point que, selon un témoin, « même les cordonniers utilisaient la terminologie hégélienne ».
De l’incompréhension au rayonnement mondial
L’isolement du vivant de Kierkegaard
De son vivant, Kierkegaard fut un phénomène local. Ou bien… ou bien fit sensation à Copenhague mais ses ventes restèrent maigres. Il savait « écrire dans l’obscurité » et prédit que les deux tiers des lecteurs des Stades abandonneraient « avant d’être à mi-chemin, par ennui ». L’affaire du Corsaire (1846) acheva de l’isoler. Personne dans l’establishment culturel ou religieux ne prit sa défense. L’attaque finale contre l’Église (1854–1855) provoqua une sensation considérable mais fut largement perçue comme la manifestation d’un esprit dérangé — un journal suggéra qu’il était passé « d’original à simplement fou ». Kierkegaard lui-même pressentait cette incompréhension : « Je ne peux être compris qu’après ma mort. »
La redécouverte par l’Europe
Écrites en danois — langue mineure —, les œuvres de Kierkegaard restent longtemps confinées à la Scandinavie. Le critique Georg Brandes attire l’attention germanophone dès 1879 avec Søren Kierkegaard, ein literarisches Charakterbild. Fait remarquable, Kierkegaard est traduit en japonais avant l’anglais (via l’allemand). Les premières traductions allemandes systématiques apparaissent en 1909 (Christoph Schrempf), suivies de l’édition complète d’Emanuel Hirsch. Après la Première Guerre mondiale, l’influence de Kierkegaard explose en Allemagne. Walter Lowrie rapporte que dans les années 1920, « je pouvais à peine ouvrir un livre sérieux sans y trouver son nom. S.K. avait déjà pris la place de Nietzsche comme vogue littéraire dans les cercles supérieurs. »
Karl Jaspers fait de Kierkegaard (avec Nietzsche) le fondement de son Existenzphilosophie. Martin Heidegger, dans Être et Temps (1927), reprend le concept d’Angst (§40), la distinction angoisse/peur, la notion d’instant (Augenblick/Øieblikket), de répétition (Wiederholung), de déchéance (Verfallenheit) — mais ne cite Kierkegaard que « parcimonieusement », occultant l’étendue de sa dette. Christian Lotz affirme que « presque tous les concepts centraux d’Être et Temps dérivent d’Augustin, Luther et Kierkegaard ». La différence majeure : Heidegger sécularise le concept, retirant le cadre théologique ; là où l’angoisse kierkegaardienne mène à la foi en Dieu, l’Angst heideggerienne mène à l’être-pour-la-mort.
En France, Jean Wahl publie ses Études kierkegaardiennes en 1938 — « avant ce livre, peu de gens connaissaient Kierkegaard en France ; après, tout le monde le connaissait ». Jean-Paul Sartre développe dans L’Être et le Néant (1943) le concept d’angoisse en dialogue explicite avec Kierkegaard : « Le vertige est angoisse dans la mesure où j’ai peur non pas de tomber dans le précipice, mais de m’y jeter. » Sartre préserve la distinction kierkegaardienne peur/angoisse mais la sécularise radicalement : pas de saut de la foi, mais la responsabilité radicale et la mauvaise foi comme fuite devant l’angoisse. Albert Camus, dans Le Mythe de Sisyphe (1942), engage directement le saut de la foi kierkegaardien mais le rejette comme « suicide philosophique » — une évasion de l’absurde plutôt qu’un affrontement. Gabriel Marcel, philosophe catholique, incarne l’autre branche de l’héritage kierkegaardien, proche de l’existentialisme religieux originel.
En théologie, l’influence est tout aussi profonde. Karl Barth, dans sa révolutionnaire Épître aux Romains (2e éd., 1922), est saturé de thèmes kierkegaardiens : la « distinction qualitative infinie » entre Dieu et l’humanité, le paradoxe, la contemporanéité du Christ. Paul Tillich reprend l’analyse de l’angoisse dans Le Courage d’être (1952), identifiant trois formes d’angoisse existentielle — du destin et de la mort, du vide et de l’absurde, de la culpabilité et de la condamnation. Dietrich Bonhoeffer se place explicitement « dans la tradition de Paul, Luther, Kierkegaard ». Emmanuel Levinas est l’un des critiques majeurs : il attaque la « suspension téléologique de l’éthique » de Crainte et tremblement comme une forme de violence, jugeant inacceptable que la foi puisse suspendre l’éthique.
Comment il est lu aujourd’hui
Kierkegaard est désormais reconnu comme l’un des philosophes occidentaux les plus importants du XIXe siècle. Le Centre de recherche Søren Kierkegaard de l’Université de Copenhague, dirigé par Pia Søltoft, a produit l’édition critique danoise en 55 volumes et supervise l’édition anglaise savante des journaux (11 volumes, Princeton). La Hong Kierkegaard Library du St. Olaf College (Minnesota) a informé le travail de 95 % des spécialistes mondiaux de Kierkegaard. Le 10e Congrès international Kierkegaard est prévu pour juin 2026, sur le thème « Lectures de Kierkegaard ». Le premier numéro de l’International Journal of Kierkegaard Research a été publié en 2024.
Parmi les grands interprètes modernes : Jon Stewart (série monumentale Kierkegaard Research: Sources, Reception and Resources, dizaines de volumes sur la réception mondiale), Joakim Garff (Søren Kierkegaard: A Biography, Princeton, 2000), Clare Carlisle (Philosopher of the Heart, 2019), Alastair Hannay, George Pattison, C. Stephen Evans. Des débats contemporains remettent en question le cliché du « père de l’existentialisme » : Jon Stewart (2003) montre que ses cibles principales étaient les hégéliens danois plutôt que Hegel lui-même, et que certaines idées kierkegaardiennes développent créativement des concepts hégéliens. Son analyse de « la foule » et de « la presse » comme forces anonymes de nivellement est lue comme une anticipation saisissante des inquiétudes contemporaines sur les médias sociaux et les algorithmes.
L’influence littéraire et artistique s’étend à Ibsen, Kafka, Rilke, W.H. Auden, Borges, Flannery O’Connor, Walker Percy, John Updike et Woody Allen. Le tableau Le Cri d’Edvard Munch a été influencé par le concept kierkegaardien de l’angoisse. En psychologie existentielle, Kierkegaard a influencé Ludwig Binswanger (qui considérait La Maladie à la mort comme le texte le plus fécond pour l’analyse existentielle de la schizophrénie), Rollo May, Viktor Frankl, Irvin Yalom et R.D. Laing.
Conclusion : pourquoi Kierkegaard nous parle encore
Kierkegaard n’a pas construit un système — il a dynamité l’idée même de système. Son génie fut d’inventer une philosophie qui ne peut être comprise qu’en étant vécue : la communication indirecte force le lecteur à devenir acteur de sa propre pensée, exactement comme l’angoisse force l’individu à affronter sa propre liberté. La citation sur le « suprême savoir » condense toute sa philosophie en une phrase : il n’y a pas de raccourci vers l’existence authentique, pas de système qui puisse dispenser l’individu de traverser l’épreuve de l’angoisse pour accéder à la foi.
Ce qui frappe chez Kierkegaard, au-delà de la profondeur conceptuelle, c’est la cohérence tragique entre la vie et l’œuvre. L’homme qui a théorisé le sacrifice d’Abraham a sacrifié Regine. L’homme qui a écrit sur l’angoisse était rongé par la mélancolie héritée d’un père qui avait maudit Dieu. L’homme qui dénonçait la lâcheté de la foule a été broyé par les caricatures du Corsaire. L’homme qui attaquait l’Église établie est mort en refusant la communion d’un pasteur ordonné. Chaque concept philosophique est adossé à une blessure biographique, et c’est précisément cette fusion de la pensée et de la douleur qui donne à son œuvre sa puissance intacte, près de 170 ans après sa mort à 42 ans dans une chambre d’hôpital de Copenhague. »
…
«Après avoir introduit le propos par des modalités générales (« d’après la question, je dirai, il faut trouver la trame commune »), les premières modalisations sont des savoirs : « c’est savoir faire des diagnostics de situation, savoir poser des objectifs par rapport à ce diagnostic, c’est savoir partir de ces … je dirai être capable de mettre en place des critères d’évaluation sur ces objectifs ». D’autres modes de savoir apparaissent un peu plus loin : « c’est quelqu’un qui a fait l’effort de connaître un contexte professionnel (…) qui a su reconstruire un projet d’animation (…) qui sait se situer (…) sait animer un groupe ». Mais très vite s’intègrent dans le propos deux autres modes importants, le « devoir » et le « pouvoir ». Le devoir concerne l’examinateur (« si je dois poser »), le pouvoir concerne le candidat : « c’est quelqu’un qui peut (…) pourra transférer son métier d’animateur ». Cette dernière modalisation coexiste avec une autre qui concerne l’examinateur : « ce que j’essaie de voir ». Ces deux modes se développent ainsi de façon co-occurrente : il y a à la fois « ce qu’on voit » (l’examinateur), à la fois « ce qu’il peut » (le candidat) : « rappeler quels pouvaient être les critères d’évaluation (…) Est-ce qu’il pourrait en trouver d’autres ». L’entretien évolue ensuite vers les attentes impératives de l’interviewé-examinateur, exprimées dans les modalisations du « devoir », essentiellement sous forme de « il faut ». La transition s’opère à travers la proposition suivante : « à la limite, il peut faire un choix, mais qu’il le justifie, qu’il l’argumente », suivie un peu plus loin de : « ce que je lui demande, c’est de me le justifier », puis « il faut qu’il me le justifie également par des critères ». On retrouve cette structure plusieurs fois : « on peut faire une séance, on peut perdre pied (…) mais il faut qu’il argumente, il faut qu’il le justifie, il faut qu’il comprenne (…) il faut qu’il nous propose » ; ou encore « une séance peut mal fonctionner, peut des fois déraper (…) mais il faut que le candidat nous l’explique (…) d’une façon structurée, argumentée, objective ». Sur la fin de l’entretien, le « il faut » fait référence à l’évaluateur et non plus au candidat, il exprime des valeurs : « il faut réduire cette part de subjectivité », « il faut prendre en considération ». Ainsi l’évaluateur fait donc référence à des savoirs ou des connaissances. Mais ceux-ci ne s’observent pas en tant que tels : l’évaluateur « essaie de voir » ce que « peut faire » le candidat, c’est-à-dire ce qu’il a la possibilité de mettre en scène. Les attentes explicites surgissent alors : « il faut que ». En bref, l’observation porte sur le « il peut », par rapport à la situation, cela induit l’inférence du « il sait » à partir du moment où le candidat fait « ce qu’il faut ». L’examinateur créée ainsi les possibilités et analyse la façon dont le candidat s’y adapte.
Cette structure apparaît à travers les argumentations des autres interviewés, mais elles commencent parfois par le « pouvoir faire » ou par le « devoir » : « arriver un peu à cerner ce qu’on peut attendre d’un animateur » (un professionnel / formateur occasionnel -PFO) ou « il faut que le projet soit cohérent dans son ensemble » (un professionnel – P). Ainsi les ancrages dans
l’argumentation s’avèrent diversifiés : savoirs, capacités ou connaissances qui figurent dans le référentiel, possibilités de jugements et d’observation, valeurs fondamentales en termes de « devoir ». Cependant on retrouve toujours certaines constantes, certaines structures qui semblent constitutives de l’argumentation. Les connaissances du candidat : « comprendre un public, d’apprendre à le connaître », « il connaît tous les dispositifs », « il connaît tous les mécanismes » (P) ; « elle ne connaissait pas les règles », « elle ne connaissait pas ce qu’était un 100 mètres », « elle ne savait pas se servir d’un chronomètre » (P). Mais cela ne suffit pas, il s’agit aussi de « voir » « s’il sait faire participer tout le monde », « comment il sait écouter » (P). « On a vu des grands techniciens mais qui ne savaient pas faire passer la technique » (P). Il est alors fait appel largement, pour apprécier ces savoir-faire, à la modalisation du « pouvoir ». Il y a tout d’abord ce que peut « voir » l’examinateur : « moi, de ce que j’ai pu voir » (P), « donc là on a pu juger, on a pu apprécier sa technicité » (P), un « pouvoir » qui a ses limites et dont ont conscience les
interviewés : « on peut trafiquer les chiffres » (P), « quelques fois, on peut se faire leurrer » (P), « il peut se présenter sous un très mauvais jour et puis… », « Il pourra être bien aujourd’hui et très mauvais demain et inversement » (P). Mais il y a aussi ce que « peut faire le candidat ».
« Qu’est ce qu’on peut faire avec un public, avec l’outil ? Qu’est ce qu’on peut faire
techniquement » (un formateur – F). « Elle pouvait leur montrer », « elle pouvait quitter son atelier ¼ d’heure », « quelqu’un qui est à l’aise peut répondre » (P). « Comment avez-vous pu répondre et puis trouver des réponses à ses difficultés » (F). Le « pouvoir faire » du candidat est toujours situé par rapport aux possibilités de la situation : « s’il a pu gérer la prestation du groupe, s’il a pu analyser les phénomènes qui ont pu se suivre pendant la séance » (PFO), « on peut les rattacher éventuellement à des phénomènes de groupe » (F). Le « pouvoir » est ainsi au centre de l’acte d’évaluation ; il s’apprécie en fonction de ce qui « peut être », c’est-à-dire des schémas-type implicites à adopter dans la situation présentée, ce qu’E. Goffman appelle des « cadres de l’expérience » (1974). Cette modalisation est complexe : elle ouvre sur des sens bien différents en référence aux divers schémas-type du contexte qui déterminent la situation d’examen. Tout d’abord, il y a la position de l’examinateur à la recherche « des éléments concrets que je peux constater pendant la séance » (F) « ce serait bien qu’on puisse le vérifier » (CEPJ). Ces éléments, « ça peut être une réflexion au détour d’une phrase, ça peut être une attitude, ça peut être un mot, ça peut être, euh, souvent c’est petit » (P). Mais les choses ne sont pas si simples car, en soi, ces éléments concrets n’ont pas de sens. Ils n’en acquièrent qu’à partir du moment où ils s’insèrent dans une représentation plus globale de la situation, dont plusieurs modes sont exprimés à travers le discours. Cela peut se traduire par des questions pragmatiques : « qu’est ce qu’on peut faire avec ? » (F) ; « en quoi je peux améliorer ma séance ? » (CEPJ). Il y a aussi ce que « pourrait être » l’animation : « elles pourraient être un peu plus détaillées » (F). Un « pouvoir » au
conditionnel qui fait référence à la représentation que l’examinateur a de la profession : « ce que peut être le rôle de l’animateur » (PFO), « là vous faites l’apprenti sorcier, vous pouvez faire beaucoup de dégâts » (PFO), « l’évaluation même des difficultés peut permettre… » (P). Celle-ci peut alors renvoyer vers des connaissances évoquées plus haut : « les dispositifs qui peuvent exister », « les mécanismes qui peuvent amener… » (P) : le candidat est-il capable de les mobiliser pour résoudre le problème ? Pour cela, il a besoin d’une analyse correcte de la situation, du moins d’une représentation adaptée : « qu’est ce que je pensais que je pouvais apporter à mon public avec ce projet là ? » (F) « ça peut aussi peut être se passer dans les quartiers tous les jours » (PFO) ; « ils peuvent être du fait de la structure » (P). Tous ces « pouvoir être ou faire » s’inscrivent dans une conception du métier : « ma conception, c’est de dire qu’une hiérarchie, elle ne peut pas être pyramidale » (P). « Je ne peux pas concevoir que quelqu’un… » (PFO). « On ne peut jamais tout maîtriser, ce qui est important… » (F). Et cette conception s’enracine dans un questionnement éthique qui guide les examinateurs : « est-ce qu’on peut pénaliser » (P), « là, en termes de responsabilité morale, je pense que je ne pouvais pas » (PFO) ; ou encore, elle oriente leur façon d’agir, au moment de l’épreuve : « on peut faire un boulot intéressant de conseil » (P), « s’il y a un endroit où on peut agir là-dessus » (PFO) ; « on peut le pousser à franchir le pallier » (CEPJ). Cette représentation éthique du pouvoir apparaît dans la dernière partie des entretiens, de façon co-occurrente, avec les modalités du devoir, qui expriment les valeurs de l’interviewé. Celles-ci ont une double face : il y a la déontologie, « ce que doit faire » l’examinateur, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui s’adresse au candidat : « il faut que… ».
Ainsi, on voit bien apparaître d’une part les « connaissances » et « savoir-faire » dont parlent les taxonomies, concepts qui ont envahi les programmes de l’éducation nationale et les projets de formation, d’autre part les valeurs ou les « visions du monde » dont parlent J. Ardoino et G. Berger (1989). Mais entre ces deux grands modes, l’articulation des situations d’évaluation s’organisent autour du pouvoir : « pouvoir faire » du candidat, mais aussi possibilités d’observation des examinateurs. Ce « pouvoir » est co-construit avec les mêmes concepts que la notion « capable de » (« capable d’argumenter », « capable d’écouter »), structure syntaxique qui vient souvent se substituer au « pouvoir faire ». La « capacité » ne serait-elle pas, de ce fait, ce « pouvoir faire » appliqué aux situations vécues ou décrites par le discours ? Mais ce « pouvoir » ne saurait alors se construire sans faire appel aux représentations que les candidats et les examinateurs ont de la situation. Ce « pouvoir » s’exerce effectivement en fonction des possibilités de la situation, des capacités du candidat à les analyser, à y apporter les types de schémas d’action adéquats, à y intégrer des connaissances qui peuvent apporter des solutions adaptées. Mais aussi l’examinateur évoque ce que le candidat « pourrait faire » au regard de sa représentation et des conceptions qui orientent sa façon d’agir. L’évaluation n’est donc pas seulement une capacité que le candidat a ou n’a pas, mais bien une confrontation entre les représentations que le candidat a de la situation, la façon dont il l’analyse et il s’y adapte, et celles d’ « experts », c’est-à-dire de professionnels, formateurs ou conseillers techniques et pédagogiques plus expérimentés que lui. A travers tous ces « pouvoirs faire », évoqués au cours de ces entretiens, ne retrouve-t-on pas toutes les définitions de la compétence proposées par G. Le Boterf et par les ergonomes ?» »
Christian Bélisson, Université de Rouen, Compétences et / ou représentations sociales (Extraits)
24e Colloque International de l’ADMEE-Europe, L’évaluation des compétences en milieu scolaire et en milieu professionnel, 11-13 janvier 2012, Luxembourg
…
Hourya Bentouhami-Molino, CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Numéro 2014/1 (N° 18)
Qu’est-ce que réparer ? De la justice réparatrice à la réparation du bien commun
Dans Raison publique 2014/1 (N° 18), pages 139 à 156
« Réparer consiste soit à remettre en état de marche, de fonctionnement ce qui a été endommagé, ce qui a fait l’objet d’une dégradation ; soit à compenser en un sens plus abstrait l’objet de la perte. En ce sens, la réparation relève avant tout de la mécanique, et de la justice en tant que celle-ci implique une mécanique des compensations lorsqu’un dommage est constaté. Elle relève également – d’une certaine manière – de la médecine dans la mesure où cette-dernière traite la pathologie (comprise comme privation pour un corps de ses fonctions optimales de résistance à la morbidité). Mais c’est précisément la question de la justice, et notamment la justice réparatrice, qui va m’intéresser ici dans la mesure où elle pose paradoxalement la possibilité de la réparation comme étant étroitement corrélée à ce qui a trait à l’irréparable, et donc a priori à l’impossible retour à la vie ordinaire. De plus, la justice réparatrice serait dans ce cas l’alternative à la punition lorsque le caractère exceptionnel du crime invalide de fait les mécanismes habituels d’exemplarité de la sanction et leurs effets dissuasifs. Que ce soit pour les abus et maltraitances traumatiques, les mutilations handicapantes, les viols, les meurtres, ou les crimes contre l’humanité, tous ces crimes parce qu’ils produisent une perte insubstituable ou un traumatisme correspondant à des « vies volées », ne pourraient donner lieu à aucune forme de compensation, ce qui ouvrirait la voie à la justice réparatrice. Cependant, ce serait bien en raison de la singularité de l’objet perdu et de l’attachement que nous lui portons que sa substituabilité et son oubli seraient impensables. Et de fait, l’évaluation en termes d’impossible réparation a plutôt conduit à justifier la sévérité des peines plutôt qu’une alternative à celles-ci. Cette façon de voir la justice à partir de la perte passée renvoie à la vision rétributiviste et déontologique de la punition qui rétrospectivement juge du crime en fonction de la lésion provoquée, du prélèvement injuste opéré par le criminel, et qui statue sur le caractère d’irréversibilité d’un tel dommage en même temps que sur la nécessaire rétribution pénale. Et le glissement du constat d’irréversibilité à celui d’impossible réparation valide le fait qu’un tel acte d’injustice relèverait de l’extraordinaire, au sens à la fois descriptif et normatif d’un acte qui, en rompant la chaîne causale des attentes sociales sur laquelle repose la coopération sociale, serait littéralement hors-cause. Or, ce hors-cause qui est le fondement même de l’imputabilité morale et de l’attribution de responsabilité – en raison du libre-arbitre reconnu à l’auteur du crime et de l’invalidité des conditions empiriques ayant mené à l’acte –, conduit paradoxalement non pas à l’excuse, ou à ses dérivés (comme la prise en compte des circonstances atténuantes qui plaident en faveur d’une atténuation des peines) mais au contraire à une surcharge pénale du seul fait que le crime a eu lieu. On comprend alors comment le déontologisme peut verser dans une forme de « punir pur », relevant tendanciellement de ce que Denis Salas a appelé le « populisme pénal [2] » qui met en tension le droit des victimes par opposition au droit des délinquants, au bénéfice des premiers, et ceci au nom d’un principe d’immunisation de la société ; logique de la surenchère pénale qui se fait au détriment d’un « punir pour », visant à la réhabilitation et à la possibilité d’un retour à la vie ordinaire pour à la fois la victime – ou les parties civiles – et le criminel. C’est précisément la logique affective de la justice pénale que je me propose d’étudier en essayant de voir en quoi celle-ci peut être corrigée par une autre logique affective permettant de penser une justice réparatrice qui soit une réelle alternative à la justice pénale : alors que la première repose sur le dégoût moral (M. Nussbaum [3]), la seconde reposerait au contraire sur une forme de « honte réintégratrice » (J. Braithwaite). Mon propos est donc d’analyser le caractère généalogique des affects au fondement de la punition, en confrontant de manière complémentaire les apports d’une théorie féministe de la vulnérabilité à ceux de la théorie républicaniste du conséquentialisme juridique et de la priorité donnée au renforcement du bien commun.
Le dégoût dans la logique pénale
S’attacher au contenu des émotions c’est aussi renouveler l’approche de la justice en termes de modernité/archaïsme, qui voudrait que seule la justice archaïque – vindicative – relève de la démesure des passions, de la vengeance alors que la justice moderne – éclairée – serait celle qui relève de la proportion, de l’impartialité en raison de la dépersonnalisation des rapports juridiques. Or de fait, la criminologie moderne au xixe siècle – telle qu’elle est représentée par l’école italienne de la défense sociale – s’est développée à partir d’une théorie des émotions négatives, et sur l’idée qu’il fallait immuniser le corps social pour empêcher sa dissolution [4]. La naissance disciplinaire de la criminologie est donc à entendre dans le cadre de cet impératif selon lequel « il faut défendre la société » contre ses pathologies internes. Or toute la perspective féministe est de transformer cette théorie du soin chirurgical fondé sur l’horreur du crime et l’abjection du criminel en une théorie du soin qui détache l’abject du sujet, non pas en invoquant simplement un droit des vulnérables et des victimes, mais en montrant que la vulnérabilité ne relève pas d’un défaut d’immunité, d’un manque de puissance mais au contraire d’une prise de conscience pragmatique de la structuration d’interdépendance des individus, des communautés, et des États.
Immunité et corps social
L’idée que la peine au sein d’une société soit fondée sur les fantasmes même de cette société concernant sa propre immunité, et portant donc sur les fantasmes de dangerosité, de péril, n’a rien d’étonnant en soi puisque la justice pénale, organisée en droit positif a pour but essentiellement de prévoir un grand ensemble de crimes possibles dont il faut articuler les réponses appropriées avant que l’acte n’ait eu lieu. Dans son rôle constitutif d’abord, le fantasme prend l’aspect d’une logique de l’imagination destinée à produire des évaluations morales indexées sur la prévisibilité des infractions et transgressions du droit, elle-même rendue possible par un équilibre savamment pesé entre la possibilité d’une occurrence particulière et la généralité de la description du crime. En ce sens, le fantasme devrait jouer ensuite le rôle de régulateur des émotions au moment du jugement : logiquement en effet, ce serait en vertu de ce soubassement fantasmatique qui tend à prévoir de manière exhaustive un panel assez large de crimes possibles, qu’aucun crime – aussi horrible soit-il – ne devrait étonner. Ce fantasme aurait ainsi un rôle régulateur dans la mesure où il permettrait de prévoir les lésions qu’il est possible d’attendre – au sens d’observer – au sein d’un ensemble social qui se caractérise à la fois par la densité de sa population et par des structures de production inégalitaires issues du développement du capitalisme industriel au xixe siècle. Mais on ne peut comprendre la portée pratique de ce fantasme négatif du péril toujours possible, que si l’on saisit corrélativement cet autre fantasme positif qui l’accompagne et dont on peut retracer la généalogie dans les conceptions libérales de la société civile : à savoir la tranquillité, la jouissance paisible de ses biens privés. Dès lors l’abjection vis-à-vis du criminel s’expliquera dans le développement de la criminologie au xixe siècle à partir de cette offense non seulement à la paisibilité mais au rêve de la jouissance tranquille, ordinaire des biens. C’est notamment ce que souligne Michel Sénellart dans un premier temps lorsqu’il rend raison dans son article des fondements théoriques de la criminologie italienne, et notamment de Garofalo qui serait l’inventeur de la discipline :
Le nouveau plan d’analyse sur lequel se découpe la figure du criminel serait donc celui de la vie ordinaire du citoyen, une vie pacifiée et régulière, fondée sur « le sentiment de l’ordre, partagé par tous » et tournée vers la satisfaction des besoins de l’existence. C’est cette « vie ordinaire » que Charles Taylor […] définit comme « l’ensemble des activités visant à assurer la vie, sa continuation et sa reproduction : les activités de production et de consommation, le mariage, l’amour, la famille » et dans laquelle il voit un renversement radical des valeurs par rapport à l’éthique traditionnelle, religieuse ou aristocratique, de la « vie bonne ». « Eu zên, écrit-il, est désormais subordonné à zên [5]. »
En ce sens, c’est donc bien le retour à la vie ordinaire, au sens d’une citoyenneté entendue au sens libéral du terme, à savoir la tranquillité de la sphère privée, le bonheur domestique et l’affairement privé dans l’industrie et le commerce, qui est consacré comme étant le principal horizon régulateur de la pénalité. Or comme le rappelle également Sénellart, suivant par-là les analyses de Michel Foucault dans Il faut défendre la société, c’est bien en raison de la perpétuation de rapports agonistiques au sein de la société que la criminologie – même chez un Garofalo – s’est constituée si bien que le criminel est perçu comme « un ennemi intérieur » qui lorsqu’il trouble l’ordre privé trouble également l’ordre public, et se constitue comme un élément antisocial. On pourrait dès lors considérer que le dégoût vis-à-vis de ce qu’il convient d’appeler métaphoriquement, en empruntant au registre médical, des « forces morbides » vient de ce que la persistance de ces dernières contrarie une nouvelle forme de gouvernementalité libérale et de biopouvoir qui ne repose plus sur le « faire-mourir, laisser vivre » mais au contraire sur le « faire-vivre, laisser mourir ». Tel serait d’ailleurs la définition du bio pouvoir : « Le biopouvoir, n’est-ce pas précisément la prise en charge, au niveau d’une population, des processus collectifs de la “vie ordinaire” [6] ? » Le criminel serait abject en ce qu’il résisterait à cette tendance du pouvoir à prendre en charge la vie. Foucault, cependant, n’a pas insisté sur la logique affective à l’œuvre dans les rapports de pouvoir configurant les processus pénaux.
L’abject et le sujet
En quoi consiste cette abjection qui structure l’essentiel des jugements pénaux les plus sévères ? Avec l’abjection on touche au pouvoir de l’horreur, on atteint les fondements symboliques et mystiques de la socialité. Si la répulsion par rapport au criminel est celle provoquée par l’audace à vouloir se distinguer et à rompre l’ordre de la coopération sociale, en quoi peut-elle se transformer en véritable pouvoir de l’horreur ? Après tout, le spectacle de la déliaison sociale ne devrait susciter l’effroi que lorsqu’il correspond à une possible atteinte directe de ma propre intégrité physique et psychologique. Pour saisir ainsi ce qui horrifie non pas seulement dans le crime mais dans le criminel – indépendamment de l’expérience directe du crime lui-même –, il faut dégager la structure archaïque de nos émotions face aux processus morbides que sont la décomposition et la putréfaction et qui attestent par leur exhibition de ce à quoi notre corps résiste quotidiennement pour maintenir notre condition d’être vivant et d’être visible socialement. Le dégoût s’exprime avant tout non pas comme une crainte de la mort violente comme dans l’état de nature hobbesien mais au contraire comme une peur de la mort lente qui prendrait la forme de la décomposition sans qu’aucune signification sociale puisse lui être assignée. C’est ce que souligne sur un plan psychanalytique Julia Kristeva :
Une plaie de sang et de pus, ou l’odeur doucereuse et acre d’une sueur, d’une putréfaction, ne signifient pas la mort. Devant la mort signifiée – par exemple un encéphalogramme plat – je comprendrais, je réagirais ou j’accepterais. Non, tel un théâtre vrai, sans fard et sans masque, le déchet comme le cadavre m’indiquent ce que j’écarte en permanence pour vivre. Ces humeurs, cette souillure, cette merde sont ce que la vie supporte à peine et avec peine de la mort. J’y suis aux limites de ma condition de vivant [7].
Le dégoût relève d’une émotion liée à l’observation, la prise en charge de l’homme en tant que corps animal, fait de boyaux, de déchets, de sang, de pus, etc. On pourrait croire dès lors que l’abject a à voir avec ce qui relève exclusivement de la saleté, de l’ordure ; or il a également trait à la symbolique de l’animalité humaine et à ce qui fait désordre dans la revendication d’un statut de régression primitive. La constitution sociale de la répulsion face au crime fait sens par conséquent et trouve sa justification première dans le fait que ce n’est pas le crime en tant que tel qui est condamné mais ce qu’il déplace et ce qu’il empêche :
Ce n’est donc pas l’absence de propreté ou de santé qui rend abject, mais ce qui perturbe une identité, un système, un ordre. Ce qui ne respecte pas les limites, les places, les règles. L’entre-deux, l’ambigu, le mixte. Le traitre, le menteur, le criminel à bonne conscience, le violeur sans vergogne, le tueur qui prétend sauver… Tout crime, parce qu’il signale la fragilité de la loi, est abject, mais le crime prémédité, le meurtre sournois, la vengeance hypocrite le sont plus encore parce qu’ils redoublent cette exhibition de la fragilité légale. Celui qui refuse la morale n’est pas abject – il peut y avoir de la grandeur dans l’amorale et même dans un crime qui affiche son irrespect de la loi, révolté, libérateur et suicidaire. L’abjection, elle, est immorale, ténébreuse, louvoyante et louche : une terreur qui se dissimule, une haine qui sourit, une passion pour un corps lorsqu’elle le troque au lieu de l’embraser, un endetté qui vous vend, un ami qui vous poignarde [8]…
Horreur devant l’infanticide, le viol incestueux, et de plus en plus devant « le crime passionnel » : c’est le mélange des genres – littéralement donc l’impureté – qui est abject, mais c’est surtout tout ce qui touche à ce qui est censé me sauver de l’abject, à savoir par exemple, l’enfance, l’éducation des parents, l’amour des parents, l’amour de l’amant, etc. Et c’est en cela que le dégoût, à savoir le sentiment spontané de répulsion envers ce qui apparaît comme abject, est considéré par certains théoriciens du droit comme étant légitime et pouvant faire l’objet d’un usage raisonnable en droit [9]. Selon Lord Devlin, le dégoût est une bonne raison pour rendre un acte illégal, même s’il ne cause aucun tort à d’autres. Ce procédé de justification légale laisse sous-entendre les dérives d’une telle rationalisation a posteriori du dégoût. Car dans ce cas, le dégoût peut être invoqué même dans des cas controversés au niveau pénal, à savoir tous ces cas qui impliquent par ailleurs la possibilité du consentement à un acte que d’autres considèrent comme horribles. Le dégoût joue un effet structurant des débats dans des cas emblématiques au niveau légal – au-delà même du pénal – lorsqu’il s’agit de discuter de la pornographie, de la prostitution, de la légalisation de l’homosexualité, mais aussi peut être désormais de la législation sur le mariage homosexuel. Si sont considérés également comme des crimes ce qui ne fait de mal à personne, alors on peut voir en quoi le dégoût n’est pas qu’une simple explosion d’émotions liée à l’empathie pour des victimes mais est également une disposition intellectuelle, cognitive, au-delà de la sensibilité empathique, et qui peut s’inscrire par conséquent dans des schémas argumentatifs. Cette capacité intellectuelle est étroitement liée à l’imagination et donc à la possibilité de considérer qu’il y a un mal, une privation indépendamment de l’objet. Or à quoi correspond un mal sans objet ? De fait selon Nussbaum les émotions en général se distinguent des appétits et des humeurs sans objet : notamment il est impossible de susciter la faim chez celui qui ne la ressent pas physiquement, contrairement à la colère ou la peur qui relèvent de l’art oratoire et peuvent donc être suscités par le seul pouvoir d’évocation des mots et de l’imagination. Ils englobent donc une forme de pensée vis-à-vis de leur objet. « Les émotions impliquent une détermination intentionnelle sur un objet et des croyances de type évaluatives à propos de cet objet [10]. » Ainsi, les émotions parce qu’elles ne sont pas seulement motivationnelles mais également réflexives et évaluatives, peuvent structurer un ordre rationnel. On voit d’emblée la force d’une telle compréhension des émotions, notamment concernant les émotions négatives : elle permet de dire que des émotions comme la haine raciale ne relèvent pas de l’irrationalité, du préjugé ou encore de la simple colère, mais qu’elles sont tout à fait compatibles avec un discours rationnel prenant soin d’avancer des arguments. Or si pour Nussbaum le dégoût doit pouvoir être banni des processus légaux, c’est en raison avant tout de son caractère de classification de l’humanité : le dégoût face aux déchets, aux cadavres, à la putréfaction, la contamination, l’échange de flux corporels, n’est pas ce qui permet de tracer pour un même homme une ligne de démarcation entre sa propre animalité et son effort de correction, de contrôle civilisationnel lorsque ce corps est exposé publiquement, mais au contraire il permet à certains hommes de se démarquer d’autres hommes dont ils jugent qu’ils désignent un degré plus proche de l’animalité que de l’humanité si bien que le dégoût a été utilisé historiquement pour exclure, marginaliser des groupes qui incarnent la peur du groupe dominant et l’aversion envers sa propre animalité et mortalité :
Le dégoût […] est très différent de la colère en ce que son contenu cognitif est typiquement déraisonnable, renvoyant à des idées mythiques de contamination, et à des aspirations idéales de pureté, d’immortalité, et de refus de l’animalité, qui ne correspondent tout simplement pas à la vie humaine comme nous la connaissons [11].
Sans se perdre dans aucun détour psychanalytique, Nussbaum rapproche toutefois le dégoût de ce qu’elle appelle « honte primitive », une honte étroitement liée à une exigence infantile d’omnipotence et au refus de se reconnaître comme un être de besoins dépendant des autres : la honte ressentie dans ce cas est fondée selon Nussbaum sur un fantasme d’indépendance et d’invulnérabilité. Et c’est en raison de ce principe antisocial de la honte que celle-ci « est susceptible de ne pas être fiable dans la vie publique, malgré son potentiel pour le bien. J’insisterai sur le fait qu’une société libérale a des raisons spécifiques pour inhiber la honte et protéger ses citoyens de la honte [12] ». Ce rapprochement génétique du dégoût avec la « honte primitive » et donc avec une forme de fondement psychologique archaïque de nos évaluations morales, permet de saisir comment on peut inconsciemment être mu par un sentiment sans que celui-ci soit un contenu explicite des motifs de nos jugements moraux. Parfois, en effet, une émotion peut être dissociée de l’expression d’un sentiment. Autrement dit, certaines émotions motivent nos conduites sans même que nous soyons conscients de ressentir de telles émotions. Il semble alors compliqué de désapprendre ce qui ne relève même pas d’un état intentionnel conscient. Et de fait, l’identification des émotions négatives à l’œuvre dans l’élaboration des jugements moraux qui prennent les atours de la neutralité est, sur un plan théorique, problématique : comment faire de l’identification du dégoût un contre-argument si celui-ci n’est plus convoqué explicitement dans les évaluations morales qui président aux jugements légaux ? C’est pourquoi Nussbaum rappelle distinctement dans quelle mesure les émotions sont intelligentes, de manière générale, même si leur expression ne revêt pas les contours de l’argument rationnel.
Toutefois, si nos efforts critiques doivent être dirigés vers une identification du dégoût comme appartenant tout de même à l’ordre de la réflexion – même non explicite-, il est également nécessaire de montrer en quoi cette réflexivité est socialement médiatisée et constituée. Ce qui semble être nié à travers l’expression du dégoût opérant au niveau de la production légale et judiciaire, c’est la relationnalité même de toute vie humaine, et l’impossible immunisation. Ce que reconnaît bien Nussbaum lorsqu’elle parle de ce déni de vulnérabilité. En revanche, ce qu’elle fait moins, c’est mettre en avant les processus proprement liés à la biopolitique et qui attachent à des mécanismes de régulation en vue d’une coopération sociale bien ordonnée, des moyens de coercition qui se constituent intrinsèquement comme contenus de connaissance, savoir scientifique, ce qui complique d’autant plus leur critique. Ainsi Judith Butler insiste quant à elle beaucoup plus sur cet outil foucaldien permettant d’orienter le diagnostic critique dans le sens de ce qui constitue l’acceptabilité d’un système (aussi bien de croyance que de dispositifs de coercition [13]). Dès lors la critique du dégoût prend un aspect beaucoup plus ancré dans la vie ordinaire que ne le fait Nussbaum – qui, malgré la correction apportée par l’établissement d’une liste élargie de droits-capabilités, demeure en cela explicitement attachée à la perspective de J. S. Mill concernant la définition du mal infligé comme privation de la jouissance de droits garantissant l’exercice de la liberté dans la limite de la non-interférence avec autrui [14]. Pour Butler en effet, le dégoût viendrait plutôt du droit en lui-même en tant qu’il est troublé par l’exposition de l’intime. Contrairement au libéralisme précisément, la revendication des minorités, notamment homosexuelles, relève de ce qui « excède la discrétion de la sphère privée [15] » : il y aurait donc un dégoût relevant proprement de la théorisation libérale de la distinction entre sphère privée et sphère publique. L’enjeu est ainsi celui de l’apparition, de l’exposition publique des formes de normativités de vies ordinaires qui se revendiquent comme étant des formes de vies décentes :
La lutte engagée pour reformuler les normes par lesquelles le corps est vécu est ainsi d’une importance extrême, non seulement pour la politique du handicap, mais pour les mouvements intersexe et transgenre dans la mesure où ils contestent les idéaux physiques et corporels imposés [16].
Il s’agit donc d’abord de gagner un statut d’intelligibilité qui permette d’être pris en compte par les lois de la culture ou du langage. Doit-on pour autant se débarrasser complètement des émotions comme le dégoût ? Somme toute, il semblerait que l’argument des partisans selon lequel le dégoût comme complément – voire substitut à l’argumentation rationnelle dans les jugements pénaux – serait l’expression spontanée de notre propre révulsion face à la cruauté, ne semble pas complètement dénué de valeur. En ce cas le dégoût s’apparenterait même à la pitié au sens rousseauiste du terme, à savoir la répugnance à voir son semblable souffrir, et dont il marquerait le processus même de l’empathie.
Or l’identification empathique est fondamentale pour penser inversement une justice réparatrice qui rompt avec la logique affective d’un punir pur. On doit donc se demander comment se représenter les conditions d’une vie vivable afin de limiter les risques de « mort sociale » ou de mort tout court découlant de l’infamie pénale. On pourrait ainsi voir comment le diagnostic théorique issue de la théorie butlérienne de la normativité des vies dites indécentes peut renforcer théoriquement la perspective de la justice réparatrice telle qu’elle énoncée par le néo-républicanisme de Braithwaite en donnant à cette dernière une assise plus critique.
La honte comme principe de réparation
Il est possible d’inverser la logique affective à l’œuvre dans les processus pénaux en recourant au pouvoir réintégrateur de la honte, dans la mesure où celle-ci est étroitement liée à la manière dont fonctionne l’intériorisation des normes sociales. C’est en cela qu’elle pourrait authentiquement témoigner d’un souci de réhabilitation du criminel en mettant en avant la possibilité d’une commensurabilité des expériences (celle de la victime et celle du criminel), y compris dans les cas les plus contre-intuitifs comme celui où l’irréparable a été commis.
Honte et structuration du monde social : une perspective interactionniste
La honte exprime un sens de la pudeur, de la décence, et est donc étroitement liée à l’articulation du privé (de l’intime) et du public, en tant que celui-ci indique certains usages de conduite sociale. Le fonctionnement de la honte n’a pas nécessairement à voir avec le cercle familial privé de l’inculcation des tabous ou des interdits sociaux, il repose également sur la manière dont on est inséré au sein d’une communauté à laquelle on accorde de l’importance, et dont on espère recevoir une forme de reconnaissance. Il s’agit de déterminer, dans une perspective proche de celle de la justice aristotélicienne, ce qui dans la reconnaissance au sein de la communauté permet non seulement de vivre, mais également de bien vivre [17]. Lorsqu’un dommage a été commis, il suffirait dans le cadre d’une société dont le degré de cohésion est élevé, de faire ressentir au coupable la désapprobation de telle manière qu’il ait honte de son acte. Mais comment ce pouvoir de correction de la honte peut-il fonctionner sans qu’il soit besoin de recourir à la punition ? Comme l’indique Aristote, ce pouvoir de correction repose sur une puissance de l’imagination et de sa propre représentation au sein de la société à laquelle on se sent appartenir :
Puisque la honte est une certaine imagination qu’on a, qui fait appréhender le scandale et la perte de la réputation, et cela seulement à cause d’un tel scandale, et non point pour ce qui en peut arriver ; d’ailleurs, puisque jamais personne ne se met en peine simplement de l’opinion qu’on peut avoir de lui ; mais toujours à cause de ceux qui viendraient à l’avoir ; il faudra nécessairement qu’on ait toujours de la honte en présence des personnes de qui ont fait état. Ces personnes-là sont, ceux chez qui on est en estime ; ou que l’on estime soi-même ; ou de qui on veut être estimé, ou avec qui on est en contestation pour le rang et qu’on regarde avec émulation ; En un mot, tous ceux de qui on ne méprise pas le jugement [18].
Ainsi, la rumeur n’affecte que pour autant qu’il y a commensurabilité des échelles de valeur entre celui qui a commis le forfait et ceux qui le jugent. Or cette affection n’est possible, nous dit Aristote, que dans la mesure où l’on reconnaît la personne qui distribue blâme et récompense comme étant elle-même une autorité estimable. La honte relève ainsi d’un rapport interpersonnel, ce qu’Aristote nomme ici par exemple émulation. Autrement dit, l’exemplarité semble jouer un rôle fondamental dans le déclenchement des mécanismes de l’imagination à l’origine de la honte. On retrouve ces mêmes préoccupations d’élucidation du fonctionnement de la honte et de la logique affective des procédés interpersonnels de compréhension chez John Braithwaite dont la philosophie fournit l’un des apports théoriques les plus cohérents sur le fonctionnement de la justice réparatrice. Mais cette pensée de la honte et de l’empathie procède dans un cadre qui n’est plus holistique comme chez Aristote. Elle se constitue différemment dans un cadre républicaniste qui prône la liberté au sein de la communauté mais également la non-domination, et qui refuse par là-même la conception libérale de la liberté négative comme non-interférence [19]. Dès lors, comment penser une honte réparatrice dans une société moderne caractérisée précisément, comme le disait Durkheim, par le risque tendanciel de la déliaison, de l’anomie et de l’opacité des valeurs communes de référence, lesquelles prennent plus la forme d’une institutionnalisation abstraite que de l’adhésion à la collectivité par un sentiment intérieur profond ? Le défi est d’autant plus grand que le risque aporétique peut en criminologie être taxé d’imprudence pratique et de laxisme.
Il faut commencer par définir la justice réparatrice par son fonctionnement, comme le fait Tony Marshall : « La justice réparatrice est le processus à travers lequel toutes les parties ayant un rapport avec le crime se réunissent en vue de résoudre collectivement les problèmes liés aux conséquences de la violence [20]. » C’est ce que pose John Braithwaite dans ses différents ouvrages sur la honte réintégratrice qui prend selon lui la forme d’une confrontation en face à face : soit entre le criminel et « un autrui généralisé » à la Mead qui correspondrait à un modèle de socialisation réussie [21] qui permet au délinquant et criminel de retrouver sa place au sein des activités coopératives, soit entre le criminel et la victime ou les parties civiles en face desquelles le condamné doit dialectiquement rendre raison de lui-même. En ce sens, la honte opérerait à deux niveaux :
Premièrement, il dissuade la conduite criminelle car l’approbation sociale des autres significatifs est quelque chose que nous ne désirons pas perdre. Deuxièmement, et surtout, à la fois la procédure de la honte et du repentir façonne les consciences qui de manière interne dissuadent le comportement criminel même en l’absence d’une honte extérieure associée à l’infraction. La procédure de la honte fait naître deux genres différents de punitions – la désapprobation sociale et les remous de la conscience [22].
L’interaction qui est l’une des clés de la théorie de la justice réparatrice permettrait ainsi la production d’un savoir partagé sur ce qui s’est passé – c’est-à-dire à la fois sur la matérialité de la réalisation de l’acte injuste (l’infliction du mal) et sur l’ensemble des motivations qui ont présidé à la réalisation –, mais également la production de nouveaux affects. Et elle favoriserait ensuite la prévention de la criminalité [23]. En ce sens, l’interaction permettrait de produire véritablement un savoir commun qui relève d’une production civile, non-experte, même si elle est médiatisée institutionnellement par des commissions. Cela permettrait ainsi de déjouer d’une certaine manière le diagnostic foucaldien de savoir-pouvoir attestant du caractère hégémonique de positions d’énonciations de savoir exogènes à ceux qui sont qui sont concernés par ce même savoir. Il semblerait ainsi que cette production de savoir commun propre à la justice réparatrice ait pris exemplairement la forme des commissions de vérités et réconciliation dans le cadre de ce que l’on a appelé la justice transitionnelle [24], qui consiste à proposer une alternative à la pénalité dans le cadre de sociétés déchirées par des conflits internes que ce soit suite à un régime ségrégationniste comme en Afrique du Sud, un régime dictatorial comme en Argentine ou encore à une guerre civile comme au Rwanda.
Or précisément, contrairement au contexte d’exercice de la justice transitionnelle qui relève du caractère exceptionnel et extraordinaire du crime commis en raison notamment de l’atrocité des crimes et de leur caractère massif, la justice réparatrice doit pouvoir également – et surtout – être pensée dans un contexte ordinaire et prendre en charge ce qu’il y a d’ordinaire dans l’infamie, et qui dès lors en raison même de cet ordinaire peut être réparé. Le jugement d’abomination qui vient nourrir les délibérations pénales est souvent l’effet de notre conception fantasmée de la jouissance tranquille d’une vie paisible, comme nous l’avons indiqué précédemment, mais également l’effet de nos qualifications sociales de ce qu’est une vie décente et une vie infâme. Or cette dernière qualification ne vaut que pour autant qu’elle a trait à l’ordinaire, au manque d’exemplarité précisément. Comme le disait Foucault, les vies infâmes n’ont pour elles
« aucune des grandeurs qui sont établies et reconnues – celle de la naissance, de la fortune, de la sainteté, de l’héroïsme ou du génie ; [elles] appartiennent à ces milliards d’existences qui sont destinées à passer sans trace ; il y a dans leurs malheurs, dans leurs passions, dans ces amours et dans ces haines quelque chose de gris et d’ordinaire au regard de ce qu’on estime d’habitude digne d’être raconté [25] ».
Mais précisément si la justice réparatrice doit s’adresser en priorité à ces vies infâmes, comment s’y prendre pour faire fonctionner le mécanisme de la honte chez ceux dont l’exemplarité fait défaut ? Que faire avec ceux qui littéralement n’ont aucune vergogne, c’est-à-dire non seulement aucune pudeur, mais surtout ne ressentent aucune honte, soit ceux pour qui l’opprobre public n’a aucun effet ?
L’oubli et le pardon
Y a-t-il comme le prétend Kant quelque chose comme « la méchanceté d’un naturel insensible à la honte [26] » et qui serait le propre de la violence ordinaire, de rue ? De fait, Braithwaite assume la difficulté en essayant de voir comment se saisir des cas qui font l’objet d’un étiquetage stigmatisant. En réalité, il faut bien considérer celui dont la vie est « d’avoir des procès [27] » comme fonctionnant également selon l’identification à un autrui généralisé. En s’appuyant sur les études de Howard Becker [28], Braithwaite montre ainsi que les conduites déviantes au sein d’un gang fonctionnent aussi selon un principe de performance et de rivalité dans le crime ; la norme de reconnaissance se situant justement dans l’infraction à la loi et la perpétuation du crime. La difficulté de l’application de la justice réparatrice à ces cas de délinquance organisée semble évidente : un membre de gang lié au trafic de drogue par exemple tirera plus de profit symbolique à être condamné qu’à coopérer avec des associations de quartiers dans lesquels la drogue fait des ravages. Ignorer cette difficulté relèverait même à la fois de la candeur théorique et de l’aporie en termes d’efficacité de la justice comme alternative à la peine. On pourrait se demander si dans ce cas la stigmatisation ne vaut pas mieux que le principe de la haine réintégratrice : ne vaudrait-il pas mieux ici prendre en compte le système symbolique de référence du criminel pour essayer de toucher son sens de l’honneur ? Ce serait alors se diriger vers des rituels d’humiliation qui prennent appui sur ce que le délinquant et les référents de son groupe considèrent comme dégradant. Cette voie est vite écartée par Braithwaite pour qui elle correspondrait à un aveu de défaite de la justice réparatrice : celle-ci a précisément pour objet de montrer que la dissuasion ne repose pas dans la sévérité de la sanction ou dans la loi du talion, mais dans son « intégration sociale » (social embeddedness [29]). C’est dire que le criminel, même récalcitrant, jouissant du mal commis et retirant une fierté de ce mal, doit encore être saisi dans le cadre d’une commensurabilité des valeurs et être inscrit dans le cadre d’un dialogue qui continue à énoncer explicitement que la reconnaissance sociale et la dignité du délinquant nous importe encore. Or le propre de l’humiliation contrairement à la honte est de ruiner le sens de la dignité des délinquants. C’est donc à l’inverse qu’il faut s’y prendre pour susciter la honte chez les caractères récalcitrants : il convient plutôt de les considérer comme s’ils n’avaient rien fait d’autre que cet acte. Il s’agit donc de pousser à son maximum le principe légal de tout État de droit, à savoir celui de l’individualisation des peines. Bien que Braithwaite ne s’aventure pas à consolider les arguments en faveur d’un tel principe, on peut émettre une triple interprétation de ce principe dans le cadre d’une théorie de la justice réparatrice qui fonctionnerait selon une logique d’oubli « stratégique » : (1) d’abord, il s’agirait dans le cas du traitement de la récidive de ne pas prendre en compte, paradoxalement, l’ensemble des actes antécédents au crime lui-même ; idée qui dispose d’ailleurs d’un fondement en droit puisqu’il est impossible d’être jugé deux fois pour un même crime. Un effort d’imagination serait de fait nécessaire pour faire comme si cet acte était l’unique exemplaire de la série ; (2) ou bien, a fortiori, si les actes antécédents éclairent le crime actuel, alors ils ne doivent pouvoir être convoqués qu’à titre de circonstances atténuantes puisque cela confirmerait que le penchant au crime s’apparente à des inclinations relevant de la nécessité pulsionnelle ; (3) Enfin, il s’agirait de dissocier la qualification de l’acte de celle du criminel : un acte pouvant être monstrueux sans qu’il soit socialement utile – d’un point de vue conséquentialiste – de qualifier le criminel de monstrueux.
Pourquoi le pardon ou plutôt l’oubli « stratégique » peut-il effectivement avoir des effets de reconnaissance, au sens presque de gratitude, chez le délinquant récalcitrant ? Après tout, la coutume aidant, il semblerait difficile de corriger ce qui s’est durci avec les ans et au gré des punitions. Ne risque-t-on pas de faire reposer toute une théorie de la réparation sociale sur un pari ? sur le jeu incertain des probabilités sociales de retour à la vie ordinaire ? Or, que reste-t-il d’ordinaire dans une vie habituée au crime, et dont le crime constitue précisément l’ordinaire ? Il semble difficile d’isoler les actes, d’oublier ce qui semble irréparable, et de pardonner à ceux qui ont fait la preuve de leur persistance dans le crime. Comment saisir cette double difficulté dans le cadre d’une théorie de la réparation ?
On sait que l’empathie fonctionne selon un principe de réciprocité [30] : faire soi-même l’objet d’une empathie alors même que l’on s’attend à être l’objet d’un opprobre – que l’on a appris de toute façon à défier soit par le mépris, le rire ou la revendication d’une identité infâme socialement –, touche au plus profond des êtres puisque cela correspond à une forme de reconnaissance de la décence, de la dignité, puis à une réintégration du rang d’animal à celui d’humain. Toutefois, on pourrait rétorquer que ce qui court-circuite justement les mécanismes d’empathie chez certains sujets consiste en l’absence d’imagination, l’impossibilité de ressentir et de connaître ce dont ils n’ont pas une expérience directe. Or, précisément, à cela on pourrait répondre inversement que la justice réparatrice fonctionne avant tout de manière interactionnelle, c’est-à-dire dans un face à face, donc dans un partage d’expériences en présence où chacun dispose d’un droit au récit. Il semblerait que, appliqué notamment dans les cas de violence familiale et de négligence parentale, ce modèle des « cercles de soin » (healing circles), permette de ressouder les liens d’une communauté. Braithwaite donne l’exemple d’un projet, Hollow Water, mis en place au Canada pour les amérindiens (Canadian First Nations Community) et qui procède de manière inclusive en insistant sur les liens de la communauté pour « restaurer » l’individu. Il cite à ce propos l’un des professionnels qui a suivi ces procédures :
Si vous avez affaire à des personnes dont les relations furent construites sur des rapports de pouvoir et des sévices, on doit leur montrer en acte, donc leur faire connaitre par l’expérience des relations fondées sur le respect… si bien que… le processus de soin doit impliquer un groupe de personnes entretenant des relations saines, par opposition aux psychologues qui sont seuls. Un psychologue seul, par définition, ne peut que parler à propos des rapports sains [31].
Plus généralement, il faut donc comprendre la justice réparatrice à la lumière des théories politiques de la vulnérabilité comme celle proposée par Joan Tronto qui pense le soin dans le cadre de la valorisation de la communauté politique. Ainsi, on pourrait faire un rapprochement éclairant entre le fait de prendre soin du rapport qui nous lie aux autres avec le fonctionnement de la justice réparatrice qui vise également à soigner avant tout la communauté. Mais le soin est indissociable de la possibilité d’oublier « stratégiquement » et/ou de pardonner dans une certaine mesure ce qui a été commis.
Concernant ce rapport entre l’oubli et le pardon, il faut noter cependant qu’il existe une surdétermination religieuse du pardon dont la prononciation se fait lors de ce qui peut ressembler à un cérémonial en vue de convertir celui à qui il s’adresse, même si cette conversion est purement morale. Mais pour Braithwaite, il prend plutôt l’aspect d’un rite profane de réintégration au sein d’une communauté après avoir fait l’objet d’une négociation, c’est-à-dire d’un lent processus de réconciliation entre la victime et le délinquant [32]. La prescription peut donc être l’objet d’un échange, d’une promesse, ce en quoi Braithwaite s’éloigne des thèses par exemple de Derrida [33]. Pour ce-dernier en effet, il ne devrait pas y avoir conditionnalité du pardon. Il ne devrait donc obéir à aucune logique transactionnelle, du fait même qu’il est pardon [34]. Derrida considère même d’une certaine manière que c’est l’imprévisibilité du pardon, son caractère inattendu et inespéré – et non le devoir, l’obligation religieuse du pardon – qui ferait sa grandeur. Mais la justice a-t-elle affaire au pardon ? Ne doit-elle pas plutôt penser les conditions objectives institutionnelles de la réhabilitation (plutôt que de parler en termes de « conversion ») ? La théorie républicaniste est une théorie conséquentialiste, c’est-à-dire qu’elle implique la possibilité de penser une réinsertion sociale dans un monde commun. Sur ce point, il faut donc croire que le pardon rejoue un ordre de la fondation politique. Il ne s’agit pas d’aimer son ennemi, ni même de substituer la charité à la justice en aimant son prochain, mais il s’agit plutôt de maintenir les conditions du respect et de la dignité pour le criminel indépendamment de l’estime qu’on lui porte. Cette distinction entre le respect et l’estime est peut-être la clé de la logique affective à l’œuvre dans les interactions de la justice réparatrice. C’est précisément ce qu’avance H. Arendt lorsqu’elle essaie de penser la possibilité de conserver ce bien commun qu’est la possibilité de la conversation et de l’action au sein de la pluralité humaine : « Le respect, comparable à la philia politike d’Aristote, est une sorte d’amitié sans intimité, sans proximité ; c’est une considération pour la personne à travers la distance que l’espace du monde met entre nous, et cette considération ne dépend pas de qualités que nous pouvons admirer, ni d’œuvres qui peuvent mériter toute notre estime [35]. » Arendt insiste à la fois sur cette distinction entre respect et estime et sur la valeur du pardon dans le cadre des affaires humaines, dont elle considère qu’elles sont la condition de possibilité de toute action nouvelle. Le pardon en ce sens renouvellerait la promesse tout en sortant de la logique punitive de la mémoire contractualiste qui se dédit par la réalisation du crime. Ainsi, c’est par le respect que l’on prendrait le mieux soin de ce qui ne nous ressemble pas.
La justice réparatrice ainsi appréhendée dans son fonctionnement interactionniste permet de penser une nouvelle forme de médiation et de tiers qui favorise une alternative – voire une abolition – de la peine, dans une perspective qui répond aux attentes d’efficacité et de réhabilitation de tout principe de justice. C’est en raison de son conséquentialisme que la justice réparatrice permet ce retour à la vie ordinaire puisqu’elle vise effectivement à prévenir les délits et les crimes. Toutefois, ce conséquentialisme correspond à une certaine compréhension de ce qu’est la vie bonne, la vie décente, non seulement en termes de contenu de signification mais également en termes de conditions de réalisation sociale et politique, ce que les théories politiques de la vulnérabilité ont bien montré. Ainsi, le projet de la justice réparatrice doit se lire doublement : à partir de la nécessité de la réhabilitation du délinquant, mais également, à partir de la nécessité de penser la réparation de la société, au sens du soin pris à la qualité des rapports sociaux qui ne sont rien d’autre que des rapports politiques d’interdépendance et de mutuelle vulnérabilité. »
Hourya Bentouhami-Molino, CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Numéro 2014/1 (N° 18)
Qu’est-ce que réparer ? De la justice réparatrice à la réparation du bien commun
…
…
« Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. »
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem
…
« Après, la conversation est revenue sur le Président Poincaré qui s’en allait inaugurer, justement ce matin-là, une exposition de petits chiens ; et puis, de fil en aiguille, sur le Temps où c’était écrit. « Tiens, voilà un maître journal, le Temps ! » qu’il me taquine Arthur Ganate, à ce propos. « Y en a pas deux comme lui pour défendre la race française !
— Elle en a bien besoin la race française, vu qu’elle n’existe pas ! » Que j’ai répondu moi pour montrer que j’étais documenté, et du tac au tac.
« Si donc ! qu’il y en a une ! Et une belle de race ! Qu’il insistait lui, et même que c’est la plus belle race du monde et bien cocu qui s’en dédit ! » Et puis, le voilà parti à m’engueuler. J’ai tenu ferme bien entendu.
“C’est pas vrai ! La race, ce que t’appelles comme ça, c’est seulement ce grand ramassis de miteux dans mon genre, chassieux, puceux, transis, qui ont échoué ici poursuivis par la faim, la peste, les tumeurs et le froid, venus vaincus des quatre coins du monde. Ils ne pouvaient pas aller plus loin à cause de la mer. C’est ça la France et puis c est ça les Français.
— Bardamu, qu’il me fait alors gravement et un peu triste, nos pères nous valaient bien, n’en dis pas de mal !…
— T’as raison, Arthur, pour ça t’as raison ! Haineux et dociles, violés, volés, étripés et couillons toujours, ils nous valaient bien ! Tu peux le dire ! Nous ne changeons pas !
Ni de chaussettes, ni de maîtres, ni d’opinions, ou bien si tard, que ça n’en vaut plus la peine. On est nés fidèles, on en crève nous autres ! Soldats gratuits, héros pour tout le monde et singes parlants, mots qui souffrent, on est nous les mignons du Roi Misère. C’est lui qui nous possède ! Quand on est pas sages, il serre… On a ses doigts autour du cou, toujours, ça gêne pour parler, faut faire bien attention si on tient à pouvoir manger… Pour des riens, il vous étrangle… C’est pas une vie…
— Il y a l’amour, Bardamu !
— Arthur, l’amour c’est l’infini mis à la portée des caniches et j’ai ma dignité moi ! que je lui réponds.
— Parlons-en de toi ! T’es un anarchiste et puis voilà tout ! »
Un petit malin, dans tous les cas, vous voyez ça d’ici, et tout ce qu’il y avait d’avancé dans les opinions.
« Tu l’as dit, bouffi, que je suis anarchiste ! Et la preuve la meilleure, c’est que j’ai composé une manière de prière vengeresse et sociale dont tu vas me dire tout de suite des nouvelles : les ailes en or ! C’est le titre !… » Et je lui récite alors :
Un Dieu qui compte les minutes et les sous, un Dieu désespéré, sensuel et grognon comme un cochon. Un cochon avec des ailes en or qui retombe partout, le ventre en l’air, prêt aux caresses, c’est lui, c’est notre maître. Embrassons-nous !
« Ton petit morceau ne tient pas devant la vie, j’en suis, moi, pour l’ordre établi et je n’aime pas la politique. Et d’ailleurs le jour où la patrie me demandera de verser mon sang pour elle, elle me trouvera moi bien sûr, et pas fainéant, prêt à le donner. » Voilà ce qu’il m’a répondu.
Justement la guerre approchait de nous deux sans qu’on s’en soye rendu compte et je n’avais plus la tête très solide. Cette brève mais vivace discussion m’avait fatigué. Et puis, j’étais ému aussi parce que le garçon m’avait un peu traité de sordide à cause du pourboire. Enfin, nous nous réconciliâmes avec Arthur pour finir, tout à fait. On était du même avis sur presque tout.
« C’est vrai, t’as raison en somme, que j’ai convenu, conciliant, mais enfin on est tous assis sur une grande galère, on rame tous à tour de bras, tu peux pas venir me dire le contraire !… Assis sur des clous même à tirer tout nous autres ! Et qu’est-ce qu’on en a ? Rien ! Des coups de trique seulement, des misères, des bobards et puis des vacheries encore. On travaille ! Qu’ils disent. C’est ça encore qu’est plus infect que tout le reste, leur travail. On est en bas dans les cales à souffler de la gueule, puants, suintants des rouspignolles, et puis voilà ! En haut sur le pont, au frais, il y a les maîtres et qui s’en font pas, avec des belles femmes roses et gonflées de parfums sur les genoux. On nous fait monter sur le pont. Alors, ils mettent leurs chapeaux haut de forme et puis ils nous en mettent un bon coup de la gueule comme ça : « Bandes de charognes, c’est la guerre ! Qu’ils font. On va les aborder, les saligauds qui sont sur la patrie n° 2 et on va leur faire sauter la caisse ! Allez ! Allez ! Y a de tout ce qu’il faut à bord ! Tous en chœur ! Gueulez voir d’abord un bon coup et que ça tremble : Vive la Patrie no ! ! Qu’on vous entende de loin ! Celui qui gueulera le plus fort, il aura la médaille et la dragée du bon jésus ! Nom de Dieu ! Et puis ceux qui ne voudront pas crever sur mer, ils pourront toujours aller crever sur terre où c’est fait bien plus vite encore qu’ici !
— C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre.
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu’un bond d’enthousiasme.
« J’vais voir si c’est ainsi ! Que je crie à Arthur, et me voici parti à m’engager, et au pas de course encore.
— T’es rien c… Ferdinand ! » Qu’il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.
Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mats ça m’a pas arrêté. J’étais au pas.
« J’y suis, j’y reste ! » que je me dis.
« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait exactement ainsi.
Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en avait encore des rues, et
puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tom bée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route.
Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des
rats.
«Une fois qu’on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu’on était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait où, dans un petit endroit sans doute où les balles passaient moins facilement qu’au milieu de la route. Car c’est là précisément qu’on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre où il inscrivait des ordres.
Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure.
Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence. La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer. Il s’était donc passé dans ces gens-là quelque chose d’extraordinaire ? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir…
Mes sentiments toujours n’avaient pas changé à leur égard. J’avais comme envie malgré tout d’essayer de comprendre leur brutalité, mais plus encore j’avais envie de m’en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m’apparaissait soudain comme l’effet d’une formidable erreur.
« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout…
Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été.
Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. »
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit
…
…
« 1. Le nom exact et l’auteur
Le principe s’appelle :
le principe d’incertitude de Werner Heisenberg (1927)
Ce n’est ni une métaphore, ni une opinion philosophique.
C’est un résultat mathématique démontré dans le formalisme quantique.
2. L’énoncé rigoureux (version physique)
Pour certaines paires de grandeurs physiques dites conjuguées (par exemple position et quantité de mouvement) :
Il existe une limite fondamentale à la précision avec laquelle on peut les connaître simultanément.
Formule canonique (simplifiée) :Δx⋅Δp≥2ℏ
- Δx : incertitude sur la position
- Δp : incertitude sur la quantité de mouvement
- ℏ : constante de Planck réduite
👉 Ce n’est pas une limite technologique
👉 Ce n’est pas parce que nos instruments sont imparfaits
👉 C’est une propriété structurelle du réel quantique
3. Ce que cela signifie vraiment (point crucial)
❌ Ce que ce n’est pas
- Ce n’est pas : « on ne sait pas encore mesurer mieux »
- Ce n’est pas : « l’observateur humain perturbe par sa conscience »
- Ce n’est pas : « tout est flou parce qu’on regarde »
✅ Ce que c’est
- Les objets quantiques n’ont pas simultanément des valeurs bien définies pour certaines grandeurs
- Avant la mesure, ces grandeurs n’existent pas comme valeurs précises
- La mesure ne révèle pas seulement : elle produit une valeur
👉 Le flou n’est pas dans notre ignorance,
👉 il est dans la structure de l’état physique lui-même.
4. Le rôle exact de l’observation
On dit souvent (mal) :
« l’observation modifie le système »
La version correcte est :
la mesure est une interaction physique irréductible
- mesurer = coupler le système à un appareil
- ce couplage change l’état du système
- il n’y a aucune mesure sans effet
Même :
- sans observateur humain
- sans conscience
- avec un détecteur automatique
5. Exemple simple (sans métaphore abusive)
Si tu veux connaître précisément la position d’un électron :
- tu dois interagir fortement avec lui
- cette interaction perturbe sa vitesse
Si tu veux connaître précisément sa vitesse :
- tu dois laisser sa position indéterminée
👉 ce n’est pas un choix moral
👉 c’est une contrainte physique
6. Différence avec le « problème de la mesure »
Le principe d’Heisenberg dit :
- ce qui ne peut pas être simultanément défini
Le problème de la mesure dit :
- comment un système passe d’une superposition d’états
- à un état unique lors de la mesure
Les deux sont liés, mais distincts.
7. Pourquoi ce principe est si souvent mal utilisé
Parce qu’on le déplace hors de son domaine :
- en psychologie
- en sociologie
- en politique
- en spiritualité
Sans rigueur.
👉 En physique : c’est une loi formelle
👉 Ailleurs : au mieux une analogie structurale, jamais une preuve
8. Résumé brutal et clair
✔ Il dit : mesurer est un acte physique qui transforme l’état
✔ Oui, Heisenberg = principe fondamental de la mécanique quantique
✔ Il dit : certaines propriétés ne peuvent pas être simultanément définies
❌ Il ne dit pas : « regarder change magiquement la réalité »«
…
…
Le principe d’incertitude hors de la physique : transpositions, analogies et dérives
« Le principe d’incertitude de Heisenberg, formulé en 1927 comme propriété structurelle de la mécanique quantique, est devenu l’un des concepts scientifiques les plus transposés — et les plus déformés — dans les domaines non physiques. Aucune transposition hors de la physique ne reproduit fidèlement le contenu mathématique du principe, à deux exceptions notables : le traitement du signal (limite de Gabor) et la cognition quantique (Busemeyer, Pothos). La majorité des usages oscillent entre métaphore heuristique légitime et abus pseudoscientifique, la frontière entre les deux restant souvent mal définie. Ce rapport cartographie l’ensemble de ces transpositions, évalue leur rigueur et identifie les critères permettant de distinguer analogie féconde et imposture intellectuelle.
Le principe originel : une propriété mathématique du réel quantique
Werner Heisenberg publia en 1927 son article fondateur « Über den anschaulichen Inhalt der quantentheoretischen Kinematik und Mechanik » dans la Zeitschrift für Physik. Sa formulation initiale était semi-quantitative et heuristique : δp·δq ~ h. C’est Earle Hesse Kennard qui, la même année, démontra rigoureusement l’inégalité Δ_ψP · Δ_ψQ ≥ ℏ/2, où les incertitudes sont définies comme des écarts-types dans un état quantique donné. Howard Percy Robertson généralisa ce résultat en 1929 à des observables quelconques : σ_A · σ_B ≥ ½|⟨[Â, B̂]⟩|, où [Â, B̂] désigne le commutateur. Cette inégalité découle directement de l’inégalité de Cauchy-Schwarz appliquée dans l’espace de Hilbert et de la non-commutativité des observables conjuguées.
Le point crucial, systématiquement ignoré dans les transpositions non physiques, est que ce principe est un théorème du formalisme quantique, pas une limite technologique de mesure. Il résulte de l’analyse de Fourier : une fonction d’onde bien localisée en position est nécessairement étalée en impulsion, et réciproquement. Comme le résume la Stanford Encyclopedia of Philosophy : « These are not statements of empirical fact, but theorems of the quantum mechanical formalism. »
La distinction entre le principe d’incertitude et l’effet observateur (ou problème de la mesure) est fondamentale. Le principe de Kennard-Robertson porte sur la dispersion statistique intrinsèque des variables conjuguées dans tout état quantique, indépendamment de toute mesure. L’argument du microscope à rayons gamma de Heisenberg, en revanche, concerne la perturbation physique causée par la mesure — un photon frappant un électron. En 2012, des expériences à l’Université de Vienne ont confirmé la formulation de Kennard-Robertson tout en réfutant la formulation originale de Heisenberg en termes d’erreur-perturbation. Masanao Ozawa avait déjà proposé en 2003 une relation erreur-perturbation corrigée qui remplace l’inégalité naïve de Heisenberg.
L’observation en mécanique quantique désigne une interaction physique irréductible (diffusion d’un photon, par exemple), non un acte de conscience. Bohr rejeta explicitement les lectures subjectivistes dès 1927. Sa correction de l’argument de Heisenberg insistait sur l’exclusivité mutuelle des arrangements expérimentaux, non sur une perturbation par la conscience. Comme Bohr l’écrivit en 1948 : « A sentence like « we cannot know both the momentum and the position of an atomic object » raises at once questions as to the physical reality of two such attributes. » Heisenberg lui-même reconnut tardivement que ses expériences de pensée étaient « actually trivial » puisque le résultat découle du formalisme mathématique.
L’éventail des transpositions philosophiques
Épistémologie, ontologie et le débat ontico-épistémique
La première formulation de Heisenberg était explicitement épistémologique : « It is in principle impossible to know, to measure the position and velocity of a piece of matter with arbitrary accuracy. » Mais le principe admet une lecture ontologique, défendue notamment par Bohr : les particules ne possèdent tout simplement pas simultanément de valeur précise de position et d’impulsion. Karen Barad distingue soigneusement l’incertitude épistémologique de Heisenberg (limites de la connaissance) de l’indétermination ontologique de Bohr (ce qui est déterminé est complémentaire de ce qui est indéterminé). Un article récent sur arXiv (2507.09944) conclut que « the wavefunction must encode irreducible physical features of the system — i.e., it must be ontic. »
Ernst Cassirer, dernière grande figure de l’école néo-kantienne de Marbourg, engagea directement le principe d’incertitude dans Determinismus und Indeterminismus in der modernen Physik (1936). Il argumenta que la véritable portée philosophique de la mécanique quantique n’était pas son conflit avec la causalité classique, mais l’exigence de repenser les catégories de substance et d’accident. Les particules ponctuelles devaient être comprises comme des « intersections de relations » — un proto-réalisme structurel. Cassirer maintenait que le principe de causalité restait valide, à condition d’en élargir la conception pour inclure les lois statistiques.
Dans le débat déterminisme/indéterminisme, le principe d’incertitude fut immédiatement « weaponisé ». Arthur Eddington et Arthur Compton argumentèrent en faveur du libre arbitre via l’indétermination quantique, mais cette thèse se heurta à une objection décisive : l’indétermination quantique n’est pas le libre arbitre, c’est le hasard pur. Comme Carlo Rovelli l’a formulé : « The equations of quantum mechanics certify that the violation of determinism is strictly random. This goes in exactly the opposite direction from human freedom to choose. » Le libre arbitre requiert non pas l’indéterminisme, mais le contrôle — ce que l’aléatoire quantique ne fournit pas.
Popper et Bunge : deux philosophes face au principe
Karl Popper attaqua l’interprétation de Copenhague dès 1934, la jugeant subjectiviste et instrumentaliste. Il interpréta les relations d’incertitude statistiquement : elles portent sur la dispersion dans un ensemble de systèmes, non sur des systèmes individuels. Il développa ensuite l’interprétation propensionniste des probabilités, traitant celles-ci comme des « champs physiquement réels ». Popper contesta le statut de « principe » des relations d’incertitude, arguant qu’elles sont dérivables de la théorie — mais cette objection néglige la distinction entre théories constructives et théories de principes au sens d’Einstein.
Mario Bunge (1919–2020), physicien et philosophe argento-canadien ayant étudié la mécanique quantique avec Guido Beck (lui-même élève de Heisenberg), fut le critique le plus systématique du mysticisme quantique. Dans « Does Quantum Physics Refute Realism, Materialism and Determinism ? » (Science & Education, 2012), il répondit par un « non » catégorique aux trois questions de son titre. Bunge publia en 1967 une « ghost-free axiomatization of quantum mechanics » éliminant toute référence à l’observateur. Son article « Analogy in Quantum Mechanics: From Insight to Nonsense » (British Journal for Philosophy of Science, 1967) reste une référence sur les dangers du raisonnement analogique en mécanique quantique.
Sciences sociales et économie : l’effet observateur comme métaphore dominante
L’observateur en sociologie et le parallèle avec Hawthorne
La transposition la plus répandue du principe d’incertitude dans les sciences sociales est l’analogie avec l’effet observateur : l’acte d’observer un comportement humain modifie ce comportement. L’Encyclopedia of Research Design de Sage définit formellement le « Heisenberg Effect » comme les situations « in which the very act of measurement or observation directly alters the phenomenon under investigation ». Le paradoxe de l’observateur de William Labov en linguistique en est un exemple canonique : les locuteurs modifient leur registre lorsqu’ils se savent enregistrés.
L’effet Hawthorne, issu des études à la Western Electric (1924–1932), est souvent présenté comme un « principe d’incertitude social ». Cependant, une étude du NBER par Steven Levitt et John List, qui a retrouvé les données originales des expériences d’éclairage, a montré que « existing descriptions of supposedly remarkable data patterns prove to be entirely fictional ». L’analogie est donc doublement fragile : non seulement le parallèle physique est imprécis, mais le phénomène social lui-même est empiriquement contesté.
Doug Hofstadter a formulé la critique la plus claire de cette analogie : « The uncertainty principle states not that the observer always interferes with the observed, but rather that at a very fine grain size, the wave-particle duality of the measuring tools becomes relevant […] It’s not just that we cannot know a particle’s position and momentum simultaneously; it doesn’t even have definite position and momentum simultaneously. » Cette distinction ontologique/épistémique est précisément ce que les transpositions sociales ignorent.
Sposito, Kashyap et les tentatives de formalisation
Garrison Sposito publia en 1969 « Does a Generalized Heisenberg Principle Operate in the Social Sciences ? » dans Inquiry, arguant qu’une généralisation du principe d’indétermination était possible, fondée sur les phénomènes d’interférence induits par les distorsions transférentielles en psychanalyse. Cette tentative pionnière resta isolée ; Sposito orienta ensuite toute sa carrière vers la physique des sols à Berkeley.
Ravi Kashyap (Estonian Business School / City University of Hong Kong) a développé le corpus le plus étendu sur ce sujet. Son « Uncertainty Principle of the Social Sciences » (SSRN, 2014) postule que « any generalization in the social sciences cannot be both popular and continue to yield accurate predictions ». Il tente de construire un « indice d’incertitude » basé sur le nombre de participants et le nombre d’états possibles du résultat prédit. Kashyap reconnaît lui-même que la question de savoir si le principe de Heisenberg est la « cause ultime » de son principe social reste ouverte. Sa formalisation, bien que plus rigoureuse que la plupart des analogies, ne mobilise pas véritablement les mathématiques quantiques (espaces de Hilbert, commutateurs) et reformule essentiellement la réflexivité de Soros ou la critique de Lucas.
La réflexivité de Soros : une distinction cruciale
George Soros se distingue dans ce panorama en utilisant Heisenberg comme contraste plutôt que comme analogie positive. Dans son article « Fallibility, Reflexivity, and the Human Uncertainty Principle » (Journal of Economic Methodology, 2013), il écrit : « The discovery of the uncertainty principle itself did not alter the behavior of quantum particles one iota […] But social theories can affect the subject matter to which they refer. » Son « principe d’incertitude humain » repose sur deux composantes — la faillibilité (les vues des participants sont toujours partielles et déformées) et la réflexivité (ces vues déformées influencent la situation qu’elles décrivent). Soros insiste sur le fait que, contrairement à l’incertitude de Heisenberg gouvernée par les lois de la probabilité, l’incertitude sociale est de type knightien (non probabilisable). Un numéro spécial du Journal of Economic Methodology fut consacré à ce cadre, avec des réponses mitigées de philosophes et économistes.
Goodhart, Lucas, Campbell : les véritables analogues sociaux
La loi de Goodhart (1975) — « When a measure becomes a target, it ceases to be a good measure » (reformulation de Marilyn Strathern, 1997) — et la critique de Lucas (1976) — les relations économétriques observées sous un régime donné ne peuvent prédire les effets d’un régime différent — constituent les véritables équivalents fonctionnels du principe d’incertitude dans les sciences sociales. Le mathématicien Michael McIntyre (Cambridge) a explicitement qualifié la loi de Goodhart d’« analogue sociologique du principe d’incertitude de Heisenberg ». La loi de Campbell (1976) applique le même raisonnement à l’éducation : « Achievement tests lose their value as indicators when test scores become the goal of the teaching process. » Un article de 2024 sur arXiv (Hoang et al.) fournit la première formalisation mathématique rigoureuse de la loi de Goodhart en termes de distributions de queue. Ces lois sont plus honnêtes intellectuellement que les invocations directes de Heisenberg, car elles ne prétendent pas mobiliser la physique quantique.
Informatique : heisenbugs, CAP et la limite de Gabor
Le terme « heisenbug », apparu dans le Jargon File vers 1982-1983 et popularisé par Jim Gray dans son rapport technique de 1985 « Why Do Computers Stop and What Can Be Done About It? », désigne un bogue qui disparaît lorsqu’on tente de l’observer ou de le déboguer. Gray distinguait les heisenbugs (transitoires, non reproductibles) des « bohrbugs » (déterministes, reproductibles). Le mécanisme est réel — les outils de débogage modifient le timing d’exécution, la disposition mémoire et les niveaux d’optimisation — mais il s’agit d’un effet de sonde classique, non d’une indétermination quantique. L’analogie confond le principe d’incertitude avec l’effet observateur.
Le théorème CAP (Brewer, 2000 ; prouvé par Gilbert et Lynch, 2002) est parfois comparé au principe de Heisenberg car il exprime un compromis fondamental (on ne peut garantir simultanément cohérence, disponibilité et tolérance aux partitions dans un système distribué). Mais l’analogie n’est pas mathématiquement justifiée : le CAP est un résultat d’impossibilité en logique des systèmes distribués, tandis que Heisenberg découle de la non-commutativité dans l’espace de Hilbert. Il n’existe aucun morphisme entre ces deux cadres formels.
La seule transposition mathématiquement légitime en informatique est la limite de Gabor. Dennis Gabor démontra en 1946 (« Theory of Communication », Journal of the IEE) que Δf·Δt ≥ ½ : la fréquence d’un signal de durée finie ne peut être définie qu’avec une imprécision inversement proportionnelle à sa durée. Cette relation est isomorphe à celle de Heisenberg car les deux découlent de la même mathématique des transformées de Fourier. Gabor identifia des « signaux élémentaires » (oscillations modulées par une gaussienne) qui occupent la plus petite aire possible dans le diagramme temps-fréquence — chacun portant « exactly one quantum of information ».
Relations internationales : le « tournant quantique » et ses critiques
Alexander Wendt, figure fondatrice du constructivisme en RI (classé premier chercheur en RI dans l’enquête TRIP de 2017 auprès de 1 400 universitaires), opéra un virage radical avec Quantum Mind and Social Science: Unifying Physical and Social Ontology (Cambridge University Press, 2015). Sa thèse centrale : la conscience est un phénomène quantique macroscopique ; les êtres humains sont des « walking wave functions » dotés d’un libre arbitre comme mécanisme causal primaire ; les structures sociales sont des « holographic organisms endowed with quantum coherence ». Avec James Der Derian, il a co-édité Quantum International Relations (Oxford University Press, 2022), un volume de 18 chapitres présentant l’intrication, l’incertitude et la superposition comme « significant catalysts and superior heuristics » pour les RI.
Dylan Motin a publié la critique la plus directe dans « Kant-Man and the Quantumania: How to Misuse Physics in International Relations » (Panorama/UIK, 2023). Son argument central : « All attempts at quantum international relations end up making mere metaphors. » Il distingue trois catégories de RI quantiques — extension directe de la physique, emprunt de cadre conceptuel, simple métaphore — mais conclut que toutes convergent vers la troisième. Andrew Kydd (2022) a montré comment le livre de Wendt « devolves from bad physics to near mysticism ». Le problème fondamental, identifié par Chengxin Pan (2025), est que « to be truly convincing, quantum IR has to be actual rather than just metaphorical, but demonstrating how quantum literally works at the human level would first have to overcome the scaling-up and decoherence problems ».
Arts, musique et culture populaire
Karen Barad et le réalisme agentiel
Karen Barad, professeure à UC Santa Cruz et titulaire d’un doctorat en physique théorique des particules de Stony Brook, occupe une position unique dans ce panorama : elle possède une expertise authentique en physique quantique. Son ouvrage Meeting the Universe Halfway (Duke University Press, 2007) développe le « réalisme agentiel », où les objets n’existent pas indépendamment mais émergent à travers des « intra-actions ». Barad distingue soigneusement l’incertitude épistémologique de Heisenberg de l’indétermination ontologique de Bohr — une distinction que la plupart des transposeurs ignorent. Son concept de « diffraction » (par opposition à la réflexion) est devenu une méthodologie standard en théorie critique et en études féministes. Le livre inclut des appendices techniques démontrant que le principe d’incertitude n’est pas le fondement de la complémentarité de Bohr. Malgré cette rigueur relative, des critiques comme Hollin et al. (2017, Social Studies of Science) ont questionné les limites de l’extension des analogies quantiques.
Michael Schwab, fondateur et premier rédacteur en chef du Journal for Artistic Research, a édité Transpositions: Aesthetico-Epistemic Operators in Artistic Research (Leuven University Press), où des contributeurs distinguent explicitement le principe d’incertitude (épistémique) de l’effet observateur et de la complémentarité (ontologique), en s’appuyant sur Barad.
La musique et la limite de Gabor : l’analogie la plus rigoureuse
La relation Δf·Δt ≥ ½ s’applique directement à la musique. Comme l’explique Joe Wolfe (UNSW) : « When musicians tune up, we listen to the note for a long time so that we can adjust the frequency precisely. » Un son à 30 Hz durant 1/40e de seconde ne complète même pas un cycle — d’où l’impossibilité pour un tuba de jouer des notes aussi brèves qu’un piccolo. Une composition explicite, « Quantum Melodics » (Harvard, 2015), applique le principe : « the more well-defined the melody is, the less well-defined the rhythm, and vice-versa. »
Fait remarquable : le système auditif humain peut dépasser la limite de Gabor. Oppenheim et Magnasco (Rockefeller University) ont démontré que des sujets battaient cette limite d’un facteur 50, grâce au traitement non linéaire de la cochlée. Cela illustre une différence cruciale : la limite de Gabor est une contrainte sur les méthodes d’analyse linéaire, tandis que le principe de Heisenberg est une propriété intrinsèque de la réalité quantique.
Littérature, cinéma et culture populaire
La pièce Copenhagen de Michael Frayn (1998), récompensée par le Tony Award, utilise le principe d’incertitude non comme simple métaphore mais comme dispositif structurel : trois personnages morts (Bohr, Heisenberg, Margrethe Bohr) reconstruisent indéfiniment leur rencontre de 1941, les versions multiples reflétant la superposition quantique. Thomas Pynchon, formé en physique à Cornell, engage le principe dans Gravity’s Rainbow (1973) à travers le conflit entre déterminisme pavlovien (Dr. Pointsman) et probabilité quantique (Roger Mexico). Dans Breaking Bad (2008-2013), l’alias « Heisenberg » de Walter White fonctionne sur plusieurs niveaux — l’observateur qui ne peut saisir simultanément les deux identités du personnage, l’arrogance scientifique, le parallèle avec un savoir capable de « build or destroy civilizations ».
Les frères Coen ont explicitement invoqué le principe dans The Man Who Wasn’t There (2001) et A Serious Man (2009). Dans ce dernier, le professeur Larry Gopnik enseigne à ses étudiants que le principe « proves that we can’t ever really know what’s going on » — une simplification que le film transforme en métaphore existentielle. Philip Ball (Nature Physics, 2017) résume l’impact culturel : « The uncertainty principle became debased in popular discourse into a kind of existential crisis of modernity: a proof of the limits of knowledge. »
Le mysticisme quantique : de Capra à Chopra
Anatomie d’une dérive
Le mysticisme quantique moderne naquit dans les années 1970 avec le Fundamental Fysiks Group de Berkeley et The Tao of Physics de Fritjof Capra (1975), qui argumentait que la physique moderne révélait des parallèles avec les traditions mystiques orientales. Deepak Chopra franchit un seuil critique avec Quantum Healing (1989), affirmant que le corps est sous-tendu par un « corps mécanique quantique » d’énergie et d’information, que « our thoughts, beliefs, emotions, intentions actually determine biological responses », et qu’une personne peut atteindre une « santé parfaite » — « free from disease, that never feels pain, that cannot age or die ». Confronté par Richard Dawkins, Chopra admit que son usage de la « physique quantique » était « a metaphor » ayant « little to do with quantum theory in physics ». Il reçut en 1998 le prix Ig Nobel de physique pour « his unique interpretation of quantum physics as it applies to life, liberty, and the pursuit of economic happiness ».
Le film What the Bleep Do We Know!? (2004), produit par des adeptes de la Ramtha School of Enlightenment et ayant rapporté plus de 10 millions de dollars, amplifia ces idées. Lisa Randall (Harvard) le qualifia de « the bane of scientists » ; David Albert (Columbia), interviewé pendant cinq heures, dénonça un montage supprimant totalement ses objections : « I am profoundly unsympathetic to attempts at linking quantum mechanics with consciousness. »
Pim van Lommel, cardiologue néerlandais, publia une étude prospective sur les EMI dans The Lancet (2001), puis proposa dans Consciousness Beyond Life (2007/2010) que la conscience est « non locale » par analogie quantique. Il reconnaît utiliser la terminologie quantique « as analogy » et non comme explication littérale, ce qui le situe dans une zone intermédiaire entre recherche légitime et emprunt problématique. La théorie Orch-OR de Penrose-Hameroff (Penrose, prix Nobel 2020) est catégoriquement différente du mysticisme New Age : elle formule des prédictions falsifiables et est publiée dans des revues à comité de lecture, bien qu’elle soit très probablement fausse (la décohérence dans un cerveau chaud et humide semble exclure la cohérence quantique aux échelles temporelles requises).
Psychologie et éducation : de la cognition quantique à l’enseignement
La cognition quantique : la transposition la plus rigoureuse en sciences humaines
Jerome Busemeyer (Indiana University) et Peter Bruza (Queensland University of Technology) ont fondé le champ de la cognition quantique (Quantum Models of Cognition and Decision, Cambridge University Press, 2012). Ce programme n’affirme pas que le cerveau est un ordinateur quantique. Il utilise le formalisme mathématique de la théorie quantique — espaces de Hilbert, opérateurs de projection, mesures non commutatives — comme cadre formel pour la modélisation cognitive. L’article fondateur de Pothos et Busemeyer (2013, Behavioral and Brain Sciences) montre que la probabilité quantique rend naturellement compte de phénomènes violant la probabilité classique : l’erreur de conjonction (Tversky et Kahneman), l’effet de disjonction, les effets d’ordre des questions. Le principe d’incertitude y entre naturellement : poser la question A avant la question B modifie l’état mental, de sorte que les réponses à B diffèrent de celles obtenues si B est posée en premier (non-commutativité). C’est une analogie structurelle authentique, mathématiquement fondée, qui a fait l’objet de publications dans l’Annual Review of Psychology (2022).
Effets observateur en psychologie et en éducation
L’effet Rosenthal/Pygmalion (1968) — les enseignants informés que certains élèves sont des « intellectual bloomers » voient effectivement ces élèves progresser davantage — constitue un parallèle superficiel avec l’effondrement de la fonction d’onde. Mais le mécanisme est social (indices subtils, traitement différentiel), non physique. McKerrow et McKerrow (1991, Educational Researcher) ont spécifiquement critiqué l’usage abusif du principe d’incertitude par les chercheurs qualitatifs en éducation, montrant que ceux-ci confondaient systématiquement indétermination quantique et effet observateur classique. Wolff-Michael Roth (1993, Journal of Research in Science Teaching) a documenté comment « problems of understanding the physical principles have often clouded the issue » dans ces transpositions.
Droit et conformité : métaphore rhétorique sans formalisme
En droit, l’invocation du principe d’incertitude reste purement rhétorique. L’article le plus notable est celui de Craig M. Bradley (1986), « The Uncertainty Principle in the Supreme Court » (Duke Law Journal), qui utilise Heisenberg comme métaphore de la tendance de la Cour suprême à générer « greater uncertainty than necessary » en tentant d’établir des règles claires. Laurence Tribe a invoqué la complémentarité quantique dans le contexte de l’interprétation constitutionnelle. Benjamin Schonthal (2016) a proposé le parallèle le plus sophistiqué en comparant le principe de Heisenberg à la thèse d’Elizabeth Hurd (Beyond Religious Freedom, 2015) selon laquelle les gouvernements modifient le champ religieux par l’acte même de le cibler juridiquement. Le cadre dominant en droit de la surveillance reste celui du panoptique (Bentham-Foucault-Deleuze), non celui de Heisenberg.
Analyse critique transversale : cinq problèmes récurrents
La confusion ontologique/épistémique comme péché originel
Le problème fondamental de presque toutes les transpositions est la confusion entre les niveaux ontologique et épistémique. Le principe de Heisenberg est ontologique : certaines paires de propriétés ne peuvent pas posséder simultanément des valeurs précises — ce n’est pas une question d’ignorance mais de nature de la réalité. Comme Philip Ball le souligne : « « Uncertainty » is a misleading word, implying imperfect knowledge of a state of affairs rather than a fundamentally lacking definition of that state. » Les transpositions sociales traitent invariablement le principe comme épistémique : nous ne pouvons pas connaître précisément parce que la mesure perturbe. Cette confusion est le « péché originel » qui invalide la plupart des analogies.
L’absence de variables conjuguées et de formalisme
En mécanique quantique, position et impulsion sont des variables conjuguées liées par transformée de Fourier, et leur non-commutativité est le fondement mathématique de l’inégalité. Aucune transposition en sciences sociales n’identifie de variables conjuguées analogues ni ne propose de structure algébrique non commutative. Clark et Hunt (2024, Academy of Management Review) ont formulé cette exigence avec précision : sans « conjoined canonical variables that produce uncertainty — as position and momentum do in quantum theory », l’analogie manque de rigueur. Seule la cognition quantique (Busemeyer) et le traitement du signal (Gabor) satisfont ce critère.
La décohérence comme obstacle physique insurmontable
L’objection physique fondamentale au mysticisme quantique est la décohérence : les effets quantiques (superposition, intrication, interférence) sont extrêmement fragiles et disparaissent aux échelles macroscopiques en raison des interactions avec l’environnement. Le corps humain est un système chaud, humide et macroscopique où la cohérence quantique ne peut être maintenue sur des durées biologiquement pertinentes. Victor Stenger a montré que les objets macroscopiques sont « much too large to exhibit inherently quantum properties like interference and wave function collapse ».
Du « quantum flapdoodle » aux dommages éthiques
Murray Gell-Mann (prix Nobel 1969) forgea l’expression « quantum flapdoodle » pour désigner les mésusages de la physique quantique. Le terme capture un spectre allant de la métaphore maladroite à la fraude caractérisée. Les dommages éthiques sont réels : une étude du JAMA Oncology a montré que les patients cancéreux choisissant des médecines alternatives plutôt que conventionnelles avaient un risque de mortalité significativement plus élevé. Le film What the Bleep montre un personnage jetant ses antidépresseurs sur la base d’« insights quantiques ». Le scandale des appareils EPFX de William Nelson (inculpé pour neuf chefs de fraude en 1996) illustre l’exploitation commerciale du vocabulaire quantique sur des patients désespérés.
L’affaire Sokal et les impostures intellectuelles
En 1996, le physicien Alan Sokal soumit un article délibérément absurde — « Transgressing the Boundaries: Towards a Transformative Hermeneutics of Quantum Gravity » — à Social Text, qui le publia sans évaluation par les pairs. Avec Jean Bricmont, il publia ensuite Impostures intellectuelles (1997), documentant les mésusages de la terminologie scientifique par Lacan, Kristeva, Irigaray, Baudrillard et Deleuze. L’affaire Sokal démontra le mécanisme fondamental à l’œuvre dans le mysticisme quantique : l’appropriation d’un vocabulaire prestigieux pour conférer une fausse autorité à des affirmations non scientifiques.
Cartographie des transpositions : du légitime au frauduleux
L’ensemble des transpositions peut être ordonné sur un spectre de rigueur :
- Transpositions mathématiquement fondées : la limite de Gabor en traitement du signal (isomorphisme par transformée de Fourier) ; la cognition quantique de Busemeyer et Pothos (usage du formalisme hilbertien) ; la biologie quantique expérimentale (photosynthèse, navigation aviaire).
- Théories spéculatives mais falsifiables : la théorie Orch-OR de Penrose-Hameroff (prédictions testables, publiée en revues à comité de lecture, mais probablement fausse).
- Analogies heuristiques utiles : la loi de Goodhart, la critique de Lucas, la loi de Campbell — qui capturent l’idée que la mesure perturbe le système mesuré sans prétendre mobiliser la physique quantique. Le modèle de Shelef, Wuebker et Barney (2025, Academy of Management Review) sur les « Heisenberg effects » dans les expérimentations d’affaires, bien que formalisé, a été critiqué par Clark et Hunt pour l’inadéquation de l’étiquette quantique.
- Métaphores culturelles enrichissantes : le Copenhagen de Frayn, le Gravity’s Rainbow de Pynchon, qui utilisent le principe comme dispositif narratif ou structurel sans prétention scientifique.
- Analogies problématiques : les RI quantiques de Wendt (problème de mise à l’échelle et de décohérence non résolu) ; The Tao of Physics de Capra (parallèles suggestifs mais non fondés).
- Pseudoscience caractérisée : le « quantum healing » de Chopra, What the Bleep Do We Know!?, les appareils de « guérison quantique ».
Les critères discriminants identifiés dans la littérature sont les suivants : présence ou absence de formalisme mathématique ; falsifiabilité des prédictions ; traitement explicite du problème de la décohérence ; distinction entre effet observateur et principe d’incertitude ; transparence sur le caractère métaphorique de l’analogie ; absence de motivation commerciale exploitant des patients vulnérables.
Les figures clés de ce débat
Transposeurs rigoureux : Karen Barad (réalisme agentiel, physique théorique + études féministes), Jerome Busemeyer et Emmanuel Pothos (cognition quantique), Dennis Gabor (limite temps-fréquence), Ernst Cassirer (néo-kantisme). Transposeurs ambitieux mais contestés : Alexander Wendt (RI quantiques), Ravi Kashyap (principe d’incertitude social), George Soros (principe d’incertitude humain), Garrison Sposito (1969, tentative pionnière), Shelef, Wuebker et Barney (management). Figures du mysticisme quantique : Deepak Chopra, Fritjof Capra, Amit Goswami, les producteurs de What the Bleep. Figure intermédiaire : Pim van Lommel (étude Lancet légitime, emprunts quantiques analogiques). Critiques majeurs : Mario Bunge (philosophe, anti-mysticisme systématique), Karl Popper (interprétation statistique), Victor Stenger (Quantum Gods), Murray Gell-Mann (« quantum flapdoodle »), Steve Patterson (critique des abus de raison), Alan Sokal et Jean Bricmont (Impostures intellectuelles), Philip Ball (Nature Physics, 2017), Dylan Motin (critique des RI quantiques), Clark et Hunt (critique de la métaphore en management), McKerrow et McKerrow (critique en éducation), Richard Dawkins et Brian Cox (critique publique de Chopra).
Enseignements et perspectives
Ce panorama révèle un paradoxe instructif. Le principe d’incertitude de Heisenberg exerce une fascination intellectuelle précisément parce qu’il semble toucher à une vérité philosophique profonde — l’idée que connaître, c’est aussi transformer. Cette intuition est authentique dans de nombreux domaines : la sociologie (l’observateur modifie le comportement), l’économie (l’annonce d’une politique la rend auto-réalisatrice), l’éducation (le test déforme l’apprentissage). Mais dans chacun de ces cas, le mécanisme à l’œuvre est radicalement différent du mécanisme quantique : il s’agit de comportement stratégique d’agents intentionnels, non de non-commutativité d’opérateurs hermitiens dans un espace de Hilbert.
La leçon la plus importante est peut-être celle-ci : les phénomènes sociaux que l’on cherche à expliquer par analogie avec Heisenberg disposent déjà de leurs propres cadres théoriques — la réflexivité (Soros), la loi de Goodhart, la critique de Lucas, la loi de Campbell, le paradoxe de l’observateur de Labov, les caractéristiques de demande d’Orne — qui sont plus précis, plus honnêtes et plus utiles que l’invocation d’un principe physique dont le contenu mathématique est systématiquement abandonné dans le transfert. L’usage heuristique du principe d’incertitude comme métaphore peut avoir une valeur pédagogique et rhétorique, à condition d’être explicitement identifié comme tel. Mais lorsque la métaphore prétend être une explication, elle devient ce que Bunge appelait un « passage de l’insight au nonsense » — et lorsqu’elle promet la guérison ou le salut, elle devient une fraude. »
…
Points Clés
- Le principe d’incertitude d’Heisenberg est souvent transposé comme analogie dans des domaines non physiques, comme la philosophie, les sciences sociales et l’économie, pour illustrer des limites inhérentes à la connaissance ou à l’observation, mais ces transpositions sont généralement métaphoriques et non littérales.
- Avantages potentiels : Ces analogies aident à conceptualiser des phénomènes complexes, comme l’effet observateur en sociologie ou l’incertitude dans les décisions, en rendant accessibles des idées abstraites ; cependant, elles restent sujettes à débat en raison de leur manque de rigueur scientifique.
- Limites et risques : Les transpositions peuvent mener à des abus pseudoscientifiques, particulièrement dans les domaines spirituels ou New Age, où le principe est déformé pour justifier des idées comme « la conscience crée la réalité », ignorant son fondement mathématique strict en mécanique quantique.
- Inventaire des usages : Des applications incluent la philosophie (déterminisme vs. indéterminisme), les sciences sociales (principes d’incertitude adaptés), l’informatique (théorème CAP) et la gestion (décisions sous incertitude), mais des problèmes surgissent quand elles extrapolent au-delà du quantique.
- Problèmes rencontrés : Les essais de transposition échouent souvent par surinterprétation, comme confondre l’effet observateur quantique avec une influence conscious en psychologie, entraînant des critiques pour manque de validité empirique.
Interprétation et Contexte
Le principe d’incertitude, formulé par Werner Heisenberg en 1927, affirme qu’il est impossible de connaître simultanément avec précision la position et la quantité de mouvement d’une particule quantique. Cela reflète une propriété intrinsèque de la réalité quantique, non une limite technologique. Lorsque transposé hors de la physique, il sert souvent d’analogie pour des situations où l’observation altère le système observé, ou où des variables conjuguées ne peuvent être mesurées précisément. Par exemple, en philosophie, il questionne le déterminisme classique, suggérant que l’univers n’est pas entièrement prévisible 12</grok:render]. Cependant, des recherches indiquent que ces analogies doivent être maniées avec prudence pour éviter des extrapolations erronées.
Avantages des Transpositions
Les transpositions offrent un cadre intuitif pour explorer des incertitudes dans d’autres domaines. En sciences sociales, elles inspirent des modèles où l’observation influence le comportement humain, comme dans les études ethnographiques. En économie, elles soulignent que prédire précisément à la fois la popularité et l’exactitude d’une prévision est limité, similaire à une « incertitude sociale » 22</grok:render]. Cela encourage une approche nuancée, reconnaissant la complexité des systèmes humains sans prétendre à une équivalence quantique stricte.
Limites et Critiques
Bien que utiles, ces analogies sont limitées car le principe est un résultat mathématique quantique, non applicable directement aux échelles macroscopiques. Des critiques soulignent que les transpositions ignorent souvent que l’incertitude quantique est ontologique (inhérente à la nature), pas seulement épistémologique (due à notre ignorance). Cela mène à des problèmes comme la confusion entre l’effet observateur en physique et des influences subjectives en psychologie, rendant les essais vulnérables à des réfutations scientifiques 1</grok:render].
Inventaire Sélectif des Usages
Voici un aperçu des domaines où le principe est transposé :
| Domaine | Usage Principal | Exemple | Limites/Problèmes |
|---|---|---|---|
| Philosophie | Questionner les limites de la connaissance et le déterminisme. | Interprétations néo-kantiennes où l’observation façonne la réalité perçue 21</grok:render]. | Risque de mysticisme, confondant incertitude quantique avec indéterminisme universel. |
| Sciences Sociales | Adapter pour modéliser l’incertitude dans les décisions ou observations. | Principe d’incertitude social : popularité vs. précision des prédictions 24</grok:render]. | Manque de formalisme mathématique, menant à des analogies lâches. |
| Économie/Gestion | Illustrer l’incertitude dans les prévisions et décisions. | Effet observateur dans les marchés : analyser change les outcomes 14</grok:render]. | Peut justifier des théories non testables, comme des prophéties auto-réalisatrices. |
| Informatique | Analogie pour théorèmes comme CAP (Consistency, Availability, Partition tolerance). | Limites simultanées en bases de données distribuées 2</grok:render]. | Analogue mathématique valide, mais non quantique au sens strict. |
| Éducation | Tester change la connaissance mesurée. | Analogie à l’effet d’observation en apprentissage 8</grok:render]. | Limité à des contextes spécifiques ; pas une loi générale. |
| Arts/Recherche Artistique | Transpositions épistémiques pour explorer l’entrelacement. | Utilisation en recherche artistique pour questionner les pratiques 31</grok:render]. | Souvent subjectif, risquant la pseudoscience. |
Ces usages montrent une diversité, mais soulignent des défis récurrents dans les essais de transposition.
Problèmes dans les Essais
Les tentatives de transposition rencontrent souvent des écueils : surinterprétation (e.g., New Age utilisant le principe pour « quantum healing » sans base scientifique 35</grok:render]), confusion entre analogies et preuves (e.g., mysticisme quantique 37</grok:render]), et rejet par les physiciens pour abus de raison 38</grok:render]. Des réponses critiques, comme dans la littérature psychique, clarifient que les analogies servent à illustrer, non à expliquer 39</grok:render].
Aperçu Historique et Conceptuel du Principe d’Incertitude
Le principe d’incertitude de Heisenberg, énoncé en 1927, est un pilier de la mécanique quantique, affirmant mathématiquement que pour des paires de variables conjuguées (comme position et quantité de mouvement), le produit des incertitudes est au moins égal à ħ/2. Ce n’est pas une limite due à l’imperfection des instruments, mais une propriété structurelle de la réalité quantique, où les objets n’ont pas de valeurs définies simultanément avant mesure. L’observation, en couplant le système à un appareil, altère l’état, sans impliquer de conscience humaine. Cette nuance est cruciale, car les transpositions hors physique omettent souvent ce fondement, menant à des interprétations erronées comme « regarder change la réalité magiquement ».
En philosophie, le principe a influencé des débats sur l’épistémologie et l’ontologie. Par exemple, dans les interprétations de Copenhague (soutenues par Heisenberg et Bohr), il souligne que la mécanique quantique n’est pas déterministe, contrastant avec le déterminisme classique newtonien. Des philosophes comme ceux influencés par Kant voient une analogie avec la cognition humaine façonnant la réalité perçue, où l’incertitude reflète les limites de notre connaissance. Cependant, des critiques philosophiques, comme dans l’Encyclopédie de Stanford, distinguent les versions du principe : l’une sur les erreurs de mesure (erreur-disturbance), l’autre sur les variances statistiques, évitant des extrapolations hâtives vers l’indéterminisme universel.
Transpositions en Sciences Sociales et Leurs Limites
Dans les sciences sociales, des adaptations comme le « principe d’incertitude des sciences sociales » (proposé par Garrison Sposito et développé par Ravi Kashyap) postulent que la popularité d’une prédiction et sa précision ne peuvent être maximisées simultanément. Cela reflète une transposition où l’observation altère le système social, similaire à l’effet Hawthorne en psychologie : étudier un groupe change son comportement. Des inventaires d’usages montrent des applications en sociologie pour modéliser l’incertitude dans les sondages ou les prévisions électorales, où mesurer précisément une variable (e.g., opinion publique) perturbe l’autre (e.g., évolution future). Pourtant, ces transpositions sont limitées : contrairement au quantique, les systèmes sociaux sont macroscopiques et influencés par des facteurs humains non quantifiables mathématiquement. Des problèmes surgissent quand elles sont traitées comme lois, ignorant que l’incertitude sociale est souvent épistémique (due à l’ignorance) plutôt qu’ontologique.
Un tableau comparatif des transpositions en sciences sociales :
| Transposition | Description | Avantages | Problèmes Rencontrés |
|---|---|---|---|
| Observer Effect en Sociologie | L’observation modifie le comportement observé. | Aide à concevoir des méthodes non intrusives. | Confusion avec biais subjectifs, non quantiques. |
| Incertitude dans les Décisions | Limites à mesurer simultanément précision et impact. | Inspire des modèles multicritères en décision. | Manque de formalisme ; analogies lâches mènent à des erreurs 5</grok:render]. |
| Adaptation à la Politique | Prédire popularité vs. exactitude des politiques. | Met en garde contre des sondages manipulés. | Risque de justifier l’indécision comme « loi naturelle ». |
Ces exemples illustrent que, bien que bénéfiques pour la réflexion, les essais échouent souvent par absence de validation empirique, comme critiqué par Alexander Wendt dans son unification de l’ontologie physique et sociale.
Usages en Économie, Gestion et Informatique
En économie, le principe est transposé pour expliquer l’incertitude dans les prévisions : analyser un marché peut l’altérer (e.g., effet d’annonce). Kathleen Eisenhardt utilise des analogies pour les environnements à haute vélocité, où des décisions rapides sous incertitude rappellent le trade-off quantique. En gestion, le « Heisenberg Principle of Developer Productivity » suggère que mesurer la productivité altère le comportement des développeurs. En informatique, le théorème CAP est une analogie directe : impossible d’avoir simultanément cohérence, disponibilité et tolérance aux partitions dans les systèmes distribués. Ces usages apportent une valeur heuristique, aidant à concevoir des systèmes résilients, mais leurs limites résident dans le fait qu’ils ne dérivent pas du formalisme quantique, risquant des abus comme justifier des inefficacités.
Un inventaire étendu des usages hors physique inclut :
- Philosophie et Éthique : Insights sur l’humilité face au contrôle ; en gouvernance, il conseille la prudence dans l’ingénierie sociale.
- Arts et Recherche Créative : Transpositions pour explorer l’entrelacement matière-sens, comme chez Karen Barad, où l’appareil produit des phénomènes.
- Éducation et Psychologie : Tester altère la connaissance ; analogie à l’effet d’observation en thérapie.
- Autres : En musique (incertitude sur pitch et temps), ou en conformité assessment (analogie pour erreurs de mesure).
Problèmes et Critiques des Essais de Transposition
Les essais de transposition rencontrent des obstacles récurrents. D’abord, la surinterprétation : dans le New Age, des figures comme Deepak Chopra abusent du principe pour « quantum mysticism », affirmant que la conscience collapse la fonction d’onde, ce qui est réfuté par les physiciens (l’effondrement se produit sans observateur conscient). Des réponses comme celle de Pim van Lommel clarifient que les analogies servent à illustrer des expériences près de la mort, non à prouver des liens quantiques. Ensuite, l’abus de raison : interpréter l’incertitude comme rejet de la logique mène à des mysticismes irrationnels, critiqués par Steve Patterson. En relations internationales, des tentatives comme « quantum IR » sont vues comme métaphores vides, incapables d’escalader du quantique à l’humain. Enfin, des problèmes éthiques : ces misuses propagent de la pseudoscience, nuisant à la littératie scientifique et favorisant des croyances dangereuses (e.g., guérison quantique non validée).
Pour mitiger, des guidelines émergent : utiliser les analogies comme outils heuristiques, non comme preuves ; valider empiriquement ; distinguer épistémique et ontologique. Des tables comme ci-dessous aident à évaluer :
| Problème | Exemple | Solution Proposée |
|---|---|---|
| Surinterprétation | Mysticisme quantique en spiritualité 35</grok:render]. | Limiter à des métaphores claires, sans claims scientifiques. |
| Confusion Ontologique/Épistémique | Appliquer à des systèmes macro sans ajustement. | Développer des principes adaptés, comme en sciences sociales 20</grok:render]. |
| Pseudoscience | Usages en IR ou arts sans base 47</grok:render]. | Promouvoir l’éducation sur le principe originel. |
En conclusion, les transpositions enrichissent le discours interdisciplinaire, mais exigent rigueur pour éviter les pièges, favorisant ainsi une recherche prospective équilibrée.
Key Citations
- Uncertainty principle – Wikipedia
- Exploring the Parallels Between Heisenberg’s Uncertainty Principle and the CAP Theorem
- The Uncertainty Principle of the Social Sciences
- The Uncertainty Principle (Stanford Encyclopedia of Philosophy)
- The Heisenberg Uncertainty Principle as a metaphor in economics and management
- Interpretations of the Uncertainty Principle
- Philosophical Insights from the Uncertainty Principle
- What Uncertainty Means to Me– And You, and the Universe
- The Misuse of Quantum Physics in New Age Philosophy
- The Problem of Quantum Mysticism: Careless Language and Fake Profundity
- Quantum Physics as Analogy: A Response to « Quantum Misuse in Psychic Literature »
- Kant-Man and the Quantumania: How to Misuse Physics in International Relations
- Review of Michael Schwab (ed.), « Transpositions. Aesthetico-Epistemic Operators in Artistic Research »
…
…
« Quand on a le sentiment de ne pas maîtriser une situation, on essaie de porter son attention sur tout.
La concentration favorise la prise en compte d’informations utiles pour la réalisation d’une activité, issues tant de l’environnement que de notre état interne. Elle consiste à focaliser son attention sur un ou plusieurs éléments essentiels, en rejetant tout ce qui pourrait polluer la réalisation de la tâche.
Nideffer distingue deux dimensions attentionnelles : la largeur, qui correspond à la quantité de signaux repérés et la direction, qui concerne leur nature interne et externe.
La concentration repose tant sur le fait de mobiliser son attention que de savoir éliminer les distractions.La concentration nous rend plus résistant aux distractions, sans fournir d’effort particulier. Elle favorise l’utilisation des ressources disponibles (tant personnelles qu’environnementales) lorsque nous sommes sous pression.
Les open space, les NTIC, les sollicitations multiples, favorisent les distractions. La concentration limite les débordements, l’urgence constante.
Minimiser les distractions de l’environnement : bruit, interruptions, etc.
Minimiser les distractions internes : pensées parasites, anxiété, etc.Face aux distracteurs externes :
Apprendre à décrocher : prendre conscience d’un manque de concentration.
Noter sur un papier les sources de distractions.
Se déconcentrer volontairement pendant une minute avant de reprendre son activité : regarder dehors, se concentrer sur la position de son corps, etc…»
Cairn, Martine-Eva Launet, Céline Peres-Court, Outil 13. La concentration, Pages 46 à 47
…
…
DAMOCLES.
« Damoclès était un lâche flatteur, qui faisait bassement sa cour à Denys le tyran. Pour se rendre plus agréable à cet usurpateur, il affectait de l’élever au-dessus de tous les monarques de l’univers, et lui répétait sans cesse qu’il les surpassait en mérite, en richesse, en gloire, en puissance, et même en bonheur. Le tyran, qui vivait dans des frayeurs continuelles qu’on attentât à ses jours, n’ajoutait pas foi à ce dernier trait de son éloge. Il ne sentait que trop qu’il n’était pas le plus heureux prince de la terre, et il voulut le faire sentir pareillement à son flatteur. Il ordonna donc un jour qu’ou le revêtit de pourpreset de toutes les marques de la royauté. Il le fit asseoir à sa table, et servir comme s’il eût été en effet le maître du royaume. Le festin fut de la plus grande magnificence; et pendant que les mets les plus délicats flattaient son goût, une musique délicieuse charmait ses oreilles. Il jouissait avec ravissement d’une situation si charmante. Mais tandis qu’il en savourait la douceur, quelqu’un l’avertit de lever les yeux. Que deviņt-il, lorsqu’il aperçut au-dessus de sa tête une épée nue qui n’était attachée au lambris, qu’avec un crin de cheval il pålit, il frémit, il voulut quitter sa place, mais le roi le lui défendit. On continua de lui servir tout ce qui pouvait exciter son appétit ; les musiciens redoublèrent leurs efforts, et deployèrent toutes les richesses de l’harmonie; mais il ne goûtait plus rien, n’entendait plus rien; il n’était occupé que de cette fatale épée, qui pouvait à tout moment se détacher et le percer; sans cesse il avait les yeux sur elle. Le reste du temps qu’il passa à table lui parut un siècle, et il ne respira que lorsqu’enfin il lui fut permis de sortir de cette cruelle position. Cette cruelle position de Damoclès est la nôtre. La mort tient continuellement la faux levée sur nos têtes, il n’y a pas d’instant où elle ne puisse nous porter le coup fatal. Comment donc pouvons-nous boire, manger, dormir, rire, nous amuser tranquillement? Damoclès se montra bien plus sage que nous. Du moment qu’il eut aperçu le glaive menaçant, insensible à tout autre objet il ne le perdit plus de vue, il se tint continuellement sur ses gardes. Telle devrait être notre conduite. Toutes les richesses, tous les honneurs, tous les plaisirs du monde devraient nous être indifférents; nous ne devrions penser qu’à prendre de sages mesures, non pas pour éviter la mort qui est inévitable, mais pour n’en être pas surpris dans un état où elle aurait pour nous des suites fuuestes. Damoclès voyait, à la vérité, l’épée suspendue sur sa tête, et nous ne voyons pas la mort prête à nous frapper: mais la raison et la religion ne suppléent-elles pas à cette vue corporelle? et le danger continuel où nous sommes d’être surpris par la mort, n’est-il pas aussi évident que si nous voyions de nos yeux sa faux redoutable menacer nos têtes. »
Bonaventure, Histoires et paraboles
…
« Je suis désolé, mais j’aime pas trop parler moi de symptômes, de dépersonnalisation, ou de trucs bizarres, qui risquent de t’embrouiller l’esprit, te faire penser à tout sauf à quoi tu devrais à mon sens réflechir et penser, à savoir et à mon sens ta biographie, ce qu’il se passe, est en train de se passer, s’est déjà passé, peut-être et pour toi, à un niveau social et relationnel.
Je suis désolé, mais tu as l’air de minorer, de minimiser l’impact que tes bouffées délirantes ont eus, doivent déjà avoir sur ta réputation, ton insertion sociale, l’image, la répresentation que les autres ont (se font, se sont faites, vont se faire) de toi.
Tu ne nous dis pas ce qui s’est passé, pendant tes bouffées délirantes, si tu as agi démesurément, follement, si tu t’es montré, est apparu comme quelqu’un de dangereux, d’à éviter, d’instable, pas bon à inviter, à réinviter, une sorte de fou, de mec, de gars dément et imprévisible.
Tu parles du monde, des gens, des personnes autour de toi, dans ton entourage, comme s’ils n’étaient pas, et tous, potentiellement chacun, des personnes avec des jugements, des critiques parfois sévères sur la valeur, les personnalités des uns et des autres, sur leurs conduites, comme s’ils n’avaient pas et tous un minimum d’attentes, des ambitions parfois, des avis précis sur qui ils acceptent de voir, de recevoir ou pas, quels genres de personnes ils invitent, acceptent, respectent ou tolèrent.
Avec éventuellement un, des regards sur toi, sur moi, n’importe qui, sur la maladie mentale, les drogués, avec des préjugés, des craintes, parfois avérées, des idées sur les gens à éviter, des stéréotypes en tête, à l’œil, avec des craintes éventuelles quant à tes potentielles actions, si tu venais à repartir en vrille, à nouveau et encore….
Déjà que ça fait trois fois que potentiellement, (peut-être je m’avance, spécule à ton sujet) tu les agaces, leur fais, leur as fait peur, ou honte, leur inspire, leur a inspiré peut-être de la gêne, de l’effroi.
Certains, certaines doivent déjà t’avoir à l’œil, exclu de leurs cercles sociaux, à cause que tu leur as fait peut-être peur, ou que tu leur sembles être quelqu’un de fou, agir de façon démesuré, avec hybris, présomption, irrespect, peut-être que tu crois que t’es en fait plus proche d’eux que tu ne l’es en fait, à l’heure d’aujourd’hui, ou depuis tes aller-retours à l’hp.
Peut-être que d’ores et déjà tu as mis en grand péril ton acceptabilité sociale, ta réputation, l’idée que les gens se font de toi, et que dans certains endroits où tu vas, où tu allais, bah bizarrement tu commences à plus être le bienvenu, et que les gens te regardent de façon bizarre, suspecte, avec crainte, circonspection ou te rejettent.
Ton téléphone ne sonne plus, comme par hasard, t’es plus invité, tolèré à cause de tes frasques, de tes excès, la possibilité que tu recommences.
Tu parles comme si on était tous potes, la vie une grande fête, où on pouvait parfois faire les oufs, la fête, parfois se droguer, être ivre, manquer éventuellement de respect, faire peur aux autres, être dans des états seconds, et tout le tralala.
Tu peux continuer à le croire.
C’est peut-être vrai, avec certaines personnes, dans certains cercles sociaux, ou un certain temps, un certain nombre de fois, un certain temps dans nos vies, mais éventuellement, ça va, cela risque fortement, probablement de pas, de plus passer, à termes et avec le temps, et toi tu vas, tu risques juste de te faire étiquetter, fou, malade, timbré, agressif, excessif, ou else.
À mon avis, c’est pas avec des médicaments, ni en te distrayant l’esprit avec toutes ces discussions sur la déréalisation, tout ce jargon, cette terminologie psychiatrique que tu vas, tu pourras toi avancer.
Reviens donc et à mon avis, le plus vite possible, sur terre, sur les événements, tes événements biographiques, sur ta vie, le réel, les événements, le contexte de ta vie, avant tes bouffées délirantes, sur ce qu’il se passe, s’est passé, potentiellement, probablement, logiquement, sur ce que les gens, (ta famille, des proches, des anciens amis, des connaissances) disent, ont dit, ont dû se dire et penser de toi, sur ton comportement, ta personne, ta personnalité, sur comment, sur comment surtout !, ces événements, ta personne sont, ont été perçus au moment et des faits, et depuis lors, à partir de cet instant.
Et du coup sur la façon dont ils te traitent aujourd’hui, pourquoi et par qui à cause de quoi t’es, t’as été interné, déjà.
Sur l’impact, les effets de la drogue, sur toi, sur tes actions, tes actes, la possible licence, l’absence de respect des limites qu’ils ont induit, ta candeur, ton éducation, ta naïveté éventuelle quant à ses risques potentiels, les excès qu’ils font faire, peuvent faire commettre, les délires qu’ils induisent, l’exclusion sociale, qui rôde, qu’elle peut engendrer, tes fréquentations, tes habitudes de vie, le destin, le sort que tu risques bien de t’attirer, à faire ces allers et retour à l’hp, avec tes consommations aussi, avec ce que tu pourrais bien faire aussi en cas d’accès grave, d’humeur, as déjà fait, l’impact qu’à déjà eu, qu’ont déjà eus tes bouffées delirantes, tes consommations, tes comportements, sur ta vie, ta situation psychique, ton psychisme, ta vie relationnelle et sociale, probablement ton état d’isolement aujourd’hui, les tenants et les aboutissants de tout ceci, toutes ces histoires.
Une partie, une des fonctions, des missions de la psychiatrie, c’est pas seulement, pas nécessairement et uniquement de nous soigner, nous réhabilitater nous les malades, c’est aussi, c’est également de remplir une fonction d’ordre de sécurité publique, de repérer, éventuellement mettre à l’écart à l’hôpital et soigner, traiter et suivre toutes les personnes incapables d’une sociabilité normale, de respecter les normes, les attentes, les exigences de la vie en société, des gens, de les connaître, de les respecter, et du coup possiblement d’interner, de faire suivre, et de fournir des soins, de guérir, dans l’idéal soigner ceux que la société, les gens estiment trop dangereux, instables, imprévisibles, délirants ou violents, et éventuellement, parfois, du fait de leurs maladies, ou de leurs caractères, pendant les périodes de crise, notamment.
SONGE AUSSI ET À MON AVIS AVEC UNE CERTAINE ET LÉGITIME CRAINTE à la possibilité de ce qui pourrait et potentiellement arriver et se passer pour toi, comme pour les autres, si tu vas, s’il t’arrivait d’aller loin, beaucoup trop loin, avec les autres, si tu deviens, tu devenais véritablement et totalement fou, sans contrôle et délirant, pour longtemps, et que lors d’une nouvelle bouffée délirante, quelque chose de grave, de terrible ne se passe, ne se produise alors, lors d’une nouvelle crise, un nouvel épisode d’inconscience ou d’ivresse, tu aurais alors tout le loisir d’y penser, mais alors dans quel contexte, dans quel état…
Certains, bah y ont pris un, deux mois, 6 mois, parfois une, des années entières d’hôpital psychiatrique à la suite d’action, d’actes graves et répréhensibles, et se sont retrouvés de fait exclue d’une façon presque définitive et immédiate de tous leurs cercles sociaux comme ça et sans un mot, sans un au revoir.
En termes de coup dur, d’atteintes graves aux relations, aux autres, et du coup, par ricochet, à ta propre vie, à ta liberté, tes liens affectifs, tu attendrais, rejoindrais alors d’autres personnes, d’autres malades aux parcours lourds, en répercussions psychologiques, sociales, relationnelles voire juridiques dont certains malgré leurs efforts, leur remise sur pied, leur guérison, leur compréhension de tout ceci, ont évidemment, logiquement du mal, de grandes difficultés à se remettre et accepter, même des années après. »
…
«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait RÉELLE. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux.»
Maxime Parodi
…
« Et pour en revenir à l’anecdote avec laquelle j’ai ouvert ce texte et afin de pointer où se pose la question du réel je dirais que cet analysant ne manifestait aucune défaillance dans l’appréhension de la réalité de la grossesse de son analyste. S’il n’en a pas directement parlé, ce n’est pas nécessairement parce qu’il ne l’a pas vue ou qu’il l’a déniée, c’est peut-être aussi parce qu’il n’en avait rien à foutre et que, par contre, ce qui le troublait était tout autre chose. En fait, on peut également penser que c’était la reconfrontation avec la Chose (das Ding), et avec la Chose en tant qu’elle ne relève que de la catégorie du Réel. Et cette Chose à quoi il se heurtait dans le cours de son analyse, c’est qu’au-delà de la mère-analyste enceinte qu’il était tout à fait capable d’imaginariser ou de symboliser comme il le désirait, il y avait, se dessinant, émergeant, inimaginarisable, insymbolisable, la présence, Réelle cette fois, de cet inconnaissable radical de la femme qui, au-delà de la mère, jouit ou a joui. Effectivement, pour certains, dans l’analyse, la réalité (par exemple la grossesse) peut être à la fois le mur du fantasme qui sépare du Réel mais en indique la présence (par exemple, l’Autre jouissance), à ce qui n’a jamais été symbolisé et n’est, au mieux, que très partiellement symbolisable.
Il n’y a pas d’impact du Réel dans la cure, mais il ne saurait y avoir de cure analytique sans qu’à un moment donné celle-ci ne se heurte au Réel. Encore faut-il, pour que cela puisse advenir, que l’analyste ne confonde pas la réalité et le Réel, le monde des choses dont on parle à celui de la Chose à laquelle on se heurte en silence ou, ce qui revient au même, en criant, bref qu’il ne confonde pas la psychologie et la psychanalyse. Répétons-le, la réalité n’est pas quelque chose dont on aurait connaissance en dehors du langage et/ou avant lui, elle est ce à quoi le langage réfère, sans doute, mais qui n’existe que d’être nommable et d’avoir toujours déjà été nommé ou dont la place dans le langage est déjà prête. La réalité pourrait s’illustrer de ce petit apologue. Un père donne une chiquenaude à son très jeune fils pour une peccadille. Interloqué, celui-ci demande: «c’est une caresse ou une gifle?». «Une gifle» répond le père et l’enfant éclate en sanglots n’ayant qu’alors (re)connu la réalité de la punition paternelle. Tout autre est le Réel. Il échappe à la nomination. Il n’est pas dans l’attente d’être nommé comme les cases vides du tableau de la classification des corps simples de Mendeleeff.
Il n’est connaissable que lorsque le sujet s’y heurte ou que quelque chose qu’il y a rejeté (forclos) lui fait retour dans le registre de l’hallucination (comme l’hallucination du doigt coupé dans l’Homme aux Loups). C’est au Réel que se heurte Mademoiselle Soma dans les pages qui suivent, mais le Réel n’est pas le monde de la mort, il est celui de la jouissance Autre, non phallique, féminine. Il est ce par quoi le sujet en position féminine (qui n’est pas nécessairement une femme biologique) tient du Réel.»
François Peraldi, Le réel, la mort, Volume 15, numéro 2, novembre 1990, Le réel et la mort dans la situation thérapeutique
…
» (1) « Puisque Sony Black est ton ami, où est le problème ? »
« Mon ami, quel ami, c’est pas une question d’ami. »
« Tout le temps que Sony Black était en taule, tout le temps, et bah… il a une famille, et il a une maîtresse, et il a une maîtresse pour sa maîtresse… Et bah je me suis occupé de tout ces gens là, moi !… Et j’ai été le seul, personne en avait rien à foutre… Deux cents dollars que je sortais par semaine pour eux à cette époque-là… Boom boom boom… »
« Il s’en souvient Sony Black, tu t’inquiètes pour rien. »
« Donnie je te jure, par moment, je me dis… que dans ton orphelinat il devait te taper sur la tête. »
« Et comment tu veux que je le sache, tu m’expliques jamais rien. »
« Tu crois que je sais pas comment on liquide un type ? Tu crois que je sais pas ça, moi tu vois, moi je sais tout. Combien de fois c’est moi qu’as été au bout de ce putain de téléphone ? 26 fois ! »
« Ouais puisque tu dis sans arrêt que Sony Black est ton ami. »
« Donnie j’ai été convoqué… Dans notre, milieu, quand on te convoque, t’es vivant quand t’arrives, en sortant t’es mort, et c’est ton meilleur ami qui t’a exécuté. »
« Si jamais quelque-chose m’arrivait, fais en sorte qu’Annette elle ait la voiture. »
…
“ (2) « T’es marié ? »
« Non… j’ai une gonzesse en Californie. »
« C’est bien ça. Qu’elle y reste en Californie… Elle est pas pendue à tes baloches. »
« Ouais t’as raison »
« J’ai toujours raison. »
« Un affranchi a toujours raison. Même quand il a tord il a raison. »
« Et c’est valable tout le long de la hiérarchie. Mec qu’est dans le circuit. L’affranchi, le capo, le caïd. »
« Ouais je sais je sais tout ça. »
« Qu’est-ce tu sais ? »
« C’est comme, un peu comme à l’armée…On monte en grade. »
Comme à l’armée ?… Ça n’a rien à voir avec l’armée… L’armée, c’est un mec que tu connais pas, qui t’envoie nettoyer un mec que tu connais pas.
« On fait un truc ensemble demain ? »
« Ouais. Ça marche. »
« Je sais pas comment t’as fait pour voir que cette putain de bague était un fugazi. »
« À demain alors. »
« Ouais à demain. »
« L’agent spécial Pistone a établi le contact avec Benjamin Ruggiero alias Lefty, alias Lefty le calibre, alias Lefty deux calibres, alias la scoumoune »
Donnie Brasco, Scènes
…
« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
…
« Denis, Denis le bijoutier il ramène du fric, il te colle pas au cul, et il emmerde personne. »
« C’est un bijoutier quoi. »
« Hum. »
« Mais d’où il sort ce type Jill.»
«De Floride. »
« Mais où ça, où ça, d’où en Floride ? Miami ? »
« Non, non c’est pas Miami. Je sais plus, je retrouve plus, le foutu bled où les Dogs s’entraînent au printemps. »
« Et il est réglo ce mec ? »
« Je travaille avec lui Lefty, je couche pas avec. »
« Hé toi, viens là. »
« Viens. »
« Je viens de rencarder mon ami Lefty sur toi. Me fais pas mentir. Capish ? »
« Je ferai pas un truc comme ça. »
« Parce que sinon l’un de nous deux devra te nettoyer. »
« J’aime autant pas. » »
Donnie Brasco, Scènes
…
« Jt’allume, à l’hôpital ils vont t’apprendre à marcher »
Sofiane, Lyrics
…
Introduction. L’individu souverain ou le retour de la nervosité
- Par Alain Ehrenberg
Pages 9 à 20
…
Introduction. L’individu souverain ou le retour de la nervosité | Cairn.info
…
« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
…
« Il a dit, cet homme qui avait violé une jeune fille là bas, au moyen Orient. Il y a remis les pieds un jour, il a dit ça calmement mon père, il a pris ses deux doigts mon père, il a fait le signe, le signe de la trajectoire, de la balle. Une balle lui est arrivée dans sa tête, au mec, à la seconde où il a remis les pieds au pays….»
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
…
« Je rentre un peu tard je sais 18 ans de retard c’est vrai Mais j’ai trouvé mes allumettes Dans une rue du Massachussetts «
…
…
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
…
« « L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. CET EMPIRE DE LA PERSONNE SUR LES INSTRUMENTS DE SON DESTIN S’ÉTEND ASSEZ LOIN AUTOUR D’ELLE POUR QUE LES ÉVÉNEMENTS MÊME DE NOTRE VIE SEMBLENT VENIR PARFOIS SE GROUPER AUTOUR DE NOUS À L’IMAGE MÊME DE NOTRE CARACTÈRE ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
Philippines: la popularité de Duterte propulse sa fille à la vice-présidence
…
« Le président philippin sortant Rodrigo Duterte a beau être menacé de poursuites devant la justice internationale pour sa guerre sanglante contre la drogue, la victoire éclatante de sa fille dans la course à la vice-présidence prouve que sa popularité reste au sommet.
« Sara Duterte, 43 ans, a gagné lundi avec plus de la moitié des voix l’élection à la vice-présidence, un scrutin séparé de la présidentielle qui avait lieu le même jour.
Ce triomphe traduit un soutien sans équivoque pour un patronyme devenu synonyme de brutalité et d’impunité aux Philippines, un pays ravagé par la pauvreté et la violence.
Selon des chiffres officiels, plus de 6.200 personnes ont été tuées dans la campagne antidrogue menée par Rodrigo Duterte depuis son accession à la présidence en 2016. Selon les organisations de défense des droits humains, le nombre de morts s’élève en réalité à plusieurs dizaines de milliers.
Ces exécutions extrajudiciaires de trafiquants de drogue réels ou supposés ont été largement condamnées dans le monde et ont déclenché une enquête de la Cour pénale internationale. Mais la justice expéditive de Duterte a plu à de nombreux Philippins lassés de la bureaucratie, de la corruption et des dysfonctionnements en tout genre qui affectent leur vie quotidienne.
« La popularité du père a déteint sur sa fille, que ses partisans considèrent comme une héritière sûre, capable de le protéger des poursuites pénales après son départ du pouvoir le 30 juin.
La victoire de Sara Duterte cimente la place de la famille au coeur du pouvoir pour six années supplémentaires, même si la fonction de vice-présidente est essentiellement honorifique. »
…
…
…
« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »
…
« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.
Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.
Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »
Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »
Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet
…
«L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Où nous arrêterons-nous sur cette pente ? »
Alain Pitoye
…
Assassinats ciblés : un président ne devrait pas dire ça
…
…
L’Etat de droit, un principe attaqué par une partie de la droite
…
« Histoire d’une notion. Il y a un paradoxe dans le concept de l’Etat de droit. Ce principe, qui fonde les démocraties libérales, est pourtant de plus en plus attaqué, notamment par une partie de la droite et de l’extrême droite. Ainsi, le nouveau ministre de l’intérieur, Bruno Retailleau, issu de l’aile la plus conservatrice des Républicains, a affirmé, au début de l’automne, que l’Etat de droit n’était « ni sacré ni intangible ». Face au tollé, il a dû revenir sur ses propos et le premier ministre, Michel Barnier, a été forcé, dans sa déclaration de politique générale, de réaffirmer son attachement « au respect de l’Etat de droit ». De telles attaques ont déjà eu lieu par le passé, entre autres au moment des attentats de 2015, mais également lors de la censure de certaines dispositions de la loi sur l’immigration en janvier 2024″. »
…
« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
…
« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques
…
…
…
Une création récente
« Pour comprendre les problèmes polonais concernant la réalisation du principe de l’État de droit, il faut établir, au préalable, que celui-ci est pratiqué en Pologne depuis quinze ans seulement. C’est en 1989 – année mémorable pour toute l’Europe –, dans les derniers jours du mois de décembre, que l’article 1er de la Constitution revêt la forme suivante : « La République de Pologne est un État démocratique de droit qui réalise les principes de la justice sociale. » La désignation de l’État a été changée en même temps : la République populaire de Pologne est abandonnée au profit d’un nom dont la tradition est séculaire [1]. Le fait que la notion d’État de droit vienne remplacer l’ancien principe de l’État socialiste, que le langage de l’idéologie officielle de l’époque considérait comme un modèle axiologique intangible de l’ordre juridique, est également significatif. L’esprit non officiel de la société polonaise, à cette époque, explique la facilité avec laquelle ce « principe intangible » a cédé.
La nature de ce symbolique « changement de place » n’était pas uniquement déclarative. Cependant, l’État de droit n’est pas devenu réalité en vertu d’une seule disposition constitutionnelle. Une construction difficile, dans plusieurs domaines à la fois, a donc commencé. Elle concernait la doctrine, le droit, les institutions et les droits de l’homme. La voie polonaise vers l’État de droit offre une particularité qui lui est propre : la construction de la notion et sa réalisation se sont faites en opposition au système communiste. Cela a présenté un avantage en ce que l’objectif a été clairement exprimé : il a fallu supprimer tout ce qui entravait l’avènement de l’État et de la société démocratiques (donc presque tout) et le remplacer par ce qui constituait un modèle de l’État de droit. Mais il y a eu aussi des inconvénients : une forte résistance de la matière, des compromis nécessaires face à l’ancien système, l’absence de classes politiques mûres et renouvelées, des habitudes anciennes, la mise à profit par certains milieux de l’instabilité de la période de transformation, etc., et même le doute que l’« illusion » puisse devenir réalité.
Tels ont été, au début, les facteurs qui ont marqué certaines limites de l’État de droit. Et chaque bataille remportée, chaque nouvel élément de l’État de droit a constitué un progrès, qui a largement ouvert les portes de l’ordre constitutionnel. Par la suite, la situation a légèrement évolué, ce que nous verrons ci-après.
Définition et contenu
Tout d’abord, il a fallu définir la notion d’État de droit et préciser son contenu dans le contexte polonais. La détermination des principes majeurs, constituant les normes minima de sa définition, a représenté l’une des tâches principales de la doctrine constitutionnelle. Parfois, contrairement au sentiment des classes politiques, « jouer à l’État de droit [2] » est un attribut de l’État démocratique aussi important que l’efficacité et la performance décisionnelle, ou encore « le bien-fondé », c’est-à-dire les arguments politiques. D’autant plus que la programmation, dans la Constitution, du principe de l’État de droit nécessite son respect immédiat, ce qui a aussitôt pour effet de renvoyer aux lacunes juridiques et institutionnelles. Dans le cas polonais, le principe constitutionnel fonctionnait dans un environnement qui ne correspondait pas à ses exigences. La Constitution de 1952 – partiellement amendée mais stigmatisée comme stalinienne – était non seulement obsolète, inadaptée aux nouveaux besoins, vidée de sa substance juridique, fondée sur un concept général du régime qui contredisait l’État de droit, mais, de surcroît, au cours des modifications successives, elle avait connu des incohérences internes qui l’avaient rendue incapable de jouer le rôle de régulateur de la vie sociale et politique, des transformations juridiques et économiques.
La construction de la notion d’État de droit signifiait donc, à la fois, la construction des bases de la future Constitution et celle du système politique. Le constitutionnalisme polonais s’est largement inspiré de la doctrine et de la pratique des autres États démocratiques, notamment de l’idée allemande de Rechtstaat (en effet, c’est de l’Allemagne bismarkienne que vient la notion de Rechtstaat – reprise en français sous le nom d’État de droit, ainsi qu’en anglais, Rule of law). Mais, rapidement, les besoins propres ont porté leurs fruits sous la forme d’une analyse proprement polonaise et de concepts théoriques [3].
Les bouleversements de la mise en œuvre
La mise en circuit juridique de la clause de l’État de droit a modifié, de façon assez radicale, l’approche des questions de légalité. Il faut pourtant remarquer que cette notion, sous forme de « légalité socialiste », était présente dans la Constitution polonaise de 1952, dont elle était même l’un des principes majeurs. Cependant, la manière dont il a été réalisé dans les conditions du socialisme réel a provoqué le rejet de ce principe, considéré comme « entaché d’une mauvaise tradition » [4]. En revanche, il est devenu stimulant au profit de la recherche des contenus polonais de l’État de droit, précisément là où l’ancienne légalité était sans effet : la réelle subordination du pouvoir au droit, le changement de la position de l’individu face à l’État et de l’État face à l’individu, le respect des valeurs démocratiques, les garanties formelles, etc. Dans la doctrine, évidemment, sont apparus plusieurs concepts différents, portant sur les divers éléments (principes) de la notion d’État de droit. À titre d’exemple, Michal Pietrzak a reconnu comme piliers « porteurs » les principes suivants : le constitutionnalisme, la souveraineté de la Nation, la séparation des pouvoirs, la loi en tant que source essentielle du droit, l’indépendance des juges, l’autogestion des collectivités locales, le caractère constitutionnel des garanties des droits et des libertés des citoyens, la responsabilité des organes du pouvoir au titre de toute action et, notamment, de l’atteinte à la loi [5]. Un autre auteur, Miroslaw Wyrzykowski, souligne l’importance capitale de la signification de la dignité et de la liberté de l’homme, en tant que base de la relation entre l’État et l’individu, et complète les éléments « classiques » de l’État de droit en relevant l’importance de caractéristiques telles que l’ingérence modérée de l’État dans la sphère sociale, la justice, la sécurité juridique, la prévisibilité des solutions juridiques, la proportionnalité, le principe de confiance dans l’État [6].
Le rôle de la Cour constitutionnelle
C’est pourtant la Cour constitutionnelle qui a apporté la plus forte contribution à la compréhension et à l’application de l’État de droit en Pologne. Cela est dû à une situation paradoxale (mentionnée plus haut) : le principe constitutionnel de l’État de droit n’a été ni appuyé ni précisé au moyen d’autres dispositions de la Constitution. Il demeurait, dans la Constitution de 1952, comme une sorte d’île isolée au milieu de l’océan d’une réalité juridique toute différente [7]. Certains principes ont trouvé leurs racines dans les amendements de l’après-1989, et à la suite de l’entrée en vigueur, en 1992, de la Constitution provisoire [8], une régulation plus complète, mais qui concernait essentiellement les rapports entre le législatif et l’exécutif. Le reste est demeuré inchangé ou légèrement modifié, y compris tout un ensemble de dispositions juridiques afférentes aux droits et obligations des citoyens, et au droit en tant que tel. Dans ce contexte, les plaintes portant sur l’inconstitutionnalité de la loi dont était saisie la Cour constitutionnelle ne pouvaient se référer à aucun « étalon » constitutionnel, mais seulement à la clause de l’État de droit. La Cour constitutionnelle s’est d’ailleurs appliquée, pour en profiter, à en décoder dans le contenu les différents éléments, les considérant comme les normes constitutionnelles en vigueur. La Cour s’est aussi servie de la caractéristique du principe constitutionnel de l’État de droit comme clause générale, sans contenus rigides y afférant – ce qui permettait la formation de ces normes en tenant compte de considérations non juridiques ; elle a pu ainsi retrouver des éléments de la Constitution de l’époque antérieure [9].
Si cette analyse n’est pas le lieu idéal pour dévoiler en détail les « ficelles du métier » de la Cour et de ses acquis – notamment jusqu’à l’adoption de la Constitution de 1997, ces questions étant par ailleurs largement analysées dans la littérature polonaise –, il convient néanmoins d’indiquer ce que le catalogue des principes formels, qui caractérisent l’État de droit, a définitivement intégré : la confiance des citoyens dans l’État et le droit, la sécurité juridique, la loi en tant que base de la régulation et, spécialement, les restrictions à l’exercice des droits et libertés, ainsi que l’impossibilité de former les interdictions et les obligations (notamment en termes de droit pénal) par voie de clauses mal définies, générales, imprécises ; le principe lex retro non agit, pour ce qui concerne le droit plus rigoureux, celui de vacatio legis suffisamment long pour que le citoyen ne soit pas pris au dépourvu, celui de pacta sunt servanda (droits acquis à juste titre), l’interdiction de modifier les impôts au cours de l’année fiscale et l’obligation d’annoncer les modifications à l’avance. En ce qui concerne les contenus matériels, la Cour a également identifié : le droit d’agir, le principe de proportionnalité, le droit à la protection de la dignité humaine, le droit à la vie et le droit à la protection de la vie privée [10].
Ainsi, grâce à l’activité de la Cour constitutionnelle, les citoyens ont acquis de nombreux droits absents des textes constitutionnels. Non seulement ils n’ont pas été formulés expressis verbis, mais ils sont restés étrangers à l’héritage constitutionnel laissé par l’ancien régime. C’était d’autant plus important que, pour de nombreuses raisons, la nouvelle Constitution, complète, n’a été adoptée qu’en 1997 [11]. Cela n’a pas gelé le développement de l’État de droit, au contraire, les avancées ont été visibles, ce qui a certainement impliqué, entre autres, que tous ces principes ont été explicitement exprimés dans la nouvelle Constitution et, dans la jurisprudence ultérieure, la Cour constitutionnelle n’a fait que confirmer, approfondir et préciser leur contenu et leur application – d’autant que la Constitution de 1997 a repris, dans son article 2, la même notion d’État de droit. Il est pourtant évident que la nouvelle Constitution a modifié de façon considérable plusieurs autres principes de l’ordre juridique, du système gouvernemental, du système institutionnel, des droits et libertés de l’Homme, du système juridique, de ses garanties et de sa sauvegarde. Tout cela a modifié l’image de l’État polonais en tant qu’État de droit.
Le système des actes normatifs que la Constitution polonaise désigne comme sources de droit a constitué une autre plate-forme de la construction de l’État de droit en Pologne. La transformation du droit a porté sur deux aspects : matériel et formel. L’aspect matériel signifiait la réévaluation du système normatif, adossé à des valeurs nouvelles, démocratiques, conformément aux objectifs de la transformation politique. Il est utile de rappeler que le Conseil législatif [12] a procédé à la revue presque complète du droit, d’après les critères de la nouvelle Constitution [13]. Dans la pratique ultérieure, la réalisation n’a été ni complète ni immédiate. Il avait pourtant été signalé que le droit devait avoir sa propre définition, ses valeurs et sa morale. Autrement dit : lex doit respecter jus. D’autre part, la Constitution a régi l’aspect formel de façon très précise. Elle a consacré au droit un chapitre entier, haut classé au sein de la Constitution. Elle a établi un répertoire exhaustif d’actes de droit de portée générale, pouvant seuls intervenir dans la sphère des droits, libertés et obligations des justiciables. Elle a défini le modèle du droit interne de l’administration et a interdit que les décisions concernant les citoyens ou autres sujets soient prises sur le fondement de ce droit. La primauté de la Constitution et de la loi a été reconnue, et les exigences concernant les décrets d’application limitées et renforcées. Quant aux principes requis de la publicité du droit, de la place du droit international et du droit communautaire, de la ratification, ils ont été formulés.
Les institutions et les procédures réformées
Par ailleurs, outre ce chapitre, la Constitution a défini les principes de la création démocratique du droit [14] et, pour finir, consolidé et modifié les institutions et procédures de protection du droit – notamment la Cour constitutionnelle [15]. Les dispositions de la Constitution de la République en matière de droit – leur degré de précision et leur rigueur – s’expliquent par la période révolue, au cours de laquelle le droit ne répondait pas à plusieurs normes démocratiques majeures. Si l’on voulait le définir d’une formule, il faudrait dire qu’il était alors un outil docile au service des décisions du pouvoir (malgré quelques apparences de légalité). Il semble que ce « traitement » sévère subi par le droit (entaché, çà et là, de quelques vices) constitue un pas important vers la construction de l’État de droit dont, indiscutablement, il demeure le fondement.
Les droits de l’Homme sont une autre plate-forme où se réalise l’État de droit. Il y avait ici beaucoup à faire, car c’est bien sur le citoyen que se focalisent tous les autres dispositifs du régime (c’est lui qui ressent directement tous les avantages et toutes les défaillances de l’État de droit). En Pologne, cette évolution a été particulièrement importante car la conception des droits civiques, à l’époque communiste, était fondée sur la primauté de l’intérêt collectif et sur la subordination du citoyen à l’État. La pratique judiciaire n’appliquait pas les standards du droit international et réciproquement, ces standards n’avaient quasiment aucune incidence sur les droits et les obligations des citoyens. La conception des droits de l’Homme n’a pas été adaptée, la justice constitutionnelle ne fonctionnait pas (jusqu’en 1986, ni la plainte constitutionnelle universelle jusqu’en 1997), de même que la justice administrative (jusqu’en 1980) et le médiateur (jusqu’en 1987) ; les garanties formelles ainsi que les procédures de la protection des droits faisaient défaut. La Constitution était riche en droits et libertés non réels, tandis que la censure sévissait et qu’un citoyen pouvait être déchu de sa nationalité lorsqu’il refusait, par exemple, de rentrer de l’étranger sur l’ordre de l’administration (les passeports, délivrés en vertu d’une demande formalisée spécifique, étaient souvent refusés, le pluralisme et les élections libres n’existaient pas).
Cette énumération permet de rendre compte des changements de la situation du citoyen après l’intégration du principe de l’État de droit dans la Constitution. Faisant abstraction du catalogue des droits et libertés, fortement apparenté à la Convention européenne des droits de l’homme, l’approche des droits, libertés et obligations des citoyens a changé. Tout d’abord, la catégorie des droits de l’homme, fondée sur les droits naturels intangibles et sur la dignité de l’être humain, a été mise en place. De plus, tout un système de sauvegarde de ces droits a été défini : à commencer par le principe selon lequel ils pouvaient être limités seulement en vertu d’une loi et uniquement en cas de nécessité de l’État démocratique, jusqu’à la construction d’un système procédural destiné à les protéger et intégrant la plainte constitutionnelle. La prise en compte des actes internationaux des droits et libertés, de leur protection et de la transposition de leurs normes dans la législation nationale a été très importante pour l’élaboration de l’État de droit – tout comme la généralisation du principe de pluralisme et la création des conditions favorables au développement de la société citoyenne.
La mise en œuvre de l’État de droit au niveau des institutions signifiait la transformation du système politique. Ce processus avait déjà commencé avec les premiers amendements à la Constitution, après la « Table ronde » [16], et fut couronné par l’adoption de la Constitution en 1997. Le nouveau système, en évolution, a été qualifié de IIIe République [17], ce qui traduisait la « nouvelle ouverture ». Le principe de la séparation des pouvoirs (rejeté de façon rigoureuse par l’ancien système et restauré, de façon aussi rigoureuse dans sa forme presque classique, celle de Montesquieu) a été mis en place, les élections libres et pluralistes ont été renforcées ; les garanties de l’indépendance de la magistrature et de l’indépendance des juges par rapport au politique ont été instaurées, ainsi que les garanties de l’indépendance et de la liberté des médias ; l’autonomie de la banque centrale a également été assurée. L’armée a été soumise au contrôle civil et démocratique, les procédures de contrôle et de mise en œuvre de la responsabilité des administrations et de leurs fonctionnaires ont été instaurées ou consolidées. Bref, l’État démocratique de droit remplaçait l’ancien État de la « démocratie populaire », ni réellement démocratique ni réellement populaire.
Difficultés et limites
La complexité de la mise en place
L’énumération des domaines concernés par la réforme n’épuise cependant pas la question, d’autant qu’ils peuvent être perçus, classés ou distingués de différentes façons. La présente étude ne vise d’ailleurs pas à les identifier en détail, mais plutôt à cerner deux circonstances majeures : la première démontre la complexité du phénomène de la construction de l’État de droit, la seconde permet de se rendre compte de la simultanéité des processus de son émergence dans tous les secteurs.
Cela ne signifie pas que la solution idéale ait été mise en place, ni dans le domaine juridique ni dans le domaine pratique. Le contrôle du pouvoir et des hommes politiques n’a pas réduit la corruption (elle s’est aggravée), les procédures démocratiques de création du droit n’ont pas éliminé sa mauvaise qualité (elle a empiré) et n’ont pas allégé le travail de la Cour constitutionnelle, la déclaration de la liberté des médias ne les a pas libérés de l’emprise de la politique, le droit à la justice n’a pas raccourci la durée des procédures (allant parfois jusqu’à rendre ce droit illusoire), la formation de la société citoyenne n’a pas renforcé la mobilisation électorale des citoyens, ne serait-ce que pour les élections locales, le partage des pouvoirs n’a pas empêché la « République des copains »… Cette liste n’est pas exhaustive.
Malgré le fonctionnement, dans la plupart des cas, des mécanismes correctifs qui sont des mécanismes importants de l’État de droit (la corruption est dévoilée et punie, la législation défaillante et inconstitutionnelle abrogée, les dirigeants portant atteinte à la loi sont contrôlés et poursuivis, les mauvais gestionnaires ne sont pas réélus, la politique qui ne tient pas compte des intérêts sociaux est librement mise en cause lors de grèves et de manifestations, la lenteur des procédures judiciaires est dénoncée à Strasbourg, etc.), il est légitime de s’interroger sur les barrières de l’État de droit.
Elles interviennent dans de nombreux domaines, pas exclusivement juridiques, mais sociaux, économiques, psychologiques. Elles résultent majoritairement de la période de transformation, c’est-à-dire d’un changement radical du système politique et économique intervenu sur une durée trop brève pour pouvoir parer à toutes les difficultés. En Pologne, l’ancienne tradition démocratique et parlementaire a constitué un facteur atténuant : le parlementarisme polonais est vieux de plusieurs siècles, la Constitution polonaise a été la première Constitution, en Europe, au xviiie siècle (3 mai 1791) et la Constitution de la IIe République (1921) a été très démocratique pour son temps. Malgré les faiblesses de cette démocratie antérieure, son message et son héritage ont été suffisamment enracinés dans la conscience collective pour que les institutions démocratiques de la IIIe République retrouvent rapidement « leur place ». Mais cela n’a pas totalement neutralisé les difficultés de la transformation.
C’est précisément le passé récent qui fait partie des facteurs susceptibles de contribuer à l’affaiblissement de l’État de droit. Le compromis caractéristique de la « Table ronde » – autour de laquelle un accord a été trouvé par l’opposition et l’équipe communiste – et, par conséquent, le déroulement de la transformation ayant permis aux anciennes classes politiques de rejoindre la vie publique provoquent des ressentiments et radicalisent la récapitulation critique du passé. Ces sentiments sont naturels, et même positifs, lorsqu’ils s’inscrivent dans le système pluraliste. Cependant, lorsque le pouvoir est aux mains d’un parti dont le programme est très radical, les modalités de sa réalisation peuvent susciter des réserves. Il est vrai qu’en Pologne la « révolution ne dévore [pas encore] ses propres enfants », mais une thèse démontrant les dangers de la IIIe République a été déjà lancée. La lutte « exige » « le renouveau moral », l’anéantissement des « arrangements » [18], l’octroi aux dirigeants des mesures, institutions et procédures extraordinaires. On les retrouve justement dans le programme du parti actuellement au pouvoir : la commission « Vérité et Justice » (encore à l’étape de proposition dans la mesure où l’on ne sait pas trop comment justifier sa légalité), de nombreuses commissions d’enquête au Parlement – dont l’une est déjà constituée pour contrôler les privatisations et les transformations de propriété du secteur bancaire sur les seize dernières années et, pour cette raison, déjà considérée comme inconstitutionnelle par les experts –, le bureau central anticorruption avec les prérogatives et instruments extraordinaires (à l’étape des travaux législatifs), la limitation de l’autonomie de la banque centrale (les propositions s’atténuent sous le feu de la critique générale), les tentatives visant à reprendre en main le contrôle bancaire, confié à un seul organe dépendant du gouvernement (vivement contesté par l’opposition), la prise de contrôle des médias par les amendements à la loi sur le Conseil national de l’audiovisuel (dont plusieurs points sont déjà reconnus comme inconstitutionnels par la Cour constitutionnelle), la poursuite de l’affaiblissement de la fonction publique au lieu de son renforcement (l’amendement de la loi est en cours), sans parler des projets de modification de l’ensemble de l’ordre constitutionnel (IVe République, mais cela dans un avenir encore incertain [19]).
Aux arguments qui s’élèvent en faveur de la nécessité de « faire le procès » de la IIIe République s’ajoute le programme visant à l’« achèvement de la révolution » par le jugement définitif de l’état de siège [20], la décommunisation et notamment la vérification généralisée du comportement des particuliers vis-à-vis de la police politique de l’ancien régime (dont les procédures seraient trop simplifiées [21]). Cela pourrait mettre en cause certains droits de l’homme, mais rien de définitif n’est encore décidé.
Tout cela nous permet de comprendre que les menaces sont importantes même si l’État de droit ne désarme pas. La critique virulente de l’opposition et des intellectuels ainsi que d’une grande partie de l’opinion publique, la jurisprudence de la Cour constitutionnelle, la nécessité de chercher des alliés au sein du Parlement [22] et les barrages dressés par la loi en vigueur constituent un contrepoids face aux éventuelles tentatives extrémistes. Par le biais d’une polémique publique, les partisans des changements radicaux qualifient le droit actuel d’« impossibilisme » susceptible de défendre la moindre cause (et obtiennent en réponse que cet « impossibilisme » est garant de la liberté [23]). On ne peut pourtant pas oublier que le parti qui préconise ces tentatives n’appartient pas aux extrémistes populistes, mais qu’il est d’origine progressiste, démocratique, doté d’un sentiment pro-étatique et – last but not least – qu’il respecte généralement la loi [24], même si cet avis n’est pas partagé par tout le monde. Peut-être alors, l’État de droit n’en pâtira-t-il pas et ses capacités de défense tout au plus en seront testées.
La faiblesse du système des partis
La faiblesse du système des partis politiques peut constituer une autre source de menace à l’égard de l’État de droit, ce qui, de la même façon, résulte du passé. Un demi-siècle de monolithe politique officiel et d’hégémonie du parti unique, une seule idéologie (« unité morale et politique » officielle de la Nation), imposée à la société durant toute la période du socialisme réel, ont empêché l’évolution vers un système de partis politiques moderne, polarisé, nettement défini. Immédiatement après 1989 et la libération du système politique, on compte en Pologne près de 300 partis, clubs ou unions croissant à toute vitesse sur le sol fertilisé par la liberté mais qui, faute d’idéologie, disparaissent aussitôt. Ce processus a donc vite été freiné, laissant le système de partis instable, sans ancrage social véritable car les citoyens changent facilement de bord et accordent leur sympathie (et leurs voix) à des partis aux options divergentes. L’origine du système a nui à son image – le programme des partis postcommunistes n’a, en effet, pas toujours été de gauche (social), même s’il était formellement considéré comme tel (par la force des choses, les partis issus de Solidarnosc situés à droite ou au centre, étaient libéraux, conservateurs, sociaux, chrétiens, etc). Rien d’étonnant à ce que les citoyens se laissent convaincre par les promesses des partis « qui n’ont pas encore été au pouvoir », et dont l’enseigne cache la démagogie, le populisme et les recettes faciles en faveur d’une voie « de progrès » simpliste. Forts d’un certain nombre de représentants au Parlement, ils lui apportent leur soutien en échange de concessions concernant certaines actions (législatives, administratives) qui ne répondent pas toujours aux normes de l’État de droit. Actuellement, des préparatifs visant à instaurer une coalition parlementaire avec de tels partis sont en cours. Leur présence au sein du gouvernement et de la majorité parlementaire peut – faut-il le souligner – présenter une certaine menace pour les mécanismes démocratiques du pouvoir. Dans ce cas, une meilleure stabilité sur le marché politique et la marginalisation des extrêmes constitueraient des facteurs favorables au maintien de l’État démocratique de droit.
Le facteur économique
Enfin, il semble difficile de ne pas évoquer un important facteur économique, quand bien même il est délicat d’apprécier son incidence réelle par le biais d’une étude juridique. On ne peut cependant pas ignorer l’influence – positive et négative – de la transformation économique sur la vie publique et politique. Tous les processus de transformation relatifs à la propriété, et notamment la privatisation de la propriété publique (énorme, bien qu’en mauvais état), sont entachés, d’une part, d’un risque décisionnel et, d’autre part, de pathologies diverses : corruption, abus de biens publics, phénomène mafieux, etc. Il s’agit d’un terrain propice aux revendications populistes (ou idéalistes) qui requiert – d’après les auteurs de ces revendications – des moyens extraordinaires (extraordinaires, car la simple application des procédures ordinaires de protection du droit dont dispose l’État de droit ne serait pas aussi spectaculaire et, précisément, le spectacle se révèle nécessaire pour justifier le programme du « renouveau moral »). Ce n’est pas tant lui qui est si nuisible (bien qu’il déstabilise la vie publique et mette en cause l’autorité de tous ses participants) que les instruments engagés pour le réaliser.
La transformation économique entraîne également l’éclatement de la société, les phénomènes d’enrichissement et de paupérisation, l’inégalité matérielle et l’inégalité des chances, le chômage. L’impuissance du budget et des finances publiques (toujours insuffisantes) face à ces phénomènes est à l’origine de la grogne sociale, nourrissant par-là des revendications sociales et des actions irrationnelles. Désorientés, les citoyens, à la recherche de l’« homme providentiel » [25], reçoivent l’offre d’un « parti providentiel » qui « mettra de l’ordre » à l’aide d’instruments extraordinaires.
Une société en mutation
La faiblesse de la société citoyenne est une autre limite pour l’État de droit. S’il est vrai que, depuis le début de la transformation, la société se forme, notamment avec le développement des collectivités territoriales et des organisations intergouvernementales, elle n’est pourtant pas suffisamment forte pour parvenir à convaincre les citoyens de leur influence capitale sur le déroulement des affaires publiques. Et l’on observe toujours une prédisposition au populisme, un faible taux de participation aux référendums (y compris les référendums locaux), un scepticisme marqué face aux initiatives sociales, une faiblesse du sentiment d’appartenance et d’intérêt commun… Même si, pour autant, cette tendance ne constitue pas une règle : il arrive, en effet, que l’action sociale commune mobilise la société à très grande échelle et que cette mobilisation reste insensible aux arguments d’une propagande toute contraire. Il ne s’agit pourtant pas d’initiatives politiques.
Que pourrait-on encore ajouter à ce catalogue ? Plusieurs aspects, semble-t-il, dont deux notamment ne peuvent être négligés : en premier lieu, la détérioration qualitative de la législation polonaise. Il ne s’agit pas d’un phénomène nouveau, ni particulièrement lié à l’exercice du pouvoir par un courant politique donné. Il reste que la longévité de cet état est inquiétante, d’autant que des prises de conscience relatives à son amélioration ont déjà été observées et que la réelle qualité du droit représente l’une des conditions de l’État de droit. Ses normes exigent qu’il soit stable, adapté aux besoins, compréhensible, accessible, adopté sans violation des procédures, non rétroactif, publié à l’avance, sûr, cohérent avec l’ensemble du système juridique (y compris le droit européen), respectueux des droits de l’homme et des intérêts en cours. La violation de ces exigences rendrait difficile la situation du citoyen et des autres sujets de droit, menaçant leurs droits et libertés. Elle empêcherait un développement économique et social harmonieux, et menacerait les intérêts des sujets de droit et de l’État lui-même. Plusieurs institutions constitutionnelles, importantes et indépendantes, ont donc été mises en place dans le but de sauvegarder le droit – en ce sens, le mauvais droit sera, tôt ou tard, éliminé du système. Reste que, dans cette attente, sa nuisibilité est grande et affaiblit le sentiment qu’ont les citoyens de vivre dans un État de droit.
Le deuxième aspect concerne la garantie des droits civiques. Il peut apparaître convenu de constater que tout affaiblissement (ou toute atteinte aux principes de l’État de droit) nuit, soit directement, soit indirectement, aux droits et libertés des citoyens. L’opacité de la législation fiscale, l’interdiction de manifester imposée aux minorités, la lenteur excessive de la justice, la corruption des autorités locales, l’incompétence des fonctionnaires : toutes résultent du non-respect des principes de l’État démocratique de droit. De plus, outre les actions, on peut évoquer les opinions des dirigeants au pouvoir : le Parlement ou le président de la République s’en prenant violemment aux institutions indépendantes (comme la Cour constitutionnelle), le ministre de la Justice s’attaquant au jugement concret d’une juridiction (à la Commission de la codification ou à des organisations professionnelles d’avocats), le vice-Premier ministre menaçant des médecins ou des fonctionnaires en grève, la centrale du parti au pouvoir désavouant l’indépendance des médias ou relativisant l’importance des droits de l’homme – il ne s’agit pas encore d’actions, et peut-être ces cas de figures ne se transformeront-ils jamais en actions, ils contribuent néanmoins à créer le climat dans lequel la notion d’État de droit commencerait à paraître illusoire.
Ce n’est pas un hasard si en Pologne, ces derniers temps – en hiver et au printemps 2006 –, s’est ouvert le débat sur les nouveaux défis de l’État de droit [26]. Dans une intéressante intervention, le professeur Miroslaw Wyrzykowski a opéré un croisement sous forme de dialogue entre les opinions de la politique (des hommes politiques) et du droit (des juristes), prenant comme point de départ les opinions politiques récemment présentées, qui remettent en cause les arguments en faveur de l’État de droit et les arguments qui s’y opposent – politiques, publics, nationaux, moraux, etc. –, qui nécessitent une interprétation souple du droit, axée sur la finalité, selon les critères définis par les hommes politiques. Selon Wyrzykowski, tous les sujets intervenant dans la création du droit « devraient rechercher les opinions des hommes politiques sur ce qui leur plaît ou déplaît et – sur la base des considérations éthiques, esthétiques, morales, idéologiques et autres – tenter de forger une norme générale… Et s’il s’avère que l’homme politique change d’opinion – pourrait-on appliquer le principe opinio posteriori derogat opinio priori ? ». L’auteur se demande « où donc chercher une alternative à l’État de droit, objet du rejet ? » [27].
Cependant, le débat n’est pas la réalité. Tant qu’il y a débat et non pas monologue, l’État de droit continue de faire ses preuves. »
Varsovie, le 20 avril 2006
…
« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews »
…
« … mais… 300 kilomètres… nous avons ici donc une image… d’une rivière de sang… profonde de 1 mètre 50… sur une distance de 300 km… c’est une image épouvantable… il y a du sang partout, une rivière de sang… voilà comment la bible présente la colère de Dieu… des hommes, et des femmes, piétinés à mort, dans une rivière de sang… c’est un film… d’horreur… mais il y a pire… descendons encore une marche vers l’horreur… Esaïe, chapitre 63, versets 1 à 6… ici nous avons un dialogue entre deux personnes… la première personne probablement Esaïe, voit quelqu’un arriver en vêtements rouge éclatant, et demande qui c’est… qui est celui qui vient d’Édom… de Botzra… en vêtements rouge… en habits éclatants… et se redressant avec fierté dans la plénitude de sa force… la deuxième personne répond… c’est moi… qui ait promis le Salut… qui a le pouvoir de délivrer… il s’agit donc ici de Dieu… celui qui a promis le Salut, qui a le pouvoir de délivrer, c’est Dieu… d’ailleurs je remarque que la version Semeur dit, c’est moi dit l’Éternel… donc c’est Dieu qui arrive… Esaïe interroge Dieu donc, et demande, pourquoi tes habits sont-ils rouges… et tes vêtements, comme de celui qui foule dans la cuve… autrement dit, voyant ses vêtements émaculés de taches rouges, Esaïe demande pourquoi tes vêtements sont-ils rouges, comme si tu avais pressé du vin dans la cuve… et Dieu donne cette explication… j’ai été seul à fouler au pressoir… et nul homme d’entre les peuples n’étaient avec moi… je les ai foulés dans ma colère… je les ai écrasés dans ma fureur… leur sang a jailli sur mes vêtements… et j’ai souillé tous mes habits… car un jour de vengeance était dans mon cœur… et l’année de me racheter est venue… je regardais et personne pour m’aider… j’étais étonné… personne pour me soutenir… alors mon bras m’est venu en aide… et ma fureur m’a servi d’appui… et qu’est-ce que dieu a foulé au pressoir… des raisins ?… non, pas des raisins… nous lisons… j’ai foulé des peuples dans ma colère… je les ai rendus ivres par ma fureur… et j’ai répandu leur sang sur la terre… mes amis… avez-vous bien compris l’image qui nous est donné ici par Esaïe… Dieu piétine les peuples… il les piétine de façon énergique et acharnée… leur sang jaillit sur ses vêtements… à un tel point que ses habits deviennent rouges éclatants… c’est une image terrifiante de la fureur de Dieu… ce Dieu-là fait peur… mais il y a pire… on pourrait se consoler en disant que Dieu fait tout ça à contre-cœur… la gorge nouée… qu’il est obligé de le faire… mais qu’il n’y trouve aucune satisfaction… mais… ce n’est pas ce que nous dit ce passage… il nous dit que celui qui écrase les peuples… est fier de ce qu’il fait.. en verset 1 nous lisons… qui est celui qui vient en vêtements rouges, se redressant avec fierté dans la plénitude de sa force… Dieu a les vêtements couverts de sang… le sang de ses victimes… et plutôt que de se cacher… il se redresse avec fierté… content de sa force… Seigneur… aie pitié de nous… mais… il y a encore pire… descendons encore une marche… et là… nous toucherons le fond de l’horreur… j’ai trouvé d’autres passages… où Dieu nous dit précisément son sentiment envers ceux qui subissent sa terreur… et c’est encore plus terrifiant que la fierté… mais qu’est-ce qui peut être encore plus terrifiant que la fierté… qu’est-ce qui peut être encore plus terrifiant qu’un Dieu qui est fier de faire souffrir… comme dans le passage d’Esaïe… qu’est-ce qui peut être encore pire que ça… et bien pire que ça… c’est la moquerie… oui la moquerie… nous lisons dans Proverbes chapitre 1 verset 26… lorsque le malheur fondra sur vous, je rierai…. et quand la terreur vous saisira, je me moquerai… Psaume chapitre 2, versets 4 et 5… celui qui siège dans les cieux rit..le Seigneur se moque d’eux, et les épouvante dans sa fureur… le Seigneur se moque d’eux, et les épouvante dans sa fureur… mes amis… la Bible nous dit que Dieu rit, quand il épouvante les hommes… la Bible a un nom pour ça… ça s’appelle la vengeance… l’Éternel se moque du méchant… car il voit venir le jour de sa perte… Psaume 37, versets 13… l’Éternel se moque du méchant… car il voit venir le jour de sa perte… c’est la vengeance terrible de Dieu… Dieu rit en anticipant le jour où le méchant se trouvera en enfer… Dieu rit aujourd’hui en anticipant le jour où le méchant se trouvera en enfer… là, Dieu le tiendra, et se vengera… et sa vengeance sera terrible et éternel… voilà… nous sommes au bout de notre étude sur la colère de Dieu… et à l’arrivée… nous avons le Créateur de l’univers… qui dans sa fureur écrase les peuples de la Terre… jusqu’à tâcher ses vêtements… et faire couler des rivières de sang… il agit avec fierté… et même en se moquant de leur terreur… ça donne la chair de poule… et c’est fait pour… Dieu est l’être le plus terrifiant qui existe… Jacques nous dit que même les démons tremblent devant lui… ils peuvent rassembler une armée gigantesque… avec Satan à la tête… mais quand ce Dieu-là se montre… ils tremblent tous… comme des enfants… transis d’effroi… je conclus donc… mon ami… n’affronte pas ce Dieu qui fait trembler même les démons… n’affronte pas ce Dieu qui fait trembler même les démons… tu ne survivrais pas une seconde… cours vers Jésus… lui-seul sera un refuge pour toi… Jésus est le refuge contre ce Dieu terrible… et là le miracle du salut de Jésus ce n’est pas seulement que tu ne risques rien… mais que ce Dieu terrifiant sera pour toi un père tendre, et aimant… ses caresses sont plus douces que la soie… et ses paroles sont plus agréables que le meilleur des vins… «
Sola Gratia, YouTube, La colère de Dieu
…
« « Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
…
…
« Création de l’opéra
« L’adaptation de la pièce de Sardou
En 1889, Giacomo Puccini envoie une lettre à son éditeur, Giulio Ricordi, souhaitant obtenir les droits pour adapter La Tosca de Victorien Sardou. Sans réponse de Ricordi, Puccini laisse le projet de côté jusqu’en 1895, année où il assiste à une des représentations de la pièce avec Sarah Bernhardt dans le rôle-titre. Dès lors, il fait tout pour obtenir les droits de la pièce de Sardou, qui accepte que sa pièce soit adaptée.Tosca est le troisième opéra de Puccini dont le livret a été écrit par Giacosa et Illica, après Manon Lescaut (1893) et La Bohème (1896).
Au cours du travail d’adaptation, les librettistes suppriment de nombreux personnages et resserrent l’action sur trois actes au lieu de cinq, afin d’accentuer la tension dramatique, qui monte sans interruption jusqu’au dénouement. Puccini remaniera toutefois sensiblement le livret initial, notamment pour créer le monologue final de Cavaradossi, qui est aujourd’hui l’un des airs les plus connus de l’opéra.
La création à Rome
Ricordi choisit la ville de Rome, lieu de l’intrigue, pour la création de l’opéra. Manon Lescaut ayant établi sa réputation en tant que compositeur d’opéra dans toute l’Italie, Tosca est très attendu. De nombreuses personnalités assistent d’ailleurs à la première, parmi lesquelles Mascagni, Cilea et Pizzetti.La première a lieu en 1900. L’Italie connait alors une période de troubles socio-politiques, une suspension des libertés publiques étant même décidée suite à des mouvements sociaux de grande ampleur. Parallèlement, le pays assiste à une montée en puissance du mouvement anarchiste, qui aboutit à l’assassinat du roi Humbert 1er. Malgré les menaces anarchistes visant directement le Théâtre Costanzi, la première représentation eut lieu le 14 janvier 1900 après avoir été reculée d’une journée. L’opéra ne reçut pas le succès escompté par Puccini lors de la création : les critiques furent mitigées (principalement en raison de la violence qui sous-tend l’intrigue), mais le public réclama plusieurs rappels. Par la suite, l’opéra connut une meilleure réception à Rome au fil des représentations et son succès se confirma lorsque Toscanini le reprit à la Scala de Milan le 17 mars de la même année.
Clés d’écoute de l’opéra
Tosca : un opéra vériste ?
Souvent qualifié de « vériste », Tosca présente des points communs avec les opéras de ce courant. Cependant, Puccini n’a jamais revendiqué son appartenance à ce courant. Si Manon Lescaut et La Bohème, ses précédents opéras, s’approchent également par certains aspects du vérisme, les opéras ultérieurs du compositeur s’en éloignent significativement.
La peinture réaliste des sentiments offre aux personnages une profondeur psychologique exceptionnelle, en particulier pour le personnage éponyme : Puccini va plus loin que pour ses précédentes héroïnes (Manon dans l’opéra éponyme Manon Lescaut, Mimi dans La Bohème) dans l’ampleur des phrases vocales, qui mobilisent tous les registres du soprano dramatique (grave, médium, aigu). En ce sens, le rôle de Tosca préfigure les grandes figures féminines pucciniennes comme Cio-Cio San (Madame Butterfly) ou Turandot. La violence des passions qui pousse les protagonistes au meurtre peut rappeler le drame qui se joue dans Pagliacci de Leoncavallo, avec une configuration triangulaire entre Canio, sa femme Nedda et Silvio, son amant.
Enfin, Tosca se rapproche des livrets véristes par sa concision et son efficacité (l’intrigue a été simplifiée par les librettistes afin de tenir en trois actes au lieu de cinq pour la pièce originale).
Dans le traitement orchestral, Puccini ancre son opéra dans la réalité. Le compositeur se renseigne auprès d’Andrea Meluzzi, musicien du Vatican, sur les hauteurs précises des cloches de Saint Pierre de Rome en décembre 1897 et va lui-même les écouter depuis les remparts du château de Sant’Angello pour rendre précisément leur sonorité dans son troisième acte. De même, il compose la chanson du jeune berger du début de l’acte III grâce au poète romain Luigi Zanazzo, qui lui fournit un texte seyant au personnage. Le souci du détail sonore confère une dimension authentique comparable aux opéras véristes de Mascagni et Leoncavallo tels que Cavalleria rusticana (1890) ou Pagliacci (1892).
En revanche, l’intrigue se déroule en 1800 pendant l’invasion napoléonienne qui se déroule en arrière plan de l’intrigue, alors même que les compositeurs véristes cherchent à éliminer les sujets historiques. Tosca se situe donc à la frontière du vérisme, sans obéir complètement aux caractéristiques de ce courant.
D’un point de vue musical, Puccini s’inspire du modèle romantique germanique (le musicologue Julian Budden considérant même que Puccini n’a jamais été aussi proche de l’opéra wagnérien que dans Tosca) alors même que les compositeurs véristes cherchent à éviter ces influences. Ainsi, Tosca est composé tel un drame continu (ce qui est déjà le cas des précédents opéras de Puccini), la présence de leitmotiven (figures musicales des thèmes ou des personnages) allant dans le sens de cette unité dramatique. L’écriture arioso, à mi-chemin entre le récitatif et l’air et le parlé / chanté, permet d’atténuer les ruptures artificielles entre les numéros traditionnels (récitatifs, airs, ensembles). Cette fluidité dans le déroulement musical et dramatique n’a pas empêché de détacher quelques airs dans Tosca, qui sont à présent entrés dans l’histoire de l’opéra : « Recondita armonia » (Cavaradossi, acte I), « Vissi d’arte » (Tosca, acte II), « E lucevan le stelle » (Cavaradossi, acte III).»
Tosca, Histoire
…
« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
…
François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.
Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.
L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »
François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
…
« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.
Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »
Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes
…
« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »
Le Mauricien, Journal
Suffisance, Humiliation, Humilité
…
« Le même, ibidem, lib . XXIII, c. 7 ( al. 6) : « On peut partager tous les présomptueux en quatre classes principales. La première comprend ceux qui s’imaginent ne tenir que d’eux-mêmes les biens qu’ils possèdent; La seconde, ceux qui sachant bien qu’ils leur viennent d’en-haut, les regardent comme une récompense due à leurs mérites; la troisième, ceux qui se vantent de qualités dont ils sont dépourvus ; La quatrième, ceux qui veulent, au mépris des autres, posséder seuls ce qu’ils peuvent avoir de bonnes qualités. »
Le grand catéchisme de Canisius, ou précis de la doctrine chrétienne appuyé de témoignages nombreux de l’Ecriture et des Pères … Ouvrage traduit pour le première fois en entier par M. l’Abbé A. C. Peltier. Lat. and Fr
Volume 3, 1859
…
« On dit souvent d’un sot présomptueux, que rien n’égale sa suffisance, si ce n’est son insuffisance. »
Définition, Suffisance, Dictionnaire Littré
…
« Rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme. »
Antoine de Lavoisier
…
« Avec le stress et la peur à dose forte sur une longue durée, plus l’enfermement dans un quotidien devenu misérable et honteux, les croyances chantent, le physique aussi… ça paraît évident, non…. Je crois que nous devrions organiser des meetings pour sensibiliser nos concitoyens… Ils doivent veiller sur leurs convictions d’hommes libres comme sur la prunelle de leurs yeux… c’est ça qui assure notre intégrité et nous tient debout… Sinon un matin, ils se réveilleront dans la peau de ces gens ou dans la carapace d’une blatte. »
Boualem Sansal, Le train d’Erlingen, ou la métamorphose de Dieu
…
« Au-delà de l’aspect purement politique, il faut se rappeler l’atmosphère intellectuelle et culturelle qui régnait pendant une bonne partie du vingtième siècle et que j’ai moi-même connu à Beyrouth. Je songe par exemple au débat que les étudiants, les étudiantes pouvaient avoir à l’université de Khartoum, dans les jardins de Mossoul, ou dans les jardins d’Alep, aux livres de Gramsci, que ces jeunes avaient l’habitude de lire, aux pièces de Bertolt Brecht , qu’ils jouaient ou applaudissaient, aux poèmes de Nasim « Eitman »ou de Paul Éluard, aux chants révolutionnaires pour lesquels leurs coeurs battaient, aux événements qui les faisaient réagir, la guerre du Vietnam, au meurtre de Lumumba, l’emprisonnement de Mandela, le vol spatial de Gagarine, ou la mort du Ché. Et plus que tout cela, je songe, avec une profonde nostalgie, aux sourires des étudiantes Afghanes, ou Yémenites qui irradient encore sur les photos des années 60. Puis, je compare avec l’univers exigu, sombre, chagrin, et rabougri, où se trouvent enfermés ceux et celles qui fréquentent aujourd’hui les mêmes lieux, les mêmes rues, les mêmes amphithéâtres. »
Entretien avec Amin Maalouf, Centre d’Action Laïque, Chaîne YouTube
Amin Maalouf, Le naufrage des civilisations, p. 95
…
« Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience. »
Maxime Parodi
…
Juger le passé sans l’arrogance de savoir comment il s’est terminé
« L’analyse rigoureuse des grandes décisions historiques et politiques — les choix du Shah avant 1979, la politique occidentale envers l’Iran, les échecs du renseignement, les régimes de sanctions, les non-interventions — exige une méthodologie structurée dont la plupart des commentaires sont dépourvus. Le problème central n’est pas l’ignorance mais son contraire : la connaissance des résultats réécrit invisiblement la perception que nous avons des décisions qui les ont précédés. Les expériences fondatrices de Baruch Fischhoff ont démontré que la connaissance du résultat déplace les estimations de probabilité d’une moyenne de 9,2 %, et deux méta-analyses portant sur plus de 200 études ont confirmé la robustesse et la persistance de cet effet. Daniel Kahneman a qualifié le biais rétrospectif de composante de « l’illusion de compréhension » — la conviction que le monde est « plus ordonné, plus simple, plus prévisible et plus cohérent qu’il ne l’est réellement ». Cet essai assemble une grille de lecture méthodologique, puisant chez les grands historiens, philosophes politiques, spécialistes des sciences cognitives et théoriciens du renseignement, qui permet de juger le passé sans simplification rétrospective — tout en préservant la capacité d’identifier les erreurs, les échecs et les responsabilités véritables.
L’enjeu n’est pas seulement académique. Chaque enquête post-crise, chaque commission parlementaire, chaque analyse rétrospective du renseignement se heurte à la même difficulté structurelle : le résultat est connu, de sorte que le chemin qui y mène paraît évident, et le blâme se dirige vers quiconque n’a pas vu ce qui semble désormais inéluctable. Le résultat est que les sociétés démocratiques identifient chroniquement de manière erronée la nature de leurs échecs — attribuant à l’incompétence individuelle ce qui procède d’une architecture cognitive systémique — et adoptent par conséquent les mauvaises mesures correctives de façon chronique. Les cadres analytiques rassemblés ici proposent une approche différente : une approche qui traite le passé comme un espace de futurs véritablement ouverts, peuplé d’acteurs opérant sous une incertitude radicale avec les outils conceptuels de leur temps.
Comment la connaissance rétrospective reconfigure le jugement : le cas cognitif et historiographique
La mécanique psychologique de la distorsion rétrospective opère à chaque niveau d’analyse, de la mémoire individuelle à l’évaluation experte en passant par le récit public. Les expériences de Fischhoff en 1975 ont montré que les sujets informés du résultat d’un événement historique — un conflit entre Britanniques et Gurkhas — attribuaient des probabilités significativement plus élevées à ce résultat que les sujets qui n’en avaient pas été informés. Plus troublant encore, avertir les gens de l’existence du biais n’avait, selon les mots de Fischhoff, « aucun effet perceptible ». Le biais opère en deçà de la conscience, restructurant la mémoire elle-même : dans une étude de 1975 menée avec Ruth Beyth, les participants ayant prédit les résultats des visites de Nixon à Pékin et Moscou se souvenaient avoir attribué des probabilités plus élevées aux événements qui s’étaient effectivement produits qu’ils ne l’avaient fait en réalité.
Kahneman a intégré ces résultats dans une architecture plus large de l’erreur cognitive. Le Système 1 — le mode de pensée rapide, automatique, générateur de récits — construit des histoires causales cohérentes à partir d’événements passés, « attribuant des rôles plus importants au talent, à la stupidité et aux intentions qu’à la chance » et se concentrant « sur les quelques événements frappants qui se sont produits plutôt que sur les innombrables événements qui ne se sont pas produits ». Ce « biais narratif », tel que Nassim Taleb l’a nommé et que Kahneman a repris, n’est pas une erreur marginale mais un trait fondamental de la cognition humaine. Kahneman a proposé d’éliminer le verbe « savoir » dans les contextes rétrospectifs : « J’ai entendu trop de gens qui « savaient bien avant que cela ne se produise que la crise financière de 2008 était inévitable. » Cette phrase contient un mot hautement contestable… Ce mot est, bien entendu, savaient. »
Les historiens avaient identifié le même problème structurel bien avant que la psychologie cognitive ne le formalise. L’ouvrage de Herbert Butterfield, The Whig Interpretation of History (1931), diagnostiquait la tendance à organiser le passé comme un récit de progrès inévitable vers le présent — ce que Butterfield appelait « la ratification sinon la glorification du présent ». Le mécanisme est l’abréviation : l’histoire devient « d’autant plus whig qu’elle est davantage abrégée », car ne sélectionner que les événements ayant conduit aux conditions présentes élimine tout ce qui complique le récit, créant une fausse cohérence et une fausse inéluctabilité. Butterfield proposait une réorientation cruciale : « Le whig demandera : « À qui devons-nous être reconnaissants pour la liberté religieuse ? » Le véritable historien demandera : « Comment la liberté religieuse est-elle apparue ? » » La première question cherche des héros et des méchants ; la seconde étudie des processus qui produisent des résultats « qu’aucun homme n’a probablement jamais voulus ».
Lucien Febvre est allé plus loin. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il a déclaré l’anachronisme « le péché irrémissible » de l’historien. Son argument n’était pas seulement méthodologique mais ontologique : Rabelais ne pouvait pas avoir été athée au sens moderne du terme parce que l’outillage mental — l’équipement mental, l’appareil linguistique, intellectuel et affectif — du XVIe siècle ne comprenait pas les catégories conceptuelles nécessaires à l’incroyance systématique telle qu’une époque ultérieure la concevrait. Les frontières intellectuelles et émotionnelles d’une époque contraignent ce qui est même pensable en son sein. Marc Bloch, cofondateur de l’école des Annales avec Febvre, renforçait ce constat du côté de la méthode. Dans Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, rédigé pendant l’occupation allemande et laissé inachevé quand Bloch fut fusillé par la Gestapo en 1944, il soutenait que « la manie de juger » est « un ennemi satanique de la véritable histoire » et insistait sur l’analyse multicausale : les événements historiques naissent d’un « réseau complexe de facteurs interdépendants », et l’historien doit résister à « l’idole des origines » — le sophisme génétique consistant à traiter l’origine d’une chose comme son explication.
Ces biais ne se limitent pas au grand public. Les professionnels du renseignement les manifestent avec une sévérité particulière précisément parce que leur culture professionnelle exige la reddition de comptes rétrospective. Kahneman observait que les décideurs s’attendant à un examen a posteriori « sont poussés vers des solutions bureaucratiques et une réticence extrême à prendre des risques ». La conséquence pratique : l’excès de confiance est « nourri par la certitude illusoire de la rétrospection », et les institutions mêmes conçues pour prévenir les erreurs futures pourraient optimiser la protection bureaucratique plutôt que le courage analytique.
Diagnostic correct, instruments inadaptés : les niveaux analytiques qui s’effondrent dans le blâme
L’un des échecs les plus lourds de conséquences dans le raisonnement historique est la confusion entre niveaux de jugement analytiquement distincts. Au minimum, quatre niveaux doivent être séparés avant que toute évaluation d’une décision politique puisse prétendre à la rigueur : l’exactitude du diagnostic de l’acteur sur la situation ; l’adéquation de sa hiérarchisation des menaces ; l’efficacité des moyens choisis ; et les dynamiques structurelles de long terme échappant largement à son contrôle. Confondre ces niveaux — traiter un diagnostic correct comme s’il validait les moyens choisis, ou traiter des moyens contre-productifs comme preuve d’un diagnostic erroné — produit les récits moralisés et mono-causaux qui dominent le discours public.
Le cas de l’Iran avant 1979 illustre chaque niveau avec une clarté particulière. L’évaluation du Shah selon laquelle l’islam politique représentait une menace totalitaire a été validée par plus de quatre décennies de régime théocratique. La biographie de référence d’Abbas Milani, The Shah (2011), documente un dirigeant qui « a modernisé l’Iran — et ce faisant, a assuré sa propre chute ». Le mécanisme était ce que Milani appelle une prophétie autoréalisatrice : l’appareil sécuritaire du Shah (la SAVAK, établie avec l’aide de la CIA) a systématiquement démantelé les groupes d’opposition libéraux, laïques et de gauche — le Front national, les organisations étudiantes, les associations professionnelles — éliminant les alternatives modérées. Le seul réseau institutionnel capable de survivre à une répression globale était la mosquée, dont l’enracinement social rendait impossible la suppression totale. La répression a ainsi canalisé toute la contestation vers l’exutoire le plus radical disponible. Comme Milani l’écrivait en 2026 : « Les actes de répression ne font qu’engendrer davantage d’actes de résistance. Une fois que les citoyens cessent de croire en l’omnipotence du régime, la répression devient moins efficace — et bien plus coûteuse. »
L’ouvrage d’Ervand Abrahamian, Iran Between Two Revolutions (1982), fournit le complément structurel à l’analyse politique de Milani. Abrahamian démontre que la révolution a émergé de contradictions structurelles profondes — formation des classes, développement inégal, suppression des institutions intermédiaires, déconnexion entre l’État et la société — qui opéraient sur des échelles de temps bien plus longues que le règne d’un seul dirigeant. La classe moyenne salariée produite par la modernisation (enseignants, ingénieurs, médecins, fonctionnaires) n’avait aucun exutoire politique ; la classe ouvrière industrielle engendrée par le développement rapide ne disposait d’aucune institution représentative ; la classe des bazaris se trouvait économiquement étranglée par l’industrialisation dirigée par l’État. Ces forces structurelles contraignaient le champ des possibles indépendamment des décisions individuelles.
Le schéma que Milani et Abrahamian décrivent se reproduit à travers les cas avec une régularité remarquable. Gene Sharp l’a formalisé sous le nom de « jiu-jitsu politique » — la dynamique par laquelle la répression exercée par un régime renforce involontairement l’opposition en révélant l’injustice, en créant des martyrs et en aliénant les alliés potentiels. Lester Kurtz et Lee Smithey l’ont étendu au « paradoxe de la répression » : plutôt que de démobiliser les mouvements, la répression alimente souvent la résistance et sape la légitimité du régime, conduisant potentiellement au renversement même qu’elle visait à empêcher. Le cas algérien des années 1990 est le parallèle le plus direct : l’annulation des élections de 1992 par l’armée, après que le Front islamique du salut eut remporté le premier tour avec 188 des 232 sièges, reflétait sans doute un diagnostic correct de la menace islamiste mais a produit des conséquences catastrophiques. Les dirigeants islamistes non violents étant emprisonnés, le coup d’État a engendré une insurrection extrémiste qui a tué plus de 100 000 personnes. Comme le Middle East Institute l’a documenté, la répression étatique « a provoqué la radicalisation initiale du FIS, dont les factions dominantes étaient disposées à accepter la démocratie électorale ». L’Égypte après 2013 a reproduit le schéma : la répression généralisée du régime Sissi contre les Frères musulmans, destinée à éliminer la politique islamiste, a au contraire produit une résilience organisationnelle et une radicalisation interne. Le Carnegie Endowment constatait en 2019 que « la Confrérie s’est révélée très résiliente, et il y a même eu des signes de renouvellement interne, soulignant que les politiques du régime pourraient être vaines et contre-productives ».
Se superposait à tous ces cas une hiérarchisation erronée des menaces héritée de la Guerre froide, qui plaçait systématiquement la menace soviétique et communiste au-dessus de la menace islamiste. Tant le Shah que le renseignement occidental étaient calibrés sur un cadre stratégique bipolaire. Le conseiller à la Sécurité nationale Zbigniew Brzezinski, déjà sensibilisé aux signes de subversion communiste, a rejeté l’avertissement de William Griffith selon lequel les troubles en Iran reflétaient un renouveau islamique plutôt qu’une influence soviétique. Les Soviétiques eux-mêmes furent tout aussi surpris — considérant l’Iran principalement comme une pièce de l’échiquier de la Guerre froide et écartant Khomeini comme « une figure marginale ». L’analyse du Gilder Lehrman Institute résume cet aveuglement structurel : « Dans les années 1970, des conditions internes à l’Iran, d’origine purement locale — sans lien avec la Guerre froide — avaient commencé à émerger, que les États-Unis n’étaient pas équipés pour traiter. »
L’impératif analytique est clair : avant de rendre un quelconque verdict sur une décision historique, l’analyste doit préciser quel niveau est évalué. Un diagnostic peut être correct tandis que les moyens choisis pour agir en conséquence se révèlent contre-productifs. Des moyens peuvent être défendables compte tenu des options disponibles tandis que les dynamiques structurelles de long terme les rendent futiles. Confondre ces niveaux produit le vice caractéristique du commentaire rétrospectif : la transformation d’un échec complexe et multi-niveaux en un récit moral avec des coupables identifiables.
Retrouver l’horizon du possible : contingence, attente et limites de la prévision
Le défi méthodologique le plus profond du jugement historique n’est pas de corriger des biais spécifiques mais de retrouver l’ouverture véritable du futur tel que les acteurs du passé l’ont éprouvée. Plusieurs cadres théoriques majeurs convergent sur ce problème, chacun depuis un angle disciplinaire différent.
Les catégories conceptuelles de Reinhart Koselleck — l’Erfahrungsraum (champ d’expérience) et l’Erwartungshorizont (horizon d’attente), développées dans Le futur passé (1979) — fournissent le vocabulaire analytique le plus précis. Le champ d’expérience englobe tout, des souvenirs personnels à la sagesse collective héritée — « les choses passées qui sont présentes ou dont on peut se souvenir ». L’horizon d’attente caractérise ce que les acteurs prévoient selon des catégories familières et ce qu’ils ne peuvent prévoir. Crucialement, la relation entre ces catégories est elle-même historiquement variable : dans les sociétés prémodernes, expérience et attente étaient étroitement liées (le passé prédisait de manière fiable l’avenir, le principe de l’historia magistra vitae). La modernité se définit par leur découplage progressif : « Moins la substance expérientielle est grande, plus les attentes qui s’y rattachent sont considérables. » Les moments révolutionnaires, par définition, rompent la continuité attendue entre expérience et attente. Juger les acteurs en de tels moments à l’aune de résultats qu’ils ne pouvaient prévoir, c’est précisément commettre l’anachronisme que Febvre avait identifié.
L’anti-déterminisme d’Isaiah Berlin renforce ce constat depuis la philosophie politique. Dans « Historical Inevitability » (1954), Berlin soutenait que la croyance en l’inéluctabilité historique servait d’« alibi » pour se soustraire à la responsabilité et pour commettre des monstruosités au nom de la nécessité. Si le déterminisme est vrai, le langage moral perd tout sens — blâmer ou louer suppose de présupposer qu’un agent aurait pu choisir autrement. Berlin insistait sur le fait que le libre arbitre n’est pas une hypothèse scientifique mais une condition préalable de notre expérience de l’humanité, « l’abandonner laisserait notre vision du monde en ruines ». Son pluralisme des valeurs — la thèse selon laquelle les valeurs humaines ultimes sont irréductiblement multiples et parfois incommensurables — signifie qu’il ne peut exister un seul chemin historique « correct ». Des priorités de valeurs différentes conduisent à des choix légitimes différents, et des trajectoires historiques alternatives n’étaient pas seulement possibles mais potentiellement défendables.
Hannah Arendt abordait le même problème sous l’angle du jugement politique en situation d’incertitude radicale. Dans Eichmann à Jérusalem (1963), elle identifiait l’« absence de pensée » — l’incapacité de juger « en pleine spontanéité » chaque fois que l’occasion se présente — comme le mécanisme rendant la complicité avec le mal possible. Pourtant, Arendt insistait simultanément sur le fait que la responsabilité individuelle ne peut être « transférée de l’homme au système ». Même agissant dans des contraintes structurelles, la capacité de jugement demeure, et la responsabilité suit. Son œuvre tardive, s’inspirant de la Critique de la faculté de juger de Kant, développait le concept de « mentalité élargie » — la capacité de penser « de manière représentative » en imaginant les perspectives d’autrui — comme la faculté requise pour le jugement politique. Cela crée un standard exigeant : les acteurs doivent exercer leur jugement dans des conditions d’incertitude véritable, sans accès aux résultats, et avec les outils conceptuels disponibles à leur époque. Ils portent la responsabilité de la qualité de leur réflexion, non de la prédiction de l’imprévisible.
L’Introduction à la philosophie de l’histoire de Raymond Aron (1938) fournissait le cadre probabiliste requis par cette démarche. Rejetant à la fois le déterminisme pur et la contingence pure, Aron plaidait pour une compréhension probabiliste de la causalité historique, insistant sur le fait que l’historien est toujours situé dans l’histoire, rendant les récits purement objectifs impossibles mais les récits rigoureux réalisables. Son concept de spectateur engagé — le spectateur à la fois analytiquement détaché et politiquement engagé — incarne la posture méthodologique requise : reconnaître que la compréhension historique opère toujours dans des conditions de connaissance incomplète.
Le schéma temporel tripartite de l’école des Annales, développé le plus pleinement par Fernand Braudel, ajoute une dimension structurelle à cette récupération de la contingence. Braudel distinguait la longue durée (structures profondes changeant sur des siècles — géographie, modèles culturels persistants, systèmes économiques), la conjoncture (cycles de moyen terme sur des décennies — fluctuations économiques, tendances démographiques) et l’histoire événementielle (le temps de l’événement, que Braudel qualifiait de « poussière »). Ce cadre oblige l’analyste à distinguer ce qui relevait du contrôle des décideurs (événements, certaines forces conjoncturelles) de ce qui n’en relevait pas (structures de longue durée). Sur-attribuer la causalité aux décisions individuelles tout en ignorant les forces structurelles et conjoncturelles qui façonnaient le champ des possibles est précisément l’erreur qui produit les récits moralisés.
Les données empiriques corroborent puissamment ces cadres théoriques. L’étude de Philip Tetlock, menée sur vingt ans auprès de 284 experts formulant 28 000 prédictions, a révélé que les prévisionnistes n’étaient « souvent que légèrement plus précis que le hasard, et perdaient généralement face à de simples algorithmes d’extrapolation ». Les experts faisaient à peine mieux que des « non-experts informés », et une relation inverse existait entre la notoriété médiatique et la précision des prévisions. La distinction « renard-hérisson » de Tetlock — les renards qui savent beaucoup de choses et tolèrent l’ambiguïté surpassaient les hérissons qui savent « une seule grande chose » et imposent des solutions schématiques — renforce directement l’argument philosophique de Berlin contre la certitude déterministe. Si des experts expressément formés, disposant de systèmes de notation explicites, parviennent à peine à dépasser le hasard dans leurs prédictions politiques, il devient profondément problématique de condamner rétrospectivement des acteurs historiques pour avoir échoué à prédire des résultats politiques complexes.
L’étude déclassifiée de la NSA, « The Fall of the Shah: A Chaotic Approach », a formalisé cette intuition au moyen de la théorie de la complexité. Appliquant la théorie du chaos à la révolution iranienne, l’étude a démontré que le système politique iranien exhibait la non-linéarité, l’apériodicité, la sensibilité aux conditions initiales et des attracteurs bornés — des caractéristiques qui rendent la prédiction précise structurellement impossible, et non simplement empiriquement difficile. « Les systèmes chaotiques ne sont pas prévisibles pour la raison précise que les perceptions humaines sont incapables de produire des mesures suffisamment exactes des conditions initiales », concluait l’étude. « Le choix même de l’action (sensibilité aux conditions initiales) pouvait changer complètement le résultat. » Cela signifie que certains tournants historiques étaient véritablement imprévisibles — non parce que les analystes étaient incompétents, mais parce que les systèmes qu’ils analysaient résistaient mathématiquement à la prédiction.
Le concept historiographique français des « possibles non advenus » synthétise ces enseignements. Quentin Deluermoz et Pierre Singaravélou, dans Pour une histoire des possibles (2016), soutiennent qu’« imaginer la possibilité d’un résultat différent encourage une réflexion directe sur les types de causalités mises en mouvement, sur leur hiérarchie et, en définitive, sur la contingence pure comme horizon incontournable ». Toute affirmation causale contient implicitement un contrefactuel : dire que X a causé Y, c’est dire que sans X, Y ne se serait pas produit. Retrouver les chemins véritablement possibles qui n’ont pas été empruntés n’est donc pas une spéculation oisive mais une exigence analytique rigoureuse.
Pourquoi les erreurs les plus graves sont collectives, non individuelles — et pourquoi les sociétés prétendent le contraire
La personnalisation systématique des échecs complexes n’est pas une simple erreur analytique mais un trait structurel de la manière dont les sociétés démocratiques traitent l’histoire. Les erreurs historiques majeures sont massivement collectives, institutionnelles et systémiques, mais les récits dominants cherchent invariablement des coupables individuels. Comprendre pourquoi exige d’examiner à la fois l’architecture organisationnelle de l’échec et les incitations cognitivo-politiques qui maintiennent les récits simplifiés.
La théorie de la pensée de groupe d’Irving Janis, développée à partir d’études de cas incluant l’invasion de la Baie des Cochons et l’escalade au Vietnam, identifiait huit symptômes organisés en trois types : surestimation du groupe (illusion d’invulnérabilité, croyance non questionnée dans la moralité du groupe) ; fermeture d’esprit (rationalisation collective, stéréotypage des groupes extérieurs) ; et pressions vers l’uniformité (autocensure, illusion d’unanimité, pression directe sur les dissidents, « gardiens de la pensée » autoproclamés). Malgré une validation empirique faible — Neck et Moorhead notaient que « la rareté des recherches examinant ses propositions est stupéfiante » —, le concept saisit une dynamique réelle observable dans les échecs du renseignement. L’ouvrage de Graham Allison, Essence of Decision (1971), fournissait le cadre institutionnel complémentaire, démontrant à travers la crise des missiles de Cuba que les décisions gouvernementales ne sont pas le produit d’un calcul rationnel unitaire mais de procédures opérationnelles standard (Modèle II) et de marchandages politiques bureaucratiques (Modèle III). L’insight crucial porte sur la falsifiabilité : dans le cadre du Modèle de l’Acteur rationnel, « un analyste imaginatif peut construire un récit de choix maximisateur de valeur pour n’importe quelle action ou ensemble d’actions effectuées par un gouvernement », rendant le modèle non falsifiable et donc analytiquement inutile pour expliquer les échecs.
L’analyse rétrospective classifiée de la CIA sur l’échec du renseignement en Iran, réalisée par Robert Jervis et publiée plus tard dans Why Intelligence Fails (2010), a conclu que les erreurs n’étaient ni individuelles ni le produit de pressions politiques. Les explications communes a posteriori — analystes courbant l’échine devant la Maison-Blanche, pensée de groupe, défaut de partage d’information — étaient incorrectes. Les véritables erreurs provenaient d’une « attention insuffisante aux manières dont l’information devrait être recueillie et interprétée, d’un manque de conscience de soi sur les facteurs ayant conduit aux jugements, et d’une culture organisationnelle qui ne savait ni sonder les faiblesses ni explorer les alternatives ». La communauté du renseignement opérait sous une proposition non falsifiable : le Shah contrôlait l’armée, la police et le renseignement, donc la révolution était impossible ; le fait qu’il n’ait pas sévi était pris comme preuve de stabilité. Cette hypothèse « ne pouvait être invalidée qu’une fois la chute du Shah devenue imminente », ne permettant qu’un avertissement de la dernière heure. Crucialement, Jervis soulignait que « les inférences tirées par le renseignement étaient en fait assez plausibles compte tenu de l’information disponible » — le problème était structurel, encastré dans des cadres cognitifs partagés invisibles à ceux qui opéraient en leur sein.
L’évaluation de la CIA d’août 1978 selon laquelle « l’Iran ne se trouve pas dans une situation révolutionnaire ni même pré-révolutionnaire » — émise cinq mois avant le départ du Shah — reflétait non pas une incompétence individuelle mais un paradigme analytique communautaire. Les opérations de la CIA en Iran avaient été essentiellement suspendues « pour ne pas offenser le Shah », éliminant tout recueil indépendant de renseignement. Le modèle de l’acteur rationnel traitait « le Shah et l’Iran comme essentiellement synonymes ». Presque aucun analyste américain ne maîtrisait correctement le persan. Les contacts se limitaient à un segment laïc de classe moyenne partageant les présupposés des analystes. L’échec constituait, comme la Brookings Institution le décrivait, une crise de « cygne noir » — mais ses racines structurelles étaient visibles dans les routines organisationnelles, les structures d’incitations et les modèles mentaux partagés.
L’analyse comparative confirme le schéma systémique à travers les crises. L’estimation du renseignement national d’octobre 1990 sur la Yougoslavie — qui avertissait que « la Yougoslavie cessera de fonctionner comme État fédéral dans un an » et prédisait un « conflit intercommunautaire grave » — était, comme la National Defense University l’a conclu, « analytiquement solide, prémonitoire et bien rédigée ». Pourtant elle n’eut « quasiment aucun impact sur la politique américaine » parce qu’elle était « fondamentalement incompatible avec ce que les décideurs américains souhaitaient voir advenir ». Cela représente un échec structurel différent : non pas une erreur du renseignement mais une déconnexion entre politique et renseignement, où la capacité organisationnelle, la volonté politique et les priorités concurrentes empêchaient toute action fondée sur une analyse exacte. L’échec sur les ADM irakiennes, examiné par de multiples commissions, fut déclaré par la Commission Robb-Silberman comme « PAS une tempête parfaite » mais « un reflet de problèmes systémiques » — biais de confirmation, hypothèses non falsifiables sur la dissimulation irakienne, vérification insuffisante des sources (en particulier le fabulateur « Curveball »), et un environnement qui « n’encourageait pas le scepticisme à l’égard de la sagesse conventionnelle ». Le retrait d’Afghanistan a révélé encore une autre variante : vingt ans de dépendance structurelle — la construction de forces afghanes nécessitant le renseignement, la logistique et le soutien aérien américains pour fonctionner — signifiaient que l’effondrement était structurel, non un échec de prédiction de dernière minute.
Pourtant les sociétés démocratiques résistent systématiquement aux explications systémiques au profit de récits de blâme personnalisés. Les fondements cognitifs de cette préférence sont profonds. Le principe WYSIATI de Kahneman — « Ce que vous voyez est tout ce qu’il y a » (What You See Is All There Is) — signifie que le Système 1 construit des histoires cohérentes à partir de preuves limitées, ignorant les preuves absentes. L’erreur fondamentale d’attribution, l’un des résultats les plus robustes de la psychologie sociale, conduit les gens à attribuer le comportement d’autrui à des facteurs personnels ou dispositionnels tout en sous-estimant les causes situationnelles et structurelles. Le besoin de clôture cognitive d’Arie Kruglanski — le désir de connaissance définitive et l’évitement de l’ambiguïté — produit des tendances d’urgence (saisir la première explication disponible) et de permanence (résister à la révision) qui favorisent les récits simples. Betsch et al. (2015) ont montré que les récits narratifs augmentaient le risque perçu même lorsqu’ils contredisaient directement les preuves statistiques, et l’effet persistait même lorsque les participants étaient informés du biais potentiel.
L’économie politique du blâme renforce ces tendances cognitives. Les démocraties ont besoin d’agents identifiables à tenir pour responsables ; les explications systémiques diluent la responsabilité au-delà de ce que la compétition électorale peut traiter. Les structures d’incitation médiatiques récompensent les méchants clairement identifiables, la causalité simple et les récits dramatiques — les biographies de Churchill se vendent infiniment mieux que les analyses structurelles de la Seconde Guerre mondiale. François Cornut-Gentille, dans Savoir pour pouvoir (2021), diagnostiquait une pathologie institutionnelle plus profonde : la culture politique se focalise de manière obsessionnelle sur les moments de décision — l’acte dramatique de choisir — tout en négligeant le travail préalable et essentiel de préparation diagnostique. Les hommes politiques, soutient Cornut-Gentille, sont supposés savoir ce qu’il faut faire et manquer simplement de courage ; « en réalité, ils n’ont ni les outils ni le commencement d’une solution ». La révolution médiatique a transformé les dirigeants politiques en « icônes de marque » qui organisent des confrontations pour construire du capital médiatique, créant une agitation permanente en réponse à une urgence artificielle plutôt que le travail plus lent de compréhension. La théorie du « Grand Homme » de Thomas Carlyle — « L’Histoire du monde n’est que la Biographie des grands hommes » — persiste non parce qu’elle est analytiquement supérieure mais parce qu’elle satisfait le biais narratif, s’aligne sur l’erreur d’attribution, permet l’assignation de blâme et de crédit, se vend commercialement et procure la clôture cognitive.
Une boîte à outils opérationnelle pour juger sans arrogance rétrospective
Les cadres théoriques passés en revue convergent vers un impératif pratique : le jugement historique exige un protocole analytique structuré, à plusieurs étapes, qui résiste à la simplification à chaque stade. Neuf méthodes concrètes, issues de l’historiographie, de l’analyse du renseignement, de la philosophie politique et des sciences cognitives, peuvent être intégrées dans un tel protocole.
La méthode comparative de Marc Bloch exige que la comparaison soit contrôlée, fondée sur des preuves et attentive au contexte. Dans son essai programmatique de 1928, Bloch distinguait la comparaison large entre sociétés sans lien de sa méthode préférée : la comparaison de sociétés voisines ou contemporaines partageant une similarité structurelle suffisante pour rendre la comparaison significative, mais différant assez pour révéler des variations significatives. La comparaison doit servir à identifier tant la similarité que l’unicité. L’analyste comparant la chute du Shah avec la crise algérienne ou avec l’Égypte de Sissi doit ancrer la comparaison dans une connaissance empirique approfondie de chaque cas, contrôler les différences structurelles, et éviter le présupposé téléologique selon lequel des conditions initiales similaires produisent des résultats identiques.
L’analyse contrefactuelle contrôlée, telle que codifiée par Niall Ferguson (Virtual History, 1997) et Richard Ned Lebow (Forbidden Fruit, 2010), fournit l’outil le plus direct pour retrouver la contingence historique. Ferguson restreint les contrefactuels valides aux alternatives effectivement envisagées par les contemporains, fondées sur la maîtrise des sources primaires. La « règle de réécriture minimale » de Lebow exige de modifier le moins possible les conditions antécédentes — le plus petit changement plausible susceptible d’avoir produit un résultat différent. Tous deux insistent sur le fait que le raisonnement contrefactuel doit conserver l’état d’esprit des acteurs de l’époque, sans importer des connaissances ultérieures. La discipline que cela impose est sévère : avant d’affirmer que le Shah « aurait dû » libéraliser, l’analyste doit démontrer que la libéralisation était une option véritablement disponible compte tenu de son environnement informationnel, de ses contraintes institutionnelles et des cadres conceptuels de son temps.
La distinction entre types de responsabilité est peut-être l’exigence analytique la plus fréquemment violée. La typologie fondatrice de Karl Jaspers dans La Question de la culpabilité allemande (1947) identifiait quatre catégories : la responsabilité criminelle (actes criminels manifestes, jugés par les tribunaux) ; la responsabilité politique (portée par chaque citoyen pour la manière dont il est gouverné — collective mais limitée) ; la responsabilité morale (strictement personnelle, jugée uniquement par la conscience) ; et la responsabilité métaphysique (découlant de la solidarité humaine pour les crimes commis en sa présence). La responsabilité causale — l’affirmation factuelle que les actions d’un acteur ont contribué à un résultat — n’entraîne pas automatiquement la responsabilité morale, laquelle exige à la fois une condition de contrôle (l’acteur aurait pu agir autrement) et une condition épistémique (l’acteur était conscient des éléments moralement pertinents). Confondre ces catégories produit les erreurs analytiques qui envahissent le commentaire rétrospectif : traiter la responsabilité politique comme une culpabilité criminelle, supposer que la contribution causale implique la responsabilité morale, ou appliquer des standards moraux personnels à des échecs institutionnels.
Le cadre signal-bruit de Roberta Wohlstetter, développé dans Pearl Harbor: Warning and Decision (1962), fournit la méthode pour reconstruire l’environnement informationnel des acteurs historiques. Son intuition centrale était que « nous n’avons pas échoué à anticiper Pearl Harbor faute de matériaux pertinents, mais en raison d’une pléthore de matériaux non pertinents ». Les signaux étaient toujours accompagnés de signaux concurrents ou contradictoires, aucune personne ne détenait jamais l’ensemble de l’information disponible, et la tendance humaine à prêter attention aux signaux confirmant les attentes en cours filtrait systématiquement la perception. Avant de juger tout échec du renseignement ou de la politique, l’analyste doit cartographier : quels signaux étaient véritablement disponibles et interprétables ; quels signaux ambigus étaient en concurrence avec des informations contradictoires ; ce qui était véritablement invisible à l’époque ; et quelles barrières institutionnelles limitaient la transmission des signaux.
Le contrôle d’anachronisme épistémique — vérifier si la critique applique un standard de connaissance indisponible à l’époque — opérationnalise l’injonction de Febvre contre l’anachronisme. David Hackett Fischer, dans Historians’ Fallacies (1970), identifiait le présentisme comme le « sophisme du nunc pro tunc » — le maintenant à la place de l’alors. La procédure opérationnelle est directe : avant de critiquer une décision historique, reconstruire l’environnement informationnel, identifier quels cadres conceptuels et théories étaient disponibles, et vérifier que le standard de connaissance appliqué dans la critique était véritablement accessible à l’acteur. S’il ne l’était pas, la critique est anachronique, quelle que soit l’évidence apparente de la « bonne » ligne de conduite avec le recul.
L’analyse en équipe rouge et les techniques analytiques structurées fournissent des mécanismes institutionnels pour résister à la clôture cognitive prématurée. La Red Cell de la CIA, formée le 12 septembre 2001, avait reçu l’instruction de « dire aux gens ce que d’autres ne disent pas et de mettre les hauts responsables mal à l’aise ». L’Analyse des hypothèses concurrentes de Richards Heuer exige de lister toutes les hypothèses plausibles, de disposer les preuves face à chacune, et de se concentrer sur l’infirmation plutôt que la confirmation des hypothèses. L’avocat du diable désigne un analyste pour défendre la thèse la plus forte possible contre le point de vue dominant. L’analyse pré-mortem suppose que l’évaluation a échoué et travaille à rebours pour identifier les modes de défaillance. L’exemple édifiant de l’exercice Team B de 1976 — commandé pour contester les estimations de la CIA sur les capacités militaires soviétiques mais fatalement compromis par l’homogénéité idéologique — démontre que l’analyse compétitive ne fonctionne que lorsque l’équipe concurrente est véritablement diverse plutôt qu’un « tribunal de critiques extérieurs tous choisis du même point de vue ».
La pensée probabiliste, comme le démontre la recherche de Tetlock sur la superprévision, recadre fondamentalement l’évaluation rétrospective. Les superprévisionnistes — des amateurs formés qui surpassaient de 30 % les analystes professionnels du renseignement disposant d’accès classifié — partagent des caractéristiques directement pertinentes pour le jugement historique : ils traitent les croyances comme des hypothèses à tester, utilisent des estimations de probabilité précises, partent des taux de base avant de considérer les facteurs spécifiques au cas, et distinguent l’incertitude épistémique (ce qui est connaissable mais inconnu) de l’incertitude aléatoire (ce qui est véritablement inconnaissable). Appliqué rétroactivement, ce cadre transforme l’évaluation : une décision qui avait 70 % de chances de succès mais qui a échoué restait une bonne décision. Le processus, et non le résultat, est l’objet propre du jugement. La méthodologie de planification par scénarios de Pierre Wack chez Royal Dutch Shell renforce ce point : les scénarios ne sont pas des prédictions mais des récits alternatifs de futurs plausibles conçus pour contester les modèles mentaux des décideurs. Reconstruire l’espace de scénarios disponible à un acteur historique — quels futurs plausibles pouvait-il envisager ? — empêche de le juger à l’aune de résultats qu’il ne pouvait prévoir.
Les Douze leçons sur l’histoire d’Antoine Prost (1996) insistent sur la contextualisation multidimensionnelle : l’analyse historique doit considérer simultanément les couches de contexte social, économique, culturel, politique et intellectuel. L’histoire ne peut être réduite à une seule dimension. La « description dense » (thick description) de Clifford Geertz — interpréter le comportement dans l’intégralité de son contexte culturel, saisir le tissu de signification dans lequel les acteurs évoluent — fournit le complément anthropologique. L’« empathie méthodologique » exige de comprendre la logique interne des décisions des acteurs sans imposer de jugement occidentalo-centré ou présentiste. Cela diffère fondamentalement du relativisme moral : l’objectif n’est pas l’approbation morale mais l’intelligibilité — rendre le monde des acteurs compréhensible de l’intérieur. Comme Geertz le soutenait, il s’agit de « rendre accessibles les réponses que d’autres, gardant d’autres moutons dans d’autres vallées, ont données ». La compréhension précède le jugement ; sans elle, le jugement n’est que projection.
Conclusion : vers un jugement qui mérite ses verdicts
Le cadre méthodologique assemblé ici ne produit ni neutralité morale ni paralysie analytique. Il produit quelque chose de plus exigeant : un jugement qui a mérité le droit à ses verdicts en ayant d’abord accompli le travail de reconstruction, de contextualisation et d’auto-examen. L’intuition clé traversant les sept axes de cette analyse est que les forces cognitives, institutionnelles et politiques qui conduisent à la simplification rétrospective ne sont pas des défaillances accidentelles de rigueur mais des traits structurels de la manière dont les esprits humains, les organisations et les démocraties traitent le passé. Y résister exige non seulement une prise de conscience intellectuelle mais des protocoles opérationnels concrets.
Trois implications nouvelles émergent de cette synthèse. Premièrement, la prophétie autoréalisatrice de la répression documentée à travers l’Iran, l’Algérie, l’Égypte et la Syrie n’est pas simplement un schéma récurrent mais un trait structurel de la modernisation autoritaire — un trait que la distinction diagnostic/moyens rend analytiquement traitable. L’identification correcte d’une menace par un dirigeant ne valide pas des méthodes qui créent les conditions mêmes de la réalisation de cette menace. Deuxièmement, la domination persistante des récits de blâme personnalisés ne reflète pas la paresse du public mais un alignement profond entre l’architecture cognitive (l’erreur d’attribution, le besoin de clôture, le biais narratif), les incitations politiques (la responsabilité démocratique exige des agents identifiables) et l’économie des médias (les biographies se vendent mieux que l’analyse structurelle). Changer cela exige une innovation institutionnelle — la proposition de Cornut-Gentille d’une assemblée diagnostique séparée du législatif en est une tentative. Troisièmement, la convergence de la théorie du chaos, de la recherche de Tetlock sur la prévision et de l’historiographie de Koselleck sur l’expérience temporelle établit que certains échecs de prédiction ne sont pas des échecs du tout mais des rencontres avec des systèmes véritablement imprévisibles. La conclusion honnête n’est pas que quelqu’un aurait dû voir venir la révolution iranienne mais que la question de savoir si quelqu’un pouvait la voir venir n’admet pas de réponse simple — et que la certitude rétrospective avec laquelle cette question est généralement posée constitue elle-même le principal obstacle à la compréhension.
La grille de lecture proposée ici — reconstruire l’environnement informationnel, séparer les niveaux analytiques, retrouver la contingence, désagréger la responsabilité, appliquer le défi structuré, penser probabilistiquement, contextualiser de manière multidimensionnelle et comprendre avant de juger — ne rend pas l’analyse historique plus facile. Elle la rend possible. »
…
Le Shah d’Iran : diagnostic correct, échec stratégique
…
« Mohammad Reza Pahlavi avait fondamentalement raison sur la nature totalitaire de l’islam politique — 45 années de République islamique l’ont démontré de manière éclatante. Pourtant, il a échoué précisément parce qu’il a combattu cette menace par des moyens qui l’ont rendue inévitable. Cette « prophétie autoréalisatrice » identifiée par Abbas Milani constitue l’un des paradoxes les plus instructifs de l’histoire politique contemporaine. Le mouvement « Femme, Vie, Liberté » de 2022-2023, où des manifestants scandaient « Reza Shah, que ton âme soit bénie », représente la validation empirique ultime : les Iraniens rejettent massivement la théocratie tout en réévaluant nostalgiquement la monarchie qu’ils avaient renversée.
Les archives déclassifiées de la CIA, du Foreign Office britannique et du National Security Archive révèlent un tableau complexe. Le Shah et les services occidentaux ont systématiquement sous-estimé la menace islamiste tout en surestimant le danger soviétique et communiste. La SAVAK surveillait les marxistes tandis que Khomeini construisait tranquillement ses réseaux dans les mosquées. Quarante-cinq ans plus tard, le verdict est sans appel : la République islamique a confirmé les pires craintes du Shah concernant les droits des femmes, la répression politique et l’isolement international, tout en produisant paradoxalement l’une des sécularisations les plus rapides de l’histoire — seuls 40% des Iraniens s’identifient aujourd’hui comme musulmans selon les enquêtes GAMAAN.
La hiérarchie des menaces du Shah était fondamentalement erronée
Le schéma mental de Mohammad Reza Pahlavi était structuré autour d’une hiérarchisation des menaces qui s’est révélée catastrophique. Les archives déclassifiées et les témoignages de son entourage convergent sur un point crucial : le Shah considérait la menace soviétique et communiste comme primordiale, reléguant l’opposition religieuse au second plan.
Cette configuration cognitive trouve ses racines dans plusieurs traumatismes fondateurs. La crise azerbaïdjanaise de 1946, où l’Armée rouge occupa directement le nord de l’Iran, marqua profondément le jeune monarque. La tentative d’assassinat de 1949 par un membre du parti Tudeh renforça sa conviction que le communisme représentait le danger existentiel. Le coup d’État de 1953, orchestré avec l’aide de la CIA et du MI6 pour le restaurer après la crise Mossadegh, consolida son alignement anticommuniste.
Les documents de la CIA révèlent l’ampleur de cet aveuglement partagé. Un rapport du Bureau of Intelligence and Research de janvier 1977 affirmait que « l’Iran restera probablement stable sous la direction du Shah pour les prochaines années » et que « les perspectives sont bonnes jusqu’au milieu des années 1980 au moins ». En août 1978 — quelques mois avant la chute du régime — la CIA concluait encore que « l’Iran n’est pas dans une situation révolutionnaire ni même pré-révolutionnaire ».
Le paradoxe le plus frappant résidait dans la conviction du Shah que le clergé constituait « le meilleur antidote au communisme ». Abbas Milani qualifie cette théorie de « dangereusement erronée ». Le Shah, influencé par la piété de sa mère, avait restauré de nombreux privilèges que son père Reza Shah avait arrachés au clergé, croyant ainsi créer un contrepoids aux forces de gauche. Cette stratégie produisit l’effet inverse : elle permit aux religieux de maintenir et développer leurs réseaux d’influence pendant que la SAVAK concentrait ses ressources sur la surveillance des marxistes.
Un câble de l’ambassade américaine à Téhéran daté de février 1978 illustre cette myopie institutionnalisée. Le document reconnaissait que l’ambassade « peinait » à comprendre « le mouvement religieux chiite renaissant » et notait que des Iraniens « colportaient » l’idée que les partisans de Khomeini étaient des « crypto-communistes ou gauchistes de tendance marxiste ». Cette confusion conceptuelle — incapacité à concevoir une opposition ni de gauche ni moderniste — traversait tant les services de renseignement occidentaux que l’appareil sécuritaire iranien.
Les archives déclassifiées exposent une double faillite analytique
L’étude interne de la CIA commandée par Robert Bowie après la révolution constitue le document le plus révélateur sur les causes de cet échec. Ce rapport de 186 pages, initialement classifié Top Secret et aujourd’hui déclassifié, identifie plusieurs facteurs structurels. Les analystes avaient adopté une « proposition non-falsifiable » : ils croyaient que le Shah « sèverait » s’il était menacé ; puisqu’il ne l’a pas fait, ils en concluaient que la situation restait sous contrôle. Cette logique circulaire ne pouvait être invalidée qu’une fois qu’il était trop tard.
Le rapport Jervis souligne également la pauvreté des ressources consacrées à l’Iran. Presque aucun Américain ne maîtrisait correctement le persan. Les contacts se limitaient à l’opposition séculière de classe moyenne — une force marginale. Surtout, le Shah avait exigé que les services américains n’entretiennent aucun contact avec l’opposition iranienne, se souvenant du rôle de la CIA dans le coup de 1953. Cette restriction priva Washington de toute source d’information alternative.
L’étude de la NSA « The Fall of the Shah of Iran: A Chaotic Approach » formule une conclusion dévastatrice : « L’approche fondamentale de l’analyse des événements en Iran utilisait le modèle de l’acteur rationnel, considérant le Shah et l’Iran comme essentiellement synonymes. L’opinion dominante — et en fait la seule opinion sur l’état du pays — était celle du Shah, et son opinion était sévèrement biaisée. »
Les archives britanniques complètent ce tableau. L’ambassadeur Peter Ramsbotham avertissait dès 1972-1973 que le Shah « devenait de plus en plus autocratique… concentrant davantage de pouvoir entre ses mains ». Un fonctionnaire du Foreign Office estimait que le Shah « s’orientait peut-être vers la mégalomanie ». Ces avertissements n’empêchèrent pas Londres de poursuivre massivement ses ventes d’armes — l’Iran était le premier client britannique, avec 1500 chars Chieftain commandés entre 1971 et 1976 pour 650 millions de livres.
Le câble « Thinking the Unthinkable » de l’ambassadeur William Sullivan, envoyé le 9 novembre 1978, représente un tournant tardif. Gary Sick le qualifie de « l’un des documents les plus importants de toute la période révolutionnaire ». Sullivan y suggérait qu’il ne serait peut-être « pas une mauvaise chose si le Shah quittait le trône ». Le président Carter réagit avec « exaspération » face à ce qu’il percevait comme un revirement soudain de son ambassadeur.
Asadollah Alam et Fereydoun Hoveyda : témoins de l’intérieur
Les journaux intimes d’Asadollah Alam, publiés sous le titre « The Shah and I », constituent la source primaire la plus précieuse sur le fonctionnement interne du régime. Alam était l’ami le plus proche du Shah depuis leur jeunesse, Premier ministre en 1962 lors de la première confrontation avec Khomeini, puis ministre de la Cour de 1966 à 1977.
Shaul Bakhash, dans son analyse pour la New York Review of Books, note que « des émotions contradictoires traversent le journal » : une confiance suprême dans les capacités du Shah coexistait avec des pressentiments de catastrophe. Après le renversement d’Haile Selassie en 1974, Alam écrivit : « Il se voyait comme un souverain puissant mais comme la vérité l’a rattrapé… Inévitablement, on est enclin à tirer des parallèles… Ils ne sont pas rassurants. » Le fait qu’Alam ait spécifié dans son testament que ses journaux ne devaient être publiés qu’après la fin du règne Pahlavi indique sa conscience que quelque chose pourrait mal tourner.
Fereydoun Hoveyda, frère du Premier ministre Amir Abbas Hoveyda (exécuté en 1979 après avoir été arrêté par le Shah lui-même), offre une perspective plus amère dans « The Fall of the Shah » (1980). Son verdict est cinglant : « On ne peut nier que le Shah a fait tout ce qu’il pouvait pour provoquer l’effondrement de sa dynastie. Sa politique d’armement, la corruption de son entourage, sa répression impitoyable et sa dictature étouffante rongeaient comme un cancer tout son système… Aveuglé par ses propres rêves de grandeur et coupé des réalités du pays, le Shah ignora les aspirations populaires, méprisa le clergé, et antagonisa simultanément le monde et son propre peuple. »
L’évaluation des experts : Milani, Abrahamian, Takeyh
Abbas Milani, dans sa biographie magistrale « The Shah » (2011), présente Mohammad Reza Pahlavi comme « au sens classique du terme, une figure tragique — un lièvre prétendant rugir comme un lion ». Chaque chapitre s’ouvre sur une citation du Richard II de Shakespeare, ce roi qui croyait être ordonné par Dieu pour diriger son peuple. Milani identifie la méfiance perpétuelle du Shah envers son entourage comme son défaut central : « Cette accumulation d’autorité était davantage fonction de la méfiance perpétuelle du Shah envers tous ceux qui l’entouraient qu’une indication de compétence gouvernementale ou de contrôle réel. »
L’insight crucial de Milani concerne l’oxymore fondamental : « L’idée d’un monarque modernisateur est presque un oxymore. » Le Shah voulait simultanément une modernisation rapide à l’occidentale et un pouvoir absolu de type traditionnel — deux exigences structurellement incompatibles.
Ervand Abrahamian, dans « Iran Between Two Revolutions », offre une analyse structurelle et de classe. Sa conclusion la plus célèbre : « La Révolution blanche avait été conçue pour prévenir une révolution rouge. Au lieu de cela, elle a pavé la voie à une révolution islamique. » La réforme agraire menaçait les revenus du clergé issus des fondations religieuses (waqf), le droit de vote des femmes heurtait l’ordre social traditionnel, et les privilèges juridiques accordés aux Américains ravivaient les griefs coloniaux.
Ray Takeyh, dans « The Last Shah » (2021), propose une interprétation qui recentre les acteurs iraniens. Il décrit un « autocrate indécis » entouré de « fonctionnaires politiquement naïfs, dont beaucoup étaient simplement des sycophantes corrompus ». Takeyh note cependant l’émergence d’une certaine nostalgie en Iran aujourd’hui : « Il y a une mesure de nostalgie pour le Shah et la dynastie Pahlavi dans l’Iran d’aujourd’hui… La République islamique a peu appris des expériences du Shah. Elle répète beaucoup de ses erreurs. »
Le philosophe Dariush Shayegan représente un cas particulier. Quelques semaines avant la consolidation du pouvoir par Khomeini, il déclarait : « Khomeini est un Gandhi islamique » — illustrant l’aveuglement de l’intelligentsia iranienne. Son analyse ultérieure dans « Cultural Schizophrenia » explique pourquoi les intellectuels iraniens rejetaient la démocratie en 1979 : « Ils rejetaient profondément l’occidentalisation, même si ce rejet était lui-même porté par des idées occidentales comme l’existentialisme, l’antimodernisme et l’idéologie révolutionnaire marxiste. »
Quarante-cinq ans plus tard : les craintes du Shah confirmées
L’évaluation rétrospective de 45 années de République islamique valide substantiellement les avertissements du Shah concernant la nature du régime islamiste, tout en révélant des paradoxes qu’il n’aurait pu anticiper.
Sur les droits des femmes, le bilan est sans appel. La Loi de Protection de la Famille de 1975 fut abrogée, restaurant le droit de divorce unilatéral des hommes. L’âge légal du mariage pour les filles fut abaissé (possibilité de mariage à 9 ans lunaires avec autorisation judiciaire). Le hijab obligatoire fut imposé dès 1983. Les femmes furent exclues de la fonction de Guide suprême, de juge, et de nombreuses professions. Leur témoignage devant les tribunaux vaut la moitié de celui d’un homme. Dans le Global Gender Gap Report 2024, l’Iran se classe 143e sur 146 pays.
Avant 1979, sous le Shah, les femmes votaient depuis 1963, 22 siégeaient au Parlement, un tiers des étudiants universitaires étaient des femmes, l’âge du mariage avait été relevé à 18 ans, et les hommes devaient obtenir une autorisation judiciaire pour prendre une seconde épouse.
Sur la répression politique, la comparaison est accablante. Selon les données compilées par les historiens, moins de 100 prisonniers politiques furent exécutés sous le Shah entre 1971 et 1979. Sous la République islamique, plus de 7900 furent exécutés entre 1981 et 1985 seuls. En 2024, 901 exécutions ont été documentées, dont 40 en une seule semaine. Ervand Abrahamian cite un survivant des deux régimes : « Quatre mois sous [le directeur de prison Lajevardi de la République islamique] équivalaient à quatre ans sous la SAVAK. »
Sur l’économie et l’isolement international, le tableau est nuancé mais globalement négatif. Le PIB par habitant a plus que doublé depuis la révolution selon le FMI, mais le chômage est trois fois plus élevé que dans les années 1970, l’inflation au moins deux fois supérieure. L’Iran est classé 138e sur 180 pays en matière de corruption. La fuite des cerveaux draine des centaines de milliers de jeunes diplômés chaque année. L’Iran est devenu le premier État sponsor du terrorisme mondial, finançant Hamas, Hezbollah et les Houthis.
« Femme, Vie, Liberté » : la validation empirique ultime
Le mouvement déclenché par la mort de Mahsa (Jina) Amini le 16 septembre 2022 représente le rejet populaire le plus massif du système depuis 1979. La Mission d’établissement des faits de l’ONU a conclu que sa mort était « illégale et causée par des violences physiques » dont l’État est responsable.
Les manifestations se sont étendues aux 31 provinces. Au moins 551 manifestants ont été tués, dont 68 enfants. Plus de 20 000 personnes ont été arrêtées. Sept individus ont été exécutés en lien avec les protestations. Les slogans scandés constituent un renversement historique stupéfiant : « Femme, Vie, Liberté », « Mort au dictateur », « Ni Gaza ni Liban, ma vie pour l’Iran », et surtout — « Reza Shah, que ton âme soit bénie ».
Ce dernier slogan, invoquant le fondateur de la dynastie Pahlavi, représente ce que le magazine Skeptic qualifie d’« ironie historique qui défie toute prédiction » : « La même population qui a organisé une révolution pour renverser une monarchie en 1979 invoque maintenant cette monarchie comme antidote à la théocratie. »
Les données de sécularisation confirment cette transformation profonde. Selon l’enquête GAMAAN de 2020, seuls 40% des Iraniens s’identifient comme musulmans (contre 99,5% selon le recensement officiel). Seulement 32% s’identifient comme chiites. 47% déclarent avoir perdu leur religion au cours de leur vie. Plus de 60% ne pratiquent pas les prières quotidiennes. Un clerc d’État, Mohammad Abolghassem Doulabi, a révélé en 2023 que 50 000 des 75 000 mosquées d’Iran sont fermées faute de fréquentation — un aveu inquiétant pour un État construit autour de l’islam.
La plus grande ironie de l’histoire : la théocratie a produit l’une des sécularisations les plus rapides jamais observées. Comme le résume l’Iran Academia (2024) : « 70% des adultes iraniens soutiennent la séparation de la religion et de la politique… Le déclin de l’islam politique en Iran a été beaucoup plus remarquable que dans les autres pays du Moyen-Orient. »
Le « pattern » transposable aux régimes arabes
Les analystes ont identifié un schéma structurel qui transcende le cas iranien : « identifier correctement une menace mais la combattre par des moyens qui la rendent inévitable ». Ce pattern, que les spécialistes appellent parfois « politique du jiujitsu », décrit comment la répression étatique élimine les modérés et crée une bifurcation entre l’État autoritaire et l’opposition radicalisée.
L’Égypte post-2013 illustre ce dilemme. Après le coup d’État de Sissi contre les Frères musulmans, le Carnegie Endowment avertissait : « Les jeunes membres des Frères musulmans qui continuent de protester pourraient bien être recrutés par des groupes plus radicaux. » Cependant, Sissi a tenté d’éviter l’erreur du Shah en se positionnant lui-même comme figure religieuse plutôt que séculière — combinant « pouvoir militaire et religieux » selon l’analyse du Middle East Forum.
La Syrie d’Assad représente le cas le plus frappant de réplication consciente du « dilemme du Shah ». Kheder Khaddour du Carnegie Endowment documente comment l’armée syrienne « a ciblé et détruit impitoyablement les tentatives naissantes de l’opposition politique modérée… tout en laissant l’État islamique radical largement tranquille pendant qu’il construisait ses propres systèmes ». Cette stratégie créa une « dichotomie apparente ‘nous ou l’État islamique’ » qui força beaucoup à soutenir le régime comme moindre mal. Assad affirma aux journalistes que l’idée d’une opposition modérée était « un fantasme ».
L’Algérie des années 1990 représente le cas paradigmatique. Quand le gouvernement militaire annula les élections de 1992 et persécuta le FIS, il élimina les leaders islamistes modérés. L’Oxford Political Review note que « la stratégie du gouvernement militaire conduisit ensuite à une montée des islamistes extrémistes dans les communautés locales » qui formèrent des groupes armés comme le GIA, plus radical que le FIS d’origine.
L’Arabie saoudite tira une leçon différente de 1979 : plutôt que d’affronter directement l’islamisme, elle choisit de l’exporter. Après la prise de la Grande Mosquée, la famille Saoud décida d’« exporter ses radicaux à l’étranger et d’apaiser les autres par l’expansion des écoles religieuses ». Le prince héritier MBS a admis en 2017 : « Ce qui s’est passé ces 30 dernières années n’est pas l’Arabie saoudite… Après la révolution iranienne de 1979, des gens ont voulu copier ce modèle dans différents pays, dont l’Arabie saoudite. Nous ne savions pas comment y faire face. »
Le verdict : prophète sans moyen, modernisateur sans légitimité
Mohammad Reza Pahlavi fut simultanément un prophète et l’artisan de sa propre défaite. Il avait raison sur la nature totalitaire de l’islam politique — les 45 années de République islamique, la répression des femmes, les exécutions de masse, l’isolement international l’ont amplement démontré. Mais il combattit cette menace avec des outils qui la rendirent inévitable.
L’erreur fondamentale ne fut pas tant le diagnostic que la hiérarchisation des priorités et le choix des moyens. En plaçant la menace soviétique au-dessus de la menace islamiste, il dirigea la SAVAK vers les mauvaises cibles. En éliminant toute opposition modérée et en créant un système à parti unique (Rastakhiz, 1975), il força toute dissidence vers les seuls réseaux qu’il négligeait : les mosquées. En modernisant à marche forcée sans offrir de cadre idéologique alternatif, il céda aux religieux ce que Shayegan appelle « le monopole du sens » tout en conservant « le monopole de la force ».
La formule de Milani — « prophétie autoréalisatrice » — demande à être précisée 45 ans plus tard. Le Shah n’a pas tant créé la menace islamiste qu’il lui a ouvert la voie en détruisant toutes les alternatives. Son erreur ne fut pas de voir le danger mais de croire qu’un autoritarisme modernisateur pouvait y répondre sans générer lui-même les conditions de son renversement.
L’ironie finale appartient aux manifestants de 2022-2023 qui scandaient simultanément « Mort au dictateur, qu’il soit Shah ou Guide suprême ». Les Iraniens contemporains ne veulent ni théocratie ni autocratie séculière — ils veulent ce que ni le Shah ni Khomeini ne leur ont offert : la démocratie libérale. Quarante-cinq ans après la révolution, c’est peut-être la leçon la plus durable : le Shah avait raison sur la nature de l’islam politique, tort sur la solution, et ni lui ni ses successeurs n’ont compris que la vraie réponse n’était ni la modernisation autoritaire ni la théocratie, mais l’ouverture politique qu’ils refusaient tous deux. »
…
« Je reste éveillé la nuit à penser à tout ce qui aurait pu être fait et ne l’a pas été pour arrêter le 11 septembre »
Georges Tenet, Citation, Directeur de la Cia de 1997 à 2004
…
…
« le patient quant à lui, dit au psychanalyste non seulement tout ce qu’il sait, mais aussi tout ce qu’il ne sait pas. »
Isabelle Montourcy, Dites ce qui vous vient, 2013
…
Bernard Hourcade : cinquante ans au cœur de l’Iran
Bernard Hourcade est le doyen des iranologues français, géographe de formation devenu le spécialiste incontournable de l’Iran contemporain. Directeur de recherche émérite au CNRS et témoin direct de la révolution islamique de 1979, il a consacré plus d’un demi-siècle à décrypter les paradoxes d’une nation qu’il refuse de réduire à son régime politique. Son approche — nuancée, fondée sur le terrain, à contre-courant des lectures binaires — lui vaut autant la reconnaissance académique que les critiques des milieux d’opposition iranienne en exil.
Un pyrénéiste devenu l’œil français sur Téhéran
Né en 1946, Bernard Hourcade suit un parcours académique d’excellence. Diplômé de l’Université de Bordeaux (1964-1969), il obtient l’agrégation d’histoire et géographie en 1969, puis soutient un doctorat en géographie à la Sorbonne en 1975. Ses premiers travaux portent sur les Pyrénées : transhumance du Haut-Ossau, vie rurale en montagne. C’est cette spécialisation montagnarde qui l’oriente vers l’Iran.
Son premier séjour en Iran date de 1970. L’Alborz, chaîne de montagnes dominant Téhéran, devient son nouveau terrain d’étude. Après six ans d’enseignement à l’Université de Pau (1972-1978), il est nommé directeur de l’Institut français de recherche en Iran (IFRI) à Téhéran en 1978 — un an avant la révolution islamique qu’il vivra sur place.
Cette position exceptionnelle — quinze ans à la tête de l’IFRI (1978-1993), dont les premières années au cœur du bouleversement révolutionnaire — forge une expertise irremplaçable. Comme il le souligne lui-même : « Concernant la géographie de l’Iran, nous n’avons été que deux : Marcel Bazin […] et moi-même, qui ai consacré ma vie à l’Iran. »
De retour en France, il fonde et dirige l’équipe de recherche « Monde iranien » au CNRS (1992-2003), structurant les études iraniennes françaises. Passé à l’éméritat vers 2011-2013, il reste très actif : création du portail Irancarto (2011), fellow au Wilson Center de Washington (2012-2019), membre du conseil scientifique de l’iReMMO, expert de l’Institut Montaigne.
| Année | Événement clé |
|---|---|
| 1946 | Naissance |
| 1969 | Agrégation d’histoire-géographie |
| 1970 | Premier séjour en Iran |
| 1975 | Doctorat à la Sorbonne |
| 1978 | Directeur de l’IFRI à Téhéran |
| 1979 | Témoin de la Révolution islamique |
| 1992-2003 | Direction de l’équipe « Monde iranien » |
| 2011 | Création d’Irancarto |
| 2021 | Iran, paradoxes d’une nation (CNRS Éditions) |
Une thèse centrale : les trois identités iraniennes jamais coordonnées
La pensée de Bernard Hourcade s’articule autour d’une thèse structurante : l’Iran recèle trois identités géopolitiques qui n’ont jamais été coordonnées par ses gouvernants — le nationalisme (identité persane, indo-européenne distincte des Arabes et Turcs), l’islam (chiisme comme marqueur d’exception), et l’ouverture internationale (aspiration à être une puissance respectée). Cette grille de lecture traverse toute son œuvre.
Il refuse catégoriquement de réduire l’Iran à son régime ou à une « menace ». Son analyse positionne le pays comme une puissance émergente comparable au Brésil ou à l’Indonésie : « L’Iran est certes indépendant, mais est-il capable d’être une puissance régionale, c’est-à-dire un pays respecté et influent ? L’histoire tourmentée de ces trois dernières décennies a engendré une méfiance durable envers l’Iran, rendant improbable, à court ou moyen terme, que ce pays occupe une place hégémonique dans la région, même avec une arme nucléaire. »
Sa deuxième thèse majeure concerne l’évolution interne du régime : les rapports de force ont fondamentalement changé en faveur de la « république » au détriment de « l’islamique ». « Les deux mots ‘république’ et ‘islamique’ semblaient un oxymore, mais sans occulter le poids du clergé, les rapports de force ont fondamentalement changé à l’intérieur du pays en faveur de la ‘république’. […] L’Iran est le seul pays de la région à pratiquer l’islam politique et à chercher à en sortir. »
Hourcade insiste sur le décalage entre perception occidentale et réalité sociale : « Une nouvelle bourgeoisie moyenne issue de l’expérience douloureuse de la République islamique est désormais en place, bien formée, ambitieuse, ouverte à la mondialisation. C’est un cas unique dans tout le Moyen-Orient où certains en sont encore à placer l’islam au cœur de la politique. »
Ses analyses de l’actualité iranienne : du mouvement « Femme, Vie, Liberté » aux manifestations de 2026
Sur le mouvement de 2022 déclenché par la mort de Mahsa Amini, Hourcade développe une lecture générationnelle originale. Il parle de la révolte de la « troisième génération » : « Ces ‘petits-fils de Khomeiny’ qui forment le cœur de l’Iran actuel ont conservé l’esprit contestataire de leurs parents qui ont fait la Révolution et la guerre Irak-Iran. Ils soutiennent les protestations actuelles de leurs enfants âgés de 15 à 25 ans. »
Il qualifie le mouvement de « conflit de basse intensité mais fort étendu. Pas un cortège de centaines de milliers de personnes dans quelques métropoles, mais partout mille petites manifestations qui mobilisent les gens ordinaires. » Son diagnostic est lucide : « Ce mouvement a été limité et finalement n’a pas été un succès politique. Un échec politique peut-être, mais qui a fait comprendre au régime installé la nécessité de mettre en place des réformes. »
Concernant les manifestations économiques de janvier 2026, il analyse : « Il y a une accumulation de mécontentements après 47 ans de République islamique. » Il note un fait politique majeur : « Les petits commerçants en Iran sont un groupe très conservateur, qui bénéficiait du système à la marge et qui était l’un des fers de lance de la contestation contre le Chah en 1979. Leur retournement est significatif. »
Sur la mort du président Raïssi en mai 2024, il constate sur France 24 : « En Iran, la base populaire du régime s’est délitée avec le temps. »
Son analyse prospective est constante : « Une option politique ‘sérieuse et solide’ ne pourra émerger que de l’intérieur du régime, de quelqu’un capable de contrôler les gardiens de la Révolution et les mollahs, tout en ayant le soutien de la population pour organiser des élections et mener certaines réformes. »
Il écarte le retour des Pahlavi : « Pahlavi explique qu’il va revenir, très bien. Mais contrairement à Khomeini en 1979 — qui avait développé un vrai réseau de mosquées — il n’a aucun réseau politique. Son seul projet est de rétablir les liens diplomatiques avec Israël, ce qui est très loin des préoccupations des Iraniens. »
Une expertise forgée sur le terrain et par la cartographie
Les domaines de spécialisation de Hourcade se distinguent par leur ancrage géographique :
- Géographie sociale et politique de l’Iran — axe principal
- Géographie urbaine : Téhéran et les métropoles iraniennes
- Démographie et transitions démographiques
- Cartographie électorale (Atlas des élections présidentielles)
- Géopolitique régionale et relations internationales
- Identités culturelles et territoriales
Ce qui le distingue des autres iranologues est sa méthodologie de géographe : analyse spatiale, territoriale, cartographique. Ses travaux sont « souvent réalisés en collaboration avec des universitaires iraniens » (Mohsen Habibi, Shahryar Zarrin, Masserat Amir-Ebrahimi), ce qui lui confère une connaissance de l’intérieur rare parmi les spécialistes occidentaux.
Son approche intellectuelle se caractérise par une empathie méthodologique : comprendre la logique interne des acteurs sans les juger selon les critères occidentaux. « L’opinion publique iranienne n’est donc pas faite d’une opposition simpliste entre ‘islamistes’ et ‘pro-occidentaux’ mais d’une gamme très ouverte de sensibilités. »
Une œuvre abondante : atlas, synthèses et analyses géopolitiques
Ouvrages majeurs :
- L’Iran au XXe siècle : Entre nationalisme, islam et mondialisation (avec Jean-Pierre Digard et Yann Richard), Fayard, 1996, réédité en 2003 et 2007 — ouvrage de référence
- Atlas d’Iran, RECLUS/La Documentation française, 1998, 192 pages, 252 cartes
- Iran, Nouvelles identités d’une république, Belin, 2002
- Atlas de Téhéran métropole, 2005, édition trilingue persan-français-anglais
- Géopolitique de l’Iran. Les défis d’une renaissance, Armand Colin, 2010, 2e éd. 2016
- Iran, paradoxes d’une nation, CNRS Éditions, 2021
Articles et tribunes récentes sur Orient XXI :
- « L’inévitable transition en Iran » (janvier 2026)
- « Libérer la Palestine ? Ce que cherche véritablement l’Iran » (novembre 2024)
- « Iran. Une élection présidentielle à risque pour un régime aux abois » (juin 2024)
- « Iran. La révolte de la troisième génération » (octobre 2022)
La revue Carto qualifie Géopolitique de l’Iran de « précieux décryptage de la complexité d’un pays qui revient sur la scène internationale ». Alain Marzona écrit dans la Revue historique des armées : « Bernard Hourcade réalise une synthèse particulièrement éclairante et complète sur l’une des plus anciennes et brillantes civilisations du monde. […] Cet ouvrage constitue une référence pour qui s’intéresse à cette puissance émergente. »
Légitimité académique incontestée, contestation militante
La reconnaissance institutionnelle de Bernard Hourcade est exceptionnelle. Le Wilson Center (Washington) l’a accueilli comme Public Policy Scholar. L’Institut Montaigne le consulte régulièrement. Le Monde le qualifie de « one of the great French specialists of Iran ». Il a organisé le IVe Congrès européen des études iraniennes (Paris, 1999).
Son public est triple : académique (publications dans Population, Revue Tiers Monde, Studia Iranica), grand public (interviews sur France 24, France Inter, RFI, franceinfo, Public Sénat), et décideurs (Institut Montaigne, iReMMO).
Cependant, les milieux de l’opposition iranienne en exil lui reprochent sa position nuancée. Le site Iran Focus l’accuse d’être un « apologiste assidu des Gardiens de la Révolution » pratiquant « le lobbying pour une politique de complaisance vis-à-vis de Téhéran ». Cette critique reflète une tension classique entre expertise nuancée et engagement militant.
Hourcade répond implicitement à ces accusations par ses propres formulations critiques : « Les Iraniens, malgré leurs méthodes de voyous, cherchent une certaine respectabilité » (franceinfo, 2023). Il parle de « répression aveugle », de « pouvoir clérical, conservateur et répressif », montrant qu’il ne verse pas dans la complaisance.
Orient XXI comme tribune principale, réactivité médiatique lors des crises
La stratégie de communication de Hourcade repose sur Orient XXI comme plateforme de référence pour ses analyses de fond, complétée par des interventions réactives dans les médias audiovisuels lors des événements majeurs (mort de Raïssi, manifestations, élections).
| Média | Type | Fréquence |
|---|---|---|
| Orient XXI | Tribune en ligne | Principal (plusieurs articles/an) |
| France 24 | TV internationale | Régulier |
| Public Sénat | TV parlementaire | Ponctuel |
| Institut Montaigne | Think tank | Contributeur expert |
| Société de Géographie | Conférences | Ponctuel |
Il maintient une présence LinkedIn active et a déposé un entretien vidéo de 58 minutes sur MédiHAL en novembre 2023 dans le programme « Portraits de chercheurs en études aréales » de l’INALCO.
Engagements civiques et position sur le dialogue diplomatique
Bernard Hourcade ne cache pas ses positions politiques sur les relations internationales. Il est partisan du dialogue avec l’Iran plutôt que de l’isolement. En 2018, il titrait explicitement : « Oui, Emmanuel Macron doit se rendre à Téhéran ! »
Il a été très critique du retrait américain de l’accord nucléaire de 2015 : « Le retrait américain de l’accord de 2015 est une catastrophe pour l’Iran, dont la reconstruction économique aurait entraîné une évolution des rapports de force intérieurs, politiques, culturels et sociaux. »
Son engagement civique se manifeste aussi par son appartenance au comité de soutien à Fariba Adelkhah, chercheuse franco-iranienne emprisonnée en Iran — preuve qu’il ne verse pas dans la complaisance envers le régime.
Sur les sanctions : « L’histoire a montré que les sanctions économiques imposées à un État par la communauté internationale ont souvent renforcé les dictatures et plongé les populations dans la misère. »
Concernant Trump et Netanyahu en janvier 2026 : « Donald Trump ne veut pas tuer l’Iran, c’est un pays important pour lui. Il n’acceptera pas d’intervention israélienne même si Benjamin Netanyahu a besoin d’un succès en Iran. »
Un éméritat très actif : de l’Iran de Khomeini à celui de Pezeshkian
À 79 ans, Bernard Hourcade reste remarquablement actif. Son engagement n’a pas faibli : publications régulières sur Orient XXI, interviews télévisées lors des crises, conférences. L’entretien vidéo INALCO de 2023, sous-titré « expériences iraniennes 1970-2023 », témoigne d’une carrière de plus de 50 ans consacrée à un seul pays.
Ses liens avec l’Iran restent intellectuels et professionnels. Ayant quitté le pays en 1993, il n’y retourne plus depuis la détérioration des relations franco-iraniennes et l’arrestation de chercheurs français. Mais son réseau de collaborateurs iraniens (visible dans ses publications communes) et sa connaissance intime du terrain perdurent.
La question de son éventuelle succession se pose : qui, parmi les iranologues français, possède une telle expérience de terrain ? Hourcade lui-même notait qu’ils n’étaient « que deux » géographes français à avoir consacré leur vie à l’Iran.
Une vision qui restera : « Quand l’Iran s’éveillera »
La grande ligne de sa pensée peut se résumer ainsi : l’Iran n’est pas son régime. Derrière la République islamique existe une nation en transformation, une société moderne, éduquée, connectée au monde, qui finira par imposer ses aspirations. « Le nationalisme iranien tend aujourd’hui à s’associer à la mondialisation et à se détacher de l’islam avec lequel il avait mené la révolution de 1979. Après le nationalisme et l’islam chiite, l’heure serait donc bientôt venue pour les Iraniens de mettre en avant la république. »
Son originalité réside dans ce regard de géographe : analyser les territoires, les cartes électorales, les dynamiques urbaines, plutôt que de s’arrêter aux seuls discours officiels. Cette méthode produit une compréhension plus fine des rapports de force réels.
Bernard Hourcade incarne une tradition française d’expertise orientaliste nuancée — ni naïve ni hostile, cherchant à comprendre avant de juger. Position inconfortable à l’heure des polarisations, mais peut-être la seule intellectuellement tenable pour qui veut saisir un pays aussi complexe que l’Iran.
…
Les sept péchés capitaux de l’historien
« L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. Wikipedia En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Wikipedia Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, FasterCapital et la transparence sur les documents consultés et écartés.
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » University of GenevaStanford Encyclopedia of Philosophy — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle. »
…
Du doute sceptique au doute méthodique : enjeux d’une transformation
p. 37-48Plan détaillé
Texte intégral
« Lorsque l’on veut interroger le rapport des normes à leurs transgressions au XVIIe siècle, la convocation des figures du sceptique et du libertin a ceci d’intéressant qu’elles questionnent ce qui est ici en jeu. D’une part le sceptique apparaît comme celui qui met à distance la norme, l’interroge, la met en doute, questionnant sa normalité précisément, c’est-à-dire sa nécessité présente, voire sa suspension possible. Il est celui qui n’adhère pas spontanément, celui qui demande une justification de ce qui est et qui n’en trouve pas. Le libertin quant à lui apparaît comme celui qui transgresse ouvertement et pratiquement la norme, s’en détache, ou bien la subvertit, joue avec elle. Dans tous les cas il est celui qui renverse l’ordre des choses, du fait même qu’il prend des libertés avec la norme. De manière générale « est “libertin” tout ce qui marque excès de “liberté” en matière de morale et de religion, par rapport à ce que les dogmes, traditions, convenances et pouvoir politique définissent ou préconisent1 ». La spécificité de ce que l’on nomme le libertinage érudit a consisté à s’approprier le scepticisme philosophique de l’Antiquité tout en le transformant, pour mettre en doute les autorités politiques et religieuses. Mais il serait erroné de circonscrire le doute à l’usage transgressif qu’en font les libertins. Il fut également le moyen d’abaisser les prétentions de la raison, et le scepticisme épousa aussi bien des entreprises apologétiques2, comme en témoignent les Pensées de Pascal.
En faisant du scepticisme un moment de son cheminement vers la foi3, Pascal ne fait que reprendre à son compte le geste cartésien qui va ici nous occuper. Descartes opère en effet une transformation qui fera date. En faisant siens certains arguments des sceptiques contre les sens, Descartes entend asseoir les pouvoirs de la raison, que les analyses de Montaigne et de Charron avaient contribué à discréditer. La confrontation avec le scepticisme se fait ainsi nécessaire pour qui entend fonder une nouvelle méthode, un nouveau chemin pour parvenir à des vérités indubitables. Il s’agira alors de combattre le sceptique avec ses propres armes. La réponse cartésienne aura une portée double. D’un point de vue épistémologique, le doute hyperbolique permet de se déprendre des fausses certitudes, à la teneur purement psychologique. D’un point de vue éthique, l’affermissement de la volonté constitue une réponse face à l’irrésolution sceptique.
La clé de voûte de l’entreprise cartésienne se situe dans la croyance d’un dieu vérace, garant de nos certitudes et de nos évidences. Il constitue en dernière instance la norme sur laquelle s’indexe la rationalité humaine. Si par nos seules lumières naturelles nous parvenons à la vérité c’est que la raison demeure cette imago dei que la tradition chrétienne délivre. Or, c’est ce qu’il faut démontrer aux sceptiques. Car les contemporains de Descartes remettent en cause cette transparence de la raison à elle-même, et son lien avec Dieu. C’est ce que fait La Mothe Le Vayer par exemple, en questionnant l’évidence du sens commun que postule Descartes. On aurait alors tort de sous-estimer cet aspect du doute cartésien : sa portée n’est pas seulement épistémologique, car la philosophie première qu’il entend délivrer se doit de constituer une réponse aux assauts de plus en plus fréquents des libertins. Reste que cet aspect-là de sa démonstration fut jugé nettement moins satisfaisant, comme le lui reprochera Pascal.
Nous tâcherons donc ici de rendre compte de l’entreprise cartésienne dans sa volonté de circonscrire le doute des sceptiques en le transformant en doute méthodique, véritable propédeutique à la science.
Les Médiations métaphysiques (1641) s’ouvrent sur une remise en cause des sens et du savoir qu’ils nous transmettent. Au flottement des sens, tantôt trompeurs, tantôt sûrs, Descartes oppose un doute radical, hyperbolique : puisqu’ils nous ont parfois trompés, faisons comme s’ils nous trompaient toujours. Dès lors, de quoi pouvons-nous être sûrs ? Quelle certitude s’offre à nous ? Comment éviter l’erreur et atteindre le vrai ? Il lui faudra alors affronter le doute sceptique pour atteindre des vérités indubitables4.
Ces questions, Descartes les avait déjà affrontées avant les Méditations. Ainsi les Règles pour la direction de l’esprit (1628) tâchaient de proposer une voie sûre pour bien mener sa pensée. La deuxième règle invitait à ne « s’occuper que des objets dont notre esprit paraît pouvoir atteindre une connaissance certaine et indubitable5 », la troisième indiquait chercher « ce dont nous pouvons avoir une intuition claire et évidente, ou ce que nous pouvons déduire avec certitude ; car ce n’est pas autrement qu’on en acquiert la science6 ». On voit donc le but de cette recherche : une connaissance basée sur des certitudes que le doute ne peut remettre en question, du fait même que cette connaissance est intuitive, évidente, claire et distincte. Pour ce faire, « on ne peut se passer d’une méthode » comme l’énonce la quatrième règle, et c’est ce que donnera à voir le Discours de la méthode (1637). L’épistémologie cartésienne, avant les Méditations, s’élabore donc comme une enquête dans laquelle le savoir se construit contre le doute. Le scepticisme n’y a aucune place, si ce n’est en creux7, car c’est bien plutôt l’ennemi de la science, qui ne peut être que démonstrative. Cette équivalence entre science et démonstration que posait Aristote, Descartes la retourne contre l’aristotélisme lui-même, puisque celui-ci fait malgré tout une place au probable et au contingent. Si on ne peut exiger le même degré de certitude dans tous les domaines selon Aristote, c’est pour souligner que les mathématiques sont susceptibles d’une approche apodictique qui n’est pas universalisable, et qu’il serait erroné par exemple de poursuivre le même degré d’apodicticité dans le domaine de la morale. Or, Descartes, conscient de cette mise en garde pour ce qui relève de la morale, pense toutefois pouvoir atteindre un degré d’apodicticité aussi élevé en physique qu’en mathématiques. Quand il parle des fondements de sa physique, Descartes écrit ainsi qu’ils sont « presque tous si évidents, qu’il ne faut que les entendre pour les croire, et qu’il n’y en [a] aucun, dont je ne pense pouvoir donner des démonstrations8 ». N’oublions pas que le Discours de la méthode, premier ouvrage publié par Descartes – de manière anonyme – s’accompagnait de trois essais, la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, qui, comme l’indiquait le sous-titre de l’ouvrage, constituaient « des essais de cette méthode ». Autrement dit, Descartes exposait ses découvertes physico-mathématiques et la méthode qui avait présidé à leur avènement. Comme on le voit, le projet cartésien, fort de ses réalisations, se pense comme une nouvelle entreprise normative : produire de nouvelles règles, une nouvelle méthode, bref un chemin préalable (μέθοδος), permettant le progrès des sciences. Ainsi formulé, on voit bien ce que ce projet a en lui-même de transgressif : il oppose sa propre norme aux normes en vigueur. Il élabore une philosophie propre, le mécanisme, contre la philosophie institutionnelle des universités d’alors, à savoir l’aristotélisme christianisé, en mettant en évidence qu’elle est plus conforme au réel, puisqu’elle l’explique mieux, de manière plus économe. C’est ce que montre Le Monde, ou Traité de la lumière (1633), dans les premiers chapitres de l’ouvrage, qui ruinent les fondements de l’édifice scolastique et la physique d’alors. En ce sens, Descartes va beaucoup plus loin que les sceptiques qui l’ont devancé, comme par exemple Francisco Sanchez. Ce contemporain de Montaigne attaquait l’aristotélisme universitaire, en écrivant son Quod nihil scitur9. Médecin de l’université de Montpellier, ce fils d’immigrants marranes portugais, remettait en cause la science de son temps, mais sans proposer d’alternative10. Au contraire, Descartes attaque l’aristotélisme en vigueur, mais loin de seulement en relever les incohérences ou l’inconsistance par un procédé sceptique, la critique cartésienne détruit la science scolastique du fait même qu’elle construit un nouvel édifice. Le savoir est donc possible, nous ne sommes pas condamnés au vraisemblable ou au probable. Si Descartes va plus loin que le scepticisme de Sanchez – pour ne rien dire de l’acatalepsie d’un Cornelius Agrippa de Nettesheim11 – c’est parce que dans la suite de son œuvre, il s’accapare le doute sceptique pour le faire servir son propre projet fondationnel. C’est cette transformation du doute sceptique en moment méthodique que les Méditations métaphysiques opèrent.
En quoi consiste la pierre de touche de ce texte ? On se souvient tous du cogito, de son évidence, de la découverte essentielle qu’il constitue dans le texte des Méditations métaphysiques. Mais en quoi est-ce si important ? Qu’est-ce qui fait que l’évidence ainsi énoncée, « Je suis, j’existe12 » est d’une véritable teneur philosophique et pas une simple platitude ? Cela tient d’une part au statut épistémique de l’évidence chez Descartes, en tant qu’elle n’est pas l’indice de la vérité mais la vérité elle-même, telle qu’elle se donne à « voir ». Ensuite, pour l’entendre encore faut-il comprendre sa place dans la progression du texte. Sur quoi s’ouvrent les Méditations ? Sur la constatation que la vie, depuis l’enfance jusqu’à l’âge adulte, se résume à un apprentissage sans cesse renouvelé. Nous apprenons des choses, que nous découvrons être fausses par la suite. Nous croyons posséder des savoirs et nous n’avons en fait que de « fausses opinions », car faute de principes bien établis, nous ne faisons que suivre dans nos vies un guide « fort douteux et incertain13 ». Dès lors, que croire ? Qu’est-ce qui est véritablement certain, parce qu’évident, et ne peut être remis en cause ? Le cogito apparaît alors comme un point d’ancrage à partir duquel va se déployer une doctrine de la distinction réelle des deux substances. Par-là se trouve résolue la question de la consistance du réel : je pense, je suis, j’existe, c’est une certitude, face à ce réel extérieur qui semble se dérober face au doute sceptique. En analysant ses contenus de pensée, le sujet cartésien cherche ainsi à en vérifier la réalité, et il apparaît que la pensée semble une réalité plus évidente que l’intuition sensible livrée par les sens. C’est donc contre les attaques des sceptiques envers l’évidence sensorielle que l’évidence du « je suis, j’existe » constitue une réponse. C’est en effet un argument classique du scepticisme antique que de recourir au rêve, comme le faisait Énésidème au quatrième trope, et Descartes le fait sien à son tour14 pour disqualifier l’évidence des sens :
Toutefois j’ai ici à considérer que je suis homme, et par conséquent que j’ai coutume de dormir et de me représenter en mes songes les mêmes choses, ou quelquefois de moins vraisemblables, que ces insensés, lorsqu’ils veillent. Combien de fois m’est-il arrivé de songer, la nuit, que j’étais en ce lieu, que j’étais habillé, que j’étais auprès du feu, quoique je fusse tout nu dedans mon lit ? Il me semble bien à présent que ce n’est point avec des yeux endormis que je regarde ce papier ; que cette tête que je remue n’est point assoupie ; que c’est avec dessein et de propos délibéré que j’étends cette main, et que je la sens : ce qui arrive dans le sommeil ne semble point si clair ni si distinct que tout ceci. Mais, en y pensant soigneusement, je me ressouviens d’avoir été souvent trompé, lorsque je dormais, par de semblables illusions. Et m’arrêtant sur cette pensée, je vois si manifestement qu’il n’y a point d’indices concluants, ni de marques assez certaines par où l’on puisse distinguer nettement la veille d’avec le sommeil, que j’en suis tout étonné ; et mon étonnement est tel, qu’il est presque capable de me persuader que je dors15.
Cet exemple du rêve a une histoire et ses contextes d’émergence sont variables. Les sceptiques grecs s’en servaient pour montrer notre manque d’assurance, la fragilité de nos critères de distinction : si toutes nos connaissances dérivent du sensible qui nous fournit le matériau sur lequel nous réfléchissons, les sens sont toutefois souvent trompeurs et nous orientent vers l’erreur. Cette disqualification de l’intuition sensible sur laquelle se construit l’évidence rationnelle prend de nouvelles formes chez les modernes, alimentant par exemple le baroque espagnol, la pensée du desengaño, c’est-à-dire l’amer apprentissage des désillusions. L’œuvre de Pedro Calderón de la Barca, La vida es sueño, reprend ce vieil argument sceptique qui posait la question du critère (comment être sûr de ne pas rêver16 ?), mais pour l’amener vers une dimension existentielle : quelle est la teneur de réalité de nos vies ? Que valent-elles vraiment ? Ce thème baroque prenait bien souvent en Espagne sa place dans une apologétique qui, soulignant les vanités de ce monde, engageait les individus à préparer ici-bas leur salut dans l’au-delà. On retrouvera cette thématique du desengaño, de la désillusion, du décillement, chez les auteurs libertins du XVIIe siècle français, mais pour servir une tout autre thèse. C’est le cas chez Jacques Vallée Des Barreaux par exemple, qui composa également un poème intitulé La Vie est un songe17. Là aussi, il s’agit de montrer que la vie est errance, mais sans promesse de réveil dans un au-delà. On y lit la subversion suivante, qui au lieu de comparer le sommeil à la mort, et d’en faire le lieu d’un possible réveil, compare bien plutôt le sommeil à la vie :
Que veiller et dormir ont peu de différence,
Grand maître en l’art d’aimer, tu te trompes bien fort,
En nommant le sommeil l’image de la mort,
La vie et le sommeil ont plus de ressemblance.
Si la vie est sommeil, alors un réveil est possible dans cette vie même, et pas dans une autre. Le seul réveil qui dissipe les brumes du rêve pour le libertin c’est alors le déniaisement, pendant français et libertin du desengaño espagnol18. Il faut ainsi se déprendre de ces fausses vérités, et vivre pleinement sa vie, indépendamment des normes oppressantes, en mettant à distance les vérités transmises. Ceci n’est pas pleinement possible dans l’espace public, régi par la censure des autorités politico-religieuses. Mais si les puissants nous trompent, il nous faut nous détromper. Dès lors, c’est dans l’entre soi élitiste des libertins, des déniaisés, dans l’espace privé des réunions d’amis, que l’on peut goûter à la liberté. Cet argument sceptique du rêve est donc, comme on le voit, assez plastique pour servir des pensées contraires. Il peut aussi bien encore contribuer à la suspension sceptique du jugement, qu’être employé dans des entreprises bien plus dogmatiques, qu’elles soient apologétiques, ou au contraire libertines. Repris par Descartes, il vise, assez classiquement, à discréditer les informations livrées par les sens. Mais là où Descartes innove19, c’est qu’il ne fait de cet argument sceptique qu’un moment propédeutique de sa pensée.
Il ne fait ainsi une place au scepticisme qu’afin de mieux le récuser. Une fois parvenu à des certitudes indubitables parce qu’évidentes, telles que le cogito ou l’idée de Dieu – et donc de son existence –, les doutes préalables se trouvent congédiés :
Je dois rejeter tous les doutes de ces jours passés comme hyperboliques et ridicules, particulièrement cette incertitude si générale touchant le sommeil, que je ne pouvais distinguer de la veille20.
Les Méditations sont construites autour de cette disqualification du doute radical, moment inaugural que la découverte de certitudes indubitables vient congédier : le doute est un moment nécessaire pour se déprendre des préjugés et vérifier nos certitudes, mais c’est un moment provisoire. L’essentiel est d’avoir produit – de manière convaincante selon Descartes – une distinction réelle des deux substances qui permet de penser une certaine autonomie de la pensée et un régime qui lui est propre. La Réponse aux secondes objections revient sur cette question du doute, sur l’emploi qu’en fait Descartes, et ce dernier clarifie alors son rapport aux sceptiques :
C’est pourquoi ne sachant rien de plus utile pour parvenir à une ferme et assurée connaissance des choses, que si, auparavant que de rien établir, on s’accoutume à douter de tout et principalement des choses corporelles, encore que j’eusse vu il y a longtemps plusieurs livres écrits par les sceptiques et académiciens touchant cette matière, et que ce ne fût pas sans quelque dégoût que je remâchais une viande si commune, je n’ai pu toutefois me dispenser de lui donner une Méditation tout entière21.
Pour congédier la valeur des sens, Descartes devait faire l’épreuve du doute hyperbolique. La réponse qu’apporte Descartes aux objections du père Bourdin22 ira dans le même sens : on ne peut se contenter d’une demi-mesure lorsque l’on veut construire un édifice important, il faut un roc pour socle, quelque chose qui résiste au doute le plus radical. Ainsi, si l’on se détourne des seuls sens et des opinions contraires qu’ils nous délivrent, que l’on cherche la vérité en soi-même au travers de nos lumières naturelles, alors nous trouvons une méthode pour distinguer le vrai du faux. Le Discours de la méthode en fait l’exposé, et les Méditations Métaphysiques présentent à nouveau la condition de validité de l’édifice entier. Ce que Descartes reproche ainsi à la démarche sceptique c’est de ne pas aller assez loin dans la recherche, de s’arrêter en chemin contredisant ainsi ce qui fonde sa démarche. Le sceptique s’arrête à la vraisemblance alors qu’il s’agit d’atteindre le vrai. Il se complaît dans le probable alors que la recherche doit aboutir au certain. La philosophie sceptique, en tant que philosophie de la vraisemblance ou du probable, méconnaît totalement la force intrinsèque de la raison :
Aussitôt que nous pensons clairement concevoir quelque vérité, nous sommes naturellement portés à la croire. Et si cette croyance est si forte que nous ne puissions jamais avoir aucune raison de douter de ce que nous croyons de la sorte, il n’y a rien à chercher davantage : nous avons touchant cela toute la certitude qui se peut raisonnablement souhaiter23.
Le jugement de Descartes envers les sceptiques n’a donc jamais évolué, et il continue d’afficher dans ses Réponses le même mépris que dans les Regulae, où l’on pouvait lire : « Toute science est une connaissance certaine et évidente ; et celui qui doute de beaucoup de choses n’est pas plus savant que celui qui n’y a jamais pensé24. »
Face au scepticisme, la réponse de Descartes consiste ainsi dans un nouveau type de rationalisme, reposant sur l’évidence de l’idée vraie, claire et distincte. Si l’on écarte les préjugés alors on peut voir les choses sous le jour de la lumière naturelle, celle qui ne s’est jamais voilée en nous, malgré la Chute. Car ce rationalisme s’adosse in fine à une métaphysique où Dieu est la clé de voûte de cet édifice intellectuel, seul garant de sa légitimité25. Le doute méthodique cartésien s’oppose ainsi au doute universel des sceptiques, en ce que le doute sceptique témoigne d’une obstination morale à ne pas vouloir re-connaître les pouvoirs de la raison et les notions communes qu’elle délivre à l’observateur attentif26, et l’origine de toute vérité, à savoir Dieu. Ce qui n’est pas sans conséquence théologique et religieuse, au sens où il est impie de ne pas reconnaître, par sa raison, ce que l’homme doit à Dieu. Ce qui nous amène à une autre dimension de la critique cartésienne. La démarche anti-sceptique n’est pas une attitude purement épistémologique, elle est également synonyme de combat contre l’athéisme. En effet, le scepticisme moderne ne se limite pas à la version fidéiste qu’en donnait jadis Montaigne. Les libertins contemporains de Descartes utilisent l’arsenal mis à disposition par la pensée sceptique pour asseoir théoriquement leur libertinage, c’est-à-dire une pensée anti-chrétienne27. Cette équivalence entre scepticisme et libertinage est un lieu commun du siècle, que l’on retrouve sous la plume de Garasse28 ou de Mersenne dans son épître dédicatoire de la Vérité des sciences contre les sceptiques ou pyrrhoniens29. Et des auteurs comme La Mothe Le Vayer lui donnent un relief propre30. Ainsi, en feignant l’incertitude absolue dans le début de ses Méditations, Descartes pense aboutir à la certitude absolue, Dieu, et sortir ainsi définitivement du doute, puisque Dieu est la condition de toute certitude. Mais cette démarche, qui a fait ses preuves en physique comme l’ont montré les essais accompagnant le Discours de la méthode, parvient-elle également à fournir des certitudes indubitables dans le domaine pratique, éthique ?
Sur le versant éthique, c’est l’affermissement de la volonté qui est l’enjeu de la morale cartésienne, et qui constitue une réponse à l’irrésolution des sceptiques :
Ainsi, afin que je ne demeurasse point irrésolu [nous soulignons] en mes actions pendant que la raison m’obligerait de l’être en mes jugements, et que je ne laissasse pas de vivre dès lors le plus heureusement que je pourrais, je me formai une morale par provision31.
La deuxième maxime de la morale par provision, si elle ménage une place pour le probable, n’en fait pas le lieu privilégié de l’éthique comme le faisait le probabilisme de la nouvelle académie. C’est plutôt en s’ancrant dans un néostoïcisme que Descartes, par la résolution et la volonté disciplinée, pense l’agir humain :
Ma seconde maxime était d’être le plus ferme et le plus résolu en mes actions que je pourrais, et de ne suivre pas moins constamment les opinions les plus douteuses, lorsque je m’y serais une fois déterminé, que si elles eussent été très assurées. Imitant en ceci les voyageurs qui, se trouvant égarés en quelque forêt, ne doivent pas errer en tournoyant, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre, ni encore moins s’arrêter en une place, mais marcher toujours le plus droit qu’ils peuvent vers un même côté, et ne le changer point pour de faibles raisons, encore que ce n’ait peut-être été que le hasard seul qui les ait déterminés à le choisir : car par ce moyen, s’ils ne vont justement où ils désirent, ils arriveront au moins à la fin quelque part, où vraisemblablement ils seront mieux que dans le milieu d’une forêt. Et ainsi les actions de la vie ne souffrant souvent aucun délai, c’est une vérité très certaine que, lorsqu’il n’est pas en notre pouvoir de discerner les plus vraies opinions, nous devons suivre les plus probables ; et même, qu’encore que nous ne remarquions point davantage de probabilité aux unes qu’aux autres, nous devons néanmoins nous déterminer à quelques-unes, et les considérer après, non plus comme douteuses, en tant qu’elles se rapportent à la pratique, mais comme très vraies et très certaines, à cause que la raison qui nous y a fait déterminer se trouve telle32.
On ne rentrera pas plus avant dans les détails de cette démarche cartésienne, mais il est bon de souligner que par-là, celle-ci constitue à la fois une réponse au défi épistémologique qu’est le scepticisme, en questionnant l’idée de critère et de la norme de vérité, et à la fois une réponse au libertinage anti-chrétien. Ainsi, face à d’autres entreprises concurrentes repensant la question de la méthode en sciences, aussi bien passées que présentes – Pierre de la Ramée, Francisco Sanchez, Pierre Gassendi, ou Thomas Hobbes – Descartes fait du doute un adversaire mais aussi un allié33. En intégrant le doute des sceptiques dans sa démarche, il en fait un moment nécessaire mais non suffisant.
Ce geste cartésien connaîtra par la suite un long héritage, qui en radicalisera la portée. Ainsi les Lumières forgeront une entreprise critique qui aura pour nom l’esprit philosophique et qui s’inspirera de cette démarche liée au doute méthodique, mais en en subvertissant la portée métaphysique, qui était centrale – parce que fondationnelle – chez Descartes. Prolongeant la critique pascalienne de la raison, et les analyses sceptiques que les Pensées affichent, les Lumières sauront tirer parti de ces pensées du doute. En ce sens, elles tireront à la fois profit de l’exigence systématique cartésienne, comme le fera d’Alembert (La Dioptrique restera le texte de référence pour le siècle suivant, une fois le système de Newton adopté contre la théorie cartésienne des tourbillons), tout en amenant le doute vers d’autres terrains, explorant les possibles qu’il recèle, et les limites qu’il déploie. Le doute sceptique se transforme ainsi avec Descartes en doute méthodique, propédeutique à la science, consacrant dès lors le doute philosophique comme simple étape vers le savoir. Et c’est ce geste que Diderot, Kant et Hegel sauront se réapproprier chacun à leur manière. »
Du doute sceptique au doute méthodique : enjeux d’une transformation
Jean-Pierre Grima-Morales
…
« 1 Théories classiques: la société, l’organisation forment et conditionnent les individus
donc en fait l’individu va être défini par sa naissance,sa classe sociale, sa culture
Étude du cadre, contraignant, pour comprendre l’individu
2 École française de sociologie des organisations
Les individus se créent et exploitent des espaces de liberté
Deux postulats
1 L’organisation est une construction sociale, la résultante des actions des individus, individualisme méthodologique
2 Les individus utilisent l’espace de « jeu », appelée zone d’incertitude
Il y a:
Des Enjeux
Des acteurs
Des zones d’incertitude
Et de pouvoir
Des stratégies
Des systèmes d’actions
Synthèse
L’organisation est une construction sociale (Michel Crozier Erhard Friedberg), Espaces de libertés
Réflexions et Questions
Paramètres contraints? Milieu, Lieu de naissance, métier, relations, culture, capital social (Bourdieu)
Éléments de contraintes (travail, études, emploi du Temps, legislations)
Dans cette situation, quel est votre espace de choix ?
Un nouveau plan de circulation.
Commune, Ronchin, près de Lilles
Problèmatiques: nuisances sonores, danger liés à la circulation, au traffic
Exemple
Concrètement: Mise en place de sens interdits
Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires
Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201 …
…
« « L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
Barack Obama, intellectuel au pouvoir : portrait d’une pensée en actes
Barack Obama représente une figure singulière dans l’histoire politique américaine — un intellectuel formé à la philosophie pragmatiste, au réalisme chrétien de Niebuhr et à l’héritage de Lincoln, devenu le premier président afro-américain des États-Unis. Sa présidence (2009-2017) a été définie par une tension permanente entre idéalisme et réalisme, entre l’aspiration au changement et la reconnaissance des limites du pouvoir. Huit ans après avoir quitté la Maison-Blanche, Obama demeure le président vivant le plus populaire (59 % d’opinions favorables selon Gallup en janvier 2025), mais son héritage — en particulier au Moyen-Orient — fait l’objet de réévaluations profondes à la lumière de la chute d’Assad en décembre 2024 et des frappes américaines sur l’Iran en juin 2025. Ses choix sur la Syrie, la « ligne rouge » de 2013 et l’accord nucléaire iranien continuent de structurer le débat entre réalistes et interventionnistes libéraux, tandis que son silence remarquable sur l’Iran depuis qu’il a quitté le pouvoir soulève des questions.
De la quête d’identité à la Harvard Law Review : la formation d’un esprit
Le parcours académique d’Obama est celui d’une maturation intellectuelle progressive. Entré à Occidental College (Los Angeles) en 1979 grâce à une bourse complète, il y fait son premier discours politique lors d’un rassemblement anti-apartheid le 18 février 1981. Son professeur Roger Boesche, spécialiste d’histoire des idées, sera décisif. Obama lui écrira en 2016 : « Your classroom is where my interest in politics began. » Boesche avait pourtant cette remarque lucide : « I think you’re really brilliant, but you don’t work hard enough. »
Transféré à Columbia University en 1981, Obama se plonge dans une lecture intensive de science politique et de relations internationales, vivant de manière quasi ascétique à New York. Il en sort en 1983 avec un GPA de 3.7. Trois années de community organizing dans le South Side de Chicago (1985-1988), au sein du Developing Communities Project, lui enseignent les méthodes d’Alinsky tout en l’amenant à s’en distinguer : « Alinsky understated the degree to which people’s hopes and dreams and their ideals and their values were just as important in organizing as people’s self-interest », dira-t-il. Il en conclut qu’il lui faut un diplôme de droit pour avoir un impact réel.
À Harvard Law School (1988-1991), Obama est repéré dès sa première année par le constitutionnaliste Laurence Tribe, qui le prend comme assistant de recherche — fait rarissime pour un étudiant de première année. Tribe dira n’avoir jamais eu d’étudiant plus impressionnant parmi ses 8 000 élèves. Le 5 février 1990, Obama est élu premier président afro-américain de la Harvard Law Review en 104 ans d’existence — une élection à laquelle il doit paradoxalement le soutien des conservateurs, convaincus qu’il leur accorderait un traitement équitable. Comme l’observe Richard Epstein : « He was elected because people on the other side believed he would give them a fair shake. » Obama diplôme magna cum laude en 1991. Il suit les cours de Roberto Mangabeira Unger (« Reinventing Democracy ») et de Derrick Bell, fondateur de la Critical Race Theory.
De 1992 à 2004, Obama enseigne le droit constitutionnel à la University of Chicago Law School, d’abord comme Lecturer puis comme Senior Lecturer. Il conçoit lui-même un séminaire, « Current Issues in Racism and the Law », qu’il donne douze fois, ainsi que des cours sur l’Equal Protection et le processus démocratique. Invité à plusieurs reprises à intégrer le corps professoral titulaire, il décline systématiquement. Dans The Audacity of Hope, il décrit avec tendresse la salle de cours : « I loved the law school classroom: the stripped-down nature of it, the high-wire act of standing in front of a room at the beginning of each class with just blackboard and chalk. » Ses étudiants le décrivent comme un professeur charismatique qui préférait le débat socratique à la conférence magistrale, poussant libéraux et conservateurs à examiner les prémisses de leurs arguments.
L’archipel des influences intellectuelles
La pensée d’Obama est une synthèse originale de plusieurs traditions. Reinhold Niebuhr est sa référence cardinale. Dans un entretien de 2007 avec David Brooks, Obama le qualifie de « favorite philosopher » et résume sa pensée avec une précision qui impressionne le chroniqueur : « There’s serious evil in the world and hardship and pain. And we should be humble and modest in our belief that we can eliminate those things. But we shouldn’t use that as an excuse for cynicism and inaction. » Le réalisme chrétien de Niebuhr — la conscience du mal sans le cynisme, l’action sans l’illusion — irrigue la totalité de sa pensée politique et se retrouve littéralement dans son discours du Nobel.
Abraham Lincoln est le modèle politique explicite. Obama lance sa campagne présidentielle depuis Springfield, prête serment sur la Bible de Lincoln, modèle son cabinet comme un « Team of Rivals » (en nommant Hillary Clinton au Département d’État). Il écrit dans The Audacity of Hope : « His presidency was guided by a practicality that would distress us today… it was a matter of maintaining within himself the balance between two contradictory ideas. » L’historien James T. Kloppenberg (Reading Obama, 2011) situe Obama dans la tradition du pragmatisme philosophique de William James et John Dewey — non pas le pragmatisme vulgaire, mais l’anti-dogmatisme expérimental et la démocratie délibérative.
D’autres influences complètent le tableau : Martin Luther King Jr. pour l’arc moral de la justice ; les écrivains afro-américains Ralph Ellison, James Baldwin, Langston Hughes et Malcolm X (dont l’autobiographie est pour Obama « a conversion narrative in the American grain ») ; sa mère, l’anthropologue Ann Dunham, pour la perspective interculturelle ; et le pasteur Jeremiah Wright, dont le sermon « The Audacity of Hope » inspire le titre de son deuxième livre — avant que leur relation ne devienne un séisme politique en 2008.
Trois livres qui révèlent une pensée
Dreams from My Father (1995, réédité 2004) est, de l’avis quasi unanime, le plus beau mémoire jamais écrit par un homme politique américain. Michiko Kakutani du New York Times le qualifie de « most evocative, lyrical and candid autobiography written by a future president ». Toni Morrison le dit « quite extraordinary ». Ce récit en trois parties — l’enfance hawaïenne, l’engagement communautaire à Chicago, le voyage au Kenya — est une méditation sur la race, l’identité et la quête d’appartenance, modelée sur l’Invisible Man d’Ellison. Le Time l’inclut parmi les 100 meilleurs essais en anglais depuis 1923.
The Audacity of Hope (2006), mêlant mémoire et manifeste politique, est le livre-programme qui précède sa candidature. Écrit à la main sur des blocs jaunes entre 21h30 et 1h du matin, il expose une vision pragmatique et morale du libéralisme américain. Michael Kazin (Washington Post) écrit : « Obama’s talent for proposing humane, sensible solutions with uplifting, elegant prose does fill one with hope. »
A Promised Land (2020), premier tome d’un mémoire présidentiel prévu en deux volumes, bat tous les records : 887 000 exemplaires vendus le premier jour, 1,7 million la première semaine, livre le plus vendu de 2020 aux États-Unis. Chimamanda Ngozi Adichie note dans le New York Times : « Obama lays himself open to self-questioning… Barack Obama has already illuminated a pivotal moment in American history. » Le second volume n’a toujours pas été publié début 2026.
De l’Illinois au Bureau ovale : un parcours politique jalonné de discours historiques
La carrière politique d’Obama commence au Sénat de l’Illinois en 1997, où il représente le 13e district (South Side de Chicago). Il s’y distingue par sa capacité à construire des coalitions bipartisanes, faisant adopter une loi pionnière exigeant l’enregistrement vidéo des interrogatoires dans les affaires de peine de mort — avec le soutien des républicains et de la police. Sa seule défaite électorale survient en 2000, lors d’une tentative avortée contre le représentant Bobby Rush : 30 % contre 61 %. Cette humiliation sera formatrice.
La percée nationale survient en 2004 avec une combinaison de chance et de talent. Lors de la primaire sénatoriale démocrate, le favori Blair Hull s’effondre après la publication de ses archives de divorce. Puis le républicain Jack Ryan se retire pour la même raison. Obama remporte le siège avec 70 % des voix contre Alan Keyes — la plus large marge de l’histoire sénatoriale de l’Illinois.
Le discours qui change tout : Boston 2004
C’est le discours-clé à la Convention démocrate de Boston (27 juillet 2004) qui transforme un sénateur inconnu en phénomène national. Obama, alors simple candidat au Sénat, prononce ces mots devenus canoniques : « There’s not a liberal America and a conservative America; there’s the United States of America. » Le discours de 17 minutes, largement écrit par Obama lui-même, tisse autobiographie personnelle et récit national avec une maîtrise qui fait immédiatement comparer son auteur à Kennedy et King.
La campagne présidentielle de 2008 — victoire surprise dans l’Iowa, primaire acharnée contre Hillary Clinton, élection le 4 novembre avec 365 grands électeurs — fait d’Obama le premier président afro-américain. Il est réélu en 2012 contre Mitt Romney avec 332 grands électeurs, devenant le premier démocrate depuis FDR à remporter deux fois la majorité du vote populaire.
Les grands discours : une rhétorique de la complexité morale
Le répertoire oratoire d’Obama est structuré par des thèmes récurrents : l’unité dans la diversité, la perfectibilité de l’union américaine, la complexité morale, l’empathie comme devoir civique, l’arc de la justice. Plusieurs discours méritent d’être considérés comme des textes politiques et littéraires majeurs.
« A More Perfect Union » (Philadelphie, 18 mars 2008), le discours sur la race, est peut-être le plus remarquable. Contraint de répondre à la controverse autour des sermons incendiaires de Jeremiah Wright, Obama écrit lui-même un texte qui refuse le simplisme : « I can no more disown him than I can disown the black community. I can no more disown him than I can disown my white grandmother. » Il y aborde simultanément la colère noire et le ressentiment blanc comme des réponses légitimes à des conditions réelles. George Stephanopoulos d’ABC le qualifie de discours qui « a sauvé sa campagne ».
Le discours du Caire (4 juin 2009), « A New Beginning », prononcé à l’Université du Caire et co-organisé avec Al-Azhar, cherche à refonder les relations avec le monde musulman. Obama y cite le Coran, le Talmud et la Bible, salue l’audience d’un « Assalaamu alaykum » et mobilise sa biographie personnelle — père kenyan musulman, enfance en Indonésie. Le mot « should » et « must » y apparaissent 43 fois. La réception est enthousiaste sur le moment, mais l’image des États-Unis dans les pays musulmans retrouvera rapidement ses niveaux antérieurs.
Le discours du Nobel (Oslo, 10 décembre 2009) est le document philosophique le plus dense de sa présidence. Recevant un prix controversé alors qu’il vient d’envoyer 30 000 soldats supplémentaires en Afghanistan, Obama développe une méditation niebuhrienne sur la guerre juste : « Evil does exist in the world. A non-violent movement could not have halted Hitler’s armies. Negotiations cannot convince Al Qaeda’s leaders to lay down their arms. » Tout en se décrivant comme « a living testimony to the moral force of nonviolence », il affirme qu’un chef d’État ne peut se guider uniquement par l’exemple de King ou de Gandhi. L’historien William Lee Miller y voit « as thoroughly Niebuhrian an utterance as we are ever likely to hear a sitting president utter ».
Le discours d’Hiroshima (27 mai 2016), premier d’un président américain en exercice sur le site de la bombe atomique, s’ouvre par cette phrase saisissante : « Seventy-one years ago, on a bright, cloudless morning, death fell from the sky and the world was changed. » Obama ne présente pas d’excuses mais offre une méditation sur la capacité de destruction humaine. L’image de son accolade avec le survivant Shigeaki Mori devient iconique.
Le style oratoire d’Obama emprunte à la tradition du prêche afro-américain (cadence, montée émotionnelle, appel-réponse) autant qu’au raisonnement professoral. Jon Favreau, son speechwriter principal, insiste : « He is the better writer. » Pour les discours les plus importants — Boston 2004, Philadelphie 2008, l’adieu de Chicago 2017 —, Obama est l’auteur principal.
Les réalisations de la présidence
Sur le plan intérieur, l’Affordable Care Act (2010) étend la couverture santé à environ 20 millions d’Américains non assurés. L’American Recovery and Reinvestment Act (2009, ~800 milliards de dollars) répond à la Grande Récession. Le Dodd-Frank Act réforme la régulation financière. Le DACA protège ~800 000 « Dreamers ». L’abrogation de « Don’t Ask, Don’t Tell » et la décision de la Cour suprême dans Obergefell v. Hodges (2015) marquent l’avancée des droits LGBTQ+. En politique étrangère, l’opération contre Oussama ben Laden (2 mai 2011), l’accord de Paris sur le climat (2015), l’ouverture à Cuba (2014-2016) et l’accord nucléaire iranien (JCPOA, 2015) constituent les jalons majeurs.
La doctrine Obama : entre réalisme prudent et refus du « playbook » washingtonien
La vision du monde de Barack Obama en politique étrangère est exposée de la manière la plus complète dans l’article de Jeffrey Goldberg publié dans The Atlantic en avril 2016, « The Obama Doctrine » — 19 000 mots fondés sur environ six heures d’entretiens en tête-à-tête. Ce texte constitue le document de référence incontournable pour comprendre la pensée stratégique d’Obama.
« Don’t do stupid stuff » : une anti-doctrine devenue doctrine
Le principe informel d’Obama — « don’t do stupid shit » dans sa version privée — cristallise son rejet de l’interventionnisme réflexe. Obama y ajoute une critique frontale de ce qu’il appelle le « Washington playbook » : « There’s a playbook in Washington that presidents are supposed to follow… And the playbook prescribes responses to different events, and these responses tend to be militarized responses. Where America is directly threatened, the playbook works. But the playbook can also be a trap that can lead to bad decisions. » Ben Rhodes, son conseiller adjoint à la sécurité nationale, invente le terme « the Blob » pour désigner cet establishment de politique étrangère que Obama juge trop enclin à recourir à la force.
Cette approche se démarque simultanément des néoconservateurs et des interventionnistes libéraux. Obama se décrit lui-même dans un schéma à quatre cases : « I suppose you could call me a realist in believing we can’t, at any given moment, relieve all the world’s misery. We have to choose where we can make a real impact », tout en se reconnaissant « internationaliste » et « idéaliste » — « I believe that we should be promoting values, like democracy and human rights… But I’m willing to say that in a very corny way. » Anthony Cordesman (CSIS) le classe comme « a classic retrenchment president in the manner of Dwight D. Eisenhower and Richard Nixon ».
Le pivot vers l’Asie et la conviction que le Moyen-Orient est un piège
Le « rebalance » vers l’Asie-Pacifique, lancé en 2011, traduit la conviction d’Obama que l’avenir économique et stratégique américain est en Asie, non au Moyen-Orient. Le Trans-Pacific Partnership (TPP), couvrant ~40 % du PIB mondial, en est le pilier économique. Obama visite l’Asie onze fois — plus que tout président avant lui. Goldberg résume ses conclusions : le Moyen-Orient n’est plus vital pour les intérêts américains ; même s’il l’était, un président ne pourrait guère l’améliorer ; le désir de résoudre ses problèmes mène inévitablement à la guerre ; le monde ne peut se permettre l’affaiblissement de la puissance américaine.
Obama lui-même établit un contraste sans ambiguïté : « Contrast [the Middle East] with Southeast Asia, which still has huge problems — enormous poverty, corruption — but is filled with striving, ambitious, energetic people who are every single day scratching and clawing to build businesses and get education and find jobs. The contrast is pretty stark. »
La Libye : l’aveu d’une « pire erreur »
L’intervention en Libye (2011), menée sous mandat de l’ONU pour protéger les civils de Benghazi, est la seule intervention militaire majeure que Obama lance de son propre chef. Il la considère rétrospectivement comme « probably » sa « worst mistake » : « Failing to plan for the day after what I think was the right thing to do in intervening in Libya. » En privé, il qualifie la situation de « shit show » et reproche aux Européens — Cameron en tête — de ne pas avoir assuré le suivi.
Le Moyen-Orient : analyses contestées et débats qui ne s’éteignent pas
C’est sur le Moyen-Orient que la pensée d’Obama est la plus contestée — et la plus révélatrice de sa vision du monde. Trois épisodes cristallisent les débats.
La « ligne rouge » syrienne de 2013 : fierté d’Obama, consternation de ses critiques
Le 20 août 2012, Obama déclare : « A red line for us is we start seeing a whole bunch of chemical weapons moving around or being utilized. » Un an plus tard, le 21 août 2013, les forces d’Assad frappent la Ghouta orientale au gaz sarin, tuant environ 1 400 personnes dont 426 enfants. Le général Dempsey, chef d’état-major, dira : « Our finger was on the trigger. » Cinq destroyers sont en Méditerranée, la France est prête à frapper.
Mais le vendredi 30 août, Obama décide de ne pas frapper. Il marche une heure sur la pelouse sud de la Maison-Blanche avec son chef de cabinet Denis McDonough — décrit par Goldberg comme « the Obama aide most averse to U.S. military intervention » — puis annonce qu’il demandera l’autorisation du Congrès, sachant qu’il ne l’obtiendra probablement pas. Une remarque improvisée de John Kerry ouvre la voie à un accord diplomatique russo-américain : la Syrie rejoint la Convention sur les armes chimiques et détruit 98 % de son stock déclaré (1 300 tonnes). Mais des attaques au chlore reprennent dès 2014, et une nouvelle attaque au sarin survient en avril 2017.
Obama qualifie cette décision de son « moment le plus fier » : « The overwhelming weight of conventional wisdom and the machinery of our national-security apparatus had gone fairly far… And the fact that I was able to pull back from the immediate pressures and think through in my own mind what was in America’s interest… was as tough a decision as I’ve made — and I believe ultimately it was the right decision. » Il le considère comme son « liberation day » — le jour où il a défié le « Blob ». Il ajoute cette formule : « Dropping bombs on someone to prove that you’re willing to drop bombs on someone is just about the worst reason to use force. »
Les critiques sont dévastatrices et viennent de toutes les directions. Hillary Clinton livre sa rupture publique la plus nette en août 2014 : « Great nations need organizing principles, and ‘Don’t do stupid stuff’ is not an organizing principle. » Elle affirme que « the failure to help build up a credible fighting force… left a big vacuum, which the jihadists have now filled. » John McCain se rend secrètement en Syrie en mai 2013 et ne cesse de réclamer des zones d’exclusion aérienne. Samantha Power, propre ambassadrice d’Obama à l’ONU, écrira dans ses mémoires que le président avait échoué à « use military force to punish and deter civilian slaughter ». Cinquante et un diplomates du Département d’État signent un câble de dissidence interne réclamant des frappes — fait extraordinaire.
Le programme du Pentagone pour former 15 000 rebelles « modérés » (500 millions de dollars) se solde par un échec colossal : l’administration admet que seuls quatre ou cinq combattants sont retournés sur le terrain. Ce fiasco est invoqué par les deux camps : les interventionnistes y voient la preuve que les demi-mesures ne marchent pas ; les partisans de la retenue, la preuve que l’opposition était trop faible.
L’accord nucléaire iranien : pari diplomatique, héritage disputé
Le JCPOA (14 juillet 2015), négocié avec le P5+1, oblige l’Iran à renoncer à 97 % de son uranium enrichi, réduire ses centrifugeuses de 70 %, démanteler le réacteur d’Arak et accepter les inspections de l’AIEA, en échange d’un allègement des sanctions. Obama défend l’accord avec pugnacité à l’American University (5 août 2015) : « The same mindset, in many cases offered by the same people who seem to have no compunction with being repeatedly wrong, led to a war that did more to strengthen Iran, more to isolate the United States than anything we have done in the decades before or since. »
Les critiques sont multiples. Netanyahu s’adresse au Congrès américain en mars 2015 sans l’accord de la Maison-Blanche pour dénoncer l’accord. L’AIPAC dépense plus de 25 millions de dollars en publicité contre le JCPOA. Donald Trump le qualifie de « worst deal ever negotiated » et s’en retire en mai 2018. La Foundation for Defense of Democracies (2025) parle de « catastrophic failure » qui a transformé l’Iran en « legitimate nuclear weapons threshold state ». Les clauses de caducité, qu’Obama reconnaissait lui-même réduire le temps de breakout « almost down to zero » après leur expiration, commencent à tomber en 2025. Début 2026, l’Iran dispose d’assez d’uranium hautement enrichi pour 5 à 6 bombes.
Le chercheur Matthew Bunn (Harvard) offre le contre-argument : « We missed the chance to do it diplomatically because of the false hope we could get a better deal by forcing them to capitulate. » Le débat reste ouvert entre ceux qui considèrent le JCPOA comme un achat de temps stratégique et ceux qui y voient un simple report de confrontation.
Les « free riders » du Golfe et les « fermiers et dentistes »
Deux expressions devenues célèbres résument la frustration d’Obama envers la région. Sa caractérisation des alliés du Golfe comme « free riders » — « Free riders aggravate me » — et son insistance pour que l’Arabie saoudite et l’Iran « find an effective way to share the neighborhood » provoquent une réponse publique indignée du prince Turki Al Faisal : « Mr. Obama, we are not ‘free riders’. You add insult to injury by telling us to share our world with Iran. »
Sa description des rebelles syriens comme « former farmers or teachers or pharmacists » incapables de renverser Assad, et sa qualification de l’idée de les armer de « fantasy » (CBS News, juin 2014), sont vivement critiquées. Le dissident syrien Ammar Abdulhamid demande pourquoi Assad déployait des MiG et des bombes-barils contre de simples amateurs. L’ironie est qu’Obama, après avoir qualifié ces rebelles d’amateurs, demande simultanément 500 millions de dollars au Congrès pour les armer.
Le grand débat : réalistes contre interventionnistes
Le clivage autour de l’héritage d’Obama oppose des camps qui ne se réduisent pas à la gauche et à la droite :
- Robert Kagan (néoconservateur, Brookings) : la retenue d’Obama a créé un vide comblé par la Russie et l’Iran. Pour Kagan, l’échec résulte toujours d’un déficit de résolution.
- Stephen Walt (réaliste, Harvard) : dans Foreign Policy (avril 2016), il soutient qu’« Obama Was Not a Realist President » — qu’il n’est pas allé assez loin dans la retenue et a continué de croire à l’exceptionnalisme américain.
- Samantha Power (interventionniste libérale) : frustrée en interne, elle documente dans The Education of an Idealist l’échec à protéger les civils syriens.
- Responsible Statecraft (retenue) : salue la décision de 2013 comme un rare moment où « the interventionists lost » mais critique les frappes non autorisées contre l’EI dès 2014.
- L’étude du U.S. Holocaust Memorial Museum conclut que le plan Clinton-Petraeus d’armement des rebelles était « among the most contentious and yet least significant of the critical junctures », et que la plupart des experts interrogés ne s’engageraient pas à affirmer qu’il aurait produit un meilleur résultat.
La chute d’Assad (décembre 2024) : réévaluation en cours
L’effondrement du régime Assad le 8 décembre 2024, après une offensive éclair du HTS, relance brutalement le débat. Ceux qui défendent Obama soulignent qu’Assad est tombé sans intervention militaire américaine directe, et que les facteurs déterminants — l’enlisement russe en Ukraine, la dégradation du Hezbollah par Israël après le 7 octobre 2023, l’affaiblissement régional de l’Iran — échappaient au contrôle de tout président américain. Bill Scher (Washington Monthly, 10 décembre 2024) argumente que la retenue d’Obama a évité un nouveau bourbier à l’irakienne.
Les critiques répondent que 500 000 morts et 14 millions de déplacés en treize ans de guerre constituent le coût de cette inaction, et que la chute d’Assad est un accident géopolitique, non la vindication d’une politique. Le Washington Examiner parle d’un « stark reminder of Obama’s failed foreign policy ». L’analyste Bill Roggio résume : « We did just enough to fail and to look inept. What kind of legacy is that? »
La figure qu’il incarne aujourd’hui : entre influence persistante et silences significatifs
Depuis janvier 2017, Obama occupe une position unique dans la vie publique américaine — elder statesman le plus populaire de son parti, figure culturelle et intellectuelle, mais aussi ancien président dont l’héritage est directement attaqué par le retour de Trump au pouvoir.
Le gardien de la démocratie et le stratège partisan
L’Obama Foundation et le Obama Presidential Center — complexe de 19,3 acres à Jackson Park, Chicago, dont le coût total atteint 850 millions de dollars et dont l’ouverture est prévue pour juin 2026 — incarnent son projet post-présidentiel. Avec Higher Ground Productions (Netflix), il produit des contenus culturels primés (dont American Factory, Oscar 2019). Son Forum annuel sur la démocratie (depuis 2022) lui sert de tribune intellectuelle.
Dans la politique partisane, Obama reste le collecteur de fonds le plus efficace du Parti démocrate. Lors du cycle 2024, il lève plus de 25 millions de dollars en un seul événement new-yorkais pour Biden (mars 2024). Après le retrait de Biden (21 juillet 2024) et cinq jours de réflexion, il endosse Kamala Harris et prononce le discours-clé de la Convention de Chicago (20 août 2024) — près de 40 minutes, reprenant son mantra transformé en « Yes, she can ». Après la défaite de Harris en novembre 2024, il exhorte les démocrates à « toughen up » et à « stop looking for the messiah » (juillet 2025), puis contribue aux victoires démocrates dans le New Jersey, la Virginie et New York City en novembre 2025.
Dans les classements présidentiels, Obama se situe au 7e rang selon le Presidential Greatness Project 2024 (154 historiens) et au 11e rang selon le Siena College 2022. L’écart partisan est notable : 6e chez les démocrates, 15e chez les républicains.
Les silences sur l’Iran : une absence qui parle
Sur le conflit israélo-gazaoui, Obama s’est exprimé à plusieurs reprises et de manière de plus en plus critique envers Israël. Le 23 octobre 2023, il condamne la « unspeakable brutality » du Hamas tout en avertissant que « any Israeli military strategy that ignores the human costs could ultimately backfire ». En septembre 2025, à Dublin, il va plus loin : « There’s not a military rationale for continuing to pummel what is already rubble », et exige la reconnaissance d’un État palestinien.
En revanche, son silence sur l’Iran est remarquable. Aucune déclaration publique identifiée sur les protestations « Femme, Vie, Liberté » (2022-2023), sur les avancées du programme nucléaire iranien depuis 2020, sur le rôle de l’Iran dans le 7 octobre, sur la chute d’Assad en décembre 2024, ni sur les frappes américaines et israéliennes contre les installations nucléaires iraniennes en juin 2025 (Fordow, Natanz, Ispahan). Son bureau, contacté par Fox News Digital, n’a pas répondu publiquement. Ce silence sur le sujet qui constitue son principal héritage diplomatique — le JCPOA — est d’autant plus frappant que les restrictions-clés de l’accord ont commencé à expirer en octobre 2025 et que l’Iran est plus proche de la bombe que jamais.
Ce mutisme contraste avec la volubilité relative de ses prises de position sur la démocratie américaine, la polarisation et Gaza. Il peut refléter une discipline d’ancien président évitant de commenter des situations militaires en cours, ou une conscience aiguë que le dénouement iranien, quel qu’il soit, sera lu comme le verdict final sur le JCPOA.
Conclusion : la complexité comme legs et comme reproche
L’examen approfondi de la figure d’Obama révèle une cohérence intellectuelle profonde et un paradoxe fondamental. La cohérence, c’est le fil niebuhr-lincolnien qui relie le professeur de droit de Chicago au lauréat du Nobel : la conscience que le mal existe, que le pouvoir est nécessaire mais corrupteur, que l’Amérique est à la fois exceptionnelle et faillible. Obama n’a jamais dévié de cette vision.
Le paradoxe, c’est que cette même sophistication intellectuelle — cette capacité à voir tous les côtés d’un problème, à anticiper les conséquences imprévues de l’action — a pu devenir une forme d’immobilisme déguisé en sagesse. Lorsqu’il qualifie sa non-intervention en Syrie de « proudest moment » alors que 500 000 personnes sont mortes, Obama illustre exactement ce que ses critiques lui reprochent : la transformation du refus d’agir en vertu morale. Comme le note l’universitaire Payam Ghalehdar (2025), la doctrine Obama est au fond « a general unwillingness to fight for a reputation for resolve » — un refus de mobiliser la force militaire pour projeter la détermination, position intellectuellement cohérente mais dont les conséquences humaines et stratégiques restent disputées.
Trois constats émergent de cette recherche au-delà du consensus établi. D’abord, la chute d’Assad en décembre 2024 ne tranche pas le débat — elle le complexifie. Assad est tombé sans intervention américaine directe, mais à cause de facteurs (guerre en Ukraine, affaiblissement du Hezbollah) qu’aucune doctrine n’avait anticipés. Le résultat ne valide ni l’interventionnisme ni la retenue comme stratégies, mais seulement l’imprévisibilité radicale du Moyen-Orient. Ensuite, le silence d’Obama sur l’Iran depuis 2020, alors que le JCPOA se désintègre et que les frappes de juin 2025 marquent l’exact opposé de son approche diplomatique, constitue peut-être son commentaire le plus éloquent : celui d’un homme qui sait que l’histoire n’a pas encore rendu son verdict. Enfin, la tension entre Obama-l’intellectuel — capable de « perfect sentences and perfect paragraph structure for 20 minutes » sur Niebuhr — et Obama-le-décideur — qui admet avoir sous-estimé la résilience des rebelles qu’il méprisait comme « fermiers et dentistes » — éclaire la limite structurelle de toute présidence intellectuelle : la carte n’est pas le territoire, et la lucidité analytique ne garantit pas le jugement opérationnel. »
…
Syrie, Iran et le poids des choix impossibles
Une analyse de la doctrine Obama face aux dilemmes de l’intervention
La décision de Barack Obama de ne pas frapper la Syrie en août 2013, après le massacre chimique de la Ghouta, reste l’un des moments les plus scrutés et contestés de la politique étrangère américaine contemporaine. Cette non-intervention, que l’ancien président qualifie lui-même comme l’un de ses « moments de plus grande fierté », a eu des conséquences que personne ne peut mesurer avec certitude : aurait-elle précipité l’effondrement d’Assad, ou aurait-elle englouti les États-Unis dans un nouveau bourbier moyen-oriental ? Treize ans plus tard, alors que l’Iran fait face à ses propres turbulences et que le régime Assad s’est finalement effondré en décembre 2024, cette décision offre un prisme analytique précieux pour comprendre le calcul stratégique américain face aux régimes autoritaires en crise.
Ce rapport reconstitue le processus décisionnel d’Obama, projette sa logique sur un théâtre iranien hypothétique, et tire les leçons des interventions et non-interventions passées. Il ne prétend pas offrir de réponses faciles : comme le montrent les données, toute décision—agir ou ne pas agir—comporte des risques de catastrophe humaine à grande échelle.
PARTIE 1 : La décision d’Obama sur la Syrie
Du printemps arabe à la « ligne rouge » : chronologie d’une escalade (2011-2012)
Les premiers mois de la révolte syrienne
En mars 2011, lorsque des enfants de Daraa sont arrêtés et torturés pour avoir peint des slogans anti-Assad sur les murs de leur école, personne à Washington n’imagine que cette étincelle déclenchera une guerre civile de treize ans faisant plus de 580 000 morts et 13 millions de déplacés. Les protestations pacifiques du printemps arabe atteignent la Syrie, et le régime Assad répond par une violence immédiate : tirs à balles réelles sur les manifestants, détentions massives, torture systématique.
L’administration Obama observe avec prudence. En mai 2011, Obama déclare que « le président Assad a le choix : il peut conduire la transition ou se retirer ». Mais cette formulation reste vague, calibrée pour maintenir des options ouvertes. Ce n’est que le 18 août 2011 qu’Obama franchit un premier seuil rhétorique en appelant explicitement Assad à « se retirer » (step aside), accompagnant cette déclaration d’un décret gelant les avoirs syriens aux États-Unis.
La genèse de la « ligne rouge » : 20 août 2012
Un an plus tard, lors d’une conférence de presse impromptue à la Maison Blanche, le journaliste Chuck Todd interroge Obama sur les options militaires face aux armes chimiques syriennes. La réponse présidentielle entre dans l’histoire :
« Nous avons été très clairs avec le régime Assad, mais aussi avec les autres acteurs sur le terrain, qu’une ligne rouge pour nous serait de voir des armes chimiques déplacées ou utilisées en masse. Cela changerait mon calcul. Cela changerait mon équation. »
« Nous avons communiqué sans équivoque à chaque acteur de la région que c’est une ligne rouge pour nous et qu’il y aurait des conséquences énormes si nous commencions à voir du mouvement sur le front des armes chimiques. »
Le contexte immédiat de cette déclaration est crucial. Le 18-19 août 2012, le conseiller adjoint à la sécurité nationale Denis McDonough a convoqué une série de réunions urgentes après que les renseignements américains ont détecté des mouvements d’armes chimiques hors des dépôts syriens. La crainte d’une frappe israélienne préventive était réelle.
L’aspect non-scripté de la formulation « ligne rouge » a surpris certains conseillers. Le porte-parole Josh Earnest a réitéré le lendemain que l’utilisation ou la prolifération « serait très grave », consolidant ainsi un engagement que l’administration n’a jamais cherché à nuancer par la suite.
L’érosion progressive de la ligne rouge (décembre 2012 – août 2013)
Les mois qui suivent voient une série d’attaques chimiques de plus en plus documentées, chacune testant la résolution américaine :
- Décembre 2012 : première allégation d’utilisation de « gaz toxique » à Khaldiyah (Homs), 7 morts
- Janvier 2013 : câble du Département d’État mentionnant des « preuves convaincantes » d’utilisation de l’Agent 15
- Mars 2013 : attaque au sarin de Khan al-Assal (Alep), au moins 26 morts
- Avril 2013 : reconnaissance officielle que le régime utilise probablement des armes chimiques « à petite échelle »
Obama reformule alors sa position le 30 avril 2013, qualifiant l’usage d’armes chimiques de « game-changer » non seulement pour les États-Unis mais pour la communauté internationale—un élargissement sémantique qui distribue la responsabilité tout en maintenant l’ambiguïté sur la réponse concrète.
La Ghouta : l’atrocité qui a testé la « ligne rouge »
L’attaque du 21 août 2013
Exactement un an et un jour après la déclaration de la « ligne rouge », dans les premières heures du 21 août 2013, des roquettes chargées de sarin s’abattent sur les banlieues est et ouest de Damas—la Ghouta orientale et occidentale—zones contrôlées par l’opposition et assiégées depuis fin 2012.
Les données factuelles de l’attaque :
- Vecteur : roquettes sol-sol de 330mm, capacité de 50-60 litres d’agent chimique
- Timing : quatre attaques simultanées lancées après minuit, maximisant les victimes pendant leur sommeil
- Zones touchées : Zamalka, Ein Tarma, Moadamiyeh
Le bilan humain varie selon les sources, reflétant les difficultés de documentation en zone de conflit :
- Évaluation du gouvernement américain : 1 429 morts, dont 426 enfants (chiffre cité par John Kerry)
- Syrian Network for Human Rights : 1 127-1 144 morts
- Médecins Sans Frontières : plus de 3 600 personnes traitées pour exposition au sarin dans les trois premières heures
- Environ 6 000 personnes ont souffert de symptômes d’asphyxie et de détresse respiratoire
L’enquête de l’ONU a confirmé des « preuves claires et convaincantes » de l’utilisation de sarin par des roquettes sol-sol. Le rapport 2014 du Conseil des droits de l’homme de l’ONU conclut que « des quantités significatives de sarin ont été utilisées dans une attaque indiscriminée bien planifiée ciblant des zones civiles habitées » et que les auteurs « avaient probablement accès au stock d’armes chimiques de l’armée syrienne ».
La réponse initiale : vers une frappe (21-30 août)
Dans les jours qui suivent, l’administration Obama semble se diriger vers une action militaire :
- 24 août : réunion du Conseil de sécurité nationale ; Obama détermine que les preuves pointent vers Assad et indique qu’il penche vers une frappe
- 26 août : John Kerry prononce une première déclaration majeure accusant le régime
- 28 août : Obama déclare publiquement que le gouvernement américain a conclu à la responsabilité d’Assad
- 29 août : revers critique—le Parlement britannique rejette l’action militaire par 285 voix contre 272. David Cameron devient le premier Premier ministre depuis 1782 à perdre un vote parlementaire sur l’usage de la force
- 30 août : Kerry prononce un discours puissant qualifiant Assad de « voyou et meurtrier », l’évaluation gouvernementale est publiée
À ce stade, Obama était encore orienté vers une frappe sans vote du Congrès.
Le retournement : la promenade avec Denis McDonough
Le week-end pivot (30-31 août 2013)
Le vendredi 30 août 2013, vers 18h00, Barack Obama sort de la Maison Blanche pour une promenade de 45 minutes autour du South Lawn avec son chef de cabinet Denis McDonough. Au cours de cette marche, le président renverse sa position et décide de demander l’autorisation du Congrès.
À 19h00, Obama convoque ses conseillers dans le Bureau ovale—Ben Rhodes, Tony Blinken, Susan Rice, Dan Pfeiffer—et annonce sa nouvelle décision.
La réaction des conseillers est révélatrice des tensions internes :
- La décision « a immédiatement rencontré une résistance robuste de la part d’une équipe Obama désorientée »
- Les conseillers croyaient que « demander un vote n’était même pas sur la table »
- Samantha Power écrit qu’elle était « choquée » et s’opposait à la demande au Congrès, craignant un refus
- Susan Rice s’est opposée « encore plus fermement » que Power
- Des responsables ont argumenté que la défaite de Cameron « illustrait les risques de demander l’avis législatif »
Obama a répondu que le vote britannique démontrait exactement POURQUOI il devait demander un vote au Congrès—un raisonnement contre-intuitif qui révèle sa conception de la démocratie comme contrainte nécessaire sur l’exécutif.
L’annonce du Rose Garden (31 août 2013)
Le lendemain, Obama annonce sa décision au monde :
« J’ai longtemps cru que notre pouvoir ne repose pas seulement sur notre puissance militaire, mais sur notre exemple en tant que gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple. »
« Bien que je croie avoir l’autorité de mener cette action militaire sans autorisation spécifique du Congrès, je sais que le pays sera plus fort si nous prenons cette voie. »
L’action militaire envisagée : portée et cibles
L’intervention planifiée était délibérément limitée :
- Type : frappes de missiles de croisière Tomahawk depuis des destroyers en Méditerranée
- Durée : un à deux jours, moins d’une semaine
- Cibles : moins de 50 objectifs individuels—unités militaires, quartiers généraux, bases aériennes, sites de lancement de roquettes
- PAS de ciblage : des installations chimiques elles-mêmes (risque de contamination) ni d’objectifs de changement de régime
Objectifs déclarés :
- Dissuader le gouvernement syrien de gazer sa population
- Dégrader la capacité du régime à mener de futures attaques chimiques
- Envoyer un message que l’usage d’armes chimiques est inacceptable
- Dissuader des comportements similaires par l’Iran et le Hezbollah
Explicitement exclus : troupes au sol, opérations de changement de régime, intervention ouverte—« pas un autre Irak ou Afghanistan ».
Les motivations profondes d’Obama : anatomie d’une hésitation
La doctrine de la prudence post-irakienne
Dans son entretien fleuve avec Jeffrey Goldberg pour The Atlantic (avril 2016), Obama livre son analyse rétrospective. Il se dit « très fier de ce moment » :
« Le poids écrasant de la sagesse conventionnelle et la machinerie de notre appareil de sécurité nationale étaient allés assez loin. La perception était que ma crédibilité était en jeu, que la crédibilité de l’Amérique était en jeu. Et pour moi, appuyer sur le bouton pause à ce moment-là, je savais que cela me coûterait politiquement. »
« Le fait que j’aie pu me retirer des pressions immédiates et réfléchir par moi-même à ce qui était dans l’intérêt de l’Amérique, non seulement vis-à-vis de la Syrie mais aussi vis-à-vis de notre démocratie, a été l’une des décisions les plus difficiles que j’ai prises—et je crois qu’en fin de compte c’était la bonne décision. »
Les cinq piliers de la pensée Obama
1. Le rejet de l’argument de « crédibilité »
Obama réfute l’idée que ne pas frapper endommagerait la crédibilité américaine :
« La pire raison de bombarder quelqu’un est de prouver qu’on est prêt à bombarder quelqu’un. »
Il ne croit pas que les adversaires de l’Amérique « n’ont plus peur des États-Unis ».
2. L’épuisement de guerre post-Irak/Afghanistan
Obama était convaincu que s’il était entré en Syrie en 2013, « l’ensemble de son second mandat aurait été dévoré, consumé par la guerre civile syrienne »—comme Bush avec l’Irak.
3. La peur du « mission creep »
L’inquiétude d’entrer dans « l’abîme moyen-oriental » sans solution militaire américaine capable de « réparer » la Syrie.
4. La fragmentation de l’opposition syrienne
Obama a qualifié les rebelles modérés de « fermiers ou dentistes » manquant d’expérience au combat, décrivant la croyance en leur capacité de « pensée magique ».
5. L’importance déclinante du Moyen-Orient
Obama a conclu que la région « n’est pas réparable par les États-Unis » et qu’avec l’indépendance énergétique, « cette région compte de moins en moins ».
Le 30 août comme « jour de libération »
Obama décrit le 30 août 2013 comme le moment où il a « défié non seulement l’establishment de politique étrangère et son manuel des missiles de croisière, mais aussi les demandes des alliés frustrants et exigeants de l’Amérique ». Il appelle cela son « jour de libération »—briser le « playbook de Washington ».
Les débats internes : la fracture au sein de l’administration
Les partisans de l’intervention
- John Kerry (Secrétaire d’État) : a fait le plaidoyer public le plus vigoureux, qualifiant Assad de « voyou et meurtrier ». Dans un enregistrement fuité de 2016, Kerry admet : « Je pense que vous regardez trois, quatre personnes dans l’administration qui ont toutes plaidé pour l’usage de la force, et j’ai perdu l’argument. »
- Samantha Power (Ambassadrice ONU) : interventionniste humanitaire de longue date, auteure de A Problem from Hell. Elle « espérait qu’Obama répondrait avec force » et était « déçue quand il ne l’a pas fait ». Power a demandé directement à Obama : « Que se passe-t-il si le Congrès ne vous soutient pas ? Cela signifie-t-il qu’Assad peut continuer à utiliser des armes chimiques ? »
- Susan Rice (Conseillère sécurité nationale) : s’est opposée à la décision d’aller au Congrès « plus fermement » que Power, mais écrit plus tard que l’administration aurait peut-être dû « éviter les déclarations déclaratoires comme ‘Assad doit partir’ ou des lignes rouges sur les armes chimiques qui ont créé des attentes pour des actions qui n’auraient peut-être pas servi les intérêts américains ».
- Hillary Clinton (ancienne Secrétaire d’État) : avait plaidé pour armer l’opposition modérée et perdu. En 2014, elle critique Obama : « L’échec à aider à construire une force combattante crédible des personnes qui étaient à l’origine des protestations contre Assad… a laissé un grand vide que les djihadistes ont maintenant rempli. »
Les voix plus prudentes
- Denis McDonough : compagnon de la promenade décisive, a défendu le résultat par la suite
- Joe Biden : parmi les trois anciens sénateurs (avec Kerry et Hagel) qui croyaient que le Congrès autoriserait la force
- Chuck Hagel (Secrétaire Défense) : soutenait l’action planifiée mais n’a pas résisté à la voie parlementaire
Note importante : la division n’était pas simplement faucons contre colombes. Power, Rice et Clinton—les « Walkyries » qui avaient poussé pour l’intervention en Libye—soutenaient toutes les frappes. Mais Obama a finalement pris la décision seul lors de sa marche avec McDonough.
L’ombre de la Libye sur la Syrie
Le spectre du « mission creep »
L’intervention en Libye (2011) a profondément marqué les délibérations sur la Syrie, mais de manière contradictoire.
Arguments pour transposer le modèle libyen :
- La Libye semblait un « succès » humanitaire en mars-octobre 2011
- La résolution 1973 de l’ONU avait autorisé « toutes les mesures nécessaires » pour protéger les civils
- Gareth Evans et Ramesh Thakur avaient célébré l’intervention comme la « majorité » de la R2P
Arguments contre, tirés de l’expérience libyenne :
- Le chaos post-Kadhafi : guerre civile depuis 2014, gouvernements rivaux, prolifération d’armes
- Obama lui-même a décrit la Libye comme son « pire échec » en 2016, critiquant Cameron et Sarkozy pour être devenus « distraits »
- La Russie et la Chine étaient déterminées à empêcher un nouveau « mission creep » après le Kosovo, l’Irak et la Libye
- Ben Rhodes note qu’à l’automne 2012, la Libye « fonctionnait davantage comme une leçon de choses qui augmentait la réticence d’Obama à utiliser la force »
Le paradoxe libyen : comme Obama l’a dit en août 2014, « si nous n’étions pas intervenus [en Libye], il est probable que la Libye serait la Syrie… Et donc il y aurait eu plus de morts, plus de perturbations, plus de destruction ». Mais cette même intervention a créé les conditions rendant une intervention syrienne moins probable.
La sortie diplomatique : l’accord russo-américain sur les armes chimiques
La genèse accidentelle (9 septembre 2013)
Lors d’une conférence de presse à Londres, John Kerry suggère qu’Assad pourrait éviter les frappes en remettant « chaque élément » de ses armes chimiques « dans une semaine »—mais ajoute que la Syrie « ne va pas le faire et que ce n’est pas faisable ». Le Département d’État qualifie la remarque d’« argument rhétorique ».
En quelques heures, le ministre russe Sergueï Lavrov annonce que la Russie propose que la Syrie renonce à ses armes chimiques sous contrôle international. Le ministre syrien Walid al-Moallem accepte immédiatement.
L’accord-cadre de Genève (14 septembre 2013)
Kerry et Lavrov négocient un accord historique :
- La Syrie doit soumettre une liste complète de ses armes chimiques sous une semaine
- Inspecteurs internationaux en Syrie d’ici novembre
- Destruction complète de l’arsenal d’ici mi-2014
- Adhésion de la Syrie à la Convention sur les armes chimiques
- Résolution du Conseil de sécurité de l’ONU pour garantir la conformité
Mise en œuvre :
- 14 septembre 2013 : la Syrie annonce son adhésion à la Convention
- 21 septembre : la Syrie fournit son inventaire à l’OIAC—23 sites déclarés avec 1 300 tonnes de précurseurs/agents chimiques
- 27 septembre : résolution 2118 adoptée à l’unanimité
- 23 juin 2014 : les dernières armes chimiques déclarées quittent la Syrie
- Août 2014 : la Maison Blanche annonce la destruction de 581 tonnes de sarin et 19,8 tonnes de gaz moutarde
Les limites de l’accord
La conformité syrienne était incomplète. L’OIAC a identifié des divergences dans la déclaration d’octobre 2013—19 problèmes restent non résolus. Des attaques chimiques ultérieures ont eu lieu, notamment Khan Cheikhoun (2017) et Douma (2018), indiquant qu’Assad a conservé une capacité résiduelle.
Les regrets des acteurs : une administration divisée après coup
| Responsable | Regret exprimé |
|---|---|
| Susan Rice | « Mon cœur et ma conscience souffriront pour toujours » concernant la Syrie |
| John Kerry | « Nous avons payé un prix » pour ne pas avoir appliqué la ligne rouge ; « Je regrette que nous ne serons pas là pour faire ça » |
| Ben Rhodes | « La Syrie ressemblait de plus en plus à un marécage moral—un endroit où notre inaction était une tragédie, et notre intervention n’aurait fait qu’aggraver la tragédie » |
| Samantha Power | Déçue par la décision d’Obama ; troublée de se rappeler « être tombée dans le même mode de rationalisation que j’avais dénoncé comme militante » |
| Obama | Notamment aucun regret exprimé—s’est dit « très fier » de la décision |
PARTIE 2 : Projection sur un théâtre iranien hypothétique
Parallèles et différences entre la Syrie de 2011-2013 et l’Iran actuel
Le contexte iranien en janvier 2026
L’Iran traverse actuellement sa crise combinée la plus sévère depuis 1979. La confluence de protestations domestiques, d’effondrement économique, de revers militaires (chute d’Assad, frappes israéliennes), et de pression externe sans précédent crée une situation qualitativement différente de la Syrie pré-2011.
Indicateurs d’instabilité :
- Protestations depuis décembre 2025 après l’effondrement du rial (passé de 70 rials/dollar en 1979 à plus de 1,5 million en janvier 2026)
- Plus de 18 000 arrestations et 2 400+ manifestants tués selon certaines sources depuis fin décembre 2025
- 50%+ d’inflation, 7 millions d’Iraniens souffrant de faim
- Exécutions record (doublées en 2025)
- Perte du réseau de proxies régionaux (Assad, Hezbollah affaibli, Hamas dégradé)
- Défenses aériennes détruites par Israël (tous les systèmes S-300)
- Programme nucléaire endommagé par les frappes américaines de juin 2025
Indicateurs de résilience du régime :
- Pas de défections massives du CGRI signalées
- Forces de sécurité maintenant leur cohésion
- Empire économique du CGRI intact
- Pas de direction d’opposition unifiée émergeant
Tableau comparatif Syrie/Iran
| Facteur | Syrie (2011) | Iran (2026) |
|---|---|---|
| Population | ~22 millions | ~90 millions (4x plus) |
| Superficie | ~185 000 km² | ~1 648 000 km² (9x plus) |
| Structure militaire | Armée dépendante de soutien externe | CGRI auto-suffisant avec empire économique |
| Dimension nucléaire | Absente | Programme avancé (60% enrichissement) |
| Configuration ethnoreligieuse | Minorité alaouite dominant majorité sunnite | Majorité chiite persane au pouvoir |
| Proxies régionaux | Bénéficiaire (de l’Iran) | Sponsor (réseau désormais affaibli) |
| Défenses aériennes | Limitées | Gravement dégradées après 2024-2025 |
| Capacité missile/drone | Limitée | Production domestique significative |
La différence fondamentale : l’enracinement du CGRI
Le Corps des Gardiens de la Révolution Islamique (Sepah) diffère structurellement de l’appareil sécuritaire d’Assad d’une manière cruciale pour toute projection :
Le CGRI contrôle 30-50% de l’économie iranienne :
- Khatam al-Anbiya (plus grand entrepreneur du pays)
- 18 banques avec liens au CGRI
- Extraction et exportation pétrolières
- Télécommunications, transport, industrie
Contrairement à l’armée syrienne :
- L’armée arabe syrienne s’est « effondrée en 12 jours » fin 2024, ses soldats « abandonnant leurs postes »
- Le CGRI a des intérêts matériels dans la survie du régime au-delà de l’idéologie
- Conçu spécifiquement pour prévenir un effondrement type 1979 (chute du Shah)
- Peut opérer sans soutien externe (contrairement à Assad dépendant de l’Iran et la Russie)
Implication clé : un effondrement étatique soudain à l’iranienne est moins probable qu’en Syrie, mais une intervention extérieure ferait face à une résistance institutionnelle bien plus organisée.
Appliquer la logique décisionnelle d’Obama à l’Iran
Comment Obama pèserait-il les facteurs aujourd’hui ?
En appliquant le cadre analytique d’Obama de 2013 à un scénario iranien 2026, on peut projeter son calcul probable :
1. Le rejet de l’argument de crédibilité
Obama serait sceptique face aux arguments selon lesquels les États-Unis « doivent » agir pour maintenir leur crédibilité après les menaces passées sur le nucléaire iranien. Sa logique de 2013—« la pire raison de bombarder quelqu’un est de prouver qu’on est prêt à bombarder quelqu’un »—s’appliquerait directement.
2. L’épuisement de guerre amplifié
Si Obama craignait qu’une intervention syrienne « dévore » son second mandat, une intervention iranienne représenterait un engagement d’une ampleur sans commune mesure. L’Iran compte 90 millions d’habitants, une géographie 9 fois plus vaste, et des capacités de rétorsion régionale (proxies, missiles) que la Syrie n’avait pas.
3. Le « mission creep » démultiplié
Les frappes limitées sur le nucléaire iranien (comme celles de juin 2025) ne résolvent pas le problème : elles retardent le programme de ~2 ans selon le Pentagone, mais ne l’éliminent pas. La logique du « et après ? » qui hantait Obama sur la Syrie serait encore plus aiguë.
4. L’absence de solution militaire définitive
Obama a conclu en 2013 que « le Moyen-Orient n’est pas réparable par les États-Unis ». Cette conviction s’appliquerait a fortiori à l’Iran, où aucune intervention militaire ne peut garantir l’émergence d’un gouvernement stable et pro-occidental.
5. La question démocratique
Obama a valorisé le recours au Congrès en 2013 comme expression démocratique. Une intervention majeure en Iran—surtout une intervention terrestre—nécessiterait une autorisation législative que l’opinion publique américaine, traumatisée par l’Irak, ne soutiendrait probablement pas.
Analyse des pour et contre d’une intervention américaine en Iran
Les coûts humains : soldats américains et civils iraniens
Pertes militaires américaines potentielles :
- L’Irak a coûté 4 600 morts américains et 32 000 blessés pour une population de 25 millions
- L’Iran a 90 millions d’habitants, un CGRI de 125 000+ hommes, une milice Basij de 90 000 actifs
- Une occupation terrestre impliquerait des pertes américaines potentiellement d’un ordre de grandeur supérieur
Civils iraniens :
- L’Irak a causé 186 000-315 000 morts civils documentés, certaines estimations atteignant 600 000+
- Extrapoler à l’échelle iranienne (4x la population) suggère des centaines de milliers de victimes civiles potentielles
- Les frappes de juin 2025 ont déjà causé des victimes civiles à Fordow, Natanz et Ispahan
Les coûts financiers : les leçons de l’Irak
Données Watson Institute :
- Guerres post-11 septembre : 8+ trillions de dollars au total
- Irak seul : ~2,89 trillions (incluant soins aux vétérans jusqu’en 2050)
- Afghanistan : 2,3+ trillions pour un résultat nul (retour des Taliban en 2021)
Projection Iran :
- Une intervention d’échelle comparable ou supérieure coûterait potentiellement 3-5 trillions de dollars minimum
- Les intérêts sur la dette, les soins aux vétérans, les coûts indirects multiplieraient ce chiffre
- L’économie américaine est déjà contrainte par les déficits existants
Les risques de fragmentation étatique
La comparaison Gaza/Iran est éclairante mais trompeuse :
- Gaza : 2 millions d’habitants, 365 km²
- Iran : 90 millions d’habitants, 1,65 million km²
- Le ratio est de 1 à 45 en population, 1 à 4 500 en superficie
Composition ethnique iranienne :
- Persans : 51-61%
- Azéris : 16-24% (plus grande minorité, chiites, intégrés aux élites)
- Kurdes : 7-10% (8-12 millions, beaucoup sunnites, histoire séparatiste)
- Lurs, Arabes, Baloutches : minorités avec griefs régionaux
Évaluation du risque :
- Contrairement à la Syrie (minorité alaouite dominant majorité sunnite), l’Iran a une configuration plus stable (majorité chiite au pouvoir)
- Les minorités iraniennes ne sont pas principalement séparatistes mais ont des griefs économiques
- Cependant, un effondrement de l’État central pourrait déclencher des dynamiques centrifuges imprévisibles
- L’expérience irakienne montre comment la désintégration étatique crée des vides remplis par des acteurs radicaux (ISIS)
La complexité du CGRI vs. autres structures militaires
Ce qui rend le CGRI différent :
- Enjeux économiques : les commandants ont une richesse personnelle liée à la survie du régime
- Conception institutionnelle : créé pour empêcher les défections militaires après avoir étudié la chute du Shah
- Autosuffisance : peut opérer sans budget étatique via ses propres revenus
- Redondance : structures parallèles délibérément construites
- Capacité domestique : produit ses propres armes, drones, missiles
Implication : contrairement à l’armée irakienne qui s’est effondrée face à l’invasion américaine, ou l’armée syrienne qui s’est effondrée face aux rebelles, le CGRI représenterait une résistance institutionnelle plus durable.
L’opinion publique américaine actuelle
Les sondages post-Irak montrent :
- Une réticence durable aux interventions terrestres au Moyen-Orient
- Un soutien possible pour des frappes limitées (comme juin 2025) mais pas pour une occupation
- Le vote britannique de 2013 (rejet de l’intervention en Syrie) reflétait un sentiment similaire
La fatigue de guerre persiste :
- 20 ans d’Afghanistan pour un retour des Taliban
- 2,3 trillions de dollars « largement un échec » selon l’inspecteur général SIGAR
- L’opinion publique américaine ne soutiendrait probablement pas une nouvelle guerre d’occupation de grande envergure
Risques de « mission creep » et absence de stratégie de sortie
Le scénario de l’escalade :
- Frappes limitées sur le nucléaire → programme retardé mais pas éliminé
- Iran poursuit l’enrichissement clandestinement → nouvelles frappes nécessaires
- Iran riposte via proxies ou attaques directes → escalade militaire
- Régime déstabilisé mais pas renversé → chaos interne
- États-Unis face au choix : se retirer (laissant le chaos) ou s’engager davantage
L’absence de fin-state claire :
- Quel gouvernement succéderait au régime actuel ?
- Qui contrôlerait les installations nucléaires dans une transition ?
- Comment éviter une guerre civile entre factions (CGRI, opposants, minorités) ?
- Le précédent irakien (dé-baasification → sectarisme → ISIS) hante tout scénario
Les options limitées : un spectre d’interventions
Option 1 : Frappes ciblées sur le nucléaire
Exemple récent : « Opération Midnight Hammer » (22 juin 2025)
- Bombardiers B-2 avec bombes anti-bunker GBU-57, missiles Tomahawk
- Cibles : Fordow, Natanz, Ispahan
- Résultat : programme nucléaire retardé de ~2 ans selon le Pentagone
Avantages :
- Coûts limités, pas de troupes au sol
- Retarde le seuil nucléaire
- Démontre la volonté américaine
Inconvénients :
- Ne résout pas le problème (stock d’uranium enrichi peut avoir été déplacé)
- Risque de représailles iraniennes (proxies, Golfe, bases américaines)
- Peut accélérer la décision iranienne de construire l’arme
- L’AIEA a confirmé que « presque tout l’équipement sensible » à Fordow a été détruit, mais l’expertise et les matériaux peuvent être reconstitués
Option 2 : Intervention terrestre
Scénario : occupation visant un changement de régime
Pourquoi cette option est essentiellement impensable :
- Nécessiterait des centaines de milliers de troupes (l’Irak en a requis 150 000+ pour 25 millions d’habitants)
- Coûts projetés : plusieurs trillions de dollars
- Pertes américaines potentiellement massives face au CGRI et à l’insurrection
- Pas de stratégie de sortie viable
- Opinion publique américaine massivement opposée
- Aucune autorisation du Congrès probable
Option 3 : Non-intervention (avec pression maximale)
Approche actuelle de l’administration Trump (depuis janvier 2025) :
- Sanctions maximales
- Pression diplomatique
- Frappes ponctuelles si nécessaire
- Soutien rhétorique aux protestations
- Négociations via intermédiaires (Oman)
Avantages :
- Évite l’enlisement militaire
- Préserve les options futures
- Laisse la dynamique interne iranienne se développer
Inconvénients :
- L’Iran peut atteindre le seuil nucléaire
- Répression des protestations sans conséquence
- Souffrance humanitaire de la population iranienne sous sanctions
- Instabilité régionale prolongée
Le calcul stratégique multi-acteurs
Perspective américaine
Intérêts :
- Empêcher l’Iran nucléaire
- Protéger les alliés régionaux (Israël, Golfe)
- Éviter un nouveau bourbier militaire
- Maintenir la crédibilité de dissuasion
Limites :
- Fatigue de guerre post-Irak/Afghanistan
- Contraintes budgétaires
- Divisions politiques internes
- Pas de stratégie de sortie viable pour une intervention majeure
Calcul : privilégier les frappes ciblées et la pression économique plutôt que l’intervention terrestre
Perspective iranienne
Intérêts :
- Survie du régime
- Préservation des acquis nucléaires comme levier
- Maintien de l’influence régionale (même diminuée)
- Évitement d’une confrontation militaire directe
Limites :
- Économie en effondrement
- Réseau de proxies dévasté
- Défenses aériennes détruites
- Protestations internes croissantes
Calcul : négocier pour gagner du temps, maintenir le seuil nucléaire comme assurance, réprimer les protestations, tenter de reconstituer l’influence régionale
Perspective régionale
Israël : a démontré sa volonté et capacité de frapper l’Iran directement (2024-2025) ; privilégie l’affaiblissement maximal du régime et du programme nucléaire
Arabie Saoudite/Golfe : préoccupés par l’Iran nucléaire mais aussi par l’instabilité régionale ; préfèrent la pression à l’intervention qui pourrait déclencher une guerre régionale
Turquie : oppose toute fragmentation iranienne qui pourrait renforcer les Kurdes ; préfère la stabilité
Irak : craint les retombées de toute confrontation ; gouvernement cherchant à réduire l’autonomie des milices pro-iraniennes
PARTIE 3 : Les leçons des interventions et non-interventions passées
Irak 2003 : l’archétype de l’effondrement étatique
Les coûts sous-estimés
Coûts financiers réels :
- Estimation initiale de l’administration Bush : 50-60 milliards de dollars
- Coût réel (Watson Institute, 2023) : ~2,89 trillions de dollars
- Incluant soins aux vétérans jusqu’en 2050 et intérêts sur la dette
Coûts humains :
- 4 600+ morts américains, 32 000+ blessés
- 186 000-315 000 civils irakiens tués (estimations conservatrices)
- 7+ millions de réfugiés et déplacés internes
Les erreurs structurelles
Le rapport Chilcot (2016) identifie :
- Le renseignement « présenté avec une certitude qui n’était pas justifiée »
- Les « conséquences de l’invasion sous-estimées »
- La « planification et préparation pour l’Irak après Saddam Hussein totalement inadéquates »
- L’échec à « prendre en compte l’ampleur de la tâche »
La dé-baasification :
- Ordre CPA 1 (mai 2003) : purge de tous les officiels associés au parti Baas
- 30 000 ex-baasistes expulsés des ministères initialement
- Dans la seule province de Salahdin : 450 enseignants, 17 professeurs universitaires, 86 professionnels de santé, 4 juges, 330 policiers licenciés
- Création d’un vide gouvernemental massif et aliénation de la population sunnite
L’émergence de l’ISIS :
- Les anciens baasistes ont rejoint des groupes islamistes radicaux
- Les politiques sectaires de Maliki (2011-2014) ont permis la résurgence
- L’ISIS a capturé des villes majeures en 2014 après le retrait américain
- Un nouveau conflit a été nécessaire pour défaire l’ISIS
La leçon pour l’Iran
L’Irak démontre que l’effondrement d’un État autoritaire ne crée pas automatiquement une démocratie stable mais peut générer un vide rempli par le sectarisme, le terrorisme et la guerre civile. Transposé à l’Iran (4x la population), les risques seraient exponentiellement plus grands.
Libye 2011 : le « mission creep » et ses conséquences
De la protection civile au changement de régime
Mandat initial : Résolution 1973 du Conseil de sécurité (mars 2011)—« protéger les civils », zone d’exclusion aérienne
Résultat réel : changement de régime, Kadhafi tué le 20 octobre 2011
L’aveu d’Obama : en 2016, il qualifie la Libye de son « pire échec », critiquant l’absence de planification pour « le jour d’après ».
Le chaos post-intervention
- Guerre civile depuis 2014, gouvernements rivaux
- 2 750+ tués en 2014 seul
- Prolifération massive d’armes (vers le Mali, la Syrie, etc.)
- Crise migratoire : la Libye devenue point de transit avec abus sévères
- Déstabilisation régionale : contribution au conflit au Mali, instabilité au Sahel
La leçon pour l’Iran
La Libye illustre le danger du « mission creep »—une intervention limitée qui dérape vers un objectif plus large (changement de régime) sans plan pour la suite. Elle a également sapé la crédibilité de la R2P : la Russie et la Chine ont bloqué toute action similaire en Syrie, citant l’abus du mandat libyen.
Syrie 2011-2024 : le coût de la non-intervention
Le bilan humain
- 580 000-656 000 morts (Syrian Observatory for Human Rights)
- 13,4 millions de déplacés (7,4 millions internes, 6+ millions réfugiés)
- 15 000+ torturés à mort (98%+ par le régime Assad)
- 30 000 enfants tués (~76% par forces gouvernementales)
- 16,7 millions de personnes ayant besoin d’aide humanitaire (71% de la population)
Les attaques chimiques post-2013
Malgré l’accord sur les armes chimiques :
- 2014-2016 : multiples attaques au chlore documentées
- Avril 2017 : attaque au sarin de Khan Cheikhoun (89+ morts)
- Avril 2018 : attaque chimique de Douma (43+ morts)
L’émergence de l’ISIS
- L’ISIS a exploité le chaos, déclaré son « califat » en juin 2014
- Contrôle au pic d’un territoire avec 8+ millions de personnes
- A nécessité une intervention majeure de la coalition américaine à partir de 2014
La leçon pour l’Iran
La Syrie montre que la non-intervention a aussi des coûts catastrophiques : 580 000 morts, 13 millions de déplacés, émergence de l’ISIS, déstabilisation régionale. Mais elle montre également que l’intervention partielle (soutien aux rebelles sans engagement décisif) peut prolonger un conflit sans le résoudre.
Rwanda 1994 : l’inaction face au génocide
L’ampleur de la catastrophe
- 500 000-1 000 000 de morts en environ 100 jours
- Taux de massacre : 8 000-10 000 par jour au pic
- 250 000-500 000 femmes violées
La non-réponse internationale
- Force MINUAR réduite de 2 500 à 270 soldats 10 jours après le début du génocide
- France, Chine, Royaume-Uni, Russie considérant le génocide comme « affaire intérieure »
- Administration Clinton évitant le mot « génocide » pendant deux mois
- Département d’État instruisant les porte-parole de dire seulement que « des actes de génocide ont peut-être eu lieu »
Le regret de Clinton
Clinton a exprimé un « regret pour toute une vie » et a déclaré croire qu’une intervention américaine aurait pu sauver des vies. C’est son « échec personnel ».
La leçon pour l’Iran
Le Rwanda rappelle que l’inaction face aux atrocités de masse est aussi un choix moral avec des conséquences. Mais le Rwanda était un cas où une intervention limitée (renforcement de la MINUAR) aurait probablement pu stopper le génocide. L’Iran présente une complexité sans commune mesure.
Le dilemme de Weber appliqué à l’Iran
Éthique de conviction vs. éthique de responsabilité
Max Weber distinguait en 1919 deux « maximes fondamentalement différentes et irréductiblement opposées » :
Gesinnungsethik (Éthique de conviction) : l’action guidée par l’adhésion aux principes indépendamment des conséquences. « Le chrétien fait le bien et laisse les résultats au Seigneur. »
Verantwortungsethik (Éthique de responsabilité) : l’action jugée par sa relation causale aux conséquences dans le monde empirique. Nécessite une « compréhension objective de l’effet causal possible d’une action ».
Application au dilemme iranien
L’éthique de conviction dirait :
- Face à un régime qui réprime violemment sa population (2 400+ morts depuis décembre 2025), l’impératif moral est d’agir
- Le développement nucléaire par un régime oppressif ne peut être toléré
- « Plus jamais ça » exige l’intervention
L’éthique de responsabilité répondrait :
- Une intervention pourrait déclencher une catastrophe pire : guerre régionale, effondrement étatique, centaines de milliers de morts
- L’Irak et la Libye montrent les conséquences imprévues
- Le calcul des probabilités de succès et des risques doit primer sur les principes abstraits
La synthèse wébérienne
Weber argumentait que seul l’homme politique capable de combiner les deux éthiques—conviction ET responsabilité—peut avoir une « vocation pour la politique ». Le politique doit faire des compromis que le moraliste ne peut endosser, tout en maintenant des convictions qui donnent sens à son action.
Pour l’Iran : cela implique ni l’intervention inconditionnelle (conviction pure) ni l’inaction absolue (fausse prudence), mais une navigation calibrée entre les risques, avec une honnêteté sur les limites de ce qui est faisable.
L’heuristique de la peur de Jonas dans les deux directions
Le cadre jonassien
Hans Jonas, dans Le Principe responsabilité (1979), argue que face à des technologies aux conséquences potentiellement catastrophiques, nous devons développer une « heuristique de la peur » :
« Si nos actions comportent un risque de nuire à l’existence future, nous devons traiter cette connaissance hypothétique comme si c’était un fait. »
« La moindre possibilité de dommage futur devrait guider nos actions. »
Application bidirectionnelle au cas iranien
La peur de l’intervention :
- Effondrement étatique d’un pays de 90 millions d’habitants
- Guerre régionale impliquant Israël, pays du Golfe, potentiellement au-delà
- Vide de pouvoir rempli par des acteurs radicaux (cf. ISIS)
- Prolifération nucléaire dans le chaos
- Des centaines de milliers de morts civils
La peur de l’inaction :
- Iran nucléaire changeant l’équilibre régional
- Course aux armements nucléaires au Moyen-Orient
- Poursuite de la répression (milliers de morts supplémentaires)
- Renforcement des réseaux terroristes
- Conflit futur à plus grande échelle
Le dilemme jonassien
Jonas préconisait de donner priorité à la « prophétie de malheur sur la prophétie de bonheur ». Mais les deux scénarios—intervention et non-intervention—comportent des prophéties de malheur.
La question devient : quelle catastrophe est plus probable et plus grave ?
L’heuristique de la peur ne tranche pas automatiquement, mais elle exige une projection imaginative honnête des pires scénarios dans les deux cas, sans se réfugier dans l’optimisme volontariste (« l’intervention réussira ») ni le fatalisme (« on ne peut rien faire »).
Conclusion : naviguer l’impossible
Ce que l’histoire nous enseigne
L’analyse de la décision d’Obama sur la Syrie et sa projection sur l’Iran révèle plusieurs vérités inconfortables :
1. Il n’existe pas de choix sans risque catastrophique
L’intervention en Irak a coûté 2,89 trillions de dollars et des centaines de milliers de vies. La non-intervention en Syrie a coûté 580 000 morts et 13 millions de déplacés. L’inaction au Rwanda a permis un génocide de 800 000 personnes en 100 jours. Les frappes en Libye ont déclenché un chaos persistant. Chaque décision—agir ou ne pas agir—portait en elle des conséquences tragiques.
2. Les interventions « limitées » ont tendance à s’étendre
L’expérience libyenne montre comment une zone d’exclusion aérienne devient un changement de régime. L’expérience irakienne montre comment une « mission accomplie » devient une occupation de huit ans. L’expérience afghane montre comment une opération antiterroriste devient une reconstruction nationale de vingt ans. Le « mission creep » n’est pas une anomalie mais une tendance structurelle.
3. L’effondrement étatique est plus facile à déclencher qu’à gérer
La dé-baasification en Irak, le chaos libyen post-Kadhafi, l’effondrement syrien après Assad illustrent tous la même vérité : détruire un ordre autoritaire est infiniment plus simple que construire un ordre viable à sa place. Pour l’Iran et ses 90 millions d’habitants, les risques d’effondrement sont d’un ordre de grandeur supérieur.
4. La doctrine Obama était cohérente mais pas sans coûts
Obama a résisté au « playbook de Washington » avec une logique interne rigoureuse : éviter le « mission creep », reconnaître les limites de la puissance américaine, ne pas se laisser piéger par des arguments de « crédibilité ». Cette doctrine a épargné aux États-Unis un nouveau bourbier. Elle n’a pas épargné aux Syriens 580 000 morts.
Ce que cela implique pour l’Iran
Face à l’Iran de 2026, le calcul stratégique doit intégrer :
- L’échelle : 90 millions d’habitants, 4 fois la Syrie, dans une géographie 9 fois plus vaste
- L’institutionnalisation : un CGRI bien plus enraciné que l’armée d’Assad
- La dimension nucléaire : un facteur absent de l’équation syrienne
- La fatigue américaine : l’opinion publique et les finances ne supporteraient pas un nouvel Irak
- L’incertitude : aucune garantie qu’une intervention améliorerait la situation, mais aucune garantie non plus que l’inaction soit sans conséquence
L’humilité nécessaire
Ce rapport ne conclut pas par une recommandation politique. Il serait présomptueux de prétendre trancher un dilemme que les décideurs les plus informés affrontent avec angoisse. Ce qu’il offre, c’est un cadre pour comprendre la complexité :
- L’éthique de conviction (Weber) nous rappelle nos obligations morales face à la souffrance
- L’éthique de responsabilité nous confronte aux conséquences de nos actes
- L’heuristique de la peur (Jonas) nous oblige à imaginer les pires scénarios dans les deux directions
- La R2P nous dit que la souveraineté n’est pas un bouclier contre l’intervention face aux atrocités
- Les leçons de l’Irak, de la Libye, de la Syrie et du Rwanda nous montrent que ni l’action ni l’inaction ne garantissent un résultat acceptable
La sagesse politique face à ces dilemmes réside peut-être là où Weber la plaçait : dans la capacité à maintenir simultanément des convictions morales fortes et une conscience aiguë des limites de l’action, à assumer la responsabilité des conséquences tout en refusant la paralysie, à « percer lentement et avec force les planches dures » de la réalité politique tout en gardant une passion intacte pour ce qui devrait être.
C’est, comme Obama l’a lui-même découvert lors de sa promenade du 30 août 2013, « une des décisions les plus difficiles » qu’un dirigeant puisse prendre. Et c’est une décision qui, quelle qu’elle soit, laissera derrière elle des vies perdues, des regrets durables, et la question lancinante de ce qui aurait pu être. »
…
« L’unité synthétique du caractère n’est pas une résultante, elle est un effort vivant et cet effort peut imposer son autorité bien au-delà de ce que le commun des hommes se représente comme possible. CET EMPIRE DE LA PERSONNE SUR LES INSTRUMENTS DE SON DESTIN S’ÉTEND ASSEZ LOIN AUTOUR D’ELLE POUR QUE LES ÉVÉNEMENTS MÊME DE NOTRE VIE SEMBLENT VENIR PARFOIS SE GROUPER AUTOUR DE NOUS À L’IMAGE MÊME DE NOTRE CARACTÈRE ; dans une large mesure on peut dire de chacun qu’il a les événements qu’il mérite. »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère.
…
« De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuitédéfinit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté. »
Yves Michaud
…
« Vous soulignez le mot conscience, et j’en crois voir la raison. Comme chacun a sa conscience, il s’ensuit, n’est-il pas vrai ? que chacun , dans mon système, ne prêtera obéissance aux lois civiles qu’autant que sa conscience le lui permettra ; d’où vous voudriez bien conclure qu’au lieu de tendre vers un but commun , chacun s’écartera, suivant sa pensée, vers un but particulier , et qu’ainsi le grand objet de l’association sera manqué. Ah ! MONSIEUR, DONNEZ-MOI SEULEMENT DES HOMMES QUI AIENT DE LA CONSCIENCE, ET JE VOUS FERAI UN PEUPLE où il y aura de l’unité et de la subordination. Je vous le demande d’où viennent les maladies sourdes des états , leurs fièvres violentes et leurs affreux désordres ? est-ce peut-être de ce que
les citoyens suivent trop leur conscience ? n’est-ce pas plutôt de ce
qu’ils ne l’écoutent point assez ? Il est très vrai que, chez certains individus, la conscience est mal éclairée ; mais qu’ils valent encore bien mieux que ceux qui n’en ont point ! Du moins sous quelque forme que ce soit, le sentiment de l’obligation morale vit dans leur ame; il y a quelque chose à faire d’eux ; QUAND LEURS IDÉES SERONT RECTIFIÉES, ils marcheront dans la route des vrais devoirs avec la même fermeté qu’ils marchaient dans celle des devoirs imaginaires ; et leur conscience alors servira la société. Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui
joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’une distinction scholastique, et qui, dans toute leur conduite , privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la
circonstance. «
Archives du Christianisme au dix-neuviéme siècle, Volume 12, 1829
…
« Héritières inintelligentes des doctrines démoralisatrices du XVIIIe siècle, doctrines qui, du sein des classes supérieures et moyennes, sont arrivées jusqu’à elles, les masses populaires, n’écoutant plus que leurs instincts et leurs appétits, supportent impatiemment les quelques liens d’autorité encore debout dans notre société minée de toute part. On leur a dit que la morale était une niaiserie, la religion une duperie, qu’il n’y a pour l’homme ici-bas qu’un but à la vie, jouir! Fières de leur force, qu’elles sentent instinctivement, elles comprennent que la mollesse satisfaite n’a jamais. pu lutter contre la passion effervescente; et qu’une fois bon marché fait des règles sociales et religieuses, rien ne peut les empêcher d’étendre la main et de saisir à leur tour, par le droit du plus fort, ces biens depuis si longtemps objet de leurs ardentes convoitises. A l’époque où nous sommes, quelque chose de plus mortel encore que le scepticisme a frappé les jeunes générations, c’est l’athéisme social, c’est-à-dire l’absence de toute foi, morale, politique et intellectuelle. »
V. de Sarcus
…
« Encore plus grave, les mouvements associatifs de victimes participeraient activement d’une dépolitisation de la vie publique, leurs revendications transcendant les oppositions traditionnelles (partis, syndicats…), au profit d’intérêts « particularistes ». Pourtant S. Lefranc et L. Mathieu, (2009), dans un ouvrage consacré aux mouvements de revendications de groupes de victimes, montrent la difficulté qu’eurent et continuent d’avoir celles-ci à faire valoir des droits qui, bien souvent, n’existaient pas avant qu’elles ne dénoncent ce que leur
absence pouvait avoir de problématique. La lutte pour la reconnaissance est alors d’autant plus
complexe qu’elle passe en ces cas, d’abord par une prise de conscience par la collectivité de comportements inacceptables qui n’étaient pas jusqu’alors perçus comme tels, d’actes non définis comme répréhensibles ou moralement inacceptables, de formes de préjudices consécutifs n’ayant pas (encore) de réalité collective. Elles doivent ainsi œuvrer à créer le droit qui permettra de faire valoir ensuite leurs préjudices, dans un double travail de revendication. Les exemples sont multiples, comme celui du harcèlement sexuel, du harcèlement moral, de l’inceste, de la contamination par un
partenaire ayant connaissance de sa séropositivité…, pour s’en tenir à quelques uns des plus récents
acquis des mouvements associatifs de victimes.
La revendication victimale se situe effectivement moins sur le terrain politique traditionnel ou encore
des luttes dites sociales (celui au fond de la répartition des richesses et des pouvoirs), que sur celui de la civilité et des mœurs, ou plus exactement de la citoyenneté et de son évolution nécessaire, ainsi que de la traduction juridique de celle-ci. Autre manière de penser et de faire de la politique
donc, et non pas mort du politique et de ses luttes.
L’on voit ainsi à quel point toute position victimale peut être chez certains indexée d’un jugement d’ordre moral quant à sa légitimité, selon une rhétorique assimilant toute recherche de reconnaissance d’un préjudice à une forme soit de consumérisme, soit d’irresponsabilité ou d’immoralité ; comme si se poser comme victime représentait une échappatoire à ce qui échoit à chacun, à son destin personnel, et représentait une revendication illégitime dans son principe : une
forme d’abus. Vision qui nous renvoie, nous le verrons, à un temps où il revenait à chacun d’assumer
avec ses seules ressources les malheurs qui pouvaient lui survenir, soit parce que ceux-ci représentaient nécessairement la sanction morale d’une vie corrompue, soit parce que l’ordre naturel du monde était ainsi fait, et qu’il revenait à chacun de se prémunir du malheur par ses vertus
sa prévoyance, ou encore son fatalisme.
Il serait superfétatoire et sans doute vain d’argumenter chacun des points soulevés tant ils tiennent plus du registre des opinions, en elles-mêmes toutes respectables, que de positions scientifiquement argumentées, la part des choses, espérons-le, devant progressivement se faire à mesure que nous avancerons dans notre analyse historique et anthropologique de la formation de la victimité.
Mais l’on peut se demander si les auteurs en question ont bien mesuré ce qu’était notre monde avant que les dispositifs de solidarité qui sont aujourd’hui les nôtres et qui ont ensemble construit la « victimité », n’existaient pas ; invitation à faire retour sur un passé proche où les allégations d’abus sexuels de la part des enfants étaient systématiquement suspectées de mythomanie et celles des
femmes, d’affabulations hystériques ; les accidentés de conduites antisociales et délinquantes et les soldats traumatisés de comportement antipatriotique et de désertion psychique ; ou encore, pour répondre à l’accusation d’impudeur faite aux victimes exprimant sur la place publique leur parcours, le rôle du silence et du secret dans la perpétuation, au cœur de nos grandes institutions, des maltraitances physiques et sexuelles, etc.
Dit autrement, le risque de traiter ainsi de la victimité serait d’en revenir à une lecture morale dont l’histoire nous montrera que l’œuvre du 19ième siècle a consisté précisément à « dé moraliser » la question et à l’aborder sous l’angle de la solidarité collective.
3. Des professionnels au risque des victimes ?
L’on conçoit alors que ce ne soit pas sans un certain malaise que le monde psy (ou du moins une partie de celui-ci, les autres s’en détournant avec colère, mépris et/ou dégoût) se saisisse de la
question victimale, craignant de s’y brûler les ailes. Ainsi une revue spécialisée intitulait-elle, il y a peu, l’un de ses numéros, « Victimes… et après » laissant certainement au lecteur le soin de lui donner le sens qui lui convenait le mieux, selon d’un côté la signification qu’il accorderait aux trois petits points reliant les deux parties du titre, de l’autre côté à la nature de la ponctuation finale, dont l’absence laissait ouvertes plusieurs possibilités. Selon les options retenues, la signification pouvait en aller d’une interrogation sur l’après-victimisation, à l’exclamation ironique, voire teintée d’indignation, d’en oser faire un sujet de réflexion.
L’éditorial d’ailleurs semblait s’excuser d’avoir proposé un tel thème, évoquant successivement des risques d’incendie dus au caractère « inflammable » du sujet, la désorientation, l’irritation, pour se conclure par un appel à la tolérance et l’invitation faite au lecteur d’exprimer dans un prochain
numéro ses sentiments sur la même thématique. Le mérite de la dite revue n’en était que plus grand mais ces précautions témoignaient à elles seules, pour le moins, du délicat du thème. Ainsi F. Landa y écrit-il : « Nous devons peut-être reconnaître une certaine irritation, parfois même une allergie,
provoquée par le mot « victime » »
Pascal Pignol, Le travail psychique de victime, Essai de psycho-victimologie, 2011
…
« Dans son livre De Gaulle, mon père, Philippe de Gaulle rapporte la réaction de son père après l’armistice de 1940 : « Les Français sont des veaux, ils sont bons pour le massacre, ils n’ont que ce qu’ils méritent, ils sont comme cela depuis les Gaulois. »
Que peut-on dire des peuples arabes et des Libanais, en particulier, mais surtout des dirigeants ! Les Libanais sont découragés, épuisés, mal guidés et surtout mal gouvernés. La majorité s’en rend compte, mais reste bernée, aveuglée et abusée par un manque de discernement. Cette majorité est subjuguée par les chefs et se laisse guider comme intoxiquée perdant tout raisonnement et toute critique ou toute révolte. À noter que nos responsables abusent avec une violence réelle et symbolique qui est d’autant plus opérante qu’elle est acceptée par le peuple dominé. D’ailleurs ce peuple peine à penser sa relation avec les dominants. La délinquance des politiques et des riches exploitants n’a d’autre nom que la trahison et l’abus de confiance. Les élus et les responsables trahissent la confiance du peuple qui leur donne mandat de légiférer et surveiller l’action du gouvernement pour l’intérêt général.
De plus leur mandat n’est pas de mettre une feuille blanche de blocage ou d’annulation du devoir de cette Assemblée nationale. D’ailleurs cette Assemblée n’est qu’un lieu de discorde par les positions négatives qui vident les postes de l’État de leur efficacité et de leur affectation. Et le gouvernement n’arrive plus à guider et à surveiller l’administration. Que font les Libanais pendant ce temps ? Ils sont presque à une période révolue où les dieux conduisaient l’histoire et presque heureux dans leur ignorance.
Que dit le vulgum pecus à tous les niveaux ?
Que disent les Libanais pendant leurs dîners ?
Que disent-ils à la plage avec des échanges vides et rassurants ?
D’autres se délectent dans les salons avec les potins et les secrets d’alcôves.
Dans les cafés entre jeux de cartes et trictrac se règlent les problèmes du monde et les solutions pour la guerre Russie-Ukraine. Dans sa misère, le peuple navigue entre le droit à la paresse et la passivité pour échapper au droit au travail et à l’action.
Tous commentent les déclarations des chefs politiques, chacun à sa manière avec une profonde conviction. Les politiques, ténors de la bêtise, alimentent la société du spectacle. Nos politiques rivalisent avec nos voisins dans les pays arabes qui avancent de défaite en défaite croyant voler vers des victoires chimériques.
Et notre peuple souffre sans réagir. A-t-il choisi la servitude à la révolte ? Il subit les impôts d’un gouvernement incapable pour colmater les déficits du budget d’un État en faillite.
Dans une pièce de théâtre d’Antoine Rault Le Diable rouge, on assiste à un dialogue de fiction entre Mazarin, ministre de Louis XIV, et l’intendant Colbert. « Quand un individu fait faillite, il est condamné à la prison, mais on ne peut pas jeter l’État en prison. » Et Colbert de répondre : « On ne peut pas taxer les pauvres plus qu’ils ne le sont déjà. Les riches non plus, ils ne dépenseraient plus. » Et Mazarin de répondre : « Il y a quantité de gens entre pauvres et riches, des honnêtes citoyens, qui travaillent rêvant de devenir riches, et redoutant d’être pauvres, ce sont ceux-là que nous devons taxer encore plus, ils vont travailler pour compenser, c’est un réservoir inépuisable, plus tu leur prends, plus ils travaillent. » Au Liban ces travailleurs n’ont plus de travail, ils sont inconscients de leurs droits, jouissant d’une certaine roublardise pour échapper à l’impôt avec la complicité des responsables. Avec des frontières ouvertes aux trafiquants, l’aéroport et le port, sources de revenus pour les groupes dominants et non pour l’État, la faillite est assurée. Pour redresser la situation, nous avons besoin d’un président visionnaire, d’un gouvernement compétent et actif capable d’agir, d’un Parlement travailleur et productif pour des lois et non pour des contre-lois. C’est notre espoir en attendant de voir des femmes et des hommes d’État prendre la relève.
Le Libanais se retrouve dans une bulle solipsiste qui pense que son moi et ses sensations sont sa seule réalité, en dehors de tous les autres. C’est une situation de déviance mentale avec ses travers et ses errements. Notre Constitution est un régime démocratique et parlementaire et un système économique libéral. Mais notre malheur provient des personnes qui ont le pouvoir sur le fonctionnement de cette Constitution. La plupart de ces personnes sont guidées de l’extérieur pour les intérêts d’autres pays. Nos responsables cultivent la politique de la rancune et du profit égoïste aux dépens de tout le pays. Les responsables du pays semblent incapables de penser le Liban d’une façon rationnelle… viable, respectant l’autre et acceptant le vivre-ensemble. Quand on déchaîne l’irrationnel, il faut s’attendre à une réaction agressive d’un peuple même s’il est pacifiste. Notre malheur est que notre géographie imprime notre politique et nous déstabilise presque jusqu’à l’anéantissement. Notre peuple malgré ses souffrances peut réagir, quelqu’un doit allumer la flamme, montrer le chemin. Comme la France résistante a su relever le défi avec ses alliés, le Liban peut le faire avec ses amis. Sachant qu’une nation est une mémoire de gloire et de défaite, une grande majorité de Libanais aspire à retrouver cette nation tant rêvée et capable de se reconstruire. Des personnes responsables pourront travailler pour une bonne gouvernance pour guider le pays loin du chaos et loin des forces maléfiques. Gouverner c’est aider toutes les couches sociales à s’émanciper dans une ambiance de liberté, respectant les grands principes humains, respectant les sensibilités de tous qui peuvent se rencontrer et non s’entre-déchirer. Nous pouvons trouver les solutions ou bien travailler à les construire.»
Psychiatre, psychanalyste
…
L’Orient le jour
…
« De toutes les prétentions du monde moderne, la revendication de la conscience est une des plus véhémentes. »
Emmanuel Mounier
…
« Le débat, dit-il ,« ne porte donc pas surune chose quelconque, mais sur le fait de savoir si nous sommes fous ou non. »
Marc Aurèle, à propos d’Épictète
…
«Si on veut redonner une véritable vie nationale à cette multitude qui aujourd’hui prend le nom de peuple, il faut commencer à comprendre que, comme cette vie se compose d’un passé, d’un présent et d’un aveņir, il est impossible de conserver la solution de continuité qui existe aujourd’hui entre notre vie présente et notre vie passée ; et dès-lors il faut commencer par renoncer à ce prétendu patriotisme qui, depuis un siècle, consiste principalement dans la haine de nos temps anciens : on s’attachera alors avec respect à ces temps anciens, et on y rattachera tout ce qui, dans les innovations commandées par les derniers événemens, ainsi que par la marche de la civilisation européenne, est susceptible de s’y rattacher.
Cette unité de vie, sous le rapport des temps, on aura soin qu’elle ait lieu de même sous le rapport de l’ensemble; on aura soin que les parties soient coordonnées, de manière que l’ordre politique et l’ordre civil, la magistrature, la maison, la corporation, la cité, ainsi que tout l’ordre des droits, depuis le trône jusqu’à la chaumière, appartiennent aux mêmes mouvemens et aux mêmes principes. Tout ce qui étant illégal et injuste. pourra être repoussé, le sera simplement et franchement; tout ce qui ne pourra être rejeté sera légitimé, comme en pareil cas il convient de légitimer. »
François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier, Des désordres actuels de la France, et des moyens d’y remédier.
…
« Dans les sociétés initiatiques, l’initié qui revient dans le monde des relations sociales obligées le fait en endossant de nouvelles responsabilités et il réintègre la société avec un corps transformé, une parole affirmée, écoutée, respectée, des actes assumés. Celui qui se sépare le fait physiquement, mais aussi symboliquement et psychiquement. Il montre ainsi qu’il est capable de maîtriser son intériorité, composée d’états affectifs et d’intentionnalités socialisés en fonction de chaque société. Autrement dit, l’initié est celui qui peut s’exposer sans crainte d’être affecté ni d’affecter ; il comprend le jeu social, s’y adapte, y participe et passe progressivement à l’âge d’homme.
La période d’entre-deux, le seuil entre l’avant et l’après, se prêtent peu à l’élaboration : ils sont davantage vécus que pensés. Plusieurs auteurs reprennent le modèle proposé par Van Gennep pour décrire les différents rites de passage qui existent dans les sociétés occidentales, supposés moins clairement ritualisés qu’ailleurs. Les différentes étapes qui entraînent une séparation, comme l’entrée à l’école, au collège (Delalande, 2010), au lycée, à l’université, dans le monde du travail et aussi à l’hôpital en cas de maladie, peuvent être décrites sous cet angle fonctionnaliste. Les rites présents au quotidien constituent autant de représentations symboliques et sociales qui permettent à chacun de mieux appréhender un nouveau statut. Le but est d’acquérir une nouvelle vision du monde, plus globale, en adhérant à un système de représentations partagé collectivement pour une part, et personnalisé intimement pour une autre part. Cependant, la ritualisation des obligations sociales dans les sociétés occidentales met rarement l’accent sur ce qui est fondamental pour que le sujet concerné puisse s’identifier et s’approprier le nouveau rôle qu’on lui attribue : l’exposition et le partage des émotions dans cet espace-temps liminaire. Les affects, on le sait, ne sont pas simplement individuels et éphémères ; réélaborés dans l’intimité familiale et amicale, ils constituent l’un des fondements de l’expérience rituelle et sociale. Le fait de ressentir ensemble, en collaboration, avec, est ce qui permet l’incorporation de la nouvelle condition, élabore la solidarité entre pairs, la hiérarchie des âges et des expériences partagées. L’expérience sensible partagée contribue à la construction d’un système de représentations sociales et culturelles dont l’efficacité s’actualise dans l’adhésion individuelle à ce collectif désigné. Il ne s’agit pas ici de comprendre l’enjeu d’une identité d’élève, de travailleur ou de citoyen, ni celui du devoir d’enfant, d’aîné ou de cadet, mais celui de la prise de conscience progressive du rôle de chacun dans une collectivité humaine où les expériences singulières sont mises à contribution pour s’exécuter dans un corps collectif. C’est ce que Mauss appelle « l’expression obligatoire des sentiments », qui permet leur codification.
Se séparer n’est donc pas s’isoler pour vivre à sa manière, c’est se retirer du monde pour mieux prendre conscience de son individualité et du nécessaire besoin, pour la construction de soi, de partager, dans le monde sensible, avec d’autres « soi », l’altérité de l’expression de l’intériorité.
En revanche, que se passe-t-il lorsque le processus ne peut s’accomplir ni sur le plan physique ni sur le plan psychique ? C’est peut-être là où les hikikomori donnent à penser une autre manière d’affirmer la souffrance psychique et, à travers elle, la rupture affective et relationnelle qu’elle entraîne. Leur comportement révèle l’impossible séparation entre dimensions matérielle et immatérielle de la personne. L’acharnement fusionnel, représenté par la présence constante du corps du retirant au domicile familial, montre comment la présence physique n’induit pas forcément échange et expression de soi : les autres, ceux qui partagent le même espace quotidien, et plus particulièrement les parents, peuvent exprimer des émotions à sa place, sortir à sa place, travailler à sa place, comme ils ont pu choisir et orienter le cours de sa vie à sa place. L’illusion, ou l’espoir, du retirant pourraient être que la seule chose qu’autrui, souvent représenté uniquement par la mère, n’a pu posséder à sa place, est le ressenti du corps. Non pas un ressenti qui constitue l’intériorité, qui correspond à la vie intérieure, ou plus précisément la vie psychique et sensible, mais celui relevant de ce que Philippe Descola (2005) appelle la physicalité : la capacité à se représenter les aspects matériels qui composent l’être dans son apparence humaine. »
Cristina Figueiredo, Une nouvelle forme de renoncement ? Le corps en retrait des jeunes hikikomori (retirants sociaux) en France et au Japon (Extraits)
…
«Ce rythme temporel, qui garantit l’alternance des saisons et l’équilibre des temps mélangés (comme l’attestent les dérivés de tempus : temperantia, temperatio, temperare, qui disent tous l’équilibre de temps multiples), c’est la tempérance. Au cœur de l’institution juridique du temps se laisse deviner la pulsation d’un rythme qui conduit à cette figure de la tempérance. Qu’est-elle, en effet, cette tempérance, sinon la sagesse du temps, la juste mesure de son déroulement, le mélange harmonieux de ses composantes ? Et tout comme l’alternance des saisons fait les climats tempérés, la tempérance dans la cité — le juste dosage de la continuité et du changement — assure l’équilibre des rapports sociaux. La tempérance est « accord et harmonie », assure Platon : « répandue dans l’ensemble de l’État, elle met à l’unisson de l’octave les plus faibles, les plus forts et les intermédiaires sous le rapport de la sagesse, de la force, du nombre, des richesses ou de tout autre chose semblable »
https://books.openedition.org/pusl/19818?lang=fr
…
«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.»
L’espace et le silence.
«Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »
Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain
…
« « La troisième partie du livre traite de la formation du caractère. « L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »
Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger
…
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« Le prince se ne cache ni ne se révèle: il signifie. »
Héraclite
…

…
« “Dollars & Cents” is the first time you’ve seemingly embraced money-is-bad lyricism. Why express it now? Isn’t this an odd sentiment when you consider all the money you’ve made? »« That’s just a bullshit question. If “Dollars & Cents” is about anything, it’s about a force that is higher than god and less open to question. It’s also complete non-sense and should be read as such. Are you calling me a hypocrite? Money is bad? This is not about money at all. Money is a thing. What I’m talking about is much worse. But then I would say that now wouldn’t I? »
Thom Yorke
…
Nul ne doit entrer sous mon toit, s’il n’est géomètre. »
Platon
…
….
« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »
Cristina Robalo Cordeiro, « « Rien de ce qui est humain ne m’est étranger » », Carnets, Deuxième série – 1 | 2014, mis en ligne le 30 mai 2014
…
….
« » Est-ce que vous êtes fou ?(choqué, interloqué, par ce qu’il vient d’entendre, d’apprendre)
Non. (fermement)
Quoi ! Ne dites pas de sottises alors.
Je n’en dit pas, jamais. Ça m’arrive parfois il est vrai, mais seulement lorsque je n’ai pas pris le temps de réfléchir, de me questionner avant. Comme tout le monde.
Comme vous.
Ainsi donc vous maintenez vos propos, vous ne revenez pas sur votre parole, vous êtes sûr ?
Sûr je le suis et je vais vous dire, c’est vous que je trouve fou, lâche et faible de ne pas avoir, de ne pas nourrir le même désir, la même volonté que moi. Laissez-moi vous dire, vous le dire en face: vous m’êtes odieux !
Quoi ? Il n’y a rien de mal, rien de mal à laisser les autres, ceux qui sont formés, présupposés à de tels missions, et notamment celle-ci qui me choque moi, oui Monsieur !
Laissez-moi vous dire, et à mon tour de ce que je pense, de vous et de vos délires ! Mais pour qui vous prenez vous à la fin ? Qu’est-ce que vous vous croyez pouvoir y faire, face à toutes ces choses, face à tous ces problèmes, qui concernent, qui regardent des millions, des milliards d’entre-nous et pour lesquels, personne, je dis bien personne, ni nous ni moi n’a ni idée ni volonté ni pouvoir d’y changer quoi que ce soit, et c’est très bien ainsi: on n’a pas besoin, on ne veut pas d’un autre de ces fous, qui serait là pour soit disant pour nous éclairer nous autres de ses lumières, de nous guider…
Je vais vous dire, vous le dire clairement: mettez-vous bien ça dans votre tête, personne ne vous écoute, ne vous écoutera, déjà parce que vous n’avez rien à proposer, et en plus, parce qu’aujourd’hui tout le monde se fout de ce que les gens disent, racontent.
Personne, personne ne se parle plus, et regardez, vous-même, vous ne m’écoutez pas, ne tenez pas compte de ce que je vous dit, vous raconte, vous êtes, restez perché, sûr, trop sûr de vous, certain, confiant de la réussite de votre entreprise, vous qui ne savez même pas ni de qui ni de quoi vous allez nous sauver, sans parler du comment vous allez y arriver.
En plus, et supposons que même si vous réussissiez à obtenir l’audience qu’il vous faudrait pour réussir votre entreprise, vous ne seriez pas plus avancé pour autant, puisque et de votre propre aveu, vous n’avez même le moindre début d’idée de solution de ce que nous devrions faire pour arranger les choses. Vous voyez bien que j’avais raison de vous traiter de fous. Ah j’aimerais bien savoir ce que vous allez bien pouvoir me dire, me répondre maintenant que je vous ai exposé pourquoi et comment votre « entreprise » était vouée à l’échec.
Hein, j’attends Monsieur je sais tout.
Quelle est l’alternative alors ? Attendre, ne rien faire, laissez tomber ? C’est bien, c’est vertueux, c’est courageux et intelligent ce que vous dites ! Ça en dit long sur vous, à la moindre difficulté…
La moindre ? (le coupant)
… (Silence, ne sachant que dire)
Vous voyez, vous voyez bien que vous êtes fou ! Vous ne savez que dire, que répondre à ce que je vous dis, face aux réalités auxquelles je vous confronte, fou que vous êtes !
Vous n’avez que le désir, la volonté de changer les choses mais les solutions, vous ne les avez pas, vous n’en avez aucune, ça vous suffit de dire, de raconter que vous voulez changer les choses, le monde, les personnes, l’avenir.
Mais les gens, les personnes sont ce qu’elles sont et cela, vous n’y pouvez rien, vous ne pouvez pas les changer. Voyez je suis sûr que même dans votre entourage proche, les gens, les personnes autour de vous ni ne vous écoutent ni ne prennent au sérieux ce que vous dites. Et vous, vous vous prétendez vouloir, être en mesure de changer le monde, le monde entier ! C’est risible.
Non mais qu’est-ce qu’il faut pas entendre. Redescendez de votre nuage, Monsieur! Mais qu’est-ce que vous avez dans la tête ? C’est bien, c’est vertueux, louable d’avoir du coeur, des désirs, j’en ai moi-aussi, mais soyons sérieux, et modeste, qu’y pouvez-vous, qu’y pouvez-vous y faire, y changer ? Et puis, avoir des rêves est une chose, les prendre pour des réalités, une autre. Vous voyez bien, vous devez bien savoir, la différence entre vouloir quelque chose et être à même, en mesure de la vivre, de la faire arriver. En plus, une si grande, une si folle mission que celle de vouloir changer le monde et les hommes, marquer l’histoire de votre empreinte…
C’est tout simplement impossible, inconcevable, et je vous le dit, vous le répète: redescendez, maintenant, tout de suite, n’attendez pas, de votre candeur, de vos vains et naïfs espoirs. Et prenez garde ! L’asile, la maison de repos est proche, toute proche, quand on en est là, à vouloir, désirer des choses hors de la portée, des moyens d’un simple mortel.
J’en viens, justement de l’asile mais il y a des choses, des espoirs, des désirs qui ne sont fous que parce qu’ils sont et je le sais difficiles, très difficiles à atteindre. Mais qui est, quel est l’homme qui ne rêve plus ? Et dans quel état se trouve-t-il ? Ne vivons-nous donc pas de nos rêves ?
Tout s’explique.
Je vous emmerde. Si c’est être fou que d’avoir, de nourrir l’espoir qu’un jour les choses changent, que les gens puissent vivre libres et heureux, en sécurité et dans l’abondance, alors je suis heureux de ne pas vous ressembler, de ne pas être comme vous, sans espoir.
Détrompez-vous, nous ne sommes pas si différents l’un de l’autre et puis, permettez-moi de vous dire, les choses, les hommes ne changent pas, pas tous et pas si facilement.
Vous avez raison, les hommes naissent libres, et le demeurent toute leur vie.
Mais ils ne se trouvent malheureux que parce qu’ils font un mauvais usage de cette liberté, qu’ils se montrent, qu’ils sont trop souvent mauvais, dangereux et égoïstes.
La source, la racine de leurs malheurs se trouvent, ne se trouvent qu’en eux-mêmes.
Cependant distinguons bien les choses.
Ce que vous dites, ce que vous affirmez est vrai, mais tous ne se trouvent pas malheureux, certains savent se contenter de ce que la vie leur offre, ils se montrent en cela plus sages et mesurés que vous, vous qui voulez étendre au domaine collectif des choses, des succès, des états mentaux qui n’appartiennent, qui ne dépendent que du bon vouloir de chacun dans sa propre vie et de façon individuelle, suivant des échelles subjectives et individuelles.
En plus, vous aimeriez excepter de la vie, tout ce qu’il lui est malheureusement et inévitablement rattachée, ce que vous considèrez être déplorable, inacceptable et intolérable, vous souhaiteriez la disparition du mal, de la pauvreté, des injustices, de l’ignorance et vous refusez aux hommes la liberté qui fait les vertueux et les vils.
En d’autres termes, vous ne pouvez demander à un enfant de se comporter comme un adulte, comme vous ne pouvez attendre d’un homme mal entouré qu’il se comporte bien.
Tout ça pour dire que nous devons bien composer avec les limites de tous et chacun, et que ce n’est pas parce que vous souhaitez que tous soient à même d’être et de se comporter en personnes équilibrées et bienveillantes que tous en soient capables pour autant, et chaque génération d’hommes doit apprendre à vivre avec son temps et ses comptemporains et il n’est pas, il n’y aura jamais de génération d’hommes qui n’ait pas apprendre et decouvrir les bons usages et l’éthique nécessaire à la vie en société.
Aussi je pense que le monde que vous appelez de vos vœux est un monde fantasmagorique, sans lien, sans rapport avec la réalité, l’histoire des hommes et du monde, la lente construction d’eux-mêmes, de leur personne, de leur personnalité et vous devriez savoir qu’il y a, qu’il y aura toujours des méchants, des égoïstes, des fous, des handicapés, des contraintes, du travail, des maladies, des guerres, des luttes de pouvoirs et que les rêves, les doux rêves, les grands idéaux qui vous habitent, et dont vous vous bercez, s’ils sont souhaitables et louables par leurs intentions, et qu’ils témoignent de votre bon cœur, de votre soucis du devenir des uns et des autres, sont toutefois je pense déconnectés de la réalité et des problèmes inhérents que posent la liberté humaine: nous ne sommes pas, ne serons jamais parfaits, et estimez-vous donc heureux de pouvoir vivre et cohabiter avec tant de personnes éduqués et bienveillantes et apprenez d’elles à vous contenter, à vous satisfaire de ce que la vie, le monde vous offre de vivre N’oubliez pas que vous devrez bien mourir un jour, l’avez-vous oublier ? Arrêtez donc cette quête éperdue et sans aucun sens, vous ne vivez pas pour les autres et les autres ne vivent pas pour vous non plus. D’ailleurs savent-ils même que vous existez ? Se soucient-ils même de vous, de votre personne ? Si certains, vos proches, vos parents, ceux qui vous aiment, ont en effet un grand amour pour vous, les autres, en grande partie, en grande majorité, ne sauront même pas que vous avez existé, que vous vous êtes soucié d’eux, de leurs avenirs mais comme et encore une fois, vous ne pouvez rien pour eux, ils vous prennent pour un de ces fous, de ces gens qui se bercent d’illusions, soit que cela leur donne de leur importance, soit que cela leur donne une raison de vivre, d’exister. Vraiment et je suis navré de vous le dire, de vous l’apprendre mais vos rêves, vos espoirs d’un autre monde, d’une autre, d’une nouvelle humanité sont absurdes, et même déplacés selon moi car qui êtes vous, vous pour dire, pour appeler à un « nouveau » jour pour l’homme ? Et surtout, qu’avez-vous à donner, à offrir à l’homme, aux hommes que ceux-ci n’auraient ou ne sauraient pas déjà ?
Encore une fois, vous n’en savez rien. Vous êtes, vous n’êtes qu’un rêveur, mais pas un de ceux qui font avancer le chmilblic, qui apportent, donnent des réponses concrètes, utiles aux problèmes, aux vraies problèmes que posent la vie. Vous voulez donner du sens à votre vie, très bien. Mais cependant ne soyez pas si enthousiastes, si présomptueux quant à votre capacité d’y arriver. Il me semble que je vous Apprends des choses aujourd’hui, en m’adressant à vous. Qu’est-ce qui vous donne le droit, le loisir de croire que l’inverse soit vrai ?
Vous ne saviez pas, vous n’aviez pas idée des objections qui étaient les miennes et je dois vous dire que dès que je vous ai entendu parler, avec enthousiasme qui plus est, du vouloir qui était le vôtre, je dois avouer que j’ai tiqué… Quel imbécile, quel fou vous faîtes ! »»
….
…
« Au tournant des années 2000, on comptait autour de 30 conflits étatiques actifs par an. En 2024, l’Uppsala Conflict Data Program (UCDP) en recense 61 — un record depuis 1946 — dont 11 ont atteint le seuil de « guerre » (≥ 1 000 morts de bataille en un an). Autrement dit, la multiplication des foyers est nette, même si tous n’atteignent pas des intensités extrêmes. (uu.se)
Cette hausse s’accompagne d’une létalité fluctuante selon les années et les méthodes de comptage. UCDP estime à ≈ 160 000 le nombre de morts liés à la violence organisée en 2024 (tous types confondus), tandis qu’ACLED — dont la couverture et la méthode diffèrent (événements géolocalisés) — évoque plus de 233 000 décès pour la même année. Ces chiffres ne sont pas « contradictoires », mais non strictement comparables : définitions et périmètres diffèrent. (EurekAlert!)
Si l’on regarde le temps long, les séries UCDP/PRIO (visualisées par Our World in Data) montrent l’alternance de pics et reflux régionaux des morts de bataille depuis 1946 ; la période 2011–2024 se distingue par une densité élevée de conflits simultanés (Syrie, Yémen, Sahel, RD Congo, Ukraine, Myanmar, etc.). Ces graphiques sont utiles pour resituer l’ampleur relative d’une guerre par rapport aux autres. (Our World in Data)
Ordres de grandeur (exemples marquants, XXIᵉ siècle)
Syrie (2011– ) : estimations agrégées ≈ 580 000–650 000 morts (directs et indirects confondus, selon compilations publiques et bilans onusiens antérieurs). L’ONU a documenté au moins 306 887 civils tués (2011–2021), tout en soulignant le sous-comptage. (Wikipédia)
Yémen (2014– ) : ~ 377 000 morts au total fin 2021, dont ≈ 60 % par effets indirects (faim, maladies, effondrement des services), selon un rapport UNDP. (files.acquia.undp.org)
Éthiopie – guerre du Tigré (2020–2022) : le bilan exact est incertain ; des travaux académiques évoquent 162 000–378 000 morts (violences + famine/accès aux soins), d’autres sources médiatiques reprenant des estimations jusqu’à ~ 600 000 (à manier avec prudence). (Wikipédia)
Sud-Soudan (2013– ) : ≈ 400 000 morts excédentaires estimés (violents et non violents), i.e. surmortalité liée au conflit. (LSHTM)
Irak (2003– ) : la surmortalité 2003–2011 a été estimée à ~ 460 000 par une étude PLOS Medicine (fortes incertitudes inhérentes aux méthodes). Les fourchettes globales varient donc largement selon les périmètres retenus. (PLOS)
Ukraine (2014– ; invasion totale 2022– ) : les pertes sont très élevées chaque année depuis 2022 ; côté ukrainien, une référence officielle rare mentionnait 31 000 militaires tués (févr. 2024), sans compter blessés et disparus, et des dizaines de milliers de civils tués. Les estimations indépendantes des pertes russes/ukrainiennes (tués + blessés) varient fortement. (AP News)
Conflits « non conventionnels » : le Mexique illustre comment une guerre contre les cartels peut générer sur la durée plusieurs centaines de milliers d’homicides, sans agenda politique classique. Ces dynamiques apparaissent mieux via les séries événementielles (ACLED/UCDP-GED) que via les seules catégories « étatiques ». (ACLED)
Pourquoi ces guerres durent et se propagent
Les conflits cités ne se ressemblent pas, mais on retrouve des mécanismes récurrents :
Institutions fragiles (arbitrage judiciaire, police, gouvernance) qui ne découragent pas l’usage de la violence ;
Griefs identitaires/territoriaux non résolus (minorités, frontières héritées, enclaves), qui rallument périodiquement l’hostilité ;
Rentes de guerre (minerais, drogue, contrebande) qui incitent certains acteurs à prolonger les combats ;
Rivalités et appuis extérieurs transformant des crises locales en conflits par procuration ;
Stress climatiques et chocs de prix qui aggravent des tensions préexistantes (déplacements, compétition foncière/eau) ;
Technologies de diffusion (drones, réseaux sociaux, mercenariat) abaissant le coût d’entrée dans la violence et accélérant l’escalade.
Ces tendances sont aussi observées dans des rapports de suivi agrégés comme le Global Peace Index (attention : ce n’est pas un compteur de morts, mais un indicateur composite utile pour situer les trajectoires de risque). (Vision of Humanity)
Sur la mesure et la décence
Additionner mécaniquement des bilans hétérogènes (directs vs indirects, périodes différentes, zones qui se chevauchent) ne produit pas un « total mondial exact ». Les morts indirectes dépassent souvent les morts au combat, surtout en contextes de sièges, famines et effondrement sanitaire (ex. Yémen). Pour cette raison, les praticiens recommandent de lire les trajectoires (montée/plateau/reflux), l’exposition civile, et la capacité institutionnelle locale, plutôt que de chercher un seul chiffre agrégé. Les tableaux UCDP et les graphiques Our World in Data aident à garder ce regard proportionné. (files.acquia.undp.org)
Enfin, parler de ces nombres demande retenue : ils désignent des personnes et des familles. On peut s’informer précisément — et l’on doit — sans fétichiser l’horreur. L’ambition utile n’est pas la “grande parole” : c’est le travail patient qui prévient (institutions qui tiennent), protège (civils, hôpitaux, écoles) et ouvre des sorties (accords tenables, incitations économiques alignées sur la paix). À cette échelle, on diminue vraiment, année après année, le nombre de morts et de vies brisées.
Pour aller plus loin (accès direct aux jeux de données & docs)
UCDP – Communiqué 2025 (61 conflits étatiques en 2024, 11 « guerres ») : (uu.se)
UCDP – Tableaux, cartes et graphiques officiels (MAJ annuelle) : (ucdp.uu.se)
UCDP – Centre de téléchargement & codebooks (GED, country-year, etc.) : (ucdp.uu.se)
Our World in Data – Séries longues (morts en conflits étatiques / par région) : (Our World in Data)
ACLED – Conflict Index & bilans 2024 : (ACLED)
Études de cas (exemples) :
Yémen (377 000 morts totaux fin 2021, ~60 % indirects), UNDP : (files.acquia.undp.org)
Syrie (≈ 580 000–650 000 selon compilations publiques ; documentation ONU) : (Wikipédia)
Tigré (bilan incertain ; 162 000–378 000 selon travaux académiques, estimations jusqu’à ~600 000 relayées médiatiquement) : (Wikipédia)
Sud-Soudan (~400 000 morts excédentaires) : (LSHTM)
Irak (surmortalité 2003–2011, PLOS Medicine) : (PLOS)
Ukraine (repères officiels/indépendants, 2022– ) : (AP News). » »
…
Rwanda, Burundi et Grands Lacs : anatomie d’un siècle de construction génocidaire
Le génocide des Tutsi de 1994 ne fut pas un accès de folie collective mais l’aboutissement d’un long processus de construction identitaire, d’instrumentalisation politique et de violence cyclique dont les racines plongent dans la colonisation belge et dont les prémices apparaissent clairement dès 1959. Le discours prononcé par le président Grégoire Kayibanda le 11 mars 1964, menaçant explicitement d’une « fin totale et précipitée de la race tutsi », constitue un jalon central de cette histoire — une annonce qui se réalisera trente ans plus tard avec 800 000 à un million de victimes en cent jours.
Ce rapport analyse les origines de la distinction Hutu-Tutsi, sa racialisation coloniale, son instrumentalisation politique sous les régimes post-indépendance, le rôle des acteurs internationaux, et les dynamiques contemporaines d’une région toujours instable. Il s’appuie sur les travaux des principaux historiens spécialistes — Jean-Pierre Chrétien, René Lemarchand, Gérard Prunier, Hélène Dumas, Alison Des Forges — et sur des sources primaires incluant le discours de Kayibanda lui-même.
Le discours de Kayibanda du 11 mars 1964 : première menace génocidaire explicite
Le 11 mars 1964, deux mois après les premiers massacres de masse de Tutsi qualifiés de « génocidaires » par des observateurs contemporains, le président Grégoire Kayibanda prononce à la radio nationale un « Message aux réfugiés rwandais » publié dans Rwanda Carrefour d’Afrique. Ce discours contient une phrase qui résonne aujourd’hui comme une prophétie macabre :
« À supposer par l’impossible que vous veniez à prendre Kigali d’assaut, comment mesurez-vous le chaos dont vous seriez les premières victimes ? Vous le dites entre vous : « Ce serait la fin totale et précipitée de la race tutsi ». Qui est génocide ? »
Le contexte immédiat est l’attaque du 21 décembre 1963 par 200 à 300 combattants Inyenzi (réfugiés tutsi armés) depuis le Burundi, qui furent stoppés à 20 km de Kigali. La réponse du régime Kayibanda fut d’une violence disproportionnée : entre 10 000 et 20 000 Tutsi furent massacrés dans tout le pays, principalement dans la préfecture de Gikongoro où jusqu’à 20% de la population tutsie périt. Tous les politiciens tutsi encore présents furent éliminés.
Le philosophe Bertrand Russell dénonça alors dans Le Monde du 6 février 1964 « le massacre d’hommes le plus horrible et le plus systématique depuis l’extermination des Juifs par les nazis ». Radio Vatican parla du « plus terrible génocide depuis celui des Juifs ».
La signification historique de ce discours dépasse son contexte immédiat. Comme l’analyse l’historien Jean-Paul Kimonyo : « Avec ces mots étranges [‘Qui est génocide ?’], le Président Kayibanda a prononcé l’un des discours les plus significatifs de l’histoire récente du Rwanda. » Le discours instaure une prise en otage de la communauté tutsie : toute action des réfugiés armés entraînera des représailles génocidaires contre les Tutsi de l’intérieur. Cette logique de responsabilité collective sera reproduite en 1994.
Grégoire Kayibanda, architecte de l’ethnicisme institutionnel
Né le 1er mai 1924 à Tare (préfecture de Gitarama) dans une famille hutu modeste de catéchiste, Grégoire Kayibanda incarne le parcours des élites hutu formées par l’Église catholique. Après le petit séminaire de Kabgayi puis le grand séminaire de Nyakibanda (1943-1947), il quitte la voie sacerdotale mais conserve une formation intellectuelle solide et des liens étroits avec la hiérarchie ecclésiastique.
Sa trajectoire vers le pouvoir passe par le journalisme catholique — il dirige le Kinyamateka, seul organe de presse rwandais — et surtout par son poste de secrétaire particulier de Monseigneur André Perraudin (1956), archevêque suisse de Kabgayi qui lui offre un accès privilégié aux réseaux d’influence. En 1957, un stage en Belgique le met en contact avec les milieux démocrates-chrétiens flamands.
Le 24 mars 1957, Kayibanda cosigne le Manifeste des Bahutu, document fondateur qui réclame paradoxalement le maintien des mentions ethniques sur les cartes d’identité — instrument colonial que les auteurs entendent retourner contre les Tutsi. Le texte dénonce le « monopole politique d’une seule race, les Mututsi » et appelle à une « double libération » : des colons blancs et des « oppresseurs hamitiques ».
La « Révolution sociale » de novembre 1959 (« Toussaint rwandaise ») voit le PARMEHUTU de Kayibanda, soutenu activement par le colonel belge Guy Logiest, prendre le pouvoir dans un bain de sang. Plusieurs centaines de Tutsi sont tués, des milliers d’enclos brûlés, 120 000 à 150 000 Tutsi prennent le chemin de l’exil. Le 1er juillet 1962, Kayibanda devient le premier président du Rwanda indépendant.
Sa Première République (1962-1973) institutionnalise l’ethnicisme : système de quotas limitant les Tutsi à 9% des postes publics et places universitaires, maintien des cartes d’identité ethniques, parti unique de fait. Les pogroms cycliques (1963, 1967, 1973) maintiennent un climat de terreur permanente.
Kayibanda est renversé par son ministre de la Défense, le général Juvénal Habyarimana, le 5 juillet 1973. Accusé de régionalisme (favoritisme envers les Hutu du Centre-Sud), il est emprisonné avec son épouse Vérédiana. Tous deux meurent de faim en détention — lui le 15 décembre 1976, elle avant lui. Une cinquantaine de dignitaires de l’ancien régime connaissent le même sort.
L’invention coloniale de l’ethnicité : de la fluidité précoloniale à la rigidité raciale
Les termes « Hutu » et « Tutsi » existaient avant la colonisation, mais ne désignaient pas des groupes ethniques au sens contemporain. Les recherches de Catherine Newbury (The Cohesion of Oppression, 1988) et Jean-Pierre Chrétien (L’Afrique des Grands Lacs, 2000) démontrent qu’il s’agissait de catégories socio-économiques fluides : les Tutsi étaient généralement des éleveurs possédant du bétail, les Hutu des agriculteurs. Un processus appelé kwihutura permettait à un Hutu enrichi de « devenir Tutsi », et inversement.
Les deux groupes partageaient la même langue (kinyarwanda), les mêmes pratiques religieuses, la même organisation clanique — les 18 clans traversant les catégories — et les mariages mixtes étaient fréquents. Comme le souligne l’Oxford Academic : ces catégories sont « mieux comprises comme des identités politiques reflétant différentes relations au pouvoir ».
La colonisation allemande (1885-1916) puis surtout belge (1916-1962) transforme radicalement cette réalité. Les colonisateurs adoptent l’« hypothèse hamitique » formulée par l’explorateur britannique John Hanning Speke : les Tutsi, plus grands et au nez plus fin, seraient des descendants de Cham venus d’Éthiopie, plus proches des Européens, donc naturellement aptes à gouverner les Hutu « bantous ».
Le tournant décisif survient en 1933 avec l’introduction des cartes d’identité obligatoires mentionnant l’ethnie. Le critère retenu — posséder dix bovins ou plus classe comme Tutsi — fige définitivement des catégories auparavant perméables. L’anthropométrie coloniale (mesures crâniennes, largeur du nez) prétend donner une base « scientifique » à ces classifications.
La Belgique favorise d’abord les Tutsi dans l’accès à l’éducation et aux fonctions administratives, éliminant systématiquement les chefs hutu. Mais face aux revendications indépendantistes de l’élite tutsie dans les années 1950, l’administration coloniale renverse son alliance et soutient le mouvement hutu émergent — illustrant la manipulation cynique des identités à des fins de contrôle politique.
Le rôle déterminant de l’Église catholique et de la Belgique
Le soutien de l’Église catholique au mouvement hutu fut décisif. Les neuf signataires du Manifeste des Bahutu étaient tous des catholiques formés dans les séminaires missionnaires. Le Monseigneur Perraudin, dans sa lettre pastorale du 11 février 1959 lue dans toutes les paroisses, déclara : « Dans notre Rwanda, les différences et les inégalités sociales sont pour une grande part liées aux différences de race. » Cette déclaration donna une caution morale à la révolution hutu.
L’Église contrôlait l’enseignement et le seul journal du pays. Elle forma les élites hutu qui prirent le pouvoir et resta étroitement liée au régime Kayibanda puis Habyarimana. Durant le génocide de 1994, les plus grands massacres eurent lieu dans les églises (Nyamata : 10 000 morts, Ntarama : 5 000 morts), et plusieurs prêtres furent condamnés pour participation active — le père Athanase Seromba fit raser son église sur 2 000 réfugiés tutsi.
La Belgique porte une responsabilité historique majeure :
- Introduction des cartes d’identité ethniques (1933) qui servirent à identifier les victimes en 1994
- Diffusion de l’idéologie hamitique racialisante
- Organisation de la « Révolution sociale » de 1959 par le colonel Logiest
- Retrait du contingent de casques bleus après l’assassinat de 10 soldats belges en avril 1994
Le rapport Duclert (2021) établit des « responsabilités lourdes et accablantes » de la France pour son soutien au régime Habyarimana (1990-1994), son alignement sur une « lecture ethniciste » du conflit, et les ambiguïtés de l’opération Turquoise. Le président Macron a reconnu cette responsabilité en mai 2021.
Le génocide burundais de 1972 : la mémoire empêchée
Parallèlement au Rwanda, le Burundi voisin connaît en avril-août 1972 un génocide méconnu, l’Ikiza (« la catastrophe »). Après une insurrection hutu ayant tué 800 à 1 200 Tutsi, le régime du capitaine Michel Micombero déclenche une répression systématique visant l’élimination des élites hutu éduquées : fonctionnaires, militaires, enseignants, étudiants, commerçants, prêtres.
Le bilan est estimé entre 100 000 et 300 000 morts. À l’Université de Bujumbura, 250 étudiants sur 350 disparaissent. À l’école normale de Kiremba, des garçons de 13-14 ans sont exécutés. Tous les officiers hutu de l’armée sont éliminés, dont le capitaine Martin Ndayahoze, ministre respecté. Comme le note le Time : « Étaient tués pratiquement tous ceux qui savaient écrire leur nom. »
Ce génocide « sélectif » visant une élite fut suivi de cinquante ans de silence imposé sous les régimes tutsi successifs. Ce n’est qu’en décembre 2021 que la Commission Vérité et Réconciliation burundaise reconnaît officiellement le « crime de génocide contre les Bahutu ».
Les liens avec 1994 sont directs. Le souvenir de 1972 fut explicitement mobilisé par les extrémistes hutu rwandais pour attiser la peur d’un FPR tutsi victorieux. L’assassinat du président hutu burundais Melchior Ndadaye en octobre 1993 raviva ce traumatisme et radicalisa le mouvement « Hutu Power ». Comme l’écrit René Lemarchand : « Les événements de 1972 restent profondément gravés dans la mémoire collective du peuple Hutu, non seulement au Burundi mais parmi les générations plus anciennes de Hutu au Rwanda. »
L’historiographie entre science et politique
L’histoire du génocide rwandais reste un champ miné où les positions scientifiques sont étroitement liées aux engagements politiques. Plusieurs écoles coexistent :
L’approche constructiviste (Jean-Pierre Chrétien, Mahmood Mamdani) soutient que les catégories Hutu-Tutsi sont des constructions politiques coloniales, non des ethnies préexistantes. Pour Chrétien, l’ethnicisme est une « illusion théorique » ou une « propagande raciste ».
L’approche nuancée (Filip Reyntjens) reconnaît que les clivages préexistaient mais furent amplifiés et rigidifiés par la colonisation. Reyntjens, critique majeur du régime Kagame qu’il qualifie de « dictature », est interdit de séjour au Rwanda et accusé de « négationnisme » par Kigali.
L’approche microhistorique (Hélène Dumas, Le génocide au village, 2014) étudie la violence « au ras du sol », révélant un « génocide de proximité » où des voisins s’entretuèrent — l’efficacité du massacre tenant à l’intimité sociale et géographique entre bourreaux et victimes.
Le travail de référence reste celui d’Alison Des Forges (Leave None to Tell the Story, 1999), qui documente la planification et l’organisation du génocide par les élites du régime Habyarimana, réfutant le mythe des « haines tribales ancestrales ». Le génocide fut un « choix délibéré d’une élite moderne de promouvoir la haine et la peur pour garder le pouvoir ».
Les tensions entre historiens et pouvoir rwandais sont vives. La loi sur l’« idéologie génocidaire » permet de poursuivre des recherches légitimes. L’auto-censure académique est généralisée, et l’accès aux archives reste restreint. Comme le note The Conversation : « Écrire sur le Rwanda donne parfois l’impression de traverser un champ de mines. »
Une région toujours en crise
Trente ans après le génocide, la région des Grands Lacs demeure profondément instable. À l’est de la République Démocratique du Congo, le mouvement M23, soutenu selon les rapports de l’ONU par 3 000 à 4 000 soldats rwandais, a capturé Goma (janvier 2025) puis Bukavu (février 2025), provoquant une crise humanitaire majeure : 780 000 déplacés, plus de 7 000 civils tués en 2025.
Le Rwanda justifie son intervention par la présence des FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), composées d’anciens génocidaires, que la RDC tolèrerait. Kinshasa accuse Kigali d’agression et de pillage des ressources minières du Kivu. Les experts estiment que les FDLR ne représentent plus une menace significative pour le Rwanda.
Au Burundi, la crise politique déclenchée en 2015 par le troisième mandat de Pierre Nkurunziza a généré plus de 400 000 réfugiés et des violations massives des droits humains documentées par l’ONU. Le régime d’Évariste Ndayishimiye poursuit la répression, avec des élections législatives de juin 2025 remportées à 96% par le parti au pouvoir.
Les politiques mémorielles divergent radicalement. Au Rwanda, les 100 jours de commémoration annuelle (Kwibuka) et les tribunaux Gacaca (1,96 million de cas traités) ont tenté de concilier justice et réconciliation, mais les crimes du FPR restent exclus du processus judiciaire. La politique de « non-reconnaissance ethnique » coexiste paradoxalement avec une mémoire institutionnelle qui réaffirme l’identité des victimes tutsies.
Enseignements d’un siècle de violence
L’histoire du Rwanda et du Burundi démontre que le génocide n’est jamais un « accès de folie » mais le produit d’un long processus de construction idéologique, d’instrumentalisation politique et de déshumanisation progressive. Les responsabilités sont multiples : colonialisme belge, Église catholique, France mitterrandienne, inaction de l’ONU, médias de la haine (RTLM, Kangura), et élites locales qui choisirent délibérément l’extermination plutôt que le partage du pouvoir.
Le maintien des cartes d’identité ethniques après l’indépendance — instrument colonial devenu outil de sélection génocidaire — illustre comment les héritages coloniaux peuvent être retournés par les régimes post-coloniaux à leurs propres fins. Le discours de Kayibanda de mars 1964, avec sa menace explicite d’une « fin totale et précipitée », montre que l’intention génocidaire était présente dès les premières années de l’indépendance.
L’avenir de la région dépendra de la capacité des sociétés à construire une mémoire inclusive reconnaissant toutes les victimes — Tutsi de 1994, Hutu de 1972, civils congolais d’aujourd’hui — sans instrumentalisation politique. Comme l’écrit René Lemarchand : « Le moment est venu de restituer leurs mémoires aux communautés hutu et tutsi, une mémoire ni sélective ni vengeresse, mais une mémoire ‘métisse’ qui maintienne vivante la commune humanité des uns et des autres. » »
…
« La chose essentielle par-dessus tout, en fait de thérapeutique morale, comme dans la thérapeutique matérielle, est de connaître à fond l’individu qui souffre. Le cœur d’un malade est comme bien des instruments, il dépend de celui qui le touche. Ce composé de savoir, de jugement, de finesse et de tact, qu’on nomme, expérience dans un médecin, est ici d’une indispensable nécessité. Il faut encore parler cette langue des consolations si précieuse aux âmes ulcérées par le chagrin.
Manquer de cette intelligence du cœur, qui seule révèle le mystère de la vie intérieure, c’est ignorer la base de la médecine morale. Dans ce cas le malade peut adresser au docteur qui le traite ces paroles du poëte Saady : « Si votre âme n’est pas en harmonie avec la mienne, tout ce que je vous dirai vous paraîtra une fable. » A ces dons heureux, il faut joindre l’art de savoir attendre; de la patience, encore de la patience, toujours de la patience, c’est encore là un des fondements de la psychiatrie, le succès en dépend. L’asphyxie morale comme l’asphyxie physique, ne se dissipe qu’à force de soins, de temps et de patience. Or, cette dernière qualité est d’autant plus précieuse, que le malade est irrité, par conséquent irritable et susceptible, que le cri de la douleur est souvent amer et injuste. Il faut se rappeler en outre qu’une extrême douleur de corps et une vive souffrance de l’âme, mettent presque toujours l’homme dans un état de minorité intellectuelle et morale; et puis res est sacra miser, Ces belles paroles doivent être à jamais gravées dans le cœur du médecin. Ajoutons que la patience a ses lauriers comme le courage, et que les succès qu’on obtient, valent bien tout ce qu’on peut y mettre de temps, de labeur et de savoir.
Cependant n’allons pas trop loin; ce serait une témérité d’espérer toujours réussir, Les mêmes analogies de la thérapeutique morale et organique, tant de fois rapprochées dans le cours de ce travail, se retrouvent encore ici. Dans ces deux ordres de moyens de guérison, on ne remarque que trop souvent ia faiblesse des ressources de l’art, ses doutes, ses revers, ses erreurs, ses mécomptes, nous les avouons sans difficulté. La médecine ne guérit pas plus du désespoir que la logique; souvent même, l’amitié la plus dévouée, la charité la plus ardente, sont insuffisantes à ̧ remplir cette noble et sainte mission; mais convenez aussi que les divers moyens thérapeutiques, maniés avec prudence et méthode, ont aussi de nombreux succès. Avouez encore que si la médecine ne guérit pas toujours, elle dirige, elle aide, elle persuade, elle soutient, elle console; est-ce donc si peu pour l’humanité? Elle console surtout, voila un de ses moyens les plus infaillibles. Un écrivain célèbre a dit : Pourquoi ce mot, je vous consolerai, qu’il parte de la bouche d’une femme, de l’œil caressant d’un chien, de la lettre d’un ami, ou de la chaire d’un prêtre… pourquoi ce mot a-t-il encore une puissance irrésistible?… »
La médecine seule peut répondre à cette question, parce qu’elle possède la connaissance de l’homme physique et moral, parce qu’il lui est donné de faire directement l’application des plus beaux préceptes de la philosophie pratique. »
Félix Bricheteau, Bulletin général de thérapeutique médicale et chirurgicale
…
…
Portrait d’un psychiatre engagé
« DENIS LEGUAY est un HOMME QUI SE DEFIE DE L’AUTOSATISFACTION ET DE LA COMPLAISANCE. HUMANITE, RIGUEUR ET SOBRIÉTÉ, LE TON de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et RÉSONNE PRESQUE COMME UNE MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ». »
…
« «Quel serait mon plus grand malheur.»
…
«Je n’aimerais pas devenir dépendant, perdre ma lucidité.»
Denis Leguay, Le soucis du concret, Portrait
…
«Deux cas cliniques de « persécution » dans un syndrome d’Asperger ayant donné lieu à un diagnostic de schizophrénie
A., 30 ans, est un homme qui a présenté à l’adolescence des comportements de lavage à répétition. D’intelligence dans la normale élevée, il se démarque par un langage d’une extrême précision, incluant des
phrases très longues, qualifiées de maniérisme verbal.
Il choisit avec un soin particulier ses termes, et il décrit d’une façon atypiquement détaillée une démarche administrative par exemple, une association de médica ments, ou un symptôme physique. Nous avons posé un diagnostic de syndrome d’Asperger, en se basant sur une restriction de la socialisation,
sur des comportements répétitifs, et sur la conservation de ses capacités
cognitives.
Un examen standardisé, l’Autism Diagnostic Interview, à fourni un cadre de référence pour cette anamnèse dirigée. JYG a présenté à deux reprises une accélération du cours de la pensée pendant
plusieurs semaines, associée à un relâchement associatif et à un discours devenu franchement difficile à suivre. Ces traits ont ajouté à son diagnostic une comorbidité de trouble bipolaire
Cet homme a été hospitalisé dans un état anxieux lié à la perte (effective) de son portefeuille,
et à une visite (réelle) d’intrus dans son appartement. Dans son discours à l’hôpital, il évoque la police qu’il a appelée à plusieurs reprises peu avant son hospitalisation pour se plaindre de la disparition de son portefeuille. Lorsque nous le rencontrons au cours de son hospitalisation, il est couché par terre dans sa chambre, recouvert de couvertures pour se protéger des microbes liés, dit-il, aux autres patients. Il demande avec insistance d’aller à son domicile vérifier si des affaires ont disparu de chez lui, craignant qu’on soit rentré chez lui pendant son absence et qu’on lui ait à nouveau dérobé des affaires. L’état anxieux et la crainte des microbes diminueront rapidement grâce à des mesures tenant compte de ses craintes (aspect réel), comme mettre à sa disposition une chambre à l’écart des intrusions des autres patients. Au cours de nos rencontres avec lui, à de multiples reprises, il a mis notre mémoire en défaut, en critiquant de minimes imperfections du système hospitalier, toujours sur une base factuelle vérifiable. Pourtant, un diagnostic d’état psychotique avait été porté à répétition par d’autres cliniciens pour A.
B. est un homme dans la trentaine. Il étudie dans une discipline reliée aux sciences dures. Nous avons posé un diagnostic de SYNDROME d’Asperger en se basant sur une restriction majeure de la réciprocité sociale au cours de son développement, et d’intérêts particuliers pour
l’in for matique qui se sont développés très tôt.
Lorsque nous le rencontrons, il a son propre site Web dans lequel il explique ses particularités et son parcours. Son discours est infiltré par une tonalité « dure » et une thématique de préjudice généralisé, accompagné par des demandes de réparation d’injustice commis par des colocataires, mais aussi par des
professeurs et sa famille. Sa scolarité a été interrompue à la suite d’une croisade qu’il a menée contre les vendeurs de « pot » de son école à l’adolescence. Il revient fréquemment sur la notion de « dommages colla
téraux » subis, du fait qu’il est Asperger, et sur le fait qu’on abuse de sa naïveté sociale. Sa pensée est claire, remarquablement exprimée, mais il ne donne à autrui aucun bénéfice du doute lorsqu’il s’estime lésé.
En d’autres termes, il favorise une interprétation de type préjudice lors des différents incidents qui émaillent sa vie personnelle et professionnelle. Dans un contexte de crainte qu’aucun employeur ne l’accepte en stage, et qu’il ne valide donc pas son année universitaire, il manifestera plus tard un état aigu anxieux et insomniaque. Au décours de cet épisode, il pose un geste hétéro-agressif grave à l’égard d’un voisin, heureusement sans conséquences majeures pour la santé de ce dernier.
L’acte survient peu après une menace effective d’un autre voisin. B a paru se méprendre et penser, sur l’instant, à une collusion possible entre les deux. Il est incarcéré, et finalement rapidement libéré, à cause de son diagnostic. Au cours du suivi postérieur à l’incarcération, nous avons eu à défendre le diagnostic posé contre celui de personnalité paranoïaque. B. a une pensée hyper-rationnelle, non émotive, et très égocentrique, puisqu’il estime que l’entourage lui doit réparation pour les dommages subis du fait de l’ignorance de sa condition
Critères de distinction cliniques
Pourquoi, selon nous, ces deux situations ne s’inscrivent pas dans un contexte de paranoïa, hypothèse à laquelle adhèrent les cliniciens intervenant auprès de ces deux personnes ? La thématique de préjudice,de méfiance à l’égard d’autrui, est explicitement présente dans les deux cas. La pensée est rigide, formelle, et le dialogue est fréquemment interrompu dans les deux cas par des reprises sur l’acceptation d’un terme.
Elle est suivie chez le premier d’actes sans gravité (appels répétés à la police) mais dans le deuxième d’un acte grave, ayant atteint une personne qui n’était pas directement impliquée dans les difficultés que B. avait avec son voisinage.
Dans les deux cas, l’histoire développementale montre une réduction marquée de la réciprocité sociale avec un envahissement par des intérêts particuliers nets. Depuis le début du développement, A s’intéresse à la diététique, aux plans de maisons, et à l’hygiène.
Pour sa part, B. a un intérêt particulier pour l’informatique et l’électronique, pour lesquelles il montre une précocité et un talent remarquable. Surtout, l’examen du récit des incidents qui ont amené aux états anxieux avec thèmes de préjudice met en évidence des particularités communes : le ou
les incidents, après étude de plusieurs sources, sont rigoureusement exacts, décrits avec minutie, et d’une manière absolument identique lors de plusieurs demandes de narration répétée. Il n’y a pas de « lissage » des événements par l’intention supposée du persécuteur, comme dans un discours de persécution schizophrénique. La conviction d’être lésé est appuyée sur des faits vérifiables, que nous jugerions surévalués, mais non irrationnels.
Il n’y a pas — et ce point est pour nous essentiel dans la distinction avec la schizophrénie — cristallisation secondaire d’une certitude que l’autre est hostile. Cette certitude s’étendra par le biais d’inférences verbales liées à la promiscuité spatio-temporelle ou sémantique avec le persécuteur initial et/ou avec le vécu hallucinatoire, noyau de l’épisode schizophrénique. Dans la schizophrénie, la personne parait cerner verbalement une certitude d’hostilité qui précède ou est indépendante de sa verbalisation. La persécution s’appuie sur des phénomènes hallucinatoires, de transformation corporelle ou de sentiment de modification de la cénesthésie de la pensée en présence d’autrui.
Dans le versant schizoïde, la distance entre les phénomènes élémentaires et la cristallisation délirante se manifeste par la variété des mécanismes — et, souvent leur imprécision — que le patient met pour convaincre autrui que sa certitude persécutive est fondée. La question de l’existence de ces phénomènes élémentaires dans la paranoïa reste ouverte, mais il nous semble que la certitude de l’hostilité d’autrui est première dans la paranoïa, alors qu’elle est secondaire, étayée sur des faits, et réversible dans le cas de l’Asperger.
Rôle différentiel des profils cognitifs
Au niveau cognitif, nous avons développé des profils qui opposent assez clairement le syndrome d’Asperger à d’autres conditions, à l’intérieur des troubles envahissants du développement. Le profil de l’Asperger au test d’intelligence Wechsler comporte un creux relatif en compréhension, comme l’autisme, mais aussi au code, et un pic en information, vocabulaire et surtout, similitude. Goldstein et al, (2002) indiquent un recouvrement entre un (sur 4) des clusters de patients schizotypiques,
(Pic au Bloc à dessin et information, creux en compréhension) et l’autisme de haut niveau. Enfin une dernière étude (Bolte et al., 2002) trouve que le sous-test compréhension est mieux réalisé dans la schizophrénie, tandis que le sous-test Similitude est plus élevé dans l’autisme. C’est surtout le pic en similitude qui parait le plus discriminant dans les trois séries de données à notre disposition.
Les critères cognitifs sont toutefois encore peu utilisables cliniquement, d’autant que dans l’Asperger les pics sont moins clairs que dans l’autisme, que l’Asperger comporte régulièrement un déficit attentionnel qui peut être confondu avec celui de la schizophrénie, et qu’on ignore si les sous-types paranoïaque vs. schizoïde ont des différences de profil au Wechsler. Il n’est donc pas inutile de chercher des répères cliniques pour différencier les deux conditions. »
Éléments de diagnostic différentiel clinique entre le syndrome d’Asperger et la personnalité Schizoïde/Paranoïaque
…
« Toute notre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de notre conduite ; et, n’ayant peut–être point de vice à nous, nous devenons comptables de ceux de tous les autres. Un trait fin autant que juste. Partout nous rendons hommage, par nos troubles et par nos remords secrets, à la sainteté de la vertu que nous violons ; partout un fond d’ennui et de tristesse, inséparable du crime, nous fait sentir que l’ordre et l’innocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Le crime, après lequel on court avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s’attache à nous pour nous déchirer le cœur et nous punir du plaisir qu’il nous a lui–même donné. Ce tableau de la conscience, que nous avons abrégé, est énergique et beau de langage. Il y a pourtant quelque chose à reprendre . — « Avec tant de goût » est faible. — Puis ce n’est pas le crime qui punit ; c’est l’âme criminelle qui se punit, se déchire elle–même par le remords ; elle réagit contre les funestes joies du crimes, Mala mentis gaudia, dit Virgile. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avançons d’un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s’use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent , les remèdes nous affaiblissent, ce feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n’est qu’une longue et pénible agonie. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons point où la placer dans les différents âges de notre vie. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n’est plus qu’un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l’incertitude, qui ne devrait porter que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même. Il faut remarquer ici surtout la première phrase, pour son expression figurée et son rythme sévère, puis la dernière pour l’observation pénétrante , et dans le genre de Pascal, qui fait si bien comprendre à Massillon la cause la plus secrète de notre indifférence sur la mort. « Le feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume ; » belle métaphore et dont les rapports sont parfaitement ménagés. – Qu’est–ce que la vie humaine, qu’une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation, et nous donne de nouvelles alarmes ? Que sont les hommes eux–mêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel. Semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n’ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle ; ils flottent au gré de l’inconstance des choses humaines, voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s’en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n’ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines, qui leur adoucisse le chagrin des événements, le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l’ordre de Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu’à la lie toute l’amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d’un vase dans un autre, se consoler d’une passion par une passion nouvelle, d’une perte par un nouvel attachement, d’une disgrâce par de nouvelles espérances, l’amertume le suit partout ; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice. Qui n’admirerait l’étendue de ce regard jeté par l’orateur chrétien sur la scène du monde ? Le fond est une allégorie ; la vie est la mer agitée et brumeuse et les hommes sont les passagers. Tout se rapporte à cette donnée première ; les passions et les événements dont ils sont les tristes jouets sont les vents qui troublent cet océan. « Ils sont dans un mouvement perpétuel ; ils flottent, ils recommencent leur course toujours emportés par le tourbillon. » > Ces images de l’incertitude des hommes sont du choix le plus élevé et en même temps le plus réel, surtout ce trait « Voulant sans cesse se fixer dans les créatures et sans cesse obligés de s’en déprendre. » Il y a quelque incohérence dans les images vers la fin : « boire jusqu’à la lie, changer de situation. » Ce dernier trait qui, du reste, est admirable de précision et de vérité, ne continue pas la métaphore. Massillon est le dernier des écrivains classiques du dix-septième siècle ; il pourrait même être réclamé par le dix-huitième au commencement duquel il appartient par son Petit–Carême, et par plusieurs de ses plus belles productions. Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Massillonsont les grands orateurs de la chaire chrétienne en France ; tous les quatre appartiennent au grand siècle. Dans l’âge suivant, il y eut d’habiles sermonnaires, mais pas d’orateurs du premier ordre. Dans le dix–huitième siècle, et surtout dans sa dernière moitié, l’enseignement de la chaire a perdu la sainte austérité qu’il déployait dans l’âge précédent. L’influence d’un siècle trop peu favorable à la religion, se fait sentir dans les sermons, qui sont plutôt d’assez pâles leçons de pure morale, qu’un enseignement profond, entraînant, pris dans le vif du dogme et dans la grandeur solide de la foi chrétienne. On trouvera de très–belles pages chez des orateurs tels que les abbés Poulle, Neuville, etc. , mais pas un grand orateur ; ceux–là se trouvaient peu dans les prédicateurs de profession’D’humbles prêtres des naires ont conservé le vrai foyer de la prédication. Tel était ce fameux Bridaine, éloquent comme Bossuet, dont le cardinal Maury a rappelé le souvenir vivant dans un exorde qui est resté célèbre. Nous ne trouvons plus d’orateurs sacrés parmi les écrivains classiques du dix–huitième siècle. Mais, avant de quitter le dix–septième, nous ne pouvons nous empêcher d’être frappés de ce qu’il y a d’imposant dans cet accord de tant de grands génies à l’enseignement des doctrines morales et sous la discipline de la religion. Après la mort du grand roi, sous la régence, il se fait une réaction dans les mœurs et dans les opinions du peuple de France ; une philosophie audacieuse vient demander compte à la foi antique de sa longue domination sur l’esprit des peuples. Une multitude d’écrivains, obéissant au mot d’ordre d’une philosophie anti–Religieuse, prêchent le matérialisme dans l’ordre privé et dans l’ordre social, et préparent la ruine des mœurs par l’abandon des croyances conservatrices, des doctrines qui avaient fait jusqu’alors la supériorité intellectuelle de notre nation. Quant au style, ce talent, au dix-huitième siècle, gagne en superficie ce qu’il perd en profondeur et en autorité ; un grand nombre d’écrivains manient la parole avec aisance, rapidité, élégance même ; mais les maîtres sont rares, quatre dominent ce siècle. Quatre grands écrivains qui le représentent d’une manière complète, qui réfléchissent son esprit, et souvent aussi ses fausses lumières. Écrivains célèbres, ils doivent être connus mais aussi il faut les lire avec beaucoup de précaution ; Car, dans l’époque dont nous allons considérer les modèles, on dirait qu’il est plus facile de bien écrire que de bien penser. «
Manuel d’analyse littéraire
des leçons et modèles de critique sur les textes des prosateurs français regardés comme classiques, et précédé d’un essai sur la composition littéraire ouvrage destinée aux collèges et aux écoles primaires supérieures, et pouvant servir aux études pour le Baccalauréat, en ce qui regarde l’examen sur les auteurs français, par M. A. Mazure, Ancien Inspecteur d’Académie
…
«L’évolution d’une problématique scientifique au cours de la réalisation d’une recherche est un processus normal, certes, mais qui résulte parfois d’une alchimie bien mystérieuse. La confrontation du chercheur avec le réel et avec d’autres auteurs fait, fort heureusement, évoluer la question qu’il se pose : elle se précise ou s’élargit et il arrive qu’elle soit, insensiblement, remplacée par une autre, sans qu’il en ait été véritablement conscient, donc sans qu’il l’ait volontairement décidé. Ainsi, entre la première publication des résultats de mes recherches en socio-analyse et celle que je propose maintenant, ma question n’est plus exactement la même. Peu à peu, j’ai compris qu’entre Guillaume (premier essai) et Julien (neuvième essai), la problématique s’était transformée peu à peu. Il est très important de commencer par expliciter ce glissement, le plus clairement possible.
En travaillant avec mes quatre premiers cas (Guillaume, Giovanna, Joaquin et Lia), j’ai voulu comprendre comment les individus gèrent les tensions existentielles que leur causent leurs relations sociales, afin de se (re)construire une identité plus épanouie et plus paisible. Ils ont cherché à faire la paix avec eux-mêmes et avec les autres, à ne plus s’inhiber ni s’autodétruire, bref, à consolider et élargir ce que j’appelle leur « noyau identitaire ». Au fond, vu avec le recul, l’objet de cette première recherche était la question du bonheur, si l’on considère qu’une personne est plus heureuse quand elle se sent bien dans sa peau, c’est-à-dire quand elle vit en paix avec elle-même et avec les autres et qu’elle a le sentiment de s’épanouir…»
Guy Bajoit, L’individu sujet de lui-même, 2013
https://shs.cairn.info/l-individu-sujet-de-lui-meme–9782200285395-page-11?lang=fr
…
« L’absence de précédent est également un précédent. «
Stanislaw Jerzy Lec
….
« Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix »
Lounis-Ait-Menguellet
….
« L’incertitude, le risque, l’insécurité, la précaution, la peur sont devenus des thèmes redondants dans la réflexion des penseurs du monde social contemporain (Beck, 2001 ; Dupuy, 2002 ; Palmade, 2003 ; Bauman, 2007 ; Gigerenzer, 2009 ; Lecourt, 2009 ; Virilio, 2010). On prête à ces constats d’un état social dysphorique une multiplicité de causes et d’objets : la technologie, l’environnement, la ville, la santé, le politique, le travail, la famille, la globalisation et les menaces qu’elle fait peser sur les États et les populations, les guerres et le terrorisme, et j’en passe. Ces discours, parfois conflictuels, qu’inspirent ou confirment malheureusement des situations et des catastrophes objectives ou des mesures politiques inappropriées, débouchent sur des considérations éthiques ou des arts de vivre salutaires. Ils n’en soulèvent pas moins une question. Si l’on en vient aujourd’hui à parler d’une véritable « culture de la peur » (Glassner, 2000), on étudie peu les figures concrètes qu’elle prend dans la vie sociale et les conséquences qu’elle entraîne dans les relations qui s’y nouent. C’est pour pallier cette insuffisance qu’il m’a semblé utile de considérer les contributions que peuvent apporter différentes disciplines des sciences humaines. Certaines d’entre elles jettent un éclairage instructif pour élaborer une approche psychosociologique de la peur laissant sa part au jeu de la subjectivité et de la réflexivité au sein de processus qui semblent les enserrer dans un réseau contraignant d’influences anxiogènes.
Dans un texte intitulé The Social Psychology of Fear, publié en 1944, le philosophe allemand Kurt Riezler, réfugié aux États-Unis et professeur à la New School for Social Research, a été l’un des premiers, sinon le premier, à aborder la peur d’un point de vue psychosociologique. Soulignant qu’en temps de crise une peur spécifique s’emparait des individus, « la peur de l’inconnu », il a désigné comme une question fondamentale pour les sciences sociales celle du rapport entre « peur » et « connaissance » ou « savoir » (knowledge), au niveau individuel et collectif. Son analyse, sur laquelle je reviendrai, rencontre celle que font aujourd’hui les chercheurs qui s’intéressent aux processus cognitifs et aux représentations sociales, engagés dans les phénomènes de peur. C’est cette perspective que j’adopterai pour traiter des relations qui peuvent être établies entre les dynamiques sociales et les formes de la peur. Il s’agit là d’un domaine qui reste encore largement à explorer. De sorte que c’est plutôt une série de questionnements et d’ouvertures que j’essaierai de formuler en considérant successivement : quelles sont les conditions psychologiques et sociales de l’émergence de la peur ; les formes sociales de son expression ; la façon dont les peurs sont manipulées et gérées ; quelles en sont les conséquences sociales ; les voies de résistance aux conditions susceptibles de provoquer la peur.
La peur comme processus psychologique
Le concept de peur est un concept « typiquement flou » (Morin, 1993). Située entre l’angoisse, la crainte et l’effroi au plan individuel, et entre la panique et l’épouvante au niveau collectif, la peur est un ingrédient commun à beaucoup de phénomènes au sein desquels elle varie dans ses manifestations, causes et conséquences. Son examen fait appel à diverses disciplines, des neurosciences aux sciences sociales, dont les points de vue doivent être pris en compte pour cerner la façon dont la peur peut être abordée en psychologie sociale.
En psychologie, la peur est rangée dans la catégorie des émotions. Elle l’est aussi par le sens commun. C’est ainsi qu’un ensemble de recherches interculturelles (Scherer et coll., 1986) a mis en évidence que la peur fait partie, à côté de la joie, la tristesse, la colère et l’amour, des significations généralement attribuées au terme émotion. Cependant, ces recherches font apparaître que la peur est l’émotion la moins liée à des situations sociales. Elle référerait, dans l’opinion courante, à des situations représentant une menace pour l’intégrité physique (comme les accidents de la circulation, les agressions physiques) ou psychologique (comme l’échec dans des situations d’accomplissement, la maladie, la prise de risque) ou encore à des périls indirects (comme la mort de personnes connues, le surnaturel, l’action de forces extérieures). Il y a là un paradoxe puisque ces peurs spécifiques n’incluent nulle référence aux sentiments de peur et d’angoisse sociale dont on observe aujourd’hui une expression intense dans les sondages d’opinion ou les analyses des recherches sociologiques portant sur la modernité.
Ce paradoxe est d’autant plus surprenant que si l’on examine l’histoire de son usage (Rimé, 2005), la notion d’émotion, qui fut absente des dictionnaires jusqu’au xviie siècle, a d’abord renvoyé à des mouvements populaires associés au trouble et à l’agitation. Si au départ l’émotion avait un fondement moral, l’inquiétude et le mécontentement, avec pour répondant un comportemental collectif, l’agitation populaire, cette signification collective a disparu aujourd’hui en psychologie. On en trouve seulement une trace dans l’analyse des situations de foule qui fait référence à la notion de panique. Compte tenu de l’évolution des inquiétudes de la modernité (Bauman, 2007), on est appelé à se demander si dans le futur, la peur dans ses fondements et effets sociaux n’en viendra à être traitée comme un phénomène spécifique en regard des autres émotions.
…
On peut rapprocher de ce phénomène la mentalité obsidionale marquée par la crainte d’être assiégé que Delumeau (1978) a définie à partir d’exemples historiques. Le jeu de cette mentalité obsidionale qui s’appuie souvent sur la mémoire collective a été relevé dans différentes situations internationales contemporaines, particulièrement dans des pays membres de l’ex-bloc soviétique ou en Israël. Dans ce dernier cas, le psychologue social israélien Bar-Tal (2005) a montré qu’à ce type de mentalité correspond une rhétorique de la construction de l’autre qui obéit à un processus de « dé-humanisation » visant à « délégitimer » l’adversaire, à l’exclure moralement du monde des valeurs et normes humainement partagées. Les traits caractérisant l’image de l’autre, qu’il soit palestinien ou israélien, le placent dans un espace infra-humain (animal, sauvage, etc.) ou sur-humain (démon, monstre, diable, etc.), lui appliquent des étiquettes l’assimilant à des groupes rejetés (nazis, colonialistes) ou des figures négatives (Vandales, Huns). Chaque groupe dispose d’un répertoire propre de représentations qui servent de symboles du mal, du diabolique, de la brutalité ou de la méchanceté. Cette dynamique met bien en évidence que la peur est articulée à des systèmes de représentations produits autour d’un enjeu défensif d’ordre territorial, identitaire et vital.
En effet, l’examen de la peur de l’autre, que certains considèrent comme une peur totale ou une peur enracinée dans des structures anthropologiques ou imaginaires universelles, renvoie au traitement de l’altérité. Celui-ci mériterait à soi seul tout un développement, impossible à faire ici, illustrant sa construction à partir de cas concrets et de modèles théoriques. Il serait possible de montrer que l’autre est le produit d’un processus de mise en altérité qui supporte des gradations allant de la reconnaissance d’une proximité et d’une similitude au positionnement dans une extériorité radicale, de l’interdépendance ou de l’intersubjectivité à l’étrangeté absolue (Jodelet, 2005). Dans ce processus qui fait largement appel à des représentations sociales, la peur n’entre pas toujours en jeu ou n’est pas toujours exprimée ou maîtrisée de la même manière. Pour ne donner qu’un exemple, je rapporterai quelques éléments d’une recherche menée dans une communauté rurale française qui hébergeait des malades mentaux vivant en liberté en son sein (Jodelet, 1989).
De multiples études ont donné à connaître la répugnance sociale à accepter la proximité avec la folie et la peur qu’elle inspire. Dans le cas que j’ai étudié, les membres de la communauté n’ont pas manifesté ce type de peur. Ceux qui ont eu matière à éprouver des craintes, lors de rencontres ou d’échanges avec des patients manifestant des attitudes inquiétantes ou violentes, ont déployé des routines d’adaptation partagées par la communauté qui les qualifie d’« habitudes ». La peur n’était pas celle « de » la folie, mais celle du risque que le contact avec celle-ci représentait « pour » l’identité du groupe. Le fait d’intégrer des malades mentaux dans son quotidien a entraîné la peur d’être assimilé à eux. Cela a donné lieu à toute une série de pratiques visant à éviter l’intrusion des malades mentaux dans le corps social qu’auraient signifié leur insertion complète et leur participation de plain-pied à la vie communautaire. Parmi ces pratiques, dont certaines revêtaient des formes d’exclusion, les plus frappantes ont été les rituels concernant l’évitement de contact avec les affaires ayant touché le corps des malades. Étayés sur des croyances anciennes, ces rituels portaient une représentation de la contagiosité de la folie qui était déniée par les habitants au nom du savoir scientifique. Ils constituaient une défense pratique contre un risque symbolique de fusion, délétère pour l’intégrité du groupe.
La gestion de la peur
Deux conclusions peuvent être tirées de cet exemple. D’une part, il existe des moyens concrets, pratiques pour gérer, au niveau individuel, les peurs que suscite la vie quotidienne. Ces moyens que Morin (1993) qualifie « d’anti-peurs » s’appliquent même aux menaces qui sont liées à des dangers présentant un caractère collectif. Par exemple, chacun peut, et est encouragé à, trouver des palliatifs aux risques pour la santé, comme c’est le cas, au moins dans les pays développés, pour le sida, le tabagisme ou la protection contre les épidémies virales (grippe aviaire, syndrome respiratoire aigu sévère, grippe A/H1N1). Par ailleurs, diverses études ont montré que la proximité du danger conduit à le diminuer. Plus les gens habitent près d’une centrale nucléaire, plus ils estiment qu’elle est fiable. Les travailleurs des industries à risque refusent d’en reconnaître les dangers au point qu’il est difficile de leur faire prendre des mesures de sécurité.
Dans une recherche menée auprès des habitants de La Hague, une zone de la presqu’île du Cotentin où est concentrée toute une série d’installations nucléaires (arsenal de construction de sous-marins à propulsion nucléaire, centrale à énergie nucléaire, usine de retraitement de combustibles irradiés, centre de stockage de déchets nucléaires), F. Zonabend (1989) a mis en évidence des mécanismes de négation de la peur. On disait ne pas craindre le risque atomique non parce qu’on l’ignorait mais parce que toutes les précautions étaient prises. La catastrophe de Tchernobyl n’a provoqué aucune peur et permis au contraire de se rassurer en soulignant la qualité d’entretien et de surveillance des installations françaises. Les précautions prises suffisaient à assurer qu’il n’y avait aucune raison de craindre ni de lutter contre un danger improbable, moins probable en tout cas que les risques quotidiens. Cet auteur dévoile, dans les discours, des processus d’effacement de la peur, des stratégies de défense contre l’anxiété qui révèlent une inquiétude refoulée, une peur enfouie. Elle rencontre un processus généralement constaté d’apprivoisement, de domestication qui permet de vivre avec l’incertitude et de colmater, voire d’oublier les peurs de notre temps ou de les remplacer. C’est ainsi que la peur du danger atomique s’est estompée au profit des risques climatiques. Preuve en tout cas que les visions catastrophiques de sociétés en proie à l’insécurité ne correspondent pas toujours au vécu des acteurs sociaux qui sont moins démunis qu’il y paraît face aux menaces que leur assène le discours politique et médiatique.
L’autre élément que je voulais développer est la notion de risque symbolique qui est applicable à tous les cas où se trouvent menacées une identité et une intégrité sociale. Nous touchons là à un phénomène important qui a donné lieu à diverses interprétations. La théorie de la gestion de la terreur ou les travaux menés en psychologie politique rapportent la défense identitaire à un effet secondaire de la gestion et de la manipulation de la peur, à travers la recherche de boucs émissaires, le repliement communautaire et la protection de l’estime de soi. Les théories de la globalisation insistent aussi sur les malaises induits par la perte des repères et des frontières identitaires. Cette défense identitaire aurait elle-même pour effet une tendance au rejet de toutes les formes d’altérité. Nous sommes en présence de sauts qualitatifs dans l’interprétation des processus sociaux qui méritent attention.
Certes, la création de peurs fictives favorise le déplacement de l’attention sur des exo-groupes. Leur stigmatisation et leur incrimination permettent de détourner des problèmes sociaux internes et de justifier des opérations de contrôle social ou des actions d’agression externe. Faut-il pour autant rapporter aux seuls besoins individuels de sécurisation un basculement dans les mouvements d’exclusion et de discrimination qui en résultent ? Faut-il pour autant postuler que les individus n’ont pas d’autre porte de sortie face aux risques qui les menacent que la passivité, la soumission à l’autorité et le repli sur soi ? Tout se passe comme s’il n’existait ni réflexivité, ni capacité imaginative, ni médiations sociales qui puissent déboucher sur des actions individuelles et collectives. Ces médiations sont multiples et restent agissantes même si leurs modes d’intervention se transforment. Il peut s’agir de mouvements sociaux, de mobilisations collectives, d’organisations humanitaires ou non gouvernementales, d’associations de citoyens, de structures syndicales et politiques. Elles peuvent aussi être symboliques à travers les représentations partagées et construites discursivement dans les échanges développés dans l’espace public et interpersonnel voire dans celui des internautes.»
Denise Jodelet, Dynamiques sociales et formes de la peur, Pages 239 à 256
https://shs.cairn.info/revue-nouvelle-revue-de-psychosociologie-2011-2-page-239?lang=fr
Cairn.INFO
Matières à réflexion
Numéro 2011/2 (n° 12)
Dans Nouvelle revue de psychosociologie 2011/2 (n° 12), pages 239 à 256
….
« Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «
Walsin Esterhazy, Notice historique sur le maghzen d’Oran
…
« Au début l’homme a de la peine à croire que des sentiments tels que LE RESPECT OU LA VÉNÉRATION AIENT QUELQUE-CHOSE À VOIR DANS SA FACULTÉ DE CONNAÎTRE »
« Si vous voulez devenir un
étudiant de l’occultisme, il faut développer par l’éducation vos tendances dévotionnelles, RECHERCHER DANS VOTRE ENTOURAGE OU DANS VOS EXPÉRIENCES CE QUI PEUT VOUS IMPOSER UN SENTIMENT D’ADMIRATION OU DE RESPECT. «
« L’expérience nous apprend que les hommes vraiment indépendants et fiers sont justement ceux qui ont appris à respecter ce qui est respectable, et le respect est justifié partout où il est issu des profondeurs du cœur humain. Si nous ne nous pénétrons de LA CONVICTION QU’IL EXISTE QUELQUE CHOSE D’AU-DESSUS DE NOUS, nous ne trouverons pas la force nécessaire pour nous élever à un niveau supérieur à notre niveau actuel. «
« Il faut avoir appris à faire état de ses sentiments et représentations personnelles, si l’on veut établir entre l’âme et le monde extérieur des relations fécondes. Le monde extérieur, dans tous ses phénomènes, déborde d’une beauté divine, mais il faut avoir connu en soi le divin par une expérience vécue pour LE DÉCOUVRIR DANS SON ENTOURAGE. «
Rudolf Steiner, L’initiation
….
«Ainsi, la tendance actuelle dans les pays francophones, à l’instar d’auteurs tels que P.C. Racamier (1966) et J. Bergeret (1974), est de considérer la paranoïa comme un caractère susceptible ou non de développer un délire de persécution. Entre délire et caractère, nous dit P.C. Racamier, il n’y a qu’une différence de versant, mais on peut constater que “le délire est plus manifeste alors que le caractère est plus insidieux”, “le délirant va en justice tandis que le caractère manœuvre dans l’ombre “et “il y a plus de masochisme chez le délirant et plus de haine chez le caractère.”
Pour J. Bergeret, le caractère paranoïaque comporte les éléments de personnalité suivants :
– Une sorte d’exaltation quasi constante liée à un comportement revendicatif et rancunier. Un défaut de réalisme, voire un idéalisme qui peut évoquer un certain fanatisme au plan idéologique, dès lors qu’il s’agit d’ordre en général et d’ordre social en particulier ;
– L’orgueil par surestimation du Moi, la méfiance alliée à la susceptibilité, la frigidité affective dans le manque de sociabilité de ces sujets entraînant un isolement social, constituent des traits de personnalité qui caractérisent la relation aux autres du caractère paranoïaque et préparent les idées de persécution à venir ;
– La pensée qui se veut avant tout rationnelle et logique est spécifique au caractère paranoïaque en raison des erreurs de jugement et de l’absence d’autocritique.
M. Wolf (2001) souligne que “le paranoïaque ne se trompe pas forcément quant à ses perceptions sur l’autre mais il s’agit de perceptions de l’inconscient de l’autre ; la perception se ferait donc d’inconscient à inconscient. Compte tenu de l’impact d’angoisse que suscite l’idée de l’autre dans la psychose, la paranoïa instaure, à travers la projection, une protection contre les hostilités latentes envers lui. “(p. 55). Elle précise aussi “qu’il faudrait chercher chez le phobique la mère derrière l’objet (ou la situation), et chez le paranoïaque, le parent du même sexe.»
«Un Dd% élevé qui met en avant une hypersensibilité aux détails mineurs accompagnée par des descriptions minutieuses et compliquées, souvent de mauvaise qualité formelle, renvoie aux tendances à la suspicion et à la méfiance. Le caractère méfiant implique aussi une tendance à négliger l’évidence et même à la nier (les D sont par conséquent moins perçus) pour privilégier des rapports et des significations cachées. Schafer fait ainsi référence aux personnes méfiantes qui se montrent particulièrement inquiètes face aux marques de bonté et d’affection.
Un Dbl% plus important que la norme oriente aussi vers une tendance à renverser l’évidence perceptive, cette attitude évoquant également la défiance du sujet face au test.
Concernant les déterminants
L’élévation du F%, au détriment des réponses Couleur et Estompage très limitées, relève du défaut de spontanéité et de l extrême retenue émotionnelle, correspondant pour Schafer à l image du “maintien d un état policier en état d alerte permanent à l intérieur du moi”. Cette rigidité et ce contrôle sont nécessaires pour empêcher la prise de conscience de sentiments et de pulsions qui feraient mentir les projections paranoïaques. Souvent, chez les sujets restrictifs, le F+% est fort, témoin de la recherche d’invulnérabilité sociale et de l auto-justification par la conformité à la réalité.»
https://shs.cairn.info/revue-psychologie-clinique-et-projective-2007-1-page-35?lang=fr
…
« Le principal trait pathologique de mon caractère
Je suis plutôt « phobo-obsessionnel ».
La qualité que je désire chez un(e) patient(e).
L’engagement dans le lien dans le cours d’un travail psychothérapique, l’alliance, la réciprocité, la mutualité, la capacité à prendre du recul, c’est agréable d’échanger avec quelqu’un qui a la qualité de savoir prendre de la hauteur par rapport à sa situation. Les patients ont aussi des devoirs, il y a une dimension éthique dans le travail psychothérapeutique. »
Denis Leguay
https://congresfrancaispsychiatrie.org/denis-leguay-le-souci-du-concret/
…
« L’évitement / acceptation de l’incertitude :
Il s’agit de la tolérance d’une société pour l’incertitude et l’ambiguïté. Cette dimension mesure la façon dont une société gère les situations inconnues, les évènements inattendus et l’anxiété face au changement. Les cultures qui ont tendance à éviter l’incertitude sont moins tolérantes face au changement et ont tendance à minimiser l’anxiété face à l’inconnu en mettant en place des règles rigides, des règlements et des lois. La résistance aux changements entraîne des difficultés dans l’acquisition des nouvelles technologies et dans l’adaptation aux nouvelles formes d’organisation. Ce phénomène est accru si la technologie ou la forme d’organisation est d’origine étrangère. Le changement est perçu comme dangereux. Les sociétés qui acceptent l’incertitude en revanche sont plus ouvertes au changement, disposent de moins de règles et de lois et leurs directives sont plus souples.
Nous retrouvons un indice de contrôle de l’incertitude de 86 points pour la France, le plus élevé parmi les trois autres indices. Ce fort contrôle de l’incertitude résulte d’une très faible tolérance à vivre avec des éléments inconnus. Que ce soit dans la famille, vis à vis du futur ou dans le travail, la place de l’incertain est réduite autant que possible. Une importance majeure sera accordée au respect de la ponctualité. Les individus risqueront plus d’être sujets au stress. La méfiance envers l’autre sera importante, particulièrement envers les étrangers. «
…
« Ce n’est pas le doute, c’est la certitude qui rend fou. »
Nietzsche
…
…
«Quand je lui demande qui est le fou, le médecin répond le fou est celui qui se prend la réalité en pleine gueule. La plus petite parcelle de matière fond sur lui comme une météorite en feu, une goutte de pluie est d’acide, une poussière du poison, un coup d’œil un coup de poignard.[…]le monde, les autres, les couleurs, les mouvements viennent d’imprimer directement au fer rouge sur le plan à vif de son visage.»
Joy Sorman
….
« Quand nous avons classé les psychopathes schizoïdes, nous avons, comme toujours, interprété le diagnostic de manière aussi stricte que possible [sic]… C’est pourquoi notre concept des psychopathes schizoïdes comprend les asociaux, les endurcis, les indécis et tous les fanatiques que Schneider considère comme des prototypes de schizoïdes, de paranoïaques, d’hébéphrènes et de catatoniques, ainsi que les idiots congénitaux, les tyrans pervers, les détraqués, les comploteurs suffisants, les « enfants modèles » pudibonds et les rêveurs ayant perdu pied avec la réalité. Nous n’avons cependant inclus que les sujets psychopathes trahissant des caractéristiques schizoïdes fondamentales propres aux introversions autistiques, aux troubles émotionnels, aux sautes d’humeur inattendues et aux réactions motrices rebelles aux stimuli affectifs, et chez lesquels on pouvait remarquer des symptômes d’anormalité schizoïde tels que le zèle religieux exagéré, le piétisme, l’avarice, la superstition, le soupçon, l’obstination, l’instabilité d’humeur, et cela à un degré inattendu et disproportionné, au point de dominer la personnalité des individus en question. »
Karl Birnbaum, Paul Nitsche, Les psychopathes
…
« Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer «l’influence des peuples sur les religions». »
Interview, Le Temps, Amin Maalouf
…
…
« Chez le paranoïaque de style persécuté ou grand méconnu, la scission n’est plus ressentie par un accablement, comme chez le psychasthénique, mais par un grincement, dans une discordance agressive. Il ne peut se passer du monde en même temps qu’il ne peut s’y adapter. A la suite d’une humiliation souvent, ou d’une série d’humiliations, il s’est détourné affectivement de lui, mais sans interrompre le contact ; il est même devenu UN HALLUCINÉ DE CE CONTACT OBSÉDANT FAUTE D’ÊTRE INTIME, ET IL EN INTERPRÈTE L’INDISCRÉTION PERMANENTE COMME UNE HOSTILITÉ SYSTÉMATIQUE. Il est faux de dire qu’il n’y a là qu’une pseudo-rupture avec le réel, parce que LE PARANOÏAQUE EST HANTÉ PAR L’ENTOURAGE et CHERCHE VOLONTIERS À AGIR SUR LUI. La rupture est si réelle derrière l’obsession que JAMAIS UN CHANGEMENT DE MILIEU NE GUÉRIT UN PERSÉCUTÉ : IL RECONSTRUIT UN NOUVEAU DÉLIRE SUR LE MILIEU NOUVEAU. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne tourne pas le dos à la vérité, il s’en retire pour ainsi dire à reculons, en la repoussant des deux mains. C’est comme s’il n’arrivait pas à couper le contact avec une réalité brusquement ennemie qui le brûle au lieu de le réchauffer. A la même discordance affective, l’individu réagit ici par un fond d’agressivité au lieu de réagir par de la retraite et de la cacatonie.
Au début de ce siècle, Kraepelin, décrivait, avant Minkowski, comme une « rupture du rapport affectif avec la réalité » un des plus terribles effondrements de la personnalité qu’il nous soit donné de connaître : la schizophrénie. La psychose se caractérise par deux traits. 1. TOUTES LES FONCTIONS ÉLÉMENTAIRES DU PSYCHISME: MÉMOIRE, INTELLIGENCE, ETC ., SONT INTACTES, BIEN QUE LEUR INCOHÉRENCE SIMULE LA DÉMENCE. »
« La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPRÉVU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SÛR, MAÎTRES D’EUX-MÊMES ; NOYÉ DANS LA PERSPECTIVE DU CHAMP, L’OBSTACLE LEUR EST DEUX FOIS MOINS REDOUTABLE. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation.»
«Homme d’action, il se complaît dans les schémas a priori, les stratégies utopiques : on le lancera dans les LEÇONS MODESTES ET VIVANTES DE LA TACTIQUE ET DE L’ADAPTATION QUOTIDIENNES. La dissonance de comportement, plus offensive, doit se voir opposer des obstacles résistants qui désorganisent à leur tour son agressivité. C’est dire que les moyens intellectuels ne seront ici que des moyens accessoires : l’intelligence du concret est cependant utile pour l’apprentissage de l’inéluctable qui brise les prétentions de la pensée dédaigneuse du réel ; elle impose au schizoïde la RECONNAISSANCE D’OBJETS QUI NE DÉPENDENT PAS DE LUI, et le contraignent à accepter avec d’autres existences que la sienne le compromis et la collaboration. »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
…
« C’est une fréquente source d’erreurs et de disputes parmi les hommes que de ne pas distinguer nettement le droit et le fait. Le droit est ce qui résulte des lois positives ou des maximes de justice dérivées de la nature de l’homme et de son intérêt naturel et social. Le fait, est ce que l’observation et l’expérience ont démontré exister effectivement, ou du moins dans le cours ordinaire des choses. Les esprits observateurs donnent leur principale attention au fait; ils acquièrent une grande connaissance de la marche de la nature; dans leur travail pour le bonheur de l’homme, ils font abstraction de l’impossible, ils s’attachent à procurer à l’humanité, ou plutôt à la fraction dont ils s’occupent, le degré de perfection et le genre de félicité dont ils la jugent susceptible. Les esprits spéculatifs ne s’occupent guère que du droit; ils condamnent tout ce qui n’est pas conforme aux idées de morale et de justice qu’ils se sont faites. Ils existent presque toujours, ou dans des illusions et des espérances chimériques, ou dans l’indignation de la réalité. Les premiers accusent ordinairement les autres d’ignorance, de faiblesse d’esprit, d’aveuglement puéril. Ceux-ci à leur tour les accusent d’immoralité parce qu’ils prennent leurs assertions pour leurs maximes, et aussi de paradoxe, parce que, accoutumés à voir la nature dans leurs rêves, ils ne la reconnaissent plus quand on là leur montre comme elle est. Des hommes qui se sont fait illusion abandonnent tout quand elle est dissipée, ils travaillent pour un bien chimérique qui s’évanouit; un bien réel ou possible est sans charme pour eux, ils tombent dans l’extrémité contraire, et cette humanité à laquelle ils destinaient le bonheur et la perfection des anges, voyant qu’elle ne peut s’é lever au prix de leurs bienfaits, ils lui souhaitent toute espèce de honte et de maux. Le défaut des esprits observateurs est aussi de tirer de trop dures conséquences des vices et de l’imperfection des hommes; soit qu’exagérant ces choses, ils destinent à l’homme un traitement proportionné à l’idée trop vile et trop odieuse qu’ils s’en sont fait, soit qu’ils se résolvent seulement à le laisser aller comme il va; les uns sont parvenus par l’étude de la vérité à une sorte de misanthropie, les autres à l’insouciance; Hobbes fut dans la première classe, Montaigne n’était pas loin de la seconde. Cependant la nature telle qu’elle est, est encore inépuisable en ressources et riche en perfectibilité; il faut seulement bien connaître ce qu’elle est, ce qu’elle peut être et par où elle y peut arriver. La science veut un esprit sagace et une tête froide; l’art veut un caractère hardi, une âme ardente, une imagination féconde, éclairée par cette même intelligence qui a su découvrir la vérité. —Il faut savoir et vouloir. Malheureusement la nature a rarement uni ces choses, et un jugement calme et sain n’est pas ordinairement le partage d’une âme pleine de ressort. Tout comme dans les sciences morales, on trouve des esprits spéculatifs ou observateurs qui s’occupent les uns du droit, et les autres du fait ; dans les sciences physiques on trouve des hommes à théorie et des hommes à expériences qui cherchent, les uns à expliquer la nature et les autres à découvrir le système de la nature, en recueillant des faits.Jalousie et réciprocité entre les hommesLa nature a établi entre les hommes la jalousie et la réciprocité. L’une les porte à s’opposer au bonheur des autrès comme étant nuisible au leur. L’autre les porte à le favoriser comme réagissant sur leur propre bonheur. Suivant les diverses occurrences de la vie, les hommes obéissent à l’une ou à l’autre, de même les nations considérées comme individus. Chacun par son caractère est plus disposé ou à la réciprocité ou à la jalousie. Les écrivains philosophes, faiseurs de maximes, ont aussi, suivant leur caractère ou leurs idées, favorisé dans leur doctrine, l’une ou l’autre de ces dispositions, et leurs précepte sont tendu à diriger les hommes, les uns dans un esprit de jalousie, les autres dans un esprit de réciprocité. De là les deux systèmes de jalousie et de réciprocité en morale, en politique, en économie politique, en politique extérieure, même en agriculture. La doctrine moderne, fondée principalement sur les écrits de la secte dite des économistes, a adopté dans toutes ses applications le système de réciprocité. Sx. Constitution morale de l’homme et de la femme. Les affections des hommes sont plus en masse, plus simples, plus importantes ; celles des femmes sont plus détaillées, plus frivoles, plus légitimes. Quand vous êtes mobile, souple, exaltable, versatile, alors vous vous rapprochez de la femme. Une telle constitution conduit à la sensibilité, à la faiblesse, à la finesse, à la légèreté, à l’excitabilité, à l’imagination fine, inconstante, versatile. L’imagination chez l’homme produit la force, la tête, l’âme, le cœur. C’est de la mixtion des deux constitutions que se forment les hommes de génie. Là où le cœur se montre, on pardonne bien plus aisément les erreurs de l’imagination. Avec de la confiance, de l’encouragement, de bons traitemens, on fait toujours quelque chose des gens qui ont de l’âme. Le désir de plaire, d’être approuvé, est un ressort précieux qu’il faut plier aux convenances, mais dont il faut conserver religieusement l’élasticité. La crainte ne mène jamais à rien de beau, de parfait; elle n’est presque propre qu’à empêcher le mal visible. L’espérance est le grand mobile qui développe les facultés de l’homme. S XI. De l’homme dans ses divers âges, La curiosité, l’amour-propre, l’espérance, les rêves de l’imagination, occupent le premier âge de la vie. Les illusions, le goût des découvertes; voilà les jouissances de vingt ans. Les sensations du premier âge ne peuvent se reposer long-temps sur le même objet, la surprise les charme et les enivre, mais la curiosité les entraîne vers un autre objet; l’espérance les porte vers l’avenir. Il est bien plus facile de subjuguer son ignorance que de fixer son goût. Cet âge ne fait point jouir et n’a pas même les chaleurs soutenues des sensations qu’on lui suppose quelquefois; il ne savoure point, ses plaisirs sont gâtés par l’impatience. C’est en approchant du milieu de la vie que l’homme qui a conservé et développé ses facultés, qui a appris à en diriger l’usage, qui unit à la force un certain calme ou plutôt cette ardeur soutenue et nuancée qui se prête à toutes les modifications du plaisir, qui sait connaître le prix de ce qu’il possède et les défauts de ce qu’il n’a pas, qui ne donne point aux privations une valeur qui détruit tout le charme des jouissances, c’est alors, dis-je, que l’homme peut savourer dans toute son étendue le charme de l’existence. De la jeunesse. Les organes de la jeunesse sont nouveaux et mobiles. Elle est très sensible; le rire, les larmes, les émotions fréquentes et vives sont le partage de l’enfance. Elles deviennent plus rares à portion que les années s’accumulent; et l’homme formé n’est plus agité que par de puissantes émotions. Les affections de la jeunesse sont brèves, la distraction l’entraîne; elle est d’ailleurs fatigable parce qu’elle est mobile et faible. La jeunesse prévoit le bonheur, accoutuméc qu’elle est à considérer dans l’avenir une progression croissante; elle projette parce que la portion de sa carrière qui lai reste à courir est la plus longue et la plus importante selon ses idées. L’homme est porté à croire ce qu’il désire, il n’y a que l’expérience qui le désabuse; mais la jeunesse a des désirs vifs et l’expérience nulle. La jeunesse sacrifie à la gloire, à l’estime, à l’attachement, parce que ces biens sont les plus flatteurs; l’âge avancé a l’ambition, parce que l’expérience montre le bonheur dans le pouvoir; il sacrifie à l’avarice, parce que la longue vie instruit à la méfiance. La jeunesse est présomptueuse, parce qu’elle est belle, active, ignorante. De présomptueuse, elle devient insolente; elle poursuit la gloire, parce qu’elle croit l’atteindre; elle ose, parce qu’elle croit réussir. Elle est inconstante, parce que tout objet a sur elle l’attrait puissant de la nouveauté; parce que, portée à prévoir le bien par présomption, ce qu’elle conçoit le mieux est toujours ce qu’elle estime le moins. T. III. 2. Elle est franche, parce qu’elle a plus de sensibilité que de prévoyance et de souvenir; parce qu’elle ignore l’art de dissimuler et qu’elle le méprise, amoureuse qu’elle est, pour l’ordinaire, de ce qui est noble, grand et glorieux. Un grand inconvénient pour les jeunes gens dans la société, c’est que depuis leur maîtresse jusqu’à leurs marchands, tous ceux qui traitent avec eux, se croient obligés d’honneur à les tromper. La jeunesse active et sensible, qui ne peut prendre son essor dans les passions et la gaîté, trouve une issue dans l’affectation et s’y versé sans mesure. S XIII. Des enfans. On donne des conseils aux enfans et on ne cherche guère à en tirer des lumières; cependant, presque tout ce qu’on veut leur apprendre les saisit, et les enfans bien organisés sont excellents dialecticiens Pour bien élever l’esprit des enfans, il s’agit de faire devant eux les raisonnemens dont ils seraient capables. Je voudrais qu’on apprît aux enfans à bien ob→ server et bien raisonner, et qu’on ne leur donnât des connaissances fondées sur l’autorité qu’à mesure qu’ils pourraient comprendre comment elles ont été découvertes et certifiées. C’est ainsi qu’ils auront une force de juger, et qu’ils donneront à leurs opinions le juste degré de fermeté, parce qu’ils sauront d’où elles viennent, et qu’ils ne ressemblent pas à la multitude qui croit ce que souvent elle n’entend pas, sans mesure, sans fondement et sans preuve, ne sachant jamais si elle doit cesser ou continuer de croire, et le pourquoi de l’un ou de l’autre. que toujours sur ce que notre liaison a de plus ou moins flatteur pour leur société. »
Barnave
…
…
« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes. »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
Rohmer en perspectives
2022
…
« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
…
« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
…
« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »
…
« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
…
« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
…
« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
…
« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
…
« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
…
« `nous ne pouvons, ne savons jamais de quoi vous autres êtes capables… Pour un j’ai bien dit un regard de travers, une figure de peur, une réflexion ou je ne sais quoi d’autres…, et vous voilà déjà vous autres à vous énerver vous emporter nous menacer nous faire peur !…. vous nous fichez la trouille, bandes de petites enflures !… c’est à peine oui à peine si vous avez dit, fait la moindre remarque que ça dégénére, que ça s’envenime !… mais pour rien pour que dalle !… On le voit on le sait très bien d’ailleurs… Aujourd’hui le silence est de mise, de rigueur !… On sait jamais de quoi vous autres êtes capables, bande de tarés !…`
…
« Mais ils nous pourissent la vie !…. On va , on peut pas non plus se laisser faire!… Se laisser faire!… encore et toujours !… Moi !… Moi je dis non !… Je dis stop !… En appelle à une réaction !… au bon sens !… Au réveil !… Pour la sanité, l’avenir et la tranquillité de nos enfants, de nos rues, de ce pays !… Moi ce que je dis c’est assez!… Assez !… Assez de laisser-aller, d’indulgence, de clémence !… Mais merde à la fin quoi !… Si vous pouviez tous juste mourir!… Disparaître !… Moi j’en appelle aux militaires !… qu’ils viennent, nous viennent donc en aide, nous aident nous à nous débarrasser de vous !.. À faire le ménage !… qu’on en finisse cette fois !… une bonne fois pour toutes!… avec toute cette merde cette racaille !… J’en ai marre moi assez !… Je n’en peux plus!… Plus moi de marcher sur des œufs, de devoir raser les mûrs… chez moi dans la rue, dans le métro partout !… Mais merde !… Merde quoi à la fin!… Tu le vois bien !…le sais bien !… bien donc comme moi… Mais que C’EST TOUS LES MÊMES !… TOUJOURS LES MÊMES !… toujours eux!… toujours des nègres, des arabes, des étrangers qu’on ramasse, qui se font choper !… à chaque fois !… C’est possible ! … Possible toi, pour toi, de continuer comme ça ?!… Moi, moi ce que je dis… c’est tuons-les !… Débarassons-nous en!… Débarrassons-nous de toute cette merde, de tous ces enfoirés !… Qu’ils aillent tous se faire foutre!… Au diable !… Ceux, tout ceux qu’on a trop, et trop souvent choper !… À la cinquième mention, moi je ce que je dis, c’est terminé !… tu rentres, tu rentres oui ok… mais tu ressors pas !… Fini !… Terminé !… Mais combien !… combien de temps encore devra-t-on donc encore attendre…attendre, encore et encore !…, supporter ça !… Toute cette merde!… cette peur ces craintes… ces agressions!… cette chien-lit!… toutes ces salopes !… ces salopards de merde, ces mendiants, ces enfoirés d’égorgeurs, d’enculés de leur mère de drogués… Qu’ils aillent tous se faire foutre !… Non mais c’est normal !… normal donc pour vous !… pour vous que l’on sorte, puisse sortir… sortir aller chercher son pain, ses clopes ou je ne sais quoi d’autres… et que derrière, bah derrière on ne revienne pas… on ne revienne plus !… Tout ça!… Tout ça parce que l’un de ces fous, l’un de ces tarés, de ces animal en a décidé autrement… Moi je dis non !… Je dis stop !… Ça suffit !… Merde!… J’en ai marre !… Mettons-y un terme !…. Débarassons-nous!… Oui !… Débarassons-nous de toute cette merde, de toutes ces salopes, ces salopards, ces enflures… ces pourritures de merde qui traînent, qui traînent partout en ville dansl la rue… Mais ils nous pourrissent la vie!…. Moi ce que je dis… C’est finissons-en!… Assez!.. J’en ai assez !… Il a assez duré le temps de la clémence, de la patience, de l’indulgence… Moi ce que je dis c’est… changeons de méthode !… Commençons !.. Oui, commençons à leur faire peur !… à leur ficher la trouille !… à eux !… à tout ce ramassis de petites merdes, d’enfoirés de merde… ces connards!..` »
…
« Si on veut redonner une véritable vie nationale à cette multitude qui aujourd’hui prend le nom de peuple, il faut commencer à comprendre que, comme cette vie se compose d’un passé, d’un présent et d’un avenir, il est impossible de conserver la solution de continuité qui existe aujourd’hui entre notre vie présente et notre vie passée. »
Montlosier
…
« « Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
…
« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable. Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le member, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, nous qui le sommes, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
…
» Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quel qu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à notre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
…
« Je suis, je suis, moi une force, un jugement, une puissance !…, d’emprise. Je prends, et saisis quiconque, n’importe qui, tout individu qui s’interroge, se saisit lucidement et lui-même, de lui-même, de ses responsabilités, dans l’état actuel des choses… Pas seulement, pas simplement dans sa vie, sa propre vie, son existence, ou plutôt ce qu’il considère être du cercle, de ses responsabilités, dans son ou ses encourages, actuels, passés, ou futurs, oui futur même, futur également. Car non, mon influence ne se limite pas, n’est pas limitée, entravée par le temps, ou l’espace. Je suis une sorte de présence, pas toujours, ni systématiquement perçue, tel un œil, un regard, parfois fermé, occulté, souvent sous-estimé et nié, qui sait, voit, peut voir et lire dans les cœurs et les esprits, les âmes. Les gens, les personnes instruits m’associent souvent à la mémoire, la mère des muses, car j’imprime et note, grave savamment, et à raison, mes souvenirs, mes impressions et anecdotes sur les gens, les choses, les personnes que je croise. Vous vous étonneriez, seriez étonnées d’entendre, de m’entendre moi vous interpeller, vous appelez et vous nommez, vous rappeler ceci ou cela sur vous, vos actions, vous-même, vos habitudes ou votre caractère. Souvent, très souvent, le plus souvent, je joue me fait, passe pour indifférente, hautaine, inaccessible, ou encore ignorante… Comprenez-moi ! Je n’aime pas… me faire, me rendre désagréable. Aussi le plus souvent je préfère m’éclipser, et partir plutôt que de vous rendre les témoins de tout ce qui moi me chagrine ou m’insupporte chez vous. Car et à défaut de pouvoir moi d’être en mesure de vous rendre meilleur, par vos actions ou vos discours, je suis tentée et je l’avoue, vous le comprendrez aisément, de me faire discrète, secrète presque moi sur mes opinions, mes sentiments dont semble-t-il et le plus souvent vous n’avez que faire. Si je ne vois pas ne sais pas, n’arrive pas à m’expliquer vos conduites, je ne suis pas pour autant surprise par l’étourderie et la faiblesse des hommes, car rappelez-vous, ma principale vertu est de me souvenir, me rappeler et des choses, et des hommes, si mon amour et ma tendresse envers l’être humain m’empêche de m’ouvrir personnellement devant vous sur ma déception et ma fatigue, mon irritation même maintenant à devoir vous trouver, vous retrouver et chaque jours chaque fois avec cet air béat et infatué qui me laisse moi sans cesse profondément sceptique et confuse, aussi incrédule qu’interloquée, tant et si bien que ma colère laisse parfois, tantôt place à la compassion quand j’anticipe hélas ce qu’il en vient, en adviendra et malheureusement de vous. Pourtant…»
…
« Gener Rondina n’avait aucune chance de s’en sortir. Quand la police philippine est arrivée chez lui, au beau milieu de la nuit, il a tenté de s’enfuir en passant par la gaine d’évacuation du climatiseur dans le mur. Malheureusement, des agents l’attendaient de l’autre côté. Ils ont braqué une lampe torche sur son visage. Terrifié, il a rebroussé chemin. Il a commencé à supplier qu’on lui laisse la vie sauve, se disant prêt à se rendre. Des membres de sa famille ont confié qu’il tentait d’arrêter de consommer de la drogue et d’en vendre en petites quantités. « Je me rends, je me rends, monsieur l’agent ! », aurait crié Gener Rondina selon un témoin. Les policiers lui ont ordonné de se mettre à genoux, les mains au-dessus de la tête, et ont demandé à sa famille de quitter la pièce. Quelques instants plus tard, des coups de feu ont retenti. »
https://www.amnesty.org/fr/lat […] -on-drugs/
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie.
David Lyon et Zygmunt Bauman (2013) développent le concept de surveillance liquide : « La surveillance a glissé dans un état liquide… elle s’infiltre et coule partout. » Elle est post-panoptique (pas de centre fixe), participative (nous contribuons à notre propre surveillance via les réseaux sociaux), et mêle séduction et contrôle. « Le pouvoir est de moins en moins coercition et de plus en plus séduction. »
Didier Bigo propose le concept de ban-opticon : « La forme de gouvernementalité des sociétés postmodernes n’est pas un panopticon où une surveillance globale pèse sur tous, mais un ban-opticon où les technologies de surveillance trient qui doit être surveillé et qui est libre de surveillance selon son profil. » Le profilage produit des catégories de risque, opère un tri entre « normaux » et « dangereux », et exclut (bannit) les indésirables.
Becker et la carrière déviante : le poids du passé fiché
Howard Becker dans Outsiders (1963) établit que « les groupes sociaux créent la déviance en fabriquant les règles dont l’infraction constitue la déviance, et en appliquant ces règles à des personnes particulières qu’ils étiquettent comme outsiders. Le déviant est celui à qui cette étiquette a été appliquée avec succès. »
L’étiquetage transforme le regard social sur l’individu et, progressivement, le regard de l’individu sur lui-même. La carrière déviante décrit la trajectoire par laquelle une personne étiquetée est progressivement exclue des rôles conventionnels et poussée vers des rôles déviants. Le passé pèse sur le présent : l’individu fiché traîne une marque qui précède toute interaction.
Devah Pager (2003) a démontré expérimentalement l’effet massif du casier judiciaire sur l’employabilité : à qualifications égales, les candidats avec casier sont systématiquement écartés, effet exacerbé pour les candidats noirs. Bernburg et Krohn (2003) établissent que « l’intervention officielle dans la jeunesse a un effet significatif et positif sur la criminalité à l’âge adulte, et cet effet est partiellement médié par les chances de vie, comme la réussite éducative et l’emploi. »
Implication : le fichage n’est pas un simple enregistrement neutre — il produit activement les trajectoires qu’il prétend prévenir. L’individu fiché voit ses opportunités réduites, ses interactions marquées, sa « carrière » infléchie par une marque qu’il ne peut effacer. »
…
« « On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens » »
…
«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
« Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« Pourquoi est-ce que j’observe ? Pour protéger ou pour contrôler ? »
Lien avec Foucault : Le « panoptique » (prison où les détenus sont observables en permanence) crée une autodiscipline par intériorisation de la surveillance.
VI. Conclusion : Vers une sagesse de la vigilance
A. Synthèse : Ce que la méta-grille permet
Détruire l’illusion de la solitude
Prise de conscience : « On n’est jamais seul, jamais pas observé »
Éveil à la réalité du réseau de regards permanents
Cartographier son environnement social
Identifier les Vadors sombres, lumineux, neutres, caméléons
Évaluer la densité du milieu et l’exposition numérique
Calculer son coefficient de contrainte sociale (CCS)
Adapter sa posture existentielle
Régime 1 (naïveté) : Besoin d’éveil
Régime 2 (lucidité vigilante) : Équilibre à maintenir
Régime 3 (hyper-vigilance) : Stratégies de survie
Agir avec discernement
Ne pas sur-interpréter (attendre la répétition)
Distinguer bienveillance non naïve et hostilité assumée
Réagir avec sobriété, constance, au Kairos » »
…
« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »
…
« Partie I : Hostilité assumée (et ses nuances)
1. Hostilité franche
Silence lourd, calculateur
Attitude : fixe la personne sans parler, prend des notes ou tapote son stylo.
Ton de voix : quand il parle enfin → sec : « Vous avez compris ? »
Interpellation typique : « Je note tout, moi. »
Sourire sarcastique
Attitude : rictus en coin, haussement de sourcils.
Ton : ironique, allonge les mots.
Interpellation : « Ah… bravo… vraiment brillant ! » (dit sur un ton moqueur).
Voix glaciale, sèche
Attitude : regard fixe, immobile.
Ton : froid, haché.
Interpellation : « Ça suffit. On passe à autre chose. »
2. Indifférence active
Absence de salut volontaire
Attitude : passe devant sans un mot, détourne légèrement la tête.
Ton : pas un son, soupir audible.
Interpellation : aucun → c’est le silence qui signifie le rejet.
Regard dur, fuyant volontaire
Attitude : baisse les yeux quand vous regardez, mais se crispe.
Ton : silence + respiration courte.
Interpellation : « … » (pas de mots, mais l’air dit : « Tu n’existes pas »).
3. Ignorance volontaire
Silence feint
Attitude : sourit poliment mais coupe la parole ou change de sujet.
Ton : léger, désinvolte.
Interpellation : « Oui oui… bon, passons. »
Regard absent mais volontaire
Attitude : regarde le plafond, le téléphone, alors qu’on s’adresse à lui.
Ton : détaché, traînant.
Interpellation : « Ah, désolé, je ne suivais pas. » (mais c’est volontaire).
4. Simple circonstance (pas d’intention)
Absence de salut par fatigue
Attitude : l’air pressé, sacs à la main, téléphone collé à l’oreille.
Ton : occupé, rapide.
Interpellation : « Excuse, je suis à la bourre. »
Regard absent car préoccupé
Attitude : fixant le vide, fronçant les sourcils.
Ton : soupirs, murmures.
Interpellation : « Attends, je pense à autre chose là. »

Partie II : Bienveillance non naïve (et ses nuances)
1. Ouverture prudente
Sourire sobre, protecteur
Attitude : léger sourire, tête inclinée, yeux doux.
Ton : voix posée, basse.
Interpellation : « T’inquiète, ça va aller. »
Voix basse, posée
Attitude : mains calmes, posture stable.
Ton : grave, rassurant.
Interpellation : « Prends ton temps, explique. »
2. Bienveillance vigilante
Silence attentif
Attitude : hoche la tête lentement, regarde sans couper la parole.
Ton : sobre, mots rares.
Interpellation : « Je t’écoute. »
Regard discret de soutien
Attitude : bref contact visuel, sourire léger, petit signe de tête.
Ton : neutre mais encourageant.
Interpellation : pas besoin de mots → « je suis là » dans les yeux.
3. Distance observatrice
Silence neutre, sans froideur
Attitude : assis en retrait, bras croisés mais visage calme.
Ton : voix lente, sans insistance.
Interpellation : « Continuez, je prends note. »
Regard calme, non engageant
Attitude : suit la scène mais ne sourit pas.
Ton : voix égale.
Interpellation : « On verra. »
4. Méfiance protectrice
Ton ambigu, questions indirectes
Attitude : se penche légèrement, sourcils levés.
Ton : mi-voix, neutre mais piquant.
Interpellation : « Tu es sûr de toi ? »
Absence volontaire de sourire
Attitude : lèvres fermées, regard droit.
Ton : court, sobre.
Interpellation : « Je préfère attendre avant de me prononcer. »

Rappel essentiel : le risque de surinterprétation
Exemple typique : une collègue ne salue pas →
Hostilité active si elle détourne volontairement les yeux.
Simple circonstance si elle sort précipitamment pour un appel urgent.

Toujours confronter le signe à l’environnement et la répétition avant de conclure. »
…
…
« Je me fiche de ce qui pourrait m’arriver. «
…
« Vous n’avez aucune chance de vous en sortir. »
…
« Qui erre sur terre et fend les airs pour mordre la poussière ? »
…
The Batman, Bande Annonce, Extraits
…
…
« À quoi lui sert alors cette connaissance stérile, qu’à le déchirer qu’à noyer ce cœur orgueilleux & voluptueux dans une cruelle amertume ; qu’à lui faire entendre, qu’il n’a travaillé que pour autrui, que d’autres vont jouir du fruit de toutes ses peines?? Il vous en arrivera tout autant mes chers Auditeurs, si dès-à-présent vous ne vous rendez ces réflexions familières. À l’amertume du dépouillement des biens présents, vous joindrez l’appréhension des maux futurs. «
Charles de La Rue
…
….
« Quels désordres? Celui de l’extérieur. Celui de l’intérieur. Celui qui vient. »
…
Suspiria, Bande Annonce, Extraits
…
« Sur ce fond de fragilités viennent se greffer, et surtout s’amplifier des conflits moraux – échec, souffrance de l’échec, culpabilité, réprobation, autodénigrement, perte de confiance, etc. -, étroitement mêlés à de véritables crises d’envahissement par autrui. « Autrui » entendu ici au sens le plus vaste du terme : les proches, les congénères, mais encore le diable, Dieu et tout ce que nous pouvons imaginer exercer une influence sur notre vie : des trépassés aux « puissances occultes », en passant par les extraterrestres. Je ne fais rien quand je devrais agir ; on attend de moi que j’agisse ; je suis insuffisant ; on m’observe, on me surveille, on me harcèle par ces excès d’attente, d’attention, de sollicitude qui me sont portés. Le jugement de mes actes est constamment négatif, je suis désavoué en permanence ; on me critique, je suis persécuté. AU BOUT DU COMPTE S’AGGRAVENT LES DIFFICULTÉS À SE JUSTIFIER, PARAÎTRE EN PUBLIC, ASSUMER SON PERSONNAGE, LES SENTIMENTS D’INJUSTICE ET D’INCOMPRÉHENSION,, LE RESSENTIMENT QUI LES ACCOMPAGNE. AVEC TOUJOURS CETTE QUESTION QUI EST DE DÉPARTAGER LE TROUBLE PRIMAIRE DE CE QUI LUI EST RÉACTIONNEL. Si le manque d’endurance dans les rapports sociaux entraîne des échecs qui entretiennent un sentiment de mésestime de soi, l’inverse n’est-il pas vrai ? Chaque fois, il ne sera possible de répondre qu’hypothétiquement, et au cas par cas. » »
Alain Bottéro, Un autre regard sur la schizophrénie
…
« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » » … Il existe des êtres qui nous donnent le sentiment de « n’être jamais là », soit par une sorte d’éparpillement de leur personnalité, soit par une froideur distante qu’ils dressent devant eux comme une défense, soit par la distraction où les égare leur rêve intérieur, soit simplement par une sorte de pauvreté d’être qui enlève à leurs paroles comme à leur actualité physique non seulement toute résonance mais toute puissance d’affirmation. D’autres au contraire s’imposent presque avec insolence sitôt qu’ils paraissent, les uns par une sorte d’abattage vulgaire, ou d’indiscrétion physique, d’autres par une autorité impérieuse, d’autres encore, qui me laissent beaucoup plus libre de leur présence si fascinante soit-elle, par une puissance invincible de rayonnement. Cette présence n’est pas seulement faite d’affirmation ; les êtres fortement présents le sont souvent de la manière la moins préconçue qui soit ; ils se communiquent immédiatement par la chaleur de leur sympathie ou de leur compréhension. Nous-mêmes nous nous percevons de l’intérieur comme inégalement présents aux choses et à notre entourage : que notre vigueur psychique diminue, et nous ne nous sentons plus solidement ancrés en ce point où nous nous dressons, nous sommes « ailleurs », « absents ». C’est une sorte de tension psychique qui maintient cet équilibre de la présence et de l’absence : qu’elle baisse, et le brusque resserrement du champ de conscience diminue considérablement le nombre des présences, me délie moi-même de mon attache ; elle peut aussi bien affoler le sentiment de présence : des « mystiques » d’asile éprouvent de vifs sentiments de présence à propos d’objets surgis de leur imagination. La présence d’autrui n’est donc pas une donnée brute, mais une reconstruction plus ou moins étoffée qui dépend de la richesse apportée par les parties en présence. En restaurant la dignité de la durée vécue, Bergson a, bon gré mal gré, longtemps empêché que l’on regarde avec justice les régions où la durée touche à l’espace par l’extension et le temps mesuré. La durée est en même temps irrationalité et rationalité commençante, mobilité et stabilité, changement et consistance, inquiétude et paix. Elle est en son jaillissement élan et devenir, mais elle dépose des œuvres extérieures, discontinues, localisables. Elle pousse à la fois en projection et en expansion. Il n’est pas possible de représenter hors de l’abondance spatiale ce mouvement créateur dont le mot d’épanouissement rend exactement la double polarité. Le temps retrouvé, c’est en même temps l’espace retrouvé. La durée, comme l’espace, est accueillie dans un élan, l’élan vers l’avenir. On pense souvent à celui-ci comme à ce qui n’est pas, à l’irréel : or ce n’est pas un paradoxe de dire que l’avenir est la donnée la plus immédiate de notre conscience de la durée. De plus, cet avenir n’est pas un avenir quelconque : c’est mon avenir. La possession d’une durée fervente et pleine relève d’un choix venu des profondeurs, celui par lequel nous acceptons ou nous refusons les charges et les grandeurs de l’existence personnelle. Il y a des individus qui réussissent, d’autres qui manquent cette création.» » … « On s’accorde à constater que si le sujet se fixe trop exclusivement à l’une des deux dispositions, les suites peuvent être graves : l’extraverti perd le contact avec soi-même, l’introverti avec le monde. L’extraverti tend à liquider immédiatement les ébranlements reçus, par un court-circuit de l’émotion au geste parlé ou mimé, qui bloque la résonance intérieure des appels du monde. Déjetée à mesure qu’elle se forme, sa vie spirituelle tend à s’annuler par la suppression de l’intimité où la personne se recueille et se mûrit. Elle se diffuse constamment dans l’impersonnalité du monde des choses, dans le bavardage quotidien, dans cette aliénation mentale toujours renouvelée qu’entretiennent la vie sociale, l’action, la vie privée elle-même quand une intériorité profonde ne les soutient pas. Ce n’est pas l’ouverture au réel qui perd l’extraverti, c’est l’étouffement de l’inquiétude intérieure qui le ferait homme parmi les choses. Lefrancq-Brunfaut soulignent la nécessité d’une culture de l’imagination pour inhiber cette agitation et développer cette résonance, si l’on entend par imagination « la capacité de se représenter complètement les choses, l’éveil spontané et généreux des images, des personnages, des événements, l’invention des histoires, des péripéties narratoires, le goût de jouer avec des idées comme des enfants ». La dramatisation mimique de l’émotion est bien accompagnée d’images, mais ces images restent subordonnées aux réactions viscérales et musculaires et ne font qu’illustrer l’émotion, dont elles sont à la fois le reflet et le stimulant. Qu’elles se mettent au contraire à suivre leur cours propre et à devenir simulatrices de l’activité psychique, elles détournent l’émotion de ses manifestations primaires, pour l’intravertir et la spiritualiser dans un monde de sentiments, de plaisirs esthétiques, de réflexion, etc. Une culture littéraire ou esthétique, une vie religieuse, une expérience humaine riche ou douloureuse sont le correctif nécessaire d’un tempérament trop constamment jeté hors de soi par sa nature. Sur le plan de l’expression motrice, l’extraversion se traduit par un excès de mouvements centrifuges, que peuvent réduire des mesures systématiques d’inhibition motrice. On éliminera par dressage les gestes spontanés incongrus et inutiles, tout en se gardant, avec un émotif, de l’enfermer dans une perpétuelle contrainte, à laquelle il réagirait par repliement et dissonance ; on éduquera la maîtrise volontaire de soi, qui ne devra pas comprimer le cœur même de la personne, sous peine de provoquer, au nom de l’ordre, une désorganisation profonde. Socialement, un milieu sourd, réfrigérant est un obstacle utile à l’extraversion. L’extraverti devra bien battre en retraite sur ses propres ressources si le milieu laisse son tapage résonner dans le vide, lui refuse une audience trop complaisante. Si enfin la « vie intérieure » est pour certains une gourmandise dangereuse, c’est elle au contraire qui manque à l’extraverti pour lui donner les perspectives profondes nécessaires à une vie pleine. Tout ce qui en donne le goût doit lui être proposé, dans la ligne de ses dispositions propres, et dans la mesure qu’il peut tolérer. Ainsi compensée, au lieu du désordre déboutonné et théâtral où elle se déchaîne parfois, au lieu même de cette bonhomie, de ce liant un peu trop facile qui en exprime les formes moyennes, l’extraversion deviendra une sorte de disponibilité et de libéralité d’aisance psycho-organique, qui composera heureusement avec la réserve née des influences introversives. L’introversion excessive menace de se développer en jouissance égoïste de soi, en délectations compliquées et en rêveries stériles : des subtilités dissolvantes dépriment le goût du réel et le souci d’autrui. Faute de presser sur la réalité, de s’affermir dans la lutte, la vie intérieure sombre dans une sorte d’asthénie velléitaire qui recule perpétuellement devant l’acte. Lefrancq et Brun-faut appellent sthénie la contre-force à développer dans le régime intellectuel, « capacité psychique d’effort efficace dirigé avec ténacité vers une fin à réaliser ». La valeur de l’effort intellectuel, de la lutte contre l’obstacle a été dangereusement déconsidérée dans la réaction que les premières années du XXe siècle ont opposée au rationalisme et au formalisme des années antérieures : appel à l’intuition inconsistante, à la fantaisie folle de l’imagination spontanée, à la liberté intégrale de l’esprit, autant de menaces pour les vertus viriles de l’intelligence et, par elle, du caractère. Il y a là un mal et un remède sur lesquels l’époque nous convie à insister. En repliant le sujet en deçà de l’action et même de l’expression, l’introversion tend à développer dans le comportement une immobilité figée qui peut tourner à l’obtusion et à la stupidité sommeillante. Il arrive à l’introverti de ne plus même se donner la peine d’articuler ou de terminer ses mots : il parle en dedans, indifférent, au fond, à ce qu’on l’écoute ou non ; comme il l’est à ce que soient ou non réalisées ses idées une fois mises au point, ses rêves une fois rêvés. Sans expression, agissant peu, guindé, l’introverti n’a que trop tendance du même coup à se retirer dans sa coquille, à s’envelopper d’un silence qui risque de tourner à l’engourdissement psychique progressif, celui du malade, du prisonnier, de l’inactif. Il y a donc intérêt à le forcer, pour ainsi dire, dans l’espace par le geste, en développant son activité psychomotrice. Qu’il bouge, qu’il se promène, qu’il fasse de l’exercice, qu’on lui enseigne la mimique verbale, la danse, les sports violents, qu’on stimule son rythme. L’effet sera double : le mouvement réveille progressivement la conscience engourdie, il insère dans le réel et affronte à l’obstacle la conscience repliée. Il n’est qu’à prendre la précaution de procéder progressivement avec l’émotif, chez qui les premiers efforts d’extériorisation développeront des réactions inhibitrices violentes. Socialement, au contraire de l’extraverti, l’introverti demande un milieu stimulant, compréhensif. Ce milieu agira sur deux fronts : d’un côté il offre à la tendance introversive un écho accueillant, faute de quoi elle se durcira en dissonance ; mais en même temps, il excite l’introverti, par l’intérêt multiple aux personnes et aux sollicitations qui l’entourent, à sortir de soi, à vouloir le monde et à se vouloir dans le monde. Un milieu incompréhensif, qui le moque ou le rabroue, ou un milieu atone qui l’ennuie et le décourage lui sont au contraire fatals. Toute formation spirituelle qui jette l’introverti hors de lui est bonne. « Se perdre pour se trouver » doit être sa formule de vie. Il lui faut agir, se dévouer, créer, s’oublier dans les choses et parmi les hommes. L’introversion compensée devient une réserve, cette distinction supérieure, sans mépris ni maniérisme, qui donnent à une personnalité le charme d’une discrétion prometteuse et le recul nécessaire devant l’action. Elle peut alors inspirer des attitudes supérieures de pensée et de vie dont le plotinisme est dans l’histoire des idées le type le plus caractérisé. Les conditions de vie, la sensibilité et la philosophie commune d’une époque encouragent l’une ou l’autre disposition. Les hommes qui défrichaient la forêt celtique n’étaient pas portés aux complications sentimentales, pas plus que le travailleur qui conquiert durement son pain ou les peuples qui luttent pour leur existence contre des conditions hostiles. Les époques trop riches et trop faciles, les civilisations accomplies, et a fortiori les décadences encouragent au contraire le déséquilibre en faveur de la réflexion ; et celle-ci tourne bientôt à vide si elle ne maintient pas ses relations vitales avec la réalité. Alors naissent les romantismes et les relativismes, qui se délectent de nourritures creuses, pensées sans objets, rêves sans consistance, amours sans but, actions gratuites et univers sans direction.» »
…
« Le triple univers des choses, des hommes et des valeurs peut nous appeler aussi fortement que l’instinct de conservation, de possession ou d’agression. Freud et Marx ont vigoureusement nettoyé l’emphase creuse d’un spiritualisme décadent. Il est temps maintenant de les dépasser. C’est l’élan personnel tout entier, uni à un élan collectif complice, qui dans l’univers global se cherche des sphères d’épanouissement, et non pas seulement des moments de satisfaction. Le sens du réel, c’est beaucoup plus que la résignation maussade d’un instinct refoulé par un monde qui s’affirme brutalement et sans justification. C’est une aspiration à vivre avec le monde, non pas perdu en lui, non pas simplement parallèle à lui, mais dans un régime d’échanges et d’interpénétration qui dilate de plus en plus la richesse personnelle de vie. Il y entre aussi un sens mesuré de la limite et du possible, qui vient à chaque instant donner à notre action sa portée, sa souplesse, sa sagesse ; mais il y entre un sens avide de la communion, un désir d’accord et d’ampleur qui corrigent ce que le premier pourrait avoir de trop aisément résigné et passif. Il dit : « soit ! » et il dit « plus outre ». Une grande partie de nos forces psychiques sont journellement employées à assurer cet accord de concessions et d’avances avec chaque imprévu de la route. Il ne faut jamais oublier le double et incessant mouvement de ce sens du réel : mouvement vers les choses pour nous harmoniser positivement avec elles, mouvement de repli devant des forces supérieures en nombre ou en exigences pour ne pas nous briser sans résultat sur leurs avantages, et pour reprendre appui dans le recueillement de nos forces vives. Bleuler, reprenant et achevant les recherches de Kretschmer, a fortement marqué la solidarité de ces deux rythmes de la fonction du réel. Syntonie et schizoïdie, faculté de vibrer à l’unisson de l’ambiance et faculté de nous détacher de l’ambiance, souplesse à régler notre conduite sur les exigences de la réalité et aptitude à prendre du recul sur le jeu des forces extérieures, sont deux principes complémentaires de la vie normale, ils composent l’équilibre de l’action. Quand elles alternent et se soutiennent, comme systole et diastole, elles donnent un style de vie remarquablement harmonieux et efficace. Mais généralement l’une d’entre elles prédomine et marque le caractère d’un trait déjà appuyé. (…)1. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les incompossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré. Le mal de la jeunesse est de la fuir, le mal de la maturité de s’y ensevelir vivant, et de tuer, avec la marge d’avenir et d’imprécision qui est une condition de la vie, le germe même de la vie. Il menace au maximum ceux qui portent le plus d’intérêt aux choses (nEAS). Tous les accidents de cette histoire retentissent sur l’équilibre final de l’individu avec le monde. Mais il est nécessaire, pour bien l’entendre, de lever l’ambiguïté qui pèse sur le terme d’équilibre. Il y a un équilibre de vie et il y a un équilibre de mort. Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. »
…
« Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. Cet excès de consonance nous engourdit dans une sorte de sommeil vital. Un tel mimétisme psychique est une grave menace pour la vie personnelle. A l’extrême opposé de cet engourdissement par l’ambiance, qui trouve en nous-mêmes ses complicités principales, le réel a pour fonction habituelle de nous assaillir, de nous secouer, de nous sortir au contraire de l’inertie végétative. Il nous étrille si bien que nous avons besoin, à intervalles rapprochés, de nous replier loin de ses prises : c’est ce retrait qu’on appelle le sommeil. Nous rejoignons ici, d’un nouveau point de vue, la crise centrale de la conscience contemporaine. Toute la psychologie du XIXe siècle s’est fait de la conscience l’image d’une activité purement narcissique et réceptive, repliée sur la digestion de ses « contenus ». En même temps que de violentes réactions historiques bousculaient cette psychologie de rentiers, la phénoménologie a introduit, sur le plan scientifique, l’idée que toute conscience est intentionnelle, prospective, projetée hors de soi dans la conquête du monde. Le repliement excessif de la conscience sur soi est le premier pas vers la désadaptation du réel. La première condition de l’adaptation au réel est un relatif oubli de soi. Il faut se perdre pour le trouver, et pour se retrouver en lui. Cette règle de biologie et de spiritualité s’annonce dès le niveau du mouvement adapté élémentaire. La conscience que j’en ai est tout en avant de lui, penchée vers la fin de la phrase dite, du thème joué, de l’élan commencé. Que j’arrête mon intention sur une phase intermédiaire du déroulement, il se bloque ou s’embrouille. Ribot remarquait que, chez le tireur habile qui vise ou chez le chirurgien qui opère, le sentiment réflexif de la personnalité est aboli. Il est tout entier ramassé dans la convergence sur l’acte tout entier, changé en son acte même, aliéné dans la suprême réalisation de soi. Le créateur éprouve au moment de la création un pareil sentiment d’aliénation, souvent décrit. Faut-il penser que le jeu le plus cruel de la nature serait de nous anéantir au moment précis de notre accomplissement ? Ce serait rendre absurde la longue genèse de la conscience personnelle. La plénitude aussi bien sentie qu’effective de cet état terminal le distingue radicalement de la dépersonnalisation qui accompagne, à l’autre bout, les états de rupture avec le réel. Dans cette dernière le sujet s’éprouve positivement comme loin ou hors de lui-même ; loin d’être concentré dans un acte intentionnel, il n’arrive pas à prendre contact avec le dehors. «
…
« L’impuissant réagit à l’adaptation manquée, dans les cas les plus sommaires, par la pure et simple décharge affective. « Celui qui est mécontent de lui-même, écrit Nietzsche, est toujours prêt à se venger, nous serons ses victimes. » Il lance au hasard devant lui l’irritation qui lui vient de sa défaite. Son humeur refoulée se tourne en récrimination contre l’entourage ou contre les pouvoirs, en haine du bonheur et de la réussite de ceux qui en paraissent favorisés. Mais le ressentiment implique encore quelque lutte et ne convient pas à tous les tempéraments. Le schizoïde se refait plus communément, à niveau de son impuissance, un équilibre à lui, où il retrouve la sérénité de l’homme qui ne force pas son génie. Si l’on excepte le vide affreux où sombrent les schizophrènes d’asile, il ne fuit pas la réalité pour le néant, mais pour un univers intérieur qu’il substitue au monde réel et dont il jouit plus que de la réalité. Ces constructions imaginaires offrent une grande variété de figures, mais elles ont en commun qu’elles remplacent toujours une adaptation laborieuse par une adaptation facile. C’est qu’en émigrant dans l’irréel, il ne passe pas seulement dans du moins réel, il ne recule pas seulement d’un plus ou moins grand nombre de pas. Il entre dans un univers entièrement nouveau, qui ne possède, même atténués ou effacés, aucun des caractères de l’univers réel. Il n’y entre lui-même qu’en s’irréalisant. Évoquons le monde de nos images de rêves ou de nos images intérieures. Suggestives plus que solides et situées, elles chevauchent, s’interpénètrent et se contaminent, sans localisation précise, sans durée continue, s’éclipsant à l’absurde comme elles surgissent, indépendantes entre elles comme si aucun milieu ne les supportait, foisonnant la contradiction et le non-sens, insaisissables à l’attention. Elles semblent appartenir, en dessous même de l’espace obscur, à l’au-delà incohérent d’une quatrième dimension dont l’ambiguïté est comme plate et inféconde. Elles ne nous retranchent pas seulement de ce monde, mais de toute sorte de monde résistant où nous ayons à fournir un effort cohérent pour nous situer et agir. En refluant, le désir peut se concentrer et, gonflé de force résiduelle, produire quelques effets brillants. Mais l’irréel, à la longue, ne nourrit pas son homme. En réalité, il n’est plus dans un monde, il n’a plus rien en face de lui d’assignable ou de constant. L’hallucination, l’obsession ne répondent jamais : « présent ». Quand on veut les saisir, elles ne se posent pas devant la conscience personnelle. Le sommeil se défait au moment même où, par l’évocation d’une perception réelle ou d’un sentiment fort, il risque d’ouvrir une porte au monde exigeant de la veille. Et le point commun des mondes imaginaires que nous rêvons éveillés est qu’ils ne nous demandent rien. Dans une ambiance qui ne nous demande rien, nous nous évanouissons nous-mêmes. L’échec ou l’attente sont généralement à l’origine de cette activité propriofective de l’imaginaire. Le désir qui n’a pas réussi à se frayer un chemin dans la réalité n’est pas pour autant déchargé de la tension qui le portait en avant. Il garde une énergie disponible qu’il doit décharger sur quelque plage déserte de la conscience, et il se trouve, devant le moi créateur, dans une situation fausse qu’il lui faut rétablir.»
Emmanuel Mounier
…
…
« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre deux « roues de la fortune », dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du regret et du soulagement. «
Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?
Marianne Habib, Mathieu Cassotti
Dans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664
https://www.cairn.info/revue-l-annee-psychologique1-2015-4-page-637.htm
…
« CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Dans Le plaisir de pensée (1992), pages 9 à 73
« S’il n’y a de plaisir qu’à la satisfaction directe ou indirecte d’une pulsion, c’est à tenter de définir celle qui nous entraîne lorsque nous pensons qu’il faut tout d’abord s’efforcer. La psychanalyse semble compétente pour répondre à une telle question car elle ne porte pas, comme pourrait le faire l’interrogation philosophique sur l’essence du penser, mais sur ce qui peut en faire l’objet d’un désir ou, le cas échéant, d’un besoin.
Et pourtant la question ne laisse pas d’être embarrassante pour peu qu’on veuille la reprendre dans les termes où Freud nous l’a léguée. La définition du penser comme activité peut se suivre à travers son œuvre dans trois directions qui ne se recoupent pas nécessairement :
L’axe « psychologique », celui de L’Esquisse d’une psychologique scientifique prolongée par l’apport de l’Interprétation des Rêves, puis par les Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques.
L’axe « génétique », celui du deuxième des Trois essais sur la théorie sexuelle, prolongé, notamment, par Un souvenir d’enfance de Léonard de Vinci.L’axe « anthropologique », celui de Totem et tabou et de Moïse et le monothéisme.
Or, un même souci anime Freud dans ces diverses perspectives : ramener l’activité de pensée à des origines qui lui soient extérieures, en faire un moyen en vue d’une finalité qui n’est pas la pensée elle-même. On sait que pour Heidegger par exemple « la pensée agit en tant qu’elle pense », ce qui vaut non pas pour la pensée calculatrice ou technique mais pour celle qui répond à un « besoin de raison »…
Sophie de Mijolla-Mellor, Le plaisir de pensée, 1. Le paradis perdu de l’évidence
…
« En réalité, les mêmes facteurs qui tendent à produire la pauvreté des parents tendent aussi à produire la délinquance des enfants. Avoir une faible intelligence, une faible capacité à se maîtriser et à se projeter dans l’avenir, consommer des stupéfiants, devenir parent très jeune, avoir arrêté l’école très tôt, tous ces facteurs sont évidemment très fortement corrélés avec la pauvreté à l’âge adulte. Mais lorsque ce genre de personnes ont elles-mêmes des enfants, ces mêmes caractéristiques tendent à produire une structure familiale instable, avec de fréquentes ruptures et une multiplication des partenaires, ainsi qu’une éducation erratique, à la fois laxiste et brutale. Toutes choses qui multiplient grandement les risques que les enfants versent un jour dans la délinquance et l’usage de stupéfiants.
Ainsi, les études montrent que les parents d’enfants délinquants se distinguent des autres surtout par l’incohérence de leurs actions éducatives : alternance de négligence et de surprotection, de sévérité et de laisser-faire, punitions distribuées en fonction de l’humeur des parents et non en fonction du comportement de l’enfant, etc. Certains de ces parents peuvent, en toute bonne foi, avoir l’impression d’être sévères avec leurs enfants parce qu’ils leur crient fréquemment dessus, mais les enfants apprennent vite à ne pas tenir compte de telles sautes d’humeur qui ne sont pas suivies d’effets ou n’ont pas de rapport évident avec leur comportement. »
…
« La probabilité d’être puni, battu, blessé ou tué augmente au fur et à mesure qu’un individu additionne des infractions. C’est-à-dire que sa probabilité cumulative d’être sanctionné d’une manière ou d’une autre au cours de sa carrière est beaucoup plus élevée que ne l’est son risque d’arrestation lorsqu’il commet une seule infraction. Les prisonniers que l’on interroge à ce propos ne se font pas d’illusions. Ils savent que plus ils volent, plus ils s’exposent. (…) Selon une logique semblable, plus un délinquant prend de l’âge, plus il est porté à craindre les sanctions et déboires qui vont de pair avec ses agissements. La témérité de son adolescence s’est évanouie. Il connaît d’expérience, et non par un effort d’imagination, que c’est douloureux de recevoir une correction, de perdre sa liberté, d’être trahi par ses amis, abandonné par sa femme. Son corps garde le souvenir des coups reçus. Il n’a plus l’insouciance et le courage de la jeunesse. La vie en prison qu’il supportait bien à 20 ans lui paraît intolérable à 40. Il devient craintif. Les sanctions et les épreuves, longtemps sans effet, en viennent à lui faire peur. »
…
«Ce « cycle de vie » du délinquant chronique ordinaire, et le fait que les « vieux » délinquants se montrent beaucoup plus désireux de saisir les opportunités d’emploi qui peuvent leur être proposées que les jeunes délinquants, laissent penser qu’en réalité trouver un emploi stable est bien moins la cause de l’abandon de la vie délinquante que sa conséquence. C’est, de manière générale, à partir du moment où le délinquant chronique est devenu psychologiquement prêt à changer de vie qu’il devient capable de saisir les opportunités économiques honnêtes qui se présentent à lui, et non pas à partir du moment où des opportunités économiques honnêtes lui sont données qu’il devient prêt à abandonner les « séductions du crime ».
Quelques études ont pu corroborer cette hypothèse de manière empirique. Par exemple une récente étude norvégienne portant sur 783 récidivistes (hommes) : pour la très grande majorité des délinquants suivis, l’abandon de la vie délinquante a précédé le fait de trouver un emploi stable, et à l’inverse trouver un emploi ne conduisait pas à une baisse de l’activité criminelle. »
Laurent Lemasson
…
« Freud, qui aurait pu se donner la gloire d’introduire en psychologie la considération du dynamisme personnel, l’a ruinée en grande partie par une métapsychologie qui RÉDUIT CE DYNAMISME À UN DYNAMISME CAUSAL ET RÉTROSPECTIF. SI JE NE SUIS QUE LE JEU D’UN PASSÉ INEXORABLE ET MENAÇANT, QUE M’IMPORTE QUE CE TYRAN ME TIENNE EN LAISSE PAR UN RAFFINEMENT DE PROCÉDÉS À NUL AUTRE SEMBLABLE ? Que peut encore signifier la restitution de l’individuel dans l’explication psychologique, si l’analyse individuelle ne découvre que des déterminismes révolus et des forces INFLÉCHISSABLES derrière l’histoire de chaque individu ?Or le déterminisme ne découvre pas de telles forces dans l’expérience parce qu’elles y sont, il les découvre parce qu’il les y met. Tel sera le principal reproche d’Adler à son maître. Le moi n’est pas seulement un agent de compromis avec le réel, plus ou moins sceptique sur les possibilités et sur la valeur de son œuvre ; il est réaction contre le donné, volonté d’affirmation et de puissance, capacité de dévouement. »
Emmanuel Mounier
…
«Nous eûmes assez longtemps un vent favorable pour aller en Sicile: mais ensuite une noire tempête* déroba le ciel à nos yeux, et nous fûmes enveloppés dans une profonde nuit. A la lueur des éclairs, nous aperçûmes d’autres vaisseaux exposés au même péril, et nous reconnûmes bientôt que c’étaient les vaisseaux d’Énée; ils n’étaient pas moins à craindre pour nous que les rochers. Alors, je compris, mais trop tard, ce que l’ardeur d’une jeunesse imprudente m’avait empêché de considérer attentivement. Mentor parut dans ce danger, non-seulement ferme et intrépide, mais encore plus gai qu’à l’ordinaire; c’était lui qui m’encourageait; je sentais qu’il m’inspirait une force invincible. Il donnait tranquillement tous les ordres, pendant que le pilote était troublé. Je lui disais: Mon cher Mentor, pourquoi ai-je refusé de suivra vos conseils! Ne suis-je pas malheureux d’avoir voulu me croire moi-même, dans un âge où l’on n’a ni prévoyance de l’avenir, ni expérience du passé, ni modération pour ménager le présent! Oh! si jamais nous échappons de cette tempête, je me défierai de moi-même comme de mon plus dangereux ennemi: c’est vous Mentor, que je croirai toujours.. Mentor, en souriant, me répondait: Je n’ai gardé de vous reprocher la faute que vous avez faite; il suffit que vous la sentiez et qu’elle vous serve à être une autre fois plus modéré dans vos désirs. Mais quand le péril sera passé, la présomption reviendra peut-être. Maintenant il faut se soutenir par le courage. Avant que de se jeter dans le péril, il faut le prévoir et le craindre; mais, quand on y est, il ne reste plus qu’à le mépriser. Soyez donc le digne fils d’Ulysse; montrez un cœur plus grand que tous les maux qui vous menacent. »
Fénelon, Les aventures de Télémaque
…
‘fool me once, shame on you. Fool me twice, shame on me.’
…
« Henri Frenay, fondateur du réseau de Résistance française Combat, a développé ce qu’on pourrait appeler l’« approche dans l’ombre ». Il engagerait une recrue potentielle dans une conversation politique apparemment désinvolte, demandant d’abord s’ils croyaient que la Grande-Bretagne éviterait la défaite, puis si une victoire allemande valait la peine d’être arrêtée. Ce n’est que sur la base des réponses à ces questions apparemment innocentes qu’il délivrait la phrase décisive : « Des hommes se rassemblent déjà dans l’ombre. Vous joindrez-vous à eux ? » La cible avait révélé ses sympathies de manière incrémentale avant que l’organisation ne soit jamais nommée. Si les réponses étaient mauvaises, Frenay n’avait rien exposé.
L’organisation bolchevique clandestine utilisait les cercles d’étude comme rampes d’accès organisationnelles. Lénine a décrit dans Que faire ? comment « un cercle d’étudiants établit des contacts avec les travailleurs et se met au travail… Le cercle élargit progressivement sa propagande et son agitation ». Le cercle d’étude était explicitement une passerelle — les gens étaient attirés par des intérêts intellectuels partagés avant de rencontrer le noyau conspiratoire. La distribution du journal illégal Iskra servait de test de loyauté de bas niveau : ceux qui se révélaient distributeurs fiables, qui maintenaient la sécurité ce faisant, étaient attirés plus profondément.
Le recrutement de l’IRA fonctionnait à travers ce qui équivalait à une audition comportementale de plusieurs années. Les jeunes étaient attirés dans Na Fianna Éireann — les scouts républicains — effectuant des tâches à faible risque comme porter des messages ou servir de guetteurs sur le chemin de l’école. « Ils étaient des recrues potentielles pour l’IRA adulte », note un récit ; « ils faisaient du travail de reconnaissance, de douze à seize ans ». La performance sur ces tâches mineures déterminait si, des années plus tard, une approche formelle serait faite. L’observation communautaire était continue : les commandants observaient les recrues potentielles aux matchs de la GAA, aux commémorations républicaines et dans les pubs — notant qui était discret, qui parlait trop, qui se montrait de façon cohérente.
Peut-être le dépistage de recrutement le plus extraordinaire documenté provient de Jacques Lusseyran, un jeune homme aveugle de dix-sept ans qui dirigeait les Volontaires de la Liberté dans Paris occupé. Les nouvelles recrues étaient conduites à travers un labyrinthe de boîtes dans un entrepôt non éclairé pour rencontrer leur intervieweur dans l’obscurité complète. Lusseyran « pouvait détecter la fausseté de caractère ou la peur de l’exposition de ceux qui trahiraient la Résistance en écoutant les nuances de leurs voix ». Son groupe est passé à 600 membres. Sa seule erreur catastrophique a été d’admettre un homme nommé Elio contre son instinct — validant la méthode dans sa seule exception.
Les Carbonari italiens ont formalisé le recrutement à travers des liens institutionnels existants. Ils se sont infiltrés dans l’armée napolitaine si profondément que « plusieurs régiments étaient composés entièrement de personnes affiliées à la société ». Le général Pepe, l’officier dépêché pour supprimer la rébellion de 1820, était lui-même un Carbonaro. Les francs-maçons pouvaient entrer dans les Carbonari comme maîtres immédiatement, contournant l’apprentissage standard de six mois — un raccourci de chaîne de confiance où l’adhésion à une société secrète vérifiée servait de pré-sélection pour une autre.
Dans tous les cas, le recrutement le plus efficace reposait sur des relations préexistantes : liens de cohorte militaire pour les Officiers Libres et les Carbonari, réseaux familiaux et paroissiaux pour l’IRA, liens de parenté pour l’ANC, liens éducatifs pour les groupes de résistance étudiants. Le recrutement à froid d’étrangers était universellement l’approche la plus dangereuse. »
Comment les organ »isations testent la loyauté sans que le test soit visible
« Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.
Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.
La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.
L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation. »
…
« Combien un esprit supporte-t-il de vérité, combien en ose-t-il ? Voilà le critérium qui m’a servi de plus en plus pour mesurer exactement les valeurs. L’erreur (la foi dans l’idéal), l’erreur n’est pas un aveuglement, l’erreur est une lâcheté. Toute conquête, tout progrès de la-connaissance est un fruit du courage, de la sévérité pour soi-même, de la propreté envers soi… Je ne réfute pas les idéals, je me contente de mettre des gants quand je les approche… Nitimur in vetitum [nous luttons pour l’interdit] : c’est sous ce signe que ma philosophie vaincra un jour car jusqu’à présent on n’a jamais interdit systématiquement, que la vérité! »
Nietszche – Ecce homo
…
«L’homme sérieux, et habile par nature, se différencie de celui que l’on qualifie à l’opposé de léger essentiellement par son caractère grave et par sa ferme résolution d’agir avec les précautions indispensables dont celui-ci doit apprendre à faire preuve dans toutes ses manières et habitudes de penser, de parler et d’agir.
Cet homme ne prend, ne considère, ce terme me semble, est plus approprié, nulle chose, nul individu, aucune situation ni aucun évènement non plus, avec légèreté justement et au contraire, il pèse, sous pèse et mesure gravement chaque chose, chaque détail avec la plus grande circonspection dont son âme et sa volonté sont capables.
Il n’entreprend nulle action, n’accepte nulle vérité sans en avoir préalablement examiné ici leur utilité , là leur validité, ni sans le consentement exprès de sa volonté et de son libre arbitre qui lui intime l’injonction de toujours prendre le temps, l’habitude d’une réflexion lente, patiente et déterminée non sans parfois, souvent même, avoir soumis sagement ses expectatives, ses jugements aux conseils de personnes sélectionnées avec soin et pour leurs caractères avisés, sages et sérieux justement, qui lui apportent leurs concours opportuns et bienveillants ; toutes ces précautions devant lui permettre de limiter, de réduire la marge d’erreur inévitable à l’action, mais dont une part importante doit pouvoir se réduire par l’entremise de cette retenue idoine et sage.
Il va de soi que cet homme ne se laisse que rarement voire jamais emporté par ses seules émotions et qu’il considère toujours les possibles écueils et autres imprévus qui peuvent toujours échapper à sa sagacité et à son auto-controle.
Et d’une manière générale, son adresse tient plus au flegme qu’à la passion, et il se fait généralement passion de garder celle-ci à distance même si cela lui semble au départ contraire à sa nature et à l’opposé de ce qu’il pensait être juste et intelligent.
Cet homme, éduqué à la patience et au juste et approprié attentisme, ne se défait jamais et en aucune circonstance de ce flegme qui le caractérise. Il se donne le temps en chaque chose et ne fait rien, jamais dans la précipitation, et si son tempérament inné le pousse ou l’a poussé malgré lui, à quelques bouillonnements intérieurs, sa, ses victoires, sur le sort, une mauvaise éducation, des mésaventures malencontreuses ou des erreurs personnelles, qui l’ont forcé à reconnaître et découvrir l’importance décisive de la réserve sage et prudente, lui témoignent ou lui témoigneront bien vite que son attitude, recherchée et travaillée, est la bonne et que ses méthodes d’appréhension des difficultés et de la vérité tendent vers une certaine infaillibilité.
Cet homme, que l’on dit regardant, exigeant avec les autres comme avec lui-même, n’est pourtant pas si éloigné de son proche cousin le léger, si ce n’est que celui-ci a su s’arrêter de jouer, de se jouer des choses et des gens, et de sa vie pour finir.
Cet homme sait, connaît l’importance de la prudence sage qu’il se convient non seulement de connaître mais également de pratiquer. Et avec constance.
Son comportement, sciemment élaborée car à visée, scientifiquement étudiée, studieusement et rigoureusement, sans écarts ni fausse note, n’est pas non plus (des)axé par une recherche excessive, il est sans fioritures.
Ce point est important, capital même, pour qui voudrait comprendre l’homme atteint de sériosité (oui oui le terme existe !, comme si l’on pouvait jamais être trop sérieux, passons).
En effet celui-ci ne saurait s’occuper de vétilles et si cet homme se distingue, est remarqué, remarquable dirai-je même, c’est avant tout car celui-ci sait ordonner les priorités, prioriser l’action, ignorer ce qu’il faut, se donner des ordres, se commander, il a le pouvoir sur sa vie, ses actions, se gouverne, sait s’interdire, il est à la tête de ses affaires, plus ou moins pressante, urgente, et il les règle, toutes, une à une, sans histoires, sans en faire étalage, sans en tirer orgueil, réglant toutes ses affaires et lui même suivant une raison droite, calibrée.
Il connaît ses devoirs, le ce dont il ne pourrait se passer, n’attend rien des autres, et tout de lui-même. Il sait ce qui serait rédhibitoire, pour lui-même, sa fierté et son devenir, comme pour ses proches, auxquels il tente d’enseigner les leçons coûteuses et amères qu’il a su tirer de la vie par son étude scrupuleuse, son examen minutieux, les imperts et autres écarts à éviter, les qualités et diverses obligations qu’on se doit, les unes d’acquérir, les autres de respecter, coûte que coûte et qu’on se doit de tenir, si l’on veut garder le respect de soi, ayant bien en vue et gardant toujours à l’esprit le sort et le destin de ceux qui oublie le caractère décisif de cette attitude sage et prudente qu’il cultive mais cache en public, sous des dehors tranquilles et modestes, se préservant ainsi des regards indiscrets de ceux qui font au contraire montre de leurs folies qu’ils arborent dans leurs manières libres et indiscrètes et leurs langues impénitentes et oublieuses de leurs conditions passées et du danger qu’il y a toujours à vouloir se montrer et à chercher à tirer orgueil de ce que l’on fait ou dit, à faire ce que l’on appelle le malin.
Cet homme sait bien que le bon sens est la chose la mieux partagée au monde et qu’il se montrerait bien stupide et idiot à se croire le seul et unique à bien raisonner, à bien s’appliquer. Et quand bien même ce qu’il dit ou fait serait en quelques sortes bon et unique, il sait bien et sans aucun doute possible que la nature l’a en quelques sortes favorisé de se trouver, d’être ou de rester en mesure de dire ou de faire des choses justes, et il garde en lui une franche reconnaissance, une amitié sincère et indéfectible, pour ceux et celles qui l’ont aidé à forger sa volonté et son courage et à aiguiller ses pas afin de le mettre lui-même sur ces voies, et en sûreté, qu’il lui reste désormais à arpenter à son tour dans sa vie de tous les jours et qui le préserveront de chuter ou de fauter par inadvertance ou par oubli des nécessités et contraintes du monde réel et de sa violence quasiment irréfrenable, ce qui l’amènera et le contraindra à acquérir et à développer une vigilance de tous les instants qui se matérialisera par son attention scrupuleuse à ne rien dire, ne rien faire qui puisse laisser les autres deviner ce qu’il pense véritablement au fond de ceux qui l’entourent et dont ils se méfie intérieurement profondément quand pour un mot, une parole, une pensée, ils sont capables des pires atrocités le concernant et même à posteriori.
Cet homme, ayant lui-même dû faire face et être amené à expurger ses propres tendances agressives sait ce dont l’être humain est capable dans son état natal et naturel et se garde bien de révéler ce qu’il pense au fond de ceux qui n’ont pu, qui n’ont su, ou du moins pas encore faire comme lui, et qui n’ont pas appris le sens, la valeur de la vie et qui ignorent et méprisent tous et tout en ce monde et qui s’arrogent le droit d’être, de devenir ou de rester abusifs.
Les uns exagérent par leurs impertinences langagières, leur légèreté coupable et la confiance qu’ils affichent à se montrer oublieux de la réserve prudente et de l’espérance bienveillante qui devrait les abriter de la témérité qu’il y a à se penser, se croire meilleur ou digne de louanges, et par leurs dénis de réalité vis à vis du fait que l’on les a fait homme et qu’ils ne le sont pas devenus par eux-même et par leurs propres mérites.
Les autres par ce que l’on les a laissé devenir ou rester bêtes et stupides, et qu’il leur est dur, très dur pour eux de se l’avouer à eux-même, de l’accepter bien que ce soit pourtant la seule porte qui leur permettrait de se connaître, et donc ensuite de se reconnaître en fautes, en tord, et de pouvoir ensuite changer et se faire homme par le jugement, la connaissance du mal qu’ils ont et portent en eux-mêmes et dont la connaissance éclaire le scandale et les trous de leurs existences mortes nées, mais qui pourraient renaître dans cette juste et douce pénitence à laquelle les appellent les hommes doués de l’esprit et du cœur qui se savent eux-mêmes être des sortes de pénitents et qui les invitent à suivre leurs pas dans leurs réformes personnelles.
Et puisque nous sommes et de toutes les façons appelés à vivre ensemble, et que la vie et le hasard ont beaucoup part dans l’élévation des uns et dans la chute des autres, et des postes et positions de chacun, on devrait tous espérer un nouveau jour pour l’homme et pour soi même étant donné les conditions misérables, dangereuses et stupides de notre environnement et de nos existences humaines, lézardés de méprises stupides, et d’intimitiés franches, farouches et sans aucun sens, de dangers imbéciles, d’actions bêtes et stupides sans aucune suites, d’espoirs vagues, vains et déçus, de courages absents, d’unités d’hommes capables d’entendements, mais qui s’opposent sur tout et rien, en apparence du moins, ne parlant jamais d’eux-mêmes, de ce qu’ils pensent et croient vraiment, ou alors en coulisses, en catiminie, dans le plus grand secret, comme s’ils leur étaient interdit, dangereux, de dire, de parler vraiment, de s’affirmer, de penser ce qu’ils pensent ouvertement, sans aucune crainte, sans aucun mépris ni aucune lâcheté, sans la peur de se tromper, sans facherie ni mauvaise intention, sans la certitude d’avoir raison, dans le juste désir de dire simplement ce quils pensent, conçoivent de la vérité, de la réalité, des uns, des autres, d’eux-mêmes, du monde environnant, de ce qu’il serait juste ou sage, de faire, de dire et penser, de chacun et du monde mais que l’on ne peut, l’on ne doit se permettre en général que dans certaines conditions, libres à la fois d’aimer et de ne pas aimer, de comprendre, de se comprendre, en bonne intelligence, les uns, les autres, nous-mêmes, nous autres humains si perfectibles dans nos intransigeances respectives vis à vis des autres, de nous mêmes, cette, ces façons brutales et cassantes que nous avons de nous traiter nous mêmes et autrui qui font parfois tant de dégâts sur la confiance et même parfois le psychisme, la santé mentale et le sort de celui qui est pourtant potentiellement notre égal, et que nous devrions traiter avec plus d’égards, de considération, de respect et de bienveillance, sans toutefois être où rester muet au sujet de ses manques et de ses faiblesses, son manque d’éducation, de forces morales et mentales, de tenue, ce maintien rigoureux de soi, qui fait les hommes forts, qui se montrent en général clément vis à vis de leurs inférieurs auxquels ils tentent de communiquer leurs avis et conseils salvateurs et leurs énergies, leurs volontés inébranlables de tout fracasser et de s’en sortir et enfin à la force du poignet et du courage de ne pas se perdre sur le sens à donner aux échecs que ceux-ci rencontrent quand ils ne savent, ne connaissent ou n’osent s’avouer la réalité, la vérité à leur propre sujet et leurs responsabilités personnelles dans l’échec de leurs vies.
Notre cadre républicain nous permet, nous offre ces ressources et il n’appartient qu’à toi, qu’à nous de nous en saisir et où de nous en rendre compte. Personnellement je sens, je perçois quand même ma chance d’être et de vivre dans cette époque et avec de tels moyens de communiquer, d’échanger nos points de vue et façons de voir, si librement, si facilement, avec ces mines, ces trésors de savoirs et de sagesse, qui nous entourent sur le net, ces sommes de réflexions diverses et sur tous les sujets, de nos illustres contemporains et autres célèbres disparus, tout cela, à portée de click, et même mieux, dans l’esprit et le don de soi de certaines des personnes qui nous entourent, nous éclairent et nous guident, notamment celles et ceux qui ont fait ce pays et nous ont donné la chance, le privilège de pouvoir nous instruire et de vivre en liberté. Espérons que l’on puisse se montrer à la hauteur de ce qu’ils nous ont légué. Il y a comme une disproportion entre ce que l’on nous a offert et ce que pour l’instant, notre, nos générations ont su rendre, comme hommage, comme respect, reconnaissance et dévotion envers celles et ceux qui nous ont construit, nous même, notre personnalité et le monde qui nous entoure, à la sueur de leurs fronts et dans la chaleur de leur amour fraternel pour nous autres jeunes si souvent incrédules et ingrats vis à vis de celles et ceux qui nous ont forgé, aimé et protégé du temps, de l’époque où nous étions encore profanes, dans l’erreur, la confusion et le mal. »
….
« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »
…
…
« # Le dilemme de sécurité et les spirales de réarmement symétrique : une analyse théorique
Le dilemme de sécurité constitue l’un des concepts les plus tragiquement pertinents des relations internationales : dans un système dépourvu d’arbitre légitime, les mesures qu’un acteur prend pour accroître sa sécurité tendent à diminuer celle des autres, engendrant des spirales de réarmement potentiellement catastrophiques. Cette dynamique, où des acteurs rationnels aux intentions défensives peuvent collectivement produire la guerre qu’ils cherchent à éviter, traverse aujourd’hui les tensions géopolitiques contemporaines — du réarmement européen face à la Russie à la compétition sino-américaine. Ce rapport examine les fondations théoriques du concept, de ses formulations originelles par John Herz et Herbert Butterfield aux raffinements contemporains, puis analyse son application controversée aux conflits intra-étatiques, avant d’explorer les dimensions cognitives et les grands débats théoriques qui structurent ce champ de recherche.
—
## Les architectes fondateurs : de l’intuition au cadre analytique
**John H. Herz** introduit le terme « security dilemma » en **1950** dans son article « Idealist Internationalism and the Security Dilemma » (*World Politics*). Sa formulation originelle pose les fondations structurelles du concept : dans une société anarchique, les groupes ou individus préoccupés par leur sécurité « sont poussés à acquérir toujours plus de pouvoir pour échapper à l’impact du pouvoir des autres », ce qui « rend les autres plus insécurisés et les contraint à se préparer au pire ». Herz insiste sur un point crucial : ce dilemme n’est pas biologique ou anthropologique mais **social** — il ne s’agit pas de la nature humaine mais de la structure des relations. Dans *Political Realism and Political Idealism* (1951), ouvrage récompensé par le prix Woodrow Wilson, il développe une synthèse qu’il nomme « realist liberalism », reconnaissant les faits du réalisme tout en maintenant les aspirations libérales.
Simultanément, **Herbert Butterfield** décrit en 1951 dans *History and Human Relations* ce qu’il appelle le « predicament absolu » et le « dilemme irréductible ». Pour Butterfield, « la plus grande guerre de l’histoire peut être produite sans l’intervention de grands criminels cherchant délibérément à nuire au monde » — la source ultime du conflit réside dans la **peur** combinée à l’incertitude fondamentale sur les intentions d’autrui.
**Robert Jervis** transforme ces intuitions en cadre analytique rigoureux dans son article fondateur « Cooperation Under the Security Dilemma » (1978). Son innovation majeure réside dans l’identification de **deux variables clés** qui déterminent l’intensité du dilemme. La première est la **balance offense-défense** : l’offensive a-t-elle l’avantage sur la défensive ? La seconde est la **différenciabilité offense-défense** : peut-on distinguer les armes et postures offensives des défensives ? Ces variables génèrent une matrice 2×2 définissant quatre mondes possibles — du « doublement dangereux » (postures indiscernables avec avantage offensif, comme l’Europe de 1914) au « doublement stable » (postures distinguables avec avantage défensif). Jervis développe également le **modèle spirale** décrivant comment l’interaction entre États cherchant uniquement leur sécurité peut alimenter la compétition et détériorer les relations politiques, créant une prophétie auto-réalisatrice.
Dans *Perception and Misperception in International Politics* (1976), qualifié par le *New York Times* de « seminal statement » de la psychologie politique, Jervis analyse comment les biais cognitifs — surestimation de son influence, mirror imaging, erreur d’attribution fondamentale — exacerbent le dilemme au-delà de ce que la structure impliquerait objectivement.
—
## Glaser et le raffinement rationaliste : signaux et intentions
**Charles Glaser** (George Washington University) complète et critique l’analyse de Jervis dans « The Security Dilemma Revisited » (1997). Il identifie trois façons dont le dilemme nuit aux États : la réduction de leur capacité militaire via des processus action-réaction, l’augmentation de la motivation expansionniste de l’adversaire rendu moins sécurisé, et le gaspillage de ressources sans gain de sécurité. Son innovation conceptuelle majeure réside dans la distinction entre États ** »security-seeking »** et États ** »greedy »** (avides) — une distinction cruciale car le dilemme de sécurité n’existe véritablement qu’entre acteurs aux intentions bénignes.
Glaser développe une théorie du **signalement coûteux** (costly signaling) : comment les États peuvent-ils communiquer des intentions bénignes ? Un État cherchant la sécurité ne peut crédibillement signaler ses motifs qu’en adoptant des politiques **plus coûteuses pour lui que pour un État avide** — accords de contrôle des armements, doctrines défensives unilatérales, ou retenue dans l’accumulation de capacités. Cette approche, développée dans *Rational Theory of International Politics* (2010), propose un « réalisme contingent » où la coopération devient possible si les États évaluent correctement les motifs de leurs rivaux. Comme le note Barry Posen, Glaser « offre une explication riche mais économique de la façon dont les États choisiraient leurs stratégies de sécurité nationale s’ils étaient rationnels. »
—
## L’anarchie domestique de Posen : transposition aux conflits ethniques
**Barry R. Posen** (MIT) réalise en 1993 une transposition audacieuse dans « The Security Dilemma and Ethnic Conflict » (*Survival*). Son concept d’** »anarchie domestique »** émerge lorsque l’effondrement de l’État central supprime le garant de la sécurité des groupes ethniques, les plaçant dans une situation d’auto-assistance similaire à celle des États dans le système international. Les groupes se retrouvent sans tierce partie capable de garantir les accords, confrontés à une incertitude fondamentale sur les intentions des autres et contraints de recourir à l’armement pour leur survie.
Le mécanisme de la « spirale de peurs mutuelles » opère en plusieurs étapes : l’effondrement étatique crée l’incertitude ; chaque groupe évalue les capacités de l’autre ; le réarmement « défensif » est perçu comme offensif ; cette perception déclenche un contre-armement ; l’escalade intensifie les peurs ; la violence préventive devient rationnelle face à l’incertitude croissante. L’ex-Yougoslavie illustre ce processus — l’effondrement de l’État titiste créant les conditions de l’anarchie domestique, les mémoires de la Seconde Guerre mondiale (atrocités oustachies, tchetniks) alimentant les peurs, la géographie des populations entremêlées créant des vulnérabilités défensives.
Cette transposition a généré un champ de recherche considérable et des débats intenses. **Stuart Kaufman** (*Modern Hatreds*, 2001) complète l’analyse structuraliste par le concept de ** »complexe mythe-symbole »** : les mythes justifiant la domination territoriale et ceux rappelant les atrocités passées créent des peurs de génocide que les entrepreneurs ethniques exploitent pour mobiliser les masses. **James Fearon** (« Rationalist Explanations for War », 1995) introduit les ** »commitment problems »** : l’incapacité des groupes majoritaires à s’engager crédiblement à ne pas exploiter les minorités une fois le conflit terminé. **David Lake et Donald Rothchild** (« Containing Fear », 1996) analysent les « peurs collectives pour l’avenir » comme moteur des conflits, identifiant trois dilemmes stratégiques : échec informationnel, problèmes d’engagement crédible, et incitations à l’action préventive.
—
## Critiques de la transposition intra-étatique
La transposition du concept aux conflits ethniques a suscité des **critiques méthodologiques sérieuses**. **Paul Roe** (« The Intrastate Security Dilemma: Ethnic Conflict as a ‘Tragedy’? », 1999) introduit le concept de **dilemme de sécurité sociétal** — portant sur l’identité ethnique plutôt que la sécurité physique — et argue que pour qu’un « vrai » dilemme existe au sens de Butterfield, le conflit doit résulter directement de mauvaises perceptions. Or, dans l’ex-Yougoslavie, au moins certains leaders (Milošević, Tudjman) avaient des intentions genuinement agressives — ce qui en fait un problème de sécurité réel, non un « dilemme ».
**Shiping Tang** (« The Security Dilemma and Ethnic Conflict », 2011) critique sévèrement les applications existantes : beaucoup d’auteurs ont basé leurs analyses sur une compréhension imprécise du concept original. La distinction entre intentions bénignes et malveillantes est cruciale — un vrai dilemme de sécurité n’existe qu’entre acteurs aux intentions bénignes qui perçoivent par erreur les intentions de l’autre comme hostiles. Si les intentions sont malveillantes, le terme approprié est « problème de sécurité », non « dilemme ».
Cette critique soulève une question fondamentale : **Chaim Kaufmann** (« Possible and Impossible Solutions to Ethnic Civil Wars », 1996) note que la guerre « durcit les identités ethniques au point que les appels politiques inter-ethniques deviennent futiles ». Les identités étatiques sont territoriales et potentiellement négociables ; les identités ethniques sont ascriptives et perçues comme non-négociables. L’anarchie internationale est structurelle et permanente ; l’ »anarchie domestique » est temporaire et émergente. Ces différences structurelles suggèrent que la transposition est au mieux partielle, au pire conceptuellement problématique.
—
## Les fondations étatiques du dilemme : Weber, Tilly, Aron
**Max Weber** établit dans « Politik als Beruf » (1919) la définition canonique de l’État comme « communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique dans un territoire donné ». Ce monopole doit se constituer via un processus de légitimation — traditionnelle, charismatique, ou légale-rationnelle. L’émergence de l’État moderne résulte de l’expropriation progressive des porteurs autonomes du pouvoir qui possédaient leurs propres moyens de violence. Cette conceptualisation éclaire directement le dilemme de sécurité : c’est précisément **l’absence** de ce monopole au niveau international qui crée les conditions structurelles du dilemme entre États ; au niveau domestique, c’est la **contestation** de ce monopole qui fait émerger le dilemme intra-étatique.
**Charles Tilly** développe dans *Coercion, Capital, and European States* (1990) la thèse que « la guerre a fait l’État, et l’État a fait la guerre ». Son analogie provocatrice dans « War Making and State Making as Organized Crime » (1985) compare l’État au racket de protection : offrant protection contre les dangers — y compris ceux qu’il contribue lui-même à créer. Les quatre activités centrales de la formation étatique sont le war making (éliminer les rivaux externes), le state making (éliminer les rivaux internes), la protection (éliminer les ennemis des « clients »), et l’extraction (acquérir les moyens des trois premières). Cette logique compétitive crée une **pression systémique vers l’armement** : les organisations incapables de mobiliser les ressources pour la guerre disparaissent. La thèse de Tilly explique pourquoi les spirales de réarmement ne sont pas des aberrations mais des manifestations structurelles d’un système où la préparation militaire conditionne la survie étatique.
**Raymond Aron** théorise dans *Paix et Guerre entre les nations* (1962) l’**absence d’arbitre légitime** comme caractéristique constitutive des relations internationales : « contrairement à la situation courante dans l’ordre interne, il n’existe pas d’instance supérieure aux États, détentrice du monopole de la violence légitime ». Le **tragique politique** désigne cette agrégation de rationalités individuelles produisant une catastrophe collective — l’impossibilité de la paix parfaite et la tension permanente entre l’inévitabilité du conflit et la nécessité de le limiter. Aron refuse les deux extrêmes : le pacifisme ignorant les réalités du pouvoir et le bellicisme faisant de la guerre une fin en soi, cherchant « la stratégie qui donne la meilleure chance de sauver la paix sans sacrifier la liberté ».
—
## La dimension cognitive : le dilemme n’est pas seulement structurel
La littérature révèle que le dilemme de sécurité n’est pas seulement un phénomène objectif mais **profondément cognitif**, amplifié par des biais psychologiques systématiques. **Daniel Kahneman** et **Amos Tversky** ont développé la **Prospect Theory** (1979, prix Nobel 2002) dont les implications pour les décisions de réarmement sont considérables. L’**aversion aux pertes** — les pertes pèsent environ deux fois plus que les gains équivalents — conduit à la logique « mieux vaut trop d’armes que pas assez ». L’**effet de réflexion** montre que les décideurs en « domaine de pertes » deviennent preneurs de risques, expliquant pourquoi les puissances perçevant un déclin sont plus susceptibles d’actions militaires risquées.
**Rose McDermott** (*Risk-Taking in International Politics*, 1998) applique systématiquement la Prospect Theory à la politique étrangère américaine, démontrant comment Jimmy Carter, après six mois de négociations infructueuses avec l’Iran (perçues comme domaine de pertes), a lancé la mission de sauvetage risquée d’Eagle Claw. **Jack Levy** souligne que l’aversion aux pertes explique pourquoi les guerres durent plus longtemps que le calcul rationnel l’impliquerait — une fois des pertes subies, les décideurs refusent d’ajuster leurs attentes.
L’**erreur fondamentale d’attribution** est peut-être le biais le plus directement pertinent pour le dilemme : la tendance à attribuer le comportement des autres à leurs caractéristiques inhérentes (dispositions hostiles) tout en attribuant son propre comportement aux contraintes situationnelles (nécessités défensives). Cette asymétrie — « nos armements sont défensifs ; leurs armements sont offensifs » — constitue l’un des fondements psychologiques du dilemme. Des recherches récentes de Harvard sur les relations USA-Chine confirment une asymétrie d’attribution prononcée : les Chinois voient les actions américaines comme significativement plus offensives que les Américains ne voient les actions chinoises.
**Ole Holsti** développe le modèle de la « mauvaise foi inhérente » à partir de l’étude de John Foster Dulles : l’adversaire est présumé implacablement hostile, les signaux contraires sont rejetés comme propagande ou faiblesse, créant une prophétie auto-réalisatrice. **Irving Janis** analyse le **Groupthink** — la pulsion vers le consensus qui supprime le désaccord dans les groupes décisionnels cohésifs — à travers des cas comme Pearl Harbor, la Baie des Cochons, et le Vietnam. **Jonathan Mercer** argumente que « la rationalité dépend de l’émotion » et que les émotions collectives — peur, confiance, colère, honneur — jouent un rôle irréductible dans les décisions de sécurité. **Richard Ned Lebow** critique la dissuasion classique pour son présupposé d’acteurs rationnels, montrant que le stress psychologique des crises induit des comportements erratiques.
—
## Le débat réalisme offensif versus défensif
Le concept de dilemme de sécurité est au cœur du débat structurant entre **réalisme offensif** et **défensif**. **John Mearsheimer** (*The Tragedy of Great Power Politics*, 2001) représente la position offensive : l’incertitude sur les intentions est inévitable, la maximisation de la puissance est la stratégie optimale, le dilemme est inéluctable. Pour Mearsheimer, la distinction offense-défense est « trop vague » et la coopération durable impossible dans un système anarchique.
Les **réalistes défensifs** — Kenneth Waltz, Robert Jervis, Charles Glaser, Stephen Walt — arguent au contraire que les États sont des « security maximizers » plutôt que des « power maximizers », que le statu quo peut être rationnel, et que le dilemme est atténuable sous certaines conditions, particulièrement quand la défense domine et que les intentions peuvent être signalées. La coopération entre États devient possible via des signaux coûteux et une évaluation correcte des motifs adverses.
Les **constructivistes**, notamment **Alexander Wendt** (« Anarchy is What States Make of It », 1992), rejettent le déterminisme structuraliste : l’anarchie n’implique pas nécessairement le dilemme de sécurité car les menaces sont socialement construites, non naturelles. Wendt identifie trois « cultures d’anarchie » — hobbésienne (États comme ennemis), lockéenne (États comme rivaux), kantienne (États comme amis) — montrant que les identités et normes partagées peuvent transformer fondamentalement la dynamique sécuritaire.
**Randall Schweller** (« Neorealism’s Status-Quo Bias », 1996) offre une critique radicale : le concept a un biais status quo qui suppose à tort que tous les États préfèrent le statu quo. Si certains États veulent s’étendre (États « révisionnistes »), ils maximisent le pouvoir, pas la sécurité ; s’ils ne veulent pas s’étendre, il n’y a pas de menace. Schweller réintroduit la distinction abandonnée par Waltz entre « loups » (power-maximizers agressifs), « agneaux » (security-seekers défensifs), « chacals » (profiteurs opportunistes) et « lions » (conservateurs du statu quo).
—
## Mécanismes de désescalade et construction de confiance
La littérature explore également les conditions de rupture des spirales. **Charles Osgood** développe en 1962 le **GRIT** (Graduated Reciprocation in Tension Reduction) : initier une concession unilatérale modeste, communiquer l’attente de réciprocité, et si l’adversaire répond positivement, faire une seconde concession, créant une « spirale de paix ». La visite de Sadat à Jérusalem (1977) menant aux accords de Camp David illustre ce mécanisme.
**Andrew Kydd** (*Trust and Mistrust in International Relations*, 2005) développe la théorie des **signaux coûteux** : des gestes significatifs mais coûteux peuvent prouver la fiabilité. Les États dignes de confiance peuvent se rassurer mutuellement via ces signaux, mais le conflit devrait nous rendre moins confiants envers les parties impliquées.
**Ken Booth et Nicholas Wheeler** (*The Security Dilemma*, 2008) proposent trois logiques pour appréhender le dilemme : **fataliste** (il est inévitable), **mitigatrice** (il peut être atténué), et **transcendante** (il peut être surmonté via la construction de confiance). Leur analyse systématique explore les conditions permettant de passer d’une logique à l’autre.
—
## L’ambiguïté technologique contemporaine
**Stephen Van Evera** (*Causes of War*, 1999) analyse comment l’équilibre offense-défense influence la probabilité de guerre, identifiant dix effets bellicistes quand l’offense domine : empires plus faciles à conquérir, auto-défense plus difficile, gains adverses plus menaçants, avantages de première frappe créant des incitations préventives. Les **technologies contemporaines** compliquent considérablement le dilemme. Les cyber-capacités sont intrinsèquement duales — les mêmes outils servent l’attaque et la défense. Les systèmes antimissiles, formellement défensifs, sont perçus comme menaçants car ils neutralisent la capacité de seconde frappe, sapant la stabilité de la dissuasion mutuelle. Les drones et armes autonomes créent de nouvelles incertitudes sur les intentions. Cette ambiguïté technologique croissante tend à aggraver le dilemme en rendant la distinction offense-défense toujours plus difficile.
—
## Synthèse : vers une compréhension intégrative
L’état actuel de la théorisation des dynamiques de réarmement symétrique révèle plusieurs points de convergence et de tension.
**Convergences** : Tous les courants reconnaissent que l’incertitude sur les intentions d’autrui est au cœur du problème ; que les mesures défensives peuvent être perçues comme offensives ; que l’absence de régulateur supérieur (international ou domestique) crée les conditions structurelles du dilemme ; et que les spirales de réarmement peuvent devenir auto-entretenues.
**Tensions persistantes** : Le débat porte sur le caractère inéluctable ou évitable du dilemme (réalistes offensifs vs défensifs) ; sur le poids relatif des facteurs structurels versus cognitifs/identitaires ; sur la légitimité de la transposition au niveau intra-étatique ; et sur la possibilité réelle de signaler des intentions bénignes.
**Shiping Tang** appelle à une **théorie dynamique et intégrative** combinant facteurs structurels (anarchie, balance offense-défense), cognitifs (biais d’attribution, aversion aux pertes), et identitaires (construction sociale des menaces). Cette synthèse reconnaîtrait que le dilemme de sécurité n’est ni purement objectif ni purement subjectif, mais émerge de l’interaction entre conditions structurelles et processus perceptuels.
La pertinence contemporaine du concept ne saurait être sous-estimée. Du réarmement européen face aux incertitudes sur les intentions russes à la compétition sino-américaine où chaque partie perçoit l’autre comme potentiellement hostile, les dynamiques décrites par Herz, Butterfield, Jervis et leurs successeurs continuent d’opérer. La tragédie politique décrite par Aron — des acteurs individuellement rationnels produisant collectivement des résultats catastrophiques — demeure la structure profonde des relations internationales dans un monde sans arbitre légitime. Comprendre ces mécanismes, leurs fondations cognitives et leurs conditions d’atténuation reste une entreprise intellectuelle urgente pour quiconque cherche à naviguer les dilemmes sécuritaires du XXIe siècle. »
…
Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine
La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». idea Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ». idea
Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». Wikipedia En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. EURAC ResearchWikipedia Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits. idea
L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :
- L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
- La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
- L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
- L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante. OpenEdition
Stratégies et leçons méthodologiques
La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. idea L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.
L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». OHCHRInternational Center for Transitional Justice Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.
La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.
La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. Ideaidea En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
…
…
« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
…
« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! […] au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
…
«L’erreur de l’idéaliste consiste toujours à perdre de vue la conscience d’objet au profit de la seule conscience de soi. Au moment de l’abstraction, cette erreur consiste plus précisément à modéliser en détachant de la représentation les éléments qui ne me plaisent pas. Il reviendrait ainsi à la seule conscience de soi de déterminer la relation entre volition et cognition. Dès lors, tout deviendrait possible puisque, du point de vue de la réflexion, il suffirait d’imaginer une nouvelle représentation quand la précédente ne satisfait pas la volition. Ou, dit encore autrement, l’acte d’imaginer est supposé prendre le pas sur ce qui est effectivement imaginé. Le pouvoir de l’imagination s’affirme contre tout projet concret. OR IL NE SUFFIT PAS DE DIRE QU’UNE AUTRE SOLUTION ETS POSSIBLE, IL FAUT ENCORE LA PRODUIRE EFFECTIVEMENT. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de S’AVEUGLER SUR LA DETERMINATION DE L’ADVERSAIRE. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, LE PACIFISTE SE CONVAINC QUE CETTE ADVERSITE N’EST PAS TOUT A FAIT REELLE. Il agit COMME SI UEN RELATION PACIFIEE entre deux protagonistes NE DEPENDAIT QU’UN SEUL DES DEUX. »
…
«Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe COMME SI LA QUALITE OUVERTE OU FERMEE NE DEPENDAIT PAS DES DONNEES. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où L’ACTEUR PRENAIT SES DESIRS POUR DES REALITES. »
Maxime Parodi
…
« « Le » pape noir » est le dernier avatar du » mythe jésuite » ou de l’ » anti-jésuitisme » militant. Ce mythe naît au XVIe siècle avec la Compagnie de Jésus elle-même, dont la nouveauté intrigue d’emblée. Rapidement, les jésuites sont soupçonnés d’exercer un pouvoir d’influence occulte, d’agir dans l’ombre. Croyances, légendes, images viennent nourrir le mythe qui prend vite une tournure politique. Au cours du XIXe siècle, se produit une mutation : le mythe verse dans le fantasme du complot. Et c’est dans ce contexte qu’apparaît la figure du pape noir, manière de qualifier le général des jésuites, qui cristalliserait en sa personne un pouvoir absolu. A partir de la seconde partie du XXe siècle, le mythe perd de sa vigueur, bien qu’il soit toujours prompt à être réactivé suivant les besoins. Pourquoi s’intéresser à ce mythe qui eut la peau dure ? Le récit de son évolution permet certes de rappeler les événements auxquels les jésuites ont été mêlés. Il aide surtout à comprendre comment et pourquoi des personnes cultivées comme des gens du peuple ont eu besoin de soupçonner ce groupe de religieux d’être derrière les plus grands complots de l’histoire. Cet ouvrage très documenté retrace la genèse et les étapes de cet interminable procès d’intention.»
Frank Damour, Le pape noir – Genèse d’un mythe, Présentation
…
«L’inquiétude est un poison,
l’avoir suscité, une connerie,
l’ignorer est l’ignorance même.
Ceux qui suscitent encore l’inquiétude n’ont pas vraiment toute leur tête. »
…
« Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. »
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem
…
« « La troisième partie du livre traite de la formation du caractère. « L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »
Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger
…
« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait…»
…
« Le président a bien failli nous présenter ses condoléances. Elle devrait être morte Charles. »
« Tu nous a mis en danger Charles, tu as mis les jeunes en danger. »
« Ils ne sont plus… si jeunes que ça Raven. Et leur sécurité m’importe… tout autant qu’à toi. »
« Tu en es vraiment sûr? Nous prenons de plus en plus de risques… Et au nom de quoi? Je t’en prie. Ne me dis pas que ce n’est pas au nom de ton égo. Pour la une des magasines, pour que le président te remette une médaille. Tu aimes ça reconnais-le ? »
« Contrairement au mépris, au jet de pierres, oui, j’aime plutôt ça je l’avoue. Qui veut la fin veut les moyens Raven. »
« Et c’est quoi la fin ? »
« Nous mettre à l’abri. Toi mieux que personne, tu devrais comprendre qu’au moindre écart, la vindicte publique nous traitera encore comme hostiles. »
« Donc quoi ? On s’afuble d’uniformes et on prend la pose, et tout le monde est rassuré. »
« Si c’est pour maintenir la paix, ce n’est pas cher payé. »
« Pour les sauver eux, tu permettrais qu’on sacrifie les nôtres. »
« Oui ! Oui ! »
« C’est bizarre… Je n’ai aucun souvenir de t’avoir vu risquer sciemment quoi que ce soit jusqu’à présent. Et Charles, pendant qu’on y est: ce sont toujours les femmes qui sauvent les hommes ici. Peut-être que ce serait mieux que l’on se fasse appeler les X-Women. »
Dark Phoenix, Dialogue, (Raven, Charles)
…
« Celui qui a soif de paix
Ne trouve pas sa trace
Celui qui possède la paix
En ignore le prix »
Lounis-Ait-Menguellet
…
« «Cependant, Claude ne peut pas encore, à ce moment-là de l’analyse, entrevoir les vœux de mort que ses rêves véhiculent : laisser mourir de faim ces petits chats. Des vœux de mort à l’égard de son frère, mais aussi des affects de rivalité à l’égard de sa mère.
Au fur et à mesure, des sentiments haineux à l’égard de son frère apparaissent : dans un premier temps, ils sont voilés, cachés, déplacés. Elle pensait, me dit-elle, devoir compenser ce qui faisait défaut à Simon, c’est-à-dire afficher ses capacités intellectuelles. Parler de son frère, c’était évoquer ses propres besoins, l’investissement de son corps, de ses zones érogènes et le sentiment de ne pas avoir pu profiter du regard et de l’amour de la part de sa mère, distraite et inquiète par la maladie de Simon.
C’est ainsi que Claude évoque la rage vive, pressante, furieuse qu’elle vit actuellement à l’égard de ses collègues et de ses amis, à l’égard des personnes éloignées par rapport à son cercle familial. C’est cette rage-là que Claude ne peut adresser ni à son frère ni à sa mère. Ces déplacements lui permettent de protéger l’objet primaire des affects dont elle craint la violence et la destructivité. Une rage qu’elle ne peut pas s’expliquer, une rage contre tout et contre tous, mais qui souvent se retourne contre elle-même. C’est quand elle se sent si furieuse qu’elle s’enferme chez elle et évite le contact avec les autres. Je sens qu’arriver à contenir sa rage représente une défense précieuse pour Claude, car cela lui permet de ne pas sombrer dans la folie, dans la rage dévastatrice de la psychose du frère.»
Sabina Lambertucci Mann, « Assurer la survie d’un frère », Cairn.info, Matières à réflexion, Revue française de psychanalyse 2008/2 Vol. 79, Pages 449 à 459
….
« Il faut conclure de ces paroles que la légèreté et la crainte, ne peuvent habiter ensemble dans une âme et qu’elles s’excluent l’une l’autre. Il serait impossible, en effet, qu’on craigne Dieu sérieusement, et qu’on se livre de gaieté de cour à toutes les folies qu’il défend. L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Nous arrêterons-nous sur cette pente ? et faut-il espérer en retour à des sentiments plus religieux ? C’est le secret du ciel. En tout cas, constatons que la légèreté d’une part, la méchanceté de l’autre ont déjà bien entamé cette vertu de crainte qui seule pourrait nous sauver, et prions Dieu qu’elle ne disparaisse pas entièrement, car ses derniers vestiges emporteraient dans leur ruine tout espoir de salut et il faudrait nous résigner nous-mêmes à périr.
Ce qui manque en second lieu aux âmes légères de notre époque, l’auteur de l’Imitation nous le marque, c’est la force de caractère pour résister aux entraînements et aux jouissances que le monde offre à ses adeptes. Il est vraiment incroyable que l’homme ayant fait depuis six mille ans l’expérience des vaines joies de la terre, s’acharne néanmoins à les poursuivre, comme si elles étaient dignes de son ambition, et capables de rassasier la soif de bonheur qui le consume. C’est cependant le spectacle qu’il donne, aujourd’hui surtout, parce que la foi ayant baissé, il ne cherche plus qu’à satisfaire ses appétits inférieurs sans se préoccuper si Dieu l’a fait pour de plus nobles satisfactions. Etre créé pour des festins de roi et s’abaisser comme l’enfant prodigue, jusqu’à se nourrir des aliments grossiers qu’on réserve aux animaux, c’est, il faut l’avouer, une dégradation profonde, Eh bien, l’homme descend jusque là. Les biens de l’éternité ne le touchent pas: il les dédaigne, il vit comme s’ils n’existaient pas. Les promesses si consolantes d’une vie meilleure, les châtiments si terribles d’une existence future, plus malheureuse encore que celle-ci ne peuvent l’arracher à cette boue terrestre dans laquelle il se plonge. Dieu lui offre une couronne, il la refuse, il lui préfère quelques misérables plaisirs qui ne méritent même pas ce nom, et qui ne durent pas le temps d’y penser. La grandeur qui lui vient de son titre d’enfant de Dieu, il s’en soucie comme d’une bagatelle; il va même jusqu’à en rougir et à la renier comme on ferait d’une chose qui déshonore. Quoi de plus l’on le voit souvent chercher dans le mépris même de ses divines prérogatives une sorte de prestige et de fausse grandeur dont il se targue aux yeux du monde. Est-ce assez s’avilir ? Mais d’où vient donc chez l’homme une pareille aberration, et comment peut-il élre aveuglé à ce point de rejeter tout ce qui fait sa gloire et sa richesse pour s’attacher à ce qui le dégrade et le rend misérable ? Il y a là un mystère qui ne peut s’expliquer que par le mauvais fond de notre nature, toujours inclinée au mal depuis le péché, et sans cesse occupée à rechercher en ce monde le bonheur qu’elle a perdu. Nous sommes faits pour le bonheur. Sans la faute originelle nous en jouirions. Mais le péché nous a privés de ce droit sans détruire en nous la tendance naturelle qui nous porte à le désirer. Da là vient que nous le cherchons toujours, alors même que nous savons bien que nous ne le trouverons pas. Nous le poursuivons dans tout ce qui nous en offre l’apparence, nous le convoitons dans tous ceux qui semblent le posséder ; et cela sans nous lasser, sans nous décourager jamais.
Voilà le mot de l’énigme. Si vous me demandez maintenant pourquoi les plaisirs mondains et toutes les vanités terrestres ont tant d’influence sur le cœur humain, vous avez la réponse. La foi seule aidée de la grâce pourrait triompher de cet entrainement funeste : la foi, parce qu’elle nous fait apprécier les biens de ce monde à leur juste valeur; la grâce, parce qu’elle nous donne la force de les mépriser. Mais où est la foi de nos jours, et qui s’occupe de demander à Dieu la grâce qui fortifie. Il ne reste plus que l’homme; l’homme avec son caractère faible et indécis, l’homme avec ses penchants qui le persécutent, l’homme avec le démon qui le poursuit, comment viendraient-ils à bout de tant d’ennemis conjurés ? Il cède, et s’en va de passions en passions, de chute en chute, jusqu’à l’endurcissement, jusqu’à l’oubli et au mépris de son titre de chrétien. Hélas ! de combien d’hommes ne fais-je pas l’histoire en ce moment ? Ah ! si ma voixa pouvait se faire entendre à ces pauvres égarés, je leur dirais : Brisez donc les liens qui vous enchainent. Vous ne vivrez pas toujours. La vie n’est qu’une balle entre deux termes qui semblent se toucher, tant ils sont proches l’un de l’autre. Vous êtes aujourd’hui, et vous ne serez plus demain. La mort vous fauchera au temps marqué par Dieu. Que vous restera-t-il alors de ces vanités auxquelles vous sacrifiez tous les instants de votre existence. Qu’aurez-vous de plus que celui qui les méprise et leur préfère l’obéissance à la religion. Non seulement vous n’aurez rien de plus, mais après avoir vainement cherché à être heureux sur la terre, après avoir été plus troublés et plus accablés de souffrances que tous les autres, vous ne quitterez cette vie que pour entrer dans l’éternel tourment où il vous faudra pleurer sans fin votre inconcevable méprise. Oh ! pensez-y donc, et si la crainte agit sur votre âme, si Dieu vous envoie une grâce de lumière et de force pour quitter le chemin de l’abîme, ne la rejetez pas. Vous ne recommencerez plus l’épreuve de cette vie, quand vous aurez passé une fois sur cette terre, nul ne vous y verra plus jamais. Où l’arbre tombe, il reste, a dit Notre Seigneur. Vous êtes cet arbre qui doit tomber bientôt. Tombera-t-il dans la cité heureuse, où l’on n’entend que des chants de joie et des exclamations de bonheur ? Tombera-t-il dans l’éternel cachot d’où partent des gémissements terribles et d’affreux grincements de dents ? C’est à vous de le décider. Il me semble, mes frères, qu’un homme sérieux à qui l’on parlerait de la sorte, ne devrait pas retarder d’un instant sa conversion. Beaucoup en effet s’ils ne craignaient d’entendre la parole évangélique se sentiraient le désir de mettre fin à leur divorce avec Dieu, mais l’obstacle est plus fort que toutes les considérations. Le défaut de courage, d’énergie, les maintient dans l’indifférence. Ils s’occupent du qu’en dira-t-on ; leurs habitudes coupables se dressent devant eux pour terrifier leur bonne volonté. Ils oublient tout et chassent comme importune toute pensée de retour à Dieu. Prions, mes frères, prions de tout notre cœur pour ces infortunés et demandons souvent pour eux et pour nous, la crainte qui maintient l’homme dans le devoir ou l’y ramène, le courage qui résiste aux entraînements des sens et des passions. Cette double grâce nous sauvera et finira peut-être par les sauver eux-mêmes . — Ainsi soit-il. «
A. Pitoye
LE DIMANCHE PAROISSIAL, REVUE HEBDOMADAIRE PARAISSANT TOUS LES DIMANCHES
HUITIÈME ANNÉE, DE NOVEMBRE 1892 A NOVEMBRE 1893
…
« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
…
« La jeunesse française sous le dernier règne, celle qui a commencé de vivre et quittait les bancs de l’école vers 1830, s’est tenue ou plutôt a été tenue en dehors, dix-huit longues années durant, de toute action politique. Il n’y avait pas place pour elle sous le règne; elle le savait, et, au fond, il lui était d’une souveraine indifférence que ce fût M. Thiers ou M. Guizot qui fùt ministre pour elle, la question ainsi posée était sans solution et sans issue. Repliée sur elle-même et consumée d’un feu qui ne trouvait pas d’aliment, elle se jeta dans des écarts de conduite et de passion folle dont il serait injuste de lui faire un grand crime; car ces débordements trouvent leur excuse dans la situation que les circonstances officielles et sociales lui avaient faite, et ils en furent, en partie du moins, le produit. Cette spirituelle et ardente jeunesse, fille morganatique du rire voltairien et de la larme romantique, réunit et fondit en elle ces deux éléments disparates en un incroyable alliage: elle fut à la fois fervente et incrédule; amoureuse de l’art jusqu’à l’idolatrie, et baffouant, niant, par pur jeu d’esprit, règles, lois, principes, tout ce que jusqu’alors on avait été convenu de respecter, au moins de bouche. Tant de blasphèmes n’étaient pas mis en pratique, il s’en faut bien; les forfaitures à l’honneur, cette dernière religion des hommes qui n’en ont plus, étaient au contraire punies et repoussées avec une indignation générale et sincère. Mais à la longue, dans ces habitudes de dissipation et de laisser-aller illimité, beaucoup de cœurs se corrompirent et préparèrent ainsi l’avénement prochain d’hommes faits peu recommandables et de mauvais citoyens. Comme compensation, on eut beaucoup d’esprit, un peu trop même. Il ne déplaisait pas au pouvoir que cette gourme d’une génération bien douée, qui eût pu être factieuse et turbulente si elle n’eût été avant tout sceptique et mondaine, s’en allat de cette façon. Aussi tous les désordres de cette génération trouvèrent-ils, nous ne dirons pas approbation, mais tolérance. «
L’illustration, TOME XIX, 1832
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
» Enfin, Messieurs : mieux vaudrait ne rien faire ! L’inertie raisonnée vaut mieux ! Eh bien, alors, vive le sous-sol ! J’ai dit que j’envie l’homme normal, jusqu à ma dernière goutte de bile ; mais, dans les conditions où je le vois, je ne veux pas en être un, quoique je ne puisse cesser de lui porter envie. Non, non, le sous-sol est plus avantageux quand même ! Là, il serait possible, au moins… Hé ! mais ici je mens encore ! Je mens, parce que je sais bien, comme deux fois deux, que ce n’est pas le sous-sol qui est mieux ; mais quelque chose d’autre, tout à fait différent, que je désire ardemment et que je ne trouve pas ! Au diable le sous-sol !
Voici ce qui serait mieux encore : si je croyais moi-même à quelque chose de tout ce que je viens d’écrire. Je vous jure, Messieurs, que je ne crois pas un seul, mais pas un seul mot de ce que j’ai écrit ! Ou bien, j’y crois peut-être, mais en même temps, je ne sais pas pourquoi, je sens et je soupçonne que je mens comme un arracheur de dents.
« Mais alors, pourquoi avez-vous écrit tout cela ? »
— me dites-vous.
Mais si je vous enfermais pendant quarante ans, sans aucune occupation, et que je vinsse vous trouver au bout de ce temps, dans votre sous-sol, pour savoir ce que vous êtes devenu ? Peut-on laisser l’homme seul pendant quarante ans sans aucune occupation ?
« N’est-ce pas honteux, n’est-ce pas humiliant ! — médirez-vous, peut-être, en secouant la tête avec mépris — Vous avez soif de la vie et vous résolvez les questions vitales par un galimatias logique. Qu’elles sont assommantes, qu’elles sont impertinentes, vos sorties, et en même temps comme vous avez peur ! Vous dites des bêtises et vous en êtes content. Vous dites des impertinences et vous avez constamment peur et vous vous excusez. Vous assurez que vous ne craignez rien, et en même temps vous recherchez notre approbation. Vous dites que vous grincez des dents, et vous faites en même temps de l’esprit, pour nous faire rire. Vous savez, vos jeux de mots ne sont pas spirituels mais vous êtes très satisfait, d’une façon évidente, de leur mérite littéraire. Il vous est peut-être arrivé de souffrir réellement, mais vous ne respectez nullement vos souffrances. Il y a, peut-être, en vous de la vérité, mais il n’y a pas de chasteté. Par petitesse, vous mettez votre vérité en montre, au pilori, au marché… Vous voulez vraiment dire quelque chose, mais vous cachez votre dernier mot par crainte, parce que vous n’avez pas le courage de le prononcer ; vous n’avez que de la lâche effronterie. Vous vous targuez d’être conscient, mais vous hésitez seulement, parce que, malgré que votre intelligence travaille, votre cœur est obscurci par la perversion ; et sans un cœur pur il ne peut y avoir de conscience régulière et complète. Et combien vous êtes obsédant ! Comme vous vous imposez. Combien faites-vous de contorsions ! Mensonge, mensonge et mensonge ! » Bien entendu, c’est moi qui invente à présent vos paroles. Cela vient aussi de mon gîte. Pendant quarante ans j’ai écouté vos paroles à travers la fente du parquet. Je les ai inventées moi-même ; je n’ai inventé que cela. Ce n’est pas étonnant que je les aie apprises par cœur et qu’elles aient pris une forme littéraire. Mais vraiment, êtes-vous donc vraiment crédule à ce point d’imaginer que je vais imprimer tout cela, et puis que je vous le laisserai lire ? Et puis voilà un problème pour moi : pourquoi, en effet, vous ai-je appelés « Messieurs », pourquoi me suis-je adressé à vous, comme si vous étiez vraiment des lecteurs ? On ne doit pas imprimer, ni laisser lire de pareils aveux, comme ceux que j’ai commencé à exposer. Au moins, moi je n’ai pas autant de fermeté que cela et ne trouve pas nécessaire d’en avoir. Mais voyez donc : j’ai une fantaisie en tête, et je veux la réaliser à tout prix. Voici de quoi il s’agit :
Dans les souvenirs de tout homme il y a des choses qu’il ne confie pas à tout le monde, mais seulement à ses amis. Il y en a d’autres qu’il ne confie pas à ses amis, à peine à soi-même et encore sous le sceau du secret. Mais enfin, il y en a aussi que l’homme a peur de s’avouer à soi-même, et de pareilles choses s’amassent en assez grande quantité en chaque homme comme il faut. Même plus l’homme est comme il faut, plus il doit avoir de ces choses-là. Pour moi au moins, il n’y a que très peu de temps que je me suis décidé à me rappeler certaines de mes aventures d’autrefois, et jusqu’à présent je les avais toujours évitées, même avec une certaine inquiétude. Mais à présent, quand non seulement je me les rappelle, mais encore me décide à les écrire, à présent, précisément, je veux éprouver si l’on peut être tout à fait sincère avec soi-même et ne pas craindre la vérité. Une remarque à ce propos : Heine prétend que les autobiographies exactes sont presque impossibles, et que l’homme ment toujours quand il s’agit de lui-même. D’après lui, Rousseau, par exemple, a certainement menti dans ses Confessions et même menti exprès, par vanité. Je suis certain que Heine a raison. Je comprends très bien qu’il soit possible quelquefois, uniquement par vanité, de s’accuser de crimes et je conçois très bien même de quel genre peut être cette vanité. Mais Heine jugeait un homme qui se confessait devant le public. Moi j’écris pour moi seul et je déclare une fois pour toutes que si j’écris comme si je m’adressais aux lecteurs, c’est seulement pour la montre, parce que j’écris ainsi plus facilement. Il n’y a là qu’une forme, une simple forme. Quant aux lecteurs, je n’en aurai jamais. J’ai déjà déclaré cela…
Je ne veux pas que quelque chose vienne me gêner dans la rédaction de mes’Mémoires’. Je ne veux établir aucun ordre, aucun système. J’écrirai ce que je me rappellerai…
Mais voilà par exemple que ce mot peut susciter la question : « Si vous ne comptez réellement pas sur des lecteurs, pourquoi donc faites-vous avec vous-même, et encore par écrit, des conditions pareilles, c’est-à-dire, qu il n’y aura ni système, ni ordre, que vous inscrirez ce que vous vous rappellerez. etc., etc. ? Pourquoi vous expliquez-vous Pourquoi vous excusez-vous ? »
Ah ! voilà, je réponds.
Il y a là toute une psychologie. Il se peut que je sois tout simplement lâche. Il se peut aussi que je me figure exprès être devant un public, afin de me conduire plus convenablement, pendant que j’écrirai. Il peut se trouver mille raisons. Mais voilà encore : pourquoi, à propos de quoi ai-je voulu écrire ? Si ce n’était pas pour le public, on pourrait mentalement se rappeler tout, sans rien coucher sur le papier ?
Oui, mais sur le papier c’est plus solennel. Il y a en cela quelque chose d’imposant ; on est plus sévère pour soi-même, on travaille son style. En outre peut-être parce que j’écris, éprouverai-je en effet quelque soulagement. Aujourd’hui, par exemple, un ancien souvenir me pèse particulièrement. Il m’est revenu très clairement ces jours-ci, et depuis, il est resté en moi comme un motif musical qui ne veut pas s’en aller. Et cependant il faut s’en débarrasser. Des souvenirs pareils, j’en ai des centaines. Mais, par moments, de ces centaines, un quelconque me pèse, et je crois, je ne sais pourquoi, que si je l’inscrivais, j’en serais débarrassé. Pourquoi donc ne pas essayer ?
Enfin, je m’embête ; je ne fais jamais rien. L’écriture c’est, en somme, un travail quelconque. On dit que par le travail l’homme devient bon et honnête. Eh bien ! voilà au moins une chance. »
Fiodor Dostoïevski
…
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
» «La distanciation consiste ainsi en un acte double. Sur le plan cognitif, elle instaure une distinction entre un sujet et un objet de la représentation. À ce stade, la distinction n’est que programmatique puisqu’il reviendra aux stades suivants de constituer le sujet et l’objet lors de la construction de la représentation. Ce projet n’a de sens qu’une fois la distanciation réussie, c’est-à-dire une fois que LA CONSCIENCE DE L’OPPOSITION SUSCITE UN BESOIN DE SE REPRESENTER LE PROBLEME POUR LE SURMONTER. Sur le plan réflexif, la distanciation instaure un troisième terme, le pilote de la médiation à venir. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, ce qui est mis à distance n’est pas simplement le réel (l’opposition première) mais également la volonté (la position première). Cette dernière n’est au départ qu’un simple désir. Or, s’il s’agit de lui réserver une place au sein de la représentation, cela ne se fera pas sans compromis si tant est que l’opposition est réelle et ne peut donc être simplement anéantie. Le « je » de la réflexion prend donc une certaine distance avec le Moi désirant et avec le réel, car il cherche une médiation entre les deux (et ne peut donc se confondre avec aucun des deux).» »
Maxime Parodi
…
«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »
Emmanuel Mounier
…
« C’est une fréquente source d’erreurs et de disputes parmi les hommes que de ne pas distinguer nettement le droit et le fait. Le droit est ce qui résulte des lois positives ou des maximes de justice dérivées de la nature de l’homme et de son intérêt naturel et social. Le fait, est ce que l’observation et l’expérience ont démontré exister effectivement, ou du moins dans le cours ordinaire des choses. Les esprits observateurs donnent leur principale attention au fait; ils acquièrent une grande connaissance de la marche de la nature; dans leur travail pour le bonheur de l’homme, ils font abstraction de l’impossible, ils s’attachent à procurer à l’humanité, ou plutôt à la fraction dont ils s’occupent, le degré de perfection et le genre de félicité dont ils la jugent susceptible. Les esprits spéculatifs ne s’occupent guère que du droit; ils condamnent tout ce qui n’est pas conforme aux idées de morale et de justice qu’ils se sont faites. Ils existent presque toujours, ou dans des illusions et des espérances chimériques, ou dans l’indignation de la réalité. Les premiers accusent ordinairement les autres d’ignorance, de faiblesse d’esprit, d’aveuglement puéril. Ceux-ci à leur tour les accusent d’immoralité parce qu’ils prennent leurs assertions pour leurs maximes, et aussi de paradoxe, parce que, accoutumés à voir la nature dans leurs rêves, ils ne la reconnaissent plus quand on là leur montre comme elle est. Des hommes qui se sont fait illusion abandonnent tout quand elle est dissipée, ils travaillent pour un bien chimérique qui s’évanouit; un bien réel ou possible est sans charme pour eux, ils tombent dans l’extrémité contraire, et cette humanité à laquelle ils destinaient le bonheur et la perfection des anges, voyant qu’elle ne peut s’é lever au prix de leurs bienfaits, ils lui souhaitent toute espèce de honte et de maux. Le défaut des esprits observateurs est aussi de tirer de trop dures conséquences des vices et de l’imperfection des hommes; soit qu’exagérant ces choses, ils destinent à l’homme un traitement proportionné à l’idée trop vile et trop odieuse qu’ils s’en sont fait, soit qu’ils se résolvent seulement à le laisser aller comme il va; les uns sont parvenus par l’étude de la vérité à une sorte de misanthropie, les autres à l’insouciance; Hobbes fut dans la première classe, Montaigne n’était pas loin de la seconde. Cependant la nature telle qu’elle est, est encore inépuisable en ressources et riche en perfectibilité; il faut seulement bien connaître ce qu’elle est, ce qu’elle peut être et par où elle y peut arriver. La science veut un esprit sagace et une tête froide; l’art veut un caractère hardi, une âme ardente, une imagination féconde, éclairée par cette même intelligence qui a su découvrir la vérité. —Il faut savoir et vouloir. Malheureusement la nature a rarement uni ces choses, et un jugement calme et sain n’est pas ordinairement le partage d’une âme pleine de ressort. Tout comme dans les sciences morales, on trouve des esprits spéculatifs ou observateurs qui s’occupent les uns du droit, et les autres du fait ; dans les sciences physiques on trouve des hommes à théorie et des hommes à expériences qui cherchent, les uns à expliquer la nature et les autres à découvrir le système de la nature, en recueillant des faits.Jalousie et réciprocité entre les hommesLa nature a établi entre les hommes la jalousie et la réciprocité. L’une les porte à s’opposer au bonheur des autrès comme étant nuisible au leur. L’autre les porte à le favoriser comme réagissant sur leur propre bonheur. Suivant les diverses occurrences de la vie, les hommes obéissent à l’une ou à l’autre, de même les nations considérées comme individus. Chacun par son caractère est plus disposé ou à la réciprocité ou à la jalousie. Les écrivains philosophes, faiseurs de maximes, ont aussi, suivant leur caractère ou leurs idées, favorisé dans leur doctrine, l’une ou l’autre de ces dispositions, et leurs précepte sont tendu à diriger les hommes, les uns dans un esprit de jalousie, les autres dans un esprit de réciprocité. De là les deux systèmes de jalousie et de réciprocité en morale, en politique, en économie politique, en politique extérieure, même en agriculture. La doctrine moderne, fondée principalement sur les écrits de la secte dite des économistes, a adopté dans toutes ses applications le système de réciprocité. Sx. Constitution morale de l’homme et de la femme. Les affections des hommes sont plus en masse, plus simples, plus importantes ; celles des femmes sont plus détaillées, plus frivoles, plus légitimes. Quand vous êtes mobile, souple, exaltable, versatile, alors vous vous rapprochez de la femme. Une telle constitution conduit à la sensibilité, à la faiblesse, à la finesse, à la légèreté, à l’excitabilité, à l’imagination fine, inconstante, versatile. L’imagination chez l’homme produit la force, la tête, l’âme, le cœur. C’est de la mixtion des deux constitutions que se forment les hommes de génie. Là où le cœur se montre, on pardonne bien plus aisément les erreurs de l’imagination. Avec de la confiance, de l’encouragement, de bons traitemens, on fait toujours quelque chose des gens qui ont de l’âme. Le désir de plaire, d’être approuvé, est un ressort précieux qu’il faut plier aux convenances, mais dont il faut conserver religieusement l’élasticité. La crainte ne mène jamais à rien de beau, de parfait; elle n’est presque propre qu’à empêcher le mal visible. L’espérance est le grand mobile qui développe les facultés de l’homme. S XI. De l’homme dans ses divers âges, La curiosité, l’amour-propre, l’espérance, les rêves de l’imagination, occupent le premier âge de la vie. Les illusions, le goût des découvertes; voilà les jouissances de vingt ans. Les sensations du premier âge ne peuvent se reposer long-temps sur le même objet, la surprise les charme et les enivre, mais la curiosité les entraîne vers un autre objet; l’espérance les porte vers l’avenir. Il est bien plus facile de subjuguer son ignorance que de fixer son goût. Cet âge ne fait point jouir et n’a pas même les chaleurs soutenues des sensations qu’on lui suppose quelquefois; il ne savoure point, ses plaisirs sont gâtés par l’impatience. C’est en approchant du milieu de la vie que l’homme qui a conservé et développé ses facultés, qui a appris à en diriger l’usage, qui unit à la force un certain calme ou plutôt cette ardeur soutenue et nuancée qui se prête à toutes les modifications du plaisir, qui sait connaître le prix de ce qu’il possède et les défauts de ce qu’il n’a pas, qui ne donne point aux privations une valeur qui détruit tout le charme des jouissances, c’est alors, dis-je, que l’homme peut savourer dans toute son étendue le charme de l’existence. De la jeunesse. Les organes de la jeunesse sont nouveaux et mobiles. Elle est très sensible; le rire, les larmes, les émotions fréquentes et vives sont le partage de l’enfance. Elles deviennent plus rares à portion que les années s’accumulent; et l’homme formé n’est plus agité que par de puissantes émotions. Les affections de la jeunesse sont brèves, la distraction l’entraîne; elle est d’ailleurs fatigable parce qu’elle est mobile et faible. La jeunesse prévoit le bonheur, accoutuméc qu’elle est à considérer dans l’avenir une progression croissante; elle projette parce que la portion de sa carrière qui lai reste à courir est la plus longue et la plus importante selon ses idées. L’homme est porté à croire ce qu’il désire, il n’y a que l’expérience qui le désabuse; mais la jeunesse a des désirs vifs et l’expérience nulle. La jeunesse sacrifie à la gloire, à l’estime, à l’attachement, parce que ces biens sont les plus flatteurs; l’âge avancé a l’ambition, parce que l’expérience montre le bonheur dans le pouvoir; il sacrifie à l’avarice, parce que la longue vie instruit à la méfiance. La jeunesse est présomptueuse, parce qu’elle est belle, active, ignorante. De présomptueuse, elle devient insolente; elle poursuit la gloire, parce qu’elle croit l’atteindre; elle ose, parce qu’elle croit réussir. Elle est inconstante, parce que tout objet a sur elle l’attrait puissant de la nouveauté; parce que, portée à prévoir le bien par présomption, ce qu’elle conçoit le mieux est toujours ce qu’elle estime le moins. T. III. 2. Elle est franche, parce qu’elle a plus de sensibilité que de prévoyance et de souvenir; parce qu’elle ignore l’art de dissimuler et qu’elle le méprise, amoureuse qu’elle est, pour l’ordinaire, de ce qui est noble, grand et glorieux. Un grand inconvénient pour les jeunes gens dans la société, c’est que depuis leur maîtresse jusqu’à leurs marchands, tous ceux qui traitent avec eux, se croient obligés d’honneur à les tromper. La jeunesse active et sensible, qui ne peut prendre son essor dans les passions et la gaîté, trouve une issue dans l’affectation et s’y versé sans mesure. S XIII. Des enfans. On donne des conseils aux enfans et on ne cherche guère à en tirer des lumières; cependant, presque tout ce qu’on veut leur apprendre les saisit, et les enfans bien organisés sont excellents dialecticiens Pour bien élever l’esprit des enfans, il s’agit de faire devant eux les raisonnemens dont ils seraient capables. Je voudrais qu’on apprît aux enfans à bien ob→ server et bien raisonner, et qu’on ne leur donnât des connaissances fondées sur l’autorité qu’à mesure qu’ils pourraient comprendre comment elles ont été découvertes et certifiées. C’est ainsi qu’ils auront une force de juger, et qu’ils donneront à leurs opinions le juste degré de fermeté, parce qu’ils sauront d’où elles viennent, et qu’ils ne ressemblent pas à la multitude qui croit ce que souvent elle n’entend pas, sans mesure, sans fondement et sans preuve, ne sachant jamais si elle doit cesser ou continuer de croire, et le pourquoi de l’un ou de l’autre. que toujours sur ce que notre liaison a de plus ou moins flatteur pour leur société. »
Barnave
…
« Vous me dites que je suis un homme sans originalité. Remarquez, mon cher prince, que, pour les gens de notre temps et de notre race, il n’y a rien de plus blessant que de s’entendre taxer de manque d’originalité, de faiblesse de caractère, d’absence de talent particulier et de vulgarité. Vous ne m’avez pas même fait l’honneur de me mettre au rang des gredins achevés, et, voyez-vous, c’est pour cela que tout à l’heure je voulais vous dévorer. »
…
« Le prince leva enfin les yeux et jeta un cri étouffé.
Devant lui, à deux pas, se tenait Rogojine.
Mychkine demeura pétrifié. Rogojine était pâle comme la mort ; son visage convulsé semblait crispé par une force intérieure ; ses yeux brillaient d’un éclat fixe, inhumain.
— Parfione ! balbutia le prince d’une voix étranglée.
Mais Rogojine ne répondit pas. Il restait immobile, respirant bruyamment, sans quitter Mychkine des yeux.
Le prince voulut faire un pas vers lui, mais ses jambes tremblaient, il chancela et s’affaissa lourdement sur une chaise. Il couvrit un instant son visage de ses mains, puis les abaissa brusquement, comme s’il cherchait à ne pas perdre Rogojine de vue.
Quelques secondes passèrent ainsi dans un silence accablant. On n’entendait que la respiration oppressée de Rogojine.
— Qu’as-tu fait ?… murmura le prince avec effort, d’une voix plaintive, presque suppliante.
Rogojine tressaillit, leva la main comme pour l’arrêter, puis fit un signe. Lentement, il se détourna, passa dans la pièce voisine, et, d’un geste, invita Mychkine à le suivre.
Le prince se leva en chancelant, ses jambes le portaient à peine. Il le suivit, le souffle coupé, le cœur serré d’une terreur inexprimable.
À peine avait-il franchi le seuil de la chambre contiguë qu’il s’arrêta net, les yeux dilatés, le visage exsangue : sur le lit, dans la pâleur d’un drap défait, gisait Nastasja Filippovna.
Elle était étendue, la tête rejetée en arrière, les cheveux épars, les bras abandonnés le long du corps. Son visage avait la pâleur livide de la mort, et cependant il semblait rayonner d’une étrange beauté.
Le prince s’approcha lentement, presque en titubant. Ses lèvres tremblaient. Il tendit la main comme pour la toucher, mais la retira aussitôt, pris d’un frisson.
Rogojine, debout derrière lui, le regardait fixement, muet, immobile comme une statue. »
Dostoïevski, L’Idiot
…
« Il a dit, cet homme qui avait violé une jeune fille là bas, au moyen Orient. Il y a remis les pieds un jour, il a dit ça calmement mon père, il a pris ses deux doigts mon père, il a fait le signe, le signe de la trajectoire, de la balle. Une balle lui est arrivée dans sa tête, au mec, à la seconde où il a remis les pieds au pays….»
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
…
« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
…
« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
…
«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
…
…
« « 1) Avant la bascule (1948-juillet 1952) : fabriquer l’invisibilité
1.1 Défaite, tutelle, désenchantement
La guerre de 1948 laisse une génération d’officiers convaincue que l’État est miné par le clientélisme du Palais et la tutelle britannique. Cette usure, devenue « moment de désenchantement », ouvre l’espace mental d’une action venue de l’armée. Les synthèses biographiques et les panoramas de la période situent là l’origine du mouvement des Officiers libres, à la fois réponse à l’humiliation et quête de souveraineté.
1.2 Une organisation pensée pour survivre
Dès la fin des années 1940, le noyau se conçoit en cellules compartimentées (principe du need-to-know) : chaque groupe ne connaît que ses membres et un relais supérieur ; les liaisons se font par courroies humaines brèves, sans traces, de sorte qu’une arrestation ne compromette pas l’ensemble. Les travaux de Joel Gordon font de cette granularité un trait constitutif de la réussite de juillet 1952. Mother Foucault’s Reading Group
1.3 Couverts par la banalité
La sociabilité ordinaire sert de camouflage : appartements d’officiers mariés (alibi domestique), mess, club, cafés — des lieux où l’on « rentre et sort » sans étonner. Les loyautés s’y testent sur la durée des promotions et des campagnes, tandis que des relais discrets s’installent dans des services sensibles (administration, intendance) pour donner de la profondeur logistique au réseau. Vatikiotis et les synthèses sur l’époque soulignent l’importance de cette « normalité feinte ».
1.4 Une fenêtre qui s’entrouvre
Le Caire en flammes du « Black Saturday » (26 janvier 1952) fixe dans l’opinion l’idée d’un État à bout de souffle. Quelques mois plus tard, la crise du Club des officiers et les remaniements précipitent les Officiers libres : la peur d’arrestations préventives les pousse à avancer l’échéance. Leur doctrine devient limpide : frapper vite, de nuit, puis parler à l’aube pour figer les ralliements administratifs.
2) Pendant (nuit du 22→23 juillet 1952) : neutraliser, verrouiller, raconter
2.1 Prendre les nœuds
Le plan vise la sidération plutôt que la bataille. Objectifs convergents : état-major (décapiter la chaîne de commandement) ; radio d’État (imposer la version officielle) ; central téléphonique, gares et aéroports (couper les contre-ordres et verrouiller la mobilité). La logique est technique : s’emparer des interrupteurs du pouvoir pour rendre le Palais inopérant en quelques heures. Les récits académiques situent bien cette grammaire d’action. Mother Foucault’s Reading Group
2.2 Le micro avant le jour
À l’aube du 23, Radio-Le Caire diffuse le premier communiqué au nom des Officiers libres, adossé à la figure du général Mohamed Naguib. La tradition mémorielle attribue la lecture à Anouar el-Sadate, placée tôt le matin (autour de 7 h–7 h 30) : un minutage décisif qui transforme une opération de caserne en événement politique et pousse l’appareil d’État à « rentrer dans le rang ». Mother Foucault’s Reading Group
2.3 Une surprise « presque sans coups de feu »
Les quartiers stratégiques du Caire (Abbassiya, Héliopolis) sont encerclés vite ; des généraux sont interpellés alors qu’ils débattent… des risques d’émeute. Les mouvements se font sans feu nourri : plusieurs panoramas soulignent le faible coût humain des premières heures — effet d’un triptyque coupure des liaisons + encerclement + récit public.
3) Après (23–26 juillet 1952) : contraindre sans guerre civile
3.1 Administrer la victoire
Les jours qui suivent sont administratifs autant que militaires : arrestations ciblées, interdictions de sortie du territoire, mise en place du Conseil de commandement de la Révolution (RCC). Les dépêches américaines décrivent une « normalisation vigilante » : restaurer l’ordre public, prévenir la contre-mobilisation, préparer la nouvelle architecture institutionnelle. Bureau des historiens
3.2 Vitrine et direction
Très vite, Naguib incarne la vitrine (présidence, chef du gouvernement), pendant que Nasser consolide la direction effective au sein du RCC. Cette dualité — utile à la reconnaissance interne et externe — traverse l’historiographie des débuts du régime.
3.3 Une sortie négociée
Le 26 juillet, Farouk abdique en faveur de Fouad II et s’embarque sur le Mahroussa. La scène devient le symbole d’une transition sans guerre civile : la révolution a été une prise d’appareils plus qu’un bain de sang.
4) Ce que l’histoire rend visible sur la clandestinité
4.1 Mécaniques d’organisation
Compartimentation stricte : la structure en cellules étanches limite les dégâts d’une infiltration et empêche la « rafle » unique. Mother Foucault’s Reading Group
Chaînes courtes : informations verticalisées par un ou deux relais, très peu d’« horizontales » bavardes. Mother Foucault’s Reading Group
Rôles sobres, redondance limitée : un responsable, un suppléant discret — on évite les « hommes-orchestres » qui concentrent tout. (Analyse à partir de Gordon.) Mother Foucault’s Reading Group
Banalité comme couverture : lieux et horaires ordinaires (domiciles, mess, clubs) pour ne rien signaler d’inhabituel.
Verrou narratif : une seule voix publique (le communiqué du matin) pour synchroniser les ralliements et couper les contre-récits.
4.2 Recruter et éprouver la loyauté (sans « tests secrets » spectaculaires)
Cercle d’expérience partagée : promotions d’école et compagnonnages de 1948 priment sur la « brillance » individuelle.
Cooptation graduelle : tâches périphériques (logistique, veille) avant d’ouvrir davantage — la loyauté s’observe dans les petits comportements répétés (ponctualité, discrétion, absence de curiosité déplacée). (Interprétation étayée par les mémoires et la littérature.) Mother Foucault’s Reading Group
Multiplication des regards : parrainage double ou contrôle croisé pour valider un profil, sans élargir le cercle. (Analyse, à partir des structures décrites par Gordon.) Mother Foucault’s Reading Group
4.3 Discipline du quotidien clandestin
Parler le moins possible : consignes courtes et prosaïques ; pas de grands discours qui excitent les ego. (Interprétation, dans l’esprit des structures décrites.) Mother Foucault’s Reading Group
Routines ordinaires : mêmes lieux « légitimes », horaires domestiques, arrivées séparées.
Frugalité d’information : « juste assez » pour la tâche du jour ; panorama global réservé au noyau. Mother Foucault’s Reading Group
Contradiction en amont, exécution ensuite : la discussion avant, la synchronisation pendant. (Analyse organisationnelle.) Mother Foucault’s Reading Group
4.4 Facteur humain : stress, silence, concentration
Double vie : savoir segmenter (travail / famille / cellule) et revenir au calme après un pic d’adrénaline. (Analyse issue des mémoires et biographies.)
Tolérance à l’ambiguïté : accepter de ne pas tout savoir ; patience > impatience. (Interprétation.) Mother Foucault’s Reading Group
Hygiène du silence : écouter, ne pas remplir les blancs, ne pas relancer. (Interprétation.) Mother Foucault’s Reading Group
Gestion de l’ego : absence de reconnaissance immédiate ; priorité à l’absence d’incident sur le « coup d’éclat ». (Interprétation recoupant les récits « presque sans sang ».)
4.5 Indices faibles & signaux d’alerte (ce que surveille une cellule)
Verbiage, curiosité inutile, goût pour la mise en scène.
Désordre de vie (dettes, retards, addictions) qui offre des prises.
Rigidités dangereuses (fanatisme, incapacité à changer de cap).
Ces critères se déduisent des pratiques de compartimentation et de cooptation rapportées par l’historiographie. Mother Foucault’s Reading Group
5) Pourquoi la bascule fut rapide (et « presque sans combats »)
Trois ressorts dominent : petite taille / grande cohésion, ciblage des nœuds techniques (commandement, communications, mobilité) et récit unique (la radio à l’aube) — ce trio a sidéré le Palais : privé de ses mains (état-major, liaisons) et de sa voix (antenne), il s’est découvert isolé avant de pouvoir mobiliser. Les biographies et les notices générales parlent d’un renversement quasi sans effusion de sang et d’une institutionnalisation rapide (RCC ; Naguib « vitrine », Nasser « direction »), bouclée par l’abdication du 26 juillet. Bureau des historiens
Repères (sélection de sources utilisées)
Joel Gordon, Nasser’s Blessed Movement: Egypt’s Free Officers and the July Revolution — structure clandestine, rôle de la radio, logique « nœuds + récit ». Mother Foucault’s Reading Group
Ahram Online, « Meet the Free Officers of Egypt’s Revolutionary Command Council » — contexte politique, Club des officiers, place de Naguib/Sadate, fonction de la radio.
Encyclopaedia Britannica (entrées Nasser / Farouk) — caractère « presque sans effusion de sang », succession Naguib-Nasser, RCC.
FRUS / Office of the Historian — dépêches sur les arrestations, interdictions de sortie et la normalisation qui suit la prise du pouvoir. Bureau des historiens
En guise de conclusion
La réussite du 23 juillet 1952 tient moins à la « ruse » qu’à une ingénierie organisationnelle et à une intelligence du moment : clandestinité compartimentée, ciblage chirurgical des nœuds de commandement et de communication, puis parole matinale qui transforme l’acte en autorité. C’est ce couplage — structure sobre + récit public — que confirment, chacune à leur façon, les mémoires, les synthèses académiques et les dossiers diplomatiques. Mother Foucault’s Reading Group+1« »
…
…
« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment.
Quelles sont les actions à mener pour lutter contre la manipulation de l’information et la haine en ligne ? Commençons par le rôle particulier que jouent les réseaux sociaux en tant que plateformes. Dans les médias classiques, qui sont intermédiés et éditorialisés, l’auteur pense et écrit l’idée, l’éditeur la lit et accepte de la publier. L’auteur qui choisit d’écrire un contenu illicite et l’éditeur qui choisit de le publier ont ensemble une responsabilité clairement définie dans le droit et la jurisprudence, que l’on peut contester mais qui est reconnue en France comme apportant la garantie du meilleur équilibre possible. Il n’en va pas de même sur les réseaux sociaux, et c’est pour cela qu’il est difficile d’agir. L’auteur y fait toujours partie du problème, mais se posent de nouvelles questions sur son identification. Comment par exemple identifier l’auteur en l’absence d’éditeur ?
D’autre part, le rôle de la plateforme peut être considéré comme faisant partie de la solution ou du problème. Les réseaux sociaux donnent la parole à tout le monde ; c’est pour cela que nous les aimons et qu’ils sont puissants. Dans toutes les démocraties, ils ont servi aux plus beaux desseins comme aux pires. Les choses se compliquent quand les plateformes refusent, au nom d’un principe de neutralité, de regarder les contenus qui circulent sur leurs réseaux. Les politiques publiques peuvent tenter de criminaliser chaque action – ou absence d’action – de ces plateformes, mais nous aurons davantage à gagner en les mobilisant pour qu’elles contribuent à la réalisation de nos objectifs en les incitant à agir et à prendre leurs responsabilités – sous le contrôle démocratique, s’entend. C’est pourquoi le plan d’action que je défends, dans le cadre duquel la proposition de loi de Mme Avia s’inscrit pleinement, vise tout à la fois à sanctionner en reconnaissant une responsabilité forte et à affirmer l’idée selon laquelle ces plateformes doivent impérativement apporter les informations sur ce qui se passe sur leurs réseaux. Car c’est elles qui disposent de ces données et peuvent mettre en place des dispositifs qui, sans remplacer l’État, aillent à la vitesse de leurs propres réseaux et en fassent des espaces de dialogue intelligent et pacifique pour éviter la haine absolue.
J’en viens à la loi relative à la lutte contre la manipulation de l’information, première étape de notre démarche. Elle ajoute à notre droit un élément nouveau dont nous avons peu l’expérience : le devoir de coopération des plateformes. Ses modalités restent à préciser par le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). Elles constitueront la première brique d’un corpus législatif nouveau qui impose des obligations de partage d’informations aux plateformes, et qui permet à l’État d’agir avec plus d’efficacité et, surtout, d’aller vite. Certes, un processus faisant systématiquement intervenir le juge est plus protecteur des libertés individuelles mais il contribue aussi à les saper lorsque les décisions ne peuvent être prises que plusieurs semaines, voire plusieurs mois après que les actes incriminés ont pleinement déployé leurs effets sur les victimes. »
…
ASSEMBLÉE NATIONALE
CONSTITUTION DU 4 OCTOBRE 1958
QUATORZIÈME LÉGISLATURE
«Députés
——
TOME 2 :
COMPTES RENDUS DES AUDITIONS
(1) La composition de cette commission d’enquête figure au verso de la présente page.
La commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscule d’extrême droite en France est composée de : Mme Muriel Ressiguier, présidente ; M. Adrien Morenas, rapporteur ; M. Éric Diard, Mme Émilie Guerel, M. Thomas Rudigoz, Mme Laurence Vichnievsky, vice-présidents ; MM. Christophe Arend, Meyer Habib, Mme Véronique Hammerer, M. Régis Juanico, secrétaires ; MM. Belkhir Belhaddad, Francis Chouat, Mme Coralie Dubost, MM. M’jid El Guerrab, Pascal Lavergne, Stéphane Mazars, Ludovic Mendes, Thierry Michels, Jean-Michel Mis, Pierre Morel-À-L’Huissier, Stéphane Peu, Bruno Questel, Mme Valérie Thomas, M. Jean-Louis Touraine, Mme Michèle Victory, M. Sylvain Waserman.
…
Rapport fait au nom de la commission d’enquête sur la lutte contre les groupuscules d’extrême droite en France, Mme Muriel RESSIGUIER, Présidente, M. Adrien MORENAS, Rapporteur (Extraits, Longs)
…
…
« « Éléments de langage » : définition, rôle, effets, et ce que dit la théorie
Ce que c’est.
En politique, les « éléments de langage » (EDL) sont des formulations prêtes à l’emploi — mots-clés, tournures, chiffres, métaphores — conçues en amont et répétées par tous les porte-voix d’un camp pour assurer cohérence et discipline de message. En France, l’expression s’est imposée médiatiquement à partir des années 2000, souvent avec une connotation péjorative (« langue de bois » standardisée). publictionnaire.huma-num.fr+1
À quoi ça sert (le côté “mécanique”).
- Cohérence inter-intervenants : tout le monde dit la même chose, de la même façon.
- Cadre mental (framing) : on impose l’angle d’interprétation d’un sujet (« sécurité », « pouvoir d’achat », « liberté ») avant même le débat.
- Mise à l’agenda : on choisit les thèmes dont on parle, et on répète jusqu’à ce que médias et public y prêtent attention.
- Priming : on conditionne les critères d’évaluation d’un dirigeant (ex. juger un gouvernement quasi exclusivement à l’aune de l’inflation).
- Inoculation : on prémunit son électorat contre les attaques en les anticipant (« on va vous dire que… voilà pourquoi c’est faux »).
- Répétition-mémoire : la redite facilite la mémorisation, voire la crédibilité perçue. transition-news.org+5fbaum.unc.edu+5fbaum.unc.edu+5
Les effets documentés (le côté “cognitif”).
- Le cadre façonne ce que l’on voit : choisir certains aspects et en taire d’autres oriente la perception (Entman ; Lakoff). fbaum.unc.edu+2The Commons+2
- Agenda-setting : les médias ne disent pas quoi penser, mais à quoi penser (McCombs & Shaw). Les EDL exploitent ce levier. fbaum.unc.edu
- Priming : répéter certains enjeux amène les citoyens à s’en servir comme critères d’évaluation (Iyengar & Kinder). onlinelibrary.wiley.com+1
- Mere exposure / illusory truth : à force d’être entendu, un énoncé se retient mieux et peut paraître plus vrai, même quand il est faux (Zajonc ; Hasher-Goldstein-Toppino). psy.lmu.de+1
- Spirale du silence : si l’on croit qu’une opinion est minoritaire/risquée socialement, on se tait ; les EDL dominants peuvent accentuer ce biais (Noelle-Neumann). vnecas.wordpress.com
Ce que disent les théoriciens/analystes (et quelques repères francophones).
- Framing / cadres moraux : George Lakoff popularise l’idée que les mots activent des structures mentales ; nier un cadre le renforce. The Guardian
- Clarification du “framing” : Robert Entman formalise comment sélectionner/souligner des aspects d’un problème pour définir causes, enjeux, solutions. fbaum.unc.edu
- Mise à l’agenda : Maxwell McCombs & Donald Shaw démontrent l’effet durable des médias sur la saillance des sujets. fbaum.unc.edu
- Priming expérimental : Shanto Iyengar & Donald Kinder montrent comment l’actualité détermine les critères d’évaluation politique. onlinelibrary.wiley.com
- Inoculation : William McGuire conceptualise la résistance préventive aux messages adverses. PMC
- Langage politique et mise en scène : Patrick Charaudeau, Ruth Amossy, Thierry Libaert (entre autres) analysent la dramaturgie, l’argumentation et la planification des messages dans l’espace public francophone. patrick-charaudeau.com+2OpenEdition Journals+2
- Symbolique et propagande : Murray Edelman (symboles mobilisateurs) ; Herman & Chomsky (filtres médiatiques) : grilles critiques utiles pour comprendre la circulation d’EDL. archive.org+1
Les limites et effets boomerang (ne pas se raconter d’histoires).
- Détectés, les EDL peuvent dégrader la confiance (effet “langue de bois”, perception de manipulation).
- La sursimplification casse la complexité des enjeux et expose aux contrevérités ; le gain de saillance peut coûter en crédibilité.
- Dans des environnements très polarisés, la répétition renforce surtout son propre camp et radicalise les oppositions (la spirale de silence peut s’inverser quand des “noyaux durs” s’affichent). vnecas.wordpress.com
Comment on les fabrique (schéma rapide).
Recherche d’opinion → tests de formulations → choix d’un cadre + 3-5 messages clés + 2 chiffres + 1 histoire illustrative → discipline de message sur tous les canaux → écoute/ajustements. Les manuels de campagne et de “message discipline” décrivent ces routines… et leurs pièges. ndi.org+2Campaigns & Elections+2
À retenir sans fard.
Les éléments de langage sont des outils de cadrage et de saillance, pas des baguettes magiques. Bien utilisés, ils structurent l’espace du débat ; mal utilisés, ils fabriquent du cynisme et de la vérité illusoire. La rigueur consiste à marier cadre clair et faits vérifiables, à assumer la complexité quand elle est nécessaire, et à renoncer à la répétition quand elle devient un mensonge poli. apa.org«
…
« Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. Comme le Journal du romaniste Victor Klemperer, Troisième nuit de Walpurgis ne fut pas publiée intégralement du vivant de son auteur. Comme Le Docteur Faustus de Thomas Mann (1943-1947), ce texte se saisit de la figure du pacte de l’intellectuel avec le diable pour décrire les noces du national-socialisme et de la culture allemande.
De la nuit qui s’abat, le satiriste viennois Karl Kraus ne verra que le début puisqu’il meurt en 1936, deux ans avant que l’Autriche ne soit submergée par la vague brune à laquelle l’ »austro-fascisme » du chancelier Dollfuss, soutenu par Kraus au scandale de ses amis de gauche, n’a offert qu’un rempart dérisoire.
Mais au-delà des excès et des erreurs d’appréciation, le dernier texte de Kraus demeure époustouflant de lucidité. Dès les premiers mois, le satiriste a presque tout compris. Le nazisme n’était pas indéchiffrable. Il suffisait de le lire, et notamment de lire sa presse. Car la logique qui mène au meurtre commence par la corruption du langage.
Kraus suit ainsi, pas à pas, la détérioration des esprits par la propagande. Il pointe, exemple entre mille, dans la Frankfurter Zeitung, le ralliement d’un Heidegger – « penseur (…) qui aligne ses fumeuses idées bleues sur les brunes » . De même écrase-t-il de son mépris le poète Gottfried Benn, dissimulant sous une quête des origines un vœu de « retour à la barbarie » .
Mais Kraus, maître à penser des plus grands noms d’une civilisation de langue allemande en plein naufrage, de Walter Benjamin à Elias Canetti, fait aussi sentir qu’il n’a plus sa place dans cette Apocalypse. Il met son manuscrit, composé entre juin et septembre 1933, sous le boisseau. Puis en juillet 1934, avec un art consommé de la prétérition, il en publie de larges extraits, sous le titre de Warum Die Fackel nicht erscheint (« Pourquoi La Torche ne paraît pas » – Die Fackel, le journal fondé en 1899 et qu’il avait fini par rédiger seul).
L’assassinat de l’écrivain juif Theodor Lessing, le 31 août 1933, a peut-être incité Kraus à la prudence. Ironie sinistre de l’histoire, Lessing était l’un de ceux qui avaient rangé Kraus dans leur galerie des auteurs juifs de La Haine de soi (1930)…
Mais la première phrase en forme d’aveux scandaleux sous la plume d’un graphomane capable de mener campagne pour « une virgule mal placée » : « Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« A propos de Hitler rien ne me vient à l’esprit » ) donne une autre piste de lecture pour ces centaines de pages censées illustrer ce manque d’inspiration prétendu. Comme le suggère le philosophe Jacques Bouveresse dans son essai introductif : quand l’événement outrepasse la verve, l’imagination voire l’entendement du plus grand des polémistes, l’interventionnisme intellectuel éprouve ses limites. L’heure est à l’action ou, pour les clercs qui ne veulent pas trahir, au silence. »
Le nazisme ou les limites de l’intelligence
« Sous ce titre qui renvoie au Faust de Goethe, voici une des plus saisissantes réflexions sur le nazisme produite, en temps réel, par l’esprit le plus admiré et le plus haï de ses contemporains. »
Nicolas Weill, pour le Journal LE MONDE, Publié le 09 juin 2005 à 17h36, modifié le 09 juin 2005 à 19h29
…
…
« « et c’est ici ce lien ou ce piége fameux dans lequel les frères une fois enlacés, Weishaupt avait raison de dire: Pour le coup je les tiens je les défie de nous nuire; s’ils veulent nous trahir, j’ai aussi leurs secrets. C’est en vain, en effet, que l’adepte voudrait dissimuler. Il va voir que les plus petites circonstances de sa vie, et celles-là surtout qu’il voudrait tenir les plus secrètes, sont connues des adeptes. Tout ce qu’il a fait lui-même jusqu’alors, pour arracher le secret de ses frères, pour connaître jusqu’aux derniers replis de leur cœur, de leurs passions, et tous leurs rapports, et tous leurs moyens, leurs projets, leurs intérêts, et toutes leurs actions et opinions, et leurs intrigues et leurs fautes, d’autres l’ont fait pour lui et mieux que lui. Ceux mêmes qui composent la loge où il va être admis, ceux qui vont le reconnaître pour frère, ce sont ceux-là qui se sont partagé le soin de le scruter. Tout ce qui fut d’abord arraché à sa confiance par le frère insinuant, tout ce qu’il a été obligé de dévoiler de sa personne, dans les tableaux que son code lui faisait un devoir de tracer de lui-même, tout ce qui pendant son grade minerval ou pendant celui d’illuminé mineur, a été recueilli de ses secrets par les frères scrutateurs connus et inconnus; tout cela a été exactement remis aux frères de la nouvelle loge. Avant que de l’admettre parmi eux, ils se sont perfectionnés eux-mêmes dans cet art scrutateur. Les scélérats entre eux ont-ils donc aussi leur canonisation comme les saints? Tout ce que Rome fait pour découvrir jusqu’aux faibles taches de ceux qu’elle propose à la vénération des fidèles, la secte illuminée le fait pour n’admettre à ses mystères que ceux des élèves dans qui elle ne voit plus la moindre trace de ces vertus religieuses ou civiles qui les rendraient sus pects. Oui, les scélérats, dans leurs antres, veulent se connaître et savoir si leurs complices sont aussi méchants qu’eux. Je ne sais où Weishaupt a pu prendre la partie de son code qui dirige ici ses frères scrutateurs; mais qu’on imagine une série d’au moins quinze cents questions sur la vie, l’éducation, le corps, l’âme, le cœur, la santé, les passions, les inclinations, les connaissances, les relations, les opinions, le logement, les habits, les couleurs favorites du candidat: sur ses parents, ses amis, ses ennemis, sa conduite, ses discours, sa démarche, ses gestes, son langage, ses préjugés, ses faiblesses; en un mot, des questions sur tout ce qui peut faire connaître la vie, le caractère politique, moral, religieux, l’intérieur, l’extérieur d’un homme, et tout ce qu’il a fait, dit ou pensé, et tout ce qu’il ferait, dirait ou penserait dans une circonstance quelconque qu’on imagine encore sur chacun de ces articles, vingt, trente, et quelquefois cent questions diverses, toutes plus profondes les unes que les autres; tel est le catéchisme auquel l’illuminé majeur doit savoir répondre, et sur lequel il doit se diriger pour tracer la vie et tout le caractère des frères, ou bien même des profanes qu’il importe à l’ordre de connaître. Tel est le code scrutateur sur lequel la vie du candidat doit avoir été tracée, avant qu’il ne soit admis au grade d’illuminé majeur. Ce code est appelé, dans les statuts de l’ordre, Nosce te ipsum, Connais-toi toi-même. Ce même mot sert à ce grade de mot de guet; mais lorsqu’un frère le prononce, l’autre répond: Nosce alios, Connais les autres; et cette réponse exprime beaucoup mieux l’objet d’un code qu’on pourrait appeler parfait espion. Qu’on en juge par les questions sui vantes : Sur la physionomie de l’initié : « Son visage est-il en couleur ou pâle? Est-il blanc, noir, blond brun? A-t-il l’œil vif, perçant, mat, languissant, amoureux, superbe, ardent, abattu? En parlant, regarde-t-il en face et hardiment, ou bien de côté? Peutil supporter un regard ferme ? A-t-il l’air rusé, ou bien ouvert et libre, ou sombre, pensif ou distrait, léger, insignifiant, amical, sérieux? A-t-il l’œil enfoncé, ou bien à fleur de tête, ou le regard en l’air? Son front estil froncé, et comment! horizontalement, ou bien de bas en haut? » Sur la contenance: « Est-elle noble ou, commune, libre, aisée ou gênée ? Comment porte-t-il la tête ? droite ou penchée ? en avant, en arrière ou de côté ? ferme ou tremblante? enfoncée dans les épaules ou bien tournant de côté et d’autre? »> « Sa démarche est-elle lente, vite, posée, à pas longs ou raccourcis, traînante, paresseuse, sautillante ? etc. » « Son langage est-il régulier, ou désordonné, entrecoupe? En parlant agite-t-il les mains, la tête, le corps avec vivacité? S’approche-t-il de ceux à qui il parle ? les prend-il par le bras, les habits, la boutonnière? et quoi? Est ce prudence, ignorance, respect, ou paresse? etc. » « Son éducation à qui la doit-il? A-t-il toujours été sous les yeux de ses parents? Comment a-t-il été élevé, et par qui? Estime-til ses maîtres? A qui sait-il gré de l’avoir formé ? A-t-il voyagé? En quel pays? etc. »> Que l’on juge par ces questions de celles qui roulent sur l’esprit, le cœur, les passions de l’initié. Je ne remarquerai sur ces objets que les suivantes : « Quand il se trouve entre divers partis, quel est celui qu’il prend ? le plus spirituel ou le plus bête? En forme-t-il un troisième? Est-il constant et ferme malgré les obstacles? Comment se laisse-t-il prendre? par les louanges, par la flatterie, les bassesses; par les femmes, l’argent, par ses amis, etc.-S’il aime la satire, sur quoi l’exerce-t-il plus volontiers ? sur la religion, la superstition, l’hypocrisie, l’intolé rance, le gouvernement, les ministres, les inoines, etc.? » Les scrutateurs ont encore bien d’autres détails à faire entrer dans l’histoire de leur initié. Il faut que chaque trait dont ils le peignent soit démontré par les faits, et par cés faits surtout qui trahissent un homme, au moment où il s’y attend le moins. (Lett. de Weishaupt.) Il faut qu’ils suivent le frère à scruter jusque dans son sommeil; qu’ils sachent dire s’il est dormeur, s’il rêve ou s’il parle en révant; s’il est facile ou difficile à réveiller, et quelle impression fait sur lui un réveil subit, forcé, inattendu? S’il est quelqu’une de ces questions, ou quelque partie de la vie du récipiendaire sur laquelle la loge ne soit pas assez bien instruite, divers frères sont députés et chargés de diriger vers cet article toutes leurs recherches. »
Encyclopedie Theologique, ou Serie de Dictionnaires sur toutes les parties de la Science Religieuse … publiee par M. l’Abbe Migne (etc.)
Dictionnaire des Erreurs Sociales, ou Recueil de tous les Systemes qui ont trouble la Societe Depuis l’Etablissement du christianisme jusqu’a nos jours (etc.). N.S.19 : Dictionnaire des Erreurs Sociales
Par Achille Francois Eleonore marquis de Jouffroy d’Abbans, Jacques Paul Migne · 1852
…
« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)
…
Comment fonctionnent réellement les organisations clandestines de l’intérieur
Les mécaniques internes des organisations secrètes — recrutement, tests de loyauté, confiance, culture orale, alliances et contre-infiltration — suivent des schémas remarquablement cohérents à travers deux siècles de cas documentés. Le mouvement des Officiers Libres égyptiens (1949-1952) fournit un cas central exceptionnellement instructif : une conspiration d’environ quatre-vingt-dix officiers militaires qui a opéré sans être détectée au sein d’une armée sous surveillance britannique et royale, a réussi à renverser une monarchie, et l’a fait sans jamais maintenir une seule liste d’adhésion écrite. S’appuyant sur Nasser’s Blessed Movement de Joel Gordon, les études de Vatikiotis, les mémoires de Sadate et Khaled Mohieddin, et des preuves comparatives de la Résistance française, des Carbonari italiens, de l’organisation bolchevique clandestine, de l’IRA et de l’ANC, ce rapport reconstitue les mécaniques humaines — la couche orale, gestuelle, comportementale — de la façon dont les organisations clandestines recrutent, testent, protègent et se maintiennent.
Les preuves révèlent un paradoxe fondamental qu’aucune organisation n’a pleinement résolu : la sécurité exige la restriction, mais la survie exige la croissance. Chaque mouvement clandestin opère le long de cette tension, et les choix spécifiques que chacun fait — à quelle vitesse recruter, dans quelle mesure compartimenter, avec quelle agressivité traquer les infiltrés — déterminent finalement s’il perdure ou s’il est détruit.
La toile de Nasser : comment les Officiers Libres ont recruté sans laisser de trace
Les racines de la conspiration des Officiers Libres ne remontent pas à un manifeste politique mais à un dortoir de l’académie militaire en 1937. Lorsque l’Académie militaire royale égyptienne a ouvert ses portes aux fils de la classe moyenne inférieure suite au traité anglo-égyptien de 1936, Gamal Abdel Nasser — dont la première candidature avait été bloquée par un casier judiciaire de manifestation anti-gouvernementale — est entré aux côtés d’Abdel Hakim Amer et Anwar el-Sadate. Ce lien de cohorte, forgé autour de repas partagés et de ressentiment de classe partagé, allait s’avérer plus durable que n’importe quelle idéologie. Comme Sadate l’a écrit plus tard dans Révolte sur le Nil, les premières conversations conspiratoires ont eu lieu autour d’« un feu de camp durant l’été 1938 » à leur affectation de Mankabad, où Nasser a émergé comme « leader naturel parce qu’il était énergique et avait les idées claires ».
Le système de recrutement de Nasser était entièrement construit sur des relations personnelles médiatisées par un seul intermédiaire de confiance. Amer fonctionnait comme l’officier de renseignement de Nasser : il « continuait à rechercher des officiers intéressés au sein des différentes branches des Forces armées égyptiennes et présentait à Nasser un dossier complet sur chacun d’eux ». C’est un détail opérationnel critique — les recrues potentielles étaient recherchées et examinées avant que Nasser ne les rencontre jamais, à travers un processus qui ressemblait, de l’extérieur, à rien de plus que de la socialisation militaire entre amis.
La technique d’approche était graduée et orale. Les officiers étaient sondés sur leurs opinions politiques lors d’affectations partagées — au Soudan, au Collège d’état-major, dans les mess de garnison. Ce n’est qu’après une observation soutenue des attitudes, de la discrétion et de la stabilité émotionnelle d’un homme que l’existence d’une organisation était révélée. En 1949, lorsque le mouvement a été formalisé, les réunions avaient lieu exclusivement dans les domiciles des officiers, offrant une intimité loin de la surveillance militaire. Le comité fondateur comprenait quatorze hommes d’origines idéologiques délibérément diverses : des islamistes comme Kamal el-Din Hussein et Abdel Moneim Abdel Raouf, des marxistes comme Khaled Mohieddin, et des pragmatiques nationalistes comme Nasser lui-même. Cette diversité idéologique était stratégique — le principe unificateur était l’opposition à la monarchie et à l’occupation britannique, pas de programme spécifique, ce qui permettait le recrutement à travers différentes persuasions politiques.
La guerre de Palestine de 1948 est devenue l’accélérateur de recrutement décisif. Nasser et environ 4 000 soldats égyptiens ont été encerclés pendant quatre mois dans la poche de Faluja. Le traumatisme partagé du siège — aggravé par le scandale des armes défectueuses, dans lequel le gouvernement de Farouk avait fourni aux troupes des armes défaillantes — a transformé un mécontentement diffus en détermination révolutionnaire. Nasser a écrit plus tard : « J’ai senti du plus profond de mon cœur que je haïssais la guerre ». Les officiers qui ont survécu ensemble se faisaient confiance avec un lien qu’aucun rituel d’initiation ne pourrait reproduire. Yitzhak Rabin a rappelé une rencontre avec Nasser lors de négociations locales : « Il m’a dit que la guerre que nous menons est la mauvaise guerre contre le mauvais ennemi au mauvais moment ».
En 1952, l’organisation s’était élargie à environ quatre-vingt-dix membres, pourtant sa caractéristique de sécurité la plus extraordinaire tenait : Nasser seul connaissait l’adhésion et la structure complètes. Khaled Mohieddin a déclaré simplement : « Personne ne les connaissait tous et où ils appartenaient dans la hiérarchie sauf Nasser ». Il n’y avait pas de registre écrit, pas de liste d’adhésion, pas d’organigramme. La première tentative de développer toute forme de registre n’est venue que sous la présidence de Sadate dans les années 1970, lorsqu’il a décidé de fournir des pensions spéciales aux Officiers Libres. Les nouveaux membres subissaient une initiation solennelle : un serment prêté avec une main sur le Coran et l’autre sur un revolver — engagement sacré et conséquence mortelle liés ensemble en un seul geste.
L’anatomie de l’approche : comment les recruteurs identifient les cibles sans s’exposer
À travers tous les cas étudiés, le recrutement clandestin efficace suit un schéma cohérent en trois phases : balayage environnemental, sondage gradué et révélation. Le recruteur ne commence jamais avec l’organisation — il commence avec la personne.
Henri Frenay, fondateur du réseau de Résistance française Combat, a développé ce qu’on pourrait appeler l’« approche dans l’ombre ». Il engagerait une recrue potentielle dans une conversation politique apparemment désinvolte, demandant d’abord s’ils croyaient que la Grande-Bretagne éviterait la défaite, puis si une victoire allemande valait la peine d’être arrêtée. Ce n’est que sur la base des réponses à ces questions apparemment innocentes qu’il délivrait la phrase décisive : « Des hommes se rassemblent déjà dans l’ombre. Vous joindrez-vous à eux ? » La cible avait révélé ses sympathies de manière incrémentale avant que l’organisation ne soit jamais nommée. Si les réponses étaient mauvaises, Frenay n’avait rien exposé.
L’organisation bolchevique clandestine utilisait les cercles d’étude comme rampes d’accès organisationnelles. Lénine a décrit dans Que faire ? comment « un cercle d’étudiants établit des contacts avec les travailleurs et se met au travail… Le cercle élargit progressivement sa propagande et son agitation ». Le cercle d’étude était explicitement une passerelle — les gens étaient attirés par des intérêts intellectuels partagés avant de rencontrer le noyau conspiratoire. La distribution du journal illégal Iskra servait de test de loyauté de bas niveau : ceux qui se révélaient distributeurs fiables, qui maintenaient la sécurité ce faisant, étaient attirés plus profondément.
Le recrutement de l’IRA fonctionnait à travers ce qui équivalait à une audition comportementale de plusieurs années. Les jeunes étaient attirés dans Na Fianna Éireann — les scouts républicains — effectuant des tâches à faible risque comme porter des messages ou servir de guetteurs sur le chemin de l’école. « Ils étaient des recrues potentielles pour l’IRA adulte », note un récit ; « ils faisaient du travail de reconnaissance, de douze à seize ans ». La performance sur ces tâches mineures déterminait si, des années plus tard, une approche formelle serait faite. L’observation communautaire était continue : les commandants observaient les recrues potentielles aux matchs de la GAA, aux commémorations républicaines et dans les pubs — notant qui était discret, qui parlait trop, qui se montrait de façon cohérente.
Peut-être le dépistage de recrutement le plus extraordinaire documenté provient de Jacques Lusseyran, un jeune homme aveugle de dix-sept ans qui dirigeait les Volontaires de la Liberté dans Paris occupé. Les nouvelles recrues étaient conduites à travers un labyrinthe de boîtes dans un entrepôt non éclairé pour rencontrer leur intervieweur dans l’obscurité complète. Lusseyran « pouvait détecter la fausseté de caractère ou la peur de l’exposition de ceux qui trahiraient la Résistance en écoutant les nuances de leurs voix ». Son groupe est passé à 600 membres. Sa seule erreur catastrophique a été d’admettre un homme nommé Elio contre son instinct — validant la méthode dans sa seule exception.
Les Carbonari italiens ont formalisé le recrutement à travers des liens institutionnels existants. Ils se sont infiltrés dans l’armée napolitaine si profondément que « plusieurs régiments étaient composés entièrement de personnes affiliées à la société ». Le général Pepe, l’officier dépêché pour supprimer la rébellion de 1820, était lui-même un Carbonaro. Les francs-maçons pouvaient entrer dans les Carbonari comme maîtres immédiatement, contournant l’apprentissage standard de six mois — un raccourci de chaîne de confiance où l’adhésion à une société secrète vérifiée servait de pré-sélection pour une autre.
Dans tous les cas, le recrutement le plus efficace reposait sur des relations préexistantes : liens de cohorte militaire pour les Officiers Libres et les Carbonari, réseaux familiaux et paroissiaux pour l’IRA, liens de parenté pour l’ANC, liens éducatifs pour les groupes de résistance étudiants. Le recrutement à froid d’étrangers était universellement l’approche la plus dangereuse.
Comment les organisations testent la loyauté sans que le test soit visible
Le test de loyauté implicite est parmi les mécaniques les plus sophistiquées de la vie clandestine. La personne testée le sait rarement. Ce qui ressemble à une petite faveur, une conversation désinvolte ou une tâche de routine est en réalité un point d’observation.
L’apprentissage de six mois des Carbonari était la version formalisée la plus ancienne : les apprentis étaient formés par des maîtres pendant six mois, « reproduisant les règles de la guilde des charbonniers du passé », durant lesquels leur fiabilité, discrétion et engagement étaient continuellement évalués. Ce n’est qu’après cette période de vérification prolongée — ponctuée de cérémonies d’initiation élaborées qui « imitaient la Passion du Christ » — que les apprentis avançaient au degré de maître, où les secrets opérationnels et l’exigence d’acquérir « un fusil, cinquante cartouches et un poignard » étaient communiqués.
Les « Recrues de Londres » de l’ANC — des volontaires internationaux recrutés par Ronnie Kasrils — recevaient des tâches progressivement plus risquées comme séquence de vérification calibrée. D’abord, ils passaient des matériaux en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient « remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses que nous leur donnions et les poster depuis différents bureaux de poste ». Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts aux « bombes à seau » dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation.
La compartimentation de l’information elle-même fonctionne comme mécanisme de test. Lorsque des cellules reçoivent différentes informations et qu’une information fuite, la source de la fuite peut être identifiée en traçant quelle cellule possédait cette connaissance spécifique. Le réseau de Résistance française Combat était « divisé en une série de cellules qui ignoraient l’existence les unes des autres » — une structure qui servait deux objectifs : limiter les dommages de toute arrestation unique et permettre l’identification des fuites d’information par reconstruction forensique.
L’IRA a codifié la surveillance comportementale dans le Livre Vert de 1977 : « Un grand corps d’informations a été rassemblé dans le passé par les forces ennemies et leurs indicateurs de volontaires qui buvaient. Les volontaires sont avertis que les bavardages induits par l’alcool sont le DANGER LE PLUS POTENTIEL face à toute organisation ». Les commandants observaient les habitudes de consommation d’alcool, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas à travers des tests formels mais par surveillance passive continue. La résistance à l’interrogatoire était explicitement testée : « Les interrogatoires sont fréquemment simulés en formation pour accroître la conscience des volontaires de ce qui les confronte ». Ceux qui craquaient sous pression d’entraînement étaient identifiés avant qu’ils ne puissent compromettre l’organisation.
L’échec de test de loyauté le plus dévastateur documenté était Roman Malinovski du Parti bolchevique. Un agent de l’Okhrana qui s’est élevé au Comité central et a dirigé la délégation bolchevique à la Douma, Malinovski « a fait une si bonne impression sur Lénine qu’il a été élu au Comité central ». Lorsque Boukharine a remarqué que « plusieurs fois quand il arrangeait un rendez-vous secret avec un camarade du parti, les agents de l’Okhrana attendaient pour bondir » — et que Malinovski avait connu chaque rendez-vous — il a écrit à Lénine. Lénine a rejeté les avertissements. Lorsque Vladimir Burtsev a suggéré que Malinovski pourrait être un espion, Lénine a ordonné à Malinovski lui-même d’enquêter. Lors d’une conférence de 1913 de 22 bolcheviks près de Zakopane, cinq se sont avérés être des agents de l’Okhrana. Cette pénétration catastrophique, soutiennent les historiens, « a aidé à alimenter la paranoïa des Soviétiques qui a finalement cédé à la Grande Terreur ».
La psychologie de la suspicion permanente et comment la confiance y survit
L’essai de 1906 de Georg Simmel « La Sociologie du Secret et des Sociétés Secrètes » a établi le paradoxe fondamental : « La confiance, en tant qu’hypothèse de conduite future, est une condition médiate entre connaître et ne pas connaître une autre personne. La possession de pleine connaissance supprime le besoin de faire confiance, tandis que l’absence complète de connaissance rend la confiance évidemment impossible ». Dans les contextes clandestins, les membres requièrent « la confiance très spécifique qu’ils sont capables de garder le silence » — une confiance abstraite, formelle, superposée à quelque confiance personnelle que l’objectif spécifique du groupe exige.
Le coût émotionnel est documenté à travers chaque mouvement étudié. Moe Shaik, un ancien opérationnel clandestin de l’ANC, a témoigné : « Avec les disparitions et meurtres fréquents de nos camarades, nos peurs étaient réelles et cela apportait un stress constant dans nos vies ». Les opérationnels de l’ANC « menaient des vies itinérantes d’instabilité, de méfiance et de secret alors que des espions et des informateurs infiltraient les réseaux anti-apartheid clandestins ». Le manuel de formation du SOE incluait un dispositif pédagogique remarquable : un graphique montrant la trajectoire de l’état psychologique d’un agent, avertissant que « l’absence apparente de mesures de contre-espionnage ennemies ne devrait jamais être autorisée à engendrer une sur-confiance » — reconnaissant le cycle dangereux de tension, fausse confiance et vulnérabilité.
Nasser lui-même a reconnu la déformation psychologique de la vie conspiratoire. Il « a admis une fois qu’il s’était tellement habitué à la conspiration, par nécessité, qu’il tendait à voir une conspiration en tout, une vision qui l’empêchait de conduire un gouvernement ouvert ». Cet aveu — d’un homme qui a réussi à dissimuler une conspiration de quatre-vingt-dix personnes au sein d’un militaire surveillé — capture la marque irréversible que l’expérience clandestine laisse sur la psyché humaine.
Des signaux de méfiance spécifiques reviennent à travers les cas. Le manuel de formation du SOE identifiait : des dépenses incompatibles avec le revenu ostensible, un volume de correspondance incompatible avec la position sociale, des mots ou manières étrangères suggérant une origine différente, et « montrer des connaissances ou exprimer des opinions acquises en Grande-Bretagne » — des micro-signaux comportementaux qui révèlent une identité cachée. L’IRA guettait les volontaires détenus et relâchés de manière suspecte rapidement, les opérations échouées suggérant un avertissement préalable, les changements de mode de vie incompatibles avec le revenu connu, et les changements comportementaux après contact avec la police.
Lorsque la confiance s’effondrait, les conséquences étaient sauvages. L’Unité de sécurité interne de l’IRA — la « Nutting Squad » — déshabillait les suspects, cherchait des dispositifs de surveillance, les bandait et conduisait des interrogatoires prolongés dans des pièces froides. Entre 40 et 50 personnes enquêtées par l’unité ont été exécutées. Le Mbokodo de l’ANC (« la pierre qui écrase ») « agissait fréquemment de manières mystérieuses, déplaçant les agents suspectés ou les transgresseurs du code disciplinaire vers des lieux inconnus ». Il est devenu, dans l’expression d’un historien, « l’archétypale branche de sécurité de style Gestapo, avec des agents partout, entouré de mystère et d’intrigue ».
La destruction de l’Orchestre rouge illustre comment une seule brèche de sécurité se propage en cascade à travers les réseaux de confiance. Après que la Gestapo a décrypté des messages et arrêté Harro Schulze-Boysen à son bureau de la Luftwaffe le 31 août 1942, les contacts qui se chevauchaient ont conduit au groupe d’Arvid Harnack, puis plus loin. Sur 217 capturés par la Gestapo, 143 sont morts, la plupart dans des conditions horribles — et le nombre de ceux qui « par la torture ou la menace de torture ont trahi leurs camarades » était significatif.
Pourtant, la solidarité persiste même sous ces conditions. Dans l’ANC, les liens culturels ont soutenu le mouvement à travers ses périodes les plus réprimées. Comme Nomboniso Gasa l’a rappelé : « Chaque jour, dans nos familles et foyers, les gens minaient l’État, même s’ils le craignaient. Même quand il n’y avait pas de lutte de masse, il y avait du chant et les mères fredonnaient et chantaient à leurs enfants. Elles murmuraient les noms de Nelson Mandela, Govan Mbeki et Walter Sisulu dans leurs prières derrière des portes closes ». Le fardeau partagé du secret pouvait renforcer les liens à travers le risque partagé — ce que Simmel identifiait comme la fonction paradoxalement intégratrice du secret.
Le monde oral : comment le secret vit dans le comportement, pas dans les documents
Le manuel de formation du SOE énonçait le principe directeur avec une clarté brutale : « La sécurité ne peut être enseignée par règle empirique. C’est un état d’esprit atteignable par l’auto-discipline et l’auto-formation qui rendra la prise de précautions une ‘habitude’. (Cf. traverser une route.) » La sécurité devait devenir un comportement automatique, inconscient — aussi réflexe que regarder des deux côtés à un coin de rue.
Les Officiers Libres ont atteint cela par la simplicité institutionnelle. Leur organisation « n’avait pas de fichier organisé ou de registre de ses adhésions. Elle était organisée en cellules et sections, chacune avec une fonction spécifique ». Les tracts anonymes comme « L’Armée donne un avertissement » servaient deux objectifs — outil de propagande et de recrutement — sans révéler la structure organisationnelle. Lorsqu’un programme écrit a finalement été publié, il est apparu dans le magazine égyptien Rose al-Yūsuf sous le nom de Nasser, un acte calculé de défi public plutôt qu’un document organisationnel.
La doctrine de konspiratsiya de Lénine — englobant documents forgés, alias, noms de code et personas inventées — est devenue le texte fondamental pour la sécurité opérationnelle révolutionnaire. Il a soutenu que les informations sensibles devraient exister « dans les mains du plus petit nombre possible de révolutionnaires professionnels ». Cet héritage, « affiné sur deux décennies de travail clandestin utilisant déguisements et fausses identités, est devenu inestimable » lorsque les bolcheviks ont ensuite construit des services de renseignement.
Les sources de la Résistance française révèlent un écart critique entre doctrine de sécurité et réalité opérationnelle. Le Dictionnaire du Renseignement définit le cloisonnement (compartimentation) comme « réduire autant que possible le nombre de personnes ayant accès à l’information sensible », notant que « lorsqu’un agent est arrêté et torturé, il finit souvent par parler. Mais il ne peut révéler que ce qu’il sait ». Pourtant, comme l’historien Robert Vandenbussche l’a documenté, « le cloisonnement est resté théorique » — les agents « effectuaient le plus souvent plusieurs tâches, tandis que les techniques classiques de clandestinité exigeaient théoriquement compartimentation et spécialisation ». La Résistance française était, comme une étude le dit brutalement, « une armée d’amateurs commandée par des amateurs ».
Les pratiques orales et comportementales spécifiques incluaient :
- Systèmes de langage codé : Les opérateurs de l’Orchestre rouge étaient des « pianistes », les transmetteurs des « pianos », les réseaux des « orchestres », et le contrôleur de Moscou « le Directeur ». Le SOE mettait en garde contre les codes téléphoniques maladroits : « NON ‘Trois agneaux avec des bonbons et des jouets qui ont besoin d’instruction en paludisme’ MAIS ‘Trois types avec des marchandises pour Harry qui ont besoin d’instruction dans mon sujet’ » — même le langage codé devait sembler naturel.
- Couverture par contextes ordinaires : Les agents du SOE avaient besoin d’occupations expliquant leurs mouvements. Jean Moulin maintenait une double existence — organisateur clandestin à Lyon, préfet retraité avec une galerie d’art en Provence. Lorsque les conversations risquaient l’indiscrétion, Moulin se lançait dans des discussions savantes sur Renoir ou Kandinsky pour rétablir une couverture anodine.
- Le mur du pseudonyme : Daniel Cordier, secrétaire personnel de Jean Moulin, n’a jamais connu le vrai nom de son employeur durant toute la période clandestine. Il connaissait Moulin seulement comme « Rex » ou « Max » : « Je n’ai évidemment jamais connu son vrai nom, ni même ses idées politiques et son ancien engagement politique de gauche ».
- Exercices de contre-surveillance : À l’école de finition du SOE à Beaulieu, les stagiaires apprenaient « comment repérer puis semer la surveillance, maintenir leur couverture, utiliser une boîte aux lettres morte, comment passer un message discrètement ». Des hommes habillés en uniforme de la Gestapo réveillaient les étudiants au milieu de la nuit et les traînaient pour faire face à l’interrogatoire — construisant la résistance à la pression et testant les histoires de couverture sous stress.
L’hygiène de l’information des Officiers Libres s’est avérée supérieure à la plupart des cas comparatifs. L’absence de dossiers écrits signifiait qu’il n’y avait rien à saisir. L’appareil de renseignement égyptien pré-révolutionnaire faible, le roulement rapide des gouvernements en 1950-52, et la solidarité de classe au sein du corps des officiers ont créé des couches protectrices supplémentaires. Lorsque le Premier ministre Ibrahim Abdel Hadi a convoqué Nasser pour interrogatoire en 1949, « Nasser a nié de manière convaincante les allégations ». Abdel Hadi « hésitait également à prendre des mesures drastiques contre l’armée, surtout en présence de son chef d’état-major, qui était présent durant l’interrogatoire ». La culture institutionnelle du militaire — où les officiers protégeaient les leurs — fournissait une couverture qu’aucune quantité de tradecraft ne pourrait reproduire.
Alliances sans exposition : intermédiaires, façades et adhésion stratifiée
Les Carbonari ont été pionniers de l’architecture d’alliance la plus élégante. Leurs loges locales (venditas) opéraient semi-autonomement sous une Vendita Suprême à Paris. De façon critique, les membres du second degré pouvaient établir leurs propres sous-groupes appelés economias pour poursuivre des objectifs spécifiques — et plusieurs sociétés révolutionnaires majeures ont commencé comme economias Carbonari tout en maintenant des identités organisationnelles séparées. « Peu d’autres sociétés secrètes ont atteint » cette flexibilité organisationnelle, qui permettait la coopération au niveau stratégique tout en protégeant la compartimentation opérationnelle.
La structure duale IRA/Sinn Féin reste l’exemple moderne classique du modèle d’organisation-façade. Le Rapport d’état-major de 1977 déclarait que « le Sinn Féin devrait relever des organisateurs de l’Armée à tous les niveaux… devrait être dirigé pour infiltrer d’autres organisations pour gagner le soutien et la sympathie pour le Mouvement ». Le Sinn Féin servait de bras politique public — « là pour les objectifs de propagande, là pour lever les fonds, là pour parler au nom de l’IRA » — tandis que l’IRA maintenait un déni plausible. Le mouvement républicain opérait en anneaux concentriques : le Conseil de l’Armée au cœur, les Unités de Service Actif pour les opérations, la base de volontaires plus large pour la logistique, les activistes du Sinn Féin pour la couverture politique, et la communauté nationaliste plus large fournissant maisons sûres, alibis et silence.
La stratégie d’alliance des Officiers Libres était notamment pragmatique. Nasser lui-même avait été brièvement actif dans l’aile paramilitaire des Frères musulmans dans les années 1940 avant de rompre avec eux. Plusieurs Officiers Libres maintenaient des liens étroits avec les Frères. D’autres avaient des contacts avec des organisations communistes. Plus remarquablement, même l’ambassade américaine était discrètement informée : l’ambassadeur Jefferson Caffery avait rencontré les Officiers Libres avant le coup « dans le cadre du plan américain d’un ‘projet de révolution pacifique en Égypte’ ». Le matin du coup, Nasser a envoyé une note à Caffery, qui s’est vanté plus tard auprès des diplomates britanniques et français, appelant les Officiers Libres « mes garçons ». Les Officiers Libres avaient également pénétré la propre sécurité du Roi — Sadate avait été recruté dans la Garde de fer paramilitaire de Farouk par Yusuf Rashad, le médecin du Roi, signifiant que les conspirateurs avaient un agent à l’intérieur du réseau de renseignement royaliste.
L’ANC maintenait une structure stratifiée encore plus complexe : le NEC comme direction suprême, Umkhonto weSizwe comme aile militaire, le Département du renseignement et de la sécurité pour le contre-espionnage, les populations des camps d’exil, les structures clandestines internes à l’intérieur de l’Afrique du Sud, et le mouvement démocratique de masse plus large (UDF, COSATU) qui se coordonnait avec mais ne faisait pas formellement partie de l’ANC. Au sein de cette structure, le Parti communiste sud-africain détenait « une adhésion secrète substantielle au sein de l’ANC, spécialement dans Umkhonto et encore plus dans le département de sécurité » — une alliance-dans-une-alliance, partageant le personnel mais maintenant des structures de commandement séparées.
L’espion et le chasseur d’espions : le paradoxe dévastateur de l’infiltration
L’infiltration par l’Okhrana des organisations révolutionnaires russes représente le cas le plus extensivement documenté de l’histoire et révèle le paradoxe fondamental de la gestion d’agents à l’intérieur d’organisations violentes : pour maintenir leur couverture, les agents doivent participer aux activités mêmes qu’ils sont censés supprimer.
Yevno Azef a offert ses services à l’Okhrana à 23 ans, a reçu 100 roubles par mois, et a passé des années à construire des références révolutionnaires jusqu’à s’élever à la tête de l’Organisation de combat socialiste-révolutionnaire. En tant que chef, « il a comploté un grand nombre d’attaques terroristes, informant la police seulement de plusieurs opérations en attente ». Il a réussi à organiser les assassinats du ministre de l’Intérieur Plehve en 1904 et du Grand-duc Sergei en 1905, lui donnant un « immense prestige » qui le protégeait du soupçon. Le propre agent de l’Okhrana avait assassiné le supérieur de son employeur.
L’ascension de Roman Malinovski a été activement orchestrée : ses contrôleurs « ont séquestré son casier judiciaire » pour permettre sa candidature à la Douma, ont arrêté les candidats concurrents, et « ont arrangé chaque fois qu’il soit relâché sans éveiller les soupçons ». Il gagnait 8 000 roubles par an — 1 000 de plus que le Directeur de la Police impériale. Son contrôleur Beletsky a admis : « Tout l’objectif de ma direction se résume à ceci : ne donner aucune possibilité d’union du Parti. J’ai travaillé sur le principe de divide et impera ».
L’individu qui a finalement brisé ces pénétrations était Vladimir Burtsev, le premier officier professionnel de contre-espionnage révolutionnaire de l’histoire. Travaillant depuis un appartement parisien au 116 rue de la Glacière, il a construit trois unités d’investigation parallèles : le groupe d’Agafonov pour la surveillance interne des leaders révolutionnaires, la « Ligue de police » de Bakai pour les opérations externes, et une équipe engagée de détectives français pour la surveillance de rue. Ses méthodes étaient remarquablement modernes : analyse de schémas d’échecs de conspirations, processus d’élimination lavant les suspects un par un, culture de transfuges de l’Okhrana, audits de mode de vie enquêtant sur revenus inexpliqués, et même opérations d’usurpation d’identité où il se faisait passer pour un officier de cas de l’Okhrana pour débriefer des agents. Sa magistrale rencontre « accidentelle » avec l’ex-directeur de l’Okhrana Lopukhin dans un train — l’approchant avec « excuses douces et indécision congéniale » jusqu’à ce que Lopukhin confirme que « le seul provocateur qu’il connaissait était un certain ingénieur nommé Azev » — reste un cas d’école d’élicitation.
Mais la trajectoire de Burtsev illustre également le piège du contre-espionnage : « Sa volonté fanatique de découvrir des agents de pénétration a créé une atmosphère de peur et de soupçon parmi la base. Ses accusations insouciantes de trahison se sont souvent avérées basées sur des informations insuffisantes ». Deux hommes innocents qu’il a accusés se sont suicidés.
Le même paradoxe s’est répété en Irlande du Nord, où l’Unité de sécurité interne de l’IRA — spécifiquement chargée de trouver les agents britanniques — était dirigée par Freddie Scappaticci (Agent « Stakeknife »), lui-même l’agent britannique le plus haut placé au sein de l’organisation. Ses contrôleurs « sacrifiaient volontiers d’autres informateurs moins seniors et utiles pour protéger et améliorer la réputation de Scappaticci au sein de l’IRA ». Ils « conseillaient même à d’autres agents d’aller aux réunions programmées avec l’unité de sécurité interne même s’ils étaient conscients qu’il était hautement probable qu’ils seraient tués ». L’enquête Opération Kenova a conclu que Scappaticci était lié à 14 meurtres et 15 enlèvements — et que ses actions « ont probablement résulté en plus de vies perdues que sauvées ».
La Résistance française a souffert de ses propres pénétrations dévastatrices. Le réseau Prosper/PHYSICIAN a été détruit en partie parce que sa croissance rapide « violait la doctrine du SOE » sur la compartimentation. L’agent Jacques Desoubrie s’est révélé « d’une redoutable efficacité » en infiltrant plusieurs organisations, livrant selon les rapports 168 agents aux Allemands. Hugo Bleicher de l’Abwehr s’est fait passer pour un officier allemand sympathique prêt à aider la cause alliée, dupant les membres de la résistance à travers une persona entièrement fabriquée. La règle universelle de la Résistance était qu’un agent capturé devait « ne rien dire pendant au moins deux jours pour donner aux camarades libres une chance de changer d’adresse et d’identité » — la règle des 48 heures, qui reconnaissait la quasi-certitude que la torture finirait par briser le silence.
À travers tous les cas, les mêmes drapeaux rouges comportementaux pour identifier les infiltrés reviennent : survie suspecte (Azef « n’était jamais sur les lieux » quand des arrestations se produisaient), revenus inexpliqués (Burtsev enquêtait systématiquement sur les discordances financières), schémas d’opérations compromises (traçables aux connaissances d’individus spécifiques), avancement de carrière trop commode (l’ascension rapide de Malinovski), et zèle excessif masquant des motifs ultérieurs. Pourtant, les infiltrés les plus réussis sont précisément ceux qui produisent de vrais résultats pour l’organisation — les rendant presque impossibles à suspecter. Comme Lénine rationalisait à propos de Malinovski : « Si Malinovski était un provocateur, l’Okhrana ne gagnerait pas autant de cela que notre Parti a gagné de Pravda et tout l’appareil légal ».
Pourquoi certaines organisations sont restées cachées et d’autres pas
Les preuves à travers tous les cas pointent vers plusieurs facteurs structurels qui séparent les organisations qui ont maintenu le secret de celles qui ont été détruites.
Les Officiers Libres ont survécu à cause de la convergence de multiples facteurs protecteurs : une adhésion de base liée par plus d’une décennie de relations personnelles de l’Académie militaire, une confiance forgée au combat de la poche de Faluja, zéro documentation, une structure à moyeu unique où seul Nasser détenait la connaissance complète, une solidarité de classe au sein du corps des officiers qui inhibait l’investigation agressive, un appareil de renseignement pré-révolutionnaire faible, et le choix stratégique d’opérer à travers des structures sociales militaires existantes plutôt que de créer de nouvelles formations visibles. Le fait que l’organisation était « purement militaire » avec « aucun membre civil » réduisait la surface d’attaque — il n’y avait pas de contacts inter-domaines à surveiller.
La Résistance française a subi des pertes dévastatrices précisément là où ces facteurs étaient absents. Les réseaux construits rapidement à partir d’étrangers, opérant sous la « compétence croissante de la Gestapo » avec des standards de sécurité calibrés à une époque antérieure, moins dangereuse, ont été systématiquement démantelés. Le réseau Prosper, Alliance, Interallié et d’autres ont été détruits par une combinaison d’infiltration, de confessions extraites par la torture, et d’arrestations en cascade permises par une compartimentation insuffisante. L’historienne Germaine Tillion a observé que presque tous ceux qui ont rejoint la Résistance en 1940 ont fini arrêtés et soit déportés soit fusillés — la survie nécessitait d’être « très chanceuse ».
La réorganisation post-1977 de l’IRA en Unités de Service Actif de 4-10 membres — explicitement conçues après qu’un Rapport d’état-major capturé reconnaisse que l’ancienne structure de bataillon était compromise — démontre une adaptation organisationnelle réussie. La Brigade de South Armagh, qui a conservé des structures traditionnelles basées sur des réseaux de parenté ruraux serrés, était notamment la plus résistante à la pénétration. La leçon : les liens sociaux qui précèdent l’organisation fournissent une meilleure sécurité que toute conception organisationnelle imposée à des étrangers.
L’expérience de l’ANC révèle le piège du contre-espionnage le plus crûment. Le mandat de Mbokodo de prévenir l’infiltration l’a conduit à confondre dissidence et trahison — « toute personne exprimant du mécontentement était considérée comme étant soit un agent soit complice dans le projet d’apartheid ». L’organe de sécurité lui-même est devenu une cible pour l’infiltration, et son climat de peur « a fourni au leadership une excuse pour réprimer toute dissidence perçue et dans lequel les agents pouvaient mieux opérer ». Le contre-espionnage, poussé à l’extrême, a causé autant de dommages que l’infiltration qu’il cherchait à prévenir.
Le génie structurel des Carbonari — venditas autonomes, degrés stratifiés d’adhésion, pénétration profonde de l’appareil d’État même chargé de les supprimer — leur a donné une résilience remarquable. « Ce programme d’infiltration [de l’État] a également rendu plus facile pour les Carbonari de contrer les efforts faits pour les supprimer, puisque la police et les soldats détaillés pour les traquer étaient aussi souvent que non membres eux-mêmes ». Pourtant ils n’étaient pas à l’épreuve de l’infiltration, et l’insurrection programmée de la Charbonnerie française a été anticipée par la police politique qui a balayé les conspirateurs avant qu’ils ne puissent agir.
Conclusion : l’élément humain irréductible
La littérature académique sur les organisations clandestines — de l’essai fondateur de Simmel de 1906 à La part de l’ombre de Grégoire Le Quang de 2019 — converge vers une découverte qu’aucune quantité d’ingénierie organisationnelle ne peut échapper : la sécurité clandestine est finalement personnelle. Les structures de cellules, la compartimentation, le langage codé et les exercices de contre-surveillance sont nécessaires mais insuffisants. Ce qui a déterminé la survie, à travers tous les cas étudiés, était la qualité du jugement humain dans la sélection de qui faire confiance.
Le génie de Nasser n’était pas organisationnel — la structure des Officiers Libres était simple, même rudimentaire. Il était relationnel. Il a construit une conspiration à partir d’hommes qu’il connaissait depuis quinze ans, vérifiés par les dossiers d’un ami de confiance, testés par le combat partagé, et liés par serment sacré. Il a maintenu la seule connaissance de l’adhésion complète non pas à cause d’un système élégant mais parce qu’il gérait personnellement chaque relation. Lorsque la conspiration a presque échoué — Farouk obtenant les noms en mai 1952 — c’était le renseignement humain (quelqu’un à l’intérieur du palais avertissant Nasser) qui l’a sauvée, et la décision humaine (accélérant immédiatement le calendrier du coup) qui a exploité la fenêtre étroite.
Le cadre de recherche français de l’IHEMI positionne la clandestinité comme inséparable de ce que les sociologues appellent carrières militantes — carrières militantes façonnées par la famille, l’environnement social et la trajectoire personnelle. Le milieu militant sert simultanément de « bassin de recrutement, support de financement et infrastructure de dissimulation ». Cette intuition — que les organisations clandestines ne sont pas conçues à partir de plans mais cultivées à partir de tissu social vivant — est la leçon la plus profonde du dossier historique.
Chaque organisation étudiée a fait face au même compromis impossible entre sécurité et capacité, entre le besoin de rester caché et le besoin de croître. Chacune a développé des tests de loyauté implicites, des pratiques de communication orale et des codes comportementaux pour gérer cette tension. Et chacune a finalement dépendu, au moment critique, du jugement d’une personne sur la question de savoir si une autre personne pouvait être digne de confiance. Lorsque ce jugement était juste — comme avec la vérification soigneuse de Nasser, ou le dépistage basé sur la voix de Lusseyran — les organisations ont survécu. Lorsqu’il était erroné — comme avec la défense de Malinovski par Lénine, ou l’admission d’agents retournés par la Résistance française — les conséquences étaient catastrophiques. Les mécaniques de la vie clandestine sont, au final, les mécaniques de la confiance humaine opérant dans des conditions conçues pour rendre la confiance impossible. »
…
…
Comment les manifestations pacifiques basculent vers la guerre civile
La violence anonyme constitue le mécanisme déclencheur le plus dangereux dans l’escalade des conflits civils. L’analyse comparative de cas historiques — de la Révolution de 1905 en Russie à la guerre civile syrienne, en passant par le massacre du Maïdan ukrainien — révèle un pattern récurrent : lorsque l’identité du tireur initial reste indéterminée, l’escalade est systématiquement plus sévère et prolongée. Cette « opacité causale » détruit la réalité factuelle partagée nécessaire à toute désescalade, transformant une question de vérité (« qui a tiré ? ») en question de survie (« de quel côté suis-je ? »). Les recherches en psychologie collective, sciences politiques et doctrines de maintien de l’ordre convergent vers ce constat : le premier coup de feu anonyme ne cause pas simplement des victimes — il détruit les conditions épistémologiques permettant une résolution pacifique.
La mécanique de bascule : un modèle à seuils
Le sociologue Mark Granovetter a formalisé dans ses « modèles à seuils du comportement collectif » (1978) le mécanisme central de l’escalade. Chaque individu possède un seuil — le nombre de personnes devant agir avant qu’il n’agisse lui-même. Une manifestation pacifique représente un équilibre où les seuils de violence ne sont pas atteints. Un coup de feu anonyme fonctionne comme l’action d’un « instigateur » à seuil bas, déclenchant potentiellement une cascade si la distribution des seuils le permet.
La littérature en sciences politiques identifie trois mécanismes distincts de transition vers le conflit armé. Le premier, l’escalade par confrontation, établit que les affrontements entre manifestants et forces de sécurité augmentent la disposition des protestataires à intensifier l’usage de la force (Ives & Lewis, 2020). Le deuxième, la capture de protestation, montre que les manifestations attirent l’attention et les ressources de l’État, offrant à d’autres acteurs non-étatiques l’opportunité d’utiliser la violence — ce mécanisme expliquerait la majorité des escalades vers le conflit armé selon Groed et al. (2023). Le troisième, la radicalisation par condensation (McCauley & Moskalenko), décrit comment la répression étatique crée un cycle où la plupart des manifestants abandonnent, mais ceux avec des cadres moraux et des griefs personnels restent et se condensent en cellules radicalisées.
Stathis Kalyvas, dans The Logic of Violence in Civil War (2006), renverse l’intuition commune : la violence n’est pas tant le résultat d’identités politiques puissantes et de divisions profondes que leur cause. Les dynamiques locales sont fondamentales — la violence apparaît moins comme le résultat d’émotions collectives que de calculs stratégiques et de dynamiques de terrain.
Cas historiques : le rôle déterminant de l’ambiguïté
L’analyse comparative de huit cas majeurs révèle une corrélation frappante entre l’ambiguïté sur l’identité des tireurs et la sévérité de l’escalade.
Maïdan ukrainien (février 2014) — Le cas le plus illustratif du mécanisme étudié. Après trois mois de manifestations pacifiques, des tireurs embusqués ouvrent le feu les 18-20 février depuis plusieurs bâtiments, tuant 48 manifestants et 4 policiers. L’identité des snipers reste, douze ans plus tard, hautement contestée : la version officielle ukrainienne accuse les forces du régime Ianoukovitch ; l’analyse académique d’Ivan Katchanovski (Université d’Ottawa) suggère que des tireurs ont visé depuis des bâtiments contrôlés par le Maïdan, tirant sur les deux camps ; la version russe évoque des agents géorgiens ou occidentaux. Le ministre ukrainien de la Santé Oleh Musiy nota immédiatement : « La similarité des blessures par balles subies par les manifestants et les policiers suggère que les tireurs tentaient d’attiser les tensions des deux côtés. » Aucune condamnation n’a été obtenue. Cette ambiguïté a fourni une justification à l’intervention russe et empêché toute réconciliation.
Révolution roumaine (décembre 1989) — Après la fuite de Ceaușescu le 22 décembre, plus de 800 personnes supplémentaires sont tuées en trois jours par des tireurs anonymes que le régime qualifie de « terroristes ». Trente-cinq ans plus tard, leur identité reste inconnue. Le livre Snipers and Mystifiers (2019) suggère que des agents de la Securitate ont continué à tirer pour créer le chaos, permettant au Front de Salut National (anciens communistes) de consolider le pouvoir. La violence anonyme a justifié les tribunaux militaires expéditifs et l’exécution immédiate des Ceaușescu.
Bloody Sunday irlandais (1972) — Lorsque l’attribution est contestée, le conflit se prolonge. L’affirmation de l’armée britannique selon laquelle des soldats n’avaient tiré qu’après avoir été pris pour cible a été maintenue pendant 38 ans avant que l’enquête Saville (2010) n’établisse que les soldats avaient tiré en premier sans justification sur des victimes désarmées. Ce cas illustre comment l’incertitude peut être « armée » par les deux camps : la narratif contesté a alimenté le conflit sectaire pendant près de trois décennies.
À l’inverse, lorsque la responsabilité étatique est claire (Russie 1905, Libye 2011), la réponse internationale ou domestique est plus unifiée. Le Dimanche Sanglant russe de janvier 1905, où la Garde impériale a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques portant icônes religieuses et portraits du Tsar, a unifié l’opposition contre le régime. En Libye, les preuves claires de violence étatique (rapports de mercenaires africains, hélicoptères de combat contre civils) ont permis une intervention internationale unifiée.
Pourquoi les appels au calme échouent psychologiquement
La psychologie collective explique l’inefficacité des appels à la raison après un événement violent. Trois mécanismes convergent.
La Théorie de la Gestion de la Terreur (Greenberg, Solomon, Pyszczynski) démontre que les rappels de la mort (« mortalité saillante ») augmentent la dérogation envers les groupes extérieurs, le comportement punitif envers ceux qui violent les valeurs du groupe, et le soutien à la violence contre les « autres menaçants ». Des recherches ont montré que la mortalité saillante augmentait le soutien d’étudiants iraniens aux attaques martyres contre les États-Unis, et rendait les Américains plus favorables à une « action militaire extrême… incluant armes nucléaires et chimiques et tuant des milliers de civils ». Un coup de feu dans une manifestation active immédiatement ces défenses.
Le modèle ESIM (Elaborated Social Identity Model) de Stephen Reicher renverse Le Bon : les foules n’abandonnent pas leur identité mais en adoptent une collective. Quand l’action policière est perçue comme illégitime et indiscriminée, elle crée un « destin partagé » → formation d’une identité commune → légitimation de la résistance contre le groupe extérieur. Les appels au calme venant d’autorités perçues comme illégitimes sont rejetés précisément parce qu’ils émanent du groupe adverse.
La formule de la rumeur d’Allport et Postman (1947) — R = I × A (Rumeur = Importance × Ambiguïté) — explique pourquoi les fausses attributions se propagent si rapidement. Quand une situation est importante ET l’information manquante, les rumeurs émergent pour « expliquer et soulager les tensions émotionnelles ». Les « rumeurs-coin » (wedge-driver rumors) trouvent un bouc émissaire en temps de grande frustration. L’attribution à un groupe extérieur restaure le sentiment de contrôle personnel (Bukowski et al., 2017).
La fenêtre critique de désescalade
L’analyse des cas historiques révèle une fenêtre temporelle critique entre la première violence et le conflit armé :
- Ukraine (Maïdan) : heures (massacre des snipers → effondrement du régime en moins de 48 heures)
- Roumanie : jours (premiers tirs → exécution de Ceaușescu en 8 jours)
- Syrie : semaines (6-8 semaines des premiers tirs au siège militaire)
- Libye : semaines (manifestations → intervention OTAN en 5 semaines)
Dans tous les cas, les tentatives de désescalade sont intervenues après l’événement critique de rupture de confiance. Le Police Executive Research Forum (PERF) et trois commissions fédérales américaines (1967-1970) ont conclu que « quand la police escalade la force — utilisant armes, gaz lacrymogène, arrestations massives — ces efforts tournent souvent mal, créant la violence même que la force était censée prévenir ».
Le « Flashpoint Model » de David Waddington (années 1980) identifie six niveaux interdépendants déterminant si un désordre public se produit : structurel (griefs sous-jacents), politique/idéologique (réactivité de l’État), culturel (histoire des relations police-communauté), contextuel (circonstances immédiates), situationnel (cadre physique) et interactionnel (dynamiques minute par minute). Le conflit est plus probable quand des groupes désavantagés sont empêchés d’améliorer leur position, l’État reste non-réactif aux griefs, et la réaction policière est perçue comme répressive.
La dimension épistémologique : quand la vérité s’effondre
Hannah Arendt, dans « Vérité et politique » (1967), fournit le cadre philosophique essentiel. Elle identifie la vulnérabilité spécifique de la vérité factuelle : « La vérité factuelle est toujours liée à d’autres personnes : elle concerne des événements et des circonstances dans lesquels beaucoup sont impliqués ; elle est établie par des témoins et dépend du témoignage ; elle n’existe que dans la mesure où on en parle. »
Quand cette vérité factuelle est systématiquement contestée, Arendt observe sa « transformation tacite en simple opinion ». La conséquence d’une « substitution consistante et totale de mensonges à la vérité factuelle » n’est pas que les mensonges seront acceptés comme vérité, mais que « le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel… est détruit ». L’expérience de ce « mouvement de tremblement et d’oscillation de tout ce sur quoi nous nous appuyons pour notre sens de la direction et de la réalité » est parmi les expériences les plus communes sous les régimes totalitaires — mais elle peut être provoquée artificiellement par la violence anonyme.
Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive.
L’agent provocateur : une catégorie académique négligée
Gary T. Marx, dans un article fondateur de l’American Journal of Sociology (1974), a établi le cadre académique de l’agent provocateur — individu qui « représente secrètement les intérêts d’un autre » tout en apparaissant comme membre du mouvement. Leur objectif : « inciter des actes contre-productifs ou inefficaces, afin de favoriser le mépris public pour le groupe et fournir un prétexte à l’agression ».
Les documents du COINTELPRO révèlent des opérations du FBI explicitement conçues pour « perturber et déstabiliser », « paralyser », « détruire » et « neutraliser » les mouvements sociaux. Les tactiques incluaient le placement de provocateurs pour encourager la violence, l’utilisation d’informateurs pour créer la discorde interne, et la fabrication de prétextes à la répression.
Steve Chase (ICNC, 2021) documente que « les détenteurs du pouvoir qui embauchent des agents provocateurs savent que miner la discipline non-violente d’un mouvement… rend les mouvements plus faciles à vaincre. La violence de faible intensité au sein des mouvements est dans l’intérêt des détenteurs du pouvoir. » Sharon Erickson Nepstad (Nonviolent Revolutions, 2011) a trouvé que les mouvements de résistance civile nationaux ayant échoué avaient un niveau significativement plus bas de discipline non-violente et, en conséquence, bien moins de défections parmi la police, l’armée et les services de sécurité.
Le piège de l’escalade dans le maintien de l’ordre
Les recherches académiques et les doctrines professionnelles identifient un « piège de l’escalade » systémique. L’apparence militarisée des forces de l’ordre déclenche des réactions défensives de la foule. La force contre des individus est perçue comme une attaque contre l’identité collective (théorie ESIM). La réponse collective des manifestants augmente la perception de menace. La police escalade davantage, créant un cycle de violence. La désescalade devient impossible une fois l’antagonisme mutuel établi.
Le rapport après-action du DOJ sur Ferguson (2014) identifie explicitement la tactique « d’observation » (snipers sur véhicules tactiques avec lunettes de visée braquées sur la foule) comme « inappropriée comme mesure de contrôle des foules » et servant « uniquement à exacerber les tensions ». L’analyse de ProPublica (2020) de près de 400 vidéos de manifestations a trouvé un pattern de « volonté de la police d’escalader les confrontations ».
Les principes de base de l’ONU sur l’usage de la force sont catégoriques : « Les armes à feu ne peuvent JAMAIS être utilisées simplement pour disperser un rassemblement » ; le tir indiscriminé dans une foule est toujours illégal. Pourtant, les doctrines échouent systématiquement face aux manifestations spontanées et sans leaders, quand la police est elle-même le sujet de la contestation, et quand la violence émerge de l’intérieur des foules de manière anonyme.
Conditions structurelles et facteurs aggravants
La littérature identifie des conditions nécessaires et suffisantes à l’escalade. Della Porta et al. (2017) établissent que les dynamiques d’escalade sont plus probables quand l’État est faible et manque de légitimité, quand une fragmentation ethnique ou sociale existe, et quand des ressources militaires sont disponibles. James Fearon (1995) identifie trois explications rationalistes de la guerre malgré ses coûts : l’information privée avec incitations à la déformer, les problèmes d’engagement (impossibilité de s’engager de manière crédible), et les indivisibilités des enjeux.
Les facteurs aggravants incluent l’histoire récente de répression (les manifestations sont plus susceptibles d’escalader vers la violence « d’autant plus récemment qu’elles ont fait face à la répression étatique » — Ives & Lewis, 2020), la fragmentation des mouvements (quand les mouvements sont fragmentés, les organisations individuelles utilisent des revendications radicales pour surenchérir sur leurs rivaux internes — Vogt, Gleditsch & Cederman, 2021), et la spontanéité (les manifestations non-organisées et spontanées ont un risque d’escalade plus élevé car le leadership ne peut maintenir la discipline non-violente).
Conclusion : la violence anonyme comme arme épistémologique
Cette recherche révèle que le coup de feu anonyme dans une manifestation pacifique n’est pas simplement un acte de violence — c’est une attaque contre les conditions mêmes de la résolution pacifique. En détruisant la possibilité d’attribution certaine, il transforme une question de fait en question d’identité, active les mécanismes de défense face à la mort, légitime la contre-violence défensive, et rend les appels au calme inopérants car provenant de sources désormais perçues comme hostiles.
Le pattern récurrent à travers les cas historiques suggère que ceux qui bénéficient du chaos (régimes cherchant des prétextes à la répression, parties souhaitant délégitimer des opposants, puissances externes exploitant l’instabilité) ont des incitations structurelles à créer ou exploiter cette incertitude. Comme le note la littérature sur les opérations sous fausse bannière, « l’incertitude d’attribution devient non seulement un défi défensif mais aussi un outil stratégique ».
La leçon centrale pour la prévention des conflits est claire : la préservation de la « vérité factuelle partagée » au sens d’Arendt n’est pas un luxe académique mais une condition nécessaire de la paix civile. Quand cette condition est détruite — que ce soit délibérément par des provocateurs ou accidentellement par le chaos — le passage de la manifestation à la guerre civile ne dépend plus que de la distribution des seuils de violence dans la population et de la disponibilité des moyens de l’exercer. »
…
Quatre secondes pour tirer : anatomie d’un tir de contre-sniper
La réponse de contre-sniper en environ quatre secondes à Butler, Pennsylvanie, le 13 juillet 2024, n’était pas une réaction — c’était la phase terminale d’un processus engagé des mois ou des années avant la pression sur la détente. Quand l’officier local Sgt. Aaron Zaliponi a tiré son unique balle de fusil en six secondes après le premier coup, et quand l’équipe de contre-snipers du Secret Service a tué Thomas Crooks d’un tir à la tête 26 secondes après le début de l’engagement, ces intervalles reflétaient l’aboutissement d’architectures décisionnelles en cascade déjà construites par l’entraînement, la doctrine, le pré-positionnement et l’engagement mental préalable. Les secondes visibles d’action étaient le point culminant, non le commencement, de la séquence d’engagement.
Cela importe parce que le public mesure instinctivement la réponse à partir du premier coup de feu — comme si l’horloge du contre-sniper avait commencé à cet instant. En réalité, le contre-sniper « tirait » depuis des heures : balayant ses secteurs, pré-calculant les données balistiques, répétant mentalement les scénarios de menace, et maintenant une décision conditionnelle — si menace confirmée, alors tirer — qui ne nécessitait plus que son exécution quand le moment est arrivé. Comprendre cela recadre la réponse de Butler : ce n’est plus une question de réflexes mais une question de préparation, et cela révèle pourquoi des opérateurs entraînés peuvent délivrer un feu létal précis dans des délais qui semblent impossiblement courts.
Les 26 secondes de Butler n’étaient pas un seul délai — mais cinq problèmes superposés
La chronologie de l’engagement de Butler est fréquemment comprimée en une seule statistique — « 26 secondes entre le premier tir et le tir mortel » — mais cela occulte les phases distinctes qui ont consumé ces secondes, et la manière dont différents acteurs ont opéré sur des lignes temporelles radicalement différentes au sein de celles-ci.
À 18h11:33, Crooks a ouvert le feu depuis le toit du complexe de bâtiments AGR, à environ 130-150 yards du podium de Trump. Il a tiré huit coups en environ six secondes — trois en succession rapide, une brève pause, puis cinq de plus. Trump a été touché à l’oreille droite. Corey Comperatore a été tué. Deux autres personnes ont été grièvement blessées.
En environ quatre secondes après le premier tir, le Sgt. Aaron Zaliponi — un officier de police d’Adams Township de 46 ans et ancien chef d’escouade d’infanterie de l’armée — a tiré ce que les enquêteurs ont ensuite appelé le « neuvième coup ». Debout dans un champ ouvert à environ 115 yards de Crooks, armé d’un fusil M4 équipé uniquement d’un viseur point rouge sans grossissement, Zaliponi a aligné son point sur le menton de Crooks, a calculé en ce qu’il a décrit comme « une milliseconde » que viser légèrement bas était plus sûr que risquer un tir trop haut, et a tiré. La balle a frappé la crosse du fusil de Crooks, la brisant et projetant des fragments dans son visage, son cou et son épaule droite. Crooks « a été projeté violemment vers la droite et s’est effondré sur son arme » et a cessé de tirer.
L’équipe de contre-snipers du Secret Service — l’équipe sud positionnée sur un toit de grange derrière l’épaule gauche de Trump, à environ 550 pieds (~170 mètres) de Crooks — a acquis sa cible à environ T+11 secondes. Ils étaient initialement orientés face au sud et ont dû physiquement se réorienter vers le nord. Une fois que le sniper a identifié Crooks à travers sa lunette Nightforce ATACR 7-35×56, il a évalué si la silhouette sur le toit possédait une arme et constituait une menace confirmée. Quand Crooks, étourdi par le tir de Zaliponi, a glissé sur le toit puis est remonté en vue pour préparer une nouvelle salve, le contre-sniper a tiré une unique balle depuis son fusil en .300 Winchester Magnum. Le projectile a parcouru environ 170 mètres en approximativement 200 millisecondes et a frappé Crooks à la tête. Une source de Fox News l’a décrit comme un « tir d’un sur un million » — le sniper ne pouvait voir que « la lunette de Crooks, le haut de son œil et son front » au-dessus du rebord du toit.
L’écart de 26 secondes n’a été causé ni par l’hésitation ni par un mauvais tir. Il était le produit de cinq facteurs combinés : l’obstruction visuelle par les arbres et le toit en pente de l’AGR dissimulant Crooks à l’équipe la plus proche (nord) ; la confusion sur le fait que l’activité au bâtiment AGR impliquait des forces hostiles ou amies, puisque des snipers des forces de l’ordre locales étaient postés à l’intérieur de ce même bâtiment ; la nécessité pour l’équipe sud de se réorienter de 180 degrés ; le champ de vision étroit de 15 pieds à 100 yards à travers une lunette à fort grossissement, rendant extraordinairement difficile la localisation d’un tireur partiellement dissimulé sur un toit ; et l’exigence cognitive irréductible de confirmer la cible comme une menace authentique avant de tirer dans un environnement peuplé de forces de l’ordre et de civils. Le partenaire du contre-sniper a déclaré devant la commission sénatoriale que le tir effectif était intervenu en « quelques secondes à peine » après l’identification positive — le délai résidait dans la localisation et la confirmation de Crooks, non dans la décision de lui tirer dessus.
Quand tout est pré-calculé, le tir se réduit à une décision
La doctrine du tir de précision militaire explique comment un contre-sniper peut délivrer un tir létal précis en moins de cinq secondes une fois la cible identifiée. La réponse réside dans ce qui a déjà été accompli avant cet instant.
Le FM 23-10 de l’armée américaine (Sniper Training) définit une séquence d’engagement en onze étapes : établir la position, localiser la cible, estimer la distance, régler l’élévation et la dérive, informer l’observateur, viser, contrôler la respiration, exécuter le contrôle de détente, assurer le suivi, annoncer le tir, se préparer aux tirs suivants. Pour un contre-sniper déjà déployé lors d’un événement de protection, les étapes deux à cinq sont pré-accomplies. La position a été établie des heures auparavant. Les distances vers chaque toit, fenêtre, lisière de bois et parking dans un rayon de 1 000 yards ont été pré-mesurées au télémètre laser lors de la reconnaissance préalable. L’élévation et la dérive ont été pré-réglées pour les distances d’engagement probables. La lunette était déjà orientée vers le secteur assigné.
Ce qui reste lorsqu’une menace apparaît est une séquence comprimée : identifier, décider, affiner la visée, presser la détente. Dans l’entraînement des tireurs d’élite des forces de l’ordre, cette séquence comprimée est régulièrement pratiquée contre des cibles exposées pendant seulement cinq secondes — et les snipers expérimentés travaillent sur des fenêtres encore plus courtes. Les données de l’American Sniper Association montrent que près de 98 % des engagements de snipers de police ont lieu à moins de 200 yards, où les variables balistiques comme la déflexion par le vent et la chute de balle sont minimales. À la distance d’engagement de Butler de 170 mètres avec un .300 Winchester Magnum, la chute de balle était inférieure à un pouce et un vent latéral de 10 mph aurait dévié le projectile d’environ un à deux pouces — fonctionnellement négligeable pour un tireur de précision.
Le concept de responsabilité sectorielle est central pour comprendre comment les contre-snipers compriment le temps. Ils ne suivent pas des individus. Ils couvrent des zones géométriques. Chaque binôme — un tireur, un observateur — balaye des secteurs assignés avec une couverture chevauchante, utilisant des jumelles pour l’observation à grand champ et la lunette du fusil pour l’examen détaillé. Ils pré-identifient chaque position de tir potentielle dans leur secteur. Ils préparent des fiches de distance traçant les éloignements vers des dizaines de points de référence. Quand une menace se matérialise dans un secteur déjà cartographié, l’engagement devient l’exécution de données pré-chargées plutôt qu’un calcul en temps réel.
Le cadre d’engagement de John Plaster, largement enseigné, décrit cela explicitement : quand un sniper dispose d’une position « pré-établie » avec la lunette déjà orientée vers une zone de menace probable, les données balistiques préalables (DOPE) calculées, et une plate-forme de tir stable maintenue, la chronologie d’engagement se comprime à une à trois secondes entre l’identification de la menace et le tir. Le goulet d’étranglement cognitif est toujours l’identification positive — la confirmation que ce qui apparaît dans la lunette est véritablement hostile. C’est l’étape qui ne peut être comprimée en dessous d’un minimum de sécurité, et c’est précisément là que l’engagement de Butler a consommé son temps.
L’autorité autonome de tir « feu vert » de l’équipe de contre-snipers du Secret Service a encore comprimé la boucle de décision. Contrairement à de nombreux déploiements de snipers des forces de l’ordre où le tireur doit recevoir une autorisation explicite d’un commandant tactique, les contre-snipers de l’USSS disposent d’une autorité létale pré-autorisée — ils peuvent engager des menaces létales confirmées sans demander la permission. Comme l’a déclaré l’ancienne directrice Kimberly Cheatle : « Ils ont la capacité de prendre cette décision par eux-mêmes. » Jeff Bruggeman, un sniper SWAT avec 18 ans d’expérience ayant travaillé extensivement avec les équipes USSS, était plus direct : « Il n’y a pas de « Police, ne bougez pas. » Si quelqu’un est effectivement en train de tirer, la situation va être traitée immédiatement. »
La pression sur la détente est la dernière image d’un film qui a commencé à tourner des années auparavant
L’architecture psychologique qui permet à un être humain de délivrer un tir létal à la tête en quelques secondes après l’identification d’une menace ne se construit pas dans l’instant. Elle s’édifie au fil d’années d’entraînement, de conditionnement mental et de préparation psychologique délibérée — un processus que les psychologues militaires décrivent comme une « décision pré-tendue ».
Le Code Couleur de Conscience Situationnelle de Jeff Cooper, adopté par le Corps des Marines et les forces de l’ordre, fournit le cadre doctrinal le plus clair. En Condition Jaune (alerte détendue), l’opérateur maintient une conscience situationnelle générale. En Condition Orange — l’état qu’un contre-sniper occupe pendant toute la durée d’un événement de protection — l’opérateur a identifié des menaces potentielles spécifiques et formé des décisions conditionnelles : « Je serai peut-être amené à tirer aujourd’hui. » La détente mentale est partiellement engagée. Le passage en Condition Rouge survient lorsque la condition de déclenchement pré-établie est remplie. L’acte physique final n’est que l’exécution d’une décision qui existe déjà comme architecture conditionnelle.
Le Lt. Col. Dave Grossman, dans On Killing et On Combat, décrit comment l’entraînement militaire a systématiquement ingéniéré ce pré-engagement. Par le conditionnement opérant — cibles réalistes en forme humaine, inoculation du stress, exposition graduelle à des scénarios létaux simulés — l’armée américaine a fait passer les taux de tir d’environ 15-20 % pendant la Seconde Guerre mondiale à plus de 90 % au Vietnam. Pour les snipers, ce conditionnement est encore plus individualisé. L’étude des Forces Armées Norvégiennes de 2023 publiée dans Frontiers in Psychology a documenté des snipers apprenant des techniques de visualisation qui pré-chargent les séquences d’engagement : un sniper a décrit l’utilisation inconsciente de la visualisation avant chaque exercice d’entraînement — « J’imagine avant d’agir. » L’étude a confirmé que l’entraînement aux compétences mentales, incluant le contrôle respiratoire, le dialogue intérieur et la répétition cognitive, améliorait de manière mesurable à la fois les scores de qualification et la performance opérationnelle.
Le modèle de Prise de Décision par Reconnaissance de Schémas (RPD) de Gary Klein, développé à partir de l’étude d’experts sous pression temporelle, explique le mécanisme neurologique. Klein a trouvé que dans 87 % des 134 points de décision étudiés, les opérateurs expérimentés ne comparaient pas les options — ils reconnaissaient la situation à partir de leur expérience antérieure et sélectionnaient immédiatement une réponse pré-validée. Pour un contre-sniper qui a entraîné des milliers de scénarios d’engagement, l’apparition d’un homme armé d’un fusil sur un toit ne déclenche pas la délibération. Elle déclenche la reconnaissance de pattern : ceci correspond à un scénario entraîné → exécuter la réponse entraînée. La décision a été prise à l’entraînement. L’engagement ne fait que déclencher son exécution.
La boucle OODA du Col. John Boyd (Observer-Orienter-Décider-Agir) ajoute une nuance critique. Boyd a identifié que chez les individus hautement entraînés, la phase d’Orientation peut alimenter directement l’Action, contournant entièrement l’étape explicite de Décision par ce qu’il appelait « le guidage et le contrôle implicites ». C’est le raccourci neural qui produit l’apparence d’une prise de décision instantanée — et c’est précisément ce que construit l’entraînement de sniper. Les quatre secondes visibles sont la phase d’Action d’une boucle dont les phases d’Observation, d’Orientation et de Décision ont été complétées au fil des heures (balayage du secteur), des jours (reconnaissance préalable et pré-calcul) et des années (milliers de répétitions à l’entraînement).
La Professeure Karin Roelofs de l’Université Radboud a montré par ses recherches en neurosciences que l’immobilité contrôlée d’un sniper dans les instants précédant le tir n’est pas une attente passive mais un état de gel adaptatif qui améliore la perception et la prise de décision. « Quand vous êtes dans une situation menaçante et que vous devez prendre des décisions rapides », a trouvé Roelofs, « vous êtes en réalité en train de recueillir davantage d’information. Vous préparez vos actions, vous êtes meilleur en perception et vous êtes meilleur en prise de décision. » Elle a spécifiquement étudié les tireurs d’élite militaires comme exemples, notant qu’ils maintiennent « une immobilité incroyable tout en prenant simultanément des décisions critiques sur la précision et le moment de tirer ». Le mécanisme est la respiration contrôlée — l’expiration lente active les voies parasympathiques, maintient la fréquence cardiaque dans la zone de Condition Rouge de Grossman (115-145 bpm) où les compétences motrices complexes et le temps de réaction cognitive culminent, et prévient l’effondrement catastrophique de performance qui survient au-dessus de 175 bpm.
Les témoignages de vétérans confirment universellement cette architecture. Un sniper de l’armée britannique a décrit l’expérience de l’engagement comme « un peu comme regarder la télé — on regarde à travers une lunette télescopique. On est assez détaché. » Chris Kyle a écrit que ses engagements de surveillance en Irak suivaient un schéma constant : observation prolongée à travers la lunette, puis engagement rapide quand une menace se matérialisait — le tir était l’événement terminal d’un processus d’observation plus long. Le légendaire duel de Carlos Hathcock avec un sniper ennemi — apercevant un reflet sur la lunette adverse et tirant à travers — représente la compression extrême de cette architecture : les deux snipers s’étaient pré-engagés à tuer ; l’engagement a été décidé par des fractions de seconde dans le timing de détente. « J’ai simplement été le plus rapide sur la détente », se rappelait Hathcock. « Sinon, il m’aurait tué. »
Observer une fête à travers des réticules pendant des heures est sa propre forme de combat
Le contre-sniper perché sur un toit de grange lors d’un meeting politique occupe l’une des positions les plus psychologiquement paradoxales des opérations de sécurité modernes. En bas, des milliers de personnes acclament, rient, agitent des drapeaux. À travers la lunette, l’opérateur voit chaque visage comme une menace potentielle, chaque sac comme une arme potentielle, chaque rebord de toit comme une position de tir potentielle. Cette dissonance cognitive entre la joie ambiante et la disponibilité létale soutenue impose des exigences qui croisent certains des problèmes les plus complexes de la science de la performance humaine.
Les recherches fondatrices de Norman Mackworth en 1948 ont établi que la vigilance — la capacité à détecter des signaux rares durant une surveillance prolongée — se dégrade significativement en 30 minutes et que la majeure partie de la perte de performance survient dans les 15 premières minutes. Des recherches plus récentes de Teichner et des méta-analyses ultérieures confirment que ce « décrément de vigilance » est une contrainte fondamentale de l’attention humaine, avec une performance de détection de cible chutant d’environ 15 % dans la première demi-heure. Un article de 2025 dans Cognitive Science décrit un « Paradoxe de l’Attention Soutenue » — l’impossibilité théorique d’une vigilance parfaite en raison de limitations neurales, biologiques et cognitives.
Pourtant, les contre-snipers doivent maintenir une vigilance de niveau létal pendant des événements pouvant durer quatre à six heures. Ils combattent le décrément par une série de contre-mesures que la recherche militaire et psychologique valide. La rotation du binôme sniper-observateur — typiquement toutes les 30 minutes — est peut-être la plus critique, le FM 23-10 prescrivant explicitement que « les membres de l’équipe doivent se relayer lors de l’utilisation de cet équipement car une utilisation prolongée peut causer une fatigue oculaire ». L’observateur fournit un champ de vision plus large grâce aux jumelles, transmet des indications verbales et des mises à jour environnementales, et — de façon cruciale — maintient un engagement social qui garde le sniper cognitivement actif. La recherche montre que même de brèves interruptions de 30 secondes toutes les cinq minutes peuvent « réduire considérablement » à la fois le déclin de détection et l’augmentation des temps de réaction.
Les exigences physiques aggravent les exigences cognitives. Les tireurs expérimentés rapportent que le maintien d’une position prête au tir cause une tension cervicale significative en 30 minutes, et que la fatigue oculaire due aux optiques grossissantes dégrade progressivement la concentration au fil des heures. Les contre-snipers atténuent cela par le verre de la plus haute qualité disponible (la Nightforce ATACR utilisée à Butler représente le sommet de l’optique de précision commerciale), un réglage dioptrique correct, le maintien des deux yeux ouverts, et une rotation disciplinée. Les facteurs environnementaux — chaleur sur le toit, éblouissement solaire, bruit du vent — ajoutent un stress physiologique supplémentaire.
La loi de Yerkes-Dodson décrit le défi central de l’activation : la performance suit une courbe en U inversé avec le niveau d’éveil, et la zone optimale pour des tâches complexes comme l’identification de menace se situe à un éveil modéré. Pendant des heures de balayage sans événement, l’éveil tombe sous l’optimal (sous-stimulation). L’apparition soudaine d’une menace crée un pic d’éveil qui risque de dépasser le seuil vers une anxiété dégradant la performance. L’entraînement vise à aplatir cette courbe — à maintenir ce que les chercheurs appellent une « disponibilité tiède », une ligne de base modérée qui permet une montée rapide sans effondrement cognitif. L’étude norvégienne sur les snipers a confirmé que les snipers experts présentent une activation du système nerveux sympathique plus faible lors de tâches cognitives exigeantes, reflétant une régulation de l’éveil supérieure par rapport aux novices.
Les recherches de la DARPA sur l’entraînement des snipers ont montré que l’induction d’états de flux par stimulation transcrânienne améliorait l’acquisition de compétences de 230 % et pouvait réduire le temps nécessaire aux novices pour atteindre la compétence experte de 50 %. Mais le défi pour les contre-snipers en surveillance est que le flux classique nécessite un équilibre entre compétence et défi avec un retour immédiat — conditions que le balayage prolongé sans événement ne fournit pas. Le paradoxe du contre-sniper, tel que synthétisé à partir de la recherche, est qu’il doit rester sur le fil du rasoir entre l’ennui et l’hyperéveil pendant des heures, prêt à basculer instantanément de l’un à l’autre.
Jeff Bruggeman a décrit avoir passé « de nombreuses heures à travailler avec le Secret Service américain, souvent à scruter à travers des lunettes Leupold haute puissance à la recherche de dangers potentiels » lors d’événements présidentiels et d’inaugurations. Il a noté avec une gravité discrète qu’il avait été reconnaissant de « n’avoir jamais eu à tuer quelqu’un » — mais a aussi révélé : « J’ai déjà eu la sécurité de mon fusil désengagée, et j’avais déjà choisi mon point de visée, mais la personne a fait la bonne chose à la dernière minute. » Cette seule phrase résume la réalité psychologique du contre-sniper : des heures de disponibilité conditionnelle soutenue à tuer, vécues seul à travers un cercle grossi de verre, tandis qu’une célébration se déroule en contrebas.
Ce que les experts ont conclu sur Butler — et ce que cela révèle sur la préparation
Le consensus des experts sur la réponse de contre-sniper à Butler se divise le long d’une ligne de fracture claire : les opérateurs individuels ont performé avec une compétence extraordinaire dans des circonstances impossibles, tandis que la planification organisationnelle qui a créé ces circonstances représentait une défaillance systémique.
L’ancien sniper SWAT aux 18 ans d’expérience Jeff Bruggeman a qualifié les contre-snipers de l’USSS de « parmi les meilleurs au monde — littéralement, parmi les meilleurs au monde » mais a souligné leur responsabilité « immense ». Il estimait que l’équipe la plus proche (nord) balayait des centaines de yards au-delà de Crooks, scrutant les lisières de bois et les fenêtres lointaines à la recherche de menaces, et ne pouvait tout simplement pas voir un tireur sur un toit en pente presque directement en dessous de leur position surélevée. L’ancien instructeur de sniper des Navy SEALs Brandon Webb a évalué le site de Butler à « 9 sur 10 » en difficulté pour la couverture de contre-sniper : « Il y a des zones de menace infinies à couvrir — la ligne d’arbres, les buissons, les bâtiments, les voitures garées, pour n’en citer que quelques-unes. » Le vétéran des forces de l’ordre Jesse Hambrick, retraité après 31 ans de service, a salué le contre-sniper qui a effectué le tir mortel : « Bravo. Ils ont agi aussi vite et aussi précisément qu’ils le pouvaient. »
L’analyse balistique confirme la précision extraordinaire du tir mortel. À environ 170 mètres, le projectile .300 Winchester Magnum a atteint Crooks en environ 200 millisecondes — fonctionnellement instantané. La difficulté technique n’était pas balistique mais perceptive : trouver une cible partiellement dissimulée sur l’un de dizaines de toits dans une zone de balayage de 1 000 yards, à travers une lunette dont le grossissement minimum de 7× ne fournit qu’un champ de vision de 15 pieds à 100 yards. Comme l’analyse de The Firearm Blog le notait : « Je ne peux pas imaginer à quel point il serait difficile d’essayer d’identifier et d’engager une menace dissimulée derrière un toit en pente, avec plusieurs toits dans la zone, avec des passants innocents dans la zone immédiate et des tirs entrants, avec un champ de vision de 15 pieds. » Le partenaire du contre-sniper aurait vu le sniper physiquement éloigner son œil de la lunette après les premiers tirs — ayant besoin de la vision à l’œil nu pour localiser la menace — puis ré-acquérir à travers l’optique, évaluer et tirer.
Le tir du Sgt. Zaliponi à 115 yards avec un viseur point rouge sans grossissement, tiré en six secondes après le premier coup, a suscité l’éloge du Rep. Clay Higgins : « Au moment où il devait performer, il a performé magnifiquement. » Le procureur général de Pennsylvanie Dave Sunday l’a qualifié de démonstration de sang-froid extraordinaire — « Il a calmement épaulé son fusil, et en moins de six secondes après le premier tir, à 115 yards de distance, a acquis sa cible et tiré un unique coup précis. » L’entraînement au combat de Zaliponi avec la 28ème Division d’Infanterie de la Garde Nationale de Pennsylvanie, ses années au sein de l’équipe SWAT du comté de Butler, et — selon ses propres dires — un instinct qui lui a dit de rester à sa position plutôt que de suivre son équipe vers le bâtiment, ont produit le tir qui a probablement sauvé des vies supplémentaires en interrompant la séquence de tir de Crooks.
Les défaillances organisationnelles — quatre agences opérant sur des fréquences radio différentes, un chef d’équipe de contre-snipers qui n’a jamais récupéré de radio locale, un avertissement de 22 secondes sur un homme armé sur le toit qui n’a jamais atteint le Secret Service, des snipers locaux postés à l’intérieur du bâtiment même depuis lequel l’attaquant tirait, et ce que le commandant de l’ESU de Butler a décrit comme un processus de planification « incroyablement désorganisé » avec « vraiment aucun plan » — éclairent une vérité structurelle. Le rapport de l’Inspecteur Général du DHS d’août 2025 a constaté que l’Équipe de Contre-Snipers fonctionnait à 73 % en dessous des besoins de la mission, avec certains opérateurs déployés à des événements sans avoir complété les tests de qualification en cours. Le meeting de Butler était la première fois dans la campagne 2024 que des contre-snipers de l’USSS avaient été déployés pour un événement Trump — et, en 53 ans d’existence, la première fois qu’un contre-sniper de l’USSS avait effectivement tiré un coup de feu en service.
Conclusion : les quatre secondes ont été achetées au fil des années
L’engagement de Butler révèle que la question « Comment un sniper peut-il tirer un coup précis en quatre secondes ? » est fondamentalement mal posée. La bonne question est : « Combien de travail préalable faut-il accomplir pour qu’il ne reste que quatre secondes ? »
La réponse implique chaque couche du système de contre-sniper. Des années de sélection et d’entraînement construisent l’automaticité — le contournement neurologique de la délibération consciente par des milliers de répétitions. Des mois de qualification à des distances allant jusqu’à 1 000 yards assurent que la compétence balistique est réflexe. Des jours et des heures de reconnaissance préalable pré-calculent chaque distance, chaque correction de vent, chaque position de menace probable. Le cadre psychologique du Code Couleur de Cooper, de la Prise de Décision par Reconnaissance de Klein et de la boucle OODA comprimée de Boyd créent une architecture décisionnelle conditionnelle — si ceci, alors tirer — qui existe comme un ressort chargé, ne nécessitant qu’une condition de déclenchement pour se libérer. La pré-autorisation légale de la force létale supprime le dernier verrou bureaucratique. Ce que le public perçoit comme une réaction de quatre secondes est en réalité la partie émergée d’un iceberg dont la masse s’étend sur des années dans le passé.
L’événement de Butler a aussi révélé que cette excellence individuelle ne peut compenser un dysfonctionnement systémique. Le contre-sniper qui a tué Crooks a exécuté un tir d’une précision remarquable sous un stress extrême — à travers une fenêtre de lunette étroite, contre une cible ne montrant qu’un front et une lunette de fusil, sous tir actif — et l’a fait en quelques secondes après l’identification. L’intervention de Zaliponi, avec un équipement plus rudimentaire et sans grossissement, était sans doute encore plus impressionnante comme démonstration de réponse conditionnée au combat. Mais aucun de ces opérateurs n’aurait dû être placé dans une position où ces exploits étaient nécessaires. Les défaillances n’étaient pas dans la lunette — elles étaient dans le système qui l’entourait.
L’enseignement le plus profond de la recherche est celui-ci : la disponibilité du contre-sniper à tuer n’est pas un interrupteur qui bascule. C’est un gradient qui a grimpé pendant des années et qui atteint son pic des heures avant que l’événement ne commence. Au moment où l’opérateur s’installe derrière sa lunette sur un toit de grange à Butler, Pennsylvanie, la décision de tirer — conditionnée à la confirmation de la menace — a déjà été prise. Les heures passées à balayer à travers des réticules tandis qu’une foule acclame en contrebas ne sont pas de l’attente. Elles sont la phase finale de la visée. Et quand le tir part, ce n’est pas le début de la violence mais sa conclusion — les quatre dernières secondes d’un processus qui a commencé le jour où l’opérateur a regardé pour la première fois à travers une lunette et a accepté ce qu’elle pourrait un jour exiger. »
…
…
« Il a également noté ironiquement que si la licence était vraiment « bradée », l’ARCEP aurait dû recevoir de nombreuses candidatures — ce qui n’a pas été le cas. »
Jean-Ludovic Silicani, Conseiller d ‘Etat, Ancien président de l’ARCEP,( chargé de vendre des fréquences et de surveiller ce que l’on en fait)
…
…
« « Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
…
« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. »
…
« Au fond, les grandes causes de l’humanité n’ont jamais vraiment intéressé les hommes. Ce qu’ils veulent, c’est du fric pour assouvir leurs rêves de grandeur et de pouvoir absolu. » Cette vision cynique mais peut-être réaliste suggère que les réseaux financiers invisibles exercent plus de pouvoir que les structures officielles. Le Chevalier gérant les fortunes des mollahs iraniens, du Vatican, de leaders israéliens, du Hamas et de cartels simultanément symbolise l’interdépendance financière cachée entre ennemis mortels.
Cette thèse implique que la résolution des conflits nécessite d’adresser les structures financières occultes, pas seulement la diplomatie de surface. C’est une perspective profondément réaliste (au sens de Relations Internationales) où les intérêts matériels trumpent les valeurs idéologiques.
Sur les zones grises morales de l’action clandestine, Crouzet adopte une philosophie de l’ambiguïté éthique assumée. Son concept de « zones grises » – « ni noir ni blanc » – structure toute son œuvre. Il reconnaît que les opérations du Service Action sont « illégales » même pour une « République » démocratique, que même entre alliés « tous les coups sont permis, » et que les agents opèrent dans un espace d’exception morale où « la fin justifie toujours les moyens. »
Cette vision n’est ni apologétique ni critique – c’est une acceptation pragmatique que la sécurité nationale nécessite des compromis éthiques. Les agents paient des coûts personnels (« chair, sang et larmes ») pour des actions dont ils ne peuvent parler, sans reconnaissance publique, « mourant en silence. » Crouzet présente cela comme un sacrifice nécessaire plutôt que comme un problème démocratique. »
Claude Ai, Thèse, Le Chevalier de Jérusalem, Vincent Crouzet
…
« « L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews«
…
« « Très bien — on retourne la carte sans trahir les faits, et on suit une ligne froide : et si Canaris n’était pas un héros contrarié, mais un calculateur qui, anticipant la défaite, a choisi de rester au centre du jeu pour se ménager une porte de sortie auprès des Britanniques et des Américains ?
Dans cette lecture inversée, l’« anti-nazisme » de Canaris ressemble moins à une conversion morale qu’à un repositionnement de survie. Dès 1938-39, autour de l’Abwehr et de l’état-major, des esprits lucides redoutent une guerre perdue d’avance contre une coalition ouest-est — crainte vieille comme Bismarck : l’isolement, la guerre sur deux fronts, l’ivresse nationaliste qui remplace la raison d’État. Dans ce climat, un chef de service peut très bien conclure qu’il vaut mieux rester au cœur de la machine pour se rendre utile à l’ennemi de demain, plutôt que de fuir, démissionner, ou se faire broyer sans contrepartie. Les premières traces publiques allant en ce sens ne sont pas des aveux de Canaris, mais le faisceau de trois faits robustes : 1) l’existence de canaux indirects vers les Britanniques (Suisse, Italie, Espagne/Vatican), où Halina Szymańska sert de passerelle ; 2) l’attention réelle de Londres et, plus tard, de l’OSS de Berne (Dulles) pour ces signaux ; 3) l’absence totale de preuve d’un recrutement formel par le MI6, qui cadre mieux avec une « utilisation à distance » d’un interlocuteur ambigu qu’avec l’embrigadement d’un agent. (Wikipédia)
Sur cette piste, le calcul de Canaris serait double. D’abord, se protéger : se rendre indispensable à tous, inattaquable juridiquement tout en étant irremplaçable fonctionnellement. Ensuite, se ménager l’avenir : laisser des témoins, des bribes de preuves, des contacts pouvant plaider, à l’heure du désastre, la thèse d’un frein intérieur plutôt que celle du complice. Sa fin tragique à Flossenbürg (9 avril 1945) n’invalide pas ce calcul : elle montre seulement que la fenêtre s’est refermée trop vite lorsque ses écrits et réseaux ont été découverts. Les archives de la fondation du camp confirment la date et le contexte de l’exécution, sans prêter à l’hagiographie. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)
Rien, dans les sources sérieuses, n’oblige à peindre Canaris en résistant pur. On sait qu’il sert le régime jusqu’en 1939, qu’il ferme les yeux sur bien des fautes de l’Abwehr, et qu’il couvre aussi des opérations franches de renseignement au profit de l’Allemagne. Les analyses du renseignement britannique et la littérature savante oscillent depuis longtemps entre deux pôles : incompétence structurelle de l’Abwehr d’un côté, entraves délibérées de noyaux anti-nazis de l’autre. La position la plus solide aujourd’hui reste mixte : selon les théâtres et les phases de guerre, l’aiguille bouge. Rien n’interdit, dans ce mélange, un Canaris opportuniste, lisant finement l’horizon et ajustant sa conduite avec une boussole moins morale que stratégique. (jstor.org)
Sa fabrique d’identité plaide, au minimum, une forte capacité d’auto-mise en scène. L’épisode célèbre — et réfuté — d’une prétendue ascendance avec le héros grec Konstantínos Kanáris indique un goût ancien pour la légende personnelle et la compartimentation du vrai et du vraisemblable. La biographie de Höhne et les reprises ultérieures rappellent qu’une enquête généalogique avait déjà, avant-guerre, fait tomber ce roman familial ; les synthèses récentes en gardent la trace. Ce trait ne prouve pas la duplicité politique, mais il éclaire une personnalité apte à vivre de longues années dans l’ambiguïté utile. (Wikipédia)
Que devient, dans cette perspective, la question des contacts avec Londres et Washington ? Elle cesse d’être héroïque. Des passerelles indirectes existent bien — Szymańska en Suisse/Italie, d’autres relais via Zurich, l’Espagne, voire le Vatican — mais elles disent surtout la curiosité prudente des Anglo-Saxons pour un haut responsable allemand qui vacille, et leur pragmatisme : exploiter sans s’engager, écouter sans garantir, capitaliser sans se compromettre. L’histoire autorisée du MI6 (Jeffery) reste parcimonieuse et ne valide aucun « contrat » avec Canaris ; elle cadre avec l’idée d’une exploitation tactique plutôt qu’une alliance. (books.google.com)
Reste la tentation d’un « veto Menzies » à un assassinat envisagé en 1943, souvent allégué dans des mémoires mais non verrouillé par document primaire publié. Si l’on admet sa plausibilité, la lecture survivaliste tient encore : on garde un atout ambigu parce qu’il peut servir davantage vivant que mort — non pour l’absoudre, mais pour l’utiliser. C’est une éthique d’efficacité, pas une décoration morale. Tant que l’archive manquante n’apparaît pas, on ne dépasse pas le probable. (academia.edu)
À ce stade, que peut-on raisonnablement inférer des motivations ? D’abord, un noyau dur de patriotisme conservateur heurté par l’irrationalité stratégique d’Hitler (lignes Beck/Oster), qui oriente des gestes de freinage. Ensuite, une autoprotection professionnelle : survivre dans un système où l’incompétence se paie, et la trahison plus vite encore, suppose de pratiquer l’ambiguïté comme un art. Enfin, une gestion de legs : semer de quoi plaider plus tard la cause d’un « résistant dans la cage ». Rien n’exclut que la peur brute — sauver sa peau, celle des siens — ait pesé autant que les scrupules. Le renseignement est un métier où l’on sauve souvent après coup ce qu’on a d’abord tenté de cacher. (Wikipédia)
Mon intuition raisonnée, compte tenu des sources publiques : Canaris n’est ni le sauveur qu’on aime célébrer ni le cynique pur sucre qu’on voudrait condamner. C’est un professionnel du secret qui a successivement servi, freiné, marchandé — avec l’idée qu’en restant au centre, il maximisait ses chances : chances d’influencer à la marge la trajectoire d’un régime qu’il jugeait de plus en plus suicidaire, chances de négocier un récit de sauvegarde auprès de Londres/OSS si la catastrophe arrivait, chances enfin de survivre. Sa mort à Flossenbürg rappelle que ce calcul n’a pas abouti. Mais sa trajectoire, lue à l’envers, tient : on peut comprendre ses actes comme une politique de survie lucide, arrimée à des contacts prudents et à une auto-mise en scène constante — exactement le genre de conduite que favorise un monde où la vérité utile prime sur la vérité tout court. (gedenkstaette-flossenbuerg.de)
Pour trancher plus finement entre survie et scrupule, il faudrait du matière-première : directives internes non expurgées du SIS, traces de briefings à Berne/Lisbonne, presse et tracts d’époque corroborant ou non la « salissure protectrice », et le recoupement phrase à phrase des dépositions (Lahousen, Gisevius) avec les journaux d’opérations. Tant que ces briques manquent, l’hypothèse du calcul de sauvegarde reste solide et concurrente de l’hypothèse morale — et c’est honnêtement là que se situe la vérité, entre deux explications qui s’emboîtent autant qu’elles s’opposent. (avalon.law.yale.edu)
Si tu veux élargir encore le viseur, on peut comparer son cas à d’autres profils « à double fond » dans l’appareil allemand (Oster, von Roenne, Kolbe côté AA), pour mesurer ce que chacun a réellement misé : carrière, salut, ou conscience — et comment les Alliés ont, dans chaque dossier, pesé l’utilité contre la morale. (Wikipédia) »
…
« « Ce que l’on conçoit bien s’énonce clairement,
Et les mots pour le dire arrivent aisément. »
Nicolas Boileau-Despréaux
…
…
« « J’ai lu TOUS les ouvrages de références sur l’Amiral Wilhelm Canaris.(.. ) »
Alain Decaux
…
« Hommage à Alain Decaux (1925 – 2016) »
…
« Historien, il fit aimer l’histoire a plusieurs générations de français par ses articles, ses livres, ses émissions de radio et, surtout, à la télévision, avec La caméra explore le temps et Alain Decaux raconte.
Élu à l’Académie française en 1979, il est ministre délégué chargé de la francophonie de 1988 à 1991, se réclamant de « la gauche hugolienne ». Alain Decaux nourrissait, en effet, une passion pour Victor Hugo qu’il découvrit adolescent, en achetant avec son argent de poche, une édition des Misérables. En 1984, il lui consacra une biographie qui connut un grand succès.
C’est en 2013, qu’avec sa femme, Micheline Pelletier-Decaux, il offrit au musée un recueil de documents et surtout l’important album de photographies et de manuscrits de Philippe Asplet (1818-1893), témoignage de l’exil à Jersey de Victor Hugo et de proscrits hongrois et italiens qui constitue un enrichissement précieux pour les collections qui fait l’objet d’une présentation dans le petit cabinet de l’appartement. »
Présentation jusqu’au 26 octobre.
….
« « Messieurs… j’ai décidé qu’ici à l’Abwerh… nous reprendrons une devise de mon illustre prédécesseur Von Nicolai qui a présidé à la destinée du Sr pendant la guerre 14-18, et qui disait : ” le renseignement… c’est une affaire de gentilshommes » »
…
Wilhelm Canaris
…
« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
…
« LES PREUVES HISTORIQUES ETABLISSENT « sans équivoque » QUE CANARIS A SABOTE DES OPERATIONS STRATEGIQUES MAJEURES, notamment en convainquant Franco de maintenir l’Espagne neutre (empêchant la capture de Gibraltar), EN TRANSMETTANT DES RENSEIGNEMENTS CRUCIAUX AUX ALLIES VIA MULTIPLES CANAUX, ET EN PROTEGEANT UN RESEAU DE RESISTANTS ANTI-NAZIS AU SEIN MEME DE L’ ABWEHR. IL A PAYE CES ACTION DE SA VIE, pendu nu le 9 avril 1945 à Flossenbürg, deux semaines avant la libération du camp. POURTANT, LES HISTORIENS MILITAIRES S’ACCORDENT SUR UN POINT CRUCIAL : même avec un Abwehr loyal et efficace, L’ ALLEMAGNE N’AURAIT PROBABLEMENT PAS GAGNE LA GUERRE, BIEN QUE CELLE-CI AURAIT PU DURER 6 à 18 MOIS DE PLUS AVEC DES CENTAINES DE MILLIERS DE MORTS SUPPLEMENTAIRES. »
…
Wilhelm Canaris : l’amiral de l’ombre qui retourna l’Abwehr contre le Reich
« Wilhelm Canaris, nommé chef de l’Abwehr le 1er janvier 1935 — jour de son quarante-huitième anniversaire —, transforma le service de renseignement militaire allemand en ce qu’Erwin von Lahousen qualifia au procès de Nuremberg de « véritable cabinet de la résistance ». Petit homme aux cheveux blancs prématurés, mesurant à peine 1,62 m, il orchestra pendant neuf ans un double jeu vertigineux qui sabota des opérations militaires majeures, alimenta les Alliés en renseignements stratégiques et protégea des centaines de persécutés — avant d’être pendu à Flossenbürg le 9 avril 1945, quatorze jours avant la libération du camp. Son cas reste le plus complexe et le plus débattu de toute l’histoire de la résistance allemande au nazisme.
Un « intellect pur » derrière le masque de l’homme effacé
Le surnom de Canaris, « Kieker » — terme du bas-allemand désignant « celui qui observe, qui épie » —, lui fut attribué dès ses années de jeune officier dans la Kaiserliche Marine. Au Steinbart-Gymnasium de Duisburg, ses professeurs le décrivaient comme « l’un des élèves les plus intelligents de sa classe », mais notaient qu’il avait peu d’amis, « principalement parce qu’il le choisissait lui-même ». Dès l’école, il expérimentait l’encre invisible et utilisait des pseudonymes — préfigurant sa carrière future. Polyglotte remarquable, il parlait couramment l’espagnol (au point de passer pour un locuteur natif), un bon anglais, un français convenable et un peu de russe.
Le 30 novembre 1945, neuvième jour du tribunal militaire international de Nuremberg, le général Lahousen fut appelé comme premier témoin de l’accusation. Sa déposition constitue le document primaire le plus riche sur la personnalité de Canaris. Le transcript du Avalon Project de Yale rend sa formulation ainsi : « Canaris was a pure intellect, an interesting, highly individual, and complicated personality, who hated violence as such and therefore hated and abominated war, Hitler, his system, and particularly his methods. » Lahousen identifia le « cercle intime de Canaris » comme comprenant, outre l’amiral lui-même en tant que « leader spirituel », le général Oster, le colonel Pieckenbrock (« un ami intime de Canaris »), le colonel Groscurth, le colonel Hansen (exécuté ultérieurement) et le colonel Freytag-Loringhoven (également exécuté).
Hugh Trevor-Roper, officier du renseignement britannique qui avait travaillé contre l’Abwehr pendant la guerre, offrit un contrepoint sceptique remarquable : il décrivit Lahousen comme « une silhouette spectrale du camp de concentration » dépeignant Canaris comme « le génie secret de l’opposition ». Mais, nota Trevor-Roper, chaque fois que l’on posait la question de ce que ce « génie de l’opposition » avait réellement accompli, « le fantôme s’évanouissait, ne laissant aucune preuve qu’il ne fût pas une illusion ».
Joachim Fest, dans Plotting Hitler’s Death (1996), offrit la synthèse la plus achevée. Il décrivit Canaris comme « an enigmatic, inscrutable personality, who always maintained a certain distance from people as well as from his duties » — un « poker-faced master strategist, cold-blooded, quick to react, and gifted with sure instincts ». Un officier de la Gestapo se lamenta que Canaris avait « tiré la laine sur les yeux de tout le monde — Heydrich, Himmler, Keitel, Ribbentrop, et même le Führer lui-même ». Fest notait cependant que derrière ce masque se cachait « a high-strung disposition » — un tempérament agité et tourmenté par la peur après chaque alerte, mais « addicted to new adventures ». Anecdote révélatrice rapportée par Fest : lors de ses voyages en Espagne, Canaris se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotable et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, plaisantant qu’on ne savait jamais si l’un des dignitaires du Parti se trouvait dans la foule.
Les teckel et la solitude d’un chef d’espionnage
L’un des traits les plus documentés et les plus révélateurs de Canaris est son rapport aux animaux. Il possédait deux teckels à poil dur, Seppel et Sabine, auxquels succéda un chien nommé Kasper. Walter Schellenberg rapporte dans ses mémoires (The Labyrinth) cette confidence de Canaris : « Schellenberg, always remember the goodness of animals. You see, my dachshund is discreet and will never betray me — I cannot say that of any human being. » Schellenberg ajoutait que Canaris « loved his dogs and his horse almost more than any other living creatures ». Heinz Höhne alla plus loin, observant que « Canaris related more closely to his two dogs and his horse than to his own family, friends or staff » et qu’il « blacklistait immédiatement tout membre de l’Abwehr qui ne montrait pas de considération envers ses animaux ». Au Bendlerblock, siège de l’Abwehr à Berlin, les teckels accompagnaient Canaris au bureau. En 1943, lorsque sa position se fragilisa, il s’enfermait souvent dans son bureau pour jouer avec eux.
Sa capacité de dissimulation était prodigieuse. Schellenberg nota que « his skill in acting a part, his cunning, his imagination, the ease with which he affected naive stupidity and then emerged into the most subtle reasoning disarmed the security agents who interrogated him ». Cette aptitude au double jeu était d’autant plus remarquable que Canaris ne buvait qu’un seul verre de vin au dîner et vivait de manière austère — bourreau de travail même les jours fériés, voyageur incessant entre Madrid, les fronts et les capitales neutres.
La relation ambiguë avec Heydrich : croquet, violon et dossiers secrets
La relation entre Canaris et Reinhard Heydrich est l’un des fils les plus fascinants de cette histoire. Elle remonta à juin 1923, lorsque Canaris fut nommé premier officier sur le navire-école Berlin où Heydrich servait comme jeune cadet de marine. Malgré l’impopularité de Heydrich à bord, Canaris le prit sous son aile. « Some sort of friendship developed between these two persons. »
Lorsque Canaris devint chef de l’Abwehr en 1935, leurs villas berlinoises partageaient un jardin commun. Les deux couples se fréquentaient régulièrement : promenades à cheval matinales dans le Tiergarten, soirées musicales où Heydrich jouait du violon avec Erika Canaris (épouse de l’amiral, passionnée d’art), parties de croquet. Mais sous cette cordialité de surface régnait une méfiance profonde et réciproque. « Real friends they possibly were not: they deeply distrusted each other and they also had each other spied on, collecting mutually incriminating material. » Canaris conservait un dossier secret contenant des preuves ou rumeurs sur les origines juives présumées de Heydrich ; Heydrich maintenait un dossier sur la « non-fiabilité politique » de l’Abwehr.
Le 21 décembre 1936, les deux hommes signèrent un accord clarifiant les responsabilités entre l’Abwehr et la Gestapo/SD, connu sous le nom informel des « Dix Commandements ». Canaris confia à son prédécesseur Patzig : « Es ist mein Schicksal geworden. Wenn ich gehe, kommt Heydrich, und dann ist alles verloren. Ich muß mich opfern » — « C’est devenu mon destin. Si je pars, Heydrich viendra, et alors tout sera perdu. Je dois me sacrifier. » Heydrich, de son côté, qualifia Canaris de « wily old fox » (vieux renard rusé) et recommanda à ses collègues de ne jamais le sous-estimer. Lorsque Heydrich fut assassiné par des agents tchèques à Prague le 27 mai 1942, Canaris fut « profondément ébranlé » et pleura à ses funérailles — bien que certains historiens spéculent qu’il savait que Heydrich était sur le point de prendre le contrôle de l’Abwehr.
La construction méthodique d’un bastion de résistance (1935-1938)
La stratégie de Canaris pour transformer l’Abwehr en couverture pour la résistance reposait sur un principe structurel simple mais audacieux : placer des anti-nazis à tous les postes clés — sauf un, occupé par un nazi authentique servant de camouflage.
Hans Oster (1887-1945), fils d’un pasteur alsacien, fut nommé chef du Département Z (Division centrale) dès l’automne 1938. Son basculement dans la résistance active datait de la Nuit des Longs Couteaux (30 juin 1934), durant laquelle les SS assassinèrent extrajudiciairement son ami le major-général Ferdinand von Bredow, ancien chef de l’Abwehr, ainsi que le général Kurt von Schleicher. Comme le nota Fabian von Schlabrendorff : Oster était « a man such as God meant men to be, lucid and serene in mind, imperturbable in danger ». Franz Halder décrivit sa « burning hatred of Hitler ». L’Acton Institute précise que Canaris créa le Département Z précisément « just to run the conspiracy, putting Oster in charge ». Ce département fournissait faux papiers, documents de voyage, couverture pour les activités conspiratrices et moyens de communication entre les cellules dispersées de la résistance.
Hans Pieckenbrock, nommé à la tête de l’Abwehr I (collecte de renseignements) en 1936, devint « the second most influential figure in the Abwehr after Canaris ». Ni lui ni Lahousen n’étaient membres du Parti nazi. Erwin von Lahousen, aristocrate autrichien recruté personnellement par Canaris après l’Anschluss en avril 1938, prit la direction de l’Abwehr II (sabotage) début 1939. C’est lui qui fournit les bombes britanniques et les détonateurs silencieux (lautlose Zünder) utilisés dans la tentative d’assassinat de Smolensk (13 mars 1943).
Le cas de Rudolf Bamler à l’Abwehr III (contre-espionnage) illustre le génie tactique de Canaris. Bamler était le seul chef de section membre du Parti nazi — et c’était délibéré. Comme le documenta un rapport académique : « Canaris appointed Bamler as chief of Section III to gain the trust of Himmler. Canaris did make sure to keep Bamler on a short leash however, and restricted his access to operational information. » Cette architecture de protection — un nazi visible masquant un réseau de résistants — permit à l’ensemble de fonctionner pendant des années.
Le réseau élargi : théologiens, juristes et aristocrates sous couverture Abwehr
Au-delà du noyau dur, Canaris attira ou protégea un réseau remarquable de résistants en leur conférant des accréditations Abwehr :
Hans von Dohnanyi (1902-1945), juriste au Ministère de la Justice, avait commencé dès l’arrivée des nazis au pouvoir à documenter leurs crimes dans un dossier secret intitulé la « Chronique de la honte » (Chronik der Schande), qui finit par compter des milliers de pages. Ayant perdu son poste pour avoir refusé d’adhérer au Parti, il fut intégré à l’Abwehr par Canaris en 1939. Il compila le « Rapport X » synthétisant les communications avec le Vatican et organisa l’Opération 7.
Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), théologien luthérien et beau-frère de Dohnanyi, reçut des accréditations Abwehr comme couverture pour ses missions de résistance — notamment un voyage à Stockholm en mai 1942 pour contacter l’évêque George Bell. Josef Müller (1898-1979), dit « Ochsensepp » (le Bœuf-Joseph), avocat catholique bavarois aux liens étroits avec le cardinal Pacelli (futur Pie XII), fut recruté par Canaris comme agent spécial chargé de la liaison avec le Vatican. Helmuth James von Moltke (1907-1945), arrière-petit-neveu du maréchal prussien, fut incorporé à l’Abwehr comme expert en droit martial et droit international public, tout en fondant le Cercle de Kreisau. Justus Delbrück et Karl Ludwig von Guttenberg — ce dernier éditeur des Weiße Blätter (Cahiers blancs), organe important de l’opposition conservatrice — complétaient ce réseau. Guttenberg « arranged the first meeting of Carl Goerdeler and Ulrich von Hassell in 1939 ».
Les méthodes de recrutement de Canaris reposaient sur : la sélection personnelle minutieuse (« hand-picked staff, more loyal to him than to the Nazi Government ») ; l’exigence que les chefs de section (sauf Bamler) ne soient pas membres du NSDAP ; l’absorption sélective des services autrichiens après l’Anschluss en évitant les convertis nazis ; et l’exploitation de réseaux familiaux, militaires, religieux et diplomatiques préexistants. Comme le résuma Alan Bullock : « The Abwehr provided admirable cover and unique facilities for a conspiracy. »
Transmissions précoces aux Alliés : des avertissements systématiquement ignorés
La mission Kleist-Schmenzin et la lettre de Churchill (août 1938)
En août 1938, à l’instigation conjointe de Canaris et du général Ludwig Beck, le baron prussien Ewald von Kleist-Schmenzin fut envoyé à Londres avec un faux passeport fourni par l’Abwehr. Beck lui avait dit : « If you can bring back some concrete proof that Great Britain will go to war in the event of aggression against Czechoslovakia, then I will put an end to this regime. » Kleist rencontra Vansittart, Lord Lloyd et Winston Churchill, déclarant que « high-level Army officers were prepared to act, so long as the Anglo-French held fast. If they did… there would be a new system of government within forty-eight hours ».
Churchill réagit avec sérieux. Le 20 août 1938, il rédigea une lettre adressée « My dear sir » (pour protéger l’identité de Kleist) affirmant : « I am sure that the crossing of the frontier of Czecho-Slovakia by German armies or aviation in force will bring about a renewal of the world war. » Des copies furent envoyées à Chamberlain et Halifax. Tragiquement, « Kleist kept his copy in his desk and its discovery by the Gestapo following the failed 1944 assassination attempt resulted in his execution » — à Plötzensee, le 9 avril 1945, le même jour que Canaris, Oster et Bonhoeffer.
Le contact Kordt-Halifax et le sabotage par Chamberlain (5 septembre 1938)
Theodor Kordt, chargé d’affaires à l’ambassade d’Allemagne à Londres, rencontra Lord Halifax le 5 septembre 1938. Halifax accepta le besoin de secret et fit admettre Kordt par l’entrée du jardin du 10 Downing Street. Le message était clair : la résistance allemande planifiait un coup d’État si Hitler envahissait la Tchécoslovaquie. Kordt précisa qu’il n’était « pas nécessaire de déclarer la guerre à l’Allemagne : il suffirait simplement de ne rien faire ». Halifax souhaitait publier une déclaration de fermeté, mais Chamberlain l’en empêcha, le 8 septembre informant Halifax de son « Plan Z » secret — voler personnellement à la rencontre de Hitler. Erich Kordt écrivit après la guerre : « Swallowing Hitler’s terms prevented the coup d’état in Berlin. » Gisevius fut plus brutal : « Peace in our time? Let us put it a bit more realistically. Chamberlain saved Hitler. »
La « Source MAD » : Madeleine Bihet-Richou et Lahousen
Une découverte archivistique majeure fut réalisée en octobre 2011 lorsqu’une recherche informatique de routine dans les fichiers historiques du Ministère français de la Défense au Fort de Vincennes mit au jour les mémoires (environ 170 pages tapuscrites) de Madeleine Bihet-Richou (née le 26 juin 1901 à Saint-Lys, Haute-Garonne). Sous le nom de code « Source MAD », elle opérait sous l’autorité directe des futurs généraux Rivet et Navarre du renseignement français.
Sa relation d’espionnage avec Lahousen débuta au printemps 1934 à Altaussee, en Styrie. « By 1937, this relationship had gradually developed into an espionage partnership directed against the Nazi regime », selon Harry Carl Schaub (Abwehr-General Erwin Lahousen, Böhlau, 2015). Lahousen lui transmit des « informations cruciales » sur les plans nazis, y compris l’invasion de la France. Après l’Anschluss, elle s’installa à Berlin comme employée de l’Institut français. Après septembre 1939, leurs rencontres se poursuivirent à Budapest. Marie Gatard publia La source MAD à partir de ces matériaux, et Bihet-Richou rendit même visite à Lahousen au bâtiment des témoins de Nuremberg.
Paul Thümmel : l’Agent A-54 et le paradoxe du nazi décoré
Paul Thümmel (1902-1945), haut responsable de l’Abwehr à Dresde et membre décoré du NSDAP, fournit à partir de mars 1937 au renseignement tchécoslovaque (sous le colonel František Moravec) des « informations fiables sur les intentions et l’ordre de bataille de l’Allemagne ». Désigné Agent A-54, il livra notamment une copie du propre plan de défense tchécoslovaque, révélant un traître dans les rangs de Moravec (qui fut pendu). Ses motifs restent énigmatiques : « He received payments, but not enough to compensate for the dangers to which he exposed himself, and the information he passed was too valuable for him to have been a double agent. » Arrêté le 20 mars 1942, détenu sous le faux nom de « Peter Toman » à Theresienstadt pour empêcher d’autres membres de l’Abwehr de le localiser, il fut fusillé le 20 avril 1945.
Le canal du Vatican : le pape comme intermédiaire
Durant l’hiver 1939-1940, Oster, Canaris et Dohnanyi envoyèrent Josef Müller à Rome pour demander à Pie XII de servir d’intermédiaire avec les Britanniques. Le pape accepta et communiqua avec Francis d’Arcy Osborne, envoyé britannique au Saint-Siège. Vers le 1er février 1940, Müller rapporta à Berlin un document détaillant les conditions de paix que la Grande-Bretagne accepterait après un renversement de Hitler — « written in Fr. Leiber’s hand, taken down as Pope Pius XII dictated it ». Dohnanyi compila ces informations dans le « Rapport X ». Le 4 mai 1940, le Vatican avertit même l’ambassadeur des Pays-Bas que l’Allemagne planifiait d’envahir la France via les Pays-Bas et la Belgique le 10 mai. Le rapport Kaltenbrunner après le 20 juillet 1944 nomma explicitement « Eugenio Pacelli as a co-conspirator ».
L’aveuglement allié : anatomie d’un échec du renseignement
Chamberlain et les Jacobites : la métaphore qui résume tout
La réponse de Chamberlain à la mission Kleist-Schmenzin constitue probablement le document le plus accablant sur l’échec de l’appeasement. Informé par Halifax, il écrivit : « He reminds me of the Jacobites at the Court of France in King William’s time and I think that we must discount a good deal of what he says. » L’analogie est révélatrice : les Jacobites étaient des loyalistes Stuart qui, après la Glorieuse Révolution de 1688, vivaient à la cour de Louis XIV en promettant constamment que l’Angleterre se soulèverait si la France intervenait. Chamberlain voyait Kleist comme un émigré exalté exagérant la force de l’opposition interne — une erreur de jugement aux conséquences historiques incalculables.
Wesley Wark, dans The Ultimate Enemy: British Intelligence and Nazi Germany, 1933-1939 (Cornell, 1985), documenta systématiquement cet aveuglement. Sa thèse centrale : l’échec n’était pas un manque d’informations mais une défaillance de traitement et d’interprétation. Wark identifia quatre phases : d’abord une sous-estimation grave du réarmement allemand, puis une surestimation délirante, puis un retour oscillant vers la conviction, « largely as a matter of faith, that they would win ». Sa conclusion reste percutante : « Intelligence, even when accurate, will rarely defeat the tendency to believe what one wants to believe. » Paul Kennedy (Yale) qualifia l’ouvrage de « clearly, often cleverly and brilliantly, written ».
Vansittart : le prophète marginalisé
Sir Robert Vansittart (1881-1957), Permanent Under-Secretary au Foreign Office de 1930 à 1938, fut l’un des rares responsables britanniques à prendre au sérieux la résistance allemande. Christopher Andrew documenta dans The Defence of the Realm (2009) que Vansittart « dined regularly with [MI6 chief] Sinclair, was also in (less frequent) touch with [MI5 chief] Kell, and built up what became known as his own private detective agency collecting German intelligence ». Il fut « promu » le 1er janvier 1938 au poste insignifiant de Chief Diplomatic Adviser — une manœuvre de Chamberlain pour le neutraliser. Paradoxalement, son « Vansittartism » ultérieur — la doctrine selon laquelle les Allemands étaient irrémédiablement violents et militaristes, développée dans Black Record (1941) — contribua aussi à empêcher la coopération avec la résistance allemande pendant la guerre.
Bill de Ropp : 70 % du renseignement MI6 sur l’Allemagne nazie
Le baron William de Ropp (1886-1973), agent MI6 n° 12821, né en Lituanie d’une famille aristocratique prussienne, fournit selon Tim Willasey-Wilsey (The Spy and the Devil, 2025) 70 % des renseignements du MI6 sur l’Allemagne nazie dans les années 1930. Ami d’Alfred Rosenberg, il avait rencontré Hitler au moins une douzaine de fois — « a trust no other foreigner enjoyed to this extent ». En 1934, il obtint les plans détaillés de guerre-éclair allemande contre l’URSS — le War Office britannique qualifia cela de « a lot of nonsense ». En 1938, il joua un rôle central dans le document stratégique « What Should We Do? » du MI6, qui recommandait de sacrifier les Sudètes tout en réarmant urgemment. Le Spectator nota que ce rapport marqua le moment où « MI6 morphed from being a supplier of low-level tactical intelligence into the geopolitical service it is today ». De Ropp quitta Berlin le 29 août 1939, averti par Rosenberg lui-même.
L’incident de Venlo : le coup fatal à la confiance
Le 9 novembre 1939, l’opération SD de Walter Schellenberg à Venlo (Pays-Bas) — où les agents MI6 Sigismund Payne Best et Richard Stevens furent capturés par un commando SS — détruisit définitivement la confiance britannique envers la résistance allemande. Best et Stevens « confessed fairly freely to the Gestapo », exposant le réseau MI6 en Europe occidentale. L’impact fut dévastateur et durable : « For the rest of the war, the British did not trust any feelers put out by any anti-Hitler Germans on the theory that ‘fool me once, shame on you. Fool me twice, shame on me.’ » Winston Churchill lui-même en fut tellement marqué qu’il refusa tout contact avec l’opposition allemande pour le reste du conflit.
Le sabotage de l’Opération Felix : comment un amiral sauva Gibraltar
La mission de reconnaissance truquée (juillet 1940)
Le 22 juillet 1940, Canaris se rendit à Madrid « in civilian dress and with false passports, by different routes » avec plusieurs officiers pour évaluer la faisabilité de l’Opération Felix — le plan de capture de Gibraltar. Son équipe passa deux jours à étudier le Rocher depuis des maisons mises à disposition à Algeciras, à six miles de Gibraltar. Ses conclusions furent délibérément pessimistes : « steep slopes and unpredictable winds ruled out glider or paratroop drops, and the isthmus connecting the bastion to the mainland was apparently mined ». Il déclara que sans canons d’assaut lourd de 380 mm — dont il savait qu’ils n’existaient pas en quantité disponible — Gibraltar ne pourrait être pris. Malgré ces objections, Hitler approuva l’opération le 24 août 1940.
Le conseil secret à Franco via Serrano Súñer
C’est alors que Canaris joua sa carte maîtresse. Il fit contacter par Josef Müller le beau-frère de Franco, le ministre des Affaires étrangères Ramón Serrano Súñer, avec un message confidentiel : « Hitler did not have the men or the resources to attack Spain if Franco refused. » Canaris « urged Serrano Súñer to convince Franco to stay out of the war » et « astounded his influential Spanish friends by confiding to them that he believed Germany would ultimately lose the war ». Il conseilla à Franco de n’entrer en guerre que lorsque l’effondrement britannique serait imminent — offrant ainsi une couverture rhétorique pour un refus indéfini.
Le 23 octobre 1940, à Hendaye, Hitler rencontra Franco. Canaris avait prévenu Hitler « that he would probably be disappointed by Franco, who was basically a hard-bitten diplomat ». Franco posa des conditions impossibles — vastes concessions territoriales en Afrique du Nord française, quantités massives de fournitures et de céréales. Hitler dit plus tard à Mussolini qu’il préférerait « se faire arracher trois ou quatre dents » plutôt que subir une autre réunion avec Franco. Le 7 décembre 1940, Franco refusa une dernière fois après un entretien avec Canaris. Le 10 décembre, Canaris rendit compte : « The Caudillo has given us clearly to understand that he cannot enter the war until Britain is on the verge of defeat. » Hitler annula Felix, écrivant à Mussolini : « I fear that Franco is committing here the greatest mistake of his life. » En réalité, c’est Canaris qui avait orchestré ce refus.
La gratitude de Franco fut tangible : après la guerre, le gouvernement espagnol accorda une pension à vie à la veuve de Canaris, en reconnaissance de ses conseils pour maintenir l’Espagne hors du conflit.
Autres actes de sabotage documentés
Le sabotage de Felix n’était pas isolé. Canaris et son réseau multiplièrent les actions : avertissements aux pays sur le point d’être envahis (le 4 avril 1940, Canaris avertit les Danois d’une invasion imminente, tandis qu’Oster informa plus de vingt fois l’attaché militaire néerlandais Bert Sas des dates d’invasion reportées) ; transmission à Halina Szymańska, en avril 1941, des détails de l’imminente Opération Barbarossa ; le mystérieux Rapport d’Oslo (novembre 1939), paquet de dessins techniques top-secrets laissé à l’ambassade britannique contenant les plans du radar allemand, des torpilles à tête chercheuse et de la fusée V-2 — « no German scientist would have been able to collect so many top secret documents… The Oslo report clearly had the mark of Canaris’s handiwork ». En janvier 1944, lors de son dernier briefing opérationnel, il omit d’avertir Kesselring de l’imminence du débarquement d’Anzio malgré 250 navires alliés en approche — « as far as Hitler was concerned, this was Canaris’s last mistake ».
L’Opération 7 et le discours secret du 22 août 1939
Sauver des Juifs sous couverture d’espionnage
L’Opération 7 (Unternehmen Sieben), conçue principalement par Hans von Dohnanyi avec le soutien de Canaris, sauva 14 personnes en les faisant passer pour des agents de l’Abwehr envoyés en mission à l’étranger. Charlotte Friedenthal fut la première à fuir (4 septembre 1942), suivie de 12 personnes les 29-30 septembre et d’Irmingard Arnold le 15 décembre. Parmi les sauvés figuraient l’avocate juive Julius Fliess et sa famille, le docteur Ilse Rennefeld et son mari aveugle « aryen », et Annemarie Conzen, voisine de l’amiral Canaris, avec ses filles. Dohnanyi proposa que les évacués transfèrent leurs biens à l’Abwehr (qui auraient été confisqués de toute façon), recevant l’équivalent en francs suisses à leur arrivée. La découverte de l’opération par la Gestapo en avril 1943 — sous le prétexte de « violations de la réglementation des changes » — entraîna l’arrestation de Dohnanyi et Bonhoeffer le 5 avril 1943. Le 23 octobre 2003, Yad Vashem reconnut Dohnanyi comme Juste parmi les Nations. D’autres opérations de sauvetage sont documentées : l’Opération Aquilar permit le sauvetage d’environ 500 Juifs néerlandais en mai 1941 par le subordonné Walter Schulze-Bernett, et Canaris intervint dans l’extraction du Rebbe de Loubavitch Yosef Yitzchok Schneersohn de Varsovie en 1939-40.
Le discours de Berchtesgaden : de Canaris à Nuremberg
Le 22 août 1939, une semaine avant l’invasion de la Pologne, Hitler prononça un discours secret devant les commandants de la Wehrmacht à l’Obersalzberg, interdisant toute prise de notes. Canaris, posté au fond de la salle, nota secrètement les propos de Hitler, puis se rendit à l’Hôtel des Quatre Saisons à Munich pour reconstituer l’intégralité du discours. Le chercheur Norman Domeier (Université de Stuttgart) a reconstitué la chaîne de transmission : Canaris transmit ses notes manuscrites à Ludwig Beck, qui les fit passer par le théologien-résistant Hermann Maass au journaliste Louis P. Lochner, chef du bureau berlinois de l’Associated Press. Ce canal Beck-Maass-Lochner fonctionnait depuis au moins 1936.
Le discours contenait des passages terrifiants : « Our strength consists in our speed and in our brutality. Genghis Khan led millions of women and children to slaughter — with premeditation and a happy heart. » Et la phrase désormais célèbre, présente uniquement dans la version Lochner (document L-3) : « Who still talks nowadays of the extermination of the Armenians? » (Wer redet heute noch von der Vernichtung der Armenier?). Ce document L-3 ne fut pas accepté comme preuve par le tribunal de Nuremberg — faute de chaîne de custody prouvable, tous les maillons (Canaris, Beck, Oster, Maass) ayant été assassinés par les nazis. Deux versions « officielles » (798-PS et 1014-PS), trouvées dans les fichiers OKW à Flensburg, furent retenues. L’historien Winfried Baumgart estime que le document 1014-PS contient les notes originales de Canaris. Margaret Anderson (UC Berkeley, 2010) conclut : « We have no reason to doubt the remark is genuine. »
La chute : de l’éviction à la potence de Flossenbürg
La confrontation finale avec Hitler (février 1944)
La position de Canaris devint intenable à partir de 1943. Sa détérioration psychologique était visible — Gisevius le décrivait comme « a vibrating bundle of nerves ». Lorsque Canaris apprit l’imminence de sa chute, il dit à ses proches le 1er septembre 1939, à l’annonce de la guerre : « This means the end of Germany. »
Plusieurs désastres précipitèrent sa chute en février 1944 : la défection d’agents Abwehr à Istanbul (l’affaire Vermehren), la rupture diplomatique de l’Argentine avec l’Allemagne le 26 janvier 1944 entraînant l’arrestation d’espions Abwehr à Buenos Aires, et un attentat à la bombe mené par un commando Abwehr sur un cargo britannique à Carthagène (Espagne) — opération que Hitler avait explicitement interdite. Selon Dusko Popov, « Hitler grabbed Canaris by the lapels and shouted, ‘Are you trying to tell me I’ve lost the war?’ » L’Abwehr fut abolie et ses fonctions transférées au SD sous Walter Schellenberg. Canaris fut placé en résidence surveillée au château de Lauenstein, en Franconie, puis « remobilisé » en juin 1944 comme chef d’un état-major spécial pour la guerre économique — un poste sans pouvoir.
L’arrestation et les dossiers de Zossen
Arrêté le 23 juillet 1944 par Schellenberg lui-même, trois jours après l’attentat manqué contre Hitler, Canaris fut emprisonné dans une cellule de la Prinz-Albrecht-Straße (siège de la Gestapo) à Berlin, en isolement et enchaîné. Ses conditions de détention furent délibérément dégradantes : rations alimentaires réduites au tiers de la portion normale, cellule constamment éclairée et non chauffée en hiver, obligation de récurer les sols pendant que des SS le raillaient.
La découverte fatale survint vers le 4 avril 1945 : la Gestapo trouva dans un coffre-fort au quartier général de la Wehrmacht à Zossen, à 20 km au sud de Berlin, les fameux journaux de Canaris — des classeurs entiers rédigés de sa main (jusqu’à l’été 1939, puis dictés à sa secrétaire Vera Schwarte), documentant les activités du mouvement anti-nazi depuis les années 1930 avec noms, dates et détails. Dohnanyi avait également conservé une chronique des crimes nazis depuis 1934 dans le même coffre. « Furious at what he read in them, Hitler ordered the execution of all the imprisoned Abwehr conspirators. »
Le procès-éclair et la dernière aube
Le procès eut lieu le soir du 8 avril 1945, un dimanche de Quasimodo, au camp de concentration de Flossenbürg, à un mile de la frontière tchèque. Le SS-Sturmbannführer Otto Thorbeck présidait ; le SS-Standartenführer Walter Huppenkothen menait l’accusation. Les procédures durèrent environ trois heures pour l’ensemble des accusés — Canaris, Oster, Bonhoeffer, le général Karl Sack (juge-avocat général) et le capitaine Ludwig Gehre. Comme le nota Spartacus Educational : « Oster appeared first and having abandoned hope, admitted everything. Canaris also confessed and the others followed. » La sentence de mort fut prononcée le soir même. Ce tribunal SS était illégal — en tant qu’officier, Canaris ne pouvait légalement être jugé que par une cour martiale militaire.
L’exécution eut lieu entre 5h00 et 6h00 le 9 avril 1945. Les condamnés furent dénudés avant la pendaison, par humiliation délibérée. Le médecin du camp, le Dr H. Fischer-Hüllstrung, laissa un témoignage saisissant, principalement focalisé sur Bonhoeffer : « I was most deeply moved by the way this loveable man prayed, so devout and so certain that God heard his prayer… His death ensued after a few seconds. In the almost fifty years that I worked as a doctor, I have hardly ever seen a man die so entirely submissive to the will of God. » Pour Canaris, les récits sont plus sombres : selon un officier SS qui rapporta à Josef Müller, également prisonnier, « the little admiral had taken half an hour to die ». Les corps furent incinérés, ne laissant aucune sépulture identifiable. Le camp fut libéré le 23 avril par la 90e division d’infanterie américaine.
Le dernier message tapé sur un mur
Dans sa cellule de Flossenbürg, Canaris communiqua avec le colonel Hans Mathiesen Lunding (1899-1984), ancien directeur du renseignement militaire danois, emprisonné dans la cellule voisine, en tapant en code Morse sur le mur. Plusieurs versions de son dernier message existent, avec des variantes mineures. La plus complète : « Nose broken at last interrogation. My time is up. Was not a traitor. Did my duty as a German. If you survive, remember me to my wife. » Heinz Höhne nota qu’il est « doubtful » que Lunding ait préservé le verbatim exact. Lunding survécut — transféré à Dachau puis au Tyrol du Sud, il se rendit aux Américains et devint le premier chef du renseignement combiné danois (1950-1963).
Le kaléidoscope historiographique : héros, opportuniste ou patriote égaré ?
Trois lectures concurrentes d’une même vie
L’historiographie de Canaris s’organise autour de trois interprétations rivales dont l’évolution reflète les transformations de l’historiographie allemande elle-même.
La lecture héroïque (Abshagen 1949, Brissaud 1970, Bassett 2005, Johnson 2024) présente un résistant courageux qui risqua tout pour s’opposer à Hitler depuis l’intérieur. Bassett affirme que Canaris « never wavered from a policy of systematically undermining the regime from within, and seeking an understanding with the West ». Johnson (2024) compare ses efforts de sauvetage de Juifs à ceux de Schindler. Stewart Menzies, chef du MI6, loua son courage à la fin de la guerre.
La lecture critique (Max Hastings 2015, Trevor-Roper partiellement, Wheeler-Bennett) dépeint un personnage médiocre et ambivalent. Hastings est le plus sévère : « Far from being a substantial historical figure, [Canaris] was a small one, grappling with dilemmas and difficulties far beyond his capabilities. » Il argue que Canaris « mentioned treason but actually did very little to stimulate this. He did not want to be a bad person, but lacked the courage to be a good human being. » Un critique du Spectator compara même le Canaris de Hastings, aimablement, à « Herr Flick de ‘Allo ‘Allo ».
La lecture patriotique-conservatrice (Höhne 1976, Fest 1996, Mueller 2006, Britannica) offre la synthèse la plus nuancée. Höhne documenta que Canaris « subscribed to most of Hitler’s views » initialement — nationalisme, darwinisme social, opposition au traité de Versailles, et même antisémitisme. Fait dévastateur pour la légende héroïque, Höhne découvrit que Canaris avait lui-même suggéré l’utilisation de l’étoile de David pour identifier les Juifs en 1935-1936. Sa désillusion fut progressive — les atrocités en Pologne (septembre 1939), puis la Nuit de Cristal, puis l’accumulation des crimes. Fest situa Canaris parmi ces conservateurs qui s’opposèrent à Hitler pour des raisons patriotiques plutôt que morales universelles.
Les biographies de référence
L’œuvre de Heinz Höhne, Canaris: Patriot im Zwielicht (1976, 752 pages), reste la biographie la plus complète et la plus influente, fondée sur des sources extensives du Bundesarchiv/Militärarchiv. Son sous-titre — « patriote dans la pénombre » — résume sa thèse d’un homme « who hopes, for patriotic purposes, to harness evil, only to be destroyed by it ». Michael Mueller (Canaris: Hitlers Abwehrchef, 2006, préface de Gerhard Weinberg) est considéré comme « the best documented and most reliable biography » (Mark Riebling), tandis que Richard Bassett (Hitler’s Spy Chief, 2005) offre l’interprétation la plus favorable mais reconnaît avoir dû travailler sans accès aux documents britanniques encore classifiés — « some of Bassett’s conclusions must be regarded as only very intelligent deductions based on rigorous research in incomplete sources ». La dernière biographie en date, celle de David Alan Johnson (Admiral Canaris, Prometheus, juin 2024), a reçu un accueil mitigé : « Johnson fares no better than other scholars in explaining why Canaris turned against Hitler » (Kirkus Reviews).
Les sources manquantes et le rôle de Philby
L’historiographie souffre de lacunes structurelles considérables. Les journaux de Canaris furent pour l’essentiel saisis par la Gestapo et probablement détruits. Les dossiers MI5/MI6 restent partiellement classifiés — un obstacle majeur identifié par tous les chercheurs. Trevor-Roper révéla que Kim Philby « absolutely forbade » la diffusion d’évaluations sur la volonté de coopération de Canaris avec la Grande-Bretagne, « insisting that it was ‘mere speculation’ » — puis « similarly suppressed, as ‘unreliable,’ a report from an important German defector ». Le rôle de Philby dans la suppression des contacts avec la résistance allemande reste l’un des angles les moins explorés. La Nazi War Crimes Disclosure Act de 1998 a déclenché la déclassification de quelque 400 000 pages de dossiers OSS/SSU en juin 2000, ouvrant de nouvelles pistes. Une thèse doctorale récente de Harvard utilisant ces fichiers FBI et CIA déclassifiés conclut que « the actual history of the Abwehr is divergent from the historic understanding, and as such, this research has the potential to fundamentally alter the recognized history of intelligence ».
Conclusion : l’évaluation la plus juste possible
L’évaluation la plus équilibrée de Canaris reconnaît simultanément trois réalités que les partisans de chaque camp tendent à minimiser. Premièrement, sa contribution la plus significative ne fut probablement pas un acte de sabotage spécifique, mais la création d’un espace institutionnel au sein de l’Abwehr permettant à des résistants plus actifs — Oster, Dohnanyi, Bonhoeffer — d’opérer sous couverture légitime. Cette « fonction de bouclier » fut peut-être plus conséquente que tout acte individuel d’espionnage. Deuxièmement, la suggestion de l’étoile de David en 1935-1936 et son adhésion initiale au programme hitlérien interdisent toute hagiographie simpliste. Troisièmement, la question de la suffisance de sa résistance — étant donné sa position et sa connaissance des crimes — reste ouverte et légitime.
Ce que l’on peut affirmer avec certitude, c’est que quatorze personnes vécurent grâce à l’Opération 7, que Gibraltar resta britannique en partie grâce à son double jeu avec Franco, que des avertissements furent transmis aux pays sur le point d’être envahis, et qu’il mourut pendu nu par des SS le 9 avril 1945, tapant sur un mur son dernier message : « Was not a traitor. Did my duty as a German. » L’ironie ultime est que cet homme qui dédia sa vie au secret reste, quatre-vingts ans après sa mort, irréductiblement énigmatique — comme si le « Kieker » de Duisburg avait réussi, au-delà de la tombe, à résister à toute observation définitive. »
…
« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
…
‘Fool me once, shame on you. Fool me twice, shame on me.’
…
« Selon plusieurs témoins et transcriptions partielles (notamment le journal d’Anthony Eden et les Minutes britanniques) :
Staline propose que, pour éviter toute résurgence militaire allemande, il faudrait exécuter entre 50 000 et 100 000 officiers allemands après la capitulation.
Churchill, horrifié, s’oppose immédiatement :
« Je ne permettrai jamais que des hommes soient tués après la guerre sans procès. »
Roosevelt, sur un ton d’humour noir, ajoute alors :
« Peut-être pourrions-nous en abattre seulement 49 000. »
Staline rit. Roosevelt aussi. Churchill, furieux, quitte presque la pièce.
C’est une scène presque théâtrale : trois chefs d’État en train de plaisanter, cyniquement, sur un massacre hypothétique — avec des vies humaines réduites à un chiffre, à une blague. »
…
« Dans la zone soviétique (printemps 1945 – 1946) :
Des centaines de milliers d’officiers et soldats allemands capturés ont été exécutés sommairement ou morts dans les camps de prisonniers soviétiques.
Sur les 3,3 millions de soldats allemands faits prisonniers par l’Armée rouge, environ 1,1 million sont morts en captivité (source : Rüdiger Overmans, Deutsche militärische Verluste im Zweiten Weltkrieg).
Les officiers étaient particulièrement ciblés : tortures, exécutions immédiates, déportations dans le Goulag.
Beaucoup furent considérés comme “criminels de guerre collectifs” — sans distinction entre SS, officiers du front ou logisticiens.
C’était, de fait, une vengeance de classe et de nation, conforme à la logique stalinienne. »
…
« Le témoignage du massacre de Będzin (septembre 1939) marque le tournant moral. Les troupes SS poussèrent 200 Juifs dans une synagogue puis y mirent le feu. « Tous brûlèrent à mort. Canaris fut choqué. » Il protesta auprès de Keitel : « Le monde tiendra un jour la Wehrmacht responsable. » Keitel l’avertit de ne pas poursuivre l’affaire car les ordres venaient de Hitler. En voyant Varsovie en flammes, Canaris s’exclama : « Les enfants de nos enfants devront porter le blâme de ceci. » »
…
…
L’impossibilité de redevenir ordinaire : le destin des anciens nazis après 1945
« La participation aux appareils répressifs du Troisième Reich a constitué, pour des centaines de milliers d’individus, un fait biographique total dont les conséquences ont excédé toute sanction juridique formelle. Au-delà des procès et des peines, l’appartenance à la SS, au SD, à la Gestapo ou aux échelons du parti nazi a généré un marquage moral durable, transformant des carrières administratives en stigmates indélébiles. Cette étude examine les mécanismes par lesquels la violence méthodique, archivée et assumée a rétroactivement redéfini le statut de ses exécutants — créant une catégorie d’individus pour lesquels la normalisation biographique s’est avérée structurellement impossible.
Entre fuite et réintégration : les destins divergents de l’après-guerre
Mai 1945 marque une césure anthropologique pour les membres de l’appareil nazi. Confrontés à l’effondrement du régime, ils empruntent des trajectoires radicalement différentes selon leur rang, leur compromission documentée et les opportunités géopolitiques de la Guerre froide.
La vague de suicides de 1945 constitue le premier indice de cette impossibilité de survie biographique. À Berlin, plus de 7 000 personnes mettent fin à leurs jours cette année-là. Parmi les cadres du régime : 8 des 41 Gauleiter, 7 des 47 chefs supérieurs SS, 53 généraux de la Wehrmacht. Le 12 avril 1945, les Jeunesses hitlériennes distribuent des capsules de cyanure lors du dernier concert de l’Orchestre philharmonique de Berlin — geste révélateur d’un régime dont les membres perçoivent que leur existence même est devenue incompatible avec l’ordre à venir.
Pour ceux qui choisissent de survivre, deux grandes stratégies se déploient. Les ratlines — littéralement « échelles de corde » — constituent des filières d’évasion clandestines passant par Rome ou l’Espagne franquiste vers l’Amérique latine. L’historien Gerald Steinacher estime que 9 000 criminels de guerre nazis auraient ainsi échappé vers le continent américain, dont 5 000 en Argentine sous la protection de Perón. L’évêque autrichien Alois Hudal, depuis le Vatican, procure faux papiers et certificats de la Croix-Rouge à des figures comme Franz Stangl (commandant de Treblinka) ou Adolf Eichmann. La Croix-Rouge internationale délivre 120 000 documents de voyage dans les six années suivant la guerre, souvent sans vérification approfondie.
Josef Mengele incarne cette fuite réussie : évadé via la ratline italienne en 1949 sous le nom de « Helmut Gregor », il vit successivement en Argentine, au Paraguay et au Brésil, où il meurt de cause naturelle en 1979 — 34 ans d’impunité pour le médecin d’Auschwitz. Klaus Barbie, « le Boucher de Lyon », recruté par les services de renseignement américains pour son expertise anticommuniste, passe 32 ans en Bolivie comme conseiller gouvernemental et trafiquant d’armes avant son extradition en 1983.
La continuité des élites : le paradoxe ouest-allemand
L’alternative à la fuite fut, pour beaucoup, une réintégration discrète dans l’Allemagne de l’Ouest — réintégration facilitée par les impératifs de la Guerre froide et l’impossible remplacement de compétences administratives entièrement formées sous le Reich.
Le cas de l’Organisation Gehlen illustre ce recyclage systématique. Reinhard Gehlen, ancien chef du renseignement militaire sur le front de l’Est, est récupéré par la CIA dès 1946 avec ses archives soviétiques. Son organisation, qui deviendra le Bundesnachrichtendienst (BND) en 1956, emploie « de nombreux anciens nazis et criminels de guerre connus » selon les documents CIA déclassifiés — dont Alois Brunner, adjoint d’Eichmann responsable de la déportation de plus de 100 000 Juifs.
Hans Globke, qui avait rédigé le commentaire juridique officiel des Lois raciales de Nuremberg en 1936, devient secrétaire d’État et chef de cabinet du chancelier Adenauer de 1953 à 1963. Une étude de 2016 sur le ministère de la Justice révèle qu’en 1957, 77% de ses hauts fonctionnaires avaient été membres du NSDAP — proportion supérieure à celle du Troisième Reich lui-même. La formule d’Adenauer résume cette logique : « On ne jette pas l’eau sale tant qu’on n’a pas d’eau propre. »
Cette réintégration massive reposait sur un appareil juridique d’amnistie. Les lois de 1949 et 1954 couvrent des centaines de milliers de personnes ; la loi sur les « 131ers » de 1951 permet la réintégration de 150 000 fonctionnaires dans l’administration. Sur les 4 millions de procédures de dénazification menées entre 1946 et 1949, 95% aboutissent à une classification comme « suiveurs » ou « exonérés ».
La dénazification comme fabrique d’impunité
Le processus de dénazification, première tentative de justice transitionnelle à l’échelle d’une nation entière, illustre la tension structurelle entre ambition punitive et nécessité de reconstruction. Les 20 millions de questionnaires (Fragebogen) distribués aux Allemands adultes, les 545 tribunaux civils (Spruchkammern), les cinq catégories de culpabilité — tout cet appareil bureaucratique s’est progressivement transformé en machine à blanchir.
Les Persilscheine — terme ironique dérivé de la lessive Persil désignant les certificats de « bonne conduite » — deviennent monnaie courante. Obtenus par des déclarations complaisantes de tiers, ils permettent une reclassification systématique vers les catégories inoffensives. L’historien Lutz Niethammer a qualifié ce processus de « Mitläuferfabrik » — littéralement « fabrique de suiveurs ».
Les procès de Nuremberg (1945-1949) n’ont concerné que 199 accusés dans les 12 procès américains subséquents au Tribunal militaire international. Sur les quelque 8 000 SS ayant servi à Auschwitz, seuls 63 furent jamais jugés. Le paradoxe atteint son comble quand la majorité des condamnés de Nuremberg sont libérés dans les années 1950 suite aux amnisties.
Le tournant juridique ne survient qu’avec le procès Eichmann (Jérusalem, 1961) — premier procès télévisé de l’histoire, qui consacre le terme « Holocauste » dans la conscience mondiale — puis le procès d’Auschwitz à Francfort (1963-1965), où 319 témoins déposent pendant 183 jours. Mais ces procès tardifs révèlent autant qu’ils sanctionnent : en 1965, un sondage montre que 57% des Allemands s’opposent à la continuation des poursuites.
Le stigmate et ses enfants : l’impossible normalisation familiale
Au-delà des sanctions juridiques, l’appartenance nazie a généré un marquage moral qui excède les individus directement impliqués pour atteindre leurs descendants. Le psychologue israélien Dan Bar-On, pionnier de ce champ de recherche avec Legacy of Silence (1989), a théorisé le concept du « double mur » : les parents construisent un mur émotionnel autour de leurs expériences, et les enfants bâtissent leur propre mur le long de celui de leurs parents.
Les témoignages des enfants de hauts dignitaires nazis révèlent deux réponses polaires à ce stigmate. D’un côté, la condamnation radicale : Niklas Frank, fils du Gouverneur-Général de Pologne, porte sur lui la photo de son père pendu et visite les écoles allemandes pour dénoncer ses crimes. « Je choque les étudiants en brisant le tabou de ne pas aimer ses parents. À chaque fois, j’exécute mes parents à nouveau. » Bettina Göring, petite-nièce d’Hermann Göring, a choisi la stérilisation volontaire avec son frère « pour mettre fin à la lignée Göring » et vit en exil auto-imposé au Nouveau-Mexique depuis 35 ans.
De l’autre côté, la loyauté inconditionnelle : Gudrun Burwitz (née Himmler), surnommée « princesse nazie », n’a jamais renoncé à l’idéologie de son père et fut active dans l’organisation Stille Hilfe (« Aide silencieuse »), qui soutenait financièrement des criminels SS jusqu’à sa mort en 2018. Edda Göring n’a jamais condamné son père. Ces trajectoires opposées témoignent d’une impossibilité de position médiane stable : le nom reste un stigmate indélébile qui provoque soit la fuite, soit l’engagement total.
Les chercheurs identifient plusieurs mécanismes de transmission : le silence protecteur contre la re-traumatisation, la mythologisation créant des alibis moraux, les lieux visités ou évités. Rainer Höss découvre l’identité de son grand-père, commandant d’Auschwitz, à 15 ans lors d’une sortie scolaire à Dachau, en tombant sur des panneaux informatifs — symbole de ces découvertes traumatiques que le silence familial rend inévitables.
Quand la carrière devient fait biographique total
L’analyse de ces trajectoires permet d’identifier le mécanisme par lequel une appartenance institutionnelle cesse d’être une « simple carrière » pour devenir un fait biographique total. Trois facteurs semblent déterminants.
Le premier est la documentation systématique. Le régime nazi, par sa bureaucratisation obsessionnelle, a produit des archives qui constituent autant de preuves irréfutables : listes de membres SS, ordres signés, rapports d’Einsatzgruppen détaillant le nombre de victimes. Cette traçabilité transforme l’appartenance en fait établi, excluant toute dénégation crédible. Eichmann, identifié grâce à une photographie et des témoignages, ne peut prétendre avoir été un simple employé.
Le deuxième facteur est la nature méthodique et assumée de la violence. Les crimes nazis ne furent pas des débordements passionnels mais des opérations planifiées, documentées, soumises à des rapports d’efficacité. Les auteurs n’agissaient pas dans la clandestinité mais au nom de l’État, avec uniformes et grades. Cette dimension institutionnelle rend impossible le refuge dans l’excuse de la contrainte individuelle.
Le troisième facteur est l’échelle des crimes et leur qualification comme crimes contre l’humanité — catégorie juridique nouvelle créée précisément à Nuremberg. Quand le crime excède toute sanction proportionnée, quand aucune peine n’est à la mesure du fait, l’appartenance à l’appareil qui l’a commis devient une marque permanente. L’imprescriptibilité juridique — adoptée définitivement en Allemagne en 1979 — traduit en droit cette impossibilité de clôture.
La différence entre persécution et impossibilité de réintégration
Il importe de distinguer deux phénomènes souvent confondus. La persécution active désigne les poursuites judiciaires, les procès, les condamnations formelles — phénomène limité numériquement (quelques milliers de condamnations sur des millions de membres d’organisations nazies). L’impossibilité passive de réintégration désigne un mécanisme plus diffus : fermeture de carrières, ostracisme social, transmission aux descendants d’un passé qui ne peut être ni assumé ni effacé.
Gudrun Himmler, employée au BND sous un nom d’emprunt, est licenciée dès que sa véritable identité est découverte. Elle rapporte qu’à un bal, aucun jeune homme ne l’invitait à danser. Ce n’est pas une sanction juridique — c’est l’expression sociale d’une contamination perçue. Les noms Himmler, Göring, Frank, Höss évoquent immédiatement l’horreur ; ils fonctionnent comme des signaux d’alarme dans l’interaction sociale, fermant des portes avant même toute conversation.
Cette impossibilité n’est pas uniforme. Les réseaux d’entraide entre anciens nazis — HIAG (association d’anciens Waffen-SS, 1951-1992), Stille Hilfe — ont permis à certains de trouver emplois et protection. La réintégration massive dans l’administration ouest-allemande montre que le stigmate pouvait être neutralisé dans certains contextes institutionnels, particulièrement quand les compétences étaient rares et les vérifications laxistes. Mais cette neutralisation restait fragile, toujours menacée par la révélation publique.
La mémoire comme sentence perpétuelle
L’évolution mémorielle a progressivement aggravé le poids du stigmate. Dans l’immédiat après-guerre, la dénazification fut perçue par beaucoup d’Allemands comme une humiliation collective imposée par les vainqueurs — d’où le démantèlement rapide du processus. Les années 1950 furent celles du silence et de la réintégration. Mais les années 1960, avec le procès Eichmann et le procès de Francfort, marquent un tournant. La série télévisée américaine Holocaust (1979), vue par 20 millions d’Allemands, catalyse l’abolition définitive de la prescription pour meurtre.
Ce que l’historien Norbert Frei appelle la Vergangenheitspolitik — la « politique du passé » — désigne cette évolution par laquelle une société redéfinit rétroactivement le statut moral des appartenances passées. Le consensus démocratique de la RFA s’est d’abord fondé sur le silence collectif, puis, à partir des années 1960-1970, sur la reconnaissance progressive de la culpabilité. Cette évolution a rendu obsolètes les stratégies de dissimulation qui avaient fonctionné dans l’immédiat après-guerre.
Conclusion : l’archive comme destin
L’étude du destin des anciens nazis après 1945 révèle un mécanisme historique général. Quand un régime commet des crimes de masse de façon méthodique, archivée, assumée par ses agents, il crée les conditions d’un marquage moral indélébile de ses membres. La violence bureaucratisée produit sa propre traçabilité ; l’appartenance institutionnelle se transforme rétroactivement en stigmate quand le régime s’effondre et que ses archives deviennent accessibles aux vainqueurs puis aux historiens.
Ce mécanisme dépasse la sanction juridique formelle. Des centaines de milliers d’anciens nazis n’ont jamais été poursuivis ni condamnés, mais leur appartenance passée a constitué un fait biographique total — modifiant leur rapport à l’emploi, au voisinage, à leurs propres enfants. Les stratégies de fuite (ratlines, changements d’identité) comme les stratégies de réintégration (amnisties, réseaux d’entraide, silence) témoignent de cette impossibilité de normalisation.
Les travaux de Dan Bar-On sur les descendants, les témoignages de Niklas Frank ou Bettina Göring, le mouvement allemand des « Kriegsenkel » (petits-enfants de la guerre) montrent que ce marquage se transmet aux générations suivantes. Le « double mur » du silence familial ne protège pas : il déplace le traumatisme, qui ressurgit sous forme de découvertes tardives, de questions impossibles, de choix radicaux comme la stérilisation volontaire.
L’historiographie contemporaine — de Raul Hilberg à Christopher Browning, de Norbert Frei à Gerald Steinacher — a documenté avec précision ces mécanismes. Elle a montré comment des « hommes ordinaires » deviennent des tueurs de masse, comment des administrations entières se reconstituent avec leurs cadres compromis, comment le silence collectif finit par céder sous la pression de la mémoire. Cette documentation constitue elle-même un élément du mécanisme : c’est parce que les archives existent, parce que les historiens les analysent, parce que les procès tardifs restent possibles, que l’appartenance passée ne peut jamais être définitivement enterrée. L’archive, en ce sens, fonctionne comme un destin. »
…
« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
…
« Wilhelm Canaris devint un maître-espion grâce à une combinaison unique de secret instinctif, de capacités linguistiques exceptionnelles (il maîtrisait six langues), d’une vaste expérience internationale en Amérique du Sud et en Méditerranée, et d’une formation en espionnage progressive — depuis des réseaux de renseignement qu’il avait lui-même créés (dès 1907) jusqu’à des opérations clandestines professionnelles. Cette évolution culmina dans son spectaculaire évasion de 600 km à travers les Andes sous une fausse identité, puis dans son organisation experte des réseaux secrets d’approvisionnement des sous-marins allemands en Espagne neutre, tout en échappant à plusieurs tentatives d’assassinat britanniques.
(81 sources)
Wilhelm Canaris fut décrit comme un individu psychologiquement complexe, un « faisceau de nerfs vibrants », menant une double vie pendant neuf ans en tant que chef de l’Abwehr nazie, tout en sabotant systématiquement le régime, sauvant des centaines de Juifs, et transmettant des renseignements stratégiques aux Alliés. Il fut finalement exécuté pour sa résistance clandestine, bien qu’il ait toujours paru extérieurement loyal à Hitler.
(82 sources)
L’amiral Wilhelm Canaris fut exécuté par pendaison lente au camp de concentration de Flossenbürg le 9 avril 1945, après la découverte à Zossen, le 4 avril, de son journal personnel révélant des années d’activités de résistance et de sabotage contre le régime nazi. Il mourut 21 jours avant le suicide d’Hitler et 29 jours avant la capitulation allemande.
(81 sources)
Le Bundesarchiv de Fribourg conserve les papiers personnels de Canaris (fonds Nachlass N 812), rapatriés par les Archives nationales américaines en 2004. En revanche, son journal personnel détaillé, découvert à Zossen le 4 avril 1945 et présenté à Hitler le lendemain, demeure introuvable — probablement détruit ou conservé dans les archives soviétiques.
(83 sources)
Canaris orchestra un sabotage systématique des opérations de renseignement nazies (1941-1943), avertissant notamment les Alliés de l’Opération Barbarossa, retenant volontairement des informations cruciales sur l’Opération Torch (invasion de 670 navires), sauvant plus de 500 Juifs grâce à de faux papiers d’agents de l’Abwehr, et transmettant à la fois au MI6 et à l’OSS la composition complète de l’armée allemande via quatre canaux clandestins — tout en échappant à l’arrestation jusqu’en juillet 1944.
(92 sources)
Wilhelm Canaris passa du statut d’enthousiaste nazi à celui de chef actif de la résistance à travers trois événements décisifs :
– l’affaire Blomberg-Fritsch (1938), qui brisa sa confiance dans l’honneur d’Hitler,
– la Nuit de cristal (1938), qui le tourna définitivement contre le régime,
– et les massacres de civils polonais (1939), qui le poussèrent à saboter activement les opérations nazies — notamment en empêchant l’entrée de l’Espagne dans la guerre et en sauvant des centaines de Juifs grâce à l’Abwehr.
(71 sources)
Le service de renseignement allemand Abwehr, dirigé par l’amiral Canaris, fut totalement infiltré par les Alliés (100 % des agents britanniques étaient retournés), tandis que le code Enigma fut décrypté dès décembre 1941.
Parallèlement, Canaris sabotait volontairement les opérations et protégeait la résistance anti-nazie, représentant le seul cas historique d’un chef de service de renseignement qui ait activement saboté sa propre organisation en temps de guerre totale.
(100 sources)
Canaris proposa activement, en 1935-1936, de marquer les Juifs allemands de l’étoile jaune, témoignant de son antisémitisme précoce et de sa complicité initiale dans la persécution qui mènera à la Shoah — avant sa transformation ultérieure en opposant au nazisme.
(90 sources)
L’amiral Canaris aurait potentiellement raccourci la Seconde Guerre mondiale de 6 à 18 mois en sabotant délibérément plusieurs opérations stratégiques majeures allemandes, notamment l’opération Félix (contre Gibraltar), et en laissant échapper la détection de plusieurs invasions alliées (Torch, Anzio).
Parallèlement, il aurait sauvé plus de 500 Juifs en leur fournissant de fausses identités d’agents de l’Abwehr.
(101 sources)
Wilhelm Canaris mena une vie double profondément paradoxale en tant que chef de l’Abwehr : il entretenait des relations quotidiennes avec son plus grand ennemi, Reinhard Heydrich (balades matinales à cheval, soirées musicales chez lui), tout en sapant secrètement le régime nazi. Il déclarait ne faire confiance qu’à ses deux teckels, affirmant :
« Ce sont les seuls dont je puisse être sûr de la loyauté. »
(72 sources)«
…
…
« Le consensus académique moderne reconnaît que Canaris : (1) soutint initialement le régime nazi (1933-1939) ; (2) se retourna contre Hitler après avoir été témoin des atrocités en Pologne (1939) ; (3) protégea des membres de la résistance au sein de l’Abwehr ; (4) sauva des centaines de Juifs ; (5) contacta les services de renseignement alliés ; (6) n’était PAS un agent britannique formel ; (7) avait des motivations mixtes (nationalisme + révulsion morale). Mais les points de débat permanent incluent l’étendue de son efficacité comme saboteur et si ses échecs en matière de renseignement étaient délibérés ou de l’incompétence. »
…
« Le mystère : « un sphinx que personne ne déchiffrait »
Ses subordonnés le décrivent comme « impossible à lire ». Le général Lahousen (Nuremberg) : « Canaris était un paquet vibrant de nerfs, extrêmement cultivé, hypersensible, un outsider à tous égards, partout et nulle part à la fois. » Hans Bernd Gisevius (opposant allemand) : « On ne savait jamais ce qu’il pensait vraiment. »
Cette opacité est délibérée. Canaris a appris très tôt (Espagne 1916-18) que la survie exige l’impénétrabilité. Dans les réunions, il écoute plus qu’il ne parle. Quand il parle, ses propos sont ambigus, susceptibles d’interprétations multiples. Maître de la non-réponse : il peut parler vingt minutes sans rien révéler. Cette technique protège, mais elle isole absolument. »
…
« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
…
« Malgré cette rupture idéologique profonde, Hitler défendit Canaris contre les critiques de la SS pendant des années. Lorsque la Gestapo enquêta sur les activités suspectes d’Oster (le bras droit de Canaris), Hitler ordonna à Canaris de se joindre à Heydrich pour mener l’enquête. Canaris « démontra une grande résilience et flexibilité en prenant l’enquête en main, en la dirigeant, puis en la laissant tomber discrètement ». Un officiel de la Gestapo se lamenta plus tard : « Il tira la laine sur les yeux de tout le monde — Heydrich, Himmler, Keitel, Ribbentrop, même le Führer lui-même ».
La confiance de Hitler s’éroda progressivement à partir de 1939 en raison d’une série d’« échecs » du renseignement délibérément orchestrés par Canaris. En septembre 1939, Canaris avertit Hitler d’une offensive française massive près de Sarrebruck — Hitler ne le crut pas et eut raison, aucune offensive ne se produisit. Hitler « se souviendrait de cet incident particulier » et du fait qu’ »il avait eu raison et Canaris avait eu tort ». En novembre 1942, l’opération Torch (invasion alliée de l’Afrique du Nord) constitua un désastre du renseignement : « les transports et navires de guerre alliés traversèrent le détroit de Gibraltar, et le chef de l’Abwehr ne savait apparemment rien ». En janvier 1944, Canaris informa le maréchal Kesselring « qu’il n’y avait pas lieu de craindre une invasion alliée dans un avenir proche » — au moment exact où 250 navires britanniques et américains transportant 50000 soldats approchaient d’Anzio. »
…
## Face aux cadres nazis : le stratège au visage de poker
« Les descriptions de son comportement en présence d’Hitler et des dignitaires nazis révèlent un homme maîtrisant parfaitement ses réactions. Les témoins décrivent **« un stratège maître au visage de poker, de sang-froid, réagissant rapidement, doué d’instincts sûrs »**. Cette maîtrise de soi lui permit des exploits de sabotage remarquables.
L’exemple le plus frappant concerne l’**Opération Felix** — le plan d’Hitler pour capturer Gibraltar via l’Espagne. Canaris réussit à torpiller cette opération en conseillant secrètement Franco de résister aux demandes allemandes, tout en présentant simultanément à Hitler des rapports pessimistes sur la faisabilité logistique de l’attaque. Ce double jeu exigeait une capacité de dissimulation parfaite lors de réunions où la moindre hésitation pouvait s’avérer fatale.
Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : **« On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. »** Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de **« blockhead »** (imbécile).
Malgré son apparence négligée et sa petite taille (moins de **1,63 m**), Canaris exerçait une influence considérable lors de ses rencontres privées avec Hitler, sachant **« flatter expertement le Führer facilement manipulable »**. Cette capacité d’adaptation contextuelle lui permit de survivre presque une décennie dans l’un des environnements les plus dangereux de l’histoire. »
…
## Le poids psychologique du double jeu
Derrière le masque de calme apparent, Lahousen décrivit une réalité plus complexe : **« Derrière le masque froid se trouvait une disposition nerveuse extrême ; Canaris était agité et tourmenté par la peur après chaque danger passé, tout en restant dépendant de nouvelles aventures. »** Cette tension entre nervosité intérieure et maîtrise extérieure constituait le coût psychologique de sa double vie.
Les signes de stress devinrent visibles en **1943**. Des informations clés commencèrent à lui être cachées, et en **avril 1943**, la Gestapo cibla ses alliés et l’interrogea directement. **« Sous une pression croissante, Canaris devint visiblement nerveux et déterminé de manière obsessionnelle à assurer la défaite nazie, prenant des risques toujours plus grands tandis que l’Abwehr s’effondrait. »**
Sa rencontre finale avec Hitler en **février 1944** marqua la rupture. Furieux d’une défection de l’Abwehr, Hitler accusa Canaris de l’effondrement de l’organisation. **Quand Canaris refusa de flatter l’ego du Führer**, l’Abwehr fut transférée sous contrôle de la Gestapo.
Emprisonné dans un château de Basse-Saxe, **« les années de stress eurent enfin raison de sa santé. »** Il fut exécuté à Flossenbürg le **9 avril 1945**, quelques semaines avant la fin de la guerre, après que ses journaux compromettants furent découverts.
Dans ses dernières années, Canaris **« souffrait de plus en plus de la conviction qu’il avait servi Hitler bien trop longtemps et de façon bien trop soumise, et il regrettait de ne pas avoir tourné les ressources du renseignement militaire contre le régime de manière plus déterminée. »** »
…
« « On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens » »
…
« La protection par les apparences s’avéra efficace. Le MI6 britannique mena même une campagne de propagande appelant Canaris « un rat avec un visage humain » et « génie maléfique » pour l’aider à maintenir sa crédibilité auprès des dirigeants allemands. Le chef du MI6 Stewart Menzies opposa son veto en 1943 à un plan d’assassiner Canaris, reconnaissant sa valeur. »
…
« La vision de Crouzet sur les enjeux contemporains
…
« Sur les services de renseignement français, Crouzet exprime une admiration patriotique teintée de réalisme. Il décrit le Service Action comme une unité d’élite effectuant « les opérations les plus secrètes, clandestines et illégales de la République » avec des agents « surentraînés, quasi hors normes » qui néanmoins « se font quand même piégés. » Son objectif déclaré : « Rendre hommage à travers cette suite de romans… raconter le travail et l’abnégation des agents qui composent cette unité aujourd’hui… Comme cette unité est particulièrement secrète, seule la fiction peut transcrire leurs mission. »
…
« Le stress chronique : adaptation et épuisement
…
« De 1938 à 1944, Canaris vit sous tension extrême continue : diriger l’Abwehr, maintenir double jeu avec SD, protéger résistants, gérer contacts clandestins multiples (Szymańska, Müller Vatican, réseaux Espagne/Suisse), surveiller ses propres surveillants. Signes physiques documentés : tremblements des mains (remarqués par Gisevius), insomnies (dort 4-5h/nuit), perte de poids (descend à 55kg en 1944), vieillissement accéléré (cheveux totalement blancs à 50 ans).
Comment tient-il ? Compartimentage exceptionnel : sépare mentalement ses différents rôles, ne laisse jamais un domaine contaminer l’autre. Intellectualisation : cadre tout comme problème stratégique à résoudre, évite l’émotion. Rituels quotidiens : promenades à cheval, soins aux chiens, lecture avant sommeil – créent îlots de normalité. Mais en 1943-44, les fissures apparaissent : Gisevius le décrit comme « au bord de l’effondrement nerveux » »
…
…
« IV. AFFAIRES OÙ TOUT A DÉGÉNÉRÉ (CAS CONCRETS)
9. Alexander Litvinenko
Ancien FSB.
Exfiltré.
Empoisonné au polonium-210 à Londres (2006).
Message limpide : la sortie n’efface pas la dette.
10. Sergei Skripal
Double agent.
Échange de prisonniers.
Empoisonnement au Novitchok (2018).
Même scénario : l’exemple prévaut sur la discrétion.
11. Jamal Khashoggi
Pas un agent classique, mais un acteur informé, proche de cercles sensibles.
Assassiné dans un consulat.
Corps jamais retrouvé.
Le message n’est pas l’information, mais la dissuasion par l’horreur.
12. Aldrich Ames
CIA.
Livraison massive d’agents soviétiques.
Des dizaines d’exécutions.
Exemple inverse : quand un agent infiltré fait tomber d’autres agents.
La chaîne humaine paie.
13. Jonathan Pollard
Espionnage au profit d’Israël.
Condamnation lourde.
Abandonné pendant des années.
Même les “alliés” ne garantissent pas la protection. »
…
1 «Dans l’ouvrage La prémonition de Socrate, Christian Savès continue son œuvre de démystification de la politique à travers une critique de la démocratie, où sont analysés les rapports entre le nihilisme et le « moins mauvais de tous les régimes »1. À travers une narration de l’histoire humaine de Socrate, l’auteur construit sa réflexion sur les limites de la démocratie, modèle apparemment indépassable, mais qui en réalité n’est pas à l’abri des blâmes à cause des perditions inhérentes à sa constitution interne. Savès soutient la thèse du nihilisme démocratique à travers l’artifice narratif du personnage conceptuel : on assiste ainsi à un voyage à rebours jusqu’aux origines de la philosophie et de la démocratie. Comme il l’écrit dans l’avant-propos : « La pensée de Socrate a pour cadre et pour objet la polis, c’est-à-dire la Cité-État de la Grèce antique. C’est que l’apparition de la polis a constitué, dans l’histoire de la pensée grecque, un évènement marquant, et même capital. Elle représente un commencement, une véritable invention : avec la polis, la vie sociale et les relations entre les hommes prendront une forme nouvelle dont les grecs ressentiront pleinement l’originalité » (p. 17). De toute façon, si les Modernes ont mythifié et sanctifié la démocratie, il n’en est pas de même pour les Grecs et pour Socrate, qui à Athènes incarne la subversion contre le pouvoir politique. Dans cette perspective, l’artifice de Savès fonctionne et sa déconstruction de la démocratie bénéficie de l’autorité de celui qui « est considéré aujourd’hui comme Le philosophe par excellence » (p. 15). Dans la narration, on peut retrouver trois moments autour desquels se déroule la réflexion : Savès commence en abordant le problème des limites de la politique, notamment en ce qui concerne le déphasage existant entre théorie et praxis démocratique ; ainsi, ce décalage a mis en danger la recherche de la vérité et de la justice, les deux idéaux socratiques majeurs ; enfin, si la démocratie ne peut garantir la justice et ne permet pas à la vérité de se montrer, elle est bien loin de l’excellence de la vertu, donc elle ne peut que conduire au pire. Ces trois moments sont rythmés par la narration de l’enseignement de Socrate qu’on retrouve, à travers l’usage des dialogues platoniciens, tout au long des douze chapitres de l’œuvre. »
2 « Le premier problème auquel Savès fait face est celui des limites réelles de la politique. L’excellence humaine et les fins du politique divergent, donc il y a un décalage entre la théorie et la praxis politique et ce problème concerne aussi la démocratie,. Dans le livre VII de La République, la démocratie « apparaît comme une forme peu flatteuse, et, à la limite, peu recommandable de régime politique » (p. 27). Placée juste avant la tyrannie en ce qui concerne le degré de corruption, la démocratie y est considérée comme une forme « défectueuse » dans sa constitution. C’est surtout la dynamique libertaire qui fait dégénérer la démocratie : il est de son essence « d’accorder aux citoyens de trop grandes libertés, qui dégénèrent facilement en licence » (p. 29). Au point que même l’identité et la personnalité de l’homme démocratique sont façonnées selon l’image de cette dynamique, puisqu’il ne revendique pas seulement la liberté, mais aussi l’égalité. Ces deux revendications extrêmes créent des tensions et altèrent les relations humaines au sein de la polis, à cause d’une contrariété inscrite dans ces deux extrêmes mêmes. Cette opposition « est source de ce laxisme et de cette permissivité, se répandant comme un venin dans le corps démocratique » (p. 31). Liberté et égalité participent donc du nihilisme qui est propre à la démocratie, ce qui a abouti, dans notre modernité individualiste, à une perversion de la praxis démocratique engendrant l’ochlocratie, à savoir « l’atomisation de la vie sociale et de la vie politique » (p. 32). Ainsi, les tensions qui dérivent de cette contradiction entre liberté et égalité, ainsi que la perversion de la praxis démocratique se sont enfin retournées contre les deux principes majeurs de l’enseignement socratique : la justice et la vérité. »
3 « Dans la Cité idéale, les citoyens seraient éduqués à « une claire perception du Juste et du Vrai »2 (p. 40). Il existe toutefois une dichotomie entre la Cité idéale et la Cité possible qui « renvoie à une autre dichotomie, celle existant entre l’idéal de la démocratie ou, si l’on préfère, la démocratie en tant qu’idée, d’un côté, et, de l’autre, la praxis démocratique, c’est-à-dire la démocratie résultant d’une praxis politique » (p. 41). La praxis démocratique n’est que l’expression sur le plan politique et avec un régime donné de la nature humaine. L’homme est donc responsable du sort auquel sont destinés le Juste et le Vrai. Si donc la praxis démocratique n’est pas inspirée par le Juste et le Vrai, « il y a des fortes probabilités pour qu’elle soit affaiblie au point de se laisser corrompre par le mensonge, l’injustice et la duplicité » (p. 43). Voici la dégénérescence de la démocratie, qu’on peut représenter comme un ouroboros, un serpent qui se mord la queue : le Juste et le Vrai devraient inspirer toute action humaine, mais l’homme, au nom d’autres commerces, agit en faisant abstraction de ces deux principes ; ainsi, la praxis démocratique se retourne contre le Juste et le Vrai, ce qui la pervertit et l’emmène vers une dégénérescence inévitable. L’histoire aussi nous enseigne que « dans la sphère du politique, le Juste et le Vrai on rarement prévalu sur des considération beaucoup plus terre à terre » (p. 47). En outre, l’histoire dément Socrate en ce qui concerne le Juste et l’Injuste : « contrairement à ce qu’il pense et à ce qu’il affirme, des actions justes peuvent engendrer de l’injustice, tandis qu’à l’inverse, des actions injustes peuvent finalement déboucher sur une forme de justice » (p. 125). »
4 «La nature humaine est mue par des principes bien différents de ceux présentés par Socrate dans La République, l’homme est donc le responsable principal de la perversion de la praxis démocratique et de l’impossibilité de réaliser la Cité idéale. C’est une considération qui concerne le problème du mal. Parmi les différentes manifestations du mal dans la nature humaine, c’est l’acrasia le problème le plus douloureux et constant dans la sphère du politique ». L’acrasia est un terme grec qui renvoie à la faiblesse de la volonté »3, remarque Savès, laquelle se manifeste dans la sphère du politique « par une sorte d’arbitrage implicite » qui prend l’aspect du « choix du pire » (p. 70). C’est le destin de la démocratie qui a tourné le dos au Juste et au Vrai, sa défaite finale. La démocratie marque sa préférence pour l’échec en véhiculant tout l’inconscient collectif, et le procès de Socrate en est la démonstration : le philosophe a dit la vérité, il doit donc être condamné à mort. Mais, comme l’écrit Savès ailleurs : « La mort de Socrate, avec son caractère éminemment symbolique, est la matérialisation d’un refus, le refus de transiger. Le Vrai, le Bien et le Juste, demeurent des valeurs qui ne sont pas négociables, fut-ce devant la justice des hommes»
Le procès à Socrate est en réalité le procès de Socrate à la démocratie athénienne : « par sa “plaidoirie”, devant ses juges, Socrate a entrepris d’ébaucher les contours d’un ethos politique intemporel, c’est-à-dire une manière d’être par rapport à la question centrale du vrai et du juste (appréhendés tant au plan philosophique que politique) qui continue de résonner dans nos esprits, à près de 2 500 ans de distance, et qui continuera de le faire dans les siècles à venir »5. Si Socrate choisit consciemment de mourir, poussé par l’impuissance philosophique et politique devant la société de son temps, cette mort ne représente pas seulement une sortie honorable pour le philosophe, mais aussi l’échec politique de la démocratie athénienne, incapable de s’amender humainement et politiquement. Pour le dire avec les mots de Savès, « de ce point de vue, le procès de Socrate c’est peut-être bien l’histoire d’un échec politique que l’Occident ne cesse, encore aujourd’hui, de payer au prix fort » (p. 146). Voici la prémonition de Socrate. »
5 « En conclusion, l’œuvre de Christian Savès présente un Socrate encore plus subversif que celui « flatteur » présenté par Platon. L’auteur réussit avec cet artifice à accomplir une double tâche : d’abord, il réécrit une nouvelle apologie de Socrate qui le rend plus proche de notre époque tout en mettant en valeur son penchant subversif et démystifiant ; ensuite, par cet hommage au père de la philosophie, il donne plus d’autorité à sa critique de la praxis démocratique et poursuit l’œuvre de désacralisation de la politique commencée dans ses publications précédentes. Rédigée dans un style agréable, la narration bénéficie de la présence ponctuelle d’extraits des dialogues platoniciens qui rythment à la fois la narration et la réflexion conceptuelle. En revanche, davantage de précision méthodologique aurait été souhaitable : en ce sens, l’auteur aurait pu faire allusion à la question socratique6 et, notamment, remarquer le problème de la distinction entre ce qui appartient à l’enseignement oral de Socrate et ce qui appartient à l’élaboration conceptuelle de Platon7. Il s’agit, en tout cas, d’un vieux problème philologique et historique concernant les sources socratiques, que Savès a seulement effleuré dans l’avant-propos et dans la conclusion. »
Alfio Nazareno Rizzo, « Christian Savès », « La prémonition de Socrate. Nihilisme et démocratie»
…
« «L’opposition au régime ba‘thiste s’était organisée au cours des décennies précédentes. Au lendemain de la guerre du Golfe, elle est composée d’une galaxie de mouvements oppositionnels, intégrant des groupes islamistes, qui se rencontrent pour préparer l’organisation du pouvoir dans un Irak post-Saddam Hussein. Dans les années 1990, une série de conférences de ces mouvements d’opposition pose les bases du système politique qui se déploiera à partir de 2003. C’est notamment à l’occasion de la conférence tenue dans la ville kurde irakienne de Salah al-Din, en 1992, qu’est entériné le principe de répartition par quotas ethno-confessionnels respectant la composition estimée de la société irakienne, et établissant donc, à l’échelle nationale mais particulièrement dans l’Irak hors région autonome du Kurdistan, la domination de partis issus de l’islam politique chiite. C’est par exemple en vertu de ce principe que le Premier ministre irakien est nécessairement chiite, le président de la République kurde, et le président de la Chambre des représentants sunnite. Quoique souvent réduite au caractère confessionnel, la répartition par quotas est aussi une répartition partisane, c’est-à-dire un système d’allocation de postes en fonction de l’appartenance à un parti politique. Si la répartition « ethno-confessionnelle » vise à mettre en place un champ du pouvoir représentatif d’une certaine lecture de la société irakienne en 2003, la répartition « partisane », quant à elle, traduit moins un souci de représentativité que de verrouillage du champ du pouvoir par des acteurs partisans ne disposant pas de véritable base sociale. Les partis qui reviennent d’exil cherchent en effet moins à créer une adhésion et à se construire comme des partis de masse qu’à bâtir un système politique qui assure leur persistance au pouvoir et leur emprise sur les institutions. Les gagnants du nouvel ordre politique se limitent à un nombre restreint de groupes partisans, à leurs alliés et leurs clientèles. Si l’on excepte les partis kurdes, qui reproduisent les mêmes logiques de verrouillage dans le champ politique de la Région autonome du Kurdistan, le champ politique de l’État fédéral irakien se trouve ainsi dominé et fermé par les acteurs partisans que la répartition par quotas confessionnels fait accéder au pouvoir au nom de la confession majoritaire dont ils sont issus. La répartition partisane par quotas conforte leur domination en tant que partis issus de l’islam politique chiite sans qu’ils aient à se soucier de leur représentativité, c’est-à-dire de leur base. .» … « La déliquescence d’un certain nombre d’États du monde arabe ayant sombré dans la guerre civile ces dernières années a suscité une revivification du discours selon lequel les pays de la région ne pourraient survivre qu’au prix de l’autoritarisme d’un homme fort. Cette nostalgie autoritaire a ses adeptes chez maints responsables politiques occidentaux ; elle traduit cependant au mieux une grave amnésie, au pire un mépris insultant. Les Irakiens ne s’y trompent pas, qui constatent avec désolation qu’« UN SADDAM A ETE REMPLACE PAR DE MULTIPLES PETITS SADDAMS ». Si l’invasion de 2003 constitue l’un des premiers et immenses crimes de notre siècle, si les souffrances qu’endure le peuple irakien aujourd’hui sont sans le moindre doute le résultat direct de l’ordre politique inique et originellement vicié qu’elle a mis en place, il convient, aussi, de montrer et de garder en mémoire combien cet ordre-là a également accentué certaines pratiques qui lui préexistaient. Ainsi, la guerre entreprise par les États-Unis en Irak il y a 20 ans marque à la fois une rupture brutale dans l’ordre social, économique et politique, notamment par la destruction des infrastructures du pays, tout comme elle renforce et cristallise des logiques confessionnelles et la violence milicienne qui lui préexistait. Conjurer cette malédiction prendra peut-être vingt ans de plus ; mais d’un pays dont plus de la moitié de la population déjà est née après 2003, dont des centaines de milliers de citoyens continuent chaque année de braver les menaces et la mort pour dire leur refus de l’arbitraire, de la violence, de la corruption, du confessionnalisme et des ingérences étrangères d’où qu’elles viennent, il est permis d’espérer l’impossible. »
Robin Beaumont, Docteur en science politique
…
…
« Lorsque la République islamique commencera à se fissurer, le Corps des Gardiens de la Révolution islamique ne se contentera pas de regarder les décombres s’effondrer. Il agira – méthodiquement, opportunément, et selon des plans déjà répétés – pour s’assurer que le régime ne prenne pas réellement fin, mais qu’il ne fasse que changer de costume.
Ce n’est pas une conjecture née du cynisme. C’est la logique institutionnelle d’une garde révolutionnaire conçue pour survivre aux individus, pour protéger l’architecture du pouvoir plutôt que le visage sur les affiches, et pour considérer chaque rupture politique comme une occasion de se réinventer.
Le CGRI n’a pas été créé comme une formation militaire conventionnelle. Il a été conçu comme le garant du régime : une idéologie armée dotée de ses propres organes de renseignement, de ses propres réseaux de patronage et d’approvisionnement, et de son propre empire commercial. Pendant des décennies, il a perfectionné une doctrine de survie que l’on peut formuler simplement : si le centre vacille, resserrer le périmètre ; si la légitimité s’effondre, fabriquer la nécessité ; si l’opinion publique se retourne, faire apparaître l’alternative comme pire. La plus grande crainte de la Garde n’est pas de perdre une élection. C’est de perdre son caractère indispensable.
C’est pourquoi la phase la plus dangereuse de la lutte iranienne pourrait ne pas être l’insurrection elle-même, mais le moment où le CGRI commencera à mettre en œuvre ses plans de contingence. Lorsque « Rome » brûlera – quand les rues se rempliront, que le clergé paniquera et que la bureaucratie hésitera – de nombreux commandants chercheront à approcher l’opposition et à feindre une conversion tardive au patriotisme. Ils arriveront avec des voix tremblantes et des formules soigneusement choisies : inquiétude pour le pays, souci de la stabilité, horreur face à la violence qu’ils ont eux-mêmes administrée auparavant. Ils proposeront leur coopération. Ils plaideront pour « l’ordre ». Ils suggéreront que l’avenir a besoin d’eux. Certains seront sincères ; beaucoup ne le seront pas. Mais le schéma sera structuré : des défections contrôlées destinées à préserver l’institution tout en abandonnant les peaux les plus discréditées.
L’objectif visé est évident. Le CGRI tentera de s’emparer du moment de transition et de se présenter comme l’unique rempart entre l’Iran et le chaos. Il affirmera que sans la Garde, le pays deviendra la Syrie ; que sans la Garde, des puissances étrangères envahiront ; que sans la Garde, des séparatistes déchireront la nation. Il le fera parce que la peur a toujours été sa monnaie d’échange, et parce qu’il sait que des populations anxieuses peuvent être poussées à accepter leur geôlier familier comme prix à payer pour éviter un désordre inconnu.
Il ne faut pas sous-estimer l’imagination stratégique à l’œuvre ici. Il existe plusieurs voies par lesquelles le CGRI peut tenter de conserver son emprise tout en faisant semblant de l’avoir lâchée.
L’une est la manœuvre du « régime de l’intérieur » : un nouvel agencement dans lequel les réseaux supérieurs du CGRI conservent le contrôle de la sécurité, du renseignement, des ports, des douanes et des industries clés, tandis qu’une façade politique plus douce est offerte au monde comme preuve du « changement ». C’est le tour de passe-passe privilégié par les systèmes autoritaires lorsqu’ils cherchent un allègement des sanctions et une réhabilitation diplomatique : changer la rhétorique, remanier le personnel, préserver les instruments.
Une autre est la stratégie souterraine : s’il ne peut dominer ouvertement, il peut saboter. Une Garde qui a passé des décennies à former des supplétifs et à mener des opérations déniables sait comment fomenter le désordre sans laisser de signature nette. Elle peut encourager la violence de rue par des intermédiaires, semer des tensions confessionnelles et ethniques, et recourir à des perturbations ciblées – infrastructures énergétiques, transports, communications – pour donner l’image d’un nouvel ordre incompétent. Le but n’est pas seulement la vengeance. Il s’agit de créer les conditions dans lesquelles la population suppliera pour « la sécurité », et où la Garde – ayant fabriqué l’insécurité – se proposera comme remède.
Une troisième voie est la décapitation d’un leadership de transition authentique. S’il existe des figures capables de susciter une loyauté réelle – celles qui se sont tenues aux côtés du peuple dès le début, et celles autour desquelles pourrait se construire une restauration nationale cohérente – le CGRI cherchera à les isoler, à les compromettre ou à fracturer leur coalition. Il s’appuiera sur ses techniques les plus anciennes : infiltration, chantage, scandales fabriqués et instrumentalisation de la rumeur. Et oui, il réactivera l’incantation favorite du régime : le spectre de « l’ingérence étrangère », non comme analyse mais comme poison – utilisé pour délégitimer une opposition authentique en la présentant comme agent de l’extérieur, et pour justifier la coercition continue au nom de la défense de la souveraineté.
Ce n’est pas de la paranoïa. C’est un avertissement concernant des protocoles. Le CGRI est une bureaucratie de la coercition. Les bureaucraties, contrairement aux foules, planifient. Elles tiennent des dossiers. Elles cultivent des relais. Elles cartographient les loyautés. Elles gardent des options ouvertes. Elles sont capables, la même semaine, de tirer sur des manifestants et d’envoyer des « émissaires discrets » vers des cercles d’opposition pour proposer un accord. Ce n’est pas une contradiction ; c’est une méthode.
Que faire alors, si l’Iran veut éviter le destin classique des révolutions : une victoire confisquée par ceux qui contrôlaient les armes ?
Premièrement, les Iraniens – et ceux qui les soutiennent – doivent rejeter le mensonge séduisant selon lequel la stabilité exige la domination continue de l’appareil même qui a détruit la vie civique. La stabilité n’est pas la perpétuation de la peur. La stabilité est le rétablissement du droit.
Deuxièmement, toute transition digne de ce nom doit établir des procédures disciplinées pour traiter les défecteurs potentiels et les responsables sécuritaires : filtrage, documentation, divulgations vérifiées, clémence conditionnelle pour les délits mineurs, et poursuites pour les crimes graves. Le CGRI survit par la destruction des preuves et l’effacement de la responsabilité. La transition doit survivre par l’inverse : archives préservées, chaînes de commandement exposées, circuits financiers sécurisés.
Troisièmement, il doit y avoir, dès le départ, une planification explicite de la réforme du secteur de la sécurité et du démantèlement économique. Le CGRI n’est pas simplement une « force ». C’est une économie politique. Un nouvel Iran ne peut respirer tant que cet État parallèle conserve son empire commercial et sa portée de renseignement. Ce n’est pas un appel à la vengeance. C’est l’exigence minimale d’un État normal.
Enfin, les Iraniens doivent pratiquer la discipline la plus difficile de la libération : faire confiance aux courageux sans devenir crédules ; accepter l’aide sans abandonner l’avenir à des opportunistes de la dernière heure. À l’instant décisif, beaucoup demanderont le pardon. Certains le mériteront. Mais aucune nation n’est tenue de construire sa maison nouvelle sur les fondations de l’ancienne prison.
Si les plans du CGRI réussissent, l’Iran ne s’effondrera pas dans la liberté. Il s’effondrera dans une instabilité gérée – une crise permanente dont la Garde tirera pouvoir, profit et prétendue indispensabilité. Voilà le danger. Ce n’est pas la chute de la République islamique qui doit nous effrayer. C’est la perspective que, faute de vigilance, la même machinerie survive aux flammes et règne sur les cendres. »
…
The Blogs: How the Iranian regime plans to survive its own collapse | Catherine Perez-Shakdam | The Times of Israel
…
Les Iraniens pris en étau entre les bourreaux et les vautours
« Massacrée par un régime corrompu, sous la menace d’une intervention militaire états-unienne, la population iranienne est plus isolée que jamais. Empêcher la révolte de se fracasser sur les intérêts de puissances antidémocratiques impose d’activer les leviers diplomatiques et juridiques du droit international. »
6 février 2026 à 16h08
Les Iraniens pris en étau entre les bourreaux et les vautours | Mediapart
…
« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
…
L’architecture de la catastrophe évitable
Chaque fusillade scolaire suit un processus lisible — et Columbine en reste la preuve la plus documentée. L’attaque du 20 avril 1999 n’est pas survenue de nulle part. Elle constituait l’événement terminal d’une chaîne de dégradation sociale dont les maillons étaient visibles par des dizaines de personnes, documentés dans des dossiers de police, consignés dans des journaux intimes, diffusés sur des sites internet, et mis en actes dans les couloirs du lycée — sans que jamais personne, disposant de l’autorité ou de la volonté nécessaires, ne les assemble en un tableau cohérent. La question n’est pas de savoir pourquoi deux individus ont commis un massacre. La question est de comprendre comment un système social entier a produit les conditions de ce massacre, observé leur accumulation, et échoué à chaque étape à interrompre la séquence. Ce rapport retrace cette séquence en tant que processus — un processus qui se reproduit avec une fidélité troublante à travers Columbine, Virginia Tech, Parkland, Sandy Hook et Red Lake, et que la littérature scientifique reconnaît désormais comme un schéma structuré, identifiable et évitable.
Première étape : la construction de l’anormalité
Le processus ne commence pas par le futur agresseur, mais par l’appareil de perception de l’environnement social. Quelqu’un est identifié comme différent — et la différence est codée comme menace. Les travaux fondateurs d’Erving Goffman sur le stigmate décrivent ce phénomène comme la discordance entre « l’identité sociale virtuelle » (ce que le groupe attend de l’individu) et « l’identité sociale réelle » (ce qu’il est). Lorsque cet écart devient visible, l’identité sociale entière de l’individu est « abîmée » — un seul attribut de différence contamine l’ensemble de ses interactions.
Au lycée de Columbine, la hiérarchie sociale était inhabituellement rigide. L’étude ethnographique du sociologue Ralph Larkin a identifié un groupe qu’il a nommé « Les Prédateurs » — des joueurs de football américain et de lutte dirigés par un champion d’État précédemment expulsé d’un autre établissement pour violence — qui occupaient le sommet d’une structure polarisée entre pairs, sans aucune médiation entre les groupes. Les trophées sportifs tapissaient le hall d’entrée ; les œuvres d’art étaient reléguées dans un couloir arrière. Les pages sportives de l’annuaire étaient imprimées en couleur ; celles des clubs académiques en noir et blanc. Le roi du bal de rentrée était un joueur de football en liberté surveillée pour cambriolage. Quiconque se liait d’amitié avec un exclu héritait de son stigmate et devenait à son tour la cible de la même victimisation prédatrice. L’« uniforme » des sportifs était la casquette de baseball blanche ; les exclus portaient du noir.
Eric Harris et Dylan Klebold ne se trouvaient pas au bas absolu de cette hiérarchie — tous deux pratiquaient des sports, avaient des groupes d’amis, travaillaient sur des productions vidéo scolaires — mais ils occupaient une zone de non-conformité visible qui attirait un ciblage systématique. Harris souffrait d’une légère malformation thoracique (pectus excavatum) qui le rendait réticent à retirer son tee-shirt en cours d’éducation physique, où les élèves se moquaient de lui. Tous deux étaient régulièrement traités de « pédés ». Des rumeurs circulaient selon lesquelles ils étaient homosexuels. Ce sont les micro-provocations qu’Evelin Lindner appelle la « bombe nucléaire des émotions » — non pas parce qu’un seul incident est catastrophique, mais parce que l’humiliation est cumulative, et son accumulation est invisible pour ceux qui l’infligent.
L’apport scientifique crucial vient ici de la théorie cybernétique de Thomas Scheff : la honte non résolue s’accumule en ce qu’il nomme un « arriéré de honte dissimulée ». Chaque nouvel incident réactive l’intégralité de cet arriéré, rendant le déclencheur visible disproportionné par rapport à sa magnitude apparente. James Gilligan, s’appuyant sur des décennies de pratique en tant que psychiatre pénitentiaire, est parvenu à la même conclusion par la voie clinique : lorsqu’il demandait aux meurtriers pourquoi ils avaient tué, la réponse était remarquablement constante — « Il m’a manqué de respect. Qu’est-ce que vous vouliez que je fasse ? » Le déclencheur était toujours une atteinte perçue à la dignité, jamais proportionné à la réponse, parce que la réponse ne visait jamais le seul déclencheur, mais tout ce que le déclencheur réactivait.
Cette dynamique n’était pas propre à Columbine. Seung-Hui Cho, à Virginia Tech, était décrit comme « extrêmement renfermé, douloureusement timide » depuis la petite enfance, son mutisme sélectif le codant comme anormal dès le départ. Jeff Weise, à Red Lake, était « le gothique » en manteau noir dans une réserve frappée par 40 % de chômage. Adam Lanza, à Sandy Hook, avait été identifié dès l’âge de trois ans comme en difficulté sociale, ses différences se cumulant à chaque transition institutionnelle. Les recherches de Katherine Newman, portant sur dix-huit cas de fusillades scolaires, ont montré que les tireurs n’étaient généralement pas des solitaires isolés, mais des « aspirants rejetés » (failed joiners) — des individus qui avaient tenté à plusieurs reprises, sans succès, d’obtenir l’acceptation sociale, faisant de leur marginalisation une blessure continue plutôt qu’une condition stable.
Deuxième étape : les discussions latérales remplacent l’engagement direct
Une fois l’anormalité perçue, l’environnement social commence à parler de l’individu plutôt qu’avec lui. C’est la formation de ce qu’on pourrait appeler un discours latéral — des conversations qui circulent autour de la personne, renforçant sa désignation comme problématique, sans jamais l’inclure comme participant susceptible d’être entendu, compris ou aidé.
À Columbine, ce processus prit de multiples formes. Les élèves discutaient de Harris et Klebold comme étant « bizarres », comme étant associés à la Trench Coat Mafia (une étiquette à laquelle ils n’appartenaient pas réellement — ils ne figuraient pas sur la photo de groupe de 1998 dans l’annuaire), comme des menaces potentielles. Lorsque Harris créa un site internet contenant du contenu violent et des menaces de mort contre son camarade Brooks Brown en 1997, la famille Brown transmit ces informations au bureau du shérif du comté de Jefferson. L’enquête qui s’ensuivit produisit une documentation latérale — rapports de police, dossiers d’incidents, notes d’enquêteur — mais à aucun moment elle ne déboucha sur un engagement direct et constructif avec Harris lui-même. Un rapport fut classé. L’information circula latéralement à travers les canaux institutionnels. Personne ne s’assit avec un adolescent de quinze ans en difficulté pour lui demander ce qui n’allait pas.
La découverte la plus pénétrante de Newman sur les fusillades scolaires porte précisément sur cette défaillance structurelle. Elle a découvert que les établissements scolaires fonctionnent comme des « organisations à couplage lâche » où l’information critique est fragmentée entre enseignants, conseillers, pairs, administrateurs et parents, sans aucun mécanisme d’agrégation. Un enseignant savait pour les rédactions inquiétantes. Un conseiller savait pour la détresse émotionnelle. Un camarade savait pour les idéations violentes. Un parent savait pour les difficultés sociales. La police savait pour les menaces. Aucune personne ne détenait jamais l’ensemble des pièces simultanément, et la structure organisationnelle empêchait activement toute synthèse.
Ce schéma s’est reproduit de manière presque identique à Virginia Tech, où la professeure Lucinda Roy alerta de multiples services universitaires que Cho allait très mal — envoyant des courriels, passant des appels — mais « personne ne connaissait l’ensemble des informations et personne n’a relié tous les points » (Commission d’enquête de Virginia Tech). À Parkland, environ trente personnes avaient une connaissance directe du comportement violent de Nikolas Cruz avant la fusillade, réparties entre les écoles, les services de police, le FBI et les services de protection de l’enfance. Chacune possédait des fragments ; aucune n’assembla le tableau.
La recherche allemande de Sommer et al. (2020) a révélé un paradoxe supplémentaire : lorsque des individus en difficulté tentaient de faire face en s’ouvrant de leurs problèmes, cela était interprété comme un « développement positif » et passait inaperçu. En revanche, les comportements spécifiquement violents suscitaient la peur plutôt qu’une réponse constructive — des réactions « plus probablement alimentées par une peur compréhensible que venant d’une perspective de prévention du développement psychosocial négatif ». L’environnement social écoutait latéralement les signaux menaçants comme des données pour gérer sa propre anxiété, non comme des communications émanant d’une personne en crise.
Troisième étape : la réaction asymétrique amplifie la blessure
La réponse de l’environnement à l’anormalité perçue est caractéristiquement asymétrique : l’individu différent fait face à une surveillance croissante, à l’exclusion et à la moquerie, tandis que ceux qui le provoquent ne subissent aucune conséquence. Cette asymétrie n’est pas incidente dans le processus de dégradation — elle en est le moteur.
Les preuves documentées de Columbine sont édifiantes. En janvier 1998, Harris et Klebold furent encerclés par un groupe de joueurs de football dans la cafétéria du lycée, qui les aspergèrent de ketchup en riant et en les traitant de « pédés ». Randy Brown, père de Brooks, déclara : « Cela s’est passé sous les yeux des enseignants. Ils ne pouvaient pas riposter. Ils portèrent le ketchup toute la journée et rentrèrent chez eux couverts de ketchup. » Sue Klebold rapporta un témoignage décrivant des terminales lançant sur Dylan des tampons hygiéniques couverts de ketchup — Dylan dit à sa mère que c’était « le pire jour de sa vie ». Des athlètes lançaient des bonbons et des bagels sur leur table. Des sportifs passaient en voiture devant les élèves marginalisés à toute vitesse, leur jetant des pierres, des gobelets et des canettes. Un petit élève connu sous le nom de « Little Joey Stair » fut enfermé dans un casier par trois joueurs de football.
Aucune mesure disciplinaire documentée ne fut prise à l’encontre d’aucun de ces agresseurs. En parallèle, lorsque le champion d’État de lutte Rocky Hoffschneider menaça d’immolation un élève juif, le père de ce dernier le signala à l’entraîneur, au proviseur et au conseiller scolaire. La réponse : « Ils ont dit : « Ce genre de choses peut arriver. » » Hoffschneider fut inculpé de harcèlement mais continua à participer au football et à la lutte. L’asymétrie était structurelle : le lycée disposait d’un plan d’évaluation des menaces qui s’activait quand un élève menaçait de violence — pourtant les administrateurs prétendirent par la suite que cette norme « ne s’appliquait pas à Harris ou Klebold », malgré les menaces de mort documentées de Harris sur son site internet.
C’est ce que la littérature scientifique identifie comme la production d’injustice perçue. Mary Ellen O’Toole du FBI a forgé le terme de « collectionneur d’injustices » — l’accumulation de torts perçus, réels ou imaginés, que le collectionneur n’oublie jamais et ne pardonne jamais. Mais le cadre d’O’Toole, bien qu’utile sur le plan clinique, risque d’individualiser ce qui est aussi un phénomène systémique. Lorsqu’un environnement tolère visiblement une forme d’agression (le harcèlement par des individus à statut élevé) tout en punissant une autre (la riposte par des individus à statut bas), il ne se contente pas de ne pas prévenir la collection d’injustices — il génère activement le matériau qui est collecté. Harris écrivit dans son journal : « Je veux laisser une impression durable sur le monde. » Klebold écrivit : « Tout le monde conspire contre moi. » Ce ne sont pas des constructions purement délirantes. Ce sont des interprétations déformées d’expériences réelles dans un environnement qui fonctionnait manifestement selon des règles différentes pour des personnes différentes.
Le Compas de la Honte de Donald Nathanson fournit le mécanisme psychologique. Lorsque la honte est infligée, les individus répondent par l’un de quatre scripts : retrait, attaque contre soi, évitement ou attaque contre autrui. Nathanson a observé un basculement culturel du retrait et de l’attaque contre soi (les anciennes normes de déférence et d’auto-accusation) vers l’évitement et l’attaque contre autrui. Dans la trajectoire du tireur scolaire, on observe typiquement une progression à travers les quatre : retrait initial et auto-accusation, puis évitement (consommation de substances, fantasmes, activité en ligne), et finalement — lorsque les ressources internes sont épuisées — l’attaque contre autrui comme script terminal. L’absence de réaction visible à l’humiliation est systématiquement confondue par l’environnement social avec l’absence d’effet. L’individu qui absorbe la provocation sans répondre est lu comme l’acceptant, alors qu’il peut en réalité accumuler la pression qui produira un jour une décharge catastrophique.
Quatrième étape : le traitement institutionnel sans connexion véritable
Lorsque l’individu entre dans des systèmes institutionnels — programmes disciplinaires, accompagnement psychologique, enquête policière — le traitement est typiquement mécanique plutôt que relationnel. Le système traite le dossier ; il ne s’engage pas avec la personne.
Harris et Klebold intégrèrent le Programme de Réorientation Juvénile du comté de Jefferson en mars 1998, après leur arrestation pour effraction dans un fourgon. Le programme exigeait des cours de gestion de la colère, un suivi psychologique, des travaux d’intérêt général et des lettres d’excuses. Harris produisit une lettre au propriétaire du fourgon qui parut « sincère et sentie » — tandis qu’il tournait en dérision cet homme dans son journal intime, écrivant qu’il « croyait avoir le droit de voler quelque chose s’il en avait envie ». En février 1999, tous deux furent libérés un mois plus tôt que prévu — à peine deux mois avant l’attaque — avec des évaluations élogieuses. Le conseiller de Harris écrivit : « Eric est un jeune homme très brillant qui est susceptible de réussir dans la vie. » Le procureur Dave Thomas admit plus tard : « Ces types se sont présentés et ont montré leur meilleur visage. La plupart d’entre nous dans le système souhaiteraient être des détecteurs de mensonges humains, mais ce n’est pas le cas. »
Le programme de réorientation traita deux dossiers. Il ne vit pas deux êtres humains en crise. Personne ne relia les informations entre : leur effraction du fourgon, les signalements de la famille Brown concernant les menaces de mort et la fabrication de bombes par Harris, le contenu du site internet de Harris, et une bombe artisanale trouvée près de la maison de Harris que l’enquêteur Mike Guerra avait identifiée comme correspondant aux descriptions sur ce site. Guerra rédigea une demande de mandat de perquisition pour la résidence Harris. Elle ne fut jamais finalisée, jamais soumise à un juge, jamais exécutée. La perquisition qui aurait pu mettre au jour un arsenal de plus de 100 bombes, des armes à feu, des couteaux et des milliers de cartouches n’eut jamais lieu.
Le groupe de travail de l’APA sur la Tolérance Zéro conclut en 2008 que les réponses institutionnelles punitives — politiques de tolérance zéro, systèmes disciplinaires mécaniques — sont « généralement inefficaces et souvent contre-productives ». Elles augmentent les taux de décrochage et l’isolement social des élèves à risque sans rendre les écoles plus sûres. Une étude ethnographique critique a mis en évidence la caractéristique déterminante de ces systèmes : « Malgré l’absence de justifications disciplinaires clairement communiquées, on attend des élèves qu’ils « s’approprient » les règles. Chaque infraction est traitée comme un choix actif. » Le système élimine les éléments d’interaction humaine authentique et les remplace par de la procédure. Pour un individu vivant déjà l’environnement social comme hostile et indifférent, le traitement institutionnel confirme plutôt qu’il ne contredit son récit — le système est un adversaire de plus, pas une source d’aide.
Ce schéma était encore plus prononcé à Virginia Tech, où un juge spécial conclut que Cho représentait « un danger pour lui-même » en décembre 2005 et ordonna un traitement psychiatrique ambulatoire. Il ne le reçut jamais. Il ne fut jamais convoqué pour expliquer son non-respect de l’obligation. À Parkland, Nikolas Cruz avait fait l’objet d’une enquête des services de protection de l’enfance, qui conclurent qu’il présentait « un faible risque de se faire du mal à lui-même ou à autrui » — alors que des psychiatres avaient recommandé un placement résidentiel involontaire quatre ans plus tôt. Dans chaque cas, l’institution traita le dossier et le classa ; l’être humain continua de se détériorer.
Cinquième étape : l’escalade des provocations et des contre-provocations
La distinction entre provocation consciente et provocation inconsciente est essentielle pour comprendre cette étape. La provocation consciente est le harcèlement intentionnel — l’incident du ketchup, les insultes, les bousculades physiques. La provocation inconsciente est l’architecture ambiante de l’indifférence sociale : le rire qui n’est dirigé contre personne en particulier mais que l’individu marginalisé vit comme dirigé contre lui ; les événements sociaux dont il est écarté de manière désinvolte ; la préférence institutionnelle pour certains groupes, si normalisée qu’elle est invisible à ceux qui en bénéficient.
Le concept de « meurtre vertueux » (righteous slaughter) de Jack Katz éclaire la logique émotionnelle : le tueur interprète la victime comme attaquant une valeur éternelle — la dignité, le respect, l’ordre moral — puis transforme l’humiliation en rage. L’objectif n’est pas nécessairement de tuer mais de « anéantir la source de frustration ». Cela explique la disproportion apparente : la réponse ne vise pas une seule provocation, mais l’ensemble de l’architecture accumulée du mépris. Le journal de Harris le dit explicitement : « Je suis plein de haine et j’adore ça. » La dédicace de Klebold à Harris dans l’annuaire fait référence à « tuer des ennemis » et à « notre vengeance dans les commons » — la cafétéria où l’incident du ketchup avait eu lieu.
L’escalade se manifeste sous forme de contre-provocations que l’environnement enregistre avec alarme mais auxquelles il répond de manière inadéquate. Le site internet de Harris passa des niveaux de jeu aux journaux de missions, puis aux instructions de fabrication de bombes, puis aux menaces de mort. Leurs travaux scolaires connurent une escalade similaire : Harris écrivit un exposé sur les fusillades scolaires, un poème du point de vue d’une balle, un récit pour la classe que son enseignante loua pour ses « bons détails et sa mise en atmosphère » malgré son contenu macabre. Quelques semaines avant l’attaque, Klebold rédigea une nouvelle violente décrivant un tireur isolé en plein massacre — avec une bombe de diversion — qui troubla tellement son enseignante qu’elle refusa de la noter. Elle la transmit au conseiller d’orientation. Le conseiller parla avec Klebold, qui dit que c’était « juste une histoire ». Ses parents, informés lors d’une réunion parents-professeurs, « n’eurent pas l’air inquiets ».
En décembre 1998, Harris et Klebold produisirent une vidéo intitulée Hitmen for Hire pour un cours d’économie — se mettant en scène comme des justiciers en trench-coat tirant sur des harceleurs devant le lycée avec de fausses armes. C’était, rétrospectivement, une répétition générale. Elle ne fut pas signalée par l’administration. Le concept de « fuite d’intention » (leaking) — le signalement préalable d’une intention d’attaque — était omniprésent. O’Toole le définissait comme survenant « lorsqu’un élève révèle intentionnellement ou involontairement des indices de sentiments, pensées, fantasmes, attitudes ou intentions pouvant signaler un acte violent imminent ». Harris et Klebold fuyaient continuellement : par leurs écrits, leurs vidéos, un site internet, des conversations avec des amis et des démonstrations physiques (Harris montra une bombe artisanale à un ami chez lui ; ils montrèrent à l’école des enregistrements vidéo d’eux-mêmes tirant au fusil).
L’Initiative pour la Sécurité Scolaire du Secret Service a constaté que dans 81 % des fusillades scolaires, au moins une personne avait connaissance préalable du plan de l’agresseur, et que dans 93 % de ces cas, la personne au courant était un pair. Le concept de fuite d’intention souligne une ironie dévastatrice : l’agresseur dissimule et révèle simultanément, testant si l’environnement social finira par s’engager avec lui — et l’environnement social échoue systématiquement à ce test.
Sixième étape : la réponse violente comme communication terminale
L’attaque elle-même est l’acte final d’un processus d’échec communicationnel. Ce cadrage ne l’excuse pas — la psychopathie de Harris et la dépression suicidaire de Klebold étaient des vulnérabilités préexistantes sans lesquelles l’attaque n’aurait presque certainement pas eu lieu. Mais il reconnaît que l’attaque n’était pas aléatoire. Elle s’adressait à un monde social qui avait produit des expériences spécifiques, et elle émergeait d’un processus comportant de multiples points d’intervention, tous ratés.
La théorie de la tension cumulative de Levin et Madfis fournit le modèle le plus intégrateur, décrivant cinq étapes séquentielles : tension chronique (harcèlement prolongé, dysfonctionnement familial, marginalisation sociale) → tension incontrôlée (l’isolement social coupant les soutiens prosociaux) → tension aiguë (un événement dévastateur à court terme amplifié par l’absence de soutien) → planification (la violence de masse fantasmée comme moyen de reprendre le contrôle) → le massacre. Chaque étape conditionne la suivante ; une intervention à n’importe quelle étape peut interrompre la séquence. L’arrestation de janvier 1998 pour le fourgon aurait pu constituer un tel point d’intervention — au lieu de cela, le programme de réorientation félicita les deux garçons et les libéra en avance. Les signalements de la famille Brown à la police auraient pu en être un autre — au lieu de cela, le mandat de perquisition ne fut jamais exécuté et le bureau du shérif se livra par la suite à une dissimulation documentée de ses défaillances.
Randall Collins ajoute une dimension micro-sociologique : la confrontation violente va à l’encontre du câblage physiologique humain (ce qu’il appelle la « tension/peur de confrontation »), et les agresseurs doivent construire des situations qui surmontent cette barrière. L’année de planification de Harris et Klebold — acquisition d’armes, fabrication de bombes, tournage des Basement Tapes, répétitions à travers des projets vidéo — n’était pas seulement une préparation logistique. C’était la construction psychologique d’un chemin contournant la barrière naturelle à la violence. Le cadre de Collins explique pourquoi ces attaques nécessitent un grief soutenu : l’énergie émotionnelle requise pour surmonter la tension de confrontation doit être construite et maintenue dans le temps.
Le schéma se répète parce que l’analyse s’arrête à l’individu
La découverte la plus lourde de conséquences dans l’ensemble de la littérature scientifique est que ce processus n’est pas propre à Columbine. Une comparaison entre cinq cas majeurs révèle des éléments structurels quasi identiques :
À travers Virginia Tech (Cho), Parkland (Cruz), Sandy Hook (Lanza), Red Lake (Weise) et Columbine, chaque cas présente un isolement social progressif, des signes d’alerte documentés par de multiples acteurs institutionnels, une information jamais synthétisée, une expression créative violente remarquée mais jamais suivie d’action, et la dynamique de l’« aspirant rejeté » identifiée par Newman. Dans chaque cas, l’analyse post-incident a révélé que « quelqu’un savait quelque chose ». Dans chaque cas, les systèmes institutionnels détenaient des fragments du tableau sans disposer d’un mécanisme — et souvent sans la volonté — de les assembler.
La conclusion du Secret Service mérite d’être soulignée : il n’existe pas de « profil type » utile du tireur scolaire. Les agresseurs varient en termes de démographie, de personnalité, de résultats académiques et de comportement social. Ce qui ne varie pas, c’est le processus. Le modèle de trajectoire de Frederick Calhoun et Stephen Weston — grief → idéation violente → recherche et planification → préparation → sondage → attaque — était observable dans chaque cas. Le modèle de trajectoire déplace l’attention de qui est l’agresseur vers ce que fait l’agresseur, et de manière cruciale, vers ce que l’environnement fait (ou ne fait pas) à chaque étape.
Le débat entre pathologie individuelle et causalité environnementale — entre la thèse de la psychopathie de Cullen et la thèse de l’écologie sociale de Larkin — constitue, dans ce cadre, une fausse dichotomie. Langman a reconnu que « la maladie mentale seule n’est pas la réponse » et que des « combinaisons complexes de facteurs environnementaux, familiaux et individuels » interagissent. Stuart Twemlow de la Clinique Menninger a approuvé les travaux de Langman en ajoutant un qualificatif essentiel : « Un enfant hyper-réactif existe dans un contexte social qui, s’il n’est pas empathique et aidant, peut peut-être déclencher les calamités qu’il décrit. » La vulnérabilité individuelle est une condition nécessaire ; l’environnement social détermine si cette vulnérabilité est contenue ou détonée.
Ce qu’aurait exigé une véritable prévention
La prévention la plus efficace est, par définition, invisible. Quand un établissement crée un climat où l’appartenance est le défaut plutôt que quelque chose à mériter, où les hiérarchies sociales sont modérées plutôt que renforcées, où les élèves en difficulté sont accompagnés plutôt que traités administrativement — il ne se passe rien. Et « il ne se passe rien » ne génère ni gros titres, ni urgence politique, ni financement. C’est le paradoxe identifié par le Learning Policy Institute en 2025 : les établissements investissent massivement dans des mesures de sécurité visibles (portiques de détection de métaux, caméras, agents armés) pour lesquelles les preuves d’efficacité dans la prévention de la violence ciblée sont essentiellement inexistantes, tout en sous-finançant chroniquement l’infrastructure de sécurité psychologique — conseillers, équipes d’évaluation des menaces, programmes de climat scolaire — que la recherche identifie systématiquement comme fondamentale.
Les Directives d’Évaluation Globale des Menaces Scolaires (CSTAG) de Dewey Cornell, le seul modèle reconnu comme fondé sur les preuves par le Registre National des Programmes Fondés sur les Preuves, repose sur un principe qui inverse l’approche de tolérance zéro : « Chaque menace est un enfant qui agite un drapeau rouge en disant : « J’ai un problème que je ne peux pas résoudre. » » Le CSTAG traite les menaces comme diagnostiques d’une détresse sous-jacente plutôt que comme des infractions nécessitant une punition. La recherche, portant sur plus de 25 000 cas dans 4 000 établissements, montre que sa mise en œuvre réduit les infractions disciplinaires, les suspensions, les exclusions et le harcèlement — sans compromettre la sécurité.
Appliquée rétrospectivement à Columbine, une véritable prévention anticipatrice — ce que l’on pourrait appeler le soin invisible, analogue au concept japonais d’omotenashi où les besoins sont anticipés avant d’être exprimés — aurait nécessité plusieurs éléments qui étaient absents. Premièrement, un climat scolaire qui ne privilégiait pas structurellement un groupe tout en tolérant son agression envers les autres ; la recherche de Larkin et la Commission d’Enquête du Gouverneur sur Columbine ont toutes deux confirmé que ce déséquilibre structurel était la caractéristique déterminante du lycée. Deuxièmement, des adultes qui répondaient aux signes d’alerte par l’engagement plutôt que par la documentation — qui traitaient le site internet de Harris, la rédaction de Klebold et l’arrestation des deux garçons non comme des incidents séparés à archiver mais comme des communications d’individus en détresse croissante. Troisièmement, un mécanisme de synthèse de l’information qui n’existait pas : quelqu’un dont le rôle aurait été de détenir simultanément tous les fragments et de reconnaître le schéma. Quatrièmement, une volonté culturelle d’examiner les propres dynamiques sociales du lycée, que la réponse post-fusillade ignora ostensiblement — les responsables du lycée ignorèrent l’invitation du groupe de travail communautaire à leur première réunion, et Sue Klebold rapporta plus tard avoir reçu des lettres d’anciens élèves qui étaient « plus surpris qu’une fusillade ne soit pas survenue plus tôt que du fait qu’une fusillade ait eu lieu ».
La typologie de ceux qui n’ont pas agi
Les réponses sociales aux signes d’alerte se répartissent en trois catégories identifiables, chacune nécessitant une analyse différente.
L’ignorance sincère caractérise ceux qui n’avaient véritablement pas accès à l’information critique en raison des cloisonnements institutionnels. Le conseiller du programme de réorientation qui félicita Harris n’avait aucune connaissance du site internet de Harris, des signalements de la famille Brown, ni de la bombe artisanale. L’enseignante d’écriture créative qui signala la rédaction de Klebold n’avait aucune connaissance de l’arsenal dans la chambre de Harris. Ces individus ont échoué non par négligence mais à cause de la structure organisationnelle « à couplage lâche » que Newman a identifiée comme condition nécessaire des fusillades de type massacre.
La protection sociale et l’aveuglement volontaire caractérisent ceux qui disposaient de l’information mais refusèrent d’agir parce qu’agir aurait perturbé les normes sociales. Newman a constaté que dans les communautés soudées, la proximité « restreignait paradoxalement les voisins et amis de communiquer ce qu’ils savaient ». Le code du silence entre adolescents — la norme anti-dénonciation — opère selon le même principe au niveau des pairs. L’Étude sur les Témoins du Secret Service a montré que les élèves qui refusaient de signaler le faisaient parce qu’ils anticipaient des ennuis, craignaient des représailles, doutaient de la gravité de ce qu’ils savaient, ou supposaient que quelqu’un d’autre agirait.
L’évitement actif et la protection institutionnelle caractérisent la réponse du bureau du shérif du comté de Jefferson. Le département reçut des signalements concernant Harris en août 1997 et mars 1998, établit le lien entre une bombe artisanale et les descriptions de son site internet, rédigea un mandat de perquisition — puis ne fit rien. Après la fusillade, le département nia avoir rencontré les Brown, suggéra publiquement que Brooks Brown « pouvait éventuellement être un suspect », et lorsqu’un juge ordonna en 2001 la divulgation de la demande de mandat rédigée, prétendit initialement que le document avait « disparu ». Un grand jury de l’État confirma en 2004 que les dirigeants du comté de Jefferson « savaient que la police avait mené des enquêtes préalables sur Harris et Klebold peu après la fusillade, nièrent la plupart de ces faits, et dissimulèrent autant qu’ils purent aussi longtemps qu’ils purent ».
L’asymétrie de la responsabilité post-incident est frappante dans tous les cas. La psychologie des agresseurs, leur parcours et chaque défaillance institutionnelle sont étudiés de manière exhaustive. Les comportements provocateurs de l’environnement social — le harcèlement, la moquerie, le favoritisme structurel — sont brièvement reconnus puis mis de côté. Larkin a documenté le fait qu’après la fusillade, des élèves de tout le spectre social disaient la même chose : « Ils se sont trompés de cibles » — une reconnaissance tacite que la violence était comprise comme une réponse à des dynamiques sociales spécifiques, combinée à l’indignation qu’elle n’ait pas été dirigée contre les auteurs réels de ces dynamiques. Cette réponse révèle que l’environnement social se comprenait mieux que ne le créditait aucune enquête extérieure — et que cette compréhension n’a rien changé.
Conclusion : le refus d’analyser garantit la répétition
La distinction entre condamner un acte et comprendre le processus qui l’a produit n’est pas un luxe moral — c’est le prérequis opérationnel de la prévention. L’ensemble de l’appareil d’évaluation des menaces du FBI, l’Initiative pour la Sécurité Scolaire du Secret Service, le CSTAG de Cornell et chaque cadre de prévention fondé sur les preuves reposent sur le postulat que l’étude des trajectoires des agresseurs est ce qui permet d’identifier les précurseurs comportementaux rendant possible une intervention précoce. On ne peut pas prévenir ce que l’on refuse de comprendre.
Le processus de dégradation sociale retracé dans cette analyse — perception de l’anormalité → discussion latérale → réaction asymétrique de l’environnement → traitement institutionnel sans engagement → escalade → violence catastrophique — n’est pas une théorie plaquée sur les événements après coup. C’est un schéma documenté indépendamment par Scheff (spirales honte-rage), Levin et Madfis (tension cumulative), Newman (théorie de la constellation), le Secret Service (trajectoire vers la violence) et le FBI (cadre d’évaluation des menaces). Chaque modèle utilise une terminologie différente pour décrire la même séquence, et chacun a été dérivé de l’étude empirique de cas réels. Le schéma est lisible. Il l’était avant Columbine. Il est resté lisible à travers Virginia Tech, Sandy Hook et Parkland. Il restera lisible dans le prochain établissement où un élève en difficulté rédigera une rédaction inquiétante, où un enseignant la signalera, où un conseiller parlera avec l’élève, où l’élève dira que c’était « juste une histoire », où le dossier sera classé, et où trois mois plus tard le processus atteindra son stade terminal.
Ce que le Hechinger Report a noté au sujet de la sécurité incendie est la comparaison appropriée. Après l’incendie de l’école Our Lady of Angels en 1958, qui tua quatre-vingt-douze élèves et trois religieuses, les États-Unis mirent systématiquement en œuvre des exercices d’évacuation, des sprinklers, des codes du bâtiment et des matériaux résistants au feu — éliminant virtuellement les morts par incendie en milieu scolaire. La réponse aux fusillades scolaires a été incomparablement moins systématique, non parce que les connaissances font défaut, mais parce que les interventions nécessaires sont culturelles et relationnelles plutôt qu’architecturales. Installer un système de sprinklers n’exige pas d’un établissement qu’il examine sa hiérarchie sociale. Créer un climat d’appartenance véritable, si. Et cet examen — de qui est moqué et de qui se moque, de quelle agression est tolérée et de laquelle est punie, de qui parle d’un élève en difficulté et de qui lui parle — reste l’intervention que les institutions refusent le plus systématiquement d’entreprendre. Le coût de ce refus se mesure dans les affaires qui continuent de s’accumuler, chacune suivant le même processus lisible, évitable, ininterrompu. »
…
Le dilemme de sécurité et les spirales de réarmement symétrique : une analyse théorique
Le dilemme de sécurité constitue l’un des concepts les plus tragiquement pertinents des relations internationales : dans un système dépourvu d’arbitre légitime, les mesures qu’un acteur prend pour accroître sa sécurité tendent à diminuer celle des autres, engendrant des spirales de réarmement potentiellement catastrophiques. Cette dynamique, où des acteurs rationnels aux intentions défensives peuvent collectivement produire la guerre qu’ils cherchent à éviter, traverse aujourd’hui les tensions géopolitiques contemporaines — du réarmement européen face à la Russie à la compétition sino-américaine. Ce rapport examine les fondations théoriques du concept, de ses formulations originelles par John Herz et Herbert Butterfield aux raffinements contemporains, puis analyse son application controversée aux conflits intra-étatiques, avant d’explorer les dimensions cognitives et les grands débats théoriques qui structurent ce champ de recherche.
Les architectes fondateurs : de l’intuition au cadre analytique
John H. Herz introduit le terme « security dilemma » en 1950 dans son article « Idealist Internationalism and the Security Dilemma » (World Politics). Sa formulation originelle pose les fondations structurelles du concept : dans une société anarchique, les groupes ou individus préoccupés par leur sécurité « sont poussés à acquérir toujours plus de pouvoir pour échapper à l’impact du pouvoir des autres », ce qui « rend les autres plus insécurisés et les contraint à se préparer au pire ». Herz insiste sur un point crucial : ce dilemme n’est pas biologique ou anthropologique mais social — il ne s’agit pas de la nature humaine mais de la structure des relations. Dans Political Realism and Political Idealism (1951), ouvrage récompensé par le prix Woodrow Wilson, il développe une synthèse qu’il nomme « realist liberalism », reconnaissant les faits du réalisme tout en maintenant les aspirations libérales.
Simultanément, Herbert Butterfield décrit en 1951 dans History and Human Relations ce qu’il appelle le « predicament absolu » et le « dilemme irréductible ». Pour Butterfield, « la plus grande guerre de l’histoire peut être produite sans l’intervention de grands criminels cherchant délibérément à nuire au monde » — la source ultime du conflit réside dans la peur combinée à l’incertitude fondamentale sur les intentions d’autrui.
Robert Jervis transforme ces intuitions en cadre analytique rigoureux dans son article fondateur « Cooperation Under the Security Dilemma » (1978). Son innovation majeure réside dans l’identification de deux variables clés qui déterminent l’intensité du dilemme. La première est la balance offense-défense : l’offensive a-t-elle l’avantage sur la défensive ? La seconde est la différenciabilité offense-défense : peut-on distinguer les armes et postures offensives des défensives ? Ces variables génèrent une matrice 2×2 définissant quatre mondes possibles — du « doublement dangereux » (postures indiscernables avec avantage offensif, comme l’Europe de 1914) au « doublement stable » (postures distinguables avec avantage défensif). Jervis développe également le modèle spirale décrivant comment l’interaction entre États cherchant uniquement leur sécurité peut alimenter la compétition et détériorer les relations politiques, créant une prophétie auto-réalisatrice.
Dans Perception and Misperception in International Politics (1976), qualifié par le New York Times de « seminal statement » de la psychologie politique, Jervis analyse comment les biais cognitifs — surestimation de son influence, mirror imaging, erreur d’attribution fondamentale — exacerbent le dilemme au-delà de ce que la structure impliquerait objectivement.
Glaser et le raffinement rationaliste : signaux et intentions
Charles Glaser (George Washington University) complète et critique l’analyse de Jervis dans « The Security Dilemma Revisited » (1997). Il identifie trois façons dont le dilemme nuit aux États : la réduction de leur capacité militaire via des processus action-réaction, l’augmentation de la motivation expansionniste de l’adversaire rendu moins sécurisé, et le gaspillage de ressources sans gain de sécurité. Son innovation conceptuelle majeure réside dans la distinction entre États « security-seeking » et États « greedy » (avides) — une distinction cruciale car le dilemme de sécurité n’existe véritablement qu’entre acteurs aux intentions bénignes.
Glaser développe une théorie du signalement coûteux (costly signaling) : comment les États peuvent-ils communiquer des intentions bénignes ? Un État cherchant la sécurité ne peut crédibillement signaler ses motifs qu’en adoptant des politiques plus coûteuses pour lui que pour un État avide — accords de contrôle des armements, doctrines défensives unilatérales, ou retenue dans l’accumulation de capacités. Cette approche, développée dans Rational Theory of International Politics (2010), propose un « réalisme contingent » où la coopération devient possible si les États évaluent correctement les motifs de leurs rivaux. Comme le note Barry Posen, Glaser « offre une explication riche mais économique de la façon dont les États choisiraient leurs stratégies de sécurité nationale s’ils étaient rationnels. »
L’anarchie domestique de Posen : transposition aux conflits ethniques
Barry R. Posen (MIT) réalise en 1993 une transposition audacieuse dans « The Security Dilemma and Ethnic Conflict » (Survival). Son concept d’« anarchie domestique » émerge lorsque l’effondrement de l’État central supprime le garant de la sécurité des groupes ethniques, les plaçant dans une situation d’auto-assistance similaire à celle des États dans le système international. Les groupes se retrouvent sans tierce partie capable de garantir les accords, confrontés à une incertitude fondamentale sur les intentions des autres et contraints de recourir à l’armement pour leur survie.
Le mécanisme de la « spirale de peurs mutuelles » opère en plusieurs étapes : l’effondrement étatique crée l’incertitude ; chaque groupe évalue les capacités de l’autre ; le réarmement « défensif » est perçu comme offensif ; cette perception déclenche un contre-armement ; l’escalade intensifie les peurs ; la violence préventive devient rationnelle face à l’incertitude croissante. L’ex-Yougoslavie illustre ce processus — l’effondrement de l’État titiste créant les conditions de l’anarchie domestique, les mémoires de la Seconde Guerre mondiale (atrocités oustachies, tchetniks) alimentant les peurs, la géographie des populations entremêlées créant des vulnérabilités défensives.
Cette transposition a généré un champ de recherche considérable et des débats intenses. Stuart Kaufman (Modern Hatreds, 2001) complète l’analyse structuraliste par le concept de « complexe mythe-symbole » : les mythes justifiant la domination territoriale et ceux rappelant les atrocités passées créent des peurs de génocide que les entrepreneurs ethniques exploitent pour mobiliser les masses. James Fearon (« Rationalist Explanations for War », 1995) introduit les « commitment problems » : l’incapacité des groupes majoritaires à s’engager crédiblement à ne pas exploiter les minorités une fois le conflit terminé. David Lake et Donald Rothchild (« Containing Fear », 1996) analysent les « peurs collectives pour l’avenir » comme moteur des conflits, identifiant trois dilemmes stratégiques : échec informationnel, problèmes d’engagement crédible, et incitations à l’action préventive.
Critiques de la transposition intra-étatique
La transposition du concept aux conflits ethniques a suscité des critiques méthodologiques sérieuses. Paul Roe (« The Intrastate Security Dilemma: Ethnic Conflict as a ‘Tragedy’? », 1999) introduit le concept de dilemme de sécurité sociétal — portant sur l’identité ethnique plutôt que la sécurité physique — et argue que pour qu’un « vrai » dilemme existe au sens de Butterfield, le conflit doit résulter directement de mauvaises perceptions. Or, dans l’ex-Yougoslavie, au moins certains leaders (Milošević, Tudjman) avaient des intentions genuinement agressives — ce qui en fait un problème de sécurité réel, non un « dilemme ».
Shiping Tang (« The Security Dilemma and Ethnic Conflict », 2011) critique sévèrement les applications existantes : beaucoup d’auteurs ont basé leurs analyses sur une compréhension imprécise du concept original. La distinction entre intentions bénignes et malveillantes est cruciale — un vrai dilemme de sécurité n’existe qu’entre acteurs aux intentions bénignes qui perçoivent par erreur les intentions de l’autre comme hostiles. Si les intentions sont malveillantes, le terme approprié est « problème de sécurité », non « dilemme ».
Cette critique soulève une question fondamentale : Chaim Kaufmann (« Possible and Impossible Solutions to Ethnic Civil Wars », 1996) note que la guerre « durcit les identités ethniques au point que les appels politiques inter-ethniques deviennent futiles ». Les identités étatiques sont territoriales et potentiellement négociables ; les identités ethniques sont ascriptives et perçues comme non-négociables. L’anarchie internationale est structurelle et permanente ; l’ »anarchie domestique » est temporaire et émergente. Ces différences structurelles suggèrent que la transposition est au mieux partielle, au pire conceptuellement problématique.
Les fondations étatiques du dilemme : Weber, Tilly, Aron
Max Weber établit dans « Politik als Beruf » (1919) la définition canonique de l’État comme « communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique dans un territoire donné ». Ce monopole doit se constituer via un processus de légitimation — traditionnelle, charismatique, ou légale-rationnelle. L’émergence de l’État moderne résulte de l’expropriation progressive des porteurs autonomes du pouvoir qui possédaient leurs propres moyens de violence. Cette conceptualisation éclaire directement le dilemme de sécurité : c’est précisément l’absence de ce monopole au niveau international qui crée les conditions structurelles du dilemme entre États ; au niveau domestique, c’est la contestation de ce monopole qui fait émerger le dilemme intra-étatique.
Charles Tilly développe dans Coercion, Capital, and European States (1990) la thèse que « la guerre a fait l’État, et l’État a fait la guerre ». Son analogie provocatrice dans « War Making and State Making as Organized Crime » (1985) compare l’État au racket de protection : offrant protection contre les dangers — y compris ceux qu’il contribue lui-même à créer. Les quatre activités centrales de la formation étatique sont le war making (éliminer les rivaux externes), le state making (éliminer les rivaux internes), la protection (éliminer les ennemis des « clients »), et l’extraction (acquérir les moyens des trois premières). Cette logique compétitive crée une pression systémique vers l’armement : les organisations incapables de mobiliser les ressources pour la guerre disparaissent. La thèse de Tilly explique pourquoi les spirales de réarmement ne sont pas des aberrations mais des manifestations structurelles d’un système où la préparation militaire conditionne la survie étatique.
Raymond Aron théorise dans Paix et Guerre entre les nations (1962) l’absence d’arbitre légitime comme caractéristique constitutive des relations internationales : « contrairement à la situation courante dans l’ordre interne, il n’existe pas d’instance supérieure aux États, détentrice du monopole de la violence légitime ». Le tragique politique désigne cette agrégation de rationalités individuelles produisant une catastrophe collective — l’impossibilité de la paix parfaite et la tension permanente entre l’inévitabilité du conflit et la nécessité de le limiter. Aron refuse les deux extrêmes : le pacifisme ignorant les réalités du pouvoir et le bellicisme faisant de la guerre une fin en soi, cherchant « la stratégie qui donne la meilleure chance de sauver la paix sans sacrifier la liberté ».
La dimension cognitive : le dilemme n’est pas seulement structurel
La littérature révèle que le dilemme de sécurité n’est pas seulement un phénomène objectif mais profondément cognitif, amplifié par des biais psychologiques systématiques. Daniel Kahneman et Amos Tversky ont développé la Prospect Theory (1979, prix Nobel 2002) dont les implications pour les décisions de réarmement sont considérables. L’aversion aux pertes — les pertes pèsent environ deux fois plus que les gains équivalents — conduit à la logique « mieux vaut trop d’armes que pas assez ». L’effet de réflexion montre que les décideurs en « domaine de pertes » deviennent preneurs de risques, expliquant pourquoi les puissances perçevant un déclin sont plus susceptibles d’actions militaires risquées.
Rose McDermott (Risk-Taking in International Politics, 1998) applique systématiquement la Prospect Theory à la politique étrangère américaine, démontrant comment Jimmy Carter, après six mois de négociations infructueuses avec l’Iran (perçues comme domaine de pertes), a lancé la mission de sauvetage risquée d’Eagle Claw. Jack Levy souligne que l’aversion aux pertes explique pourquoi les guerres durent plus longtemps que le calcul rationnel l’impliquerait — une fois des pertes subies, les décideurs refusent d’ajuster leurs attentes.
L’erreur fondamentale d’attribution est peut-être le biais le plus directement pertinent pour le dilemme : la tendance à attribuer le comportement des autres à leurs caractéristiques inhérentes (dispositions hostiles) tout en attribuant son propre comportement aux contraintes situationnelles (nécessités défensives). Cette asymétrie — « nos armements sont défensifs ; leurs armements sont offensifs » — constitue l’un des fondements psychologiques du dilemme. Des recherches récentes de Harvard sur les relations USA-Chine confirment une asymétrie d’attribution prononcée : les Chinois voient les actions américaines comme significativement plus offensives que les Américains ne voient les actions chinoises.
Ole Holsti développe le modèle de la « mauvaise foi inhérente » à partir de l’étude de John Foster Dulles : l’adversaire est présumé implacablement hostile, les signaux contraires sont rejetés comme propagande ou faiblesse, créant une prophétie auto-réalisatrice. Irving Janis analyse le Groupthink — la pulsion vers le consensus qui supprime le désaccord dans les groupes décisionnels cohésifs — à travers des cas comme Pearl Harbor, la Baie des Cochons, et le Vietnam. Jonathan Mercer argumente que « la rationalité dépend de l’émotion » et que les émotions collectives — peur, confiance, colère, honneur — jouent un rôle irréductible dans les décisions de sécurité. Richard Ned Lebow critique la dissuasion classique pour son présupposé d’acteurs rationnels, montrant que le stress psychologique des crises induit des comportements erratiques.
Le débat réalisme offensif versus défensif
Le concept de dilemme de sécurité est au cœur du débat structurant entre réalisme offensif et défensif. John Mearsheimer (The Tragedy of Great Power Politics, 2001) représente la position offensive : l’incertitude sur les intentions est inévitable, la maximisation de la puissance est la stratégie optimale, le dilemme est inéluctable. Pour Mearsheimer, la distinction offense-défense est « trop vague » et la coopération durable impossible dans un système anarchique.
Les réalistes défensifs — Kenneth Waltz, Robert Jervis, Charles Glaser, Stephen Walt — arguent au contraire que les États sont des « security maximizers » plutôt que des « power maximizers », que le statu quo peut être rationnel, et que le dilemme est atténuable sous certaines conditions, particulièrement quand la défense domine et que les intentions peuvent être signalées. La coopération entre États devient possible via des signaux coûteux et une évaluation correcte des motifs adverses.
Les constructivistes, notamment Alexander Wendt (« Anarchy is What States Make of It », 1992), rejettent le déterminisme structuraliste : l’anarchie n’implique pas nécessairement le dilemme de sécurité car les menaces sont socialement construites, non naturelles. Wendt identifie trois « cultures d’anarchie » — hobbésienne (États comme ennemis), lockéenne (États comme rivaux), kantienne (États comme amis) — montrant que les identités et normes partagées peuvent transformer fondamentalement la dynamique sécuritaire.
Randall Schweller (« Neorealism’s Status-Quo Bias », 1996) offre une critique radicale : le concept a un biais status quo qui suppose à tort que tous les États préfèrent le statu quo. Si certains États veulent s’étendre (États « révisionnistes »), ils maximisent le pouvoir, pas la sécurité ; s’ils ne veulent pas s’étendre, il n’y a pas de menace. Schweller réintroduit la distinction abandonnée par Waltz entre « loups » (power-maximizers agressifs), « agneaux » (security-seekers défensifs), « chacals » (profiteurs opportunistes) et « lions » (conservateurs du statu quo).
Mécanismes de désescalade et construction de confiance
La littérature explore également les conditions de rupture des spirales. Charles Osgood développe en 1962 le GRIT (Graduated Reciprocation in Tension Reduction) : initier une concession unilatérale modeste, communiquer l’attente de réciprocité, et si l’adversaire répond positivement, faire une seconde concession, créant une « spirale de paix ». La visite de Sadat à Jérusalem (1977) menant aux accords de Camp David illustre ce mécanisme.
Andrew Kydd (Trust and Mistrust in International Relations, 2005) développe la théorie des signaux coûteux : des gestes significatifs mais coûteux peuvent prouver la fiabilité. Les États dignes de confiance peuvent se rassurer mutuellement via ces signaux, mais le conflit devrait nous rendre moins confiants envers les parties impliquées.
Ken Booth et Nicholas Wheeler (The Security Dilemma, 2008) proposent trois logiques pour appréhender le dilemme : fataliste (il est inévitable), mitigatrice (il peut être atténué), et transcendante (il peut être surmonté via la construction de confiance). Leur analyse systématique explore les conditions permettant de passer d’une logique à l’autre.
L’ambiguïté technologique contemporaine
Stephen Van Evera (Causes of War, 1999) analyse comment l’équilibre offense-défense influence la probabilité de guerre, identifiant dix effets bellicistes quand l’offense domine : empires plus faciles à conquérir, auto-défense plus difficile, gains adverses plus menaçants, avantages de première frappe créant des incitations préventives. Les technologies contemporaines compliquent considérablement le dilemme. Les cyber-capacités sont intrinsèquement duales — les mêmes outils servent l’attaque et la défense. Les systèmes antimissiles, formellement défensifs, sont perçus comme menaçants car ils neutralisent la capacité de seconde frappe, sapant la stabilité de la dissuasion mutuelle. Les drones et armes autonomes créent de nouvelles incertitudes sur les intentions. Cette ambiguïté technologique croissante tend à aggraver le dilemme en rendant la distinction offense-défense toujours plus difficile.
Synthèse : vers une compréhension intégrative
L’état actuel de la théorisation des dynamiques de réarmement symétrique révèle plusieurs points de convergence et de tension.
Convergences : Tous les courants reconnaissent que l’incertitude sur les intentions d’autrui est au cœur du problème ; que les mesures défensives peuvent être perçues comme offensives ; que l’absence de régulateur supérieur (international ou domestique) crée les conditions structurelles du dilemme ; et que les spirales de réarmement peuvent devenir auto-entretenues.
Tensions persistantes : Le débat porte sur le caractère inéluctable ou évitable du dilemme (réalistes offensifs vs défensifs) ; sur le poids relatif des facteurs structurels versus cognitifs/identitaires ; sur la légitimité de la transposition au niveau intra-étatique ; et sur la possibilité réelle de signaler des intentions bénignes.
Shiping Tang appelle à une théorie dynamique et intégrative combinant facteurs structurels (anarchie, balance offense-défense), cognitifs (biais d’attribution, aversion aux pertes), et identitaires (construction sociale des menaces). Cette synthèse reconnaîtrait que le dilemme de sécurité n’est ni purement objectif ni purement subjectif, mais émerge de l’interaction entre conditions structurelles et processus perceptuels.
La pertinence contemporaine du concept ne saurait être sous-estimée. Du réarmement européen face aux incertitudes sur les intentions russes à la compétition sino-américaine où chaque partie perçoit l’autre comme potentiellement hostile, les dynamiques décrites par Herz, Butterfield, Jervis et leurs successeurs continuent d’opérer. La tragédie politique décrite par Aron — des acteurs individuellement rationnels produisant collectivement des résultats catastrophiques — demeure la structure profonde des relations internationales dans un monde sans arbitre légitime. Comprendre ces mécanismes, leurs fondations cognitives et leurs conditions d’atténuation reste une entreprise intellectuelle urgente pour quiconque cherche à naviguer les dilemmes sécuritaires du XXIe siècle. »
…
Wassim Nasr, sur France 24, décrit des situations ubuesques dans la Syrie post-Assad. ( Il y a dix jours)
« Les drames individuels et familiaux
Un enfant ouvrier marche et saute sur une mine. Un homme interrogé raconte que son cousin était dans l’armée de Bachar, tandis que son frère a été arrêté lors des manifestations de 2012. Il apprend plus tard que son cousin est mort en 2013. Dans une même famille, l’un était dans l’armée du régime, l’autre manifestait contre le pouvoir.
Le contexte d’Alep
À Alep, où les Gardiens de la Révolution iraniens sont intervenus avec l’armée syrienne et les Russes pour reprendre le contrôle aux insurgés en 2016. Certains qui ont contrôlé la région sous le régime, après la reprise par les forces d’Assad, sont aujourd’hui effrayés. Ils se réfugient derrière la présence de certains qui rassurent au jour le jour par leur présence et qui assurent le calme activement — punissant les vendettas. Quelqu’un qui tire sur les anciens du régime est puni. Heureusement, des efforts sont menés contre les représailles envers les anciens du régime.
Un paysage de désolation
Tout cela se déroule au milieu des ruines, des débris de bâtiments, et des cadavres parfois encore présents dans les décombres. Chacun s’active pour assurer le mieux qu’il peut la sécurité des populations affolées.
L’effort de stabilisation par les clans
Certains expliquent l’importance de rassembler, de contenir les forces des clans pour stabiliser le pays. Après le meurtre d’un couple de Bédouins, une réunion est organisée où chacun appelle à la patience, à la retenue, à attendre ce que révélera l’enquête, à ne pas lâcher les nerfs — prévenir et anticiper les conséquences des actes et des paroles, refuser l’effervescence.
Les bureaux de réconciliation des clans
Des bureaux des clans œuvrent à prévenir les vendettas entre Alaouites et autres communautés. Des membres du bureau des chefs du projet de réconciliation se sont dispersés sur le territoire pour essayer de peser sur les conflits locaux — une sorte de fabrique des efforts de réconciliation.
Contenir ou canaliser les clans sunnites éviterait des mobilisations chaotiques. Ils essayent de retrouver les combattants qui défendaient les quartiers autrefois hostiles au nouveau pouvoir. Les combattants arabes qui travaillent avec les Kurdes — ils essayent de les ramener vers des positions modérées, vers le pouvoir central. »
…
« Freud, qui aurait pu se donner la gloire d’introduire en psychologie la considération du dynamisme personnel, l’a ruinée en grande partie par une métapsychologie qui RÉDUIT CE DYNAMISME À UN DYNAMISME CAUSAL ET RÉTROSPECTIF. SI JE NE SUIS QUE LE JEU D’UN PASSÉ INEXORABLE ET MENAÇANT, QUE M’IMPORTE QUE CE TYRAN ME TIENNE EN LAISSE PAR UN RAFFINEMENT DE PROCÉDÉS À NUL AUTRE SEMBLABLE ? Que peut encore signifier la restitution de l’individuel dans l’explication psychologique, si l’analyse individuelle ne découvre que des déterminismes révolus et des forces INFLÉCHISSABLES derrière l’histoire de chaque individu ?Or le déterminisme ne découvre pas de telles forces dans l’expérience parce qu’elles y sont, il les découvre parce qu’il les y met. Tel sera le principal reproche d’Adler à son maître. Le moi n’est pas seulement un agent de compromis avec le réel, plus ou moins sceptique sur les possibilités et sur la valeur de son œuvre ; il est réaction contre le donné, volonté d’affirmation et de puissance, capacité de dévouement. »
Emmanuel Mounier
…
« Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchi le cours des choses dans leurs domaines. »
Denis Leguay
…
«Il faut que vous parliez à Sony… Il faut que vous parliez aux autres, à Tessio, au gros Clemenza… Le business Tom…»
« Je tâcherai… Mais même Sony ne pourra pas retenir Luca Brazi.»
«Oui… Bien, laissez-moi m’occuper de Luca. »
« Il faut que vous parliez à Sony, et à ses deux frères. »
« Je ferai de mon mieux »
« Maintenant… Vous pouvez partir. »
« Je n’aime pas la violence Tom… Je suis un homme d’affaire… Le sang ça coûte très cher. »
Le Parrain (Premier volet)
…
LE REPRÉSENTANT DANS LES BOUCHES-DU-RHÔNE ET LE VAUCLUSE AU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.
Marseille, 3 ventóse an 11-21 février 1794. (Reçu le 4 mars.)
« Je suis ici au milieu des peines et des tribulations. Continuellement déchiré par la crainte de voir couler le sang de mes frères, mon plus grand désir est de ramener la paix et la concorde. Sans cesse des rixes s’élevent entre les habitants et la garnison; des hommes faits pour s’aimer et s’estimer ont besoin d’être continuellement rappelés à ces sentiments de fraternité qui doivent unir tous les bons Français.
Le décret qui a rendu son nom à Marseille a répandu la joie chez tous les patriotes. Malheureusement l’on sent ici trop vivement; la réflexion ne peut maîtriser l’enthousiasme; plus malheureusement encore, il reste des malveillants qui savent faire tourner les plus beaux mouvements au détriment de la chose publique.
Quelques hommes de la garnison, à qui le passé a donné peut-être de trop mauvaises impressions sur cette commune, ont cru voir dans cette allégresse un sarcasme et n’ont pas assez distingué tenait au patriote de ce qui n’est qu’un piège à l’aristocratie.
Dans les rues, aux cafés, aux spectacles, partout on voyait se manifester des sentiments de haine, qu’il importait d’étouffer de bonne heure, et on leur laissait acquérir un degré d’effervescence qui, poussé plus loin, pouvait avoir les suites les plus funestes.
J’ai recherché avec calme, mais avec fermeté, moins la cause de ces désordres que le de les faire cesser. moyen
J’ai cru d’abord qu’il était indispensable de mettre fin à toutes les lenteurs inconcevables que l’on avait mis à caserner la garnison; mon arrêté vous apprendra comment j’ai su vaincre tous les obstacles que l’on avait trouvés jusqu’à présent dans une opération que je fais exécuter néanmoins dans trois jours: j’ai annoncé aux chefs qui avaient entre les mains toute l’autorité que je ferais peser sur eux les peines de la responsabilité, et ils ont dû voir dans ma manière de m’exprimer et d’agir, que, quand j’invoquais la loi, j’étais décidé à la faire respecter.
J’ai cru cependant que, pour mieux avancer le succès des mesures que j’allais prendre, il était prudent d’appeler auprès de moi tous ceux à qui j’allais en confier l’exécution. J’ai convoqué à onze heures du soir toutes les autorités constituées, le commandant, le chef de l’état-major et les chefs de tous les bataillons, pour me concerter avec eux. Je les ai invités, au nom de la patrie, de faire cesser, chacun dans leur bataillon, ce germe de guerre civile qui nous déshonore. Je leur ai fait voir la loi qui punit tous ceux que la persuasion ne peut convaincre. J’ai eu lieu d’être satisfait des précautions qu’ils m’ont montrées, et j’espère qu’au moyen des dispositions que j’ai prises, et que vous connaîtrez par la lecture de mon arrêté, le calme renaîtra (1).
Je vous avais annoncé que je profiterais de votre décret pour aller donner à la Société populaire, que je n’avais pas vue encore, une leçon dont elle avait besoin; vous pourrez juger, en lisant la copie de mon discours, si j’ai tenu parole (2).
Je vous fais passer toutes les pièces qui vous mettront en état d’apprécier tout ce qui s’est fait dans cette occasion. Croyez, citoyens, que les circonstances sont difficiles, mais je saurai les vaincre ou du moins remplir mon serment en mourant à mon poste. »
Salut et fraternité »
Recueil des actes du Comité de salut public, avec la correspondance officielle des représentants en mission et le registre du Conseil exécutif provisoire · Volume 11 Par France. Convention nationale. Comité de salut public, François-Alphonse Aulard · 1897
…
La prévenance : une qualité au carré
Une découverte surprenante révèle un paradoxe français
Votre intuition que la prévenance constitue une qualité centrale et « immunisante » trouve une validation extraordinaire – mais avec un paradoxe frappant. La tradition intellectuelle française elle-même n’a jamais pleinement théorisé ce concept qui lui est propre, alors que les traditions religieuses, philosophiques et scientifiques du monde entier ont développé des équivalents puissants qui confirment son caractère décisif.
La prévenance se révèle être une qualité véritablement « au carré » : elle englobe et orchestre d’autres vertus (attention, discernement, empathie, action), elle est démontrée comme protectrice par les neurosciences et la psychologie, et elle constitue un fondement éthique dans de multiples traditions. Mais son invisibilité même – ce qui fait sa force – explique paradoxalement pourquoi elle reste sous-théorisée.
L’hypothèse validée : trois dimensions convergentes
1. Une qualité composite qui contient d’autres vertus
Validation forte et convergente
La recherche révèle que la prévenance intègre effectivement plusieurs compétences distinctes, confirmant votre hypothèse d’une « qualité au carré » :
Composantes cognitives : L’anticipation requiert l’attention (observer les détails), la mémoire (connaître l’autre), l’inférence (prédire les besoins), et le discernement (savoir quand et comment agir). Les neurosciences montrent que le cortex préfrontal médian encode automatiquement les états mentaux futurs probables d’autrui, créant une « cognition sociale prédictive ». Ce n’est pas un sentiment mais une intelligence.
Composantes affectives : L’empathie cognitive et affective permettent de ressentir ce que l’autre pourrait éprouver. La recherche distingue l’aide « proactive » (anticipant les besoins) de l’aide « réactive » (répondant aux demandes) – la première étant cognitivement plus exigeante car elle nécessite d’inférer les besoins à partir d’indices subtils plutôt que de comportements explicites.
Composantes comportementales : L’action concrète transforme la perception en service. Les études montrent que la prévenance combine l’attention, l’empathie ET l’action – une intégration de multiples compétences.
Validation religieuse remarquable : Les trois traditions abrahamiques confirment explicitement ce caractère composite. Le judaïsme présente le gemilut hasadim comme « la plus compréhensive de toutes les vertus sociales juives », englobant l’hospitalité, le soin aux malades, le réconfort des endeuillés. Le christianisme décrit la caritas comme « la forme de toutes les vertus » (Thomas d’Aquin) qui anime et dirige toutes les autres. L’islam présente l’ihsan comme l’excellence dans toutes choses, intégrant la conscience de Dieu, la sagesse et la miséricorde. Le bouddhisme fait du bodhisattva l’incarnation de la compassion anticipatrice qui réunit les Six Perfections (générosité, éthique, patience, diligence, concentration, sagesse).
Le philosophe Paul Ricœur offre une intuition cruciale : la sollicitude « rend possible cette impossibilité » d’être soi-même comme un autre – elle comble le fossé entre le soi et l’autre que l’on ne peut pas surmonter mais que l’on doit naviguer. La prévenance serait cette navigation anticipatrice.
2. Une qualité « immunisante » et protectrice
Validation scientifique forte
Les preuves empiriques convergent massivement vers un effet protecteur :
Développement et attachement : La recherche de John Bowlby établit que la sécurité de l’attachement – créée par les soins anticipateurs maternels – fonctionne comme un facteur protecteur qui atténue les problèmes émotionnels lorsque des risques ultérieurs sont présents. Donald Winnicott décrit la « préoccupation maternelle primaire » comme un état psychologique permettant d’anticiper et de répondre aux besoins du nourrisson avant leur expression. Mary Ainsworth distingue la « sensibilité proactive » (anticipant les besoins avant expression) de la « sensibilité réactive », démontrant que la première prédit de meilleurs résultats en régulation émotionnelle.
Effets épigénétiques : Les soins maternels anticipateurs chez les animaux produisent une diminution de la méthylation des récepteurs aux glucocorticoïdes, réduisant la réactivité au stress qui persiste à l’âge adulte. L’anticipation maternelle modifie littéralement l’expression génétique, créant une « immunisation » biologique.
Résilience : Boris Cyrulnik identifie les « tuteurs de résilience » – personnes qui anticipent les besoins et fournissent une présence soutenante permettant la récupération après un trauma. La résilience dépend de tuteurs qui offrent un soutien avant et immédiatement après le trauma, pas seulement après. L’isolement (absence de soutien anticipateur) accroît la vulnérabilité aux effets traumatiques.
Neurosciences : Le cortex préfrontal médian des nourrissons qui réagit fortement aux sourires sociaux prédit la sociabilité à 18 mois. Le cerveau « apprend » à anticiper l’information sociale, créant des modèles prédictifs qui facilitent l’interaction future. L’apprentissage prosocial (apprendre à agir pour le bénéfice d’autrui) implique spécifiquement le cortex cingulaire antérieur subgénual, et les individus plus empathiques apprennent plus rapidement – suggérant que la prévenance peut être cultivée.
Médecine : Les études montrent que l’empathie médicale (incluant vraisemblablement la conscience anticipatrice) améliore le contrôle métabolique chez les diabétiques, réduit la douleur chronique (tailles d’effet de 0,21-0,30), diminue l’anxiété et la stigmatisation, et améliore même la fonction des cellules tueuses naturelles chez les patients cancéreux. L’étude MonashWatch a démontré que les soins anticipateurs réduisent les hospitalisations aiguës de 20-25% (vs. 10% pour les soins réactifs seuls), avec un « point de bascule » statistique trois jours avant l’admission où les trajectoires changent quand les soignants anticipent les besoins.
Le judaïsme enseigne explicitement : « Un homme profite des fruits [du gemilut hasadim] dans ce monde, tandis que le capital demeure pour lui dans le monde à venir » – reconnaissant ses effets protecteurs tant terrestres que spirituels.
3. Une forme d’intelligence, pas un simple sentiment
Validation philosophique et neuroscientifique convergente
Toutes les traditions distinguent soigneusement la prévenance de la simple émotion :
Bouddhisme : La compassion bouddhiste « nécessite la prajna ou sagesse transcendantale – une capacité à voir au-delà des apparences superficielles pour percevoir la vraie souffrance et le vrai besoin » (Trungpa). Le Dalaï Lama insiste : « Le cœur humain est fondamentalement très compatissant, mais sans sagesse, la compassion ne fonctionnera pas. » L’upaya (moyens habiles) représente la quintessence de l’anticipation – adapter les enseignements en prévoyant ce dont les êtres auront besoin pour leur libération selon leurs capacités et conditions karmiques.
Judaïsme : Rashi commente : « Le chesed, c’est quand vous donnez votre cœur ET votre esprit au bien-être de la personne pauvre. » Le gemilut hasadim nécessite le discernement pour gérer sagement (sagesse pratique), basé sur la connaissance de l’alliance, pas sur le simple sentiment.
Islam : L’ihsan exige explicitement la conscience (muraqaba) et la vigilance. L’excellence requiert compétence, connaissance et planification. L’exemple d’Abu Bakr préparant deux chameaux à l’avance pour une possible hijra avec le Prophète illustre « le véritable ihsan : ce n’est pas seulement faire l’action de la meilleure manière, mais préparer l’action de la meilleure manière. »
Confucianisme : Le ren (humanité/bienveillance) est inséparable du zhi (sagesse). Le li (propriété rituelle) requiert la compréhension de ce qui est approprié dans chaque contexte – une forme de sagesse anticipatrice.
Intelligence émotionnelle : Daniel Goleman place l’anticipation au cœur de son modèle. L’empathie implique « sentir les émotions non dites » – fondamentalement anticipateur. La « conscience sociale » donne aux leaders un « avantage unique pour anticiper comment les parties prenantes réagiront aux décisions avant leur mise en œuvre. » L’autorégulation implique « anticiper les conséquences avant d’agir sur une impulsion. »
Phénoménologie : Simone Weil distingue radicalement l’attention véritable (qui requiert sagesse et décréation de l’ego) de la sentimentalité. Emmanuel Levinas décrit la responsabilité pour l’Autre comme « pré-originaire » – elle précède la conscience et constitue la subjectivité, mais elle n’est pas irrationnelle pour autant. Aristote définit la phronesis (sagesse pratique) comme nécessitant l’anticipation des conséquences et la délibération sur les moyens et les fins.
Les traditions qui placent la prévenance au centre
Contre toute attente, ce n’est pas la France qui a le plus théorisé sa propre intuition. Voici les traditions qui traitent explicitement l’anticipation compassionnelle comme centrale :
Le judaïsme : un pilier du monde
Le gemilut hasadim (actes de bonté aimante) est littéralement l’un des trois piliers sur lesquels repose le monde (Pirkei Avot 1:2) : la Torah, le culte, et le gemilut hasadim. L’enseignement rabbinique est sans équivoque : Abraham assis à l’entrée de sa tente cherchait activement des personnes à servir – le véritable ba’al chesed cherche activement les opportunités d’actes de bonté, ne se contentant pas d’attendre passivement. Rabbi Michel Birnbaum enseigne : « Quand Dieu a vu son tourment de n’avoir personne à servir (alors qu’Abraham se remettait de sa circoncision), Dieu a envoyé les trois anges. » La tradition affirme : « Seul celui qui le pratique est apte à être membre du peuple juif. »
Le hessed (bonté aimante) n’est pas une gentillesse aléatoire mais un amour d’alliance – « enveloppant en lui-même tous les attributs positifs de Dieu : amour, fidélité à l’alliance, miséricorde, grâce, bonté, loyauté. » Il « intervient au nom des êtres aimés et vient à leur secours » – proactif, pas réactif.
L’islam : l’excellence en toutes choses
L’ihsan est l’une des trois dimensions fondamentales de l’islam lui-même (avec l’islam/soumission et l’iman/foi). Le Prophète le définit : « Adorer Allah comme si vous Le voyiez, et si vous ne Le voyez pas, sachant qu’Il vous voit. » Le hadith enseigne : « En vérité, Allah a prescrit l’excellence (ihsan) en toutes choses. »
La rahma (miséricorde) utilise la métaphore du ventre maternel – le soin anticipateur total où chaque besoin est satisfait avant même que l’enfant sache qu’il existe. « Un enfant dans le ventre n’a aucun souci, aucun besoin insatisfait ; tous les problèmes retombent sur la mère. L’enfant est complètement enveloppé dans le soin de sa mère et n’a aucune idée de ce qu’elle endure pour lui. Cet enfant est dans un état de rahmah. » Le hadith remarquable : « Quand les besoins d’une personne sont placés dans le cœur d’une autre, ils deviennent une confiance divine, qui doit être cachée des autres ; celui qui les cache recevra les récompenses du culte. »
Le bouddhisme : le bodhisattva comme idéal d’anticipation
L’idéal du bodhisattva fait de la compassion anticipatrice la caractéristique définitoire du praticien bouddhiste. Le vœu du bodhisattva est de libérer tous les êtres sensibles – un engagement intrinsèquement anticipateur. L’upaya (moyens habiles) est spécifiquement l’art d’anticiper les besoins pour la libération : « Le Bouddha décrit comment le Bodhisattva Avalokitesvara change de forme pour répondre aux besoins de l’élève » – anticipant les besoins avant qu’ils ne soient exprimés.
La karuna (compassion) n’est pas une pitié sentimentale mais une compassion « objective, froide, constante et universelle » nécessitant la prajna (sagesse transcendantale). Quand la metta (bienveillance aimante) – le désir que tous les êtres soient heureux – rencontre la souffrance, elle devient naturellement karuna. La metta a donc une orientation anticipatrice et préventive.
Le confucianisme : le ren comme vertu suprême
Le ren (humanité/bienveillance) est « la vertu suprême » qui « ne quitte jamais l’homme » – englobant toutes les autres. L’étymologie combine « humain » et « deux » – intrinsèquement relationnelle et anticipatrice des besoins d’autrui. Le professeur Li Chenyang interprète spécifiquement le ren comme « soin » (care) dans son « Confucian Care Thesis » (1992).
Le modèle de Mencius : le sentiment spontané de compassion en voyant un enfant sur le point de tomber dans un puits – inquiétude anticipatrice avant la souffrance réelle. L’extension du soin : « Désirant s’établir lui-même, il cherche aussi à établir les autres ; désirant s’élargir lui-même, il cherche aussi à élargir les autres. »
La piété filiale (xiao) offre le modèle le plus développé de soin anticipateur : « Prendre soin de ses parents… s’assurer qu’ils vivent sans souci », « s’assurer que les parents soient confortables de toutes les façons : nourriture, logement, vêtements, hygiène. » C’est l’une des caractéristiques définissant l’identité confucéenne.
Le christianisme : François de Sales et la tradition bénédictine
François de Sales enseigne explicitement une « charité prévenante » (charité qui vient avant, qui anticipe). Sa devise « Rien par force, tout par amour » et son programme célèbre pour convertir Genève « par la charité » plutôt que par la contrainte illustrent cette approche anticipatrice. Il a fondé l’Ordre de la Visitation (1610) initialement dédié à la visite des malades et des pauvres – un ministère intrinsèquement anticipateur.
La Règle de Saint Benoît (vers 530 apr. J.-C.), Chapitre 53 : « Que tous les hôtes qui arrivent soient reçus comme le Christ. » L’hospitalité bénédictine exige : des lits toujours préparés pour les arrivées inattendues, un portier attentif et prêt à répondre immédiatement, un maître des hôtes sage gérant proactivement. Cette tradition a façonné l’hospitalité chrétienne pendant 1500 ans – l’anticipation comme caractéristique centrale et définitoire.
La caritas elle-même, l’une des trois vertus théologales, « transcende la justice et la complète dans la logique du don et du pardon » (Benoît XVI) – allant au-delà de la justice stricte pour anticiper les besoins plutôt que de simplement répondre aux demandes.
Le taoïsme : wu wei et leadership préventif
Le wu wei (action sans effort / action non-action) est profondément anticipateur : « Les actions sont sans effort en alignement avec le flux et le reflux des cycles élémentaires du monde naturel. » Le Tao Te Ching, Chapitre 64 : « Traitez-le avant qu’il ne se produise. Mettez les choses en ordre avant qu’il n’y ait confusion. » Le meilleur leader est celui dont « les gens savent à peine qu’il existe » – anticipant et prévenant les problèmes avant qu’ils ne nécessitent une intervention.
Le Japon moderne : omotenashi
Le Japon offre l’exemple le plus clair d’une culture contemporaine où le soin anticipateur est explicitement nommé, cultivé et central à l’identité sociale. L’omotenashi (hospitalité désintéressée) signifie « service du fond du cœur – honnête, sans dissimulation, sans prétention. »
Le principe clé est le kikubari (気配り) – « l’art de l’anticipation » : « Un sens aigu de la conscience, une sorte de sixième sens, pour prédire ce dont un invité aura besoin ou désirera avant même qu’il ne soit verbalisé. » Il va « bien au-delà de l’évident », incluant l’anticipation des besoins émotionnels, l’ajustement des environnements, la préparation des préférences non déclarées.
Caractéristiques : aucune attente de réciprocité (contrairement au service occidental avec pourboire) ; invisibilité (l’invité ne devrait pas remarquer l’effort) ; ichigo ichie (« une fois, une rencontre » – traiter chaque rencontre comme unique) ; enracinement dans la cérémonie du thé de Sen no Rikyu. L’omotenashi est « profondément enraciné dans la culture » et nécessite des années pour vraiment le maîtriser.
Le paradoxe français : pourquoi la prévenance reste-t-elle sous-théorisée ?
Voici la découverte la plus surprenante : la tradition intellectuelle française n’a jamais pleinement théorisé la prévenance comme concept central, malgré le fait que le mot lui-même soit français.
Ce que la recherche n’a pas trouvé
Les moralistes français : La Bruyère se concentre sur l’exposition de la vanité et de l’amour-propre, pas spécifiquement sur la prévenance. Mademoiselle de Scudéry développe le concept de « galanterie » (raffinement galant) mais la prévenance n’est pas théorisée séparément. Fénelon préconise une éducation douce avec anticipation des besoins des enfants, mais n’élève pas la prévenance au statut de vertu centrale.
Proust : Malgré une recherche extensive, aucun passage trouvé où Proust théorise la prévenance comme concept philosophique, bien qu’il dépeigne une conduite sociale détaillée.
Aucune monographie académique : Aucun traité philosophique, monographie académique ou article majeur trouvé qui traite la prévenance comme concept philosophique central ou vertu.
Des concepts connexes plus développés
François de Sales utilise « charité prévenante » dans un sens théologique (la grâce prévenante de Dieu) plutôt qu’éthique-interpersonnel (le comportement humain). C’est un concept différent.
Simone Weil développe l’ »attention » avec une profondeur philosophique considérable, mais c’est distinct de la prévenance : l’attention de Weil est réceptivité passive, contemplative, centrée sur la vision claire ; la prévenance est anticipation active, pratique, centrée sur la satisfaction des besoins. Weil : « L’attention nécessite l’attente, le vidage de l’ego, la réceptivité » – PAS l’anticipation active.
Paul Ricœur développe la « sollicitude » comme concept philosophique majeur dans « Soi-même comme un autre » (1990). La sollicitude est le deuxième pilier de son éthique, impliquant la réciprocité et la reconnaissance mutuelle. Mais la sollicitude est plus large et plus fondamentale – elle concerne la relation de soin, tandis que la prévenance concerne le service anticipateur.
Pourquoi ce manque ?
Plusieurs hypothèses convergentes :
Trop comportemental/quotidien : La philosophie française privilégie les concepts abstraits (justice, liberté, authenticité). La prévenance est pratique, quotidienne – peut-être considérée comme une vertu mineure.
Associations de classe/genre : Historiquement associée aux serviteurs (« prévenances » = attentions des serviteurs envers les maîtres) et à la sphère domestique féminine. Cela peut avoir limité son adoption philosophique en raison des hiérarchies sociales.
Absorbée dans des concepts plus larges : Intégrée dans la politesse, la civilité, la galanterie (XVIIe-XVIIIe s.) ; partie de la sollicitude, de l’éthique du care (XXe s.). Pas théorisée séparément car couverte par des cadres plus larges.
Tournant existentialiste d’après-guerre : La philosophie française du XXe siècle (Sartre, Camus, Levinas) a mis l’accent sur l’authenticité, la liberté, la responsabilité, l’Autre – PAS sur les grâces sociales ou le service anticipateur.
L’éthique du care : où la prévenance trouve enfin une voix
C’est dans l’éthique du care féministe, développée à partir des années 1980, que l’on trouve la théorisation la plus explicite de dimensions anticipatrices :
Carol Gilligan (In a Different Voice, 1982) identifie une orientation morale distincte centrée sur les relations, la responsabilité et le contexte plutôt que sur les droits et règles abstraits. Le raisonnement moral féminin se concentre sur le maintien et la réparation des relations, anticipant les besoins et les conséquences pour la connexion.
Joan Tronto analyse quatre phases du care : 1) Se soucier de (caring about) : reconnaître le besoin (attentiveness – déjà anticipatrice) ; 2) Prendre soin de (taking care of) : assumer la responsabilité ; 3) Donner des soins (care-giving) ; 4) Recevoir des soins (care-receiving).
Nel Noddings décrit le « caring » comme nécessitant « l’engrossment » (absorption) dans la réalité de l’Autre et un « déplacement motivationnel » – prendre les projets de l’Autre comme siens propres. Cela nécessite clairement l’anticipation.
Eva Feder Kittay (Love’s Labor, 1999) centre la dépendance humaine dans la théorie éthique. Le travail de dépendance (prendre soin des personnes dépendantes) nécessite d’anticiper les besoins de ceux qui ne peuvent pas les articuler pleinement. Elle critique les théories dominantes qui présument des contractants indépendants, excluant les personnes handicapées et les soignants.
Patricia Benner (From Novice to Expert, 1984) montre que les infirmières expertes développent de fortes capacités anticipatrices : « Les infirmières expertes peuvent sentir des changements subtils dans l’état du patient qui ne sont pas immédiatement évidents dans les signes vitaux » et « alerter l’équipe soignante sur des complications potentielles, prévenant un problème grave avant qu’il ne survienne. » L’anticipation distingue les experts des novices.
Jean Watson (Theory of Human Caring, 1979) incorpore explicitement des éléments anticipateurs : « conscience caring », « présence transpersonnelle », et « être présent et soutenir l’expression des sentiments positifs et négatifs. » Sa théorie, maintenant largement mise en œuvre (~300 hôpitaux), fait de la présence anticipatrice un élément central.
Les preuves empiriques : médecine, psychologie, sociologie
Médecine : des résultats cliniques améliorés
Empathie médicale : Les études de Hojat et al. montrent que les patients diabétiques de médecins avec des scores élevés sur l’échelle d’empathie Jefferson ont un meilleur contrôle métabolique. L’étude de Licciardone (2024) sur 1 470 patients souffrant de lombalgie chronique révèle que les patients traités par des « médecins très empathiques » ont des résultats significativement meilleurs sur 12 mois : intensité de douleur plus faible (tailles d’effet de 0,21-0,30), moins d’incapacité, meilleure qualité de vie. L’empathie médicale était plus fortement associée à des résultats favorables que les traitements non pharmacologiques, la thérapie par opioïdes et la chirurgie de la colonne lombaire.
Une revue systématique trouve que l’empathie améliore la satisfaction et l’adhérence des patients, diminue l’anxiété et la détresse, améliore les résultats diagnostiques et cliniques, et est même associée à « une fonction immunitaire accrue, des séjours hospitaliers post-chirurgicaux raccourcis, une glycémie contrôlée, des crises d’asthme diminuées, et même une durée de rhumes raccourcie. »
Guidance anticipatrice : L’étude APTCare (Russell et al., 2009) – un essai contrôlé randomisé avec 240 patients à risque – montre que les soins anticipateurs et préventifs améliorent la qualité de la gestion des maladies chroniques de 9,2% (p<0,001) par rapport aux soins habituels, et améliorent les soins préventifs de 16,5% (p<0,001).
Soins palliatifs : La définition officielle des soins palliatifs (National Consensus Project, États-Unis) stipule : « Soins centrés sur le patient et la famille qui optimisent la qualité de vie en anticipant, prévenant et traitant la souffrance. » L’anticipation est explicitement centrale et définitoire.
Psychologie : protection développementale
Attachement : La sécurité de l’attachement – créée par les soins anticipateurs – fonctionne comme facteur protecteur atténuant les problèmes émotionnels lorsque des risques ultérieurs sont présents. Les soins maternels de haute qualité en petite enfance prédisent moins de peur face aux stimuli nouveaux, plus d’attention conjointe positive, meilleure régulation émotionnelle, et profils biobehavioraux moins réactifs au stress.
Résilience : Les « tuteurs de résilience » de Cyrulnik anticipent les besoins et fournissent une présence soutenante permettant la récupération après un trauma. Les tuteurs efficaces démontrent « l’empathie et l’affection », l’intérêt pour les « aspects positifs » de la personne, la modestie et la patience, et la capacité d’ »anticiper les besoins » sans être intrusifs.
Intelligence émotionnelle : Goleman place l’empathie (qui implique « sentir les émotions non dites ») au cœur de l’intelligence émotionnelle. Les leaders avec une haute conscience sociale possèdent un « avantage unique pour anticiper comment les parties prenantes réagiront aux décisions avant leur mise en œuvre. »
Aide proactive vs réactive : Une étude dans PLOS One distingue l’aide proactive (nécessitant de détecter le besoin, reconnaître l’intention, remédier à la situation sans sollicitation) de l’aide réactive (répondant aux besoins exprimés). L’aide proactive est « plus exigeante – nécessitant d’inférer le besoin à partir d’indices subtils plutôt que de comportements concurrents. » Elle émerge dès l’âge de 2 ans dans toutes les cultures.
Sociologie : infrastructure sociale invisible
Erving Goffman : Le « face-work » fonctionne par anticipation mutuelle – les acteurs doivent « éviter les actes menaçants pour la face » et « protéger la face des autres », nécessitant une lecture anticipatrice constante des situations sociales. L’objectif des rencontres sociales est de prévenir la perte de face avant qu’elle ne se produise – compétences fondamentalement anticipatrices.
Norbert Elias : Le « processus de civilisation » implique le développement de « l’auto-contrainte internalisée » – apprendre à anticiper comment son comportement affecte les autres et s’ajuster en conséquence AVANT de causer un inconfort. Le raffinement des manières impliquait l’anticipation du confort des autres et l’ajustement préventif du comportement.
Randall Collins : Les rituels d’interaction réussis « pompent les individus avec de l’énergie émotionnelle » tandis que les rituels échoués « drainent l’énergie émotionnelle. » Être anticipé (avoir ses besoins reconnus avant leur articulation) génère de l’énergie émotionnelle et renforce les liens sociaux.
Travail émotionnel genré : Arlie Hochschild décrit le travail émotionnel comme « la gestion des sentiments pour créer un affichage facial et corporel publiquement observable. » Les femmes sont disproportionnellement attendues d’ »anticiper automatiquement comment résoudre les problèmes », de fournir un « service avec un sourire », et de maintenir l’harmonie. Le « fardeau mental » – « garder des listes de tâches mentales », « se souvenir d’appeler les beaux-parents pour les anniversaires » – représente une attention anticipatrice constante aux besoins d’autrui. Ce travail est systématiquement sous-évalué parce qu’associé aux traits « naturellement féminins ».
Validation nuancée : les paradoxes de la prévenance
La recherche révèle également des complexités importantes :
Le paradoxe du statut
Une étude dans l’Academy of Management Journal montre que l’aide anticipatrice (offerte avant d’être demandée), surtout de la part de personnes de statut supérieur, est plus menaçante pour l’estime de soi des bénéficiaires que l’aide réactive. Les bénéficiaires sont moins susceptibles d’accepter l’aide anticipatrice et plus susceptibles de baisser leurs évaluations de celui qui aide. Le « soutien invisible » (où la personne n’est pas consciente de recevoir de l’aide) peut être le plus bénéfique.
Le paradoxe culturel
Dans les cultures à contexte élevé (Japon, Chine, cultures arabes), l’anticipation est nécessaire et récompensée comme compétence communicationnelle fondamentale. Dans les cultures à contexte faible (États-Unis, Allemagne, Scandinavie), l’information doit être énoncée clairement et directement – l’anticipation peut être perçue comme intrusive ou présomptueuse.
Le paradoxe de genre
La prévenance est à la fois attendue disproportionnellement des femmes et systématiquement sous-évaluée. Elle fonctionne comme « infrastructure sociale invisible » maintenue de manière disproportionnée par les groupes marginalisés. Les femmes font face à des sanctions sociales pour ne pas anticiper ; les hommes font face à des normes plus faibles.
Le paradoxe de visibilité
L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée.
Conclusion : une qualité décisive qui mérite reconnaissance
Votre hypothèse se trouve largement validée à travers des traditions multiples, avec d’importantes nuances :
1. Oui, c’est une « qualité au carré »
La prévenance est démontrablement composite : elle intègre l’attention (cognitive), l’empathie (affective), le discernement (sagesse), et l’action (comportementale). Les traditions religieuses confirment explicitement qu’elle englobe d’autres vertus – gemilut hasadim comme « la plus compréhensive de toutes les vertus sociales », caritas comme « forme de toutes les vertus », ihsan comme « excellence en toutes choses », le bodhisattva unifiant les Six Perfections.
2. Oui, c’est « immunisant »
Les preuves convergent : attachement sécure comme facteur protecteur, tuteurs de résilience permettant la récupération, empathie médicale améliorant la fonction immunitaire, soins anticipateurs réduisant les hospitalisations de 20-25%, modifications épigénétiques réduisant la réactivité au stress. La prévenance protège aux niveaux biologique, psychologique et social.
3. Oui, c’est lié à l’intelligence
Toutes les traditions distinguent la prévenance du simple sentiment. Le bouddhisme lie explicitement compassion et prajna (sagesse), le judaïsme parle de « cœur ET esprit », l’islam exige conscience et compétence, la phronesis aristotélicienne anticipe les conséquences. Les neurosciences montrent que le cortex préfrontal médian encode automatiquement les états mentaux futurs probables – une forme de cognition sociale prédictive.
4. Oui, certaines traditions en font une pratique centrale
Contrairement à votre attente, ce n’est pas la France qui a le plus théorisé la prévenance, mais le judaïsme (gemilut hasadim comme pilier du monde), l’islam (ihsan et rahma), le bouddhisme (idéal du bodhisattva), le confucianisme (ren et piété filiale), et le Japon moderne (omotenashi). Ces traditions nomment explicitement, cultivent systématiquement, et placent au centre de leur identité le soin anticipateur.
5. Oui, elle diffère des concepts voisins
La prévenance se distingue par sa dimension temporelle (agir AVANT l’expression), son intelligence (observation, inférence, discernement), sa délicatesse (subtile, non intrusive), et son orientation service (visant à faciliter le confort/plaisir d’autrui). Elle n’est pas simplement empathie (qui peut être réactive), compassion (qui peut être sentimentale), ou sollicitude (qui est plus large et réciproque). Elle est anticipation empathique intelligente transformée en action concrète.
6. Non, elle n’est pas rare, mais sous-cultivée
Les études montrent que l’aide spontanée aux demandes immédiates de faible coût se produit toutes les 2,3 minutes dans l’interaction quotidienne à travers huit cultures. Les enfants dès 2 ans démontrent une aide proactive. L’anticipation n’est donc pas rare naturellement, mais elle n’est pas systématiquement cultivée dans la plupart des contextes. Les interventions de formation à l’empathie montrent des effets modérés à larges (d = 0,65), suggérant que la prévenance est cultivable mais nécessite un développement intentionnel. Les environnements contemporains (pression temporelle, focus technique, épuisement professionnel) ne favorisent pas systématiquement son développement, la rendant plus rare qu’elle ne devrait l’être.
Le mystère français résolu
Pourquoi la France a-t-elle ce mot magnifique sans l’avoir pleinement théorisé ? Plusieurs facteurs convergent :
La prévenance est peut-être trop visible pour être vue – elle est l’infrastructure invisible de la vie sociale, le lubrifiant des interactions, l’art pratiqué plutôt que théorisé. Comme certains concepts esthétiques japonais (wabi-sabi, ma), elle résiste peut-être à la systématisation philosophique tout en restant culturellement significative.
Elle est historiquement associée aux serviteurs et aux femmes – les hiérarchies sociales et de genre ont limité son adoption philosophique. Absorbée dans des concepts plus larges (galanterie, politesse au XVIIe siècle ; sollicitude, care au XXe siècle), elle n’a pas été théorisée séparément.
Le tournant existentialiste d’après-guerre a privilégié l’authenticité, la liberté et la responsabilité abstraite plutôt que les grâces sociales concrètes. La philosophie française a peut-être simplement regardé ailleurs au moment où ce concept aurait pu être développé.
Mais votre intuition demeure validée : la prévenance n’est pas une qualité ordinaire. C’est une forme sophistiquée d’intelligence émotionnelle et morale, démontrée comme protectrice par la science, placée au centre par de multiples traditions spirituelles, et fonctionnant comme l’infrastructure invisible mais essentielle de la vie sociale harmonieuse.
C’est véritablement une « qualité au carré » – elle contient et orchestre d’autres vertus, elle multiplie leurs effets, et elle crée quelque chose de plus grand que la simple somme de ses composantes. Elle mérite la place centrale que votre hypothèse lui accorde.«
…
« elle prie pour qu’il s’adoucisse… et elle est patiente… elle prie pour vraiment qu’il change… pour Paolo évidemment le but, c’est d’avoir un fils… et même si c’est possible plusieurs fils afin que sa lignée puisse continuer…
…
9 minutes, 38 secondes
» Jacques-Antoine et Paul Henry… et curieusement les sacrifices de Rita finissent par adoucir le caractère de son mari… il se rend compte du trésor qu’il a à la maison et qu’il a épousé… finalement il change, il finit par se montrer délicat, et ils vont vivre ensemble de vraies années de bonheur, leur mariage va durer dix-huit ans… et c’est pourquoi outre patronne des cas désespérés, Sainte Rita est aussi patronne des couples mal mariés… des couples qui ne font pas… on peut dire qu’elle est le modèle de l’intelligence d’une femme lorsqu’elle est confrontée à cela, à savoir faire naître le mari à son rôle d’époux et de père, de pas je dirais l’écraser par une domination, mais je dirais par cette intelligence féminine.. faire qu’il devienne un homme, et pas simplement un dominateur… malheureusement ce bonheur familial ne durera pas, en effet Paolo reste quelqu’un de coléreux à l’extérieur, avec cette fierté, et un jour il entrera en querelle alors qu’il est au café, avec quelqu’un… er ça se terminera par un assassinat, il se fera tuer comme ça, bêtement…. pour une parole mal dite, pour un regard soutenu, pour sa fierté de mâle… c’est évidemment une véritable catastrophe pour Rita… »
…
« On sait quelle idée les anciens avaient de la puissance du regard de l’inimitié ; nous ne croyons plus heureusement qu’à celle du regard de l’amour: mais les effets non contestés de celui-ci ne peuvent-ils pas, dans le sens contraire, avoir fait supposer la même puissance au premier ? Ce qu’il y a de certain au moins, c’est que ce misérable préjugé portait le trouble le plus violent dans l’esprit de ceux qui s’en croyaient frappés : le désordre gagnait tout à la fois et leur raison et leur santé, et les amenait par une longue suite d’infirmités et d’inquiétudes à la mort seul terme de leurs souffrances, lorsqu’on négligeait d’employer contre cette étrange maladie des remèdes puisés dans la même source. Quelqu’absurde qu’en fût la cause il faut avouer néanmoins que cet effet bien. constaté pouvait suffire jusqu’à un certain point aux yeux de la raison pour justifier la loi qui punissait les auteurs de ces prétendus enchantements. Dans les dispositions où étaient alors les esprits,(sans excepter les plus sages du temps), on pouvait regarder ces folies comme de vrais délits, puisqu’elles produisaient des effets aussi funestes que ceux des délits ordinaires. Ainsi la loi saisissait un vrai crime dans l’intention et l’effet, mais son défaut était en même temps d’en consacrer comme la cause une absurdité. Quelque ridicule et humiliante que soit pour la raison humaine une telle opinion, cependant il est encore un aspect sous lequel on peut, sinon la justifier, au moins la traiter avec un peu d’indulgence c’était un vrai moyen de défense contre l’oppression, dans un temps où de plus raisonnables manquaient. L’histoire de nos âges de barbarie est pleine de faits de cette espèce qui prouvent que souvent il eut le succès que la faiblesse s’en était promis. Aussi rien n’égalait l’ardeur avec laquelle les grands faisaient rechercher ces fabricateurs d’images victimes, du charme desquelles riraient aujourd’hui nos enfants, et qui étaient régardées comme les plus redoutables des maléfices, Ici, un peu d’indulgence encore pour une réflexion que je n’offre qu’au sentiment, et qu’il ne repoussera pas. Je veux parler de la cause qui sans doute a enfanté ce préjugé de la puissance attribuée aux vœux, aux malédictions, opinion commune à tous les peuples, sans excepter même les plus civilisés. Pourquoi ce vœu qui vous est adressé de la part de l’indigent que vous défendez de la misère, du faible que vous protégez contre la violence, de l’innocent que vous arrachez à l’injustice, du malheureux enfin, quel qu’il soit, que vous servez si généreusement? pourquoi, dis-je, ce vou, ce souhait, semblent-ils remplir votre ame d’un espoir de je ne sais quel bonheur dont ils vous proclament digne? Quelque fort que vous soyez en raisonnement, quelque peu de confiance que vous. donniez à l’efficacité de ce vou, pourquoi, je le répète, vous laissez-vous aller à goûter les délices de tout ce qu’il vous promet, avec autant de plaisir que l’homme simple qui n’aurait de sa vie étudié rien de tout ce que Vous croyez avoir appris ? Et pourquoi, dans le genre si horriblement contraire, regarderiez-vous comme un très-grand malheur d’avoir attiré sur vous une seule malédiction et d’en charger votre : avenir ? » »
Denis Diderot, Œuvre : Encyclopédie, Date de publication : entre 1756 et 1765 (selon le volume de l’Encyclopédie où figure l’article)
…
« On appelle ainsi toute pensée qui a pour objet ce que Dieu défend et spécialement toute pensée contraire à la sainte vertu de la pureté. De telles pensées ne sont point légères, comme on dit par un singulier euphémisme; elles sont mauvaises, car Dieu les interdit par un commandement exprès, le neuvième. Et c’est là le caractère distinctif, la gloire de la religion chrétienne, de réprouver la pensée même et le désir du mal. Mais remarquez bien ceci : le péché, en pareille matière, ne consiste pas, proprement, dans la pensée qui vient à l’esprit, ni dans la complaisance inavouée, ni dans l’impression involontaire qui la précède ou l’accompagne, ni même dans l’acte extérieur, à le considérer en soi, puisqu’il peut être posé inconsciemment, par exemple, dans le sommeil. Où donc est le péché? En cette matière comme en toute autre, le péché dépend de l’advertance et du consentement; et c’est sur le degré de l’une et de l’autre que se mesure sa gravité. Et ici nous rencontrons deux sortes d’erreurs pratiques. Il est des jeunes gens qui, troublés involontairement par une pensée mauvaise, s’imaginent que tout est perdu, que le mal est fait, et qui tombent dans l’anxiété et le découragement. – Cher ami, vous ressentez une vive peine de ce qui se passe en vous, sans vous? C’est donc qu’il n’y a point de consentement, c’est donc qu’il n’y a point de péché. Mais j’ai éprouvé quelque mauvaise impression, dites-vous. – Sentir n’est point consentir: non sensus nocet, sed consensus. Redressez ce faux jugement; il est si dangereux! On multiplie par là les tentations et l’on en vient aisément au péché grave. D’autres se disent: Ce n’est qu’une pensée, ce n’est rien. Il ne saurait y avoir péché sans quelque acte extérieur. Illusion! L’acte extérieur, par lui-même, n’ajoute pas à la malice intrinsèque : c’est l’acte intérieur qui in forme l’acte extérieur. Encore une fois, tout dépend de l’advertance et du consentement, de ce que perçoit l’esprit, de ce que veut le cœur. Si vous avez consenti à l’acte extérieur, cette circonstance doit être déclarée dans la confession, en raison de LA DURÉE DU MAL, DE SON INTENSITÉ, DU DOMMAGE, OU DU SCANDALE CAUSÉ, ETC. Mais quand même vous auriez seulement consenti à l’acte intérieur, à la pensée ou au désir coupable, en vous disant : Je ferai cela, ou bien : Je le ferais si je pouvais, vous avez péché devant Dieu et, si avec ce consentement parfait la matière est grave, la faute l’est également. Elle sera vénielle, si vous n’avez donné qu’un demi-consentement. Au contraire, avez-vous généreusement lutté, non seulement il n’y a point péché, mais il y a victoire et mérite. Comment vous assurerez-vous cette victoire? – D’abord, efforcez-vous de prévenir les mauvaises pensées. Eh quoi! ne sont-elles pas souvent inévitables? Ne viennent-elles pas à l’esprit à propos de tout, à propos de rien? Sans doute; il ne faut pas compter n’en avoir jamais, mais plutôt prendre son parti de la nature humaine et accepter le combat. Mais, sous prétexte qu’elles sont parfois inévitables, n’allez pas conclure qu’il n’y a qu’à les subir. Non; si beaucoup sont inévitables, beaucoup aussi peuvent être évitées, à condition de prendre les moyens qui conviennent à l’âge, au tempérament, à la position de chacun. »
Jean Baptiste Olivaint (S.J.), « Aux jeunes gens »
…
« L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. »
Henri Frédéric Amiel
…
«Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
« Le silence de l’apprenti : que signifie-t-il ? Comment aborder le silence en franc-maçonnerie ?
Et dès que tout se tait, tout commence à parler.
Le Silence du soir, Victor Hugo.
Notre société actuelle est un monde de brouhaha, d’immédiateté et de verbiage. Ces bavardages se mêlent au marketing, à la publicité et à la communication standardisée, masquant l’extrême pauvreté de la pensée.
Dans ce contexte, la loge maçonnique est un espace sacré qui permet de s’extraire de ce tumulte. La gestion de la parole lors des travaux crée un temps de recul et d’apaisement.
Les nouveaux initiés sont soumis à la règle du silence. Nous allons voir que le silence de l’apprenti, loin d’être une punition ou une faiblesse, est un outil précieux pour trouver son chemin d’élévation spirituelle.
Voici une planche au 1er degré sur le silence de l’apprenti.
Voir aussi notre liste de citations maçonniques sur le silence
Le silence de l’apprenti : qu’est-ce que c’est ?
Tout d’abord, il faut distinguer le silence extérieur (l’absence de bruit) du silence intérieur (le contrôle des pensées spontanées). La règle imposée à l’apprenti consiste bien sûr en une interdiction de parole, mais vise aussi à lui montrer le chemin du silence intérieur.
Qu’est-ce que le silence intérieur ? Ce sont les pensées qui s’apaisent. Un individu moyen voit en effet des milliers d’idées spontanées se former chaque jour dans son cerveau. Il s’agit de souvenirs de situations vécues, de problèmes à résoudre, de choses à faire ou à ne pas oublier, de regrets, d’angoisses, d’appréhensions ou de croyances auto-entretenues.
Notre activité mentale prolifique est difficile à maîtriser. Elle nous maintient dans un monde illusoire, limite notre réflexion, et au final, nous éloigne de nous-même et de la Lumière.
Lire aussi notre article : Le silence intérieur : du bavardage mental à l’apaisement.
Le silence : un symbole au coeur de l’initiation
La cérémonie d’initiation est marquée par le silence :
Dans le cabinet de réflexion, le néophyte doit rester silencieux. Il est amené à une réflexion lente, posée, presque méditative. On lui demande de s’abandonner à lui-même pour poser par écrit ses dernières volontés.
Face à lui, des objets évoquent le silence et la mort, tels une nature morte (« Vanité »),
Il accomplit ensuite ses voyages initiatiques dans une atmosphère bruyante, mais qui va en s’apaisant. Le dernier voyage se fait sans bruit. La signification est que si l’on persévère résolument dans la Vertu, la vie devient calme et paisible, dit le rituel du REAA.
Ainsi, le bruit symbolise les passions qui agitent l’homme. Le silence est au contraire un espace de recueillement et de sérénité. Il représente le potentiel de Lumière que le nouvel initié porte en lui.
Le silence : un chemin vers l’autre
De manière plus générale, le silence permet de se concentrer sur la parole de l’autre, au lieu de se focaliser sur l’expression de sa propre pensée. Cette écoute favorise l’ouverture et l’enrichissement mutuel.
Il ne s’agit plus, comme dans le monde profane, d’affirmer, d’imposer, de s’indigner, de polémiquer, mais au contraire de lâcher-prise, de laisser place à la différence. C’est l’idée qu’il faut comprendre avant de juger.
Au quotidien, nous avons malheureusement tendance à tout juger en bien ou en mal. Nous sommes persuadés d’avoir raison, et avons tôt fait de nous offusquer ou de dénoncer les comportements qui nous semblent déplacés ou anormaux.
Pourtant, le bien et le mal sont des notions relatives : ce qui est bien pour moi sera peut-être mal pour un autre. En réalité, chacun a de bonnes raisons de penser et d’agir comme il le fait. Et c’est précisément le refus de comprendre l’autre qui mène au conflit et au malheur.
La tolérance n’est pas une faiblesse, mais une reconnaissance qu’une partie de la vérité nous échappe. Car nous ignorons la plupart des causes des phénomènes qui nous entourent.
A ce titre, le silence de l’apprenti l’invite à prendre du recul et à multiplier les angles de vue. Cette posture conduit directement à la fraternité et à la paix, aussi bien extérieure qu’intérieure.
Voir notre article : Comment distinguer le bien et le mal ?
Le silence de l’apprenti : un chemin vers soi-même
Nous l’avons vu, il y a un silence horizontal, qui favorise l’écoute de l’autre. Il y a aussi un silence vertical, qui favorise la descente en soi.
Si tu veux entendre en toi la parole éternelle, mystérieuse et confidentielle qui t’est dite dans un chuchotement secret, au plus intime de ton âme, il faut qu’en toi et autour de toi tout orage soit apaisé. Jean Tauler
Le silence de l’apprenti est surtout un chemin intime. C’est une voie de libération, qui évoque par ailleurs le fil à plomb (la perpendiculaire est la « voie droite » qui invite à plonger en soi).
Le silence permet d’abord de se regarder penser afin d’identifier toutes les interférences qui font obstacle à la pureté de l’esprit. Car nos pensées et nos paroles sont par définition conditionnées, voilées.
Parmi ces voiles, citons entre autres :
les influences extérieures,
l’éducation reçue,
l’héritage culturel,
les prédispositions génétiques,
la psychologie,
le vécu et l’histoire personnelle,
ou encore les conditions de vie…
Il s’agit donc de prendre conscience des influences qui font ce que nous sommes à un moment donné : c’est la connaissance de soi.
C’est alors que l’apprenti pourra commencer à tailler sa pierre, à retirer les éléments qui font obstacle. Il purifiera son ego, clarifiera ses pensées, rectifiera ses opinions.
Le silence de l’apprenti : vers la parole juste
Nous l’avons vu, le silence de l’apprenti est ce qui le protège, le met à distance de lui-même et du monde, lui ouvrant le chemin de la connaissance. Par l’observation et l’imitation, l’initié apprend, grandit, se recentre et découvre peu à peu la réalité.
Paradoxalement, le silence est l’outil qui permet une nouvelle présence au monde. Il mène à l’acceptation, et peut-être à la contemplation.
D’autre part, le silence amènera un jour l’apprenti à pratiquer la parole juste.
La parole juste est une parole :
droite,
dépassionnée,
raisonnable,
tolérante,
sans préjugé,
fraternelle,
réconfortante,
qui permet de s’ouvrir à la transcendance.
La parole juste n’est jamais acquise définitivement. Elle nécessite un effort renouvelé. Elle est souvent insaisissable. Elle évoque la quête de la parole perdue… »
…
« Portrait of a lady on fire – « if you look at me » scene
« Marianne :
« Je n’arrive pas à vous faire sourire.
C’est comme si j’avais l’impression de le faire et qu’il disparaissait. »
Héloïse:
« La colère finit toujours par gagner. »
Marianne :
« Chez vous c’est certain. »
(Silence)
« Je ne voulais pas vous blesser. »
Héloïse:
« Vous ne m’avez pas blessée. «
Marianne:
« Si… Je le vois… Quand vous êtes émue, vous faites comme ça avec votre main… »
Héloïse:
« Vraiment ? »
Marianne:
« Oui. »
« Et quand vous êtes embarrassée, vous mordez vos lèvres. »
« Et quand vous êtes agacée, vous ne souriez pas. »
Héloïse :
« Vous savez tout ? »
Marianne:
« Pardonnez-moi je n’aimerais pas être à votre place. «
Héloïse:
« Mais nous sommes à la même place. Exactement à la même place. »
« Venez ici. »
« Venez. »
« Approchez-vous. »
« Regardez. »
« Si vous me regardez, qui je regarde moi ? «
« Quand vous ne savez pas quoi dire, vous baissez la tête et vous touchez votre front. »
« Quand vous perdez le contrôle, vous haussez les sourcils. »
« Et quand vous êtes troublée, vous respirez par la bouche. » »
Portrait de la jeune fille en feu, Scène du film de Céline Sciamma
…
« J’ai nourri des enfants, et Je les ai élevés; mais ils M’ont méprisé. Le boeuf connaît son possesseur, et l’âne l’étable de son maître; mais Israël ne M’a point connu, et Mon peuple n’a pas eu d’intelligence. »
Ésaïe 1, Extraits
…
« Se croire dans son droit, devenir le bourreau, l’image même de ce que l’on exécrait, la violence… Juger, être, agir dans le jugement avec ressentiment avec quelqu’un toute sa vie avec dureté, sans ménagement… sans une seule fois, jamais!…, voir, avoir en face de soi le miroir juste de ce que l’on piétinait… »
…
« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «
…
« La voix tremblante, un ancien marin de la Royal Navy, tout juste centenaire, a ému les téléspectateurs. «Je revois ces rangées de pierres tombales blanches… Pour quoi ? Pour le pays d’aujourd’hui ?», s’est-il demandé.
C’est un aveu chargé d’émotion et d’amertume qui a saisi le plateau de Good Morning Britain. Invité à l’occasion des commémorations de la fin de la Seconde Guerre mondiale, Alec Penstone, vétéran de la Royal Navy, a confié, la voix tremblante, «je revois ces rangées de pierres tombales blanches, ces centaines d’amis tombés pour la liberté… Pour quoi ? Pour le pays d’aujourd’hui ? Non, je suis désolé, mais le sacrifice n’en valait pas la peine.»
Ces mots, durs et sincères, ont figé un instant les animateurs de la matinale. Kate Garraway, l’une des présentatrices les plus populaires du Royaume-Uni, lui a répondu avec émotion : «Alec, je suis désolée que vous vous sentiez ainsi. Sachez que toutes les générations qui ont suivi, y compris la mienne et celle de mes enfants, sont immensément reconnaissantes pour votre courage et celui de vos camarades.» »
…
Un héros de la Royal Navy désabusé
Né en 1925, Alec Penstone avait 15 ans lorsque la guerre éclate. Il grandit dans les bombardements, participe au déblaiement des ruines avant de s’engager dans la Marine. À bord d’un sous-marin puis d’un porte-avions, il sert sur plusieurs fronts avant de participer, le 6 juin 1944, au Débarquement de Normandie. «J’ai survécu grâce à de la chance», confie-t-il avec pudeur.
Son témoignage, relayé par The Sun et The Daily Mail, trouve un écho particulier dans un Royaume-Uni en proie au doute : inflation persistante, système de santé en crise, fiscalité en hausse, sentiment d’insécurité et malaise identitaire alimentent la crise. «Ce pour quoi nous nous sommes battus, c’était la liberté. Aujourd’hui, la situation est pire que lorsque je me suis battu pour elle», résume-t-il, lucide.
Touchés par ses mots, les journalistes et téléspectateurs lui ont assuré vouloir «faire de ce pays celui pour lequel il s’était battu». Alec Penstone, apaisé, leur a répondu dans un sourire , «c’est formidable de savoir qu’il y a encore des gens comme vous qui transmettent le message aux jeunes générations.»
Durant la Seconde Guerre mondiale, environ 384.000 soldats britanniques sont morts au combat, selon un rapport de la Chambre des Communes. »
Le Figaro
«Le sacrifice n’en valait pas la peine» : un vétéran britannique de la Seconde Guerre mondiale dénonce avec émotion l’état du Royaume-Uni
Par Louise Dugast
Le 10 novembre 2025
…
…
« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »
…
« L’octogénaire a expliqué avoir commis l’irréparable compte tenu d’une situation devenue pour lui un véritable « calvaire », subi selon lui depuis près de dix ans. Des jeunes qui fument du cannabis et s’alcoolisent dans le hall de son immeuble où il réside au rez-de-chaussée. L’homme dit avoir maintes fois signalé cette situation aux forces de l’ordre, au bailleur social, sans que les choses n’évoluent.
Lorsqu’il est rentré d’une partie de pétanque ce vendredi soir, l’octogénaire explique avoir croisé un groupe de jeunes qui l’ont empêché de passer et l’ont insulté. Angoissé, se sentant en danger et excédé par cette situation, il dit être rentré chez lui, avoir attrapé un fusil puis être ressorti dans le hall en direction du groupe. “
FAITS DIVERS – JUSTICE : Un « crime d’exaspération » derrière le meurtre d’un jeune de 21 ans à Charleville-Mézières, 11 décembre 2022, Philippe Peyre, France bleu Champagne-Ardenne
https://www.francebleu.fr/info […] es-6973078
…
«Parmi toutes les raisons d’être de l’État, c’est sans doute la plus fondamentale. En contrepartie du renoncement à l’exercice illimité de notre liberté, nous sommes en droit d’attendre que l’État nous évite autant que possible le risque de la mort violente. C’est la logique du contrat social, exposée notamment par Hobbes dans son très célèbre ouvrage au titre éloquent : Léviathan. C’est parce qu’il a observé les ravages de la guerre civile anglaise, causée notamment par les dissensions religieuses, que Hobbes a placé au cœur de sa réflexion la nécessité d’un État capable, comme le monstre biblique, d’inspirer la crainte et de tenir en respect ceux qui seraient tentés de transgresser les règles communes. »
…
« La distanciation consiste ainsi en un acte double. Sur le plan cognitif, elle instaure une distinction entre un sujet et un objet de la représentation. À ce stade, la distinction n’est que programmatique puisqu’il reviendra aux stades suivants de constituer le sujet et l’objet lors de la construction de la représentation. Ce projet n’a de sens qu’une fois la distanciation réussie, c’est-à-dire une fois que la conscience de l’opposition suscite un besoin de se représenter le problème pour le surmonter. Sur le plan réflexif, la distanciation instaure un troisième terme, le pilote de la médiation à venir. Contrairement à ce que l’on pourrait croire au premier abord, ce qui est mis à distance n’est pas simplement le réel (l’opposition première) mais également la volonté (la position première). Cette dernière n’est au départ qu’un simple désir. Or, s’il s’agit de lui réserver une place au sein de la représentation, cela ne se fera pas sans compromis si tant est que l’opposition est réelle et ne peut donc être simplement anéantie. Le « je » de la réflexion prend donc une certaine distance avec le Moi désirant et avec le réel, car il cherche une médiation entre les deux (et ne peut donc se confondre avec aucun des deux).
Il faut souligner d’ores et déjà un point crucial qui résulte de cette distanciation réflexive. Celle-ci introduit le temps du projet par renoncement à l’immédiateté et à l’éternité. Dans une perspective simplement cognitive, seul l’acte de représenter importe ; la connaissance apparaît comme hors du temps ou, pour paraphraser Spinoza, sub specie aeternitatis. De fait, la connaissance ne peut y être relativisée à partir d’un autre terme ; elle apparaît comme un absolu. Savoir si cette connaissance arrivera à temps pour l’action ou encore savoir quelle connaissance doit être produite dans le temps imparti ne compte pour rien. On demeure typiquement dans une conception intemporelle de la connaissance, qui est de l’ordre de l’instinct ou du divin. À l’inverse, la distanciation réflexive pose d’emblée la question du temps qu’il faudra pour inscrire sa volonté dans le monde. Penser la médiation entre sa volonté et le réel sous tous ses aspects conduit nécessairement à relativiser la connaissance en la plaçant dans un équilibre réfléchi avec l’acte visant la réalisation du désir. Bref, dire que la réflexion pilote la médiation entre la volonté et le réel, c’est dire entre autres que le temps du projet ne pourra plus être évacué comme une dimension secondaire pour l’action.
Venons-en maintenant aux deux formes d’échec. Selon la version causaliste, l’échec provient du Non-Moi. L’opposition peut être alors qualifiée de « choc » face auquel l’acteur ne fait que réagir sans réfléchir. En ce cas, l’acteur agit moins en son nom qu’il ne réagit dans l’immédiateté ; il n’est pas auteur de son acte – au sens où il ne sait pas ce qu’il fait. C’est l’acte irréfléchi, impulsif, provoqué par le Non-Moi. La version substantialiste explique l’échec de manière exactement inverse comme provenant du Moi ; il s’agit d’un accident propre à l’activité du Moi qui aboutit à l’inaction, comme si l’on avait l’éternité pour agir. L’esprit de l’acteur est distrait de ce qui le poussait à agir ; la volonté initiale est anéantie ; la réflexion, étouffée.
Prenons un exemple. Pour agir intelligemment face à la violence, il faut tout d’abord conserver son sang-froid, c’est-à-dire se donner pour tâche d’analyser objectivement la situation. Et, à ce stade, l’échec peut prendre les deux formes suivantes. Ou bien l’individu confronté à la violence réagit immédiatement par une surenchère de violence ou une fuite éperdue (exemples de causalisme). Ou bien il peut être « choqué » par cette manifestation de violence (causalisme) mais se retrouver submergé par la peur au point d’en être paralysé (exemple de substantialisme). Dans tous les cas, l’individu ne prend pas conscience d’un quelconque lien entre sa volonté et cette violence. D’un côté, la pure et simple réaction est un manque de conscience que cette violence est objet à interprétation : Cette violence s’adresse-t-elle à moi ? Quel est son but ? Quelles sont ses forces et ses faiblesses ? Y a-t-il une paix possible ? De l’autre, l’effondrement sous le coup de l’émotion est un manque de conscience que je ne suis pas ma peur, que « je » peux voir le Moi effrayé et l’inclure comme un élément du problème. Cette prise de conscience est, pour prendre un exemple précis, exactement celle du Maréchal du Turenne quand, devant un pont qu’il devait prendre sous la mitraille, il se sentit trembler de peur, mais put se dire à lui-même pour se donner du courage : « Tremble carcasse, si tu savais où je t’emmène, tu tremblerais encore plus ! » Ce faisant, Turenne a objectivé sa peur et pu ainsi conserver sa détermination.
Ces deux échecs éclairent ce qu’il faut réussir à ce stade. Face à la violence, le premier acte d’une pensée réfléchie tient finalement en une prise de recul qui permet de voir l’ensemble de la situation en spectateur. Il s’agit d’effectuer par soi-même ce que le théâtre grec avait institutionnalisé : mettre à distance la violence en devenant spectateur des passions qu’elle provoque (la catharsis) par une représentation où l’on n’est plus concerné directement, de manière à en analyser les mécanismes et d’en méditer les maux.
La qualification
Le deuxième moment est, avec le troisième, celui de la sensibilité, celui de la conscience d’une affection. Pour l’instant, la distanciation a ouvert devant l’individu un espace inconnu qu’il va devoir explorer pour se donner une représentation du problème rencontré et, à terme, inscrire une volonté particulière dans ce monde. Il s’agit ici de recueillir les données de la situation et d’y prêter attention.
Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.
Le moment de la qualification est plus précisément celui de l’exploration de la matière et de la forme de ce qui affecte l’individu. Pour l’heure, il faut supposer que l’individu n’a aucune lumière sur le problème. Il ne sait rien ou, plus exactement, pour reprendre l’invitation de Socrate à la réflexion, il sait seulement qu’il ne sait pas. Ce n’est qu’à cette condition que l’individu devra effectivement produire une réflexion appropriée. Et ceci à la différence de nombreuses approches, qui considèrent trop souvent que l’individu a toujours déjà suffisamment de lumières sur le problème. L’acteur cognitif sait ainsi d’emblée quelle méthode il lui faudra appliquer. De fait, la réflexion a déjà eu lieu et la procédure a été déterminée par le savant. Il ne reste à l’individu que la tâche de bien l’exécuter (et, en ce cas, le savant le dit « rationnel »). Prendre au sérieux le moment de la réflexion consiste au contraire à ne pas se donner par avance une représentation du problème, à éviter de partir d’un objet visible pour un sujet présupposant la connaissance de son mode de constitution. L’individu est renvoyé à lui-même et devra s’orienter par ses propres moyens. Il va devoir produire ses propres lumières sur le problème à partir de la plus complète obscurité.
Dans cette situation, il faut commencer par poser une référence. En effet, pour l’instant, le modèle de la réflexion n’a pas été attribué à un acteur mais à un projet d’action. Le « je » de la réflexion doit s’efforcer de savoir ce qui est fait, mais rien ne dit encore qu’il s’agit de savoir ce que le Moi effectue. Or il y a deux possibilités. Soit je réfléchis sur une action en vue d’inscrire une volonté que je fais mienne [4] et je me donne une représentation de mon action. Cela revient à dire que la référence est placée dans le Moi ou encore que je prends pour référence la vie active. Soit je réfléchis sur une action qui tend à inscrire une finalité hypothétique et je m’en donne une représentation. La référence est alors placée dans le Non-Moi et l’on peut dire, en un sens, que je prends pour référence la vie contemplative. Dans un cas, l’acteur cognitif qui représente l’action et l’auteur réfléchissant qui statue sur cette représentation ne sont qu’une et même personne. Dans l’autre, ils sont différents. Ce deuxième cas est évidemment d’un intérêt particulier pour l’acte de compréhension d’autrui. Mais c’est le premier cas qui retiendra notre attention, celui où je réfléchis sur mon agir. De toute façon, comme nous le verrons, le choix de la référence est neutralisé dès lors que la réflexion est réussie.
Cela dit, que doit-on désormais attendre de ce deuxième moment ? Tout simplement, une première mise en relation du Moi et du Non-Moi. Il s’agit de qualifier les déterminations réciproques du Moi et du Non-Moi, et de penser ces deux termes comme n’étant ni simplement identiques, ni simplement opposés. Il faut donc penser leurs différences par un acte de comparaison car ce n’est que de cette manière que les opposés seront reliés, puisque pensés en termes d’identités relatives et d’oppositions relatives.
Pour ce faire, l’individu doit imaginer des catégories susceptibles de qualifier les données de l’intuition. C’est un premier pas nécessaire pour produire la représentation. Dans le même temps, l’acte de réflexion consiste à prendre du recul sur cette mise en relation pour ne pas la réduire à un seul terme et présupposer qu’elle est absolument contingente (pur fruit de l’imagination) ou, à l’inverse, qu’elle est absolument nécessaire (pur fruit de l’aperception). Il s’agit donc de prendre conscience que son acte de comparaison des données empiriques n’a pas déterminé la qualification des données, mais a néanmoins contraint les qualificatifs imaginables.
La raison de l’échec tient ici, comme lors des autres moments, dans le fait d’oublier la réflexion qui accompagne la construction de la représentation. Et cet échec peut prendre, comme toujours, deux formes, que nous ne qualifierons plus – suivant en cela Fichte – de substantialisme et de causalisme mais d’idéalisme et de réalisme. En effet, le choix précédent de la référence a au moins changé ceci que la relation entre le Moi et le Non-Moi est réfléchie du point de vue du Moi, c’est-à-dire du point de vue substantialiste. Les échecs de la réflexion ne s’expliquent donc plus par l’absence d’un point de vue (substantialiste ou causaliste) à partir duquel penser la relation entre le Moi et le Non-Moi, mais par des actes manqués lors de la mise en relation. Les erreurs qui en résultent peuvent être alors interprétées comme des erreurs sur la forme de la relation (idéalisme) ou sur la matière de la relation (réalisme).
Il y a ainsi l’erreur du réalisme qualitatif où les qualités ne sont pas pensées comme les fruits d’une mise en relation, mais comme perception directe des qualités dans l’objet, comme croire par exemple que tel individu est un tueur parce qu’il a une « tête de tueur », comme si cette catégorisation s’imposait d’elle-même et constituait une connaissance que l’on n’aurait pas soi-même mise en forme. Je devais prêter attention aux données pour y découvrir ce qui pouvait m’intéresser, ce qui était pertinent pour ma volonté initiale, mais j’ai été obnubilé par les données et je n’ai pas su y tracer ma route. En cela, mon attention n’a pas simplement fléchi, elle s’est noyée. L’attention totale – l’acte de coller aux données jusqu’à perdre toute prise de vue – aboutit ainsi à une dissolution de l’attention. Ainsi, face à la « tête de tueur », j’aurais dû prêter attention à d’autres éléments de la situation avant de juger et prendre conscience que l’image que je me fais d’un tueur vient de moi, et non du visage d’autrui.
L’erreur de l’idéalisme qualitatif est exactement inverse. L’acte de réflexion n’est plus manqué en raison d’une conscience d’objet qui supprime la conscience de soi. Cette fois, je prends de la hauteur pour avoir une vue générale mais je finis par occulter les données mêmes du problème. La conscience de soi supprime donc la conscience d’objet. Par exemple, se cogner à une porte parce que l’on n’aurait pas prêté attention au fait qu’elle était fermée. Tout se passe comme si la qualité ouvert/fermé ne dépendait pas des données. La qualité n’est le produit que de la forme de la relation – qui traduit le fait que je veux passer dans la pièce d’à-côté et que le moyen adéquat est de passer par cette porte – et ce, indépendamment de la matière – qui m’informe de la position de la porte par rapport à la référence choisie (positif si ouvert, négatif si fermé). D’une certaine manière, cet exemple rappelle l’erreur substantialiste où l’acteur prenait ses désirs pour des réalités. La différence est que la réflexion de l’acteur porte ici sur un moyen en vue d’une fin ; l’acteur n’est pas dans l’immédiateté du désir, il se préoccupe des moyens d’agir mais oublie le contexte de leur application. L’acte manqué est ici une absence d’attention.
L’idéalisme et le réalisme qualitatif expriment des erreurs inverses. Dans un cas, l’attention est entièrement portée sur soi au point d’annuler toute attention sur l’objet ; dans l’autre, l’attention est entièrement centrée sur l’objet, et non sur soi. Mais au fond, c’est bien le même acte de réflexion qui est manqué. Il s’agissait de relier le Moi et le Non-Moi par un acte de qualification des déterminations réciproques – ce geste étant celui propre à la cognition – et, dans le même temps, de penser cet acte comme acte de liaison de manière à ne pas qualifier n’importe comment le problème – ce geste étant spécifiquement celui de la réflexion.
Reprenons l’exemple d’une confrontation à la violence et imaginons une personne qui marche seule vers sa voiture dans un parking et entend un bruit de pas derrière. Elle a réussi la distanciation et distingue donc bien son Moi, qui veut être en sécurité dans sa voiture, du Non-moi, constitué en particulier des pas derrière et du chemin qui reste à faire jusqu’à la voiture. Elle doit maintenant qualifier la situation en termes de risque. L’échec réaliste consisterait alors, par exemple, à être si obsédée par le bruit des pas en y cherchant le moindre signe d’une quelconque agressivité que la personne perdrait de vue l’idée de se mettre en sécurité dans sa voiture. L’échec idéaliste consisterait au contraire à penser uniquement à sa sécurité au point de ne pas voir sa voiture au moment de passer devant.
On notera pour conclure ce moment que les erreurs de réflexion sont, à ce stade, parfaitement triviales. Elles ne suscitent pas de longues et subtiles discussions critiques. Cela n’est pas sans raison. Comme nous l’avons annoncé au début de cette partie, la qualification est un moment de sensibilité. Aussi ne prête-t-elle pas à discussion. Tout au plus l’acteur peut lui opposer une autre qualification (en refaisant ce moment) et constater une différence. C’est à ce stade la seule forme d’autocritique possible, qui pointe un simple problème d’attention.
La quantification
D’une certaine manière, le moment quantitatif répète le moment qualitatif à un niveau supérieur. Une première mise en relation vient en effet d’être effectuée à l’aide de qualités. Il s’agit maintenant d’effectuer une seconde mise en relation en pensant les rapports entre ces qualités. Disons encore, il s’agit de synthétiser les premières synthèses, qui rassemblent sans réelle unité des éléments de la représentation, pour aboutir à une représentation du problème.
LA SENSIBILITÉ JOUE ENCORE UN RÔLE, NON PLUS CETTE FOIS COMME SIMPLE CONSCIENCE D’ÊTRE AFFECTÉ, MAIS COMME CONSCIENCE D’ÊTRE PLUS OU MOINS AFFECTÉ PAR CECI OU CELA. Il y a redoublement de la sensibilité au moment de ramasser en une image tout ce que j’ai pu repérer comme qualités. De même, l’imagination joue encore un rôle central pour trouver une commune mesure à tous les aspects du problème rencontré. Le moment de la quantification est à cet égard le moment où une image est effectivement produite.
La représentation (= image) qui en résulte lie (partiellement mais, si la réflexion est réussie, pertinemment) le Moi et le Non-Moi ; c’est un pont entre le sujet et l’objet. En ce sens, la représentation est certes une représentation du problème rencontré, mais elle contient aussi une proposition pour résoudre ce problème (ce qui est l’essentiel du point de vue de la réflexion). Le fait de proposer un équilibre concret entre le réalisme (le Non-Moi détermine le Moi) et l’idéalisme (le Moi détermine le Non-Moi) revient à définir précisément mes marges de manœuvres et mes moyens d’actions pour inscrire ma volonté dans le contexte donné. Construire une représentation équivaut ici à proposer une solution (ou, éventuellement, une absence de solution) au problème rencontré.
Que faut-il accomplir du point de vue de la réflexion ? Il s’agit encore une fois de prendre du recul par rapport à l’acte de mise en relation et de prêter attention à la place de chaque élément au sein du tableau. Contrairement à l’étape précédente, le tableau n’est ni vide ni informe ; les éléments pertinents ont au contraire une place dans le tableau. Aussi, cette fois, la défaillance est-elle relative et non plus absolue. Je dois penser la mise en relation en prêtant attention aussi bien à cet élément-ci qu’à cet élément-là. Je dois produire une unité véritable et, pour cela, je dois évaluer l’importance respective des différentes qualités. L’acte de réflexion consiste donc ici à prêter attention à chacun des termes au moment de cette évaluation. Plus précisément, l’attention doit effectuer le chemin qui mène d’un terme à l’autre. C’est le seul moyen de penser ensemble les termes sans simplement les juxtaposer (comme si j’avais deux consciences – cas de l’idéalisme) ou les faire suivre sans solution de continuité (j’ai conscience du premier terme sans le second, puis du second sans le premier – cas du réalisme). L’échec correspond alors à un problème de mobilité de l’attention, qui aboutit à une négligence.
Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience.
Autrement dit, dans le cas du réalisme quantitatif, la représentation détermine la réflexion. Une image produite avec certains éléments, que l’on dira surestimés, nuît à la conscience des autres éléments du problème, qui se trouvent alors sous-estimés. Supposons que, dans l’exemple du parking, la personne soit particulièrement inquiète depuis la lecture d’un roman policier avec une scène terrifiante dans un parking. L’erreur réaliste consisterait ici à trop penser à cette scène romancée pour interpréter la situation présente, ce qui ferait, en partie, écran aux éléments rassurants.
Dans le cas de l’idéalisme quantitatif, l’attention est au contraire trop mobile. Elle n’arrive pas à se fixer sur une représentation, mais oscille entre plusieurs possibles. L’imagination est dans un régime de surproduction et il va manquer une délibération sérieuse pour effectuer un tri et ne retenir qu’une des images candidates. L’acteur est alors en pleine confusion et, s’il se fie toujours à sa réflexion, il demeure indécis. Toutefois, il peut aussi bien passer outre et se décider pour une solution confuse, qui mélange les caractéristiques de plusieurs représentations sans s’assurer d’une cohérence – l’acteur verse alors dans le réalisme quantitatif.
En fait, l’idéalisme quantitatif correspond à la situation où la réflexion détermine la représentation. L’imagination produit des images, mais du point de vue de la réflexion, aucune ne mérite sérieusement que l’on s’y arrête. Aucune ne mérite attention. Le cas est donc bien inverse du réalisme quantitatif et il indique d’ores et déjà que l’acte de réflexion réussi consistera à trouver un équilibre entre l’attention qu’il faut prêter à la production d’images et celle qu’il faut prêter à l’image produite. Supposons que dans l’exemple du parking, la personne entende plusieurs bruits de pas. Une erreur réaliste consisterait à penser que ce sont les bruits de pas venant de la gauche qui sont ceux de l’agresseur, comme dans le roman. Une erreur idéaliste serait de penser que l’agresseur est celui de gauche, puis que c’est celui de droite, puis que c’est celui de derrière, et ainsi de suite, sans réussir à penser ensemble ces éléments (à savoir qu’il y a des témoins, ce qui diminue le risque d’agression).
L’abstraction
Venons-en au dernier moment de l’acte de réflexion. Pour l’instant, l’acteur s’est donné une tâche à réaliser lors de la distanciation, puis il a produit une représentation du problème en qualifiant puis en quantifiant cette tâche. Il a ainsi imaginé un moyen d’action susceptible de surmonter l’opposition initiale. Toutefois, à ce stade, la solution imaginée n’est pas aussi réfléchie que l’on pourrait le croire. Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; CE QU’IL A OCCULTÉ, IL L’A OCCULTÉ ; CE QU’IL A NÉGLIGÉ, IL L’A NÉGLIGÉ ; CE QUI L’A SUBJUGUÉ L’A SUBJUGUÉ ; CE QUI L’A RENDU CONFUS L’A RENDU CONFUS ; UN POINT C’EST TOUT. AUCUNE « PETITE VOIX INTÉRIEURE » NE L’A ALERTÉ SUR SES AVEUGLEMENTS ET SES NÉGLIGENCES ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.
Pour ce faire, il faut réfléchir à l’articulation de ce qui vient d’être pensé. Il n’est pas question de refaire ce qui vient d’être fait, ni même de le refaire en s’obligeant à être plus déterminé, plus attentif ou mieux concentré. Il faut être parfaitement clair : réfléchir ne consiste pas à s’admirer en train de penser (en se demandant : « Ai-je été bon ? »). Tout l’effort de l’acteur a consisté jusqu’à présent à limiter ( « finitiser » ) l’infini des possibles. IL N’AVAIT AUCUNE LUMIÈRE SUR LE PROBLÈME RENCONTRÉ ; IL DEVAIT SE DÉBROUILLER POUR Y METTRE UN ORDRE. IL A POSÉ UNE RÉFÉRENCE, CHOISI DES DIRECTIONS D’INVESTIGATION, MESURÉ CE QU’IL Y A RENCONTRÉ DE MANIÈRE À PRODUIRE UNE REPRÉSENTATION DU PROBLÈME ET UNE PROPOSITION DE SOLUTION. Ce faisant, il a borné son activité de pensée – c’est le lot de toute action de ne pouvoir tout faire et de devoir choisir certaines possibilités parmi toutes. Mais il importe maintenant que l’acteur réfléchissant se détache des bornes qu’il s’est imposées ; il est temps qu’il les voie comme bornes. «
Maxime Parodi, L’acte réfléchi, ou comment modéliser la faculté de juger en sciences sociales
…
« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
…
« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historique
…
« Son analyse de la guerre civile : le système confessionnel comme poison originel
…
« Haddad porte un diagnostic implacable sur les causes de la guerre civile (1975-1990) et l’effondrement continu du Liban. Pour elle, le mal est structurel : « La distribution du pouvoir basée sur la confession a conduit à une identité individuelle et communautaire fragmentée. » Elle milite pour l’abolition du confessionnalisme, condition selon elle de toute reconstruction : « Comment peut-on prétendre avoir un État tant qu’on est en présence d’un groupe armé qui peut imposer ses conditions ? »
Elle dénonce le concept du zaïm — le chef communautaire — comme « néfaste au Liban », et les partis politiques qui « vous délestent de votre esprit critique ». Plus grave encore, elle accuse les anciens combattants devenus dirigeants : « Beaucoup de ceux qui ont fait la guerre sont au pouvoir aujourd’hui et pas un seul n’a demandé pardon pour le mal fait. J’exige ce pardon. » Elle déplore qu’il n’existe toujours pas « une histoire de la guerre civile qui intègre les versions en présence » — un déni collectif qui perpétue les fractures.
Son enfance l’a conditionnée à voir « l’autre » comme ennemi. Elle raconte : « Une nouvelle fille, Mariam, avait rejoint mes scouts. Elle portait le hijab. « C’est une musulmane », chuchotions-nous, comme si nous disions « c’est une serial killer ». Je ne pense pas que nous comprenions ce qu’était un musulman, sinon « pas chrétien », et donc « ennemi ». » Ce conditionnement sectaire qu’elle a dû désapprendre nourrit sa vision d’une citoyenneté laïque. »
…
« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »
…
…
« V. – On n’a pas lieu d’admirer ton acuité d’esprit. Soit. Mais il est bien d’autres qualités dont tu ne peux pas dire : « Je n’ai pour elles aucune disposition naturelle . » Acquiers-les donc, puisqu’elles dépendent entièrement de toi : sincérité, gravité, endurance, continence, résignation, modération, bienveillance, liberté, simplicité, austérité, magnanimité. Ne sens-tu pas combien, dès maintenant, tu pourrais acquérir de ces qualités, pour lesquelles tu n’as aucune incapacité naturelle, aucun défaut justifié d’aptitude? Et cependant tu restes encore de plein gré au-dessous du possible. À murmurer, lésiner, flatter, incriminer ton corps, chercher à plaire, te conduire en étourdi et livrer ton âme à toutes ces agitations, est-ce le manque de dispositions naturelles qui t’y oblige? Non, par les Dieux. Et, depuis longtemps, tu aurais pu te délivrer de ces défauts, et seulement, si c’est vrai, te laisser accuser de CETTE TROP GRANDE LENTEUR ET DE CETTE TROP PÉNIBLE DIFFICULTÉ À COMPRENDRE. Mais, sur ce point même, il faut t’exercer, et ne point traiter par le mépris cette lourdeur, ni t’y complaire. «
Marc-Aurèle
…
« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
…
Claude Ai, Mi6-Canaris
…
Amin Maalouf – Le livre qui a changé ma vie, Chaîne YouTube de La Grande Librairie
« Le livre qui a le plus compté pour moi, c’est le monde d’hier de Stevan Sveig. C’est un livre, que je n’ai pas lu dans ma jeunesse, que j’ai lu un peu plus tard, mais que…qui a rejoint mes préoccupations. J’ai toujours le sentiment que, le monde passe par une période inquiétante, peut-être par une période de régression… Et il me semble que Sveig, quand il a écrit ce livre à la veille de sa mort, avait la même impression. Il avait l’impression que le monde était en train de basculer, il avait même l’impression que, qu’il n’avait plus sa place dans ce monde… Et il est allé très loin puisqu’il s’est suicidé. Moi je, je n’aurais sûrement pas cette solution, mais je comprends sa préoccupation, qu’il ait de la nostalgie pour le monde d’hier, pour lui c’était le monde Austro-Hongrois, le monde en réalité, c’était le monde d’avant la première guerre mondiale. Quelque-chose s’est cassé au moment de la première guerre mondiale, une cassure qui s’est encore amplifiée au moment de la seconde guerre mondiale, et cette cassure, a, probablement fait basculer le monde dans la barbarie. Ce livre, pour moi, est probablement le livre qui me guide le plus depuis un certain nombre d’années, et j’ajouterai que peut-être c’est le livre qui va guider certains de mes futurs écrits, parce que je le relis souvent. »
…
…
« L’ÉDUCATION des Grecs & des Romains tendait DIRECTEMENT à FORMER LE JUGEMENT, & à NOURIR cette vertu que nous nommons PRUDENCE; l’Éducation moderne semble n’avoir d’autre objet que d’exercer la mémoire, ou tout au plus d’orner l’esprit. La première embrassait le détail de la vie civile, & n’était que l’apprentissage d’une conduite sage & réglée ; la seconde roule toute entière sur des objets de pure curiosité, & ne contribue que faiblement à former les mœurs. La jeunesse qui, parmi les anciens, s’adonnait aux lettres, n’était point séparée du commerce du monde : elle prenait des leçons dans les promenades publiques, & dans les lieux destinés aux exercices du corps ; ces sortes de conférences n’étaient proprement qu’un commerce d’amis sur des matieres familières, & d’un usage journalier : on ne rougissait point d’y assister dans un âge avancé ; & l’on se faisait un plaiſir de s’y rendre assidu, jusqu’à ce qu’on en fut arraché par des emplois civils ou militaires. On se trouvait ordinairement en état, au sortir de ces exercices, de haranguer le peuple assemblé, ou même de conduire une armée. Nos classes, au contraire, sont des espèces de prisons où regnent la contrainte & l’ennui ; où des maîtres sévères et dogmatiques enseigner sur les matières de leur profession, devant un auditoire destiné à des professions totalement différentes : on en sort, après bien des années, avec une connaissance superficielels des langues grecque & latine ; mais aussi ignorant qu’on y était entré sur la connaissance des hommes, & surtout sur ce qui pourrait contribuer à nous rendre sages& heureux. Personne n’y assiste par goût, & l’on rougirair de s’y trouver après un certain temps. Les jeunes gens s’en retirent dans l’âge où l’instruction leur devient plus nécessaire que jamais, lorsque des passions, jusqu’alors inconnues, s’éveillent au fond de leur cæur, & portent des atteintes furieuses à la raison. Entrons dans un plus grand détail sur ces deux genres d’Éducation. Les enfants des Grecs n’apprennaient aucune langue étrangère. Comme les arts & les Sciences avaient pris naissance dans la Grèce, ou du moins s’y étaient tellement perfectionnés, qu’on avait oublié leur première origine ; quel avantage eussent-ils retiré des soins qu’ils auraient donnés à l’étude des langues barbares ? Dès qu’un enfant savait lire & écrire, on l’envoyait chez un maître de palestre & chez un maître de musique : le premier travaillait à lui former le corps, le Second à lui former l’âme. Cette Éducation Simple répondait à tous les besoins de la vie. Chaque citoyen étant destiné par état à porter les armes pour la défense de la patrie, ne pouvait négliger un genre d’exercice qui donnait au corps de la force & de la souplesse, & qu’on regardait comme le prélude de l’art militaire. D’un autre côté, la muſique servait à tempérer & à corriger la rudesse & la férocité, que le seul usage des exercices du corps eût nécessairement fait contracter à l’âme. La musique se divisait en deux parties, les sons & les paroles. Les sons étaient graves, simples & majestueux. Persuadés que la moindre innovation, en fait de musique, entraînait des conséquences dangereuses pour les mœurs ; les magistrats veillaient, avec la plus grande attention, à ce que les sons mols & effeminés fussent bannis des écoles. Les paroles étaient des morceaux choisis dans les ouvrages des poëtes les plus célébres, tels qu’Homère, Héliode Simonide & Tirtée, où l’on trouvait tout à la fois des préceptes pour les mœurs, des exemples de vertus & les cérémonies du culte public. C’était sans doute un grand avantage pour les jeunes gens de puiser ces connaissances nécessaires au bonheur de la vie, dans les plus parfaits modèles de l’éloquence & du goût ; en s’instruisant des devoirs de citoyen, ils prenaient, en même temps une forte teinture de littérature. C’est à quoi se réduisait, parmi les Grecs, l’Éducation publique, celle à laquelle participaient tous les citoyens sans distinction. Ceux des jeunes gens qui voulaient s’avancer dans les charges de la République, cherchaient à perfectionner cette premiere Éducation par le commerce des philosophes & des sophistes. Ils prenaient d’abord des leçons de mathématiques, de physique & d’astronomie ; leçons dont il est aisé de sentir l’utilité, puisque la première de ces Sciences donne de la justesse à l’esprit, & que les deux autres le préservent des erreurs populaires, lui inspirent de la noblesse & de l’élévation. A ces trois Sciences en succédaient trois autres plus utiles encore, la logique, la morale & la politique. Toutes ces Sciences servaient d’introduction à la rhétorique, qui n’est autre chose que l’art de la persuasion. Au reste, comme ces dernières études n’étaient pas communes à tous les citoyens, & qu’elles n’étaient, en un sens, qu’accessoires à la constitution politique, elles éprouverent, en différents temps, des variations : ce qu’il importe d’observer ici, c’est que ces études tendaient toutes à l’intérêt personnel de celui qui les cultivait ; qu’elles étaient actives, si je puis m’exprimer ainsi ; enfin, qu’elles avaient pour but de former des citoyens & des hommes d’Etat, & non des savants & des gens de lettres, dans l’acception qu’on donne vulgairement à ces mots. Si je n’ai point parlé, dans cette énumération, de la peinture & de la danse, c’est que celle-ci faisait partie des exercices militaires, & que l’autre était moins une étude, qu’un amusement. Cet amusement cependant n’était point entièrement dépourvu d’utilité, puisqu’il servait à donner l’idée des proportions, & à nourrir le goût du beau »
Analyse du Traité de l’éducation civile, Par M. Garnier. Nécessité d’une École d’Education où l’on enseigne le Droit civil. Plan d’un Traité complet de la ſcience civile. Sources où l’on puisera les principes de cette Science. Avantages d’une Éducation civile telle qu’on en trace ici le plan.
…
«C’est un roman d’enfermement, récit de journées passées auprès de patients et de soignants internés sous contrainte dans deux unités psychiatriques hospitalières françaises. Une expérience au plus près de la « folie », de ceux qui la vivent et de ceux qui l’accompagnent – « expérience qui, loin d’éclairer, de démêler, opacifie et maintient dans l’ignorance, l’ambivalence », doit bien constater Joy Sorman. « A la folie », son dixième livre, à paraître chez Flammarion ce 3 février, dresse à travers les portraits et le quotidien de patients et soignants du pavillon 4B l’état des lieux d’un secteur en crise. Alors qu’un autre écrivain, Emmanuel Carrère, raconte dans « L’Obs » sa propre immersion dans un service de pédopsychiatrie, nous en avons discuté avec elle. »»
« La romancière a passé un an avec des soignants et des patients internés sous contrainte au service psychiatrie de deux hôpitaux publics pour écrire « A la folie ». Entretien. »
Joy Sorman (autrice de la « À la Folie », publié chez Flammarion le 3 février 2021 ) : » En psychiatrie, il n’y pas de vérité qui tienne. »
Propos recueillis par Agathe Blanc pour Le Nouvel Observateur
Publié le 22 janvier 2021
…
« Voilà deux jours que je ne quittais plus le centre. Deux jours à la regarder s’enfoncer chaque seconde un peu plus dans ce mal, dans cette noirceur, oscillant entre songe et réalité. Les yeux rivés sur sa descente aux enfers, sans pouvoir y faire quoi que ce soit, je l’ai regardée vivre dans un monde imaginaire, un endroit probablement réconfortant pour elle. J’ai été contrainte d’assister à de nombreuses scènes, totalement déroutantes, impuissante. Forcée de jouer le jeu lorsqu’elle prétendait devoir aller travailler. Acquiescer en dissimulant mes larmes quand elle me regardait sans me voir. Sourire devant ses propos incohérents, l’écouter parler à une infirmière du service comme si elle était une vendeuse de prêt-à-porter, la voir si heureuse, en pensant qu’elle vivait un vrai moment de liberté dans la capitale avec Zita, à l’ombre du sapin du centre, pendant que je mourais de l’intérieur. Je n’ai jamais ressenti une telle détresse depuis Maël. »
Dreams of love, MadieLie V.
https://books.google.fr/books? […] mp;f=false
…
« « QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
…
…
« L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
…
« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
…
« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. «
Gilles Deleuze, Les intercesseurs
…
…
« Je ne peux pas entrer en toi par contact, mais même quand j’entrerai en toi une fois devenu esprit, je ne le ferai pas non. Il vaut mieux que je te tienne pour de bon, que je te baise de haut en bas, de gauche à droite, d’avant en arrière… Je me rapprocherai tant, que cela te brisera. Et si cela ne marche pas, j’ai d’autres moyens, j’ai tellement, tellement de moyens… »
Le Témoin du mal, « Azazel », Bible
…
La surveillance contemporaine : anatomie d’un régime de visibilité à l’intersection du pouvoir étatique et du regard social
L’architecture mondiale de la surveillance repose sur une double réalité que les individus perçoivent intuitivement sans toujours pouvoir la nommer : d’une part, des dispositifs étatiques documentés fichant des millions de personnes selon des critères opaques ; d’autre part, une structure sociale plus profonde où l’observation mutuelle constitue le tissu même du lien social. Cette convergence entre surveillance institutionnelle et regard social ordinaire produit une condition d’exposition permanente qui n’est ni délire persécutoire ni simple métaphore, mais réalité sociologique objective. L’individu qui perçoit être observé par des « groupes d’hommes taiseux et coordonnés » — pour reprendre une formulation qui circule — reconnaît simultanément l’existence de fichiers policiers documentés et la logique profonde de ce que Norbert Elias appelait les « chaînes d’interdépendance » : nous sommes toujours déjà pris dans des configurations qui nous précèdent et nous observent.
Partie I — L’architecture empirique du fichage
France : 24 millions de fiches et l’opacité des « notes blanches »
Le Traitement des Antécédents Judiciaires (TAJ), créé en 2011, constitue le cœur du dispositif français. Il contient 24 millions de fiches de personnes « mises en cause » — soit environ un tiers de la population française — avec 7 à 8 millions de photographies compatibles avec la reconnaissance faciale. La durée de conservation atteint 40 ans pour les infractions graves. Point critique : l’inscription est possible sans condamnation, sur simple mise en cause, rappel à la loi ou classement sans suite. Les contrôles de la CNIL révèlent des taux d’erreurs entre 37% et 83% selon les services, avec non-transmission systématique des décisions de relaxe par les parquets.
Le FNAEG (empreintes génétiques) recense 5,2 millions de profils — 7,5% de la population — dont 83% sont de simples « mis en cause », présumés innocents. La CEDH a condamné la France en 2017 (arrêt Aycaguer) pour violation de l’article 8. Le refus de prélèvement constitue une infraction pénale (un an de prison, 15 000€ d’amende). Le FAED (empreintes digitales) compte 6,7 millions d’individus. Le fichier TES centralise les données biométriques de quasi-toute la population française (60+ millions de photos faciales) pour les titres d’identité, malgré l’avis défavorable de la CNIL.
Les « notes blanches » du renseignement — documents sans en-tête, date ni signature — fondent des assignations à résidence et des MICAS (Mesures Individuelles de Contrôle Administratif et de Surveillance). Sur 703 jugements de première instance pendant l’état d’urgence, 349 y font référence. La Cour de cassation (décembre 2023) et la CEDH (Fanouni c. France, juin 2023) ont validé leur usage comme mode de preuve, malgré l’impossibilité quasi-totale de les contester : erreurs documentées incluent des condamnations inexistantes et des faits matériellement impossibles.
La loi Renseignement de 2015 a légalisé les « boîtes noires » (algorithmes analysant les métadonnées de connexion), les IMSI-catchers (fausses antennes-relais), les logiciels espions et la sonorisation des lieux. En 2018, 22 038 personnes étaient surveillées par les services, avec un taux d’avis défavorables de la CNCTR de seulement 2,1%. La reconnaissance faciale est légalement pratiquée via le TAJ depuis plusieurs années. L’affaire Pegasus (2021) a révélé l’infection des téléphones de journalistes français — Edwy Plenel et Lénaïg Bredoux de Mediapart — commanditée par le Maroc, ainsi que le ciblage d’Emmanuel Macron et de 14 ministres.
Tableau comparatif international des systèmes de surveillance
| Pays | Système principal | Mécanisme | Population affectée | Source |
|---|---|---|---|---|
| France | TAJ, FNAEG, notes blanches | Fichage judiciaire, biométrie, algorithmes | 24M fichés TAJ, 5,2M FNAEG | CNIL, La Quadrature du Net |
| États-Unis | Section 702 FISA, Fusion Centers, Clearview AI | Interception sans mandat, 80 centres de fusion, 60 milliards d’images faciales | Surveillance de masse, ~420 000 sur watchlist | EFF, Brennan Center, ODNI |
| Chine | Grid management, IJOP (Xinjiang), Sharp Eyes | Gestionnaires de quartier, collecte biométrique forcée, caméras participatives | 1,4 milliard (couverture nationale), régime spécial Xinjiang | ASPI, Human Rights Watch, MERICS |
| Russie | SORM, Sphera (reconnaissance faciale) | Accès direct FSB aux communications, 220 000 caméras RF à Moscou | 540 000 interceptions/an (2012), identification des manifestants | ECHR (Zakharov v. Russia), OVD-Info |
| Israël/Palestine | Blue Wolf, Red Wolf, Wolf Pack | Photos gamifiées par soldats, reconnaissance faciale aux checkpoints, code couleur (vert/jaune/rouge) | ~200 000 Palestiniens de Hébron traversant quotidiennement | Amnesty International « Automated Apartheid » |
| Turquie | ByLock, FETÖ-Meter | Usage d’application = preuve de terrorisme, profilage sur 97 critères et 290 sous-critères | 750 000+ enquêtés, 130 000+ fonctionnaires révoqués | Stockholm Center for Freedom, ECHR |
| Iran | Nazer, Noor Plan | Application de signalement citoyen (plaques), drones de surveillance du hijab | 8 000 véhicules confisqués, caméras RF dans les universités | UN Fact-Finding Mission (mars 2025) |
| Arabie Saoudite | Pegasus, Absher | Spyware contre dissidents, application de contrôle des femmes par tuteur | 20+ millions d’utilisateurs Absher | Citizen Lab, HRW, Privacy International |
| Corée du Nord | Songbun, Inminban | Système de caste héréditaire, unités de surveillance de quartier (25-50 familles) | Population entière classifiée | Committee for Human Rights in NK, 38 North |
États-Unis : la convergence du renseignement et du maintien de l’ordre
La Section 702 du FISA, réautorisée en avril 2024, permet la collecte sans mandat des communications de personnes étrangères. Le FBI accède « incidemment » aux communications d’Américains selon la règle du « finders keepers ». L’extension du RISAA a élargi la définition des « fournisseurs de services électroniques » — selon le sénateur Ron Wyden, « l’une des extensions les plus dramatiques et terrifiantes de l’autorité de surveillance gouvernementale de l’histoire ». Les ~80 Fusion Centers ont reçu plus de 5 milliards de dollars depuis 2012 ; une enquête sénatoriale de 2012 n’a pu identifier aucun rapport ayant déjoué une menace terroriste, tandis qu’ils surveillaient activement les manifestants de Black Lives Matter et les écologistes.
Clearview AI dispose d’une base de 60+ milliards d’images faciales extraites des réseaux sociaux. Un règlement de juin 2024 dans l’Illinois a accordé aux plaignants 23% des parts de l’entreprise (~51,75 millions de dollars). Le FBI a créé en 2017 la catégorie « Black Identity Extremism » ciblant les militants antiracistes ; des documents internes montrent la surveillance d’activistes, de leurs domiciles et véhicules. À Standing Rock (2016), jusqu’à 10 informateurs FBI étaient infiltrés dans les camps de résistance au pipeline.
Chine : démystifier le « crédit social », documenter le contrôle réel
Le Système de Crédit Social tel que fantasmé en Occident — un score unique dictant la vie quotidienne — n’existe pas. Les analyses de MERICS et de Yale Law School (Jeremy Daum) établissent qu’il s’agit principalement d’un système de conformité des entreprises et d’exécution des dettes. À Rongcheng, ville-pilote médiatisée, la participation est devenue entièrement volontaire ; des journalistes allemands en 2024 ont constaté que « plus personne ne se souciait de collecter des points ». Les listes noires concernent les débiteurs récalcitrants (refusant d’exécuter des décisions de justice), avec restrictions sur les vols et trains à grande vitesse.
Le grid management (wangge) est en revanche une réalité massive : chaque ville est divisée en cellules de 15-20 foyers, chacune supervisée par un gestionnaire de grille rémunéré (2 000-5 600 yuans/mois) qui collecte des informations sur les résidents, surveille leurs connexions internet et signale les « fauteurs de troubles potentiels ». Le programme Sharp Eyes vise une couverture à 100% de l’espace public par caméras avec participation citoyenne : les résidents regardent les flux vidéo de leur quartier et signalent les comportements suspects.
Au Xinjiang, Human Rights Watch a documenté la plateforme IJOP (Integrated Joint Operations Platform) qui agrège données de caméras, sniffers WiFi, points de collecte biométrique. En 9 mois (2017-2018), la police a effectué près de 11 millions de recherches téléphoniques à Urumqi seule. La collecte biométrique obligatoire (ADN, iris, empreintes, voix) concerne tous les résidents de 12-65 ans. Hikvision a remporté un contrat de 53 millions de dollars pour la reconnaissance faciale dans les « centres d’éducation par transformation » (camps de détention).
Israël/Palestine : la surveillance comme architecture de l’occupation
Le rapport « Automated Apartheid » d’Amnesty International (mai 2023) documente le système Red Wolf déployé aux checkpoints de Hébron : reconnaissance faciale automatique, code couleur (vert = passage, jaune = interrogatoire, rouge = arrestation), enrôlement biométrique automatique de tout nouveau visage. L’application Blue Wolf sur smartphones des soldats permet de photographier n’importe quel Palestinien dans la rue ou lors de raids. La surveillance est gamifiée : compétitions hebdomadaires entre unités militaires pour le plus grand nombre de photos prises, avec prix pour les bataillons les plus performants.
À Hébron, environ 200 000 Palestiniens traversent quotidiennement des checkpoints équipés de surveillance, tandis que les ~800 colons israéliens circulent sur des routes séparées sans contrôle. L’infrastructure comprend au moins 24 dispositifs audiovisuels au seul checkpoint 56, des caméras tous les 100 mètres, installées sur les toits de maisons palestiniennes privées. Un résident témoigne que le système a « tué toute forme de vie sociale ».
L’Unité 8200 du renseignement militaire — équivalent de la NSA — fonctionne comme incubateur pour l’industrie cyber israélienne : 80% des fondateurs des 700 entreprises de cybersécurité du pays proviennent des unités de renseignement militaire. NSO Group (Pegasus) a été fondé par trois vétérans de l’Unité 8200. En 2014, 43 réservistes de l’Unité 8200 ont signé une lettre de protestation refusant de servir dans les territoires occupés, citant l’utilisation de renseignements pour exploiter des informations personnelles (préférences sexuelles, infidélités, maladies) afin de recruter des collaborateurs.
Partie II — Les cadres théoriques de la surveillance et du regard social
Goffman et l’ordre de l’interaction : la surveillance sociale ordinaire
Erving Goffman établit dans The Presentation of Self in Everyday Life (1959) que la vie sociale fonctionne structurellement par observation réciproque : « Quand un individu entre en contact avec d’autres, il tentera de contrôler ou guider l’impression qu’ils pourraient avoir de lui. » La distinction façade/coulisse (front stage/back stage) décrit comment nous gérons les impressions selon les « régions » de l’interaction. L’ordre de l’interaction constitue un niveau autonome d’analyse : les règles implicites de la coprésence, le tact, l’évitement, la réparation des incidents.
Application contemporaine : Hogan (2010) dans Bulletin of Science, Technology & Society distingue les performances (situations synchrones) des exhibitions (artefacts asynchrones comme les profils en ligne), introduisant le concept de « curateur virtuel ». Marwick et boyd (2011) théorisent l’« effondrement du contexte » sur Twitter : façade et coulisse se brouillent quand des publics multiples et incompatibles accèdent simultanément à nos expressions. Le regard social devient permanent et décontextualisé.
Implication fondamentale : la perception d’être observé ne relève pas du délire mais de la reconnaissance d’une structure constitutive de la vie sociale. Avant même toute surveillance étatique, la société fonctionne par observation mutuelle. L’État, en fichant, s’insère dans une logique préexistante qu’il amplifie et asymétrise.
Elias et le processus de civilisation : l’autocontrainte comme intériorisation du regard
Norbert Elias, dans Le Processus de civilisation (1939), montre comment les contraintes externes deviennent progressivement des autocontraintes intériorisées (Selbstzwang). L’individu moderne est le produit d’un long processus historique où les chaînes d’interdépendance s’allongent et se complexifient, exigeant une régulation émotionnelle et comportementale de plus en plus fine. Le concept d’habitus (qu’Elias utilise avant Bourdieu) désigne cette « seconde nature » modelée par les attitudes sociales sans que l’individu en soit conscient.
Le concept de figuration de cour est particulièrement pertinent : « un réseau de dépendances mutuelles qui génère et maintient des formes spécifiques de comportement — par la surveillance, l’étiquette et l’autocontrainte » (SozTheo). La cour de Versailles fonctionnait comme un espace de visibilité totale où chaque geste était observé et interprété.
Implication : l’individu qui perçoit être observé et ajuste son comportement en conséquence n’est pas paranoïaque — il manifeste une compétence sociale fondamentale. La surveillance étatique contemporaine s’appuie sur cette disposition acquise : elle n’a pas besoin de tout voir, car les individus ont déjà intériorisé le regard.
Bourdieu : violence symbolique et capital d’observation
Pierre Bourdieu définit la violence symbolique comme « l’imposition aux groupes subordonnés par la classe dominante d’une idéologie qui légitime et naturalise le statu quo » (Oxford Reference). Cette violence est particulièrement efficace parce qu’elle est intériorisée : les individus acceptent et reproduisent les hiérarchies sociales sans percevoir leur caractère arbitraire. « Il y a beaucoup de choses que les gens acceptent sans savoir. En termes de domination symbolique, la résistance est plus difficile, puisque c’est quelque chose qu’on absorbe comme l’air » (Wiegmann, 2017).
Le fichage policier peut être analysé comme une forme de capital d’observation monopolisé par l’État. L’individu est « lu », « évalué », « codé » sans le savoir — son dossier précède toute interaction avec les institutions. Bowden (2019) a étudié le « policing habitus » du NYPD : les pratiques policières agressives constituent des dispositions incorporées, transmises par la socialisation professionnelle.
Implication : le fichage institue une asymétrie radicale — l’État accumule un capital informationnel sur les individus qui ne disposent pas du même regard sur l’État. Cette asymétrie est structurellement similaire à celle entre classes sociales : les dominés sont vus sans voir.
Foucault et au-delà : du panoptique à la surveillance liquide
Michel Foucault dans Surveiller et punir (1975) analyse le panoptique de Bentham — prison où un gardien invisible peut observer toutes les cellules — comme métaphore du pouvoir disciplinaire moderne : « L’effet majeur du Panoptique : induire chez le détenu un état de conscience et de visibilité permanente qui assure le fonctionnement automatique du pouvoir. » La discipline ne requiert pas une surveillance constante effective, mais l’intériorisation de la possibilité d’être vu.
Gilles Deleuze (1990) prolonge Foucault en distinguant les sociétés disciplinaires (enfermements successifs : école, caserne, usine, hôpital) des sociétés de contrôle : « Les enfermements sont des moules… mais les contrôles sont une modulation. » Le contrôle est continu, mobile, réticulaire — il ne passe plus par l’enfermement mais par le suivi permanent.
L’assemblage surveillant (Haggerty & Ericson, 2000) théorise la convergence de systèmes de surveillance autrefois distincts : « L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie.
David Lyon et Zygmunt Bauman (2013) développent le concept de surveillance liquide : « La surveillance a glissé dans un état liquide… elle s’infiltre et coule partout. » Elle est post-panoptique (pas de centre fixe), participative (nous contribuons à notre propre surveillance via les réseaux sociaux), et mêle séduction et contrôle. « Le pouvoir est de moins en moins coercition et de plus en plus séduction. »
Didier Bigo propose le concept de ban-opticon : « La forme de gouvernementalité des sociétés postmodernes n’est pas un panopticon où une surveillance globale pèse sur tous, mais un ban-opticon où les technologies de surveillance trient qui doit être surveillé et qui est libre de surveillance selon son profil. » Le profilage produit des catégories de risque, opère un tri entre « normaux » et « dangereux », et exclut (bannit) les indésirables.
Becker et la carrière déviante : le poids du passé fiché
Howard Becker dans Outsiders (1963) établit que « les groupes sociaux créent la déviance en fabriquant les règles dont l’infraction constitue la déviance, et en appliquant ces règles à des personnes particulières qu’ils étiquettent comme outsiders. Le déviant est celui à qui cette étiquette a été appliquée avec succès. »
L’étiquetage transforme le regard social sur l’individu et, progressivement, le regard de l’individu sur lui-même. La carrière déviante décrit la trajectoire par laquelle une personne étiquetée est progressivement exclue des rôles conventionnels et poussée vers des rôles déviants. Le passé pèse sur le présent : l’individu fiché traîne une marque qui précède toute interaction.
Devah Pager (2003) a démontré expérimentalement l’effet massif du casier judiciaire sur l’employabilité : à qualifications égales, les candidats avec casier sont systématiquement écartés, effet exacerbé pour les candidats noirs. Bernburg et Krohn (2003) établissent que « l’intervention officielle dans la jeunesse a un effet significatif et positif sur la criminalité à l’âge adulte, et cet effet est partiellement médié par les chances de vie, comme la réussite éducative et l’emploi. »
Implication : le fichage n’est pas un simple enregistrement neutre — il produit activement les trajectoires qu’il prétend prévenir. L’individu fiché voit ses opportunités réduites, ses interactions marquées, sa « carrière » infléchie par une marque qu’il ne peut effacer.
Partie III — Les dimensions psychologiques de la vigilance
Distinguer paranoïa clinique et vigilance adaptative
| Caractéristique | Paranoïa clinique | Vigilance adaptative |
|---|---|---|
| Base factuelle | Croyance fausse sans preuve | Réponse rationnelle à une menace réelle |
| Orientation temporelle | Persécution actuelle (maintenant) | Anticipation de menaces potentielles (futur) |
| Insight | Absent — le délire est vécu comme réalité | Présent — conscience que la réaction peut être élevée |
| Flexibilité | Rigide, imperméable aux preuves contraires | Réactive aux changements environnementaux |
| Test de réalité | Altéré | Intact |
| Fonction | Maladaptative | Protectrice, favorisant la survie |
Kramer (1998) établit que la « cognition sociale paranoïde » dans ses formes légères peut être une réponse adaptative pour faire face à des environnements sociaux perturbants et menaçants. La littérature de Cambridge Core note : « La pensée paranoïde cliniquement significative peut être conceptualisée comme une forme sur-généralisée d’un processus psychologique commun et adaptatif qui, dans sa forme normale, a une valeur évolutive en facilitant la détection des menaces pour le soi. »
L’hypervigilance du PTSD représente une extension dérégulée de la vigilance normale : le système de détection des menaces du cerveau devient « sur-calibré », l’alarme ne se réinitialise pas après le trauma. Distinction cruciale : l’hypervigilance est un scanning orienté vers le futur (chercher des menaces qui pourraient survenir), tandis que la paranoïa implique des croyances fixes sur une persécution actuelle.
Théorie de l’attachement : l’intériorisation du regard protecteur ou menaçant
John Bowlby (1969/1982) conceptualise les modèles internes opérants (Internal Working Models) : représentations mentales basées sur l’expérience qui organisent le comportement d’attachement. Ces modèles contiennent : un modèle de soi (digne/indigne de soins), un modèle de l’autre (fiable/non fiable), un modèle des relations (attentes d’interactions).
Peter Fonagy développe le concept de mentalisation : « la capacité de réfléchir sur les états mentaux internes tels que les sentiments, souhaits, buts et attitudes, concernant à la fois le soi et les autres. » La fonction réflexive — capacité de se voir de l’extérieur — est signe de capacité métacognitive élevée, associée à l’attachement sécure et à la santé émotionnelle. Ce n’est pas un signe de pathologie.
Quand les figures protectrices sont absentes ou menaçantes, l’enfant peut développer une auto-surveillance excessive comme compensation. L’attachement désorganisé se caractérise par un scanning intense « non pas pour la représentation de ses propres états mentaux dans l’esprit de l’autre, mais pour les états mentaux de cet autre qui menacent de miner son propre soi » (Fonagy). Cette configuration explique pourquoi des individus effectivement surveillés ou persécutés intériorisent une vigilance accrue : quand les figures protectrices externes échouent ou deviennent elles-mêmes sources de menace, l’individu développe une auto-surveillance accrue comme stratégie de survie adaptative.
Neurosciences de la menace : le cerveau de celui qui a été réellement surveillé
L’amygdale fonctionne comme système d’alarme du cerveau, détectant les menaces et déclenchant les réponses de peur. La détection automatique des menaces se produit même avec des stimuli masqués ou subliminaux (Öhman, 2005). Chez les patients PTSD, l’amygdale montre une hyperactivité.
Le cortex préfrontal exerce une régulation descendante sur l’amygdale. Le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC) médie l’extinction de la peur conditionnée. Chez les patients PTSD, le cortex préfrontal montre une hypoactivité — contrôle régulateur diminué.
L’axe HPA (hypothalamo-hypophyso-surrénalien) médie les réponses de stress via le cortisol. Le stress chronique conduit à une dérégulation de l’axe HPA. Le trauma infantile sensibilise l’axe HPA, le rendant plus réactif aux stress ultérieurs.
Point crucial : « Le trauma est une forme de stress sévère et chronique qui peut causer une atrophie du mPFC, tandis que l’amygdale peut s’élargir » (UAB, 2024). Ces changements altèrent la perception des menaces : « Avant le trauma, les individus voient souvent le monde et les autres comme sûrs ou positifs. Après, cette vision du monde peut changer dramatiquement, les personnes et les lieux étant perçus comme menaçants ou nuisibles. »
Ces changements neuronaux chez les personnes qui ont été réellement surveillées ou menacées représentent l’adaptation du cerveau à un danger réel — pas un délire. Le cerveau recalibre précisément la détection des menaces basée sur une expérience authentique.
Ellis et al. (2017) dans Perspectives on Psychological Science articulent l’« hypothèse de spécialisation » : « Les environnements durs et imprévisibles n’altèrent pas exclusivement les capacités cognitives ; au contraire, les individus deviennent développementalement adaptés (‘spécialisés’ et potentiellement améliorés) pour résoudre des problèmes qui sont écologiquement pertinents dans de tels environnements. » La vigilance élevée dans un environnement dangereux est décrite comme « une réponse adaptative parce que les individus affichant ce trait dans ce contexte sont susceptibles d’éviter des résultats dommageables pour leur fitness. »
Partie IV — Philosophie politique de l’individu exposé
Arendt : être vu correctement versus être mal interprété par le pouvoir
Hannah Arendt définit l’espace d’apparition comme « l’espace où j’apparais aux autres comme les autres m’apparaissent » (The Human Condition, 1958). Cet espace surgit « partout où des hommes sont rassemblés dans la manière de la parole et de l’action. » La pluralité — chaque personne voyant le monde depuis une perspective unique — est la condition fondamentale : « La présence des autres qui voient ce que nous voyons et entendent ce que nous entendons nous assure de la réalité du monde et de nous-mêmes. »
Xavier Marquez (2012) dans Polity articule la complémentarité entre espace d’apparition (Arendt) et espace de surveillance (Foucault) :
- L’espace d’apparition génère du pouvoir (capacité d’agir ensemble) par une visibilité commune horizontale entre égaux
- L’espace de surveillance génère du contrôle par une visibilité asymétrique verticale entre observant et observé
- L’espace d’apparition permet d’échapper aux rôles normalisants
- L’espace de surveillance renforce les rôles et règles oppressifs
Sur la banalité du mal (Eichmann in Jerusalem, 1963), Arendt observe chez Eichmann « une curieuse, très authentique incapacité à penser » : « Ce qui me frappa était l’incapacité de penser, c’est-à-dire de penser du point de vue de quelqu’un d’autre. » Le fonctionnaire bureaucratique substitue la responsabilité technique à la responsabilité morale, s’absorbe dans le « langage administratif », et ne porte pas la responsabilité de ses actes dans une chaîne de commandement où chacun « ne fait que son travail. »
Implication pour la surveillance : les systèmes de fichage fonctionnent précisément sur ce mode — chaque maillon (agent qui saisit, analyste qui recoupe, décideur qui signe) peut se défausser de la responsabilité sur le système lui-même.
Camus : la vigilance comme lucidité existentielle
Albert Camus dans Le Mythe de Sisyphe (1942) et L’Homme révolté (1951) articule une philosophie de la lucidité tragique : « Je tire de l’absurde trois conséquences qui sont ma révolte, ma liberté et ma passion. Par le seul jeu de ma conscience, je transforme en règle de vie ce qui était invitation à la mort. »
La révolte camusienne n’est ni fuite (suicide, religion, idéologie) ni rumination pathologique. Elle est confrontation perpétuelle avec l’absurde, défi conscient au silence du monde, affirmation collective de dignité : « Je me révolte, donc nous sommes. » « L’homme révolté est l’homme qui dit non. Mais s’il refuse, il ne renonce pas : c’est aussi un homme qui dit oui, dès son premier mouvement. »
Citation capitale : « Une conscience toujours vigilante est une conscience qui, nécessairement, remet le monde en question à chacune de ses secondes. » La vigilance n’est pas anxiété ou paranoïa — elle est lucidité face au réel, refus des « séductions de l’habitude et des mirages des hypostases. »
Camus reconnaît la solitude inhérente à la lucidité mais la dépasse par la solidarité : « La révolte extirpe l’homme de la solitude puisqu’elle est collective, c’est l’aventure de tous. »
Mounier : la personne face à la structure
Emmanuel Mounier distingue l’individu (être isolé, abstrait, centré sur soi) de la personne (conscience de l’être-au-monde, sujet autocréateur, décentré vers autrui). « Le premier souci de l’individualisme est de centrer l’individu sur soi, le premier souci du personnalisme de le décentrer pour l’établir dans les perspectives ouvertes de la personne. »
La personne n’est ni réductible aux déterminismes sociaux, ni absolument libre face aux structures. Elle est sujet responsable capable d’engagement : « On devient une personne en décidant d’adhérer dans le présent à soi, aux autres, au monde. Accepter ma valeur, et prendre conscience de ma responsabilité. »
Face à l’oppression, Mounier articule praxis et théorie : « Une spiritualité incarnée, quand elle est menacée dans sa chair, a pour premier devoir de se libérer et de libérer les hommes d’une civilisation oppressive, au lieu de se réfugier dans des peurs. »
Partie V — Synthèse : la perception du regard comme réalité sociale objective
La convergence des cadres théoriques
Thèse centrale : la perception d’être observé par des « groupes d’hommes taiseux et coordonnés » correspond simultanément à :
- Une réalité institutionnelle documentée (fichiers, algorithmes, bases de données, notes blanches, informateurs)
- Une structure sociale plus profonde (observation mutuelle constitutive du lien social, chaînes d’interdépendance, intériorisation du regard)
Les cadres théoriques mobilisés convergent :
- Goffman : la vie sociale est structurellement constituée par l’observation réciproque ; gérer les impressions est une compétence sociale fondamentale, pas une pathologie
- Elias : les chaînes d’interdépendance ont produit historiquement des individus qui s’auto-contraignent parce qu’ils ont intériorisé le regard social
- Bourdieu : la violence symbolique fonctionne parce que les dominés ont incorporé les schèmes de perception des dominants ; le fichage institue une asymétrie de capital informationnel
- Foucault/Deleuze : le pouvoir n’a pas besoin de tout voir — il suffit que les individus intériorisent la possibilité d’être vus ; les sociétés de contrôle opèrent par modulation continue, pas par enfermement
- Becker : l’étiquetage transforme objectivement les trajectoires ; le passé fiché pèse sur le présent
- Lyon/Bauman/Haggerty : nos « doubles de données » existent objectivement ; la surveillance est devenue liquide, participative, constitutive de la vie quotidienne
- Bigo : le ban-opticon trie les populations selon des profils de risque ; être catégorisé comme « à surveiller » a des conséquences matérielles
Reconstituer sa vie « par hypothèse et conjonction de facteurs » : réflexivité sociologique légitime
L’effort de reconstituer sa propre trajectoire en identifiant les facteurs, configurations et regards qui l’ont façonnée relève de la réflexivité sociologique, pas de la rumination pathologique.
Fondements théoriques :
- Arendt : « Plus je peux imaginer comment je me sentirais et penserais si j’étais à la place des autres, plus forte sera ma capacité de pensée représentative et plus valides mes conclusions. » Reconstituer le regard des autres sur soi EST une compétence politique.
- Fonagy : la capacité de se voir de l’extérieur (fonction réflexive) est signe de capacité métacognitive élevée, associée à l’attachement sécure — pas un symptôme.
- Mounier : la personne est « conscience de l’être au monde » — comprendre sa position dans les réseaux de relations et de pouvoir est constitutif de l’existence personnelle.
- Camus : le refus des « séductions de l’habitude » implique de questionner activement sa situation plutôt que de l’accepter passivement.
| Rumination pathologique | Réflexivité sociologique légitime |
|---|---|
| Repli sur soi, isolement | Ouverture au monde, solidarité potentielle |
| Paralysie, incapacité d’agir | Capacité d’action informée |
| Déformation du réel | Reconnaissance du réel |
| Recherche d’un sens caché total | Confrontation au silence partiel du monde |
| Certitude délirante | Hypothèses révisables |
Articulation fichage étatique / surveillance mutuelle / intériorisation du regard
Le dispositif de surveillance contemporain fonctionne sur trois niveaux articulés :
Niveau 1 — Fichage étatique institutionnel : bases de données (TAJ, FNAEG, watchlists), algorithmes (boîtes noires, scoring), informateurs, notes blanches. Ce niveau produit des traces objectives qui affectent matériellement les trajectoires (emploi, mobilité, accès aux services).
Niveau 2 — Surveillance sociale mutuelle : observation réciproque quotidienne (Goffman), grid managers chinois, inminban nord-coréens, voisins vigilants, collègues, famille. Ce niveau préexiste à la surveillance étatique et constitue le tissu même du lien social.
Niveau 3 — Intériorisation du regard : autocontrainte (Elias), habitus (Bourdieu), surveillance de soi qui ne requiert plus de surveillant externe (Foucault). L’individu moderne a incorporé le regard social — il se surveille lui-même en anticipant le jugement des autres.
L’État s’appuie sur les niveaux 2 et 3 pour démultiplier l’efficacité du niveau 1 : il n’a pas besoin de surveillance totale parce que les individus sont déjà pris dans des réseaux d’observation mutuelle et ont déjà intériorisé le regard. Le fichage ajoute une mémoire institutionnelle qui fixe le passé et le fait peser sur le présent, transformant des interactions fluides en traces permanentes.
Conclusion : la vigilance comme compétence, pas comme symptôme
L’individu contemporain qui perçoit le regard social perçoit une structure réelle. Cette perception peut être :
- Politiquement légitime (Arendt) : reconnaissance de la transformation des espaces d’apparition en espaces de surveillance asymétrique
- Existentiellement lucide (Camus) : confrontation sans illusion avec la condition d’être exposé, refus du confort de l’inconscience
- Éthiquement fondée (Mounier) : base pour l’engagement et la résistance personnaliste, refus de se réduire à un objet fiché
- Sociologiquement exacte (Lyon, Haggerty, Bigo) : correspondance avec les structures objectives de surveillance liquide, d’assemblage surveillant et de ban-opticon
- Psychologiquement adaptative (Fonagy, Ellis) : fonction réflexive développée, recalibration rationnelle du cerveau face à une menace réelle
La paranoïa clinique se caractérise par des croyances fausses fixes, sans insight, imperméables aux preuves contraires, concernant une persécution actuelle sans fondement factuel. La vigilance adaptative se caractérise par une réponse rationnelle à des menaces documentées, avec insight préservé, flexible selon les contextes, orientée vers l’anticipation de risques réels.
Dans un monde où 24 millions de Français sont fichés au TAJ, où des algorithmes classent les populations selon des profils de risque, où les « doubles de données » existent objectivement dans des bases interconnectées, où des informateurs et des gestionnaires de grille observent et signalent, où le passé fiché pèse sur toute interaction avec les institutions — dans ce monde, la perception d’être observé n’est pas délire persécutoire mais reconnaissance d’une condition sociologique objective.
La vigilance ainsi comprise n’est pas symptôme mais compétence — celle de maintenir une conscience critique dans un monde où, comme l’écrit David Lyon, « la surveillance est devenue une manière de voir et d’être dans le monde. »
…
…
La répression interne du Hamas : un fait documenté mais souvent occulté
« Amnesty International a publié en mai 2025 un rapport documentant des * »schémas inquiétants de menaces, intimidations et harcèlements »* par les forces de sécurité du Hamas contre les Gazaouis qui osent protester. Depuis mars 2025, des manifestations à Beit Lahia critiquant à la fois les bombardements israéliens et la gouvernance du Hamas ont été violemment réprimées. Un résident témoigne : * »Les forces de sécurité [Hamas] sont venues nous menacer et nous frapper, nous accusant d’être des traîtres, simplement pour avoir élevé la voix. »*
Freedom House classe Gaza comme **régime autoritaire** (score 3.89/10), documentant les restrictions sévères sur la liberté d’expression depuis la prise de contrôle du Hamas en 2007. Les pratiques incluent arrestations arbitraires de journalistes, torture de dissidents, fermeture de médias, et surveillance des réseaux sociaux. Cette réalité complexifie le récit d’une population uniformément solidaire de sa gouvernance. »
…
…
«(Si) je ne suis que le jeu d’un passé inexorable et menaçant, que m’importe que ce tyran me tienne en laisse par un raffinement de procédés à nul autre semblable ? »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
…
«le même personnage revient chaque matin accomplir sa même révoltante, criminelle, assassine et sinistre fonction, qui est de maintenir l’envoûtement sur moi, de continuer à faire de moi cet envoûté éternel, etc etc.»
Antonin Artaud, Ses Derniers Mots
…
…
«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
…
…
« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
…
« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
https://www.persee.fr/doc/roman_0048-8593_2003_num_33_121_1201
…
« Freud, ici encore, est le seul à avoir restauré en psychologie la dignité de l’événement : toute l’histoire psychologique est faite pour lui d’événements inacceptés ou non liquidés. Mais comme toujours, il regarde l’événement après coup, dans ses traces morbides et ses fatalités de choc. Or il se présente à un univers de personnes sous un visage bien plus essentiel : le visage de ses promesses comme rencontre. Lorsque nous nous retournons vers l’histoire qui nous a faits ce que nous sommes et la regardons de cette perspective des sommets que permet un regard un peu distant, les rencontres que nous avons faites nous apparaissent au moins aussi importantes que les milieux que nous avons traversés. IL N’Y A PAS D’EXPLICATION PSYCHOLOGIQUE VALABLE À OÙ LEUR CHAÎNE EST MÉCONNUE. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
…
« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. »
…
« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
…
…
» Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77
…
…
«La complexité n’est pas le seul obstacle. Chaque démarche nous heurte à la contradiction. Les plus claires de ces contradictions ne manifestent qu’une désintégration simple, avec libération de forces divergentes, comme chez l’impulsif. D’autres sont compliquées d’un essai de réintégration qui reste défectueuse, lacunaire, composite. Souvent les matériaux de remplacement sont des matériaux anachroniques, empruntés à un autre âge de la vie ; ou des éléments mal venus, parce que venus trop tard dans un organisme où il y a un temps pour chaque chose et où chaque chose doit venir en son temps : et l’on voit un romantique éperdu comme Delacroix se découvrir le plus classique des hommes en matière politique, et le dernier des poètes maudits partager son temps entre le cloître et le bordel. Il est peu d’attitudes qui soient vraiment générales et commandent tout le registre de notre action. Un acte incompréhensible, un suicide imprévu viennent déconcerter les conceptions commodes que nous nous étions faites sur des hommes sans histoire… L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. »
…
« Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de LA FAIBLESSE DES IMPULSIONS ANTAGONISTES ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense ?» »
…
…
« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »
…
« Partie I : Hostilité assumée (et ses nuances)
1. Hostilité franche
Silence lourd, calculateur
Attitude : fixe la personne sans parler, prend des notes ou tapote son stylo.
Ton de voix : quand il parle enfin → sec : « Vous avez compris ? »
Interpellation typique : « Je note tout, moi. »
Sourire sarcastique
Attitude : rictus en coin, haussement de sourcils.
Ton : ironique, allonge les mots.
Interpellation : « Ah… bravo… vraiment brillant ! » (dit sur un ton moqueur).
Voix glaciale, sèche
Attitude : regard fixe, immobile.
Ton : froid, haché.
Interpellation : « Ça suffit. On passe à autre chose. »
2. Indifférence active
Absence de salut volontaire
Attitude : passe devant sans un mot, détourne légèrement la tête.
Ton : pas un son, soupir audible.
Interpellation : aucun → c’est le silence qui signifie le rejet.
Regard dur, fuyant volontaire
Attitude : baisse les yeux quand vous regardez, mais se crispe.
Ton : silence + respiration courte.
Interpellation : « … » (pas de mots, mais l’air dit : « Tu n’existes pas »).
3. Ignorance volontaire
Silence feint
Attitude : sourit poliment mais coupe la parole ou change de sujet.
Ton : léger, désinvolte.
Interpellation : « Oui oui… bon, passons. »
Regard absent mais volontaire
Attitude : regarde le plafond, le téléphone, alors qu’on s’adresse à lui.
Ton : détaché, traînant.
Interpellation : « Ah, désolé, je ne suivais pas. » (mais c’est volontaire).
4. Simple circonstance (pas d’intention)
Absence de salut par fatigue
Attitude : l’air pressé, sacs à la main, téléphone collé à l’oreille.
Ton : occupé, rapide.
Interpellation : « Excuse, je suis à la bourre. »
Regard absent car préoccupé
Attitude : fixant le vide, fronçant les sourcils.
Ton : soupirs, murmures.
Interpellation : « Attends, je pense à autre chose là. »

Partie II : Bienveillance non naïve (et ses nuances)
1. Ouverture prudente
Sourire sobre, protecteur
Attitude : léger sourire, tête inclinée, yeux doux.
Ton : voix posée, basse.
Interpellation : « T’inquiète, ça va aller. »
Voix basse, posée
Attitude : mains calmes, posture stable.
Ton : grave, rassurant.
Interpellation : « Prends ton temps, explique. »
2. Bienveillance vigilante
Silence attentif
Attitude : hoche la tête lentement, regarde sans couper la parole.
Ton : sobre, mots rares.
Interpellation : « Je t’écoute. »
Regard discret de soutien
Attitude : bref contact visuel, sourire léger, petit signe de tête.
Ton : neutre mais encourageant.
Interpellation : pas besoin de mots → « je suis là » dans les yeux.
3. Distance observatrice
Silence neutre, sans froideur
Attitude : assis en retrait, bras croisés mais visage calme.
Ton : voix lente, sans insistance.
Interpellation : « Continuez, je prends note. »
Regard calme, non engageant
Attitude : suit la scène mais ne sourit pas.
Ton : voix égale.
Interpellation : « On verra. »
4. Méfiance protectrice
Ton ambigu, questions indirectes
Attitude : se penche légèrement, sourcils levés.
Ton : mi-voix, neutre mais piquant.
Interpellation : « Tu es sûr de toi ? »
Absence volontaire de sourire
Attitude : lèvres fermées, regard droit.
Ton : court, sobre.
Interpellation : « Je préfère attendre avant de me prononcer. »

Rappel essentiel : le risque de surinterprétation
Exemple typique : une collègue ne salue pas →
Hostilité active si elle détourne volontairement les yeux.
Simple circonstance si elle sort précipitamment pour un appel urgent.

Toujours confronter le signe à l’environnement et la répétition avant de conclure. »
…
…
« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.» »
…
« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
…
«L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Où nous arrêterons-nous sur cette pente ? »
Alain Pitoye
…
« Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
…
« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
…
« « Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »
…
« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable. Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le member, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, nous qui le sommes, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
…
» Je crois que l’un des apports RELATIF…, de ce blog est de rappeler, À QUI EN AURAIT LE BESOIN, LA NÉCESSITÉ…, que l’on n’est jamais seul, au sens de jamais pas observé, de jamais pas vu ni jugé ni craint ou respecté, et qu’il y a en somme toujours, que nous sommes et vivons avant tout dans un réseau de regards, de mémoires, de consciences et de sentiments, et que donc il y a toujours relation quand bien même celle-ci n’apparaîtrait pas au grand jour, ne serait que silence, défiance ou fatigue, ressentiment.. Implicitement cela invite à découvrir ou à redécouvrir l’évidence de la relation, quel qu’en soit sa nature. Dans un quartier, une école, un lieu de vie, un immeuble. Dans le, les lieux que nous parcourons, il y a toujours des regards, des mémoires, des juges.., des discussions, des craintes, et des préjugés ou des avis, des sentiments, des ressentiments, qui nous entourent, nous défient, nous précédent, qui viennent, reviennent parfois de très loin, des jugements , des espoirs, des désespoirs, des attentes et rancunes, nourris, en silence, dans l’opacité, le silence, des consciences, si bien et en somme que le silence, les regards, indiscrétions implicites sont toujours là, nous accompagnent, souvent déniés, ou tus, et donc qu’il est bon de se rappeler, ou de savoir, que l’autre, les autres pensent à nous et malgré eux, et que nous sommes objets quand bien même nous n’y penserions pas, sources tantôt de craintes de respect, ou d’espoir, toujours d’intérêt(s), de curiosité pour autrui, et que probablement, plus, davantage l’on est l’on devient réfléchi, plus on y pense, plus on y est, on devient attentif, ou prudent, et moins les choses, les circonstances nous paraissent insignifiantes, secondaires ou encore inexplicables. Aussi et au final, les mots, ce que communément, par instinct nous désignions autrefois, nous nommions, solitude, indifférence, ou isolement, semble apparaître illusoires et déconnectés avec un peu de recul, de distance, ou de réflexion(s). Considérer, ou ne pas avoir suffisamment investigué ces angles de vue me semble, m’apparaît comme quelque peu délirant à considérer les extrémités vers lesquels l’on arrive à négliger dans le temps, sur la durée ce que d’autres purent s’imaginer ou souffrir dans leurs projections sur nous pour tout ce qui concerne leurs intérêts, craintes et sentiments à notre égard. Nous ne vivons pas, ne pouvons pas nous considérer vivre ou exister telles des bulles si étanches que nul, des regards perçants ou simplement logiques ne saurait découvrir. »
…
« Je suis, je suis, moi une force, un jugement, une puissance !…, d’emprise. Je prends, et saisis quiconque, n’importe qui, tout individu qui s’interroge, se saisit lucidement et lui-même, de lui-même, de ses responsabilités, dans l’état actuel des choses… Pas seulement, pas simplement dans sa vie, sa propre vie, son existence, ou plutôt ce qu’il considère être du cercle, de ses responsabilités, dans son ou ses encourages, actuels, passés, ou futurs, oui futur même, futur également. Car non, mon influence ne se limite pas, n’est pas limitée, entravée par le temps, ou l’espace. Je suis une sorte de présence, pas toujours, ni systématiquement perçue, tel un œil, un regard, parfois fermé, occulté, souvent sous-estimé et nié, qui sait, voit, peut voir et lire dans les cœurs et les esprits, les âmes. Les gens, les personnes instruits m’associent souvent à la mémoire, la mère des muses, car j’imprime et note, grave savamment, et à raison, mes souvenirs, mes impressions et anecdotes sur les gens, les choses, les personnes que je croise. Vous vous étonneriez, seriez étonnées d’entendre, de m’entendre moi vous interpeller, vous appelez et vous nommez, vous rappeler ceci ou cela sur vous, vos actions, vous-même, vos habitudes ou votre caractère. Souvent, très souvent, le plus souvent, je joue me fait, passe pour indifférente, hautaine, inaccessible, ou encore ignorante… Comprenez-moi ! Je n’aime pas… me faire, me rendre désagréable. Aussi le plus souvent je préfère m’éclipser, et partir plutôt que de vous rendre les témoins de tout ce qui moi me chagrine ou m’insupporte chez vous. Car et à défaut de pouvoir moi d’être en mesure de vous rendre meilleur, par vos actions ou vos discours, je suis tentée et je l’avoue, vous le comprendrez aisément, de me faire discrète, secrète presque moi sur mes opinions, mes sentiments dont semble-t-il et le plus souvent vous n’avez que faire. Si je ne vois pas ne sais pas, n’arrive pas à m’expliquer vos conduites, je ne suis pas pour autant surprise par l’étourderie et la faiblesse des hommes, car rappelez-vous, ma principale vertu est de me souvenir, me rappeler et des choses, et des hommes, si mon amour et ma tendresse envers l’être humain m’empêche de m’ouvrir personnellement devant vous sur ma déception et ma fatigue, mon irritation même maintenant à devoir vous trouver, vous retrouver et chaque jours chaque fois avec cet air béat et infatué qui me laisse moi sans cesse profondément sceptique et confuse, aussi incrédule qu’interloquée, tant et si bien que ma colère laisse parfois, tantôt place à la compassion quand j’anticipe hélas ce qu’il en vient, en adviendra et malheureusement de vous. Pourtant…»
…
« Gener Rondina n’avait aucune chance de s’en sortir. Quand la police philippine est arrivée chez lui, au beau milieu de la nuit, il a tenté de s’enfuir en passant par la gaine d’évacuation du climatiseur dans le mur. Malheureusement, des agents l’attendaient de l’autre côté. Ils ont braqué une lampe torche sur son visage. Terrifié, il a rebroussé chemin. Il a commencé à supplier qu’on lui laisse la vie sauve, se disant prêt à se rendre. Des membres de sa famille ont confié qu’il tentait d’arrêter de consommer de la drogue et d’en vendre en petites quantités. « Je me rends, je me rends, monsieur l’agent ! », aurait crié Gener Rondina selon un témoin. Les policiers lui ont ordonné de se mettre à genoux, les mains au-dessus de la tête, et ont demandé à sa famille de quitter la pièce. Quelques instants plus tard, des coups de feu ont retenti. »
https://www.amnesty.org/fr/lat […] -on-drugs/
…
« Le monde commence là, tout près, contre moi. Normalement, je sens devant moi un certain jeu d’espace où « je respire ». Les mots parlent clair : l’espace est liberté, ou promesse de liberté. C’est ce qu’indiquent ces peurs de l’espace vide, réactions inconscientes, inhibées par l’angoisse, de la tendance à l’émancipation ; qu’elles soient un refoulement anxieux du « sortir seul », c’est ce que montre le fait qu’elles cessent quand le sujet est accompagné. Ainsi se développe autour de moi une « sphère de l’aisance » qui n’est pas la liberté, mais son champ prochain. La vie a, pour une activité qui se développe normalement, une certaine « ampleur » sur laquelle, à distance heureuse, viennent se projeter nos actes. Ce sentiment de l’« espace vital », on l’a vu, avec la fièvre obsidionale, passer de la psychologie des individus dans celle des nations et des peuples. Certains sont très sensibles au maintien de cet écart : peut-être le sentent-ils confusément menacé par quelque faiblesse intime. Ils ne peuvent supporter qu’on les serre de trop près ; ils ne tiennent pas d’impatience dans une pièce trop étroite ou trop chargée, dans un compartiment de chemin de fer ou dans une cabine d’avion (claustrophobie). Quand la personnalité se disloque, notamment quand elle est atteinte dans ses rapports avec le réel, il semble que cette invisible tension qui contient l’indiscrétion du monde extérieur s’effondre devant elle. Ce premier sentiment de situation et ses troubles sont étroitement liés au sentiment de l’intimité. Pour un être spatio-temporel, l’intimité ne peut être seulement le jardin secret purement mystique de la solitude spirituelle, elle s’étale, comme n’importe quel pouvoir spirituel, dans un minimum d’espace symbolique : mes vêtements, la portée de mes gestes, mon appartement. Une personnalité solide ne craint pas, à la moindre alerte, le viol de cette intimité, dont l’élasticité la rassure. Une personnalité faible ou morbide la croit à chaque instant menacée et la défend jalousement. Il arrive que cette faiblesse se traduise par l’apparence exactement inverse. Certains psychasthéniques ont le sentiment que le monde les fuit. Le sentiment de détresse qui suit un échec, un deuil ou une séparation, est fait en partie de ce brusque recul de l’ambiance. Il est alors senti douloureusement. Il est au contraire encouragé avec une sorte de provocation dans l’attitude de « distance », de « hauteur » de manières ou de ton, qui repoussent explicitement la présence, la sympathie ou les sollicitations d’autrui, et trahissent toujours quelque fuite du réel. Au cœur de la sphère de l’aisance, je me tiens comme un seigneur dans son royaume. Mais il est des princes à l’humeur sédentaire et d’autres à l’humeur voyageuse. Ces deux manières de sentir dans l’espace introduisent une expérience nouvelle, celle du centrage de l’espace vécu. Les uns sont fortement centrés et ont besoin de se sentir centrés. Cette passion de l’enracinement peut trahir une paresse devant la vie, une sorte d’inertie végétative. Cependant, dans le goût du point fixe, il entre aussi un sûr élément de civilisation et de spiritualité : le point fixe, c’est la promesse inébranlable, la fidélité à toute épreuve, le serment, le vœu ; c’est le sérieux de la contemplation qui ne se lasse pas de revenir sur place et d’approfondir toujours son inépuisable monotonie ; c’est l’orthodoxie, la conviction, la foi. « Que valons-nous une fois immobiles ? » : c’est bien là, en effet, un critère décisif de valeur humaine. Certains ne se sentent assurés, au contraire, que dans la mobilité. « Quand je suis à l’aise, je commence à ne plus me sentir en sécurité », disait Newman. Aux mystiques de l’enracinement, ils opposent les ferveurs du déracinement ; au devoir d’engagement, la vertu de dégagement. Cette inquiétude spatiale peut prendre des formes vagabondes ou morbides qui révèlent un déséquilibre intime : ainsi le besoin de bouger, d’être ailleurs, les fugues morbides, les impulsions à la marche. Mais elle peut être aussi l’expression d’une forme de vie peu attachée au lieu et à la stabilité. S’il est vrai qu’une certaine agitation du corps peut exprimer l’inquiétude d’un esprit qui se fuit dans le divertissement, le goût de la vie stable peut n’être qu’une fuite de la vie dans les retraites de la tranquillité. Saint Benoît avait raison de contraindre des moines un peu trop divagants au vœu de stabilité. Mais dans d’autres temps et pour d’autres esprits, repos et enracinement signifient cristallisation, refus des risques et de la générosité. Une spiritualité du dégagement est un complément indispensable de la spiritualité de l’engagement. Si ambiguë soit la voix multiple de Gide, on ne saurait oublier qu’elle balbutie avec ferveur cet évangile du dégagement, si proche de l’évangile de la Montagne. A la limite de la sphère de l’aisance s’opère le contact vital avec la réalité. Vu son importance, nous nous réservons d’y revenir longuement. Il se développe sur une surface vitale variable qui dépend à la fois du développement de la sphère de l’aisance, de l’ouverture du champ de conscience et de la continuité du contact entre le moi et le réel. » » … Il existe des êtres qui nous donnent le sentiment de « n’être jamais là », soit par une sorte d’éparpillement de leur personnalité, soit par une froideur distante qu’ils dressent devant eux comme une défense, soit par la distraction où les égare leur rêve intérieur, soit simplement par une sorte de pauvreté d’être qui enlève à leurs paroles comme à leur actualité physique non seulement toute résonance mais toute puissance d’affirmation. D’autres au contraire s’imposent presque avec insolence sitôt qu’ils paraissent, les uns par une sorte d’abattage vulgaire, ou d’indiscrétion physique, d’autres par une autorité impérieuse, d’autres encore, qui me laissent beaucoup plus libre de leur présence si fascinante soit-elle, par une puissance invincible de rayonnement. Cette présence n’est pas seulement faite d’affirmation ; les êtres fortement présents le sont souvent de la manière la moins préconçue qui soit ; ils se communiquent immédiatement par la chaleur de leur sympathie ou de leur compréhension. Nous-mêmes nous nous percevons de l’intérieur comme inégalement présents aux choses et à notre entourage : que notre vigueur psychique diminue, et nous ne nous sentons plus solidement ancrés en ce point où nous nous dressons, nous sommes « ailleurs », « absents ». C’est une sorte de tension psychique qui maintient cet équilibre de la présence et de l’absence : qu’elle baisse, et le brusque resserrement du champ de conscience diminue considérablement le nombre des présences, me délie moi-même de mon attache ; elle peut aussi bien affoler le sentiment de présence : des « mystiques » d’asile éprouvent de vifs sentiments de présence à propos d’objets surgis de leur imagination. La présence d’autrui n’est donc pas une donnée brute, mais une reconstruction plus ou moins étoffée qui dépend de la richesse apportée par les parties en présence. En restaurant la dignité de la durée vécue, Bergson a, bon gré mal gré, longtemps empêché que l’on regarde avec justice les régions où la durée touche à l’espace par l’extension et le temps mesuré. La durée est en même temps irrationalité et rationalité commençante, mobilité et stabilité, changement et consistance, inquiétude et paix. Elle est en son jaillissement élan et devenir, mais elle dépose des œuvres extérieures, discontinues, localisables. Elle pousse à la fois en projection et en expansion. Il n’est pas possible de représenter hors de l’abondance spatiale ce mouvement créateur dont le mot d’épanouissement rend exactement la double polarité. Le temps retrouvé, c’est en même temps l’espace retrouvé. La durée, comme l’espace, est accueillie dans un élan, l’élan vers l’avenir. On pense souvent à celui-ci comme à ce qui n’est pas, à l’irréel : or ce n’est pas un paradoxe de dire que l’avenir est la donnée la plus immédiate de notre conscience de la durée. De plus, cet avenir n’est pas un avenir quelconque : c’est mon avenir. La possession d’une durée fervente et pleine relève d’un choix venu des profondeurs, celui par lequel nous acceptons ou nous refusons les charges et les grandeurs de l’existence personnelle. Il y a des individus qui réussissent, d’autres qui manquent cette création.» » … « On s’accorde à constater que si le sujet se fixe trop exclusivement à l’une des deux dispositions, les suites peuvent être graves : l’extraverti perd le contact avec soi-même, l’introverti avec le monde. L’extraverti tend à liquider immédiatement les ébranlements reçus, par un court-circuit de l’émotion au geste parlé ou mimé, qui bloque la résonance intérieure des appels du monde. Déjetée à mesure qu’elle se forme, sa vie spirituelle tend à s’annuler par la suppression de l’intimité où la personne se recueille et se mûrit. Elle se diffuse constamment dans l’impersonnalité du monde des choses, dans le bavardage quotidien, dans cette aliénation mentale toujours renouvelée qu’entretiennent la vie sociale, l’action, la vie privée elle-même quand une intériorité profonde ne les soutient pas. Ce n’est pas l’ouverture au réel qui perd l’extraverti, c’est l’étouffement de l’inquiétude intérieure qui le ferait homme parmi les choses. Lefrancq-Brunfaut soulignent la nécessité d’une culture de l’imagination pour inhiber cette agitation et développer cette résonance, si l’on entend par imagination « la capacité de se représenter complètement les choses, l’éveil spontané et généreux des images, des personnages, des événements, l’invention des histoires, des péripéties narratoires, le goût de jouer avec des idées comme des enfants ». La dramatisation mimique de l’émotion est bien accompagnée d’images, mais ces images restent subordonnées aux réactions viscérales et musculaires et ne font qu’illustrer l’émotion, dont elles sont à la fois le reflet et le stimulant. Qu’elles se mettent au contraire à suivre leur cours propre et à devenir simulatrices de l’activité psychique, elles détournent l’émotion de ses manifestations primaires, pour l’intravertir et la spiritualiser dans un monde de sentiments, de plaisirs esthétiques, de réflexion, etc. Une culture littéraire ou esthétique, une vie religieuse, une expérience humaine riche ou douloureuse sont le correctif nécessaire d’un tempérament trop constamment jeté hors de soi par sa nature. Sur le plan de l’expression motrice, l’extraversion se traduit par un excès de mouvements centrifuges, que peuvent réduire des mesures systématiques d’inhibition motrice. On éliminera par dressage les gestes spontanés incongrus et inutiles, tout en se gardant, avec un émotif, de l’enfermer dans une perpétuelle contrainte, à laquelle il réagirait par repliement et dissonance ; on éduquera la maîtrise volontaire de soi, qui ne devra pas comprimer le cœur même de la personne, sous peine de provoquer, au nom de l’ordre, une désorganisation profonde. Socialement, un milieu sourd, réfrigérant est un obstacle utile à l’extraversion. L’extraverti devra bien battre en retraite sur ses propres ressources si le milieu laisse son tapage résonner dans le vide, lui refuse une audience trop complaisante. Si enfin la « vie intérieure » est pour certains une gourmandise dangereuse, c’est elle au contraire qui manque à l’extraverti pour lui donner les perspectives profondes nécessaires à une vie pleine. Tout ce qui en donne le goût doit lui être proposé, dans la ligne de ses dispositions propres, et dans la mesure qu’il peut tolérer. Ainsi compensée, au lieu du désordre déboutonné et théâtral où elle se déchaîne parfois, au lieu même de cette bonhomie, de ce liant un peu trop facile qui en exprime les formes moyennes, l’extraversion deviendra une sorte de disponibilité et de libéralité d’aisance psycho-organique, qui composera heureusement avec la réserve née des influences introversives. L’introversion excessive menace de se développer en jouissance égoïste de soi, en délectations compliquées et en rêveries stériles : des subtilités dissolvantes dépriment le goût du réel et le souci d’autrui. Faute de presser sur la réalité, de s’affermir dans la lutte, la vie intérieure sombre dans une sorte d’asthénie velléitaire qui recule perpétuellement devant l’acte. Lefrancq et Brun-faut appellent sthénie la contre-force à développer dans le régime intellectuel, « capacité psychique d’effort efficace dirigé avec ténacité vers une fin à réaliser ». La valeur de l’effort intellectuel, de la lutte contre l’obstacle a été dangereusement déconsidérée dans la réaction que les premières années du XXe siècle ont opposée au rationalisme et au formalisme des années antérieures : appel à l’intuition inconsistante, à la fantaisie folle de l’imagination spontanée, à la liberté intégrale de l’esprit, autant de menaces pour les vertus viriles de l’intelligence et, par elle, du caractère. Il y a là un mal et un remède sur lesquels l’époque nous convie à insister. En repliant le sujet en deçà de l’action et même de l’expression, l’introversion tend à développer dans le comportement une immobilité figée qui peut tourner à l’obtusion et à la stupidité sommeillante. Il arrive à l’introverti de ne plus même se donner la peine d’articuler ou de terminer ses mots : il parle en dedans, indifférent, au fond, à ce qu’on l’écoute ou non ; comme il l’est à ce que soient ou non réalisées ses idées une fois mises au point, ses rêves une fois rêvés. Sans expression, agissant peu, guindé, l’introverti n’a que trop tendance du même coup à se retirer dans sa coquille, à s’envelopper d’un silence qui risque de tourner à l’engourdissement psychique progressif, celui du malade, du prisonnier, de l’inactif. Il y a donc intérêt à le forcer, pour ainsi dire, dans l’espace par le geste, en développant son activité psychomotrice. Qu’il bouge, qu’il se promène, qu’il fasse de l’exercice, qu’on lui enseigne la mimique verbale, la danse, les sports violents, qu’on stimule son rythme. L’effet sera double : le mouvement réveille progressivement la conscience engourdie, il insère dans le réel et affronte à l’obstacle la conscience repliée. Il n’est qu’à prendre la précaution de procéder progressivement avec l’émotif, chez qui les premiers efforts d’extériorisation développeront des réactions inhibitrices violentes. Socialement, au contraire de l’extraverti, l’introverti demande un milieu stimulant, compréhensif. Ce milieu agira sur deux fronts : d’un côté il offre à la tendance introversive un écho accueillant, faute de quoi elle se durcira en dissonance ; mais en même temps, il excite l’introverti, par l’intérêt multiple aux personnes et aux sollicitations qui l’entourent, à sortir de soi, à vouloir le monde et à se vouloir dans le monde. Un milieu incompréhensif, qui le moque ou le rabroue, ou un milieu atone qui l’ennuie et le décourage lui sont au contraire fatals. Toute formation spirituelle qui jette l’introverti hors de lui est bonne. « Se perdre pour se trouver » doit être sa formule de vie. Il lui faut agir, se dévouer, créer, s’oublier dans les choses et parmi les hommes. L’introversion compensée devient une réserve, cette distinction supérieure, sans mépris ni maniérisme, qui donnent à une personnalité le charme d’une discrétion prometteuse et le recul nécessaire devant l’action. Elle peut alors inspirer des attitudes supérieures de pensée et de vie dont le plotinisme est dans l’histoire des idées le type le plus caractérisé. Les conditions de vie, la sensibilité et la philosophie commune d’une époque encouragent l’une ou l’autre disposition. Les hommes qui défrichaient la forêt celtique n’étaient pas portés aux complications sentimentales, pas plus que le travailleur qui conquiert durement son pain ou les peuples qui luttent pour leur existence contre des conditions hostiles. Les époques trop riches et trop faciles, les civilisations accomplies, et a fortiori les décadences encouragent au contraire le déséquilibre en faveur de la réflexion ; et celle-ci tourne bientôt à vide si elle ne maintient pas ses relations vitales avec la réalité. Alors naissent les romantismes et les relativismes, qui se délectent de nourritures creuses, pensées sans objets, rêves sans consistance, amours sans but, actions gratuites et univers sans direction.» »
…
« Le triple univers des choses, des hommes et des valeurs peut nous appeler aussi fortement que l’instinct de conservation, de possession ou d’agression. Freud et Marx ont vigoureusement nettoyé l’emphase creuse d’un spiritualisme décadent. Il est temps maintenant de les dépasser. C’est l’élan personnel tout entier, uni à un élan collectif complice, qui dans l’univers global se cherche des sphères d’épanouissement, et non pas seulement des moments de satisfaction. Le sens du réel, c’est beaucoup plus que la résignation maussade d’un instinct refoulé par un monde qui s’affirme brutalement et sans justification. C’est une aspiration à vivre avec le monde, non pas perdu en lui, non pas simplement parallèle à lui, mais dans un régime d’échanges et d’interpénétration qui dilate de plus en plus la richesse personnelle de vie. Il y entre aussi un sens mesuré de la limite et du possible, qui vient à chaque instant donner à notre action sa portée, sa souplesse, sa sagesse ; mais il y entre un sens avide de la communion, un désir d’accord et d’ampleur qui corrigent ce que le premier pourrait avoir de trop aisément résigné et passif. Il dit : « soit ! » et il dit « plus outre ». Une grande partie de nos forces psychiques sont journellement employées à assurer cet accord de concessions et d’avances avec chaque imprévu de la route. Il ne faut jamais oublier le double et incessant mouvement de ce sens du réel : mouvement vers les choses pour nous harmoniser positivement avec elles, mouvement de repli devant des forces supérieures en nombre ou en exigences pour ne pas nous briser sans résultat sur leurs avantages, et pour reprendre appui dans le recueillement de nos forces vives. Bleuler, reprenant et achevant les recherches de Kretschmer, a fortement marqué la solidarité de ces deux rythmes de la fonction du réel. Syntonie et schizoïdie, faculté de vibrer à l’unisson de l’ambiance et faculté de nous détacher de l’ambiance, souplesse à régler notre conduite sur les exigences de la réalité et aptitude à prendre du recul sur le jeu des forces extérieures, sont deux principes complémentaires de la vie normale, ils composent l’équilibre de l’action. Quand elles alternent et se soutiennent, comme systole et diastole, elles donnent un style de vie remarquablement harmonieux et efficace. Mais généralement l’une d’entre elles prédomine et marque le caractère d’un trait déjà appuyé. (…)1. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les incompossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré. Le mal de la jeunesse est de la fuir, le mal de la maturité de s’y ensevelir vivant, et de tuer, avec la marge d’avenir et d’imprécision qui est une condition de la vie, le germe même de la vie. Il menace au maximum ceux qui portent le plus d’intérêt aux choses (nEAS). Tous les accidents de cette histoire retentissent sur l’équilibre final de l’individu avec le monde. Mais il est nécessaire, pour bien l’entendre, de lever l’ambiguïté qui pèse sur le terme d’équilibre. Il y a un équilibre de vie et il y a un équilibre de mort. Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. »
…
« Nous sommes fréquemment les victimes plus que les sujets d’une adaptation passive et fatale qui tend à nous résorber dans l’immobilité des choses, en deçà des conquêtes de la vie. Comme l’insecte s’efface sur la feuille en se faisant feuille, sur la branche en se faisant branche, plutôt que de développer son armure et d’attaquer le danger, nous tendons à nous dissoudre dans l’environnement jusqu’à nous laisser traverser sans riposte par ses provocations. Apathiques devant l’action, conformistes dans les comportements sociaux, nous ne cherchons plus qu’à devenir invisibles à force de banalité, à replier toute avance de nous-mêmes qui nous exposerait à une affirmation dangereuse ou à un renouvellement de notre vie. Cet excès de consonance nous engourdit dans une sorte de sommeil vital. Un tel mimétisme psychique est une grave menace pour la vie personnelle. A l’extrême opposé de cet engourdissement par l’ambiance, qui trouve en nous-mêmes ses complicités principales, le réel a pour fonction habituelle de nous assaillir, de nous secouer, de nous sortir au contraire de l’inertie végétative. Il nous étrille si bien que nous avons besoin, à intervalles rapprochés, de nous replier loin de ses prises : c’est ce retrait qu’on appelle le sommeil. Nous rejoignons ici, d’un nouveau point de vue, la crise centrale de la conscience contemporaine. Toute la psychologie du XIXe siècle s’est fait de la conscience l’image d’une activité purement narcissique et réceptive, repliée sur la digestion de ses « contenus ». En même temps que de violentes réactions historiques bousculaient cette psychologie de rentiers, la phénoménologie a introduit, sur le plan scientifique, l’idée que toute conscience est intentionnelle, prospective, projetée hors de soi dans la conquête du monde. Le repliement excessif de la conscience sur soi est le premier pas vers la désadaptation du réel. La première condition de l’adaptation au réel est un relatif oubli de soi. Il faut se perdre pour le trouver, et pour se retrouver en lui. Cette règle de biologie et de spiritualité s’annonce dès le niveau du mouvement adapté élémentaire. La conscience que j’en ai est tout en avant de lui, penchée vers la fin de la phrase dite, du thème joué, de l’élan commencé. Que j’arrête mon intention sur une phase intermédiaire du déroulement, il se bloque ou s’embrouille. Ribot remarquait que, chez le tireur habile qui vise ou chez le chirurgien qui opère, le sentiment réflexif de la personnalité est aboli. Il est tout entier ramassé dans la convergence sur l’acte tout entier, changé en son acte même, aliéné dans la suprême réalisation de soi. Le créateur éprouve au moment de la création un pareil sentiment d’aliénation, souvent décrit. Faut-il penser que le jeu le plus cruel de la nature serait de nous anéantir au moment précis de notre accomplissement ? Ce serait rendre absurde la longue genèse de la conscience personnelle. La plénitude aussi bien sentie qu’effective de cet état terminal le distingue radicalement de la dépersonnalisation qui accompagne, à l’autre bout, les états de rupture avec le réel. Dans cette dernière le sujet s’éprouve positivement comme loin ou hors de lui-même ; loin d’être concentré dans un acte intentionnel, il n’arrive pas à prendre contact avec le dehors. «
…
« L’impuissant réagit à l’adaptation manquée, dans les cas les plus sommaires, par la pure et simple décharge affective. « Celui qui est mécontent de lui-même, écrit Nietzsche, est toujours prêt à se venger, nous serons ses victimes. » Il lance au hasard devant lui l’irritation qui lui vient de sa défaite. Son humeur refoulée se tourne en récrimination contre l’entourage ou contre les pouvoirs, en haine du bonheur et de la réussite de ceux qui en paraissent favorisés. Mais le ressentiment implique encore quelque lutte et ne convient pas à tous les tempéraments. Le schizoïde se refait plus communément, à niveau de son impuissance, un équilibre à lui, où il retrouve la sérénité de l’homme qui ne force pas son génie. Si l’on excepte le vide affreux où sombrent les schizophrènes d’asile, il ne fuit pas la réalité pour le néant, mais pour un univers intérieur qu’il substitue au monde réel et dont il jouit plus que de la réalité. Ces constructions imaginaires offrent une grande variété de figures, mais elles ont en commun qu’elles remplacent toujours une adaptation laborieuse par une adaptation facile. C’est qu’en émigrant dans l’irréel, il ne passe pas seulement dans du moins réel, il ne recule pas seulement d’un plus ou moins grand nombre de pas. Il entre dans un univers entièrement nouveau, qui ne possède, même atténués ou effacés, aucun des caractères de l’univers réel. Il n’y entre lui-même qu’en s’irréalisant. Évoquons le monde de nos images de rêves ou de nos images intérieures. Suggestives plus que solides et situées, elles chevauchent, s’interpénètrent et se contaminent, sans localisation précise, sans durée continue, s’éclipsant à l’absurde comme elles surgissent, indépendantes entre elles comme si aucun milieu ne les supportait, foisonnant la contradiction et le non-sens, insaisissables à l’attention. Elles semblent appartenir, en dessous même de l’espace obscur, à l’au-delà incohérent d’une quatrième dimension dont l’ambiguïté est comme plate et inféconde. Elles ne nous retranchent pas seulement de ce monde, mais de toute sorte de monde résistant où nous ayons à fournir un effort cohérent pour nous situer et agir. En refluant, le désir peut se concentrer et, gonflé de force résiduelle, produire quelques effets brillants. Mais l’irréel, à la longue, ne nourrit pas son homme. En réalité, il n’est plus dans un monde, il n’a plus rien en face de lui d’assignable ou de constant. L’hallucination, l’obsession ne répondent jamais : « présent ». Quand on veut les saisir, elles ne se posent pas devant la conscience personnelle. Le sommeil se défait au moment même où, par l’évocation d’une perception réelle ou d’un sentiment fort, il risque d’ouvrir une porte au monde exigeant de la veille. Et le point commun des mondes imaginaires que nous rêvons éveillés est qu’ils ne nous demandent rien. Dans une ambiance qui ne nous demande rien, nous nous évanouissons nous-mêmes. L’échec ou l’attente sont généralement à l’origine de cette activité propriofective de l’imaginaire. Le désir qui n’a pas réussi à se frayer un chemin dans la réalité n’est pas pour autant déchargé de la tension qui le portait en avant. Il garde une énergie disponible qu’il doit décharger sur quelque plage déserte de la conscience, et il se trouve, devant le moi créateur, dans une situation fausse qu’il lui faut rétablir.»
Emmanuel Mounier
…
…
« Quoi les fédéraux!?.. putain de merde mais d’où y viennent ces flics c’est pas croyable ! »
« C’est peut-être le dépôt qui le surveillent sans savoir qui on est ? Ouais peut-être qu’y a eu d’autres braquages récemment je sais pas ? »
« Dis-toi qu’y connaissent notre numéro, dis-toi qu’y connaissent notre adresse, dis-toi qui nous connaissent, dis-toi qu’y sont ici maintenant en ce moment même, dis-toi tout ça mon pote. »
« Avec quoi on va payer son avance, avec quel sous ? »
« Oh ! je financerai ça c’est pas un problème. »
« Ouais mais que devient Venzent ? Que devient mon fric ? »
« Venzent ! Toi avec tous ces flics t’as envie de mettre le monde à feu et à sang pour Venzent ! »
« Non mais je voudrais au moins revoir mon fric, tu vas pas le laisser faire ? »
« J’ai au moins deux fois plus de raisons de buter Venzent que vous trois réunis, pour le moment c’est du luxe, pour le moment soit on se fait la banque, soit on se barre aux quatre vents sans rentrer chez nous, sans faire nos bagages, rien du tout, en trente secondes, montre en main, il faudra qu’on se tire séparément, et basta…
Chris ? »
« La banque justifie le risque, et j’en ai besoin. Il faut rester le temps de se la faire, et après j’me barre. »
« Moi je roule pour toi Nick j’men fous, j’men fous… »
« Non pas cette fois Mikael, cette fois tu decides seul. »
« Tu penses que c’est la meilleure solution ? Tu crois que c’est la meilleure solution ? »
« J’ai des tas de projets, je vais sûrement raccrocher, alors moi j’ai peut-être plus à gagner qu’à perdre. »
« Prends soin de toi t’as sûrement de quoi voir venir t’as des obligations, t’as des terrains, si j’étais toi je jouerais pas avec le feu, je prendrais ma retraite. »
« Oui mais pour moi c’est l’action qui compte le plus, alors je marche. »
« C’est tout. »
« Ouais compte sur moi. »
« On les emmerde, on va se la faire. »
« Allez en route. On a du pain sur la planche » »
Heat, de Michael Mann
…
…
« C’est extraordinaire… J’aurais jamais cru que tu te relèverais. Attends tu vas où ? »
…
«Chez le paranoïaque de style persécuté ou grand méconnu, la scission n’est plus ressentie par un accablement, comme chez le psychasthénique, mais par un grincement, dans une discordance agressive. Il ne peut se passer du monde en même temps qu’il ne peut s’y adapter. A la suite d’une humiliation souvent, ou d’une série d’humiliations, il s’est détourné affectivement de lui, mais sans interrompre le contact ; il est même devenu un halluciné de ce contact obsédant faute d’être intime, et il en interprète l’indiscrétion permanente comme une hostilité systématique. Il est faux de dire qu’il n’y a là qu’une pseudo-rupture avec le réel, parce que le paranoïaque est hanté par l’entourage et cherche volontiers à agir sur lui. La rupture est si réelle derrière l’obsession que jamais un changement de milieu ne guérit un persécuté : il reconstruit un nouveau délire sur le milieu nouveau. Ce qui est vrai, c’est qu’il ne tourne pas le dos à la vérité, il s’en retire pour ainsi dire à reculons, en la repoussant des deux mains. C’est comme s’il n’arrivait pas à couper le contact avec une réalité brusquement ennemie qui le brûle au lieu de le réchauffer. A la même discordance affective, l’individu réagit ici par un fond d’agressivité au lieu de réagir par de la retraite et de la cacatonie. Au début de ce siècle, Kraepelin, décrivait, avant Minkowski, comme une « rupture du rapport affectif avec la réalité » un des plus terribles effondrements de la personnalité qu’il nous soit donné de connaître : la schizophrénie. La psychose se caractérise par deux traits. 1. Toutes les fonctions élémentaires du psychisme : mémoire, intelligence, etc., sont intactes, bien que leur incohérence simule la démence. 2. Mais elles fonctionnent suivant un mode psychique de forme singulière que Bleuler a nommé l’autisme, en circuit rompu avec l’ambiance. Ce détachement peut être sélectif, le contact continuant sur d’autres zones. La « pensée autistique », contrairement à la « pensée réaliste », n’est plus déterminée par les exigences de la réalité, ne cherche pas à se communiquer intelligiblement et à conduire l’action dans le sens du réel, mais comme les gestes proprioceptifs du nouveau-né, elle ne sert qu’à un individu replié sur lui-même ; elle crée des néologismes, des symboles, des expressions dont le sujet seul a la clef, elle procède selon tous les mécanismes du rêve, et se livre sous une apparence analogue. L’activité normale part d’un élan personnel, mais s’épanouit dans le réel ambiant pour s’y intégrer. Chez le schizophrène, il y a rupture brutale de l’un à l’autre. Ses actes sont des « actes sans lendemain », des « actes figés » (Minkowski), et non pas des intermédiaires entre lui et le monde. Ils se raidissent en absolus, aveuglent l’avenir. A la limite, ils ne cherchent même pas à aboutir. Un vide froid les entoure. Le malade même en sent le vertige : c’est lui qui le pousse à ne jamais prendre de repos, à vouloir remplir tout son temps sans le moindre défaut, comme s’il redoutait cet abandon tranquille parmi les choses et les événements, cette confiance vitale qui est jusque dans l’action la part du sens contemplatif et le signe de l’aisance. Il ne faut pas tellement parler ici de rupture avec le monde « extérieur », car le malade peut agréger au bloc autistique une portion plus ou moins grande de l’environnement spatial : il rompt avec le monde extérieur en tant qu’organisé et articulé sur le moi, si bien que l’emprise ou l’entraînement semblent être l’unique rubrique sous laquelle il puisse enregistrer les influences venant du dehors. Le sens du réel, on le voit, n’est pas comme on le pense souvent dans une perspective trop plate, le sens du « monde extérieur » ; c’est le sentiment autorisé de la maîtrise du moi sur sa relation vivante au mouvement des choses. Réaliser, c’est retenir plus encore que contenir, et retenir, c’est faire durer. Le schizoïde a perdu le fil de la durée vécue : il voit sa vie se dérouler par cascades, comme une série brisée de phases abstraites, sur un fond désolé. Il se complaît à cette atemporalité. Ainsi, en même temps qu’il se détache du réel, le malade s’impersonnalise et conçoit tous ses semblables sur un modèle uniforme. Ces indications de la pathologie jettent une lumière décisive non seulement sur la psychologie normale, mais sur toute la métaphysique de l’action. Bien loin que le souci de la vie personnelle doive nous arracher à notre présence dans le monde, cette présence est la condition primordiale de l’intériorité. La rupture du contact affectif donne au comportement une note stéréotypée, avec dominante de l’immobilité ou du geste rigide et stérile. Cette stéréotypie marque aussi l’affectivité et la pensée. La rêverie normale n’est qu’à moitié détachée encore ; elle travaille parfois plus ou moins pour le réel ; la rêverie schizo-phrénique chasse la réalité ; une ou deux idées pauvres s’imposent à la répétition et font le vide autour d’elles. Le schizophrène vit dans le passé seulement (bouderie, regrets morbides). Mais ce passé est un passé brut, détaché de la mélodie temporelle ; reproches, regrets s’y découpent dans le pur révolu, sans liaison avec le présent, comme si le temps ne s’écoulait pas. Le schizophrène ne présente ni angoisse ni émotivité : il vit dans l’objectif. Il se livre, en pensant, à une rationalisation frénétique. Partout, la vie fait place pour lui à des formules abstraites. Une de ses attitudes les plus constantes est l’attitude antithétique, en oui ou non, tout ou rien, utile ou nuisible, bien ou mal, permis ou défendu. En tout, il apporte la même raideur. Elle se traduit par une propension au géométrisme morbide. Les valeurs n’ont plus de critère que géométrique ou quantitatif. Ce rationalisme mort se traduit encore dans un certain type d’attitude interrogative. La question, chez le normal, est au service du réel ; elle appelle une réponse éclairant une action possible. Chez le schizophrène, elle acquiert une sorte d’autonomie morbide, elle donne avant tout l’impression d’un recul par rapport à l’ambiance. (…)6. Comme la moyenne des cycloïdes donne les « chauds », la moyenne des schizoïdes donne les « secs » et les « froids ». Ils n’ont pas du tout conscience de l’être, car ils vivent dans le rayonnement de leur hypersensibilité intérieure, mais elle ne pénètre pas leurs rapports avec autrui. Insociables et timides, ils ne présentent à l’extérieur que leur face glacée, et donnent l’impression d’être opaques, inaccessibles ou sournois. Ils peuvent produire des génies comme Frédéric II ou des types d’une cruauté bestiale comme les derniers Césars. Pour peu qu’ils offrent une trace d’hypomanie, ils s’improvisent fondateurs de sectes, prophètes d’idéaux humanitaires, de religions bizarres, de doctrines minoritaires, naturisme, nudisme, etc., ou vulgarisateurs bavards. Si la dominante schizoïde est plus marquée, ils donnent l’exaltation obscure et vague à thème mystique ou métaphysique avec tendance à la systématisation ou à la schématisation. Jung a fortement montré comment la plupart des systématisations intellectuelles sont des instruments fabriqués par la crainte de vivre, pour nous protéger de l’expérience vivante. Les schizoïdes sécrètent à haute dose le désintéressement et le mépris de l’argent, qui sont surtout chez eux un alibi au mépris de l’action et du combat. Ils aspirent en toute cause à une pureté sublime dont ils s’autorisent pour ne pas se compromettre. Ils ne veulent qu’en rêve rendre les hommes heureux, par une ou deux idées fixes qui ne souffrent pas d’accommodement : car ils sont aussi les fanatiques de l’antithèse stérile qui oppose, après les avoir tranchés à vif dans la richesse continue de l’univers, le tout et le rien ; utopistes ou nihilistes, tout l’entre-deux humain leur est étranger. Doctrinaires rigides ou révolutionnaires névropathes, ils prêchent ainsi l’amélioration de l’humanité, mais dans une sorte de fascination visionnaire. Ils alimentent l’armée parfois touchante, parfois irritante, des « idéalistes » qui ne cessent d’« élever » les problèmes jusqu’à ce qu’ils soient rythmés de plus de soupirs que d’arguments. Ils adorent donner à ces projets la forme de schémas, de plans, de démonstrations mathématiques. Ce mélange de mysticisme et de stéréotypie, cette alliance d’idéologie fumeuse et d’esprit systématique est un des syndromes les plus typiques des formes intellectualisées de la schizoïdie. Nous venons d’en évoquer quelques types inférieurs. Mais un Kant ou un Kierkegaard poussent au génie, l’un au pôle brûlant, l’autre vers le pôle froid, le mariage d’un mysticisme un peu tendu et d’une dialectique étourdissante. Poe est allé jusqu’à faire une sorte d’esthétique de ce mélange de mysticisme et de calcul. L’expression et l’action schizoïdes sont marquées par l’absence de rapport immédiat entre l’excitation psychique et la réaction motrice. La voie qui mène de l’une à l’autre s’obstrue de barrages, d’impulsions parasites et de mécanismes cacatoniques. Au minimum, ils se reconnaissent à une stylisation légère qui leur donne ce cachet d’élégance dont est généralement dépourvue la rondeur du cycloïde. Le mot « distinction » est fait pour eux, et indique le mobile profond ainsi que le caractère de leur allure. Au mieux, ils montrent des qualités de tact, de bon goût, de délicatesse. Parfois cette retenue tourne à la raideur militaire. Leur rythme psychique est zigzagant, leur humeur d’une versatilité rigide, ils vont par repliements et décharges, longues latences et incendies brusques. Ils coupent à angle droit la conversation, deviennent subitement ironiques, froids ou désagréables. Selon qu’ils s’approchent d’un des deux pôles de la schizoïdie, ils sont remarquables pour leur tenacité ou pour leur instabilité excessives, sautant souvent de l’une à l’autre. Le cycloïde est arrangeant, ils sont eux, intransigeants faute de niveau affectif moyen. Ici encore, hommes du tout ou rien, subitement enchantés, subitement choqués par des bagatelles. Kretschmer dit d’eux qu’ils ne tanguent pas comme le cycloïde, mais bondissent et se recroquevillent, en sautant de pôle en pôle par-dessus les moyennes. Leur religion tend vers un mélange de mysticisme obscur et vague et de raideur pharisienne ou doctrinaire. Si le premier prédomine, ils fondent hors des Églises des sectes ésotériques. Si c’est la seconde, ils retranchent l’âme de leurs Églises derrière des barricades de fanatisme et des échafaudages d’apologétique agressive. Leur vie sexuelle est compliquée, avant tout par la coupure schizoïde entre une sexualité génitale turbulente et une sexualité psychique infantile. (…)7. L’hygiène mentale du dissonant est une hygiène de l’imagination et une discipline de la vie intérieure. Elle commence à la première éducation. Il faut que l’enfant prédisposé trouve autour de lui un milieu compréhensif, faute duquel il se repliera plus profondément encore. Rien ne lui est plus funeste qu’une sévérité agressive ou même l’indifférence à sa vie ardente. Mais tout en accueillant sa vie intérieure sans trop la forcer, car elle est farouche, il faut l’aider à la restreindre dans des limites normales, la normale pour lui étant plus élevée que pour d’autres. Il faut qu’il apprenne à mener cette discipline vers la sublimation et le dressage souple, sans laisser sa raideur procéder à de brusques refoulements. Lefrancq-Brunfaut nuancent leur hygiène de la dissonance et selon qu’elle n’est que discordance intérieure (dissonance intime) ou qu’elle disloque activement le milieu (dissonance de comportement). En voici les principales indications. A titre de correctif intellectuel, ils proposent, pour le dissonant intime, le développement d’une pensée intuitive qui le mette en relation directe, vécue comme présence, fût-ce avec une seule réalité ou une seule valeur existant en dehors de lui. La chaleur de cette présence vécue doit le rendre capable de communication et de souplesse humaine. Religieux, il tend à dogmatiser avec raideur et fanatisme : on l’orientera vers les aspects mystiques, historiques et psychologiques de sa foi. Intellectuel, il se donne intrépidement à l’esprit de système : on le détournera des techniques abstraites où il ne trouve que trop d’encouragement à sa raideur, on l’orientera vers les sciences expérimentales, l’histoire, la culture littéraire ou artistique. Homme d’action, il se complaît dans les schémas a priori, les stratégies utopiques : on le lancera dans les leçons modestes et vivantes de la tactique et de l’adaptation quotidiennes. La dissonance de comportement, plus offensive, doit se voir opposer des obstacles résistants qui désorganisent à leur tour son agressivité. C’est dire que les moyens intellectuels ne seront ici que des moyens accessoires : l’intelligence du concret est cependant utile pour l’apprentissage de l’inéluctable qui brise les prétentions de la pensée dédaigneuse du réel ; elle impose au schizoïde la reconnaissance d’objets qui ne dépendent pas de lui, et le contraignent à accepter avec d’autres existences que la sienne le compromis et la collaboration. L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. Il faut lui restaurer une régulation tonique normale : les sports, la danse, l’athlétisme s’imposent comme un élément capital de son hygiène psychologique, alors qu’un entourage trop fier de son sérieux ou trop soucieux de sa fragilité tend souvent à l’en écarter comme « n’étant pas faits pour lui ». La dissonance de comportement ne connaît pas seulement des troubles moteurs de désorganisation ; elle oppose à l’adaptation motrice de véritables systèmes de mouvements formés en milieu clos, auxiliaires des idées rigides qui, à l’autre bout de la personnalité, assurent l’appui de la ré.sistance au réel : tics, attitudes stéréotypées, maniérismes. Aucun n’a un sens, ne répond au rôle du mouvement qui est de situer et de lier. C’est par la base qu’il faudra reprendre la motricité de relation ; aux cristallisations motrices dissonantes on opposera l’hygiène des mouvements automatiques primitifs qui forment l’appareil éliminatoire de la vie de relation.»
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
…
« Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
…
…
« Tout faire, tout dire et tout penser, en homme qui peut sortir à l’instant de la vie. »
Marc-Aurèle
…
«Je rêve que nous sommes des papillons n’ayant à vivre que trois jours d’été ; avec vous, ces jours seraient plus plaisants que cinquante années d’une vie ordinaire. »
John Keats
…
«Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue. »
Choix de rapports, Assemblée Constituante
…
…
Les « haines fraîches » de 1791 : autopsie d’un diagnostic politique prémonitoire
La citation « Mais les haines étaient encore trop fraîches, les ressentiments trop actifs pour obtenir une tranquillité absolue » constitue un diagnostic lucide sur l’impossibilité de clore la Révolution française en septembre 1791. Émanant des commentaires éditoriaux de Guillaume Lallement dans sa collection Choix de rapports, opinions et discours prononcés à la Tribune nationale (1818-1822), cette phrase capture le paradoxe fondamental de l’Assemblée Constituante : croire possible une réconciliation nationale alors que les plaies restaient béantes. Ce constat, formulé rétrospectivement mais fidèle au climat de l’époque, préfigurait la radicalisation qui mènerait à la Terreur.
Identification de la source : Lallement et les archives de la parole révolutionnaire
La citation provient de la collection monumentale de Guillaume N. Lallement (1782-1829), historien et journaliste messin qui compila entre 1818 et 1822 vingt volumes rassemblant les discours parlementaires depuis 1789. Les tomes I à VII couvrent spécifiquement l’Assemblée Nationale Constituante (1789-1791). Cette collection, publiée chez Alexis Eymery à Paris, constitue l’une des premières tentatives systématiques d’archivage de la parole politique révolutionnaire.
La formulation même de la citation—son style narratif rétrospectif à l’imparfait, sa tonalité d’analyse historique plutôt que d’éloquence tribunitienne—indique qu’il s’agit très probablement d’un commentaire éditorial de Lallement servant de transition entre les discours reproduits, plutôt que d’un extrait de rapport parlementaire proprement dit. Cette pratique éditoriale était courante : Lallement contextualisait les documents par des passages de liaison expliquant les circonstances historiques.
Le contexte thématique le plus vraisemblable renvoie au 14 septembre 1791, date du décret d’amnistie générale voté par l’Assemblée Constituante alors que celle-ci achevait la Constitution et tentait de « clore » la Révolution. Ce jour-là, Briois-Beaumez, au nom des comités de Constitution et de jurisprudence criminelle, présenta un rapport instaurant l’amnistie pour tous les délits révolutionnaires et contre-révolutionnaires depuis juin 1789—y compris pour le roi Louis XVI après sa fuite à Varennes.
Le contexte de septembre 1791 : l’illusion d’une révolution achevée
L’Assemblée Constituante vivait en septembre 1791 ses dernières semaines d’existence. Convaincue d’avoir accompli sa mission—donner une Constitution à la France—elle cherchait à tourner une page sanglante. Le décret du 14 septembre proclamait explicitement que « la Révolution doit prendre fin au moment où la Constitution est achevée et acceptée par le roi ». Cette formule traduisait un vœu pieux plus qu’une réalité politique.
Les événements des vingt-quatre mois précédents avaient accumulé des traumatismes impossibles à effacer par décret. La Grande Peur de l’été 1789 avait déchaîné une jacquerie anti-seigneuriale dans les campagnes, avec destruction de châteaux et d’archives féodales. Les journées d’octobre 1789 avaient vu l’invasion du château de Versailles, le massacre de gardes du corps, et le transfert forcé du roi à Paris. L’affaire de Nancy en août 1790 s’était soldée par une répression sanglante—un soldat roué, 42 pendus, 41 galériens—créant des martyrs et des ressentiments durables.
Surtout, deux crises de l’année 1791 avaient rendu illusoire toute réconciliation. La Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait divisé la France en paroisses jureurs et réfractaires, préfigurant les guerres de Vendée. La fuite à Varennes des 20-21 juin 1791 avait définitivement brisé le lien de confiance entre le roi et une partie du peuple. Et la fusillade du Champ-de-Mars du 17 juillet 1791, où La Fayette fit tirer sur des pétitionnaires républicains, avait creusé un fossé entre modérés et radicaux au sein même du camp révolutionnaire.
Les « haines » et « ressentiments » de 1791 : une cartographie des fractures
Le vocabulaire de la citation renvoie à une réalité multidimensionnelle que les contemporains percevaient clairement. Les haines de l’époque se structuraient selon plusieurs axes de conflit :
Haines de classe : Le ressentiment des paysans contre les droits féodaux, accumulé pendant des décennies de « réaction seigneuriale », avait explosé pendant la Grande Peur. Malgré la nuit du 4 août, les conflits agraires persistaient.
Haines religieuses : Le schisme créé par la Constitution civile divisait les familles et les villages. Environ 50% des curés et presque tous les évêques avaient refusé le serment, créant une Église réfractaire clandestine qui fournissait, selon l’expression d’un historien, « la piétaille qui manquait à la contre-révolution ».
Haines politiques : Les victimes de la répression—soldats de Nancy, pétitionnaires du Champ-de-Mars—nourrissaient des ressentiments contre La Fayette et les Constituants modérés. Réciproquement, les royalistes et émigrés étaient perçus comme des traîtres préparant l’invasion étrangère, surtout après la déclaration de Pillnitz (27 août 1791).
Haine envers le roi : Après Varennes, Louis XVI était perçu comme parjure et déserteur. La fiction officielle de « l’enlèvement » ne trompait personne. Les symboles monarchiques étaient effacés, détruits, enlevés dans de nombreuses régions.
Le diagnostic de Lallement : une lucidité rétrospective
L’éditeur Lallement, écrivant sous la Restauration, bénéficiait du recul historique pour juger l’automne 1791. Son constat sur les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » empêchant la « tranquillité absolue » constitue une critique implicite de l’optimisme constitutionnel des Constituants.
L’amnistie du 14 septembre 1791 prétendait réaliser ce que les Athéniens avaient accompli en 403 av. J.-C. avec la loi de Thrasybule : un « oubli des malheurs » permettant la réconciliation civique. Mais comme l’analyse l’historien Stanislas de Chabalier, la période révolutionnaire française était « traversée par une puissante tension entre le besoin de rendre la justice et l’impérieuse aspiration à une réconciliation que l’on entend souvent faire passer par l’oubli juridique ».
Les limites de l’amnistie de 1791 étaient criantes. Elle excluait les soldats suisses de Nancy, symboles de la répression arbitraire—une exclusion corrigée seulement en décembre 1791. Elle ne résolvait pas le schisme religieux, qui continuait de déchirer le pays. Elle prétendait amnistier des camps opposés dans un équilibre factice, alors que les rapports de force restaient instables.
La « tranquillité absolue » visée était un horizon impossible. La guerre, déclarée en avril 1792, allait radicaliser toutes les tensions. La chute de la monarchie le 10 août 1792, puis la Terreur, démontreraient tragiquement la justesse du diagnostic de Lallement.
Timothy Tackett et l’histoire des émotions révolutionnaires
Les travaux récents de l’historien américain Timothy Tackett (UC Irvine) offrent un cadre analytique pertinent pour comprendre les « haines » et « ressentiments » évoqués. Dans The Coming of the Terror in the French Revolution (2015), Tackett démontre comment la suspicion et la méfiance ont progressivement transformé la mentalité des élites révolutionnaires, les conduisant de l’enthousiasme fraternel de 1789 à la paranoïa meurtrière de 1793-1794.
Tackett met en évidence le rôle crucial des « terreurs imaginées »—selon l’expression de l’historien David Bell, « les terreurs imaginées peuvent avoir encore plus de pouvoir politique que les réelles ». La peur du complot aristocratique, de la trahison royale, de l’invasion étrangère alimentait un climat émotionnel où la modération devenait suspecte.
Cette grille de lecture éclaire la citation de Lallement : les « haines fraîches » et « ressentiments actifs » ne sont pas seulement des conflits objectifs entre groupes sociaux, mais des états émotionnels collectifs qui transforment la perception politique. L’expérience vécue du processus révolutionnaire—violence, trahison perçue, incertitude radicale—avait modifié en profondeur la mentalité des acteurs, rendant impossible le retour à une normalité constitutionnelle.
L’historiographie de la fracture révolutionnaire
François Furet et l’école révisionniste ont placé l’été 1791 au cœur de leur analyse de la Révolution. Pour Furet, c’est dans la séquence Varennes-Champ-de-Mars que se situe la « césure principale » du processus révolutionnaire, plus encore que dans la chute de la monarchie en août 1792. La radicalisation émotionnelle et politique de l’été 1791 explique le « dérapage » ultérieur vers la Terreur.
Michel Vovelle, représentant le courant de l’histoire des mentalités, a analysé la violence comme composante structurelle de la société française du XVIIIe siècle, exacerbée par la crise politique. Les « haines » de 1791 s’enracinent dans des conflits antérieurs—sociaux, régionaux, familiaux—que la Révolution a politisés et radicalisés.
Jean-Clément Martin souligne que « les haines qui pouvaient être à l’œuvre entre de nombreux groupes sociaux et régionaux avant la Révolution ont été travaillées politiquement, se sont révélées et ont trouvé de nouvelles raisons de durer, éventuellement jusqu’à nos jours ». La Vendée, les clivages religieux, certaines fractures territoriales héritent de ce moment.
L’édition critique des Orateurs de la Révolution française par Furet et Ran Halévi (Pléiade, 1989) fournit le corpus de référence pour étudier la rhétorique politique de la période. L’introduction souligne que « des deux problèmes classiques de l’historiographie révolutionnaire—les causes de 1789 et la dérive de 1789 à 1793—le second est peut-être moins énigmatique que le premier ».
Enseignements pour la justice transitionnelle contemporaine
La citation de Lallement trouve une résonance remarquable dans les théories contemporaines de la réconciliation post-conflit. Le manuel de référence de l’IDEA (2003), préfacé par Desmond Tutu, établit que la réconciliation est « un processus à long terme qui peut prendre des décennies ou des générations ». Le temps seul ne guérit pas les blessures ; un passé violent non traité est « comme un feu qui s’embrase par intermittence ».
Les études de cas comparatives confirment ce constat. En Afrique du Sud, malgré la célèbre Commission Vérité et Réconciliation (1995-2002), une enquête de 1998 révélait que « la majorité des victimes estimaient que la TRC avait échoué à réaliser la réconciliation » et que « la justice était un prérequis pour la réconciliation plutôt qu’une alternative ». En Espagne, le « pacte de l’oubli » de 1977 a semblé fonctionner pendant 25 ans avant qu’un « boom mémoriel » ne révèle les plaies non cicatrisées du franquisme. Au Zimbabwe, la politique de réconciliation imposée par Mugabe en 1980 a échoué faute d’adresser les causes profondes des conflits.
L’expérience française de 1791 illustre plusieurs écueils identifiés par la recherche contemporaine :
- L’amnistie sans reconnaissance : Le décret de septembre 1791 imposait l’oubli juridique sans établir la vérité ni reconnaître les souffrances.
- La précipitation politique : Vouloir « clore » la Révolution en quelques mois après deux années de bouleversements était irréaliste.
- L’imposition par le haut : L’amnistie reflétait les intérêts des Constituants modérés, non une aspiration populaire.
- L’exclusion de victimes : Les soldats suisses de Nancy, laissés hors du décret, devenaient symboles de l’injustice persistante.
Stratégies et leçons méthodologiques
La recherche contemporaine identifie quatre piliers indissociables pour la réconciliation : guérison, justice, vérité, réparation. L’amnistie de 1791 négligeait les trois premiers pour ne retenir qu’un simulacre du quatrième—la cessation des poursuites n’équivalant pas à une réparation.
L’ICTJ (International Center for Transitional Justice) souligne que la justice transitionnelle vise non seulement « une simple absence de violence et une coexistence potentiellement tendue », mais aussi « à favoriser la confiance et à transformer le ressentiment et la soif de vengeance ». Les « ressentiments actifs » de 1791 n’étaient pas adressés par le décret d’amnistie ; ils allaient alimenter la radicalisation de 1792-1794.
La psychologie sociale contemporaine analyse la haine comme « l’équivalent émotionnel de la super-glue »—une émotion qui maintient les parties fixées aux hypothèses passées sur l’ennemi comme incapable de changement réel. Les « haines fraîches » de 1791 fonctionnaient précisément ainsi : elles rendaient impossible de voir le roi comme constitutionnel sincère, les contre-révolutionnaires comme réconciliables, les révolutionnaires radicaux comme modérables.
La temporalité de la réconciliation obéit à trois étapes successives selon le manuel IDEA : d’abord remplacer la peur par la coexistence non-violente (« ne pas se tuer mutuellement »), puis construire la confiance par des institutions fonctionnelles, enfin développer l’empathie et une identité commune. En septembre 1791, la France n’avait même pas atteint la première étape : la violence continuait de structurer les rapports politiques.
Conclusion : la préscience d’un diagnostic ignoré
Le constat de Lallement sur les « haines trop fraîches » et « ressentiments trop actifs » de 1791 constitue un exemple remarquable de lucidité historique—qu’elle soit celle des contemporains clairvoyants ou celle de l’éditeur écrivant trente ans plus tard. Ce diagnostic posait les termes d’un problème que l’Assemblée Constituante refusait d’affronter : on ne décrète pas la réconciliation.
La suite des événements—radicalisation de 1792, Terreur de 1793-1794, puis les cycles de révolution et réaction du XIXe siècle français—confirme que les « haines » et « ressentiments » de 1791 ont « trouvé de nouvelles raisons de durer ». La fracture entre « deux France », catholique et laïque, conservatrice et révolutionnaire, traverse encore en partie la vie politique contemporaine.
Pour les situations actuelles de transition post-conflit, cette citation historique enseigne que l’imposition d’un oubli juridique sans traitement des causes émotionnelles et structurelles des conflits est vouée à l’échec. La « tranquillité absolue » visée par les Constituants n’est atteignable qu’au terme d’un processus long, inclusif, et multidimensionnel—précisément ce que l’urgence politique de septembre 1791 ne permettait pas. »
…
…
« Son analyse de la guerre civile : le système confessionnel comme poison originel
Haddad porte un diagnostic implacable sur les causes de la guerre civile (1975-1990) et l’effondrement continu du Liban. Pour elle, le mal est structurel : « La distribution du pouvoir basée sur la confession a conduit à une identité individuelle et communautaire fragmentée. » Elle milite pour l’abolition du confessionnalisme, condition selon elle de toute reconstruction : « Comment peut-on prétendre avoir un État tant qu’on est en présence d’un groupe armé qui peut imposer ses conditions ? »
Elle dénonce le concept du zaïm — le chef communautaire — comme « néfaste au Liban », et les partis politiques qui « vous délestent de votre esprit critique ». Plus grave encore, elle accuse les anciens combattants devenus dirigeants : « Beaucoup de ceux qui ont fait la guerre sont au pouvoir aujourd’hui et pas un seul n’a demandé pardon pour le mal fait. J’exige ce pardon. » Elle déplore qu’il n’existe toujours pas « une histoire de la guerre civile qui intègre les versions en présence » — un déni collectif qui perpétue les fractures.
Son enfance l’a conditionnée à voir « l’autre » comme ennemi. Elle raconte : « Une nouvelle fille, Mariam, avait rejoint mes scouts. Elle portait le hijab. « C’est une musulmane », chuchotions-nous, comme si nous disions « c’est une serial killer ». Je ne pense pas que nous comprenions ce qu’était un musulman, sinon « pas chrétien », et donc « ennemi ». » Ce conditionnement sectaire qu’elle a dû désapprendre nourrit sa vision d’une citoyenneté laïque. »
…
« « Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. » »
…
« Nous avons dit que l’imprévoyance et l’irréflexion forment le trait principal du caractère toulousain (1), et nous venons de le prouver : c’est par imprévoyance et par irréflexion qu’une populace plus légère qu’audacieuse se laisse entraîner à des excès dont elle ne calcule pas les suites. Si les assassins du président Duranti et du général Ramel eussent songé que plus tard ils pouvaient être livrés à la justice, et payer de leur tête celles qu’ils immolaient à leur rage du moment, ils ne l’eussent pas osé, n’en doutons point; mais ils ne voyaient aucun danger pour eux, du moins aucun danger présent, à se jeter tous ensemble sur un seul homme, et le danger à venir était hors de leur portée. »
Jean Vaysse de Villiers, Description routière et géographique de l’Empire français divisé en quatre régions
…
« Quand les esprits sont agités par de violentes commotions politiques, il est possible qu’ils acquièrent de la force; mais ils ne produisent qu’autant que les questions qui ont troublé l’Etat sont résolues, et qu’il en résulte un ordre de choses favorable à la tranquillité publique. »
Joseph Fiévée
…
« « Mais le soin est indissociable de la possibilité d’oublier « stratégiquement » et/ou de pardonner dans une certaine mesure ce qui a été commis. »
Hourya Bentouhami-Molino
…

…
Jean-Pierre Filiu : l’historien qui défie les « États profonds » arabes
Jean-Pierre Filiu, né le 19 décembre 1961 à Paris, est l’un des arabisants français les plus influents de sa génération. Professeur à Sciences Po Paris depuis 2006 et ancien diplomate, il s’est imposé comme une voix majeure sur le Moyen-Orient et le Maghreb, notamment par ses thèses controversées sur la manipulation des mouvements djihadistes par les services de renseignement arabes. Ses travaux, traduits dans plus de 15 langues, lui valent à la fois une reconnaissance académique internationale et des critiques virulentes de plusieurs bords politiques.
Un parcours atypique entre diplomatie et recherche
Filiu incarne une trajectoire rare combinant terrain diplomatique et rigueur académique. Diplômé de Sciences Po Paris en 1981, il obtient parallèlement des diplômes de chinois (1983) et d’arabe littéral (1985) à l’INALCO, avant de soutenir une thèse d’histoire sous la direction de Jean-Noël Jeanneney. Cette formation polyglotte — il enseigne aujourd’hui en français, anglais, espagnol et arabe — précède une carrière diplomatique de dix-huit ans.
Son parcours au Quai d’Orsay le conduit successivement en Jordanie, aux États-Unis, en Syrie comme numéro deux de l’ambassade (1996-1999), puis en Tunisie (2002-2006). Il conseille également les ministres de l’Intérieur et de la Défense Pierre Joxe (1990-1993), puis le Premier ministre Lionel Jospin (2000-2002). Cette expérience gouvernementale lui vaut d’être désigné par François Hollande parmi les dix experts indépendants du Livre blanc de la Défense de 2013.
Avant même la diplomatie, Filiu s’était forgé une expérience de terrain humanitaire : délégué de la FIDH au Liban pendant la guerre civile (1983-1984), il rédige le premier rapport sur les « disparus » du conflit et témoigne devant la Commission des droits de l’homme de l’ONU. En 1986, il dirige un projet humanitaire en Afghanistan dans les zones de résistance antisoviétique.
Une œuvre centrée sur les « Mamelouks modernes »
La production de Filiu compte une vingtaine d’ouvrages, dont plusieurs traduits en anglais chez Oxford University Press et Hurst Publishers. Son cadre analytique repose sur une analogie historique audacieuse : les régimes militaires arabes contemporains fonctionneraient comme des « Mamelouks modernes », ces soldats-esclaves qui gouvernèrent l’Égypte et la Syrie du XIIIe au XVIe siècle, coupés de leurs populations et ne maintenant le pouvoir que par la prédation.
L’Apocalypse dans l’Islam (2008), couronné du Grand Prix des Rendez-vous de l’Histoire de Blois, analyse la montée de l’eschatologie apocalyptique dans le monde musulman depuis 1979. Filiu y démontre comment cette littérature emprunte paradoxalement au sionisme chrétien américain et à l’antisémitisme européen. Il anticipe avec prescience la mutation apocalyptique du djihadisme — que Daech incarnera quelques années plus tard.
Gaza : Une histoire (2014), première histoire complète de ce territoire dans quelque langue que ce soit, reçoit le Palestine Book Award. Roger Owen, professeur émérite à Harvard, la qualifie de « pièce magistrale d’écriture historique qu’il sera difficile de surpasser ». Son dernier ouvrage, Un historien à Gaza (2025), témoignage de 33 jours passés dans l’enclave en décembre 2024, est sélectionné « Livre de l’année » par The Guardian et The Spectator.
« Généraux, gangsters et djihadistes » : la thèse de la manipulation
L’ouvrage le plus controversé de Filiu reste Généraux, gangsters et djihadistes : Histoire de la contre-révolution arabe (2018). Sa thèse centrale affirme que les dictatures arabes ont délibérément instrumentalisé le djihadisme pour discréditer les mouvements démocratiques et justifier la répression.
Sur l’Algérie, Filiu soutient que le DRS (Département du Renseignement et de la Sécurité) a fonctionné comme « le premier parti politique du pays », infiltrant et manipulant les groupes islamistes armés pendant la « décennie noire » des années 1990. Il s’inscrit dans la lignée du questionnement « qui tue qui ? » et des témoignages d’anciens officiers du DRS ayant fait défection, comme le colonel Mohammed Samraoui ou Abdelkader Tigha.
Le « paradoxe cruel » qu’il identifie : les dictatures se présentent comme remparts contre le terrorisme tout en étant la cause première de sa prolifération. Il accuse notamment Bachar al-Assad d’avoir libéré des islamistes radicaux en 2011 pour transformer une révolte pacifique en guerre civile justifiant l’écrasement de toute opposition.
Une méthodologie entre archives et terrain
La crédibilité académique de Filiu repose sur plusieurs piliers méthodologiques. Il combine recherche archivistique (archives diplomatiques françaises, documents déclassifiés), entretiens de terrain et analyse de sources primaires en arabe, notamment la littérature djihadiste et apocalyptique. Son accès direct aux zones de conflit — Liban pendant la guerre civile, Syrie sous Assad, Gaza en décembre 2024 — lui confère une légitimité d’observation rare.
John Calvert (Creighton University) souligne que son travail est « basé sur des entretiens et des documents difficiles à trouver » et le juge « objectif et posé dans un domaine jonché de polémiques ». Sara Roy (Harvard) qualifie Gaza d’« étude définitive, véritablement magistrale, riche en détails et en profondeur analytique ».
Les limites identifiées par ses pairs concernent principalement :
- Un manque de données quantitatives sur l’influence réelle de la littérature apocalyptique
- Une focalisation sur l’histoire politique au détriment des dimensions socio-économiques
- Un engagement politique assumé qui peut compromettre l’apparence de neutralité
- Des questionnements sur la causalité du djihadisme (rôle de la politique américaine en Afghanistan et Irak)
Réception contrastée selon les publics
La réception des travaux de Filiu varie considérablement selon les cercles. Dans le monde académique anglo-saxon, il jouit d’une reconnaissance exceptionnelle : publié par Oxford University Press, invité à Columbia et Georgetown comme professeur visitant, loué par des figures comme Marc Lynch (George Washington University) ou Hazem Kandil (Cambridge).
En France, Le Monde le considère comme « l’un des meilleurs experts mondiaux du djihadisme ». Son blog hebdomadaire « Un si proche Orient », lancé en 2015, atteint 8 millions de lecteurs en 2020. Il est régulièrement invité sur France Culture, RFI, France 24, et a été cité par Emmanuel Macron lors du débat présidentiel de 2017.
Filiu appartient au « carré d’as » des spécialistes français de l’islam politique, aux côtés de Gilles Kepel, Olivier Roy et François Burgat. Il se distingue par son ancrage dans le terrain arabe et sa défense des mouvements démocratiques. Kepel l’a qualifié, non sans condescendance, d’« ex-diplomate et historien engagé, auteur prolifique d’essais en tout genre et de bandes dessinées » — allusion à ses cinq romans graphiques avec David B. et Cyrille Pomès.
Des critiques venues de tous les bords
Le positionnement de Filiu lui vaut des attaques de directions opposées, signe paradoxal de son indépendance. Les milieux pro-israéliens (InfoEquitable, Tribune Juive) le qualifient d’« antijuif notoire » et de « militant » pour ses critiques de Netanyahu. À l’inverse, certains pro-palestiniens (Contretemps, Blast) lui reprochent de refuser le terme « génocide » pour Gaza et d’attribuer une responsabilité excessive aux dirigeants palestiniens.
Les cercles pro-Assad sont particulièrement virulents : le site Arrêt sur Info relate une altercation au CEDEJ du Caire où Filiu fut traité de « menteur » et accusé de « propagande pour le Quai d’Orsay ». Le site InvestigAction le qualifie d’« historien autoproclamé » diffusant la désinformation. Cette hostilité lui aurait coûté le Prix Brienne du ministère de la Défense, le jury ayant reculé face à ses positions sur la Syrie.
La revue Conflits évoque le « BHL qui sommeille dans le professeur Filiu », pratiquant une « géopolitique compassionnelle ». Ces critiques soulignent une tension récurrente entre l’engagement moral de l’historien et les exigences de neutralité académique.
Absence de menaces documentées, mais un contexte à risque
Contrairement à d’autres spécialistes du Maghreb, aucune menace directe, poursuite judiciaire ou réaction officielle algérienne visant spécifiquement Filiu n’a été documentée publiquement. Cette discrétion contraste avec la virulence des attaques contre d’autres auteurs ayant abordé le rôle du DRS.
Le contexte n’est pas exempt de risques : son fils Diego a été blessé par une balle en caoutchouc à Jérusalem en 2014. Filiu lui-même s’est rendu à Gaza pendant les opérations militaires israéliennes en décembre 2024. Ses critiques des régimes algérien, syrien et égyptien, combinées à ses anciennes fonctions diplomatiques donnant accès à des informations sensibles, constituent des facteurs de vulnérabilité potentiels — bien que non matérialisés publiquement.
Conclusion : un historien engagé à la crédibilité établie
Jean-Pierre Filiu représente une figure singulière dans le paysage académique français : un chercheur au parcours institutionnel irréprochable (Sciences Po, Harvard, Columbia) qui assume un « engagement » au service des mouvements démocratiques arabes. Ses thèses sur la manipulation du djihadisme par les « États profonds » restent débattues, mais s’appuient sur des témoignages convergents d’anciens officiers de renseignement.
Sa crédibilité repose sur une combinaison rare de compétences linguistiques (arabe, anglais, espagnol), d’expérience diplomatique de terrain et de rigueur archivistique reconnue par ses pairs. Les critiques — qu’elles viennent de cercles pro-israéliens, pro-palestiniens radicaux ou pro-Assad — témoignent paradoxalement de son refus d’alignement idéologique. Ses travaux sur Gaza constituent désormais des références incontournables, tandis que ses analyses de la contre-révolution arabe alimentent un débat académique et politique qui dépasse largement les frontières françaises. »
…
« Les conseilleurs ne sont pas les payeurs. »
Gabriel Meurier
…
….
La lucidité comme temporalité coûteuse : anatomie d’un décalage historique
L’histoire des régimes criminels confirme avec une régularité troublante la thèse proposée : ceux qui voient tôt paient le prix le plus élevé, ceux qui voient tard survivent, et ceux qui expliquent après coup sont souvent réhabilités. De Hans Litten torturé à mort pour avoir humilié Hitler en 1931, à Boris Souvarine dont la biographie de Staline de 1935 passa « quasi inaperçue », jusqu’aux Mères de la Place de Mai appelées « las locas » avant de devenir des icônes mondiales, le schéma se répète : l’information était disponible, mais la reconnaissance a coûté. Le juge Felix Frankfurter, face au témoignage de Jan Karski sur l’Holocauste en 1943, résuma ce paradoxe : « Je n’ai pas dit qu’il mentait. J’ai dit que je ne le crois pas. Ce sont deux choses différentes. »
L’architecture du décalage : quatre niveaux de lucidité
L’analyse de multiples transitions de régimes révèle une hiérarchie constante qui se mesure non pas en termes d’accès à l’information, mais en termes de moment de la prise de position publique et du prix payé. Cette structure se reproduit du nazisme au stalinisme, des Khmers rouges au Rwanda, de l’Argentine au Chili.
Niveau 1 — Les lucides précoces sont ceux qui dénoncent avant le consensus, souvent avant même que le régime n’atteigne son apogée criminelle. Hans Litten, avocat berlinois, contre-interrogea Hitler pendant trois heures au procès de l’Eden Dance Palace le 8 mai 1931, l’humiliant publiquement sur la question de la violence nazie. Son nom fut inscrit en première position sur la liste d’arrestations du 28 février 1933, nuit de l’incendie du Reichstag. Après cinq ans de torture dans les camps de Sonnenburg, Esterwegen, Lichtenburg, Buchenwald et Dachau, il se suicida le 5 février 1938. Sa mère écrivit plus tard : « Les premières victimes d’Hitler furent des Allemands. »
Niveau 2 — Les lucides du milieu voient pendant que le système fonctionne et tentent d’agir. Hans et Sophie Scholl de la Rose Blanche distribuaient leurs tracts à Munich en 1942-1943 alors que la Wehrmacht dominait l’Europe. Leur deuxième tract dénonçait explicitement le meurtre de 300 000 Juifs en Pologne. Le 22 février 1943, quatre jours après leur arrestation, ils furent guillotinés. Sophie avait 21 ans. Les derniers mots de Hans : « Es lebe die Freiheit ! » (Vive la liberté).
Niveau 3 — Les explicateurs tardifs sont ceux qui reconnaissent après coup, souvent avec des justifications. Martin Heidegger, qui avait adhéré au parti nazi le 1er mai 1933 et prononcé des discours de propagande, ne présenta jamais d’excuses publiques. Dans son interview au Spiegel de 1966, publiée après sa mort, il présenta son engagement comme une « erreur philosophique ». En 1949, il compara l’industrialisation de l’agriculture aux camps d’extermination. Ses Cahiers noirs, publiés en 2014, révélèrent la profondeur de son antisémitisme.
Niveau 4 — Les négateurs persistants continuent de nier malgré les preuves accumulées. Le négationnisme de l’Holocauste, analysé par Deborah Lipstadt dans Denying the Holocaust (1993), prospère selon elle dans une atmosphère de « relativisme des valeurs ». Pierre Vidal-Naquet, dans Les Assassins de la mémoire (1987), refusait de « débattre » avec les négationnistes, préférant « démonter les mécanismes de leurs mensonges » pour les jeunes générations.
Nazisme : une chronologie de la lucidité ignorée
Le cas allemand offre le matériau le plus riche pour documenter cette hiérarchie. Avant 1933, des voix alertaient déjà. Carl von Ossietzky, rédacteur en chef de Die Weltbühne, révéla le réarmement secret allemand violant le traité de Versailles et fut condamné pour trahison en 1931. Arrêté le 28 février 1933, il fut envoyé au camp d’Esterwegen. Un rapport de la Croix-Rouge de novembre 1935 le décrivit comme « une chose tremblante, mortellement pâle, sans sentiment apparent, un œil enflé, dents arrachées, traînant une jambe brisée mal guérie ». Il reçut le Prix Nobel de la Paix en 1935 (attribué en 1936), ce qui provoqua la fureur d’Hitler qui interdit dès lors à tout Allemand d’accepter un prix Nobel. Ossietzky mourut de tuberculose le 4 mai 1938.
Les intellectuels exilés forment une catégorie intermédiaire : ils ont vu tôt mais ont payé par l’exil plutôt que par la mort. Thomas Mann prononça son discours à la salle Beethoven de Berlin le 17 octobre 1930, dénonçant les nazis comme « barbares », avant d’être interrompu par une meute nazie. Déchu de sa nationalité en 1936, il déclara en arrivant aux États-Unis en 1938 : « Là où je suis, là est l’Allemagne. » Stefan Zweig quitta l’Autriche en 1933 après une perquisition policière. Son ami Joseph Roth lui écrivit cette même année : « Nous dérivons vers de grandes catastrophes… tout cela mène à une nouvelle guerre. Je ne parierais pas un sou sur nos vies. Ils ont établi un règne de barbarie. » Zweig se suicida avec son épouse le 22 février 1942 à Petrópolis, Brésil, laissant cette note : « des forces inhabituelles sont nécessaires pour recommencer entièrement. Celles que je possède ont été épuisées par de longues années d’errance sans foyer. »
Le cas de Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr, illustre la lucidité progressive. Initialement favorable au régime, il écrivit que « l’officier doit être un exemple vivant du national-socialisme ». La Nuit des longs couteaux (30 juin 1934) le retourna. En 1938, il s’opposa à l’invasion de la Tchécoslovaquie. Après l’invasion de la Pologne en septembre 1939, il protesta auprès de Keitel contre les exécutions de masse : « Le monde tiendra un jour la Wehrmacht responsable de ces méthodes, puisque ces choses se passent sous son nez. » Il fit passer des renseignements aux Alliés et aida des Juifs à fuir vers l’Espagne. Le 9 avril 1945, il fut pendu nu à Flossenbürg avec Dietrich Bonhoeffer.
Stalinisme : les témoins enterrés vivants
Le décalage temporel atteint son paroxysme dans le cas soviétique, où cinquante à soixante ans séparent les premiers témoignages lucides de la reconnaissance occidentale généralisée. Boris Souvarine publia sa biographie de Staline en 1935 chez Plon, considérée aujourd’hui comme « la première biographie véritablement historique jamais publiée ». Comme il le raconta en 1977 : « De Malraux à Gabriel Marcel, une telle publication fut jugée inopportune. » La droite s’en méfiait parce qu’il avait été communiste, la gauche parce qu’il ne l’était plus. En 1940, la Gestapo et le Guépéou, opérant conjointement en France, saisirent ses papiers.
Victor Serge, participant à l’opposition contre Staline dès 1923 en URSS, contribua probablement la première analyse marxiste utilisant le terme « totalitarisme » dans son sens actuel, dans une lettre de 1933. Arthur Koestler écrivit Le Zéro et l’Infini en 1939-1940, roman allégorique sur les procès de Moscou. Relativement ignoré à sa sortie en 1941 (l’URSS venait de rejoindre les Alliés), le livre influença George Orwell qui décida que « la fiction était le meilleur moyen de décrire le totalitarisme » et écrivit Animal Farm puis 1984.
Les témoins directs du Goulag subirent la censure la plus longue. Vassili Grossman acheva Vie et Destin en 1960. Le 14 février 1961, le KGB « arrêta le livre » — saisie des copies, brouillons, et même des rubans encreurs des machines à écrire. Mikhaïl Souslov déclara que le livre ne serait pas publié avant « deux ou trois cents ans » et le compara à « une bombe atomique ». Grossman mourut le 14 septembre 1964 sans voir son œuvre publiée. Des copies furent cachées par des amis, microfilmées par Andreï Sakharov, sorties d’URSS par Vladimir Voïnovitch. Publication en Suisse : 1980. En URSS : 1989. En 2013, le FSB restitua le manuscrit original.
Varlam Chalamov passa dix-sept ans au Goulag dans les camps de la Kolyma (1937-1954). Ses Récits de la Kolyma furent écrits dès les années 1950-60 mais ne furent publiés en URSS qu’en 1989, après sa mort. Iouri Dombrovski jugea : « Dans la prose du camp, Chalamov est le premier, je suis le deuxième, Soljenitsyne est le troisième. »
Le cas emblématique reste L’Archipel du Goulag de Soljenitsyne, écrit de 1958 à 1967 dans la clandestinité absolue. Elizaveta Voronianskaïa, qui avait tapé le manuscrit, se pendit après cinq jours d’interrogatoire par le KGB en septembre 1973. Publié à Paris le 28 décembre 1973, traduit en français en mai 1974, le livre vendit 600 000 exemplaires en trois mois. Michel Winock qualifia l’ouvrage d’« électrochoc mettant fin au grand aveuglement de l’Occident ». Le mot GOULAG entra dans le langage courant. Soljenitsyne fut arrêté le 12 février 1974, déchu de sa nationalité et expulsé d’URSS. Georges Nivat écrivit : « Si on en juge par les critères de l’efficacité d’une œuvre sur le déroulement de l’histoire mondiale, c’est certainement le livre qui, au vingtième siècle, a eu le plus d’influence. »
Les « idiots utiles » et la temporalité de l’aveuglement
Jean-Paul Sartre incarne la figure du « compagnon de route » dont le retournement tardif n’intervint qu’après l’invasion soviétique de la Hongrie en novembre 1956. En 1952, il écrivait dans Les Temps Modernes : « Un anticommuniste est un chien, je ne sors pas de là, je n’en sortirai plus jamais. » En 1954, après un voyage en URSS, il déclara dans Libération : « Le citoyen soviétique possède, à mon avis, une entière liberté de critique. » Sur les camps, il avoua tardivement : « Je ne savais pas qu’ils existaient encore après la mort de Staline, ni surtout ce qu’était le Goulag. » Plus révélateur encore, son aveu : « J’ai menti. Enfin ‘menti’ est un bien grand mot. J’ai dit des choses aimables sur l’URSS que je ne pensais pas. »
André Gide constitue l’exception qui confirme la règle : compagnon de route enthousiaste, il séjourna en URSS de juin à août 1936 en invité officiel et publia son Retour de l’URSS dès novembre 1936. Citation célèbre : « Je doute qu’en aucun autre pays aujourd’hui, fût-ce dans l’Allemagne d’Hitler, l’esprit soit moins libre, plus courbé, plus craintif, plus vassalisé. » Le livre vendit 100 000 exemplaires en quelques semaines mais déclencha un déchaînement contre Gide, taxé de « fasciste » par le PCF. François Furet nota : « Il a senti partout le bourrage de crâne, la tyrannie et la peur… Mais il est isolé. »
La phrase de Furet résume l’énigme : « Qui voulait savoir le pouvait » — mais rares furent ceux qui voulurent savoir.
Le témoin non cru : Karski, Levi, Dallaire
Jan Karski s’infiltra deux fois dans le ghetto de Varsovie et dans un camp de transit nazi à Izbica à l’automne 1942. Le message des leaders juifs qu’il devait transmettre : « Notre peuple entier sera détruit. » Le 28 juillet 1943, il rencontra le président Roosevelt dans le Bureau Ovale pendant plus d’une heure — premier témoin oculaire à informer Roosevelt directement de l’Holocauste. Selon Karski, Roosevelt ne fit aucune mention de la destruction des Juifs dans ses réponses. Plus révélatrice fut la réaction du juge de la Cour Suprême Felix Frankfurter, lui-même juif. Après le récit détaillé de Karski, Frankfurter répondit : « I do not believe you. » L’ambassadeur polonais Ciechanowski interrompit : « Felix ! Il ne ment pas ! » Frankfurter précisa alors : « Je n’ai pas dit qu’il mentait. J’ai dit que je ne le crois pas. Ce sont deux choses différentes. Mon esprit et mon cœur sont faits de telle sorte que je ne peux pas accepter cela. Non ! Non ! » Karski ne reparla publiquement de ses missions qu’en 1981, trente-cinq ans plus tard, lors d’une conférence sur la libération des camps.
Primo Levi acheva Se questo è un uomo en janvier 1947. Le manuscrit fut refusé par Einaudi, dont la lectrice était Natalia Ginzburg. Publié par un petit éditeur en 1947 à seulement 2 500 exemplaires, le livre passa inaperçu. Comme le nota le Mémorial de la Shoah : « Les gens n’étaient pas prêts à prendre conscience de la Shoah, on ne croyait pas ce témoignage. » Einaudi n’accepta de republier qu’en 1958 — onze ans plus tard. Levi décrivit un cauchemar récurrent partagé par les prisonniers : « Je suis à la maison, avec ma sœur et beaucoup d’autres. Ils m’écoutent tous, tandis que je raconte mon histoire. Mais je remarque bientôt que mes auditeurs ne me suivent pas… ils sont complètement indifférents… » Les gardes SS se moquaient des prisonniers : « N’espère pas être entendu quand tu rentreras chez toi. Les mots que tu prononceras seront comme des voix au vent. »
Witold Pilecki est peut-être le cas le plus extrême : seul prisonnier connu à s’être fait interner volontairement à Auschwitz le 19 septembre 1940. Il envoya des rapports réguliers vers Varsovie dès octobre 1940, transmis au gouvernement polonais en exil puis aux Alliés dès mars 1941. Le « Rapport de Pilecki » contenait des détails sur les chambres à gaz, les sélections, les expériences médicales, et l’information que trois crématoires à Auschwitz II pouvaient incinérer 8 000 personnes par jour. Réception des Alliés : « ses rapports sur l’Holocauste furent jugés exagérés ». Après son évasion audacieuse le 27 avril 1943, il participa à l’Insurrection de Varsovie. En mai 1947, il fut arrêté par la police secrète communiste polonaise. Exécuté d’une balle dans la nuque le 25 mai 1948, réhabilité en 1990. Son rapport complet ne fut publié qu’en 2000 — cinquante-cinq ans après la guerre.
Génocides modernes : le refus systématique de nommer
Le schéma se reproduit avec une précision troublante dans les génocides de la fin du XXe siècle. Au Cambodge, le père François Ponchaud publia Cambodge année zéro en janvier 1977, révélant au monde occidental l’ampleur des crimes des Khmers rouges. Noam Chomsky et Edward Herman, dans The Nation du 6 juin 1977, qualifièrent les témoignages de réfugiés de peu fiables : « Les réfugiés sont effrayés et sans défense, à la merci de forces étrangères. Ils tendent naturellement à rapporter ce qu’ils croient que leurs interlocuteurs souhaitent entendre. » Le tribunal des Khmers rouges ne prononça sa première condamnation pour génocide qu’en 2018 — quarante-trois ans après les premiers crimes.
Au Rwanda, le général Roméo Dallaire envoya son célèbre câble au siège de l’ONU le 11 janvier 1994, trois mois avant le génocide : « Il a reçu l’ordre d’enregistrer tous les Tutsis de Kigali. Il soupçonne que c’est en vue de leur extermination. » L’informateur révélait une capacité de « tuer jusqu’à 1 000 Tutsis en 20 minutes ». Dallaire demanda l’autorisation de saisir les caches d’armes. Réponse de Kofi Annan, chef du Département des opérations de maintien de la paix : « Nous ne pouvons pas accepter l’opération envisagée… elle dépasse clairement le mandat. » Instruction : informer le président Habyarimana (lui-même impliqué dans les préparatifs) des informations reçues. Pendant les cent jours du génocide, le Département d’État américain donna instruction à ses porte-paroles d’éviter le mot « génocide », utilisant plutôt « actes de génocide ». Un document déclassifié stipule : « Be careful… Genocide finding could commit U.S.G. to actually ‘do something.’ » Le prix payé par Dallaire : PTSD sévère, multiples tentatives de suicide. En juin 2000, il fut retrouvé inconscient sous un banc de parc, mélange de whisky et d’antidépresseurs, demandant deux fois aux ambulanciers de le tuer. Sa réflexion : « Ce n’était pas juste du PTSD. C’était une blessure morale. »
Les commissions vérité : l’institutionnalisation de la reconnaissance tardive
Les commissions vérité mesurent précisément le décalage entre crime et reconnaissance. En Argentine, les Mères de la Place de Mai commencèrent à manifester le 30 avril 1977, treize mois après le coup d’État. Appelées « las locas de la Plaza » par le régime, trois fondatrices — Azucena Villaflor, Esther Ballestrino de Careaga, María Ponce de Bianco — furent séquestrées en décembre 1977 et jetées vivantes dans le Río de la Plata lors des « vols de la mort ». Le corps d’Azucena Villaflor ne fut identifié qu’en 2005. La CONADEP (rapport Nunca Más) ne fut créée que le 15 décembre 1983, huit ans après les premiers crimes. Le rapport documenta 8 961 disparitions et 340 centres clandestins de détention. Quarante mille exemplaires furent épuisés le soir même de la publication. Mais les lois d’impunité (Point Final, Obéissance Due) bloquèrent la justice jusqu’à leur annulation en 2005 — vingt-neuf ans après le coup d’État.
Au Chili, la Commission Rettig remit son rapport le 8 février 1991, dix-huit ans après le coup d’État de Pinochet. La Commission Valech sur la torture ne fut créée qu’en 2004 — trente et un ans après. L’arrestation de Pinochet à Londres le 16 octobre 1998, sur mandat du juge espagnol Baltasar Garzón, marqua un tournant : première arrestation d’un ancien chef d’État sur la base de la juridiction universelle. Depuis, 75 chefs d’État ont été poursuivis grâce au « précédent Pinochet ».
Le Brésil constitue l’exemple extrême : la Commission Nationale de la Vérité ne fut installée que le 16 mai 2012, quarante-huit ans après le coup d’État de 1964. La présidente Dilma Rousseff, elle-même ancienne prisonnière politique torturée, déclara : « Nous qui croyons en la vérité, espérons que ce rapport permettra que les fantômes d’un passé douloureux ne puissent plus se protéger dans les ombres du silence et de l’omission. »
Les théories académiques : quand le savoir ne suffit pas
Les travaux académiques convergent vers l’idée que l’information seule ne produit pas la reconnaissance. Yuri Bezmenov, ancien agent du KGB, formula la théorie de la « démoralisation » : « L’exposition à une information vraie n’a plus d’importance. Une personne démoralisée est incapable d’évaluer une information vraie. Les faits ne lui disent rien, même si je l’inonde d’informations, de preuves authentiques, de documents et de photos… elle refusera de croire. » Stanley Cohen, dans States of Denial (2001), distingua trois formes de déni : le déni littéral (« ça n’est pas arrivé »), le déni interprétatif (« ce qui s’est passé est en fait autre chose »), et le déni implicatif (« ça ne me concerne pas »). Sa question centrale : « Comment les gens peuvent-ils simultanément savoir et ne pas savoir ? »
Hannah Arendt observa dans Les Origines du totalitarisme : « Le sujet idéal du régime totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste dévoué, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction, vrai et faux, n’existe plus. » Eviatar Zerubavel, dans The Elephant in the Room (2006), analysa les « conspirations de silence » : « Plus longtemps nous ignorons les éléphants, plus ils grandissent dans nos esprits, car chaque évitement déclenche une spirale de déni encore plus grande. »
Samantha Power, dans son livre lauréat du Pulitzer A Problem from Hell (2002), documenta pourquoi les dirigeants américains qui jurent « plus jamais » échouent répétitivement à arrêter les génocides : « Les États-Unis n’ont jamais dans leur histoire intervenu pour arrêter un génocide et ont en fait rarement même fait l’effort de le condamner pendant qu’il se produisait. »
Conclusion : le temps comme révélateur moral
L’analyse croisée de ces cas historiques révèle que la lucidité n’est pas une question d’accès à l’information mais de position existentielle et sociale. Souvarine savait en 1935, Karski témoignait en 1943, Ponchaud alertait en 1977, Dallaire câblait en janvier 1994 — et tous furent ignorés, minimisés ou persécutés.
Le décalage temporel entre alerte et reconnaissance varie selon les régimes : 8 ans pour l’Argentine, 18 ans pour le Chili, 29 ans pour les poursuites complètes en Argentine, 43 ans pour la première condamnation cambodgienne pour génocide, 48 ans pour la commission vérité brésilienne. Ces chiffres mesurent non pas le temps nécessaire pour savoir, mais le temps nécessaire pour accepter de savoir.
La hiérarchie temporelle de la lucidité fonctionne comme un révélateur moral inversé : plus on voit tôt, plus on paie cher ; plus on voit tard, plus on est réhabilité. Hans Litten fut torturé à mort ; Heidegger mourut honoré. Les Mères de la Place de Mai perdirent leurs fondatrices dans les « vols de la mort » ; la société argentine qui murmurait « algo habrán hecho » fit ensuite du Nunca Más un best-seller. Le juge Frankfurter, qui refusa de croire Karski, resta juge à la Cour Suprême ; Karski vécut trente-cinq ans de silence.
La phrase de Bezmenov prend alors tout son sens : l’exposition aux faits ne suffit pas. Le déni n’est pas un défaut cognitif mais une économie psychique et sociale. Reconnaître trop tôt coûte — en ostracisme, en carrière, en sécurité. Reconnaître tard ne coûte rien et permet même de rejoindre le consensus moral rétrospectif. C’est pourquoi, comme l’écrivit Furet, « qui voulait savoir le pouvait » — mais si peu voulurent savoir.
La lucidité, en définitive, n’est pas une opinion : c’est un acte. Et les actes, contrairement aux opinions, se paient au prix du moment où ils sont posés. »
…
CRISE IRANIENNE : MISE À JOUR COMPLÈTE
Les négociations s’ouvrent alors que la répression s’intensifie
6 février 2026 — 18h50 CET
« Le 6 février 2026, les États-Unis et l’Iran ont ouvert des pourparlers nucléaires indirects à Mascate, Oman — premier contact diplomatique depuis la Guerre des Douze Jours de juin 2025 — marquant un possible point d’inflexion dans une crise qui a fait au moins 6 800 morts civils confirmés et potentiellement plus de 30 000. Les discussions, conduites en format navette par le ministre des Affaires étrangères omanais Badr al-Busaidi, se sont conclues après environ huit heures avec l’accord des deux parties de poursuivre les négociations. Cette ouverture diplomatique coexiste avec une convergence de pressions sans précédent : un déploiement naval américain massif en mer d’Arabie, la désignation historique des Gardiens de la Révolution (CGRI) comme organisation terroriste par l’UE (29 janvier), et un régime iranien qui a écrasé les plus grandes manifestations depuis 1979 par la force létale tout en déclarant simultanément un passage d’une doctrine militaire défensive à offensive. Le paradoxe central de ce moment — des négociations commençant alors que le sang des massacres de janvier est à peine sec — définit le défi analytique qui nous attend.
- Chronologie : douze jours qui ont reconfiguré la crise (26 janvier – 6 février)
La période écoulée depuis la dernière mise à jour se divise en trois phases distinctes : escalade militaire (26-30 janvier), manœuvres diplomatiques (31 janvier-4 février) et ouverture des pourparlers (5-6 février).
Phase 1 — Escalade militaire.
Le 26 janvier, le groupe aéronaval du USS Abraham Lincoln est entré dans la zone de responsabilité du CENTCOM, embarquant des F-35C Lightning II et des F/A-18E/F Super Hornet. Trump a annoncé une « deuxième armada » le 27 janvier, tandis que l’Iran lançait des exercices de tir réel de trois jours près du détroit d’Ormuz et déployait au moins une douzaine de F-15E Strike Eagle sur une base jordanienne. Le 30 janvier, le Lincoln avait atteint la mer d’Arabie, plaçant les cibles iraniennes à portée de frappe. Le Guide suprême Khamenei a lancé sa menace la plus directe : « S’ils déclenchent une guerre, cette fois ce sera une guerre régionale. »
Phase 2 — Manœuvres diplomatiques.
Le 31 janvier, les deux parties ont signalé leur disponibilité : Trump a déclaré que l’Iran « nous parle sérieusement », tandis qu’Ali Larijani confirmait qu’« un cadre de négociations progresse ». En coulisses, le Premier ministre qatari s’est rendu à Téhéran (31 janvier-1er février) et au moins neuf pays du Moyen-Orient ont fait pression sur Washington pour préserver les pourparlers. Une crise a éclaté le 3 février lorsqu’un F-35C du Lincoln a abattu un drone iranien Shahed qui s’était approché agressivement du porte-avions, et que des vedettes des Gardiens de la Révolution ont tenté de saisir un pétrolier américain dans le détroit d’Ormuz. Malgré ces incidents, les deux parties ont confirmé que les pourparlers restaient sur les rails. Un différend chaotique sur le lieu et le format a suivi — l’Iran exigeant Oman plutôt que la Turquie, un format bilatéral plutôt que multilatéral, un cadre exclusivement nucléaire plutôt que global — et l’a largement emporté.
Phase 3 — Ouverture des pourparlers.
Le 5 février, l’Iran a dévoilé son missile balistique Khorramshahr-4 (portée de 2 000 km, Mach 16) dans une « cité des missiles » souterraine, tandis que le CGRI saisissait deux pétroliers étrangers près de l’île de Farsi. Quelques heures plus tard, le ministre Araghchi arrivait à Mascate. Le 6 février, les pourparlers indirects se sont déroulés en format navette dans un palais aux abords de Mascate, Araghchi les qualifiant de « très bon début » tout en reconnaissant que « le mur de méfiance » constituait l’obstacle central. Le ministre omanais al-Busaidi a décrit les discussions comme « très sérieuses ». Un deuxième round est attendu dans les jours à venir.
Positions militaires clés au 6 février : groupe aéronaval du USS Abraham Lincoln opérationnel en mer d’Arabie ; F-15E déployés en avance en Jordanie ; un destroyer américain à quai dans le port israélien d’Eilat ; le commandant du CENTCOM, l’amiral Brad Cooper, présent dans la délégation américaine de négociation — un signal inhabituel. L’Iran a déclaré un changement doctrinal du défensif à l’offensif et maintient environ 2 000 missiles balistiques à moyenne portée. - Les pourparlers d’Oman : négocier sur comment négocier
Les pourparlers du 6 février à Mascate représentent la reprise d’une piste diplomatique qui avait connu cinq rounds de discussions sous médiation omanaise en avril-mai 2025 avant d’être déraillée par la Guerre des Douze Jours. Le format est la diplomatie navette indirecte : al-Busaidi a rencontré chaque délégation séparément en rounds alternés, les véhicules iraniens partant avant que le convoi américain (arborant un drapeau américain) n’entre dans l’enceinte du palais.
La délégation américaine était conduite par l’envoyé spécial Steve Witkoff (un promoteur immobilier new-yorkais, ami de longue date de Trump) et Jared Kushner, avec l’ajout notable du commandant du CENTCOM, l’amiral Brad Cooper — interprété par les analystes comme le signal que l’option militaire reste sur la table. La délégation iranienne était dirigée par le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi, accompagné des vice-ministres Majid Takht-Ravanchi et Hamid Qanbari, ainsi que du diplomate senior Kazem Gharibabadi.
La divergence fondamentale demeure irrésolue. Washington exige une « capacité nucléaire zéro », des contraintes sur les missiles balistiques, la fin du soutien aux groupes affiliés et des améliorations en matière de droits humains — ce que le secrétaire d’État Rubio appelle une approche à quatre piliers. Téhéran insiste pour que les discussions ne portent que sur le programme nucléaire, refusant catégoriquement de discuter des « capacités de défense, y compris les missiles et leur portée » ou de l’Axe de la Résistance. L’Iran a fait preuve de flexibilité sur l’enrichissement lui-même — serait disposé à remettre 400 kg d’uranium hautement enrichi et à accepter un enrichissement zéro dans le cadre d’un « arrangement consortial » — mais ses lignes rouges sur les missiles et les proxys demeurent absolues.
Un cadre proposé par six nations musulmanes (Arabie saoudite, Qatar, Égypte, Oman, EAU, Pakistan) offre une voie médiane : gel de l’enrichissement pour trois ans, transfert de l’UHE vers un pays tiers, engagement de non-emploi en premier des missiles balistiques (sans réduction des arsenaux), interdiction de transferts d’armes aux proxys (le soutien financier restant autorisé), et pacte de non-agression américano-iranien. Le cadre a-t-il été formellement discuté le 6 février ? Cela reste incertain.
Le résultat a été, selon l’évaluation d’AP, des « négociations sur les négociations » — les deux parties ne s’accordant que sur le fait qu’elles devaient continuer à parler. Araghchi a déclaré : « Sur le principe même de la poursuite des négociations, il y a presque un consensus. » Al Mayadeen l’a qualifié de « négociations sur les négociations, pas de négociations sur les détails ». Selon Axios, un deuxième round est attendu « dans les jours à venir » dans un « format plus intensif ». - Bernard Hourcade : « Un accord est une bombe à l’intérieur du régime islamique »
Bernard Hourcade, le prééminent iranologue français (directeur de recherche émérite au CNRS, ancien directeur de l’Institut français de recherche en Iran), a produit un cadre analytique remarquablement cohérent à travers ses multiples interventions de janvier-février 2026.
Son interview du 6 février sur Public Sénat — publiée le jour même des pourparlers d’Oman — livre sa thèse centrale : un accord avec les États-Unis serait « une bombe à l’intérieur du régime islamique » car le régime se maintient grâce à l’hostilité envers l’Amérique. Supprimez cette hostilité, et « il n’y a plus de prétexte pour exercer la dictature ». Il identifie deux forces capables de torpiller les négociations : Israël (« car l’Iran doit rester un ennemi » pour justifier les armements et le soutien américain) et les conservateurs radicaux iraniens qui s’opposent à tout accord pour des raisons idéologiques. La question centrale, soutient-il, est de savoir si les réformateurs iraniens — qui veulent un accord parce qu’ils sont réalistes — l’emporteront sur les conservateurs.
Sur les massacres de janvier, Hourcade établit un parallèle historique frappant : « En 1988, les Gardiens de la Révolution ont forcé Khomeini à accepter le cessez-le-feu. Au sein du système iranien, face aux massacres, certains ont dit que c’est trop, c’est un crime, une erreur. Les morts de janvier ne sont pas morts pour rien. » Il considère que les tueries ont approfondi les divisions au sein du régime plutôt que restauré l’ordre.
Son analyse dans Orient XXI (« La transition inévitable en Iran », publiée vers le 14 janvier) développe cette lecture. Contrairement aux soulèvements précédents, cette crise « frappe aux fondements mêmes du régime : la richesse, la corruption, et donc la légitimité des élites dirigeantes ». Il identifie la rivalité clergé-CGRI comme la ligne de faille structurelle clé, notant que le CGRI est habile en affaires et en technologie tandis que le clergé « reste largement confiné à un islam patriarcal traditionnel, en décalage avec la société contemporaine ». Il évoque un « scénario Bonaparte » — l’émergence d’un homme fort issu du système, comparable à MBS en Arabie saoudite ou Deng Xiaoping — comme la voie la plus plausible vers une transition.
Sur la désignation du CGRI par l’UE (Public Sénat, 29 janvier), Hourcade est vivement critique, la qualifiant d’« aveu d’impuissance » et de mesure « contre-productive » car elle risque de créer un « réflexe de corps » qui renforce l’unité du CGRI. Il souligne que les Gardiens sont « extrêmement divisés, certains cherchant à sortir du régime actuel » — la condamnation extérieure unanime pourrait paradoxalement les réunifier. Son analyse du 12 janvier mettait en lumière la révolte des bazaris comme historiquement décisive : « Les petits commerçants étaient l’un des fers de lance de la contestation contre le Shah en 1979. Leur retournement est significatif. »
Concernant les prétentions au retour de Reza Pahlavi, Hourcade est catégorique : « Contrairement à Khomeini en 1979 — qui avait développé un véritable réseau de mosquées — il n’a aucun réseau politique. Son seul projet est de rétablir les relations diplomatiques avec Israël, ce qui est très loin des préoccupations des Iraniens. » - États du Golfe : un alignement sans précédent contre l’escalade militaire
Les pays du Golfe ont monté ce qui constitue peut-être leur intervention diplomatique la plus coordonnée de l’histoire, unis par une crainte partagée : qu’une guerre américano-iranienne fasse de leurs territoires — abritant d’importantes installations militaires américaines — les cibles primaires de représailles iraniennes.
Oman a consolidé son rôle de médiateur indispensable. Le ministre al-Busaidi s’est rendu à Téhéran le 10 janvier pour rencontrer Pezeshkian, Araghchi et Larijani quand les autres canaux s’étaient effondrés. La crédibilité historique d’Oman — qui avait accueilli les pourparlers secrets de 2013 ayant abouti au JCPOA — en faisait le lieu naturel lorsque l’Iran a rejeté la Turquie. Le 6 février, al-Busaidi a personnellement fait la navette entre les délégations tout au long de la journée.
Le Qatar a été l’intermédiaire le plus actif aux côtés d’Oman. Le Premier ministre Sheikh Mohammed bin Abdulrahman Al Thani s’est rendu à Téhéran le 1er février, rencontrant Araghchi et Larijani. Le Qatar, la Turquie et l’Égypte ont conjointement présenté le cadre à six nations aux deux parties le 4 février. Les motivations du Qatar sont existentielles : il abrite la base aérienne d’Al Udeid (QG avancé du CENTCOM, ~10 000 soldats américains), attaquée par l’Iran pendant la guerre de juin 2025, et partage le plus grand gisement de gaz au monde avec l’Iran. Fait notable, le Qatar s’est abstenu lors du vote du Conseil des droits de l’homme du 23 janvier condamnant l’Iran — préservant sa crédibilité de médiateur.
La position de l’Arabie saoudite représente peut-être le revirement le plus remarquable. MBS a personnellement assuré Pezeshkian le 27 janvier que le Royaume « ne permettra pas que son espace aérien ou son territoire soit utilisé pour des actions militaires contre l’Iran » — un engagement extraordinaire de la part du rival historique de Téhéran. Pourtant, la politique saoudienne opère sur un double registre : le prince Khalid bin Salman aurait dit à des responsables américains que si Trump ne met pas ses menaces à exécution, « cela ne fera qu’enhardir le régime ». Des informations ont émergé le 2 février selon lesquelles « la position de MBS sur l’Iran mécontente Trump ».
Les EAU ont publiquement soutenu la diplomatie tout en étant moins activement impliqués dans la médiation. Le conseiller diplomatique présidentiel Anwar Gargash a appelé, lors du Sommet mondial des gouvernements le 3 février, à des « négociations directes irano-américaines » et a averti que la région n’a pas « besoin d’une nouvelle confrontation calamiteuse ». Bahreïn s’est montré nettement plus belliciste, soutenant la posture agressive de Trump. Le Koweït a invoqué « l’amertume de l’occupation » et appelé au « bon sens ».
La poussée diplomatique collective de 72 heures des 14-16 janvier, menée par l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte et Oman, semble avoir été décisive pour convaincre Trump de donner une chance à la diplomatie avant d’ordonner des frappes. Un responsable du Golfe a déclaré à CBS : « Collectivement, nous sommes d’accord pour dire qu’une escalade armée pourrait avoir de lourdes conséquences. » - Israël : le perturbateur qui craint un accord plus qu’une bombe
Israël occupe la position la plus complexe dans cette crise : publiquement aligné avec Washington sur la pression maximale, mais secrètement terrifié que Trump se contente d’un accord nucléaire étroit laissant le régime intact.
La rencontre Witkoff-Netanyahou du 3 février à Jérusalem — en présence du chef du Mossad David Barnea, du ministre de la Défense Israel Katz et du chef d’état-major Eyal Zamir — a cristallisé les quatre exigences israéliennes : transfert hors du pays de tout l’UHE, arrêt complet de l’enrichissement, cessation de la production de missiles balistiques et fin du financement des proxys. Un haut responsable a déclaré : « Tout accord qui n’inclut pas ces conditions est un mauvais accord. » Netanyahou a averti Witkoff que « l’Iran a prouvé à maintes reprises que ses promesses ne sont pas fiables ».
La crainte fondamentale d’Israël n’est pas que les pourparlers échouent, mais qu’ils réussissent partiellement. Le Jerusalem Post rapportait que la préoccupation centrale des responsables israéliens n’était « pas qu’il y ait un accord, mais qu’il y ait un arrangement partiel traitant du programme nucléaire iranien tout en laissant le programme de missiles balistiques hors du cadre ». L’Atlantic Council observait : « Rien ne menace plus Israël actuellement qu’un tel accord, même un accord qui réduirait significativement la capacité de Téhéran à développer une bombe nucléaire, car il porterait un coup sévère au désir israélien de voir le régime iranien tomber. »
L’ancien directeur de l’INSS Tamir Hayman a été explicite : « Israël ne veut pas d’un accord. Tout accord qu’ils atteignent est une bouée de sauvetage pour le régime. » La radio publique Kan rapportait qu’Israël estimait que les pourparlers d’Oman étaient « voués à l’échec ». Le ministre de l’Énergie Eli Cohen a qualifié les négociations de « perte de temps ».
Les préparatifs militaires se poursuivent. Le 6 février, le commandant de l’IAF Tomer Bar et le chef du renseignement militaire Shlomi Binder ont tenu une réunion de haut niveau pour examiner les plans d’action contre l’Iran si les États-Unis frappent. Trois nouveaux F-35 Adir sont arrivés à la base de Nevatim fin janvier, portant la flotte à 48. Un responsable de la sécurité a déclaré : « Nous sommes sur une ligne fine entre préparation et attaque. » Netanyahou a convoqué le cabinet de sécurité le 5 février.
La divergence fondamentale américano-israélienne est stratégique : Israël recherche un changement de régime ou un démantèlement complet ; Trump, transactionnel par nature, cherche un accord nucléaire qu’il puisse présenter comme une victoire. Les États-Unis ont cédé aux exigences iraniennes sur le lieu, le format et le périmètre des pourparlers du 6 février — contrairement aux préférences israéliennes. Rubio a adopté la position israélienne élargie (quatre piliers), mais Trump semble disposé à resserrer le cadre. Comme l’a noté un analyste : « Israël et Trump partagent un ennemi commun, mais pas exactement le même agenda. » - Ce qui a poussé les Iraniens dans la rue : économie, liberté et colère accumulée
Les manifestations qui ont éclaté le 28 décembre 2025 représentent la convergence de trois courants de griefs distincts mais qui se renforcent mutuellement, les rendant qualitativement différentes de tous les soulèvements précédents.
Le déclencheur économique a été immédiat et dévastateur. Le rial s’est effondré à 1,42 million pour un dollar le 28 décembre (dépassant 1,5 million fin janvier) — une perte de 90 % depuis la sortie américaine du JCPOA en 2018 et de 40 % depuis la guerre de juin 2025. Lorsque la Banque centrale a mis fin aux taux de change préférentiels pour la plupart des importations, les prix de l’huile de cuisson ont doublé du jour au lendemain ; les produits laitiers ont été multipliés par six. L’inflation officielle atteignait 48,6 % en octobre 2025, avec des prix alimentaires en hausse de 72 % en glissement annuel. Entre 22 et 50 % des Iraniens vivent désormais sous le seuil de pauvreté ; 57 % connaissent la malnutrition. Le budget 2026 proposé — augmentant les dépenses de sécurité de 150 % tout en offrant des hausses salariales ne couvrant que 40 % de l’inflation — a cristallisé les priorités du gouvernement.
La dimension de la liberté s’inscrit dans le prolongement du mouvement Femme, Vie, Liberté de 2022, qui a « créé un courant irréversible de résistance sociale » parmi les jeunes Iraniens. Les femmes sont restées visiblement au premier plan — dansant autour de bûchers de foulards brûlés, menant les slogans. Mais les mots d’ordre ont évolué : aux côtés de « Femme, Vie, Liberté » sont apparus des appels monarchistes (« Javid Shah », « C’est le combat final / Pahlavi reviendra ») et le slogan politiquement dévastateur « Ni Gaza ni Liban, ma vie pour l’Iran » — répudiation directe des dépenses du régime pour ses proxys.
La participation des bazaris constitue le basculement sismique. Les commerçants du Grand Bazar de Téhéran — qui avaient financé la révolution de 1979 et étaient, selon les propres mots de Khamenei, « parmi les secteurs les plus loyaux » de la République islamique — ont initié les fermetures du 28 décembre. Iran International a déclaré que « le bazar rompt enfin avec la République islamique », qualifiant cela de « rupture historique entre les commerçants conservateurs et un État accusé de sacrifier les moyens de subsistance au profit des missiles ». Comme Hourcade l’a souligné, ces petits commerçants « étaient l’un des fers de lance de la contestation contre le Shah en 1979. Leur retournement est significatif. » L’expansion économique du CGRI depuis l’ère Ahmadinejad avait progressivement érodé le pouvoir économique du bazar, transférant les actifs à des entreprises affiliées au CGRI par le biais de « privatisations » factices.
Les manifestations se sont étendues aux 31 provinces et à plus de 180 villes, englobant étudiants, chauffeurs routiers, enseignants, retraités, minorités ethniques (régions kurdes et baloutches) et même des catégories traditionnellement loyales au régime. L’ONG HRANA a décrit l’évolution avec précision : « La frontière entre les revendications commerciales et quotidiennes et les revendications politiques s’est estompée, et les manifestations en cours se sont structurées sur la base de griefs accumulés et multicouches. » - Répression : « les morts de janvier ne sont pas morts pour rien »
La répression du régime a été la plus meurtrière depuis 1979 — et possiblement l’épisode le plus meurtrier de violence étatique contre des civils au Moyen-Orient depuis des décennies.
Les estimations du nombre de morts restent profondément contestées en raison de la coupure d’internet. Le décompte confirmé par HRANA s’établit à 6 842 (dont 6 425 manifestants adultes, 146 mineurs, 214 membres des forces de sécurité, 57 non-participants) avec 11 280 cas supplémentaires en cours d’investigation au 1er février. La liste indépendamment vérifiée par Iran International atteint 6 634. Le gouvernement iranien a publié une liste de 3 117 noms — mais moins de 100 recoupent la liste d’Iran International. Les chiffres les plus alarmants proviennent de données fuitées du ministère de la Santé et de registres hospitaliers : le magazine Time a rapporté 30 304 blessés enregistrés dans les hôpitaux civils pendant les 48 heures de la répression des 8-9 janvier. Le Rapporteur spécial de l’ONU a averti que le bilan « pourrait dépasser 20 000 ». Les arrestations ont dépassé les 49 000 selon HRANA.
La coupure d’internet — imposée le 8 janvier à 20h30 heure iranienne — a été la plus complète de l’histoire iranienne, affectant environ 92 millions de citoyens. Elle a ciblé même l’intranet domestique et utilisé des brouilleurs de niveau militaire perturbant 80 % du trafic Starlink. Un rétablissement partiel a commencé vers le 28 janvier après 20 jours d’obscurité quasi totale, mais les services internationaux pourraient ne pas être rétablis avant Norouz (20 mars). Le coût économique : 35,7 millions de dollars par jour (reconnu par le ministre iranien des Communications). Les ventes en ligne ont chuté de 80 % ; la Bourse de Téhéran a perdu 450 000 points en quatre jours.
Les exécutions se sont accélérées. Au moins 52 prisonniers ont été exécutés pendant les manifestations (5-14 janvier) sur la base de condamnations antérieures non politiques. Plus de 2 000 personnes ont été exécutées en Iran en 2025 — le plus grand nombre depuis la fin des années 1980. Le procureur général a déclaré tous les manifestants « mohareb » (ennemis de Dieu) le 10 janvier, une accusation passible de la peine de mort. Plusieurs condamnations à mort liées aux manifestations ont été rapportées, certaines reportées après des pressions internationales.
Le concept de « haines fraîches » capture les fractures sociétales irréversibles que la répression a produites. Les boycotts culturels se sont propagés — l’actrice Elnaz Shakerdoost a quitté le cinéma iranien : « Je ne jouerai plus jamais aucun rôle dans ce sol qui sent le sang. » Des professionnels de la médecine ont publié des lettres ouvertes condamnant l’utilisation de grenailles de plomb contre les yeux. Un présentateur de la télévision d’État se moquant du fait que les corps étaient stockés dans « des congélateurs de supermarché » a provoqué un tollé national. Des diplomates iraniens ont commencé à demander l’asile à l’étranger — au moins deux hauts fonctionnaires à Vienne et Genève. Le secrétaire au Trésor Bessent a suivi la trace de responsables iraniens transférant de l’argent à l’étranger, les décrivant comme « abandonnant le navire ». Comme l’a évalué l’analyste Dina Esfandiary : « La République islamique que nous voyons aujourd’hui est celle qui a peu de chances de voir 2027. » - Convergence des think tanks : plus faible que jamais, mais effondrement non imminent
Un consensus remarquable a émergé à travers les grandes institutions analytiques, résumable en trois propositions : le régime est à son point le plus faible en 46 ans ; un effondrement à court terme reste improbable ; le statu quo est insoutenable.
L’International Crisis Group met en garde contre un « statu quo instable » qui est « tout simplement intenable » (Ali Vaez). La conclusion la plus préoccupante de l’ICG : l’Iran est « probablement plus enclin à prendre des risques qu’à l’accoutumée », certains hauts responsables estimant que « la meilleure défense, c’est l’attaque » — une posture qui pourrait les conduire à tirer des centaines de missiles sur des actifs américains en cas d’attaque. Brookings (Suzanne Maloney) soutient que « même s’il survit à ce dernier soulèvement, le régime théocratique se rapproche régulièrement de son propre effondrement », pointant l’âge de Khamenei (86 ans) sans successeur désigné, la chute libre économique et un réseau de proxys régionaux dégradé. L’Atlantic Council décrit « le point le plus faible en près d’un demi-siècle au pouvoir » tout en notant que l’Iran a « remarquablement maintenu l’unité du régime ».
Chatham House analyse la stratégie de Trump comme visant la « soumission stratégique » de l’Iran — des contraintes permanentes, pas nécessairement un changement de régime. Le Stimson Center identifie l’obstacle central : « l’absence de leadership populaire capable de convertir les vagues de protestations répétées en force politique soutenue ». RAND note que l’appareil sécuritaire du régime a « une tolérance très élevée à la violence » tandis que l’économie pourrait « se stabiliser à ce nouveau niveau plus bas de performance » sans amélioration pendant au moins un an.
Évaluations de probabilité. Le Rapidan Energy Group estimait à 75 % les chances d’une attaque américaine « dans les jours ou semaines à venir » au 1er février — un chiffre qui a vraisemblablement diminué avec l’ouverture des pourparlers, bien que le renforcement militaire se poursuive. Carnegie (Michael Young) identifie un « moment géopolitique fondamentalement nouveau » dans lequel la Turquie, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte et le Pakistan forment un alignement visant à contenir l’hégémonie israélienne soutenue par les États-Unis — l’Iran en étant un bénéficiaire indirect.
Cinq scénarios émergent de la littérature analytique : (1) désescalade négociée produisant un accord-cadre ; (2) échec des pourparlers suivi de frappes américaines ; (3) impasse prolongée avec maintien de la pression ; (4) nouveau soulèvement intérieur lié à l’aggravation économique ; (5) adaptation du régime sans réforme grâce au soutien sino-russe et à une répression soutenue. - L’Europe franchit un Rubicon avec la désignation du CGRI
La désignation unanime du CGRI comme organisation terroriste par l’UE le 29 janvier représente la décision européenne la plus conséquente sur l’Iran en une décennie, mettant fin à des années de division interne. Les 27 ministres des Affaires étrangères se sont accordés lors du Conseil des affaires étrangères à Bruxelles, accompagnant cette décision de nouvelles sanctions contre 15 individus et 6 entités, dont le ministre de l’Intérieur Eskandar Momeni et le procureur général Mohammad Movahedi Azad. La HR/VP Kaja Kallas a déclaré : « Tout régime qui tue des milliers de ses propres citoyens travaille à sa propre disparition. »
Le revirement de dernière minute de la France a été le domino critique. Paris avait été le dernier réticent, craignant que la désignation n’élimine les canaux diplomatiques nécessaires à la libération d’otages et ne provoque une rupture totale des relations. Le basculement est intervenu après une audition dramatique au Sénat le 28 janvier où le sénateur François Bonneau a accusé le ministre Barrot de « procrastination et indifférence ». L’Élysée a signalé son soutien dans la soirée ; la France a voté avec le bloc le lendemain. Hourcade a critiqué la désignation comme « contre-productive », avertissant qu’elle risquait de renforcer l’unité du CGRI parmi des factions qui se fragmentaient par ailleurs.
L’Iran a riposté en désignant toutes les armées de l’UE comme groupes terroristes le 1er février. Le ministre Araghchi a qualifié l’action d’« erreur stratégique majeure » et de « coup de communication ».
Les otages français Cécile Kohler et Jacques Paris — arrêtés en mai 2022, libérés de la prison d’Evin en liberté conditionnelle en novembre 2025 — seraient toujours à l’ambassade de France à Téhéran, dans l’impossibilité de rentrer en France. Leur situation a été un facteur clé de la réticence initiale de Paris.
Le E3 (France, Royaume-Uni, Allemagne) cherche désormais une place à la table des négociations irano-américaines. Le ministre Barrot a déclaré le 3 février que l’Europe participerait « d’une manière ou d’une autre » aux pourparlers, mais Araghchi a spécifiquement rejeté la participation allemande, citant le soutien de Berlin aux attaques israéliennes et les commentaires du chancelier Merz sur l’effondrement du régime. Le Royaume-Uni a désigné 10 individus et 1 organisation le 2 février et prépare une législation pour proscrire formellement le CGRI. Le Parlement européen a voté à 562 voix contre 9 le 22 janvier une résolution condamnant la « répression brutale » et appelant à des sanctions élargies. - Le sens de ce moment : un régime qui négocie sa survie
Le 6 février 2026, l’Iran se trouve à un véritable point d’inflexion historique — mais pas nécessairement celui que la plupart des observateurs imaginent. Le cadrage standard — « Le régime est-il sur le point de tomber ? » — passe à côté des dynamiques structurelles profondes.
Le paradoxe de la négociation et de la répression simultanées n’est pas contradictoire mais intérieurement cohérent du point de vue de Téhéran. Comme Hourcade l’argumente, le massacre de janvier était en partie conçu pour empêcher les négociations — les radicaux tuant des manifestants pour créer des faits accomplis qui rendraient impossible toute négociation avec le régime. Que la diplomatie ait malgré tout progressé suggère que le courant réformiste-pragmatique au sein du système conserve un pouvoir significatif, soutenu par la reconnaissance de Khamenei lui-même que le régime ne peut survivre indéfiniment dans les conditions actuelles.
La vraie signification des pourparlers d’Oman ne réside pas dans leur contenu immédiat — qui se résume à des « négociations sur les négociations » — mais dans ce qu’ils révèlent de l’équilibre interne du pouvoir à Téhéran. Qu’Araghchi soit arrivé avec le soutien de Khamenei, endossé par Ali Shamkhani comme « compétent, stratégique et digne de confiance », suggère que le Guide suprême a calculé que les risques de refuser de parler excèdent ceux de s’engager. La flexibilité de l’Iran sur l’enrichissement (disposition à accepter un enrichissement zéro dans le cadre d’arrangements consortiaux) signale une réelle volonté de concessions nucléaires. Son refus absolu de discuter des missiles et des proxys signale qu’un accord global reste hors de portée.
Trois facteurs structurels rendent ce moment qualitativement différent des crises précédentes. Premièrement, la défection des bazaris a rompu la coalition socio-économique qui soutenait le régime depuis 1979 — un développement sans précédent ni remède évident. Deuxièmement, le réseau de proxys régionaux est en ruines : le Hamas affaibli, le Hezbollah dégradé, Assad tombé, les Houthis sous pression. La capacité du régime à projeter sa puissance et à détourner l’attention vers l’extérieur s’est effondrée. Troisièmement, Khamenei a 86 ans sans successeur désigné, créant une crise de succession qui aggrave toutes les autres vulnérabilités.
Le consensus des think tanks — plus faible que jamais, mais pas en train de s’effondrer demain — décrit un régime qui a gagné du temps par la violence mais au prix d’une légitimité qu’il ne peut recouvrer. Comme Strategy International le formule, ce n’est « pas une vague de protestation mais une confrontation systémique entre une société exigeant la normalité et un État structuré pour la mobilisation permanente ». La question n’est pas de savoir si la République islamique se transformera, mais si cette transformation viendra par une évolution négociée (le « scénario Bonaparte » décrit par Hourcade), par la pression militaire extérieure, ou par une implosion interne — et combien de personnes mourront encore dans l’intervalle.
Les morts de janvier, comme Hourcade y insiste, ne sont pas morts pour rien. Ils ont approfondi les fractures au sein du régime, renforcé la main de ceux qui soutiennent que le statu quo est intenable, et rendu l’ouverture des pourparlers d’Oman — si hésitante soit-elle — à la fois plus nécessaire et plus lourde de conséquences. Un accord avec les États-Unis serait effectivement une bombe à l’intérieur du régime islamique. La question est désormais de savoir si quelqu’un, de part et d’autre, a le courage et le calcul stratégique pour allumer la mèche. »
…
« Concluons donc, Messieurs, avec M. de Tocqueville, que, lorsque la loi permet au peuple de tout faire, la religion doit l’empêcher de tout concevoir et lui défendre de tout oser (1). Ceux qui la proscrivent pourront bien devenir les maîtres, mais, devant les exigences croissantes d’un peuple sans frein, leur chute rapide attestera leur impuissance et la grandeur du mal qu’ils auront préparé. «
Paul Rougier
…
« C’est beaucoup plus important, je peux te garantir que tu ne vas pas voir le monde de la même façon si tu es serein, ou si tu es préoccupé par tout un tas d’affaires, qui n’ont rien à voir avec ta vie »
Olivier Manitara
…
« L’admirable silence d’une mère et l’effort d’un homme pour retrouver une justice ou un amour qui équilibre ce silence »
Camus, L’envers et l’endroit, Présentation de l’éditeur
…
« Au début l’homme a de la peine à croire que des sentiments tels que le respect ou la vénération aient quelque-chose à voir dans sa faculté de connaître »
Rudolf Steiner
…
« Y avez-vous jamais fait, Chrétiens, je ne dis pas toute la réflexion nécessaire, mais quelque réflexion ? »
Bourdaloue
…
« Et quel Grand Inquisiteur dispose comme elle d’aussi atroces tortures? et quel espion qui sache avec autant de ruse attaquer le suspect dans l’instant même de sa pire faiblesse, ni rendre aussi alléchant le piège où il le prendra, comme l’angoisse en sait l’art? et quel juge sagace s’entend à questionner, oui à fouiller de questions l’accusé comme l’angoisse qui jamais ne le lâche, ni dans les plaisirs, ni dans le bruit, ni durant le travail, ni jour ni nuit? »
Sören Kierkegaard
…
« L’homme n’est pas seulement un être physique et intellectuel, mais un être moral et responsable, qui peut s’élever, par l’action d’une volonté forte, sagement dirigée, à la conception et à la réalisation de la plus noble destinée. «
Henri Baudrillard
…
« Le boeuf connaît son possesseur, Et l’âne la crèche de son maître: Israël ne connaît rien, Mon peuple n’a point d’intelligence. »
Livre d’Isaie, Bible
…
« Encore la plupart de ceux qui se vouent à la politique ne l’embrassent-ils pas pour la réalisation du bien public : chacun se jette dans ses agitations, non pour amener le triomphe d’une idée généreuse ; mais pour diriger les événements selon ses intérêts, que ceux-ci se traduisent par des espérances ou par des craintes. «
Henri de la Broise
…
« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal Officiel
…
« Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la divisent en amis et en ennemis, et veulent que, cette division revienne à dire les bons et les méchants! Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que l’on respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité. «
Léonce Mesnard
…
«Eh bien ! mon enfant, reprit le curé, les associations, quelles qu’elles soient, et quel que soit le nom qu’on leur donne, représentant une nombreuse famille, où ne peut régner d’autre égalité que celle du droit et du devoir: car l’association ne saurait effacer, anéantir les inégalités qui naissent tout naturellement des capacités diverses, des circonstances accessoires qui ont rendu les hommes inégaux entre eux par l’effet des forces physiques, intellectuelles, morales, inégalement réparties, par l’effet des passions auxquelles les uns se sont abandonnés, tandis que les autres les ont domptées. De tout cela sont résultés les rangs si divers, les fortunes si différentes dont se composent les grandes associations humaines désignées par les mots de peuples ou de nations. »
Sophie Ulliac-Trémadeure
…
« N’aurons-nous pas tout à craindre pour notre propre liberté, d’une multitude d’hommes sans frein, sans lien, avertis par l’essai que nous leur aurions laissé faire de leurs propres forces, qu’ils peuvent tout oser? »
Luc René Achard de Bonvouloir
…
« On eût dit un serviteur qui, après avoir failli et s’être rendu coupable de délits sans nombre, au lieu de chercher à fléchir le courroux de son maître, lui demanderait des comptes et l’interrogerait sur les motifs de sa conduite. Gardez-vous de vous livrer à une pareille recherche, quand vous devriez pleurer, gémir, et expier vos propres torts »
Saint Jean Chysostome
…
« Sacrifier l’intérêt public, transiger avec le désordre dans la crainte de molester quelques individus, c’est manquer au plus saint des devoirs, c’est compromettre le repos et le salut des honnêtes gens, c’est continuer à mettre en œuvre ce système de faux libéralisme qui a conduit plusieurs fois la France à deux doigts de sa perte. »
L’illustration
…
« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Marianne Habib, Mathieu Cassotti
…
« Je ne sais si le lecteur partage ce sentiment; mais il me semble que cette perspective de vertu, de bonheur et d’immortalité, que la philosophie promet à la société, fait un contraste déchirant avec la corruption, la misère et la mort qu’elle lui a données. Ah! que le sage se console s’il veut, par ces chimériques espérances, des erreurs, des crimes, des injustices, dont la terre est encore souillée, et même de celle dont il est lui-même la victime; mais qu’il s’abstienne de présenter ces consolations derisoires à l’homme que ces funestes chimères ont plongé dans la misère et la douleur, et à la société que sa vanité et ses systèmes ont précipité dans l’abîme du malheur et de la corruption!»
Archives parlementaires
…
«La responsabilité demeure, même dans l’illusion, lorsqu’on a eu conscience du mal dès la première heure, puis à certains moments lucides : il n’est pas impossible pourtant que la somme de mal et de souffrance qu’il y a au monde ne vienne point de la seule malice, et que les responsabilités soient diminuées par l’illusion ; sinon, ne serait-ce pas chose effrayante? Si les bons sont éprouvés, si la part du bien se réduit dans le royaume de Dieu, ce n’est pas toujours le fait de la méchanceté pure ; l’aveuglement y a sa part. Mais il se peut que les âmes qui bénéficient de ce triste privilège de l’inconscience expient leurs méfaits dans la mesure même où durent les conséquences, et que le châtiment se poursuive jusqu’à élimination entière, hors de la réalité historique et de la trame des choses, de tout le désordre causé par l’illusion.»
Père Dom Paul Delatte
…
« C’est que la réalité paraît beaucoup plus douce à celui qui a connu l’enseignement du possible, les réalités de la vie moins cruelles que celles du possible. »
Sophie Harvey, Sören Kierkegaard
…
« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »
Louis-Ferdinand Céline
…
« Tu te promets de faire attention et, une heure après, tu agis comme si tu avais tout oublié. »
Thomas Kempis
…
« Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose. «
Louis Ménard
…
« Le juste est aussi sur la croix, car les mechants ne laissent point les gens de bien en repos »
Vincent Houdry
…
« Le cardinal de Mazarin eut la gloire de terminer la querelle au profit du trône, sans verser de sang, et par conséquent sans qu’on puisse l’accuser d’avoir couvert de l’intérêt de son maître le desir de venger ses injures personnelles. Dans les premières pages de cette Introduction, j’ai remarqué que les mouvemens violents contre l’autorité ne servent souvent qu’à l’affermir quand ils ne sont ni préparés, ni soutenus par des Opinions, et j’ai réservé pour cette époque l’occasion de fournir une preuve irrécusable de cette assertion. »
Joseph Fiévée
…
« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Joseph Fiévée
…
« Il y a beaucoup d’hommes qui ont trop et qui veulent avoir encore ; il y en a beaucoup plus d’autres qui n’ont rien et qui veulent prendre si on ne leur donne rien. Entre ces deux classes d’hommes, une lutte se prépare et elle menace d’être terrible : d’un côté la puissance de l’or, de l’autre la puissance du désespoir[26]. «
Frédéric Ozanam
…
« Qu’est-ce que notre vie comparée à la leur ? »
Thomas Kempis
…
« Prêt à combattre avec d’autres catholiques les doctrines qu’il ne partage pas, il ne le fait qu’en respectant les hommes, les talents, les personnes »
Frédéric Ozanam
…
« puisqu’ils connaissent la manière ou la solution »
Gilles Deleuze
…
« Obéissant de même à la loi fatale qui fait que les idées émises et proclamées dans les classes supérieures descendent et pénètrent peu à peu jusqu’aux couches inférieures de la société, on voit aujourd’hui, dans notre vieille Europe, les masses populaires embrasser avec ardeur les théories les plus funestes, et rouler peu à peu vers les abîmes du matérialisme. Mettant en oubli les nobles aspirations de l’homme pour un idéal infini vers lequel il doit graviter sans cesse, les peuples, délaissant comme des vieilleries usées les questions de morale et de religion, se ruent vers le bien-être physique que de dangereux sophistes leur ont montré comme l’unique but de la vie. »
V. de Sarcus
…
« Il est singulier et déplorable d’entendre la multitude des idiots, et même les bons esprits et les bons cœurs, faire chorus avec les misérables intéressés au désordre, pour convenir que nous ne sommes pas dans le temps d’apporter les remèdes convenables aux maux de l’État. Pourquoi donc « le temps de la maladie ne serait-il pas celui des remèdes ? « C’est une fausse et barbare politique que « celle qui a imaginé que le ferment et les « oppositions intérieures d’un Etat, semblables au combat des éléments, faisaient naître la prospérité Rien ne doit être plus lié, de sa nature, que le gouvernement et « le peuple. C’est l’affection réciproque de ces deux parties d’un même corps qui seule peut faire la force et la durée d’un État. Qu’on cherche l’origine de tous les troubles, de toutes les révolutions d’Etat, depuis que le monde est monde , qu’on en trouve le principe dans le fanatisme, « dans l’ambition des grands, dans l’amour de la liberté, etc .; ce sont là les causes secondes ; mais dans le fond on trouvera toujours que les efforts respectifs pour l’extension des droits contradictoires n’eurent jamais d’objets plus pressants que l’avarice ; que les princes, même sans le savoir, n’envisageaient que la richesse dans leur puissance, et le peuple que son soulagement dans la liberté : que la finance, en un mot, ses besoins m, ses désirs, ses déprédations, etc. , furent toujours les principes des désordres politiques et civils. »
Charles Philippe
…
« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »
Le Mauricien Journal
…
« Il faut exiger de ceux qu’on emploie ainsi de LA PROBITÉ et de l’exactitude. La bonté qui consiste à accepter des ouvrages mal faits, à supporter des retards immotivés, à souffrir des abus de confiance ; celle bonté, qui n’est autre chose que de la paresse, que de la faiblesse, cette bonté devient fatale à tout le monde : au pauvre, dont elle encourage les mauvais instincts ; à nous, qu’elle trompe sur la nature de nos devoirs et qu’elle DÉCHARGE DU PLUS PÉNIBLE, LA SURVEILLANCE. Il est plus doux de se livrer au laisser-aller que d’user d’une juste fermeté ; mais celle-ci peut seule opérer quelque bien. «
Valérie comtesse de Gasparin
…
« Nous sommes dans ce malheur parce que nous l’avons préparé ; nous y sommes arrivés parce que nous avons voulu y venir ; nous en sortirons par une réaction énergique contre nous mêmes, par la substitution d’une volonté plus sage à la funeste volonté qui nous a trop longtemps conduits. «
Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de Notre-Dame
…
« La peur aidant, ils confessaient avec gémissement que leur faute, leur grande faute avait été, sous le règne précédent, de s’être occupés un peu plus de leurs propres intérêts que de ceux des classes populaires. »
Journal des économistes, 1848
…
« On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et cette qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. «
Alain Pitoye
…
«Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. [Jean] Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former. Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Gérard, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux: leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
Voltaire, Dictionnaire Philosophique, article « Fanatisme », 1764.
…
…
. « Peu après, à la théorie de la liberté succédait une théorie toute contraire. La Convention proclama que l’enfant n’était pas à la famille, qu’il était à l’Etat, c’est-à-dire que l’homme ne s’appartenait plus à lui-même et que la société, comme l’avait très-bien dit Rousseau, devenait un état public de servitude. Dans ces alternatives désespérées, le désordre de l’enseignement arriva au comble ; les études furent abandonnées ; les écoles devinrent des camps ou des clubs, et, vers le milieu de 1794, Barrère, l’élégant lettré du Comité de salut public, s’exprimait ainsi devant la Convention : Il y a quatre ans que les législateurs tourmentent leur génie pour fonder une éducation nationale, pour ouvrir des écoles primaires, pour instituer différents degrés d’instruction pour les scien ces et les lettres, pour encourager les arts et pour élever en républicains la nombreuse génération qui s’élève. Qu’ont-ils obtenu, qu’ont-ils établi ? Rien encore. Les colléges sont heureusement fermés ; mais aucun établissement ne les a remplacés. SI UN TEL RÉGIME AVAIT PU LONGTEMPS DURER, L’INTELLIGENCE DE LA NATION SE FUT ÉTEINTE, UN VASTE IDIOTISME EÛT COURONNÉ UNE CIVILISATION DE DIX SIÈCLES ! Tous les essais qui suivirent furent aussi vains, et il serait inutile de fouiller ce chaos. Là enfin parut Napoléon. ON ÉTAIT LAS DE L’ANARCHIE : ON SE RÉFUGIA DANS LA DICTATURE. «
Dictionnaire des erreurs sociales, ou Recueil de tous les systèmes, qui ont troublé la société depuis l’établissement du christianisme jusqu’à nos jours
Par Achille de Jouffroy · 1852
…
« En effet, il semble qu’on aperçoit dans toutes les républiques du monde connu des signes non équivoques de destruction; je ne parle pas de la France, qui n’a jamais été, qui ne sera jamais une république, et qui n’est qu’une monarchie en révolution : mais la république aristocratique des Provinces-Unies n’est plus; la Pologne a passé sous le gouvernement monarchique; dans les Etats-Unis, l’on suppose déjà aux chefs des vues ambitieuses; en Angleterre, des tribuns ont invoqué la force du peuple, et des symptômes alarmants ont dévoilé l’existence d’une disposition à la démocratie qui amènerait, tôt ou tard, la chute de la constitution mixte de cette société; dans quelques Etats de la confédération helvétique, l’on a réclamé les Droits de l’homme, et les gouvernements ont cédé; et cette condescendance, dans un Etat non constitué, est toujours un indice et un commencement de révolution; l’édifice de la confédération germanique chancelle sur ses bases antiques; l’indépendance de la république de Gênes est fortement menacée. Quelques petites républiques végéteront encore à l’abri de leur faiblesse, entre la corruption et la crainte; quelques sectes méprisées traîneront un reste d’existence dans l’ignorance et l’obscurité les unes ne parviendront peut-être à la constitution politique qu’à travers le chaos de la démocratie; les autres passeront par le néant de l’athéisme avant de revivre à la constitution religieuse mais, tôt ou tard, la nature des êtres reprendra ses droits, dans la société politique comme dans la société religieuse : la religion ramènera les vertus par ticulières qui font le bonheur de l’homme; avec la monarchie, renaîtront les vertus publiques qui font la force des sociétés.» de Louis de Bonald
Théorie du pouvoir politique et religieux dans la société civile démontrée par le raisonnement et par l’histoire suivie de La théorie de l’éducation sociale et de l’administration publique, Par Louis de Bonald · 1854
…
« Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. «
ARCHIVES PARLEMENTAIRES DE 1787 A 1860 RECUEIL COMPLET DES DÉBATS LÉGISLATIFS & POLITIQUES DES CHAMBRES FRANÇAISES IMPRIMÉ PAR ORDRE DU SÉNAT ET DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS SOUS LA DIRECTION DE M. J. MAVIDAL CHEF DU BUREAU DES PROCÈS – verbaux , de l’EXPÉDITION DES LOIS , DES PÉTITIONS , DES IMPRESSIONS ET DISTRIBUTIONS DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS ET DE M. E. LAURENT BIBLIOTHÉCAIRE DE LA CHAMBRE DES DÉPUTÉS DEUXIÈME SÉRIE SECONDE TOME LIX RESTAURATION
…
« Ils ne sont point nouveaux, ils sont connus et on les a désignés de tout temps d’an mot qui est un mot d’éloge ou de blâme, selon le parti auquel on appartient, on les a appelés des démagogues. Ce sont des hommes qui soulèvent le pays dans des intentions que le pays n’aperçoit pas, pour des vues personnelles ou dans un intérêt de parti, et qui, avec une sorte d’inconscience, mais par leurs actes, par leurs paroles, par leur fait enfin, servent leur cause en perdant celle de leur pays et qui, sous le prétexte d’être les vrais défenseurs des institutions, les ruinent et préparent à la nation de nouveaux désastres. L’histoire nous enseigne que cette conduite des hommes publics n’est pas chose nouvelle. «
Journal officiel de la République Française, Volume 2, 1884
…
« Malheur aux gouvernements qui, classant en deux parts la nation à laquelle ils commandent, la divisent en amis et en ennemis, et veulent que, cette division revienne à dire les bons et les méchants! Sauf de rares et passagères circonstances, la grande masse du public, au fond, reste neutre ou le redevient vite et veut que l’on respecte à son égard les droits et les privilèges de la neutralité. «
…
« M. de Chauvelin. Voilà, Messieurs, comme, en 1822, on parlait du banc des ministres aux députés de la France ; vous avez entendu ces allégations, dans lesquelles les torts imputés à M. Lafontaine disparaissent, en quelque sorte, à côté des reproches si graves adressés à la ville de Dijon, à une portion si nombreuse de sa population , présentée en état de sédition et de rébellion ouverte ; aux autorités mêmes de cette ville, qui auraient laissé se développer sous leurs yeux de pareils désordres. »
Archives parlementaires de 1787 à 1860, Volume 59, 1885
…
« Des symptômes de malaise, de mécontentement, de sourde agitation se révélaient bien de temps à autre, mais ces indices étaient pour nous sans enseignement, et nous restions plongés dans une sécurité profonde à la veille d’une révolte qui, dans l’intervalle de quelques jours, devait embraser, comme un vaste incendie, deux provinces entières de l’Algérie, et ne s’arrêter, pour ainsi dire, qu’aux portes d’Alger. «
Joseph Fiévée
…
« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823)
1823
…
« En effet, dit-il, si l’écrivain attaque un acte du gouvernement comme înconstitutionnel, il devra prouver d’abord que cet acte est attentatoire aux droits des citoyens, aux droits garantis par la constitution. Eh bien, alors même qu’il sera très-réservé, alors même qu’il ne se permettra aucune personnalité, s’il parvient à prouver que l’acte du gouvernement contre lequel il écrit, a violé la constitution, a violé la foi des sermens, a dépouillé les citoyens de leurs droits, il provoquera par cela même à la haine et au mépris. Que séra-ce encore si, au lieu d’un fait, il en cite un grand nombre. Ces deux choses sont aussi inséparables que l’effet de la cause; le droit de censure emporte le droit de provoquer à la haine et au mépris.
Non, Messieurs, répond M. Cuvier, examiner, critiquer les actes du pouvoir, tant que l’on reste dans les bornes de la décence et de la bonne foi, signaler les erreurs, marquer les fautes où il est entraîné, c’est remplir le devoir d’un bon citoyen, c’est, exercer un droit que les lois protégeront toujours dans un État libre: ce n’est point exciter la haine et le mépris. Mais chercher à chaque acte un but coupable, un motif odieux, les donner tous comme le produit de la méchanceté ou de l’ineptie, en présenter la suite, comme dirigée constamment contre la nation et contre la liberté, que le premier devoir des rois est de protéger, c’est détruire dans le cœur des peuples la source la plus noble de leur soumission, c’est réduire l’instabilité du trône à n’être plus garantie que par la lettre morte de la loi, ou par les soldats de la garde. Voilà ce que c’est, dans le sens de l’article, qu’exciter à la haine et au mepris contre le gouvernement du Roi»
Annuaire historique universel
pour … 1822 (1823), 1823
…
« Ô mes concitoyens ! du plus grand des fléaux, Du seul mépris des lois découlent tous ces maux. Les lois! aimez leur joug : il produit la décence, Calme l’humeur farouche, entrave la licence, Flétrit la tyrannie et la cupidité, Étouffe dans les cœurs le mal prémédité, Redresse les procès, assoupit les querelles, Et brise de l’orgueil les trames criminelles. Tout peuple qui s’honore en respectant les lois Possède la sagesse, et raffermit ses droits. «
Chefs-d’oeuvre de Démosthène et d’Eschine, Par Démosthène, Jean-François Stiévenart · 1853
…
«Tout gouvernement chancelle et toute liberté expire, même celle des libéraux, appuyée sur l’épée des journalistes et des tribuns, lorsque la majorité fictive remplace la majorité vraie, ou lorsque la majorité vraie ne comprend pas d’autre liberté que celle qui fut à l’origine la licence d’un parti méchant. L’épée libérale est un fétu devant le taureau révolutionnaire. Alors la voix libérale est la première, nous le savons, à invoquer la dictature, et l’on entre dans le régime et dans les accidents de la force, pour n’en pas sortir de si tôt. Pour avoir le plaisir de faire du mal, pour écarter Dieu du monde, on a brisé la force des lois : on portera les lois de la force. À l’homme qui méprise les avis de son ange gardien, la société impose le garde-chiourme ; à la société qui secoue le joug de l’autorité, Dieu donne le joug du despotisme. On y a vu les pieds de Sobrier et de Caussidière, sur ces nobles fronts que n’a jamais souillés l’eau bénite ! En considérant les effets du système parlementaire en Belgique, nous tremblons pour cette nation, nous ne nous réjouissons pas du destin qu’elle se prépare ; mais si sa liberté ruine les couvents et les églises, cette liberté fera d’autres ruines, et ce sera bientôt, et nous l’annonçons avec certitude. M. Paradol admire la noble tristesse de Cicéron contemplant des ruines, ca- davera urbium ; il l’oppose à notre prétendue allégresse. Cicéron avait des paroles plus tristes encore lorsqu’il contemplait les mœurs de la République. Il prédisait la fin de la liberté, parce que les mœurs des Romains les prédestinaient à l’esclavage et les rendaient déjà esclaves. Quis neget omnes leves, omnes cupidos, omnes denique probos esse servos ? Et regardant agir tous ces hommes vains cupides, injustes, méchants, il écrivait à Atticus : « Voyez de quelle mort ignoble nous périssons ! »
17 JUIN 1857
Mélanges Religieux Historiques, Politiques, Louis François Veillot
…
Les convictions d’un humaniste séculier
« Khoury n’a jamais déclaré publiquement ses croyances religieuses personnelles, mais son discours et ses thèmes révèlent une orientation humaniste séculière avec un intérêt profond pour la religion en tant que force historique et politique. Dans un article pour le Huffington Post en 2010, il écrit que « au Moyen-Orient, des millions de personnes sont manipulées pour faire la guerre et entretenir une haine générationnelle par des politiciens qui utilisent la religion comme moteur, mais ces gens ne connaissent généralement que peu de choses sur les fondements historiques de la religion au nom de laquelle ils sont prêts à tuer (ou à mourir). »
Ses opinions politiques penchent progressistes : il critique l’autoritarisme, défend la liberté d’expression, s’inquiète de l’érosion des droits des minorités et de la dégradation environnementale. Son dernier roman aborde « la montée des démagogues, l’intolérance, le nativisme, l’effondrement de la liberté d’expression, l’érosion des attitudes durement acquises envers les minorités et l’environnement, la surveillance étatique et la prévalence flagrante des mensonges. » Il décrit ces préoccupations comme reflétant « des temps inconfortables et dérangeants. »
À propos de son expérience de la guerre civile libanaise, il explique : « Grandir là-bas et aller à l’école d’architecture pendant les années de guerre civile a eu un impact énorme sur ma vision de la vie, et par extension, sur mon écriture. L’urgence, le rythme, tout vient de vivre dans de telles conditions. La vision cynique du monde aussi, je suppose, bien que cela soit contrebalancé par un immense appétit de vivre qui naît quand on voit de première main à quel point tout peut être fragile. »
Ses thèmes récurrents – « pourquoi nous vieillissons et mourons », « fait contre foi », « politique internationale et conspirations », « réincarnation », « contrôle mental », « la relation entre religion organisée et politique » – révèlent une curiosité intellectuelle pour les grandes questions existentielles sans réponses dogmatiques. » »
…
…
« Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
7 juin 2012
…
« Quant à moi, par des raisons que je vous exposerai tout à l’heure, j’étais convaincu que le caractère de la révolution de février était un caractère éminemment social; que la première question à résoudre était cette grande question de l’organisation du travail. (Légères rumeurs.) J’exprimai mon opinion, qui fut très-vivement combattue par mes collègues, et alors, comme je me trouvais représenter au pouvoir une idée qui ne se trouvait pas exactement la mienne, je donnai sur-le-champ ma démission. Cette démission ne fut pas acceptée. Comme M. François Arago vous l’a indiqué dans sa dépo sition, on craignait des agitations populaires, on craignait un soulèvement. Ma démission fut donc très-vivement repoussée; et alors, comme concession à faire au peuple, on proposa la constitu tion d’une commission de gouvernement pour les travailleurs, dont on m’offrit la présidence. Cette proposition, je la repoussai à mon tour avec la plus grande énergie. Je sentais que si je me mettais à la tête d’une commission ayant seulement pour but d’élaborer les questions sociales, et n’ayant aucun moyen pour réaliser les idées qui nous auraient paru bonnes, je m’exposais à un double danger, d’une part, le peuple voyant sa misère se prolonger, ne se tournerait-il pas contre moi, ne m’accuserait-il pas de la durée de ses maux; et de l’autre, les adversaires des idées sociales que je voulais faire prévaloir, ne viendraient-ils pas me dire vous êtes un utopiste; ne m’accuseraient-ils pas d’impuissance? Voilà le danger que je redoutais. »
Félix Wouters
…
« Souvenez-vous des événements qui se sont accomplis il y a un demi-siècle. Une aristocratie avait, non sans gloire, gouverné la France pendant un millier d’années; cette aristocratie était moins nombreuse que vous, messieurs de la bourgeoisie, mais plus forte que vous. Que lui arriva-t-il ? <«<Comme en gouvernant le pays elle rapportait tout à son propre bénéfice, faisait tout remonter à soi, sans se soucier de ce qu’il avait en dessous d’elle, vos pères, messieurs, qui se trouvaient dans ce dessous, vos pères, dont l’éducation venait de s’achever à l’école des encyclopédistes, vos pères, qui portaient gravées dans leur mémoire les maximes du Contrat social, et dont les ames s’exaltaient aux grands souvenirs de la liberté antique, vos pères un jour s’indignèrent de cet égoïsme, de cette exploitation de tout un peuple par une caste. Ils se levèrent tous unanimes, se reconnurent, et, quand ils eurent dénombré leurs forces, un d’entre eux, à la face de l’aristocratie encore toute-puissante, posa et résolut ces trois questions: Qu’est-ce que le tiersétat? tout.Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique? – rien. – Que deinande-t-il ?-à être quelque chose. «Ceci se passait en 1789, comme vous savez. HOMME. Voy. LOI NATURELLE. Dans la même année, le tiers-état devint quelque chose en effet; dans la même aula noblesse dépossédée. — Quatre ans plus tard, en 1793, elle fut punie. — Une génération subit le châtiment dû à l’égoisme de vingt générations; les enfants payèrent pour leurs pères. Ce fut une sanglante, ter. ah! trop sanglante, sans doute, — mais une providentielle expiation. «Eh bien! messieurs de la bourgeoisie, voilà un grand et terrible exemple à médi – Si, un jour, il vous arrivait d’oublier que ce n’est point pour votre seul avantage que vous gouvernez la France, si vous ne vous souveniez plus que les gens payant 200 francs au fisc ne sont pas tout l’Etat; enfin si, comme l’aristocratie d’avant1789, vous comptiez pour rien ce qu’il y a. en dessous de vous, songez que trois questions résolues pourraient soudain troubler votre insouciante quiétude.»
Nouvelle Encyclopédie Théologique
…
«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
…
Synthèse: un paradoxe tragique entre sophistication logistique et pauvreté intellectuelle
…
L’analyse comparative révèle un paradoxe central du terrorisme jihadiste contemporain: la coexistence d’une sophistication logistique et opérationnelle remarquable avec une pauvreté analytique et intellectuelle profonde. Les attentats du 13 novembre 2015 (130 morts) nécessitaient coordination transnationale, planification sur plusieurs mois, fabrication d’explosifs, réseaux d’approvisionnement en armes, fausses identités, synchronisation de trois équipes d’attaque. Cette complexité opérationnelle contraste violemment avec la simplicité cognitive de ses exécutants. Salah Abdeslam, décrit comme ayant « l’intelligence d’un cendrier vide », oscille entre des justifications géopolitiques rudimentaires (« bombardements français ») et l’incapacité à maintenir la cohérence narrative face aux contradictions chronologiques. Mohamed Lahouaiej-Bouhlel, à Nice, tue 86 personnes après seulement deux semaines de consommation intensive de propagande, sans aucune formation, compréhension idéologique, ou connexion organisationnelle vérifiable.
Ce paradoxe s’explique par la division du travail intellectuel au sein des organisations jihadistes. Les « pionniers » (2012, ~100 personnes selon Micheron) – doctrinaires, arabophones, devenus leadership Daech – possédaient une compréhension plus sophistiquée permettant la planification stratégique. Les « néophytes » (2014-2016, 1000+) servant de « chair à canon » n’avaient besoin que d’une motivation émotionnelle et d’instructions opérationnelles, pas d’une compréhension géopolitique. Les recruteurs et planificateurs (Abdelhamid Abaaoud, frères Clain) possédaient connaissance et compétences stratégiques. Les exécutants (Abdeslam, autres kamikazes) nécessitaient seulement engagement émotionnel et obéissance. La propagande Daech comblait efficacement le fossé: fournissant justifications idéologiques préfabriquées, narratives victimaires simplistes, imagerie héroïque/martyrologique, sentiment d’appartenance communautaire – suffisant pour mobiliser sans éduquer.
L’écart entre Raimbaud et les prévenus représente essentiellement la distance entre analyse professionnelle et consommation de propagande. Raimbaud: 40 ans d’expérience diplomatique au Moyen-Orient, maîtrise de l’arabe, compréhension des acteurs étatiques/non-étatiques, analyse des enjeux énergétiques, juridiques, sectaires, historiques, méthodologie académique (documentation, références, cohérence logique), engagement avec contre-arguments et critiques. Prévenus: consommation passive de vidéos jihadistes (série « 19 HH », anashids, décapitations, propagande Daech/Al-Qaïda), narratives binaires bien/mal sans nuances, mécanismes de renforcement en chambre d’écho (groupes de pairs partageant même contenu), motivation émotionnelle (colère, humiliation perçue, quête de sens) plutôt qu’analytique, absence d’esprit critique ou de vérification des faits.
Trois facteurs structurels amplifient cet écart. La « sainte ignorance » (Olivier Roy): la radicalisation contemporaine opère précisément dans un vide de connaissance religieuse et culturelle authentique. Les jihadistes français ne parlent généralement pas arabe, ne fréquentent pas les mosquées, connaissent peu l’histoire islamique ou les sociétés à majorité musulmane, ont une conversion/reconversion rapide (semaines/mois) incompatible avec apprentissage religieux véritable. Ce vide permet aux systèmes totalitaires de « penser à leur place » (Zagury): individus ordinaires sans pathologie mentale, libérés de pensée à la première personne par engagement inébranlable, « perroquets récitant litanie » plutôt que penseurs autonomes, arsenal totalitaire protégeant de l’humain qu’ils étaient avant. Les dynamiques de groupe et prison remplacent étude individuelle: radicalisation dans « bunch of guys » (Roy), pas par étude solitaire; prison comme site clé de radicalisation (Khosrokhavar, Micheron); 3 000 individus radicalisés incarcérés en 2020; renforcement mutuel sans exposition à perspectives contradictoires.
Les implications pour la compréhension du terrorisme contemporain sont profondes. La sophistication de l’analyse (type Raimbaud) n’est pas nécessaire pour commettre actes terroristes sophistiqués – motivation émotionnelle + propagande simpliste + encadrement opérationnel suffisent. Le fossé intellectuel n’empêche pas la violence meurtrière – au contraire, la simplicité cognitive peut faciliter passage à l’acte en éliminant doutes/nuances. Les systèmes totalitaires (Daech) exploitent précisément cette ignorance – recrues idéales sont suffisamment informées pour être indignées, insuffisamment éduquées pour être critiques. Le contraste entre gravité des actes (centaines de morts) et pauvreté de compréhension souligne la tragédie du terrorisme contemporain: vies sacrifiées et détruites au nom d’une compréhension fondamentalement erronée du conflit prétendument défendu.
L’analyse de Raimbaud, contestable politiquement, démontre ce qu’une compréhension professionnelle du conflit syrien implique: reconnaissance de sa complexité multidimensionnelle, identification précise des multiples acteurs et intérêts, analyse des temporalités longues et ruptures stratégiques, mobilisation du droit international et cadres théoriques, proposition de solutions politiques concrètes. Les prévenus terroristes, même les plus articulés (Abrini), restent prisonniers d’un cadre binaire: Assad=mal/Daech=défense sunnite, Occident=croisés/musulmans=victimes, action violente=justice/opposition=apostasie. Cette simplicité n’est pas innocente – elle permet la déshumanisation nécessaire à la violence de masse, justifie le massacre de civils comme « cibles légitimes », évite la confrontation avec conséquences réelles des actions.
Question finale troublante que pose cette comparaison: dans quelle mesure les sociétés démocratiques contemporaines, par leurs systèmes éducatifs défaillants, leurs fractures sociales non résolues, leur incapacité à transmettre esprit critique et connaissance historique, créent-elles les conditions de cette « sainte ignorance » qui rend possible la radicalisation? Le rapport de la Commission sénatoriale française (2015) conclut justement: « L’ignorance est un terrain fertile pour la culture du fanatisme ». L’écart vertigineux entre Raimbaud et les prévenus n’est pas seulement un écart entre expertise diplomatique et consommation de propagande – c’est aussi un révélateur des failles éducatives, sociales et culturelles qui permettent à des centaines de jeunes Français de partir commettre ou soutenir des atrocités au nom d’un conflit qu’ils ne comprennent fondamentalement pas, sacrifiant leur vie et celle d’innocents sur l’autel d’une idéologie qu’ils ne maîtrisent pas intellectuellement mais qu’ils embrassent émotionnellement avec une intensité tragiquement meurtrière. »
…
…
« Avant de rentrer dans le vif du sujet, il me faut préciser pourquoi j’ai mis, dans le résumé de cet article, le mot « radicalisme » entre guillemets : la radicalisation est un phénomène que les sociologues étudient depuis longtemps et qui ne concerne pas le seul islam. On pourrait le résumer en se référant à son étymologie : littéralement, il s’agit d’un retour aux racines. C’est ainsi que l’islamisme réfute le concept même de Nation imposé aux États musulmans par les Lumières et préconise un retour à celui de Califat. On observe de nombreuses dérives intégristes de l’islam tant dans les États musulmans que dans les populations immigrées de nos États laïques, mais un tout nouveau phénomène, qu’on qualifie improprement de « radicalisation des jeunes », est venu en brouiller les contours. Je serais tenté, en ce qui me concerne, de parler de sectarisme à alibi musulman [1].
Je n’ai pas la place pour développer, mais en deux mots, disons que pour moi l’intégrisme se caractérise par le repli identitaire d’une communauté religieuse et s’inscrit donc dans une filiation qui, pour une raison ou une autre, est mise en difficulté, alors que le sectarisme, lui, se caractérise par l’inflation identitaire d’une marge de la communauté dont il se réclame et, loin de s’inscrire dans la filiation de cette communauté, procède d’une logique d’auto-engendrement. Dans le cas des sectes à alibi musulman, on observe, en amont, que la motivation des adeptes ne concerne pas la communauté musulmane mais le monde en son entier envisagé dans une optique apocalyptique et, en aval, que lesdits adeptes se réfèrent à une lecture littéraliste du Coran, en dehors de toute tradition exégétique.
Ces précisions étant posées, j’en viens comme annoncé aux axiomes de la communication et à la compréhension qu’ils apportent au fonctionnement de l’emprise et de ses dérives dans les sectes au sens large.
1 – On ne peut pas ne pas communiquer
Par exemple, si on vous pose une question et que vous ne répondez pas, votre non-réponse signifie quand même quelque chose. Votre simple présence signifie quelque chose, et même votre absence peut signifier quelque chose. Un sémanticien dirait que tout fait sens. On ne perçoit pas toujours l’importance de cet axiome : quoi que vous fassiez pour échapper à quelqu’un qui essaie de vous capturer avec un filet de langage, vous n’en sortirez jamais tout à fait indemne. J’ai moi-même proposé un aphorisme qui, au-delà du jeu de mot, me semble bien résumer la situation : « L’alter ego altère l’ego ».
Imaginons maintenant ce qui se passe quand celui ou celle qui essaie de vous capturer est de mauvaise foi ou, pire encore, de bonne foi, mais armé d’une conviction qui ne laisse de place à aucun doute. Examinons les deux cas de figure.
Le « manipulateur » est de mauvaise foi
Son objectif n’est pas d’avoir avec vous un échange, de débattre d’une question, mais d’obtenir votre adhésion à quelque chose. Je m’étais laissé dire par des collègues psycho-thérapeutes qu’il s’agissait d’un « langage performatif », mais une amie linguiste m’a signalé que ce n’était pas le cas. Au fond, il s’agit tout simplement d’une manipulation au sens où l’entend la sémiotique, c’est-à-dire d’une parole ou d’un événement qui met le sujet en quête d’un objet [2].
C’est typiquement le cas des représentants de commerce, dont l’objet-objectif, comme l’indique leur nom, est le commerce, et dont on dit qu’il ne faut pas leur laisser mettre le pied dans l’entrebâillement de la porte. Ils utilisent ce qu’on appelle un « argumentaire de vente ». Ils vont vous poser une question. Suivant que vous répondiez dans un sens ou dans l’autre, vous rentrerez dans telle ou telle catégorie de client qui appelle telle ou telle deuxième question, et ainsi de suite, jusqu’à la vente. Je connais une secte, dont je tairai le nom, qui utilise un argumentaire de ce type, que les adeptes passent une soirée par semaine à étudier… Les recruteurs vous proposent une discussion dont ils vous disent qu’elle n’engage à rien, mais si vous acceptez, alors, sans que vous vous en rendiez vraiment compte, ce n’est pas une discussion qui commence, c’est une procédure d’embrigadement. Il y a, là-dedans, une forme de rationalité qui n’est pas celle de la science mais celle du commerce. Justifiant que certains observateurs [3] du phénomène sectaire y aient vu un « laboratoire du néolibéralisme ».
Pour montrer la puissance d’un tel langage, voici une anecdote personnelle. J’étais à Paris, je me rendais à l’Hôpital Sainte-Anne pour donner une conférence sur la manipulation mentale. Je regardais le plan du métro pour identifier quelle ligne je devais prendre. Un homme m’a demandé où j’allais. Comme je ne répondais pas, il a précisé qu’il voulait m’aider. J’ai fini par indiquer ma direction, et il m’a conseillé une ligne. Comme je continuais à regarder le plan, il m’a affirmé que je pouvais lui faire confiance. Pour avoir la paix, je suis parti en le remerciant, mais sans lui donner une pièce comme je me disais qu’il l’espérait. C’est seulement assis dans une rame de métro que je me suis rendu compte que la direction qu’il m’avait fait prendre était erronée…
Le « manipulateur » est de bonne foi
Il faut une fois dans sa vie avoir été confronté à un psychotique délirant pour prendre la pleine mesure de la force de conviction de ces malades mentaux. Dans le cas des gourous et des pervers, l’interlocuteur est d’autant plus déstabilisé que le contenu du délire n’est pas complètement irrationnel. Je cite souvent, à titre d’exemple, une chanson de Jacques Brel que tout le monde connaît, intitulée « Les bourgeois » : « Jojo se prenait pour Voltaire / Et Pierre pour Casanova, / Et moi, moi qui étais le plus fier, / Moi, moi je me prenais pour moi ». En première écoute, on pourrait se dire que Jojo et Pierre délirent, que Jacques est le seul des trois à être dans le réel. Mais en deuxième écoute, on peut aussi s’aviser que Jojo admire Voltaire et en fait son modèle, que Pierre admire Casanova et essaie de vivre comme lui, alors que Jacques, dans un délire que je qualifierais de « narcissique », se prend pour un grand philosophe doublé d’un grand séducteur, et n’a donc besoin d’aucun modèle. Tels sont les gourous et les pervers, imbus d’eux-mêmes certes, mais surtout gonflés de la conviction délirante de leur supériorité. Et pour les adeptes qui eux, par contre, doutent de tout, cette conviction soutient un effet quasi hypnotique.
2 – Toute communication présente deux aspects : le contenu et la relation, tels que le second englobe le premier et est par suite une méta-communication
En d’autres termes, au-delà des mots qui sont prononcés, les caractéristiques de la relation des interlocuteurs mettent des mots entre les lignes. On entend ce que l’autre dit, mais on entend en outre et parfois davantage ce qu’on croit qu’il pense. Ce qui fait que, parfois, il faut interrompre l’échange, suspendre l’émission de contenus, pour prendre le temps de parler de la relation. Par exemple, se demander si les conditions sont réunies pour que l’échange en soit vraiment un, que ce ne soit pas un monologue, mais un dialogue. Albert Camus écrit ainsi : « Il n’y a pas de vie sans dialogue. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique. Le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte […]. Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations [4].
En ce qui concerne les gourous, en l’occurrence, on aurait tort de trop se braquer sur les contenus, car même quand ils sont douteux, le problème n’est pas là. Assez classiquement, on met dans la relation les dimensions émotionnelles de la communication, mais il y en a d’autres. Je pense plus particulièrement, dans le cas des sectes, au fait de tout réduire à des énoncés binaires éliminant la possibilité même de la complexité. Cette dimension mérite un plus ample développement, ne serait-ce que parce qu’elle est peu abordée.
La sémantique structurale, ou sémiotique, propose d’établir le sens par disjonction [5]. L’idée n’est pas neuve. Saint-Augustin, déjà, affirmait qu’on ne peut définir le bien que par rapport au mal et le mal par rapport au bien [6]. Plus près de nous (je veux dire des cinq axiomes de la communication), Grégory Bateson définissait l’information comme « une différence qui crée une différence [7] ». Encore faut-il préciser qu’il existe deux types de disjonctions : l’opposition et la négation. L’opposition s’inscrit sur un axe gradué : entre le bien et le mal, il y a des degrés. Par exemple, le péché véniel se différencie du péché capital. Et de façon plus cruciale, il existe une zone d’indétermination où l’on ne sait plus trop si l’on est dans le bien ou dans le mal. Par exemple, si vous mentez à quelqu’un pour le protéger. C’est bien de vouloir le protéger, mais c’est mal de mentir.
La négation, par contre, obéit au principe du tiers exclu. Par exemple, une action est autorisée ou interdite. C’est l’un ou l’autre, pas plus ou moins l’un ou l’autre. Quand on dit que « qui vole un œuf, vole un bœuf », il ne faut pas entendre que ces deux vols présentent le même niveau de gravité, mais qu’un vol est un vol, qu’il n’y a pas de degrés entre le vol et le non-vol. Voler un œuf est moins grave que voler un bœuf, mais l’infraction commise n’est pas « un petit peu » un vol dans le cas de l’œuf et « beaucoup plus » un vol dans le cas du bœuf. C’est parfois piégeant. C’est ainsi que si un jeune quitte le territoire belge pour rejoindre une armée dans un pays en guerre, à son retour il devra passer par la case « prison », ce qui n’est pas forcément le plus pertinent en termes de prévention des rechutes « radicalistes », mais de même que « qui vole un œuf, vole un bœuf », « la loi est dure, mais c’est la loi ». Le Droit ne peut jouer son rôle pacifiant que s’il est binaire.
Les énoncés binaires ne deviennent « opacifiants » que s’il s’agit d’oppositions dont quelqu’un ou quelque chose (un événement traumatique, un glissement sémantique, une désinformation, etc.) a fait des négations. Ainsi telle secte chrétienne dans laquelle éprouver du désir pour une jolie femme qui passe en robe d’été est déjà un adultère. On remarquera que le glissement fonctionne dans les deux sens : commettre l’adultère n’est pas plus grave que d’éprouver du désir pour une femme qui n’est pas la vôtre. À partir de là, votre femme devra vous pardonner votre adultère si vous faites preuve de soumission à l’égard de Dieu (entendez par là : la hiérarchie sectaire), mais la moindre manifestation de désir vis-à-vis d’une autre femme sera impardonnable si vous ne faites pas preuve de soumission, par exemple si vous dénoncez le genre d’inversion dont il est question en ce moment…
Le lien n’est pas la relation
Avant de passer à l’axiome suivant, j’aimerais enrichir celui-ci d’un aphorisme : « Le lien n’est pas la relation [8]. Voici comment je l’entends.
Le lien, pour moi, c’est très basiquement ce qui attache sans qu’on sache vraiment de quoi il s’agit, qu’on soit capable de décrire en quoi cela consiste. Le concept de lien – ou plutôt le lien en tant que concept – recouvre évidemment celui d’emprise. Et on peut en déduire qu’il n’est nul besoin de recourir à un inventaire de « psychotechniques » pour expliquer l’emprise d’un humain sur un autre humain. En effet, l’humain est un animal groupal, et même davantage à savoir un animal social. Le chat, par exemple, est un animal territorial : il est rare qu’il s’attache à un autre chat, sans parler d’un humain : il s’attache à un territoire, et d’ailleurs le défend. Le chien, par contraste, obéit à un esprit de meute, ce qui a pour conséquence qu’il s’attache à son maître, mais pas seulement : soit vous le dominez, soit c’est lui qui vous domine. Il y a quelque chose de cela chez les humains. C’est ainsi qu’on lit sous la plume de Sigmund Freud « qu’il existe dans la masse humaine le fort besoin d’une autorité que l’on puisse admirer, devant laquelle on s’incline, par laquelle on est dominé, et même éventuellement maltraité. La psychologie de l’individu nous a appris d’où vient ce besoin de la masse. C’est la nostalgie du père, qui habite en chacun depuis son enfance, de ce même père que le héros de la légende s’enorgueillit d’avoir dépassé [9].
La relation, au contraire du lien, n’engage à rien. En mathématique, la relation c’est ce qu’on peut décrire des raisons pour lesquelles deux éléments appartiennent à un même ensemble. Et assez typiquement, deux éléments appartiennent à un même ensemble parce qu’ils présentent un caractère commun. Par exemple, le groupe des garçons ou celui des filles. C’est ce que Robert Neuburger appelle un « groupe d’inclusion [10] ».
L’appartenance par inclusion
Il y a deux façons d’appartenir à un groupe : soit nous sommes liés les uns aux autres, ce qui nous oblige à composer avec nos différences, soit nous sommes « les mêmes », ce qui ne fait pas forcément lien, mais nous tient ensemble. En tout cas, je pense qu’il faut complexifier le deuxième axiome de la communication en différenciant le lien de la relation.
Lien
Relation
Contenu
Mais je l’ai précisé, le lien se joue en-deçà des contenus : il est, par définition, impossible à décrire. Robert Neuburger va plus loin en disant que si l’on explique un lien amoureux, on court le risque de le détruire [11]. Au total, il est évident que le lien influence les contenus, mais néanmoins les contenus échouent à rendre compte du lien.
Qui dit lien dit emprise, mais une emprise peut être fonctionnelle ou « abusive » ou carrément « perverse [12]. L’emprise fonctionnelle suppose que le lien soit réciproque. Égalitaire dans le cas du lien d’alliance ou du lien fraternel, inégalitaire dans celui de la filiation, mais dans les trois cas fondamentalement réciproque. Le lien parent-enfant est inégalitaire, mais en principe le parent est aussi attaché à l’enfant que l’enfant au parent et c’est ce qui fait qu’en de nombreuses occasions chacun fera passer l’intérêt de l’autre avant son intérêt égoïste.
L’emprise « abusive », par contre, suppose que l’un soit en lien avec l’autre qui lui, par contre, est seulement en relation avec le premier. Celui-ci va consentir à toutes sortes de sacrifices dans l’intérêt de la communauté, alors que l’autre ne se départira jamais de son égoïsme. Nous connaissons tous des personnes auxquelles tout semble être dû : elles ne se sentent jamais en dette vis-à-vis de qui que ce soit, mais semblent persuadées que le simple fait de les fréquenter vous met en dette. Se lier à ce genre de personnes implique qu’on entre dans leur jeu, dans la mesure où la seule alternative est la rupture.
Les exclusions et les menaces d’exclusion
La logique d’inclusion va de pair avec des pratiques d’exclusions et de menaces d’exclusion. Il s’agit là d’un aspect méconnu et pourtant caractéristique du fonctionnement sectaire. Le journalisme à sensation fait état de situations où un adepte veut quitter une secte et est harcelé pour l’en empêcher, mais c’est une pratique marginale. Par contre, je connais des sectes qui comptabilisent plus d’exclus que d’adeptes… Et il faut comprendre en quoi consiste au juste une exclusion dans une secte.
Premièrement, c’est le pendant de l’inclusion : l’adepte n’a droit ni à la différence ni au différend ; soit il est « le même » que les autres, pense la même chose, veut la même chose que les autres, soit c’est un « étrange étranger ». Il y a trois sortes d’étrangers : ceux qui n’ont pas été en contact avec la vérité et auxquels on ne peut donc reprocher d’être dans l’erreur ; déjà plus dangereux sont ceux qui refusent la vérité, voire s’y opposent, alors qu’ils devraient, selon le gourou, comprendre leur erreur ; aussi infréquentables que des pestiférés sont ceux qui ont vécu selon la vérité puis s’en sont détournés.
Nous en sommes ainsi venus au deuxièmement, qui est que l’exclu est infréquentable et qu’on évite, dès lors, de le fréquenter. Si votre fils s’écarte de la vérité, vous n’avez plus le droit de lui parler, ce qui signifie, pour lui, que s’il assume un quelconque différend avec le gourou, il doit s’attendre à ce que vous cessiez de lui parler. Les menaces d’exclusion occupent dès lors une place centrale dans le vécu sectaire, et pèsent d’autant plus lourd qu’elles n’ont rien d’abstrait, que les adeptes sont régulièrement confrontés à la réalisation de telles menaces. Ainsi tels ex-adeptes que j’ai rencontrés à SOS-Sectes, qui n’ont plus eu le moindre contact avec leur fille aînée depuis vingt ans !
L’inversion perverse
Comme évoqué plus haut, il existe au moins deux degrés dans les dérives de l’emprise, qu’on pourrait qualifier d’emprise « abusive » et d’emprise « perverse ».
On trouve la non-réciprocité du lien dans tous les cas de figure. Et on peut parler d’emprise « abusive », répétons-le, chaque fois qu’un des protagonistes profite de l’attachement de l’autre pour lui imposer quelque chose qu’il ne désire pas. L’exemple prototypique étant bien sûr l’abus sexuel, où le lien, s’il était éprouvé par l’adulte, lui interdirait d’avoir avec l’enfant une relation aussi contraire à son intérêt qu’une relation sexuelle. Mais bien d’autres cas de figure sont envisageables, par exemple les abus moraux qui soutiennent les escroqueries.
L’emprise est « abusive » quand elle soutient des infractions, elle devient « perverse » quand elle les présente comme des obligations. Par exemple quand le prosélytisme tourne au harcèlement moral : non seulement l’adepte s’autorise un comportement qu’il devrait s’interdire, mais le gourou l’amène à y voir une obligation. Je dis que c’est « pervers » parce que c’est assez caractéristique de la perversion telle qu’elle s’exprime par exemple chez le Marquis de Sade, qui écrit avec beaucoup de sérieux et de conviction que l’interdit de l’inceste [13] est purement religieux et qu’il faut se faire un devoir militant de le pratiquer pour contrer l’emprise de la religion. Même discours par rapport au meurtre et à la torture. Dans un registre analogue, il explique que la religion nous programme à faire l’amour pour avoir des enfants, que cette emprise est odieuse et qu’il faut donc remplacer le vagin par l’anus. Tout est à l’avenant. Est-il besoin de préciser que le « radicalisme » ou en tout cas le « jihadisme » ne se contentent pas de lever l’interdiction du meurtre et du suicide comme le fait n’importe quelle guerre, mais en font une obligation morale : « Dans l’islam traditionnel, le martyr est un combattant qui rencontre la mort, sans désirer mourir. Il accepte la mort comme un risque inhérent au combat qu’il mène contre d’autres combattants, mais veut vivre ; s’il meurt, la récompense est de surcroît. Pour le nouveau martyr de l’islamisme, la mort n’est pas contingente au combat, elle en est la finalité. Mourir est le triomphe [14].
3 – La nature d’une relation dépend de la ponctuation des séquences de communication entre les partenaires
Cet axiome nécessite un petit mot d’explication. Il part d’une prémisse à mes yeux discutable, qui est que la communication serait un système d’échanges circulaire : si on prend deux acteurs A et B, le comportement de A induirait le comportement de B qui induirait le comportement de A, et ainsi de suite. Dans cette chaîne de causes et d’effets, A accuserait l’attitude de B et B celle de A. Chacun ponctuerait donc la relation comme s’il ne faisait que réagir à l’attitude de l’autre, et minimiserait sa propre responsabilité. J’ai deux objections à faire à cet axiome.
Première objection : on ne ponctue pas forcément la communication sur l’autre
Ma première objection est liée directement à mon expérience d’aide aux victimes de sectes : si le gourou attribue toute la responsabilité à l’autre et ceci de façon caricaturale, l’adepte se positionne tout à fait autrement, puisqu’il accepte cette responsabilité. L’opinion la plus répandue est que l’adepte est un irresponsable qui se remet entre les mains du gourou pour ne plus avoir à décider de quoi que ce soit, mais un examen même superficiel des procédures d’embrigadement sectaire montre que bien au contraire, le recruteur attend du futur adepte un haut niveau d’autonomie – à entendre comme la capacité à se débrouiller seul. Je connais un certain nombre de cas d’adeptes dont l’autonomie a diminué suite à une dépression, à une maladie ou à un accident, et qui se sont fait exclure sans aucune pitié mais sous des prétextes idéologiques divers.
Cela va très loin. Imaginons, par exemple, un adepte qui met en œuvre une procédure préconisée par le gourou. Si la procédure échoue, et même si elle échoue avec une majorité d’adeptes, ce n’est pas la procédure qui est mauvaise, donc le gourou qui se trompe, c’est l’adepte qui l’a mal comprise et/ou mal appliquée…
En bref, mais sans du tout tomber dans le simplisme, le seul irresponsable qu’on puisse repérer dans une secte, c’est le gourou, alors que les adeptes, par contraste, sont sur-responsabilisés. Et s’ils le sont, c’est parce qu’ils sont preneurs : ils ne ponctuent pas la relation sur l’autre mais sur eux-mêmes.
Deuxième objection : il existe des ponctuations objectives
J’ai une autre objection à formuler par rapport à ce troisième axiome de la communication, qui est qu’à côté des ponctuations subjectives dont il vient d’être question, on peut également repérer des ponctuations objectives. On peut l’entendre de plusieurs façons.
Prenons l’histoire de la poule et de l’œuf. La poule fait l’œuf qui fait la poule et ainsi de suite. Qu’y a-t-il eu en premier ? On peut en dire plusieurs choses ne relevant pas de la circularité. Par exemple, on peut dire que l’œuf précède le coq mais que celui-ci ne pond pas d’œuf. On me répondra qu’il le féconde, mais quoi qu’il en soit on n’est plus dans la circularité. Un élément supplémentaire étant que si l’œuf n’est pas fécondé, il n’en sortira aucune poule. Au mieux, quelqu’un en fera une omelette. La circularité est un produit de ce que Robert Neuburger appelle le « causalisme [15] et déraille dès qu’on introduit un élément tiers.
Un autre exemple est celui de l’alcoolique : je suis angoissé donc je bois, mais le fait de boire a des conséquences qui m’angoissent, alors je bois, et ainsi de suite. Au bout du processus, je bois pour oublier que je bois. Tout cela semble logique et je dirais même d’une logique implacable : il y a dans ce cercle vicieux quelque chose de mécanique. En même temps, il y a des tas de gens qui sont angoissés, voire très angoissés, et qui ne boivent pas, sans parler de devenir alcooliques. Et la première chose que doive faire un alcoolique s’il veut arrêter de boire, c’est sortir du causalisme [16].
L’approche légaliste
L’une des façons de procéder correspond à ce que j’appelle l’approche légaliste. Pour être concret, je vais commencer par relever que le déclic de la sortie d’une secte correspond toujours à un événement qui a une résonnance émotionnelle forte et une portée éthique. Je pense que c’est le cas pour toutes les addictions. Cet événement peut survenir de façon plus ou moins spontanée. Souvent, c’est un acte posé par le gourou. Mais dans le travail avec les proches non adeptes, il y a moyen d’initier une évolution des relations qui favorisent l’avènement d’un déclic ou en tout cas sa perception par l’adepte.
Par « approche légaliste », j’entends qu’on procède comme en justice. Pour qu’un fait existe en justice, il faut premièrement que quelqu’un porte plainte : il peut s’agir de la victime, d’un témoin ou du parquet, mais en tout cas, si personne ne porte plainte, c’est comme si rien ne s’était passé.
Il faut deuxièmement qu’il existe une qualification légale permettant d’inscrire ce fait dans la catégorie des infractions. C’est important à plusieurs titres. En ce qui concerne les sectes, il faut savoir que le gourou commet volontiers des infractions du fait qu’il se croit au-dessus des lois. Et que les adeptes, par mimétisme, ont tendance à en faire autant – mais dans une moindre mesure. Les proches d’adeptes, eux, ont tendance à vouloir qu’on applique une loi antisectes qui n’existe pas, plutôt que de s’appuyer sur le droit existant – ou plus banalement sur des règles de vie en communauté.
La question de la qualification apporte une autre dimension importante. Le ou la coupable est par définition l’auteur des faits, la victime celui ou celle qui en subit le préjudice. Le coupable a fait quelque chose de mal, cela ne veut pas dire que c’est quelqu’un de mauvais. Cela ne préjuge pas non plus de son ressenti : on peut ne pas se sentir coupable d’une infraction dont on est l’auteur (c’est systématiquement le cas du gourou) ou se sentir coupable d’un fait dont on n’est pas l’auteur, voire qui n’est pas une infraction (c’est très souvent le cas de l’adepte).
Une troisième étape de la procédure judiciaire tient dans l’établissement de la preuve. On voit là réapparaître la question de l’objectivité : la justice ne travaille pas avec les opinions des gens, leurs ressentis ou leurs interprétations, mais avec des faits, et ceux-ci, point très important en ce qui concerne l’aide aux victimes de sectes, ne sont pas ordonnés suivant un enchaînement de causalités, mais selon une catégorisation de qualifications.
Le déclic de la sortie
Si je reviens au déclic de la sortie, l’approche légaliste impliquera donc pour les proches non adeptes d’éviter d’afficher toute opinion à l’égard du gourou et de la secte, de n’exprimer son ressenti que de façon informative et surtout de s’interdire toute interprétation du comportement de l’adepte et du gourou, mais de s’autoriser – voire de cultiver – l’établissement de faits infractionnels ou s’y apparentant.
Ainsi David, qui s’est marié et a eu des enfants dans une secte. Il s’est disputé avec tous ses anciens amis, sauf un, lui aussi en couple avec enfants. Les deux couples louent un gîte pour les vacances. Au bout d’une semaine, son ami l’a pris à part pour lui dire que sa femme et lui ne respectaient pas le minimum de règles de vie en communauté nécessaire au bon déroulement des vacances. David s’est mis à sangloter sans trop comprendre d’où « ça » lui venait. Les mots sont sortis tout seul : « Je ne suis plus que l’ombre de moi-même ». Dans ce moment de crise, il fut plus précis et prit conscience qu’il devait quitter la secte. Dans les jours qui suivirent, néanmoins, sa femme le ramena vers la secte, mais la graine était plantée et il ne fallut pas un mois pour qu’il mette son projet à exécution, ce qui nécessitait qu’il échappe à l’emprise de sa femme en plus de celle de la secte.
Ce qui est important dans cette anecdote, c’est que l’ami de David ne lui a pas dit qu’il se comportait mal à cause de ses convictions ou de son appartenance à une secte, ou que cette secte en avait fait quelqu’un d’autre, il s’est contenté de constater des infractions aux règles de vie en communauté, sans autre commentaire, et c’est David seul qui a établi un lien de causalité.
4 – La communication humaine utilise simultanément deux modes de communication : digital et analogique
La communication analogique est supposée définir la relation, dans des ouvrages qui ne différencient pas cette dernière du lien. En l’occurrence, la façon dont j’ai proposé de définir la relation en fait une communication digitale par excellence, c’est pourquoi je pense que ce n’est pas la relation que définit la communication analogique, mais le lien.
La communication analogique va de pair avec des capacités d’expression très larges. Par contre, elle manque de précision et ne connaît pas la négation. Il s’agit en particulier de communication non verbale. Il faut souligner que nous sommes le plus souvent inconscients de nos gestes et de ce qu’ils trahissent.
Dounia Bouzar raconte ainsi l’histoire (vraie ou fictive ?) d’une jeune femme qui est interrogée par la police de Daesh : elle tripote son voile « comme si elle voulait le soulever ». C’est comme cela que l’interprètent ses tortionnaires, qui lui donnent des coups de matraques sur les mains pour sanctionner un geste dont ils font une preuve de plus que ce n’est pas une vraie musulmane. En fait, ce geste trahit un début de panique. Mais peut-être également des choses dont elle n’est pas encore consciente : n’importe qui serait désillusionnée à sa place, mais elle garde encore l’espoir que ce qui lui arrive soit un malentendu.
La communication digitale est supposée définir le contenu de la relation. Mais si on me suit dans mes hypothèses, elle définit également la relation, c’est-à-dire, d’une certaine façon, le contenu du lien [17]. Je dirais que la communication digitale définit la relation dans sa double acception d’interaction et de description. Elle peut d’ailleurs être émise en amont ou en aval. En amont, on peut commenter son état d’esprit pour éviter que son interlocuteur interprète des gestes qu’on ne contrôle pas. En aval, ledit interlocuteur peut poser des questions, décrire ce qu’il observe sans l’interpréter et demander qu’on lui explique le sens de ses observations. Malheureusement, rares sont les gens qui se donnent cette peine.
Quoi qu’il en soit, ce qui nous intéressera dans le cadre de cet article sur le langage sectaire, ce sont les notions de paradoxe pragmatique et de double-lien.
Le paradoxe pragmatique
Le paradoxe pragmatique veut que le niveau analogique contredise le niveau digital. Un exemple flagrant étant celui d’un gourou qui parle d’amour du prochain avec une voix haineuse et une posture corporelle rejetante.
À l’époque où j’ai approché quelques sectes dans une démarche anthropologique, j’ai assisté à une scène très significative : alors qu’un prédicateur parlait d’amour chrétien avec ce genre de voix et de posture, une semi-clocharde clairement psychotique qui s’était glissée dans la salle s’est soudain mise à vociférer que le christianisme n’était pas ce que disait le prédicateur mais un message d’amour !? Je fais l’hypothèse plus que vraisemblable qu’elle n’avait pas compris grand-chose à la communication digitale du prédicateur et qu’elle réagissait uniquement à sa communication analogique…
La double contrainte
On a tendance à confondre le paradoxe pragmatique et la double contrainte (double bind) entre autres parce que le premier accompagne souvent le deuxième, mais le premier concerne le contenu et la relation, le deuxième se joue dans le lien. Grégory Bateson, inventeur du concept de double contrainte, la définit comme la conjonction de trois injonctions : la deuxième contredit la première et la troisième interdit tout commentaire sur cette contradiction.
Un bel exemple est celui d’Hamlet : le fantôme de son père lui révèle qu’il a été assassiné par son oncle et lui demande de le venger. Jusque-là, tout va bien, Hamlet est impatient de passer à l’action. Mais il est supposé venger son père sans peiner sa mère. C’est là que les choses se gâtent : sa mère a épousé son oncle et en est visiblement très amoureuse. Hamlet n’a pas le temps de protester, car son père l’avertit que s’il émet la moindre objection, c’est un mauvais fils. À la fin de cette scène, Hamlet, visiblement sonné, annonce aux témoins qu’il risque de se comporter bizarrement dans les jours qui suivent. Et effectivement, la scène suivante s’ouvre sur l’oncle d’Hamlet s’inquiétant pour la santé mentale de ce dernier.
En réalité, ce genre de séquence ne fonctionne que si elle arrive au bout d’une longue récurrence et que si le lien s’organise de cette façon. La troisième injonction tient d’ailleurs de l’ambiance bien plus que d’un quelconque contenu. D’où la confusion avec le paradoxe pragmatique.
Dans les sectes, les doubles contraintes sont non seulement fréquentes, mais je dirais inévitables, puisque le gourou est à la fois un personnage très contradictoire et quelqu’un qu’on n’a pas le droit de critiquer. On peut en proposer un exemple de fond : d’une part, l’adepte ne doit pas se contenter d’obéir au gourou ou de prendre exemple sur lui, il doit devenir lui, c’est ce qu’on appelle une relation mimétique ; mais d’autre part, le gourou ne supporte aucune concurrence, donc si l’adepte devenait comme lui ou semblait risquer de le devenir, il se ferait casser. Ce n’est pas une vue de l’esprit : l’adepte met beaucoup d’énergie à ressembler au gourou, et quand il a l’impression qu’il s’en approche, il se fait effectivement casser, sans comprendre pourquoi. Mais comme le gourou est censé ne jamais se tromper, l’adepte lui trouve de bonnes raisons d’agir de cette façon. Ce n’est que rétrospectivement, quand il a quitté la secte, qu’il entrevoit les vraies raisons du gourou et soupçonne qu’elles sont purement narcissiques.
5 – La communication est soit symétrique, soit complémentaire
En théorie de la communication, une relation symétrique est supposée être une relation égalitaire, et une relation complémentaire exprimer la différence, avec deux positions : l’une est dite haute, l’autre est dite basse. Dans le cadre de ma thèse de doctorat en Sciences de l’Information et la Communication, j’ai été amené à reprendre cet axiome pour le complexifier. Commençons par la complémentarité.
Premièrement, il existe des complémentarités égalitaires. Je pense par exemple à la figure du yin et du yang.
Deuxièmement, il existe au moins deux catégories de hiérarchies, qu’Edgar Morin [18] qualifie de hiérarchies par intégration et par dominance. La première relève de la complémentarité, d’une complémentarité hiérarchique ; la deuxième relèverait plutôt de ce qu’Edgar Morin appelle l’antagonisme.
Quatre modalités de lien
Il existe, pour ce sociologue, trois grandes catégories de liens : la complémentarité, la concurrence, qui coïncide avec la symétrie, et l’antagonisme, qui recouvre, entre autres, les prédations. Inspiré par le thérapeute familial Jean-Paul Mugnier [19], j’en propose une quatrième, que je qualifie d’indifférence [20] l’antagonisme suppose un élément dominant qui soumet un élément dominé, alors que l’indifférence suppose un élément dominé qui se soumet à un élément qui se retrouve dominant sans l’avoir voulu. Il existe même des exemples où l’élément dominant est très embarrassé de se retrouver dans cette position.
figure im1
C’est le moment de discuter du sens du mot « gourou ». Étymologiquement, le guru indien est la « lumière au fond de la grotte ». Le guru n’est pas prosélyte, c’est l’adepte qui vient vers lui, attiré pourrait-on dire par la « lumière au fond de la grotte ». Aux antipodes de cette tradition, le gourou de secte est un grand narcissique qui ne se sent jamais assez visible : non seulement il est prosélyte, mais la première exigence qu’il pose à ses adeptes, le premier devoir « moral » qu’il leur impose est d’avoir, eux aussi, à être prosélytes, à promouvoir sa doctrine, à amener toujours plus de moutons sous sa houlette.
Aucune des quatre modalités relationnelles que je propose de distinguer n’est bonne ou mauvaise en soi : la complémentarité peut s’avérer très violente pour un des protagonistes, voire plusieurs, voire tous ; l’antagonisme peut s’avérer très confortable pour le dominé, voire invivable pour le dominant ; etc. Le problème, quand problème il y a, touche aux confusions de niveaux, génératrices de paradoxes. Explicitement, le gourou (le recruteur dans le cas du « radicalisme ») est un prédateur mais refuse d’être perçu comme tel. À l’entendre, la relation est égalitaire ; voire même c’est lui qui se soumet aux besoins des adeptes, se met à leur service, ce qui les met en dette…
Le grand livre des comptes
Cette question de dette est assez capitale. Les gourous en tout genre [21] ont l’art de considérer ce qu’ils reçoivent comme normal (c’est dû) et ce qu’ils donnent ou prétendent donner comme très précieux (on leur est éternellement redevable).
Une autre dérive schismogénétique est le glissement systématique de la complémentarité à l’antagonisme : tout désaccord avec le gourou est interprété comme une volonté de domination. Pire : tout désaccord est interprété comme une concurrence et toute concurrence est interprétée comme un antagonisme. La volonté de domination du gourou, par contre, est systématiquement déniée. Si quelqu’un essaie de la dénoncer, cette dénonciation, même effectuée preuves à l’appui, est elle aussi interprétée comme une volonté de domination.
Revenons au pouvoir du langage : les glissements dont il vient d’être question sont clairement des effets de langage et plus précisément ceux d’une manipulation faisant que les mots valent pour des actes, qu’une parole n’est plus destinée à cerner une vérité [22], ne vise plus à établir un savoir, mais à obtenir un résultat. Il existe, en théorie de la communication, une espèce de trépied conceptuel différenciant, un pas plus loin que le deuxième axiome : information, communication et relation. Je propose d’y ajouter la manipulation. Celle-ci n’est pas une mauvaise chose en soi, mais quoi qu’il en soit, elle ne vise pas à énoncer une vérité même subjective, elle s’emploie à convaincre…
Le « causalisme »
On pourrait citer l’inversion du général et du particulier, de l’absolu et du relatif, etc. Il y a aussi l’inversion des causes et des conséquences : elle pourrait sembler facile à repérer puisque les causes appartiennent au passé, les conséquences au présent et au futur, mais l’expérience montre que même de grands intellectuels s’y livrent en toute ingénuité. Les exemples sont nombreux, je m’attarderai sur un seul, à partir des quatre causes d’Aristote.
Selon ce philosophe, il existe quatre catégories de causes :
les causes matérielles, qui touchent à la matière comme l’indique leur nom, mais la matière au sens aristotélicien, c’est-dire la substance, et aussi la puissance. Par exemple, mon interlocutrice pourrait porter un enfant et lui donner naissance, parce que c’est une femme, alors que cela ne risque pas de m’arriver, puisque je suis un homme ; pour elle, c’est possible, cela existe en puissance, et cela fait, dès lors, partie de la puissance du féminin, alors que pour moi c’est impossible.
les causes formelles, qui participent à la logique formelle. L’idée étant que si vous supprimez la cause, vous supprimez la conséquence. C’est très sensible dans les histoires de boucs émissaires : si le groupe va mal, c’est à cause de Truc ou de Machin ; si on le renvoyait, tout irait mieux… C’est parfois vrai, c’est souvent une illusion. Quoi qu’il en soit, toutes les causes formelles ne sont pas aussi sujettes à caution. Par exemple, si vous tuez le virus de la grippe, vous en guérissez.
les causes motrices, qu’on qualifie parfois d’événements déclenchants, puisqu’elles déclenchent effectivement les conséquences jusque-là en suspens de causes qui sont, parfois, multiples. Pour revenir à l’exemple de la grippe, il peut s’agir d’un chaud et froid qui explique que l’organisme ait cédé aux attaques du virus. Dans le cas de la grossesse, il peut s’agir d’une relation sexuelle suite à laquelle un spermatozoïde a fécondé un ovule.
les causes finales, qui sont d’une certaine façon situées dans le futur, puisqu’elles déterminent ce pour quoi l’on agit, le but que l’on se donne. C’est sur ce genre de causalité que reposent les procès d’intention : « Vous agissez ainsi parce que vous essayez d’obtenir ceci ou cela ». Pas d’acte gratuit dans cette logique. Et ce qu’il faut bien comprendre en la matière, c’est que le plus souvent le vraisemblable l’emporte sur le vrai. Vos vraies raisons peuvent ne pas être vraisemblables.
Un exemple : le néolibéralisme constitue une espèce de toile de fond aux innombrables conséquences économiques, sociales, géopolitiques, voire culturelles, et représente donc, au niveau historique cette fois, une cause matérielle conséquente (c’est le cas de le dire : elle est lourde de conséquences). Se saisissant de ces conséquences, les sectes en général et le « radicalisme » en particulier soupçonnent un grand complot, et font même plus que le soupçonner, car rapidement les hypothèses deviennent des convictions et les convictions acquièrent un statut de Vérités avec un grand V : la cause matérielle est devenue une cause finale. Il faut leur concéder qu’il n’est pas difficile de démontrer que l’intention des multinationales est de pousser le consommateur à consommer. De là à dire que tous les consommateurs sont coupables des méfaits du néolibéralisme, il y a de la marge, mais les gourous en tout genre la franchissent d’un pas léger, même s’ils sont eux-mêmes de gros consommateurs. On glisse alors de la cause finale à la cause formelle, par exemple en posant des bombes parmi des foules de consommateurs : en supprimant la cause, on croit pouvoir supprimer la conséquence.
En guise de conclusion
J’aimerais, en guise de conclusion, utiliser le modèle d’Aristote pour résumer les causes de l’embrigadement sectaire ou « radicaliste ». Si on considère l’embrigadement comme un symptôme, il est inévitable qu’il noue plusieurs chaînes de causalité.
En ce qui concerne les causes matérielles, on a observé que dans une majorité de familles dans lesquelles un jeune se « radicalise », le père est très absent. Ce n’est pas systématique, mais quand même suffisamment récurrent pour qu’on juge cet indice significatif. Quoi qu’il en soit, dans les familles où c’est le cas, on peut supposer que l’absence de vrai tiers prédispose les jeunes à se laisser piéger par une pensée binaire.
En ce qui concerne les causes formelles, il faut plutôt évoquer le pouvoir du langage qui, comme j’ai essayé de le montrer, crée de telles causes artificiellement.
En ce qui concerne les causes motrices, il faut évoquer le hasard de la rencontre, mais pas seulement, car si la rencontre avec le recruteur a lieu, c’est que le jeune cherchait quelque chose qu’il croit pouvoir trouver dans le groupe. La cause motrice qui pèse, à mon sens, le plus lourd, est que l’adepte potentiel, sans avoir forcément de grands problèmes, se trouve au moment de la rencontre dans une phase de crise identitaire. Ce qui semble un peu une évidence dans le cas du « radicalisme », vu l’âge des adeptes qui sont en pleine adolescence, mais l’est moins dans celui des sectes. Néanmoins, il y a, dans une vie, d’autres phases de changement identitaire que l’adolescence. Par exemple les phases de deuil. Je connais ainsi une secte qui épluche les nécrologies pour aller proposer son aide aux personnes en deuil.
Je terminerai cet article par les causes finales de l’embrigadement : comme je viens de le répéter, l’adepte potentiel cherche quelque chose et croit l’avoir trouvé. Il est capital, en matière de désembrigadement, de ne pas « jeter le bébé avec l’eau du bain » et de revenir avec insistance sur l’intention de l’adepte. Il a été manipulé, certes, mais a également pris une part active dans le processus. Laquelle ? Et comment pourrait-il reprendre son intention, son effort, son engagement et les poursuivre sur une autre voie qui soit ne plus un piège ni une impasse, mais un devenir ? »
Jean-Claude Maes, Le langage sectaire
Dans Cahiers de psychologie clinique 2017/2 (n° 49), pages 171 à 192
…
« Comprendre ? Comprendre quoi ? Il n’y a rien à comprendre. Il n’y a qu’à constater ce qu’on a perdu. »
Primo Levi (après Auschwitz)
…
« Pendant que nous avions faim, les autres nous analysaient. Pendant que nous mourions, ils publiaient des articles sur la dialectique de notre misère. »
Herta Müller (sur la dictature roumaine)
…
« Ceux qui meurent n’écrivent pas l’histoire. Ceux qui souffrent n’ont pas le temps de construire une cause. »
…
« Les malheurs publics sont irréversibles. Le vrai respect du peuple serait de se taire devant ses morts, et de ne pas dire qu’ils sont morts pour la bonne cause. »
Simone Weil
…
« Ce n’est pas la violence qui sauve, c’est le sacrifice du désir de vengeance. Mais ce renoncement ne vient jamais assez tôt. »
René Girard
…
« Une révolution devient injuste à l’instant où elle accepte le sang comme preuve. Car le sang ne se retire pas. Il colle. »
Camus (dans L’Homme révolté)
…
« Il n’y a pas de rédemption dans la mémoire seule. Il y a seulement l’exigence de lucidité. »
Primo Levi (dans Les Naufragés et les Rescapés) «
…
« Nous avons été habitués à penser, par le langage que nous employons au quotidien et par les croyances actuelles auxquelles nous nous rattachons, qu’il existe un univers où tout peut être jugé et réparé juridiquement, l’omni- présence des avocats laissant accroire en l’omniprésence des tribunaux, et peut-être même de la justice, où tout peut avoir une rémission ou être surmonté. En ce sens, les psychanalystes ont une certaine participation, en raison de l’usage de termes tels que « écoute », « groupe de parole », « travail de deuil », auxquels on peut ajouter les bravades médicales qui à chaque fois nous promettent la cure pour tout ce qui existe ou existera. Enfin, tout ce qui a été fait peut être refait ou fait autrement, il suffit de le vouloir ou de lutter. Sans compter les assurances qui garantissent ce qui existe et que rien ne pourra ébranler le statu quo, puisqu’il suffit d’être prévoyant et de payer d’avance pour la catastrophe ou le désastre possible. Jean Améry, dans son livre Par-delà le crime et le châtiment [2], et plus précisément dans son article sur la « torture », nous renvoie à un univers où nous nous confrontons à une ligne qui peut être rompue pour toujours, comme pour les criminels l’imprescriptibilité, pour les victimes la métamorphose, passage vers un état sans retour, exil sans retour possible et sans arrivée prévue. Errance.
Améry, dans cet article, nous présente une situation précise : deux hommes se trouvent dans un lieu fermé. L’un d’eux a la possibilité d’ouvrir et de fermer la porte. La porte se ferme et ils se retrouvent seuls. L’un est le bourreau, l’autre le torturé. L’un d’eux, après cette rencontre, sortira peut-être pour fumer une cigarette et se rétablir des aigreurs d’avoir eu à supporter la souffrance de l’autre. L’autre, le torturé, aura perdu à jamais la « confiance dans le monde », après avoir été manipulé, avoir souffert et senti ce qu’il n’avait pas voulu, perdu l’espoir en une quelconque aide qui aurait pu passer par la porte dont il n’avait pas la clé, et avoir réalisé que rien n’aurait pu changer ou arrêter la main de l’autre homme. Améry ajoute qu’espérer l’aide dans le désarroi est ce qui soutient la vie humaine, mais aussi la vie en général. Il appelle cela le « principe espérance ». Cet écrit fait partie des textes ayant la capacité de changer le lecteur. Comme le disait Kafka, un livre ne mérite d’être lu que s’il traverse le cerveau comme une hache. Cette idée s’applique au livre d’Améry. Son texte ouvre une perspective qui nous permet de voir des faits considérés comme communs ou banals, des événements que d’habitude nous aurions tendance à classer parmi les « faits divers », d’une manière qui tend à nous faire trembler, perdre la notion que nous nous appuyons sur le sol dont nous vérifions qu’il n’a pas la solidité que nous imaginions. Récemment, une émission de télévision [3] présentait une scène diffusée sur Internet filmée par un téléphone portable. Une jeune fille est assise sur le banc d’un vestiaire dans un collège. Une autre jeune fille s’en approche et commence à lui faire peur ; elle tape des mains tout en parlant, puis soudain l’une des mains change de direction et gifle le visage de la jeune fille assise. Celle-ci ne lève pas la tête et reçoit un deuxième coup au visage ; elle tente un léger mouvement du pied et reçoit un coup de pied et une gifle. La jeune fille debout rit, saute, se tourne vers le téléphone qui la filme, balance ses cheveux, sautille en montrant un rictus qui aurait pu paraître comme un signe de joie. L’autre jeune fille garde la tête tournée vers le sol, il n’y a rien à faire. La scène se distingue quelque peu de celle décrite par Améry : les deux jeunes filles ne sont pas seules. On pressent la présence d’au moins une autre personne, celle qui braque le téléphone portable sur la scène. Cette différence aggrave peut-être la situation : aucun espoir de secours, même en présence d’une autre personne dans la salle, puisqu’elle s’est montrée tout à fait claire sur le fait qu’elle n’interromprait guère la scène. Tous les participants sont très jeunes, nous pourrions supposer (puisque les visages ne sont pas visibles dans ce genre d’émission) qu’ils ont entre 13 et 15 ans. N’oublions pas que les milices génocides de Pol Pot avaient exactement le même âge, de même que dans les Jeunesses hitlériennes où il s’agissait de l’âge marquant le passage aux fonctions les plus risquées comme les excursions punitives, autrement dit les premiers assassinats. Une objection possible pourrait être la critique selon laquelle cette scène décrite dans un collège n’a qu’un rapport lointain, voire aucun rapport, avec les extrêmes qu’introduit Améry. Nous préférons néanmoins nous en tenir à la position contraire et supporter l’objection, en soutenant que la scène du collège est effectivement une situation de torture, présentant véritablement la configuration d’un crime contre l’humanité, celle de la jeune fille qui a perdu toute confiance dans le monde dès la première gifle, a ressenti ce qu’elle n’avait pas voulu ressentir dans sa chair et a vécu l’éternité de constater que personne ne viendrait à son secours. Elle est une « victime ».
La dénomination « elle est une victime », d’un certain point de vue, s’avère cruciale, autrement dit elle est victime sans un « mais », « néanmoins », « éventuellement », « peut-être qu’elle… », et toute une suite d’aberrations affirmatives que nous nous sommes habitués à prononcer. L’intention de ses interlocuteurs dans la salle était annihilante, aucun des personnages ne prenait en compte son existence, sa présence était effacée par les objectifs qui devaient être atteints, quels qu’ils soient, et rien ni personne ne pouvait arrêter la scène. Au-delà de ce que nous pourrions supposer et de ce que nous prétendons croire, les images montrent une partie infime de l’événement, démentant ainsi totalement la célèbre phrase : « Une image vaut mille mots », qui semble être de nos jours un commandement incontesté. Ce n’est qu’un endormissement dans la médiocrité, puisque les images, quelles qu’elles soient, y compris celles des rêves évidemment, impliquent absolument un travail d’interprétation de l’observateur, une traduction dans une narrativité sans laquelle le « noyau », comme le dirait Nicolas Abraham, demeure enterré dans une scène spectaculaire qui ne dit rien d’autre que l’effet sidérant ou hypnotique. Les intentions apparaissent dans la narrativité et c’est par l’acte de narrer la scène que nous pouvons entrevoir la salle de torture puisque, dans le cas contraire, nous dormons éveillés en pensant qu’il s’agit seulement d’une querelle de collégiens ; nous savons, toutefois, depuis le jeune Törless de Musil, qu’une querelle de collégiens de nos jours est tout sauf une simple querelle de collégiens.
Depuis l’article fondateur de Ferenczi « La confusion de langue entre les adultes et l’enfant », nous n’ignorons plus le moment clé où l’enfant agressé essaye de raconter l’événement à quelqu’un de son entourage, et c’est la manière dont celui-ci reçoit le récit qui scelle ce que l’auteur a appelé « trauma ». Si la personne à qui l’enfant adresse le récit répond avec dédain ou incrédulité, Ferenczi affirme que c’est à ce moment que se constitue le trauma. Évidemment sans prononcer le mot, Ferenczi souligne la valeur du témoignage, dont l’une des limites a été mise en avant par Appelfeld lors d’une conférence à Paris en 2007 :
Ce que j’écris se rapporte à ce que j’ai vécu. Mais ce que j’ai vécu, je suis obligé de le diminuer et de le réduire et de le diminuer encore, contrairement aux romanciers qui s’attardent sur certaines situations pour que nous puissions voir. Moi, j’ai besoin de diminuer, autrement je ne serais pas à même de parler et encore moins de narrer ce que j’ai vécu [4].
Ainsi, dans la perspective du narrateur-témoin, pour que les faits deviennent passibles d’être narrés, ils doivent être miniaturisés, voire désignifiés, afin de se situer dans le cadre d’une narration. L’auditeur non seulement ne doit pas se laisser leurrer et tranquilliser par le processus de contraction imposé par le narrateur, mais aussi resignifier, permettre à l’acte téméraire d’être ébranlé, et conférer de la substance aux mots entendus. À ce propos, nous pourrions peut-être tous reconnaître l’un des derniers grands textes de Freud, de 1937, « Constructions en analyse » : le travail de l’analysant consiste à se souvenir, celui de l’analyste à construire une hypothèse. La scène d’Améry et celle du collège, en reprenant du souffle et en laissant transparaître le « noyau » par le travail du narrateur et de celui qui prétend ne pas demeurer indifférent au message, annoncent une mort, que nous pourrions dire en cours. »
Fabio Landa
…
8 minutes, 33 secondes
« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
…
…
« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la VEHEMENCE des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
…
…
‘ »Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion »
Questions posées: Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?’
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
« Confondu à tort avec le concept d’État voyou, complice du terrorisme international, la notion d’état défaillant recouvre un ensemble bien plus large de situations. Un État défaillant est en effet un état qui ne remplit pas les fonctions régaliennes essentielles en matière d’ordre public, de police, de justice, et qui ne parvient pas à s’opposer aux troubles internes aux crises politiques ou éthniques provoquant l’éxode de certaines populations voire le déclenchement de guerre civile un état est donc qualifié de défaillant lorsqu’il n’y a aucune autorité centrale en mesure d’assurer à titre exclusif l’exercice de la violence légitime au sein des frontières dudit pays et lorsqu’ils n’assure pas le respect des droits de la personne et la satisfaction des besoins fondamentaux des populations. »
…
Jean-Hervé Lorenzi
…
« La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation »
L’ancien agent du KGB, Yuri Bezmenov, met en garde l’Amérique contre la subversion idéologique
…
«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
…
« Il y a bien de l’intolérable, même et surtout pour le tolérant ! Moralement : c’est la souffrance d’autrui, c’est l’injustice, c’est l’oppression, quand on pourrait les empêcher ou les combattre par un mal moindre. Politiquement : c’est tout ce qui menace effectivement la liberté, la paix ou la survie d’une société (ce qui suppose une évaluation, toujours incertaine, des risques), donc aussi tout ce qui menace la tolérance, dès lors que cette menace n’est pas simplement l’expression d’une position idéologique (laquelle pourrait être tolérée), mais bien d’un danger réel (lequel doit être combattu, et par la force s’il le faut). Cela laisse place à la casuistique, dans le meilleur des cas, et à la mauvaise foi, dans le pire — cela laisse place à la démocratie, à ses incertitudes et à ses risques, qui valent mieux pourtant que le confort et les certitudes d’un totalitarisme. «
Le paradoxe de la tolérance » ou les limites de la démocratie selon Karl Popper, Par Pauline Petit, Pierre Ropert, France Culture
…
Conditions structurelles de stabilité dans les sociétés fragmentées et armées
L’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées se stabilise lorsque trois conditions convergent : équilibre des forces coercitives créant une dissuasion mutuelle, élimination ou marginalisation des acteurs non-négociables, et épuisement matériel rendant le compromis rationnel pour tous. Lorsque ces conditions s’alignent, des règlements comme l’Édit de Nantes (1598) ou la Paix de Westphalie (1648) deviennent possibles. Lorsqu’elles ne le sont pas — ou qu’un seuil critique est franchi par le désarmement, l’élimination des modérés ou la destruction institutionnelle — les trajectoires politiques deviennent irréversibles, comme le démontre la séquence de la Paix d’Alès (1629) à la Révocation de l’Édit de Nantes (1685). La proposition analytique centrale émergeant de cette recherche est abrupte : les droits sans capacité de résistance ne sont pas des droits, mais une grâce — des privilèges révocables lorsque les conditions politiques changent.
Les guerres de Religion françaises comme laboratoire structurel
Les guerres de Religion françaises (1562-1598) fournissent le cas historique le plus clair pour comprendre comment l’ouverture politique réussit ou échoue dans les sociétés fragmentées et armées. Après trente-six ans de guerre civile, l’Édit de Nantes établit un règlement qui dura quatre-vingt-sept ans — non parce que les acteurs embrassèrent la tolérance, mais parce qu’aucune partie ne conservait la capacité d’atteindre ses objectifs maximalistes.
Le génie de l’Édit résidait dans sa structure d’application. Au-delà des quatre-vingt-douze articles accordant des droits religieux, deux brevets secrets établirent la fondation coercitive : 150 places de sûreté (forteresses) maintenues par les huguenots, paiements annuels de 180 000 écus pour les ministres et garnisons protestantes, et tribunaux bipartites (Chambres de l’Édit) pour arbitrer les différends. Cela créa ce que les contemporains appelèrent un « État dans l’État » — les huguenots conservèrent une capacité militaire suffisante pour imposer des coûts inacceptables à toute partie tentant de révoquer leurs droits.
Les variables structurelles critiques permettant ce règlement furent l’impasse militaire (aucun camp ne pouvait gagner), l’épuisement matériel (toutes les parties étaient en faillite), et l’élimination des acteurs non-négociables. La Ligue catholique et sa faction urbaine radicale, les Seize, devaient être détruites avant que les catholiques modérés puissent accepter le compromis. Cela nécessita l’assassinat par Henri III des dirigeants Guise (1588), la purge par Mayenne des Seize après leur exécution de magistrats (1591), la conversion d’Henri IV (1593), et une corruption stratégique dépassant 32 millions de livres pour acheter l’allégeance nobiliaire. Ce n’est qu’après que ces acteurs furent marginalisés ou achetés que les politiques — catholiques qui privilégiaient l’unité nationale sur l’uniformité religieuse — purent permettre le règlement.
La Paix d’Alès (1629) démontre comment cette configuration se défait. Le cardinal de Richelieu, considérant la capacité militaire protestante comme « un danger pour l’État », démantela les places de sûreté tout en préservant nominalement les droits religieux. L’intervalle de 56 ans avant la Révocation de 1685 ne fut pas la preuve d’une tolérance stable mais d’une vulnérabilité structurelle attendant d’être exploitée. Les dragonnades de Louis XIV (1681-1685) — soldats logés dans les maisons protestantes avec licence d’abuser — convertirent des populations contraintes avant que la révocation formelle n’élimine les droits de papier qui n’avaient plus de soutien coercitif.
Westphalie et l’impossibilité de l’hégémonie
La guerre de Trente Ans (1618-1648) confirme une thèse complémentaire : lorsqu’aucune partie ne peut imposer l’hégémonie, la fragmentation devient le fondement du règlement plutôt que son obstacle. La structure constitutionnelle du Saint-Empire romain germanique — environ 360 entités distinctes avec de multiples acteurs de veto — créa des conditions où chaque projet hégémonique échoua.
Le projet Habsbourg de Ferdinand II approcha du succès en 1629, contrôlant pratiquement toute l’Allemagne après avoir vaincu le Danemark. Son dépassement fatal fut l’Édit de Restitution, exigeant le retour de toutes les terres ecclésiastiques sécularisées depuis 1555. Cela unit les princes protestants et catholiques contre l’absolutisme impérial, invitant l’intervention suédoise sous Gustave-Adolphe (1630) puis l’entrée française (1635). Le schéma se répéta : chaque quasi-victoire déclencha une intervention compensatrice.
Les acteurs armés autonomes compliquèrent davantage le règlement. Les entrepreneurs militaires comme Albrecht von Wallenstein opéraient hors des relations normales État-mandant, commandant des armées de 50 000 hommes levées à titre personnel et financées par des « contributions » — extraction systématique des territoires traversés. Lorsque Ferdinand II devint méfiant de l’indépendance de Wallenstein, il le fit assassiner (1634). Mais le problème structurel persista : les armées dépendant des contributions avaient des incitations à prolonger le conflit indépendamment des objectifs politiques de leurs mandants.
La Paix de Westphalie émergea de l’épuisement mutuel après huit millions de morts et des baisses de population dépassant 50 % dans certaines parties d’Allemagne. Comme l’observa Henry Kissinger, le règlement « reflétait un accommodement pratique à la réalité, non une intuition morale unique ». Le Normaljahr de 1624 gela les frontières religieuses à un statu quo acceptable pour aucun camp mais préférable à la dévastation continue. Crucialement, Westphalie constitutionnalisa la fragmentation — les princes gagnèrent une autonomie renforcée incluant des pouvoirs de traités, tandis que la coquille impériale fut préservée. Cet arrangement dura 150 ans parce que la même fragmentation qui empêchait la consolidation hégémonique empêchait aussi toute partie de renverser le règlement.
Le consensus académique (Krasner, Osiander) reconnaît maintenant que le « modèle westphalien » de systèmes d’États souverains est largement un mythe — les traités réels concernaient la constitution impériale interne, non les principes internationaux de non-intervention. Mais la logique structurelle reste instructive : la paix émergea non d’un accord de principe mais de la reconnaissance de l’impossibilité.
Théorie de la formation étatique et fondement coercitif des droits
Le cadre belliciste de Charles Tilly — « la guerre fit l’État, et l’État fit la guerre » — explique la structure profonde sous-jacente à ces règlements historiques. La séquence guerre → taxation → coercition → institutions décrit comment les États européens monopolisèrent progressivement la violence par l’élimination des armées privées, la subordination des acteurs autonomes, et la professionnalisation des forces armées. Au XIXe siècle, les États avaient « réduit les rôles gouvernementaux des fermiers fiscaux, entrepreneurs militaires et autres intermédiaires indépendants ».
La distinction de Michael Mann entre pouvoir despotique (pouvoir sur la société) et pouvoir infrastructurel (pouvoir à travers la société) clarifie pourquoi la simple capacité coercitive est insuffisante. Le pouvoir despotique — la capacité de prendre des décisions arbitraires sans consultation — ne requiert pas la coopération citoyenne. Le pouvoir infrastructurel — « la capacité routinière de pénétrer la société civile via la loi, la taxation et la surveillance » — requiert des relations coopératives entre citoyens et gouvernement. L’ouverture politique (démocratisation) requiert un passage du pouvoir despotique au pouvoir infrastructurel, non simplement la suppression de la capacité despotique. Un État qui perd le pouvoir despotique sans gagner le pouvoir infrastructurel devient un État défaillant plutôt que démocratique.
Les arguments de dépendance au sentier de Thomas Ertman ajoutent une dimension temporelle : le moment compte. Les États qui construisirent une infrastructure administrative avant 1450 furent « contraints de s’appuyer sur des modèles propriétaires de possession d’offices et sur des réseaux de clients puissants » — créant des structures patrimoniales résistantes à la réforme. Ceux construits après 1450 purent s’appuyer sur de nouvelles techniques organisationnelles (droit romain, bureaucrates formés à l’université), permettant des résultats bureaucratiques. Les choix précoces contraignent les possibilités ultérieures par des mécanismes auto-renforçants.
La synthèse produit une proposition abrupte : l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Lorsque l’État ne peut garantir le fondement coercitif des droits politiques — lorsque les minorités ne peuvent compter sur l’application contre les détenteurs de pouvoir locaux, lorsque la compétition électorale devient compétition violente, lorsque les droits de propriété dépendent de la protection armée — alors les droits deviennent des privilèges accordés par quiconque contrôle la violence locale. Le cas français démontre cela précisément : les droits huguenots étaient applicables tant que les places de sûreté existaient, et révocables une fois qu’elles ne l’étaient plus.
Mécanismes d’irréversibilité dans les conflits armés
La théorie de la dépendance au sentier identifie les mécanismes centraux par lesquels les trajectoires politiques deviennent des contraintes contraignantes. Le cadre de Paul Pierson met l’accent sur les rendements croissants — l’utilité des choix initiaux s’intensifie au fil du temps tandis que le coût du changement de voie devient prohibitif. Les jonctions critiques ouvrent des fenêtres de possibilité qui se ferment une fois que les choix s’institutionnalisent, créant des séquences caractérisées par la contingence (résultat non prédéterminé à la jonction) suivie de l’inertie (trajectoire maintenue vers son résultat).
Dans les contextes de conflit armé, cinq mécanismes d’irréversibilité interagissent pour transformer les possibilités politiques :
L’élimination des modérés remodèle les populations d’acteurs par la violence. Les groupes extrémistes possèdent « un avantage comparatif dans l’organisation de conflits violents ». Les études de résistance partisane pendant la Seconde Guerre mondiale montrent des effets de sélection persistant pendant des décennies — le Parti communiste italien gagna des votes aux dépens des partis centristes dans les zones de plus forte activité de résistance, avec des effets visibles jusqu’à la fin des années 1980. Lorsque les modérés sont éliminés, les acteurs capables de négocier un règlement n’existent plus.
L’asymétrie coercitive crée des dynamiques de pouvoir auto-renforçantes. Les « rendements croissants au pouvoir » signifient que les acteurs puissants façonnent les paysages politiques et économiques à leur avantage. En Syrie, les forces de sécurité du régime dominées par les alaouites créèrent des asymétries qui éliminèrent les options de défection — les troupes régulières diminuèrent de 295 000 à 110 000 par les défections, ne laissant que ceux ayant des enjeux existentiels dans la survie du régime.
L’accumulation de capital de guerre génère des clientèles pour la continuation du conflit. Les groupes armés développent des flux de revenus — contrôle de ressources naturelles, frais de péage, extorsion — constituant des économies de guerre. « Les nouvelles élites du conflit ont un intérêt direct à continuer la violence ou à maintenir les arrangements existants. » Les anciens profiteurs de guerre résistent aux transitions de paix parce que leur capital dépend du conflit.
La destruction institutionnelle élimine la capacité de gouvernance. « Les perturbations de l’organisation économique furent environ 20 fois plus coûteuses que la destruction du capital » selon l’analyse de la Banque mondiale sur la Syrie. Lorsque les banques centrales, les ministères et les tribunaux perdent en efficacité, la reconstruction nécessite « d’énormes engagements soutenus soutenus par la menace de la force ». La destruction de la capacité institutionnelle « peut être l’une des principales raisons pour lesquelles la majorité des pays post-conflit retombent dans le conflit dans les 10 ans ».
La transformation démographique par le déplacement, le traumatisme et le changement de population crée des conditions sociales irréversibles. Trente pays ont connu un déplacement dépassant 10 % de la population ; dans dix pays, la proportion dépasse 40 %. « Des générations entières ont grandi dans des cultures de guerre armée et de violence. » Avant que les économies ou les institutions puissent être reconstruites, « ces sociétés devront affronter l’échelle et l’ampleur de ces héritages de violence ».
Identification de seuils et points de bascule
La recherche informatique récente sur les dynamiques de polarisation (Macy et al., 2021) fournit un cadre théorique pour comprendre quand les trajectoires deviennent irréversibles. L’intuition clé est l’hystérésis asymétrique : deux seuils différents existent — l’un lorsque la polarisation augmente (CP), l’autre lorsqu’elle diminue (CR). Si le seuil de remédiation CR tombe en dessous du seuil de détérioration CP, « les dynamiques peuvent être difficiles à inverser ». Au-dessus de niveaux critiques, « la remédiation peut être incapable de compenser les dynamiques auto-renforçantes ».
L’analogie du réacteur nucléaire capture le mécanisme : « Jusqu’à un certain point, les techniciens peuvent faire redescendre la température du cœur… Mais si la température devient critique, il y a une réaction en chaîne qui ne peut être arrêtée. » De même, les systèmes politiques peuvent passer des points de bifurcation après lesquels aucun niveau d’intervention ne peut restaurer les conditions précédentes.
Les indicateurs structurels d’approche de l’irréversibilité incluent le rétrécissement de l’espace politique (moins d’alternatives viables demeurent), l’échec de chocs unificateurs (les crises divisent plutôt qu’unissent), l’élimination d’acteurs modérés (les partenaires de négociation disparaissent), la consolidation de l’économie de guerre (les intérêts acquis dans la continuation se renforcent), l’effondrement institutionnel en dessous du seuil critique (la capacité étatique pour les fonctions de base échoue), et la transformation démographique (le déplacement et le traumatisme remodèlent le tissu social).
La recherche sur le piège du conflit de Paul Collier fournit un ancrage empirique : « La guerre civile double typiquement le risque de guerre ultérieure : environ la moitié de tous les pays post-conflit retombent dans le conflit. » Le piège opère par la destruction économique (déclin du PIB, fuite des capitaux), la destruction institutionnelle (les institutions formelles s’effondrent), la perte de capital humain (exode des cerveaux, éducation perdue), et l’érosion du capital social (les équilibres comportementaux passent de la coopération à la défection). Une fois que la réputation d’honnêteté est perdue, les incitations au comportement honnête s’affaiblissent — une dynamique auto-renforçante qui piège les sociétés dans des équilibres de faible confiance.
Configurations contemporaines à travers le prisme historique
La Syrie, le Sahel et l’Égypte illustrent comment ces variables structurelles se combinent pour produire des résultats différents. Chaque cas valide le cadre tout en démontrant les limites de la transposition historique.
La Syrie exhibait une fragmentation coercitive extrême : forces du régime dépendant de milices soutenues par l’Iran et de l’intervention russe ; opposition divisée entre des centaines de factions qui « fonctionnent davantage comme organisation parapluie que chaîne de commandement militaire traditionnelle » ; FDS kurdes maintenant une gouvernance autonome ; et acteurs non-négociables incluant ISIS et (initialement) HTS. Les effets de sélection furent classiques — les modérés de l’ASL furent « systématiquement éliminés » ou absorbés par des groupes djihadistes. La transition de décembre 2024, rendue possible par l’effondrement du soutien russe/iranien, représente une jonction critique dont le résultat reste dépendant du sentier selon que l’ancien leadership djihadiste peut construire des institutions inclusives.
Le Sahel démontre le piège du conflit sous sa forme pure. L’autorité étatique effective a été « absente de grandes parties de cette région depuis longtemps (selon certains comptes, depuis la chute de l’Empire Songhay au XVIe siècle) ». La violence s’est intensifiée d’environ 1 000 morts annuellement en 2012 à 7 620 au premier semestre 2024. Le cercle vicieux est complet : l’expansion djihadiste déclenche une crise de légitimité gouvernementale ; les abus des forces de sécurité stimulent le recrutement ; la violence intercommunautaire génère la formation de milices ethniques ; les coups d’État (Mali, Burkina Faso, Niger) produisent l’isolement international et un vide sécuritaire. Le JNIM commande « la majorité (au-dessus de 60 pour cent) » du contrôle territorial au Mali et au Burkina Faso — et contrairement à HTS, ne montre aucune trajectoire de modération.
L’Égypte fournit le cas inverse : ouverture politique déstabilisatrice lorsque l’asymétrie coercitive permet la restauration autoritaire. L’armée maintint le monopole de la violence organisée tout en tolérant la compétition électorale civile (2011-2013). Lorsque le succès électoral des Frères musulmans menaça « la dominance de l’armée sur l’ancien État », la configuration structurelle prédétermina le résultat. Le coup d’État de juillet 2013 fut une jonction critique fermant les voies démocratiques ; le massacre de Rabaa (août 2013) élimina l’opposition organisée. L’Égypte démontre que l’ouverture politique déstabilise plutôt que stabilise lorsqu’un acteur conserve une capacité coercitive écrasante et perçoit le compromis comme une menace existentielle.
Cartographie des configurations aux résultats
La recherche permet une cartographie systématique des configurations structurelles aux résultats probables :
Le règlement négocié devient possible lorsque : les forces coercitives sont grossièrement équilibrées créant une dissuasion mutuelle ; les acteurs non-négociables ont été éliminés ou marginalisés ; l’épuisement matériel rend le compromis rationnel pour toutes les parties ; des factions modérées existent comme partenaires de négociation ; les puissances externes soutiennent plutôt que sapent le règlement. L’Édit de Nantes (1598) et Westphalie (1648) nécessitaient tous deux cette configuration.
L’équilibre instable émerge lorsque : l’équilibre existe mais les acteurs non-négociables conservent la capacité ; ou lorsque le désarmement a créé une vulnérabilité structurelle non encore exploitée. La période 1598-1629 pour les protestants français exemplifie le premier ; 1629-1685 exemplifie le second. La Syrie contemporaine (2025) peut occuper un espace similaire — le gouvernement dirigé par HTS fait face aux défis des FDS, à l’insurrection ISIS, et à des mécanismes d’engagement incertains.
L’élimination ou la subordination permanente se produit lorsque : l’asymétrie coercitive permet à l’acteur dominant d’imposer une solution ; le désarmement supprime la capacité de résistance de la minorité ; les garants externes sont absents ou alignés avec le pouvoir dominant. La Révocation de 1685 représente ce résultat, comme l’Égypte post-2013.
La fragmentation persistante résulte lorsque : aucun acteur ne peut atteindre la consolidation ; les parrains externes soutiennent des factions concurrentes ; les dynamiques de piège de conflit empêchent l’épuisement ; les économies de guerre génèrent des incitations à la continuation. Le Sahel occupe actuellement cette configuration, comme la Syrie (2012-2024).
Limites structurelles de la transposition historique
La voie belliciste vers la formation étatique — éliminer les concurrents par une guerre soutenue — fait face à des barrières structurelles dans les contextes contemporains qui n’existaient pas dans l’Europe moderne précoce.
Les contraintes internationales empêchent la consolidation coercitive. La norme contre la conquête territoriale signifie que les États défaillants persistent plutôt que d’être absorbés par des voisins plus forts. La doctrine d’intervention humanitaire, R2P, et la surveillance internationale contraignent les stratégies d’élimination. Les parrains externes fournissent des bouées de sauvetage empêchant l’épuisement matériel qui força les règlements modernes précoces.
L’intégration économique exclut la construction étatique autarcique. Les États fragmentés contemporains ne peuvent atteindre l’autosuffisance. La reconstruction nécessite un financement international indisponible sans règlement politique. L’isolement économique accélère l’effondrement plutôt que de forcer la consolidation — l’opposé des dynamiques modernes précoces où la guerre et l’extraction construisirent la capacité étatique.
Les communications permettent des acteurs non-négociables transnationaux. ISIS et le JNIM opèrent à travers les frontières via des réseaux impossibles dans les contextes modernes précoces. La radicalisation rapide et la coordination permettent aux acteurs non-négociables de se régénérer après les défaites locales.
Les horizons temporels sont incompatibles. La formation étatique européenne s’est produite sur des siècles. Les horizons temporels politiques contemporains — cycles électoraux, durées d’attention médiatique, urgences humanitaires — ne peuvent accommoder la coercition soutenue qui produisit les États modernes précoces consolidés.
L’implication n’est pas que l’histoire est non pertinente mais que l’histoire illumine les mécanismes sans prescrire les voies. L’élimination des modérés, l’importance du soutien coercitif pour les droits, le rôle de l’épuisement matériel dans la possibilité de règlement — ces mécanismes opèrent dans les contextes contemporains. Mais les configurations structurelles empêchant leur résolution par les voies modernes précoces doivent être reconnues.
L’irréversibilité comme catégorie analytique centrale
La recherche soutient le traitement de l’irréversibilité non comme considération secondaire mais comme la catégorie analytique centrale pour comprendre la possibilité politique dans les sociétés fragmentées et armées. Trois types d’irréversibilité émergent :
L’irréversibilité structurelle se produit lorsque les processus de dépendance au sentier créent des contraintes contraignantes par des rendements croissants. La Paix d’Alès (1629) créa une vulnérabilité structurelle qui aurait pu être inversée par la restauration de la capacité militaire protestante — mais ne le fut pas, parce que la configuration qui permit le désarmement (monarchie centralisatrice puissante) empêcha aussi la restauration.
L’irréversibilité au niveau des acteurs se produit lorsque la violence transforme la population d’acteurs politiques. L’élimination des modérés, l’accumulation de capital de guerre, et la socialisation générationnelle à la violence produisent des configurations d’acteurs incapables de négocier un règlement. Aucune intervention faisable ne peut ressusciter des factions modérées éliminées.
L’irréversibilité institutionnelle se produit lorsque la destruction passe des seuils en dessous desquels la capacité de gouvernance ne peut être reconstruite. Le coût de reconstruction estimé de la Syrie de 250 milliards à 1 billion de dollars représente une échelle de destruction institutionnelle qui ne peut être réparée dans les horizons temporels politiques pertinents.
La question critique pour toute société fragmentée et armée est donc : quels seuils d’irréversibilité ont déjà été franchis ? La Syrie post-2024 en a franchi certains (destruction institutionnelle, transformation démographique) mais peut-être pas d’autres (si HTS se modère avec succès). Le Sahel peut avoir franchi des seuils par des épidémies de coups d’État et la consolidation territoriale djihadiste qui excluent le retour à la gouvernance civile. L’Égypte a franchi des seuils de restauration autoritaire qui éliminèrent l’opposition organisée.
Propositions centrales
Cette recherche produit plusieurs propositions pour l’analyse structurelle de l’ouverture politique dans les sociétés fragmentées et armées :
Premièrement, les droits sans capacité de résistance sont une grâce, non des droits. Ils dépendent de la bonne volonté continue de ceux qui contrôlent le pouvoir coercitif et sont révocables lorsque les conditions changent. La trajectoire huguenote de 1598 à 1685 démontre cela avec une clarté exceptionnelle.
Deuxièmement, les acteurs non-négociables doivent être éliminés ou marginalisés avant que le règlement ne devienne possible. La Ligue catholique et les Seize devaient être détruits ; ISIS et les affiliés d’al-Qaïda présentent le même défi structurel. Là où les acteurs non-négociables conservent la capacité, l’ouverture politique échoue ou produit des équilibres instables.
Troisièmement, l’épuisement matériel permet le règlement en rendant le compromis rationnel lorsque le conflit continu ne peut atteindre les objectifs. Westphalie émergea après une dévastation mutuelle ; le soutien externe contemporain empêche l’épuisement qui forcerait le règlement.
Quatrièmement, l’ouverture politique sans État coercitif unifié est structurellement périlleux. Quelqu’un doit garantir le fondement coercitif des droits politiques — que ce soit l’État lui-même, les acteurs internationaux, ou le partage du pouvoir négocié parmi les groupes armés domestiques. Là où personne ne peut fournir cette garantie, les droits deviennent des privilèges dépendant des configurations de pouvoir locales.
Cinquièmement, des seuils d’irréversibilité existent et peuvent être franchis. Une fois passés, aucune intervention faisable ne restaure les conditions précédentes. L’identification de ces seuils — avant qu’ils ne soient franchis — représente le défi analytique central.
Sixièmement, l’histoire illumine mais ne justifie rien. Les mécanismes visibles dans l’Europe moderne précoce — sélection compétitive, élimination modérée, consolidation coercitive — opèrent dans les contextes contemporains. Mais les voies par lesquelles les États modernes précoces résolurent la fragmentation sont indisponibles aujourd’hui. L’analyse structurelle doit identifier les mécanismes sans présumer la répétition des résultats.
La tâche analytique fondamentale n’est donc pas la prescription mais la cartographie de configuration : identifier quelles variables structurelles sont présentes, quels seuils ont été franchis, et quelles possibilités politiques demeurent. Dans les sociétés fragmentées et armées où le pouvoir coercitif est dispersé, les acteurs non-négociables conservent la capacité, et les puissances externes rivalisent, la prédiction structurelle est que l’ouverture politique déstabilisera plutôt que stabilisera — à moins que la configuration puisse être déplacée par l’élimination des acteurs non-négociables, l’établissement d’un équilibre coercitif, ou la création de garanties externes crédibles. Là où ces interventions sont impossibles, la trajectoire vers la fragmentation persistante ou l’élimination des groupes vulnérables suit une logique structurelle, non un échec moral. »
…
» Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. «
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude
…
» Un chiffre révèle la profondeur du dilemme iranien : 43% des Iraniens se déclarent ouverts à un régime autoritaire dirigé par un « homme fort », particulièrement en zones rurales et parmi les moins éduqués. Ce n’est pas un soutien idéologique au régime actuel mais une méfiance envers le chaos, alimentée par la mémoire collective des catastrophes régionales. »
…
« « Maalouf pense qu’on exagère beaucoup l’influence des religions sur les peuples et qu’on ferait mieux d’observer «l’influence des peuples sur les religions». »
Interview, Le Temps, Amin Maalouf
…
« Beaucoup en France semblent ne pas mesurer ce qu’a été la colonisation au Niger »
« Pour l’historienne Camille Lefebvre, qui a étudié la période de l’occupation coloniale au Niger à la fin du XIXe siècle, ce moment est primordial pour comprendre le ressentiment des Nigériens à l’égard de la France, même si ce dernier est instrumentalisé par les militaires qui ont renversé le président Mohamed Bazoum. »
…
6 août 2023 à 17h48
…
« Peu de temps après le coup d’État au Niger, l’historienne Camille Lefebvre, directrice de recherche au CNRS à l’Institut des mondes africains, publiait un message sur son compte X (ex-Twitter) : « Certains s’interrogent sur le pourquoi du ressentiment des populations du Niger à l’égard de la France. Une partie de ses raisons se trouve dans la violence de l’occupation coloniale dans cette région. Comprendre cette histoire est aujourd’hui nécessaire. »«
…
« Beaucoup en France semblent ne pas mesurer ce qu’a été la colonisation au Niger » | Mediapart
…
« Dans la première moitié du 15ème siècle les exactions des écorcheurs, directement liées à la mauvaise organisation des troupes et à de longues phases de démobilisation, ne sombrent pas dans l’indifférence des pouvoirs publics : de très nombreuses doléances dénoncent ces violences et poussent le roi à agir pour les juguler. Or, son objectif est ici éminemment politique : en condamnant les écorcheurs mais aussi en leur accordant parfois sa grâce, le souverain réaffirme sa place éminente dans le processus judiciaire et reconstruit son pouvoir en se posant comme le régulateur du conflit. Dans ce contexte la réforme de son armée en 1445 apparaît comme une mesure tout autant politique que militaire.
Au cours de l’époque moderne, les conflits accélèrent ces processus de politisation dans tous les pays d’Europe, ne serait-ce qu’en raison des effectifs mobilisés. La guerre, en effet, concerne de plus en plus de monde : des dizaines de milliers de combattants à la fin du XVIème siècle, des centaines de milliers pendant la France de Louis XIV, davantage encore pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes… Le système de la milice, au XVIIIe siècle draine plus de 300 000 hommes dans les troupes françaises, une mobilisation considérable que la conscription accentue encore au début du 19e siècle. Désormais, les armées sont composées en grande partie de paysans qui se déplacent pendant plusieurs années sur de longues distances. Lorsqu’ils reviennent chez eux – s’ils n’ont pas fait souche ailleurs – ils ne sont plus tout à fait les mêmes, car ils ont connu, sous les drapeaux, des cultures, des langues, et des coutumes différentes des leurs. En brassant des populations qui s’ognoraient, en leur permettant de se découvrir parfois des intérêts communs, la guerre à grande échelle favorise les transferts culturels. Le soldat paysan, de retour chez lui, rapporte de ses voyages des expériences des observations et des nouvelles qui bénéficient à l’ensemble de la communauté à son niveau. Il contribue donc à une montée en généralité à la cristallisation d’une culture politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.
Mais la politisation ne touche pas seulement les soldats et leur communauté d’origine. Elle concerne aussi les civils qui habitent les régions les plus sensibles, ceux qui subissent les passages des troupes et qui sont les plus exposés au risque d’invasion. On l’observe dès le 16ème siècle, car les citadins des régions frontalières se tournent vers l’état, conscients de leur fragilité à une époque où l’artillerie peut désormais ouvrir une brèche dans n’importe quel muraille. Même si, dans l’idéal, ils conçoivent toujours leur cité comme une petite république autonome, ils consentent parfois à sacrifier une partie de leur franchise sur l’hôtel de la sécurité et admettre la main mise de l’État sur leurs finances et leur armement pour éviter le pire. Sans doute, est-ce l’une des raisons pour lesquelles la politisation s’accélère en temps de crise de conflit : ces périodes permettant aux princes de se présenter comme un protecteur et un régulateur. »
La politique par les Armes : Conflits internationaux et politisation (XIV – XIX siècle), sous la direction de Laurent Bourquin, de Philippe Hamon, d’Alain Hugon et de Yann Lagadec, Presse Universitaire de Rennes
…
« L’effondrement libyen a dispersé 20 millions d’armes vers le Sahel
La chute de Kadhafi en 2011 illustre comment l’effondrement sécuritaire devient ressource pour de multiples acteurs. Les 20+ millions d’armes légères stockées par le régime se sont dispersées vers le Sahel, le Moyen-Orient et l’Afrique subsaharienne. Selon Conflict Armament Research, 75% des armes saisies auprès de groupes armés sahéliens entre 2012-2018 ont été tracées vers les stocks libyens — incluant 15 000-20 000 missiles sol-air portatifs (MANPADS).
La fragmentation libyenne a produit 1 600+ groupes armés et 250 000-300 000 miliciens au pic, selon International Crisis Group. Cette multiplicité sert des intérêts divergents : élites locales contrôlant des territoires, villes-États autonomes (Misrata, Zintan), économies de contrebande (carburant, migrants, armes). Les interventions de Wagner (Russie), des Émirats et de la Turquie ont alimenté cette fragmentation plutôt que de la résoudre.
En Irak, l’Ordre n°2 de la CPA dissolvant l’armée (mai 2003) a démobilisé 400 000 soldats et exclu 50 000+ officiers de tout emploi public. Cette décision, largement considérée comme catastrophique, a fourni main-d’œuvre et expertise aux groupes insurgés. L’État islamique, contrôlant 88 000 km² et 8-10 millions de personnes à son apogée, a émergé de ce chaos — facilité par la libération de détenus de Camp Bucca dont Abu Bakr al-Baghdadi.
Les Forces de Mobilisation Populaire (Hashd al-Shaabi), créées en 2014 avec 130 000-150 000 combattants et un budget de 2,6 milliards $/an, illustrent comment les milices peuvent devenir des acteurs para-étatiques pérennes, certaines brigades maintenant une loyauté primaire envers l’Iran plutôt que l’État irakien »
…
…
« 2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil
Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique
Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger
Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible. »
…
« « Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, AFIN DE PREPARER LA VENUE D’ UN QUELCONQUE SAUVEUR, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main ET CONFISQUERA LA LIBERTE SOUS PRETEXTE DE DEFENDRE L’ ORDRE. M. d’Hulst SAIT TOUT CELA, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»
Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église
…
« « Voici une typologie approfondie, utilisée implicitement par les analystes sécurité/défense, mais rarement exposée clairement.
1. Civils armés : une catégorie faussement homogène
1.1 Civils « héritiers de conflit »
Profil
Anciens combattants démobilisés
Familles ayant conservé une arme « au cas où »
Zones post-guerre (Libéria, Sierra Leone, Angola, Mozambique)
Logique
Arme = assurance existentielle
Mémoire de l’effondrement de l’État
Méfiance structurelle envers les forces de sécurité
Danger
Faible individuellement
Élevé collectivement si tension communautaire
Armes facilement réactivables en cas de crise
Catégorie réversible si stabilité + programmes crédibles de désarmement.
1.2 Civils armés « économiques »
Profil
Éleveurs, agriculteurs, transporteurs
Zones de banditisme chronique (Sahel, nord Nigeria, RDC)
Logique
Arme = outil de travail indirect
Protection du bétail, des routes, des récoltes
Substitution à l’État absent
Danger
Montée rapide en violence intercommunautaire
Spirale représailles → vendetta → milices locales
Catégorie charnière : peut basculer vers milice.
1.3 Civils criminalisés
Profil
Jeunes urbains marginalisés
Chômage massif, gangs locaux
Favelisation / bidonvilles africains
Logique
Arme = capital social et économique
Contrôle de territoire, racket, trafic
Danger
Violences non idéologiques
Déstabilisation urbaine durable
Très difficile à résorber sans réforme économique lourde.
2. Groupes armés non étatiques : distinctions cruciales
2.1 Milices communautaires
Profil
Basées sur ethnie, clan, village
Défensives à l’origine
Logique
« On se protège parce que l’État ne le fait pas »
Auto-légitimation morale
Danger
Glissement rapide vers offensif
Nettoyage ethnique localisé possible
Souvent tolérées au départ, catastrophiques à moyen terme.
2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents.
2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil
Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique
Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger
Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible.
3. Acteurs criminels organisés : un État parallèle
3.1 Réseaux de trafic transfrontalier
Profil
Armes + drogue + migrants + or
Sahel, Golfe de Guinée, Corne de l’Afrique
Logique
Pure rationalité économique
Corruption systémique
Danger
Capture de segments de l’État
Neutralisation des forces de sécurité
Déstabilisation silencieuse, souvent sous-estimée.
3.2 Banditisme armé massif
Profil
« Bandits » du Nigeria, Centrafrique, RDC
Semi-nomades, très armés
Logique
Violence prédatrice
Terreur comme méthode
Danger
Zones entières hors contrôle
Déplacements massifs de population
4. Forces étatiques : le problème tabou
4.1 Armées régulières fragiles
Problème clé
Mauvaise gestion des stocks
Soldes impayées
Défections
Source majeure d’armes illicites par :
Vol
Revente
Désertion armée
4.2 Forces de sécurité politisées
Profil
Garde présidentielle
Services parallèles
Logique
Arme = outil de maintien du pouvoir
Répression ciblée
Danger
Radicalisation de l’opposition
Militarisation de la politique
5. Origine réelle des armes : clarification essentielle
Contrairement au discours simpliste :
« Les armes viennent surtout de l’Occident aujourd’hui »
La majorité des armes africaines sont :
Restes de guerres passées
Détournements de stocks étatiques
Recyclage régional
Fabrication artisanale locale
Flux régionaux Sud-Sud »
…
« Comme le note Jean-Pierre Filiu dans son analyse de l’ »État profond » au Moyen-Orient, le régime syrien a délibérément instrumentalisé et renforcé les groupes djihadistes pour discréditer l’opposition. Cette stratégie trouve son miroir dans l’analyse des mukhabarat régionaux : en Égypte, la contre-révolution de 2013 menée par Sissi écrase le Printemps arabe avec l’appui des services de renseignement ; en Tunisie, les tentatives de réforme des mukhabarat restent fragiles et régressent sous Kaïs Saïed ; en Irak, le démantèlement catastrophique des services de sécurité en 2003 par Paul Bremer crée le vide sécuritaire qui permet la montée de l’État islamique. »
…
…
« Voici une synthèse claire et complète du livre de Scott Mann Nobody Is Coming to Save You — en français, avec des éléments factuels sur l’auteur et les idées principales.
1) Qui est Scott Mann ?
Scott Mann est un retraité des forces spéciales américaines (Green Beret), lieutenant-colonel de l’US Army avec plus de vingt ans d’expérience en opérations spéciales. Il est également auteur à succès du New York Times, conférencier, coach en leadership et fondateur de programmes comme Rooftop Leadership et Task Force Pineapple, conçu pour aider les vétérans à se réintégrer.
2) Titre complet du livre
Nobody Is Coming to Save You: A Green Beret’s Guide to Getting Big Sh*t Done — littéralement : Personne ne va venir te sauver : le guide d’un Green Beret pour accomplir les grandes choses.
Ce n’est pas un roman de fiction, mais un livre de leadership et de développement personnel, basé sur l’expérience militaire de l’auteur et appliqué à la vie civile, professionnelle et sociale.
3) Thèse principale
Le message central est direct : personne n’arrivera de l’extérieur pour régler nos problèmes — que ce soit des crises personnelles, des divisions sociales, des tensions au travail ou des défis politiques et culturels.
Mann prend ses expériences en zone de conflit (où il devait survivre avec un petit groupe sans renforts immédiats) pour développer des stratégies de leadership applicables dans la vie civile.
4) Concepts clés du livre
a. “The Churn” (le tourbillon)
Mann décrit la société moderne comme plongée dans un état de confusion, de division, de distraction et de méfiance — il appelle cela The Churn. Cette réalité empêche les gens de se connecter authentiquement et de collaborer efficacement.
b. Rooftop Leadership
C’est la notion-pivot du livre : mener par l’exemple visible et réel, comme les Green Berets qui défendent littéralement des villages depuis les toits (rooftops) en Afghanistan.
Cette forme de leadership inclut :
la présence proactive,
la vulnérabilité assumée,
la fiction de la performance remplacée par l’authenticité,
et montre que pour gagner la confiance, il faut être là physiquement et émotionnellement — pas seulement donner des ordres.
c. Importance de l’histoire (storytelling)
Le livre insiste beaucoup sur le fait que les histoires forgent les liens humains. Raconter son vécu, ses luttes, ses failles est une façon de créer de la confiance et de réduire les fractures sociales — bien plus que des communications superficielles ou des slogans.
d. Leadership dans les environnements à faible confiance
Mann transpose ses compétences de commandement acquises dans des zones de guerre à des contextes civils où règnent méfiance, polarisation et fragmentation sociale. Il donne des outils pour :
naviguer dans des environnements émotionnellement complexes,
établir des relations solides,
susciter l’engagement sans autorité formelle.
5) Structure et approche
Le livre n’est pas un manuel sec. Il combine :
histoires personnelles, y compris des récits de combats et de décisions sous pression,
réflexions philosophiques sur la société moderne,
méthodes pratiques pour améliorer le leadership, la communication et les relations,
une analogie entre survie en zone hostile et survie dans une société divisée.
6) Résonance générale
Les critiques et lecteurs décrivent généralement le livre comme :
stimulant et honnête,
mélangeant leadership militaire et conseils pour la vie civile,
offrant des pistes utiles pour faire face à la polarisation, à la désunion et à la déconnexion dans les communautés et les organisations.
7) Pour qui ce livre est-il pertinent ?
cadres et dirigeants en environnements complexes,
personnes intéressées par le leadership pratique,
lecteurs confrontés à des contextes de haute incertitude sociale ou organisationnelle,
vétérans de guerre en reconversion,
individus intéressés par l’application des stratégies militaires à la vie quotidienne.
8) En résumé
Nobody Is Coming to Save You est un livre de leadership pragmatique et introspectif qui :
propose des stratégies tirées de l’expérience des forces spéciales,
rejette l’idée de “sauveur extérieur”
…
…
« »2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil
Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique
Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger
Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
Acteurs rationnels, mais violents. » «
…
…
« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
…
« « Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
…
« « Le procédé le plus courant de la conscience satisfaite est de projeter la culpabilité refusée sur un objet extérieur contre lequel l’agressivité du surmoi tourne les colères de la conscience. L’ambivalence de tous nos actes, tous à des degrés divers chargés de culpabilité en même temps que d’innocence légère, nous est insupportable. Il est banal que l’on soupçonne chez autrui ce que convoitent inconsciemment, par-derrière notre conscience avouée, les pulsions inférieures du moi. La jalousie témoigne d’un désir confus d’adultère. Nous reprochons volontiers notre stagnation morale à nos éducateurs, à la difficulté des temps, à la mauvaise volonté des circonstances, quand notre mauvaise volonté est presque seule en cause. Ainsi les collectivités, travaillées en temps de crise d’une culpabilité secrète, trouvent-elles bientôt un bouc émissaire auquel jeter leur malheur. Nos indignations mêmes sont rarement pures. La foule qui hurle son horreur aux portes de nos palais de justice procède à un sacrifice de l’âge de pierre : elle vomit ses reproches intérieurs sur une victime expiatoire, pour s’en libérer avec violence sur un cas bien évident à ses yeux, qui les absorbe et la rejette du côté de l’innocence. De l’autre côté de la barricade morale, le prévenu se livre exactement à la même manœuvre de conscience. Après, comme sans doute avant son crime, il en déverse le poids sur un être moral aux limites confuses, mais qui comporte essentiellement, quels qu’ils soient, l’état social et l’organisation judiciaire du moment. On rencontre souvent, sur la scène politique notamment, des hommes de conduite par ailleurs fort médiocre, qui se livrent à une sorte de besoin chronique d’indignation ; leurs colères sonnent creux, car il est manifeste qu’elles ne sont qu’un excitant pour une foi débile. L’indignation profonde rend un tout autre son. Et, cependant, elle est toujours partiellement déviée par le service de notre propre justification.»
Emmanuel Mounier
…
…
« 1 Théories classiques: la société, l’organisation forment et conditionnent les individus
donc en fait l’individu va être défini par sa naissance,sa classe sociale, sa culture
Étude du cadre, contraignant, pour comprendre l’individu
2 École française de sociologie des organisations
Les individus se créent et exploitent des espaces de liberté
Deux postulats
1 L’organisation est une construction sociale, la résultante des actions des individus, individualisme méthodologique
2 Les individus utilisent l’espace de « jeu », appelée zone d’incertitude
Il y a:
Des Enjeux
Des acteurs
Des zones d’incertitude
Et de pouvoir
Des stratégies
Des systèmes d’actions
Synthèse
L’organisation est une construction sociale (Michel Crozier Erhard Friedberg), Espaces de libertés
Réflexions et Questions
Paramètres contraints? Milieu, Lieu de naissance, métier, relations, culture, capital social (Bourdieu)
Éléments de contraintes (travail, études, emploi du Temps, legislations)
Dans cette situation, quel est votre espace de choix ?
Un nouveau plan de circulation.
Commune, Ronchin, près de Lilles
Problèmatiques: nuisances sonores, danger liés à la circulation, au traffic
Exemple
Concrètement: Mise en place de sens interdits
Acteurs Riverains, Comité de quartier, certains contents (moins de bruits), d’autres (le trouvent dérangeants), le maire adjoint à la sécurité, les commerçants ( peur d’un quartier mort), un maire absent qui a des ennuis judiciaires
Objectif:
Clarifier la situation
Faire l’inventaire des acteurs
Leur attribuer des caractéristiques
Concepts de l’analyse stratégique
A Enjeux
Pour un projet, conséquences changements pour une personne, à gagner, à perdre
Pour une organisation
Aléas (machine en panne)
Point clé ( de quoi dépend la réussite de l’entreprise)
Tensions et difficultés rencontrées, problèmes récurrents, jamais véritablement réglé
B Acteurs
Individu concerné et capable d’intervenir sur un problème
À partir des enjeux, on les détermine.
Un acteur influent, l’est d’autant plus qu il peut mobiliser davantage de ressources pertinentes
Un enjeu faible pour l’acteur, peu concerné et donc peu actif
Si l’enjeu est commun, l’auteur est dit collectif, (groupes d’individus partageant le même intérêt)
Acteurs imprévus
Exemples: les commerçants
Atoutq / handicapq pour influer sur la situation
C Ressources mobilisables sont variées
Hiérarchie (donneur d’ordre, sanctions)
Savoirs faire techniques ( faire fonctionner, réparer)
Relationnels( (accéder à quelqu’un d’important, connaître le client)
Informations/ Connaissances (savoir analyser, anticiper)
Exemples
Un habitant peut se plaindre publiquement sur internet
Plainte au tribunal administratif sur la légalité de la mesure
Automobilistes (acteurs sans ressources)
D Notion de Zones d’incertitudes
Part d’indétermination que comporte une une situation et comment il peut agir sur elle
Cad les ressources dont dispose 1 acteur et sa marge d’autonomie qui peut être nul, donc sans zones d’incertitudes.
Remarque: «Plus la zone d’incertitude contrôlée par un individu ou u groupe sera cruciale, plus celui-ci disposera de Pouvoir »
Exemple maîtrise de la ressource dont l’autre a besoin
Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
…
…
Jean-Hervé Lorenzi et le concept d’État défaillant : une clarification nécessaire
« Jean-Hervé Lorenzi n’est pas un spécialiste des États défaillants au sens géopolitique. Économiste français de premier plan, fondateur du Cercle des économistes, ses domaines d’expertise couvrent la démographie, la finance, l’assurance et la gouvernance économique mondiale. Sa seule connexion avec ce thème réside dans la direction d’un ouvrage collectif, Qui capture l’État ? (2012), où le chapitre sur « L’État défaillant » a été rédigé par André Cartapanis, et non par Lorenzi lui-même. Cette recherche établit ce constat crucial tout en analysant les ponts possibles entre l’approche économique de Lorenzi et les cadres théoriques sur la défaillance étatique.
Parcours d’un économiste engagé dans les politiques publiques
Jean-Hervé Lorenzi, né le 24 juillet 1947 à Toulon, incarne un profil hybride entre académie, politique et monde des affaires. Après une formation d’ingénieur à l’Institut d’Électrotechnique de Grenoble et une licence d’économie, il obtient son doctorat en sciences économiques en 1974 (Prix AFSE) puis devient premier au concours de l’agrégation des facultés en 1975.
Sa carrière oscille entre trois mondes. Sur le plan politique, il conseille les ministres Jean-Pierre Cot et Jean-Pierre Chevènement (1981-1985), puis devient conseiller économique d’Édith Cresson en 1991-1992. Dans l’entreprise, il dirige CEA Industrie (1992-1994) et intègre le directoire de la Compagnie Financière Edmond de Rothschild (2000-2013). À l’université, il enseigne à Paris-Dauphine de 1992 à 2012, dirigeant le Master « Assurance et gestion du risque ».
Son engagement intellectuel culmine avec la création du Cercle des économistes en 1992 et des Rencontres Économiques d’Aix-en-Provence en 2001, événement réunissant aujourd’hui 7 000 participants et qualifié de « mini-Davos estival » par Le Monde. Il dirige également la revue Risques et préside la chaire « Transitions Démographiques, Transitions Économiques » à la Fondation du Risque.
Une œuvre centrée sur les violences économiques, non sur les États défaillants
L’absence de travaux spécifiques sur les failed states
Les recherches exhaustives menées sur Cairn.info, Google Scholar, ResearchGate et les bibliographies complètes de Lorenzi confirment qu’aucune publication de sa main ne traite directement des États défaillants au sens de Robert Rotberg ou William Zartman. Ses ouvrages portent sur l’économie du vieillissement (La question intergénérationnelle, 2021), la finance (Private equity et capitalisme français, 2008), l’innovation (L’avenir de notre liberté – Faut-il démanteler Google ?, 2017) et les tensions économiques mondiales (Un monde de violences, 2014, 2025).
Le seul lien : l’ouvrage collectif Qui capture l’État ? (2012)
Dans ce Cahier du Cercle des économistes (PUF, 112 pages, DOI: 10.3917/puf.loren.2012.01), Lorenzi se limite à l’introduction (pages 7-9) et à un chapitre de cadrage. Le chapitre « L’État défaillant » (pages 19-22) est l’œuvre d’André Cartapanis (1952-2024), professeur à Sciences Po Aix, spécialiste de macroéconomie financière internationale.
L’introduction de Lorenzi développe une réflexion sur la « capture de l’État » au sens économique, s’appuyant sur les travaux de Jean-Jacques Laffont et Jean Tirole (École de Toulouse) : la capture désigne l’appropriation des ressources publiques par des groupes d’intérêt. Il note que la crise de 2008 a engendré « une perte de confiance en l’État qui n’a pas su l’enrayer » et identifie les « prédateurs des ressources financières publiques ».
Le chapitre de Cartapanis fournit une définition conforme au cadre académique standard :
« Un État est qualifié de défaillant lorsqu’il n’y a aucune autorité centrale en mesure d’assurer à titre exclusif l’exercice de la violence légitime au sein des frontières dudit pays. »
Cartapanis distingue l’État défaillant de l’État voyou, identifie une double dimension (politique : État faible, divisé ; économique : corruption, criminalité organisée) et cite des exemples : Somalie, Soudan, Syrie, Afghanistan, Libye. Cependant, cette contribution de quatre pages ne constitue pas le cœur de l’œuvre de Lorenzi.
L’approche de Lorenzi : les violences économiques et la gouvernance défaillante
Six contraintes génératrices de violences mondiales
Dans Un monde de violences (2014, réédité en 2025 avec Mickaël Berrebi), Lorenzi développe une analyse prospective des tensions mondiales. Il identifie six plaques tectoniques :
- Le vieillissement démographique : les sociétés vieillissantes deviennent plus averses au risque, investissent moins, et certaines (la Chine) deviennent « plus belliqueuses » par manque de main-d’œuvre
- La panne du progrès technique : stagnation des gains de productivité malgré les révolutions numériques
- La rareté de l’épargne : déséquilibre mondial entre épargne et besoins d’investissement
- L’explosion des inégalités : la courbe « de l’éléphant » remplace la courbe de Kuznets
- Le transfert massif d’activités : désindustrialisation et délocalisations
- La financiarisation sans limites : shadow banking, déconnexion finance/économie réelle
Ces contraintes produisent, selon Lorenzi, des « violences » au pluriel : tensions économiques, réactions politiques excessives, populismes, intégrismes où « la société religieuse remplace la société économique ».
La défaillance de la gouvernance mondiale
Lorenzi diagnostique une capture et une défaillance de la gouvernance internationale :
« Nous avons eu l’illusion au moment de la crise qu’une régulation mondiale était possible. Or, la finance demeure une industrie avec des règles propres qui ne tolèrent aucunes régulations. »
Il observe que 2 000 multinationales disposent de plus de ressources que les 100 plus petits États, et que « seulement 20 à 30 États exercent pleinement leurs fonctions régaliennes ». Ses recommandations incluent le passage « de l’État providence à l’État stratège », la création d’un Conseil économique à l’ONU, et une « alliance multilatérale européenne » pour les pays croyant encore au multilatéralisme.
Le cadre théorique dominant sur les États défaillants
Pour contextualiser l’absence de travaux de Lorenzi sur ce thème, il est essentiel de présenter le cadre académique de référence.
La définition de Rotberg : la privation de biens politiques
Robert Rotberg (Harvard Kennedy School) propose la définition la plus citée dans When States Fail (2003-2004) :
« Failed states are those political entities that supply deficient qualities and quantities of political goods and, simultaneously, no longer exercise a monopoly of violence within their territories. »
Rotberg hiérarchise les biens politiques que l’État doit fournir : sécurité (bien suprême), État de droit, participation politique, services publics, contexte économique. Il établit un continuum : État fort → État faible → État défaillant → État défailli → État effondré (collapsed state, forme extrême où un vacuum d’autorité totale laisse place aux warlords).
La contribution de Zartman : l’effondrement de l’autorité légitime
William Zartman (Johns Hopkins) dans Collapsed States (1995) définit l’effondrement étatique comme une situation où « la structure, l’autorité (pouvoir légitime), la loi et l’ordre politique se sont désintégrés et doivent être reconstitués sous une forme nouvelle ou ancienne ». Quand l’État s’effondre, l’ordre « retombe aux groupes locaux » ou est « à saisir » par des acteurs non-étatiques.
Le Fragile States Index : mesure quantitative
Le Fund for Peace mesure depuis 2005 la fragilité de 178 pays sur 12 indicateurs (appareil de sécurité, élites factionalisées, griefs collectifs, déclin économique, développement inégal, fuite des cerveaux, légitimité de l’État, services publics, droits humains, pressions démographiques, réfugiés, intervention extérieure). Ce système triangule analyse de contenu (45-50 millions d’articles/an), données quantitatives (ONU, Banque Mondiale) et revue qualitative.
Les théories de la formation étatique : Tilly et Mann
Charles Tilly : « War makes states »
Dans Coercion, Capital and European States (1992), Tilly avance que la guerre est le moteur principal de la formation de l’État moderne. Il identifie quatre activités fondamentales : war making (éliminer les rivaux externes), state making (éliminer les rivaux internes), protection (des clients de l’État), et extraction (acquérir les ressources pour les trois premières). Le cycle extraction-guerre-institutionnalisation a forgé les États européens sur plusieurs siècles.
L’application aux États défaillants contemporains révèle un problème : les États postcoloniaux n’ont pas été façonnés par ce processus. Tilly lui-même reconnaît que les États récents ont « acquis leurs organisations militaires de l’extérieur » sans la « forge interne » des contraintes mutuelles entre gouvernants et gouvernés. Jeffrey Herbst (States and Power in Africa, 2000) montre que l’absence de guerres interétatiques majeures en Afrique a privé ces États de l’incitation à développer leur capacité extractive.
Michael Mann : pouvoir despotique versus pouvoir infrastructurel
Michael Mann dans The Sources of Social Power (1986-2013) distingue deux types de pouvoir étatique :
- Pouvoir despotique : la gamme d’actions que l’élite étatique peut entreprendre « sans négociation routinière avec les groupes de la société civile » — pouvoir sur la société
- Pouvoir infrastructurel : la capacité de l’État à « pénétrer effectivement la société civile et à mettre en œuvre logistiquement des décisions politiques sur l’ensemble de son territoire » — pouvoir à travers la société
Cette distinction éclaire les États défaillants : ils peuvent conserver un pouvoir despotique résiduel (violence arbitraire) tout en manquant cruellement de pouvoir infrastructurel (incapacité à pénétrer la société, collecter les impôts, fournir des services publics). La Somalie illustre cette configuration : absence totale d’autorité centrale coordonnée mais multiplicité d’acteurs exerçant une violence fragmentée.
Analyse comparative : convergences et divergences
Convergences conceptuelles
La capture de l’État comme mécanisme de défaillance. L’ouvrage Qui capture l’État ? et la littérature sur les États défaillants partagent une préoccupation commune : l’appropriation des ressources étatiques par des acteurs particuliers. La « capture régulatoire » de l’économie de Toulouse (Laffont-Tirole) que cite Lorenzi dans son introduction rejoint l’analyse de Rotberg sur les élites prédatrices qui transforment l’État en instrument d’extraction personnelle plutôt que de fourniture de biens politiques.
La violence comme symptôme économique. Le concept de « violences » chez Lorenzi (tensions économiques, inégalités, financiarisation) converge avec l’analyse des causes économiques de la défaillance étatique. Le Fragile States Index inclut des indicateurs économiques (déclin économique, développement inégal) comme facteurs de fragilité. Les deux cadres reconnaissent que la paupérisation et l’exclusion économique alimentent l’instabilité.
La gouvernance mondiale défaillante. Lorenzi diagnostique une incapacité des institutions internationales à réguler la mondialisation ; les spécialistes des États défaillants observent que ces institutions (FMI, Banque Mondiale) peuvent aggraver la fragilité étatique par des conditionnalités inadaptées. Les deux approches convergent vers un constat de déficit de gouvernance globale.
Divergences fondamentales
L’absence du monopole coercitif. Le concept central de Rotberg, Zartman et du cadre wébérien — le monopole de la violence légitime — est totalement absent de l’analyse de Lorenzi. Ses « violences » sont économiques et sociales, jamais coercitives au sens de la fragmentation du pouvoir militaire entre acteurs armés non-étatiques. Cette lacune est décisive : un État peut être économiquement dysfonctionnel sans être « défaillant » au sens géopolitique.
La dimension territoriale et sécuritaire. Lorenzi analyse la mondialisation et ses flux (capitaux, activités, populations) sans traiter du contrôle territorial. Or, la défaillance étatique se manifeste d’abord par l’incapacité à contrôler le territoire : zones grises, corridors de trafic, espaces sous contrôle de warlords. Cette dimension spatiale est absente de son œuvre.
La dépendance au sentier et l’irréversibilité. Le cadre théorique de Tilly et Mann inclut des mécanismes de path dependence : une fois le monopole coercitif perdu, sa reconstruction est extraordinairement coûteuse car les réseaux de patronage fragmentés, les économies de guerre et les identités mobilisées créent des équilibres stables de désordre. Lorenzi ne traite pas de ces mécanismes d’irréversibilité.
Les acteurs armés non-étatiques. La littérature sur les États défaillants analyse warlords, milices, groupes terroristes, polices privées. Lorenzi mentionne la violence, mais ses acteurs sont les multinationales, les institutions financières, les paradis fiscaux — jamais les détenteurs de coercition qui fragmentent le monopole étatique.
Articulation avec le cadre théorique sur les sociétés fragmentées et armées
En l’absence du document de référence sur « Conditions structurelles de stabilité dans les sociétés fragmentées et armées » dans Google Drive, l’analyse suivante s’appuie sur les concepts mentionnés dans la requête.
Mécanismes d’irréversibilité et dépendance au sentier
La littérature identifie plusieurs mécanismes par lesquels les conflits armés deviennent irréversibles :
- Élimination des modérés : la polarisation progressive élimine les acteurs capables de négocier des compromis
- Économies de guerre : les acteurs armés développent des intérêts économiques (trafics, extraction de ressources) qui rendent la paix coûteuse
- Apprentissage culturel : même quand les parties ont des raisons rationnelles de s’engager pour la paix, la « culture du conflit » persiste
- Verrouillage institutionnel : les structures informelles de pouvoir (réseaux de patronage, milices locales) deviennent auto-reproductibles
L’œuvre de Lorenzi n’aborde aucun de ces mécanismes. Ses analyses des « violences » restent au niveau macroéconomique sans descendre aux dynamiques micro de la fragmentation coercitive.
Seuils de défaillance institutionnelle
Le modèle de Schneckener (2006) identifie trois piliers de l’État — monopole de la violence, légitimité, État de droit — et postule que leur érosion suit une logique « security first » : la perte du monopole coercitif précède et conditionne les autres défaillances.
Lorenzi adopte implicitement une logique inverse : dans Qui capture l’État ?, c’est la capture économique (corruption, lobbying, évasion fiscale) qui affaiblit l’État, lequel perd ensuite sa capacité d’action. Cette séquence causale diffère fondamentalement du modèle centré sur la coercition.
Fragmentation coercitive et asymétrie
Le concept de fragmentation coercitive désigne la dispersion du monopole de la violence entre multiples acteurs (armée régulière, milices pro-gouvernementales, rebelles, warlords, gangs, polices privées). Cette dispersion crée des asymétries coercitives où aucun acteur ne peut imposer un ordre stable, générant un équilibre d’anarchie.
L’asymétrie chez Lorenzi est d’une autre nature : asymétrie informationnelle (régulateur vs régulé dans la théorie de la capture), asymétrie de pouvoir de négociation (multinationales vs petits États), asymétrie générationnelle (vieux vs jeunes). Ces asymétries sont économiques, non coercitives.
Conclusion : un économiste de la gouvernance, pas un théoricien de la défaillance étatique
Jean-Hervé Lorenzi ne peut être considéré comme un auteur sur les États défaillants au sens de la science politique internationale. Son apport se situe ailleurs : dans l’analyse des tensions économiques mondiales, du vieillissement démographique, de la financiarisation, et des défaillances de la gouvernance économique internationale.
La confusion possible provient du titre Qui capture l’État ? et du chapitre de Cartapanis inclus dans cet ouvrage collectif. Mais Lorenzi n’a pas écrit ce chapitre, et son introduction développe une réflexion sur la capture au sens économique (théorie de Laffont-Tirole), non sur l’effondrement wébérien du monopole de la violence.
Pour une recherche sur les États défaillants, les auteurs de référence demeurent Robert Rotberg, William Zartman, le Fund for Peace (Fragile States Index), ainsi que Charles Tilly et Michael Mann pour les fondements théoriques. L’apport de Lorenzi se limite à l’analyse des conditions économiques qui peuvent fragiliser les États, sans traiter des mécanismes spécifiques de fragmentation coercitive, d’irréversibilité des conflits, ou de dépendance au sentier dans les sociétés armées.
Cette clarification est essentielle pour éviter une attribution erronée d’expertise : solliciter Lorenzi sur les États défaillants reviendrait à confondre un économiste de la mondialisation avec un spécialiste de la conflictualité armée et de la désintégration politique. »
Références bibliographiques principales
Ouvrages et contributions de Jean-Hervé Lorenzi
- Lorenzi, J.-H. (dir.) (2012). Qui capture l’État ?, PUF, Cahiers du Cercle des économistes
- Lorenzi, J.-H. & Berrebi, M. (2014, 2025). Un monde de violences. L’économie mondiale 2015-2030, puis Et après ?, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H. & Berrebi, M. (2017). L’avenir de notre liberté – Faut-il démanteler Google ?, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H., Dockès, P. & Berrebi, M. (2019). La Nouvelle Résistance : Face à la violence technologique, Eyrolles
- Lorenzi, J.-H. & Villemeur, A. (2021). La Grande Rupture : Réconcilier Keynes et Schumpeter, Odile Jacob
Littérature sur les États défaillants
- Rotberg, R.I. (2003). « Failed States, Collapsed States, Weak States: Causes and Indicators », Brookings Institution
- Rotberg, R.I. (2004). When States Fail: Causes and Consequences, Princeton University Press
- Zartman, I.W. (1995). Collapsed States: The Disintegration and Restoration of Legitimate Authority, Lynne Rienner
- Cartapanis, A. (2012). « L’État défaillant », in Lorenzi (dir.), Qui capture l’État ?, PUF, p. 19-22
- Fund for Peace (2005-2025). Fragile States Index, fragilestatesindex.org
Théories de la formation étatique
- Tilly, C. (1985). « War Making and State Making as Organized Crime », in Bringing the State Back In, Cambridge University Press
- Tilly, C. (1992). Coercion, Capital and European States, AD 990-1992, Blackwell
- Mann, M. (1984). « The Autonomous Power of the State: Its Origins, Mechanisms and Results », Archives européennes de sociologie
- Mann, M. (1986-2013). The Sources of Social Power, 4 vol., Cambridge University Press
- Weber, M. (1919). Le Savant et le Politique
- Herbst, J. (2000). States and Power in Africa, Princeton University Press
…
«Sous quelle forme convient-il de s’adresser aux gouvernements pour provoquer cette bienfaisante initiative? Par une demande collective des Sociétés de la paix appuyée d’un mémoire explicatif? Par des démarches personnelles? Par l’intermédiaire des groupes interparlementaires de la paix? Je répondrais sans hésiter, quant à moi, sous toutes les formes; chacune a ses avantages et rien, en pareille matière ne peut être négligé. Quant à la question de savoir s’il convient de faire appuyer ces démarches par une manifestation de l’opinion publique et par la presse, ou s’il faut réserver cette action jusqu’au moment où les Etats initiateurs auront été sondés sur leurs intentions d’une façon positive, je serais assez disposé à préférer la prudente réserve indiquée pour le second cas. Les manifestations de l’opinion publique et de la presse n’ont pas toujours la mesure et la sagesse désirables, et les gouvernements sont faciles à effaroucher. »
La paix par le droit, Association de la paix par le droit, Nimes
…
…
Le métier d’historien : principes fondamentaux de la recherche historique professionnelle
L’histoire scientifique repose sur un socle de principes méthodologiques forgés depuis le XIXe siècle, de Leopold von Ranke à l’École des Annales. La critique rigoureuse des sources, le croisement documentaire et la contextualisation constituent le triptyque fondamental qui distingue l’historien professionnel de l’amateur ou du littérateur. Ce guide synthétise les préceptes validés par les maîtres de la discipline — Marc Bloch, Lucien Febvre, Paul Veyne, E.H. Carr, Carlo Ginzburg — et identifie les erreurs méthodologiques systématiquement dénoncées : anachronisme, téléologie, présentisme, usage non critique des sources. La tension entre narration et rigueur scientifique, illustrée par la critique de Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand, traverse l’ensemble de ces réflexions épistémologiques.
…
…
Les fondations de l’histoire scientifique : de Ranke à l’École des Annales
Leopold von Ranke a posé en 1824 les bases de l’historiographie moderne avec sa célèbre formule : montrer le passé « wie es eigentlich gewesen » (« comme cela s’est réellement passé »). Ce programme implique une rupture décisive avec l’histoire littéraire et moralisante. Ranke exige que l’historien fonde son travail exclusivement sur des sources primaires — archives diplomatiques, correspondances officielles, documents d’État — soumises à une critique systématique. Il distingue la critique externe (authenticité, provenance, datation) de la critique interne (fiabilité du témoin, ses intentions, sa compétence). Cette méthode, codifiée en France par Langlois et Seignobos dans leur Introduction aux études historiques (1898), établit que « l’histoire n’est que la mise en œuvre des documents ».
L’école méthodique allemande introduit également le séminaire historique, où les étudiants confrontent leurs interprétations et vérifient mutuellement leurs sources. L’exigence de notes de bas de page permettant la vérification devient la marque de fabrique de l’histoire professionnelle. Cette rigueur documentaire reste le socle de toute pratique historienne, même si les générations suivantes en ont critiqué le positivisme naïf.
Marc Bloch et Lucien Febvre, fondateurs de l’École des Annales en 1929, ont enrichi cet héritage en élargissant la définition de l’histoire. Bloch la définit comme « la science des hommes dans le temps », déplaçant l’accent du document vers l’humain. Sa comparaison célèbre fait de l’historien un ogre : « Là où il flaire la chair humaine, il sait que là est son gibier. » L’innovation majeure des Annales tient dans trois propositions : rompre avec l’histoire événementielle au profit de la longue durée ; privilégier une histoire-problème qui pose des questions au passé plutôt que de simplement le narrer ; fédérer les sciences sociales (économie, sociologie, géographie, anthropologie) autour d’une histoire renouvelée.
…
…
La critique des sources comme fondement du métier
La méthode critique distingue l’historien professionnel du simple chroniqueur. Marc Bloch formule ce principe avec force : « L’avènement d’une méthode rationnelle de critique appliquée aux témoignages humains apporte un gain immense. Nous avons acquis le droit de ne pas le croire toujours, parce que nous savons mieux que par le passé quand et pourquoi il ne doit pas être cru. »
La critique externe vérifie l’authenticité du document. L’exemple fondateur reste la démonstration de Lorenzo Valla en 1440 : il prouva la fausseté de la Donation de Constantin par l’analyse du latin, des institutions et de la toponymie — des anachronismes révélant un faux médiéval. L’historien doit établir qui a produit le document, quand, où, dans quelles circonstances, et par quels canaux il nous est parvenu.
La critique interne interroge la fiabilité du témoignage. Questions fondamentales selon Antoine Prost : l’auteur a-t-il voulu dire la vérité ? Avait-il des raisons de la dissimuler ou de la modifier ? Était-il compétent pour observer ce qu’il rapporte ? Se trompe-t-il lui-même ? Bloch distingue cruciairement les témoignages volontaires (chroniques, mémoires, récits délibérément composés pour la postérité) des témoignages involontaires (traces laissées sans intention de témoigner). Ces derniers — registres comptables, actes notariés, archives administratives — révèlent souvent davantage que les sources narratives, précisément parce qu’ils n’ont pas été conçus pour convaincre.
Le croisement documentaire constitue la méthode essentielle de vérification. Langlois et Seignobos préconisent la confrontation de témoignages indépendants : seul ce que plusieurs sources non coordonnées confirment peut être tenu pour établi. Cette exigence impose de chercher activement les contre-exemples et de ne jamais s’appuyer sur une source unique, fût-elle apparemment irréprochable.
…
…
Les sept péchés capitaux de l’historien
L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, et la transparence sur les documents consultés et écartés.
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle.
Le débat sur l’objectivité traverse toute l’historiographie moderne
E.H. Carr a porté en 1961 la critique la plus influente du mythe de l’objectivité pure. Contre l’héritage rankeien, il affirme que « la croyance en un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est une absurdité prépostère ». L’histoire est « un processus continu d’interaction entre l’historien et ses faits, un dialogue sans fin entre le présent et le passé ». Carr distingue les « faits sur le passé » des « faits historiques » : des millions de personnes ont franchi le Rubicon, seul le passage de César est déclaré historiquement significatif. C’est l’historien qui, par sa sélection, élève certains faits au rang de faits historiques.
Cette critique ne conduit pas Carr au relativisme absolu. Il maintient que « l’historien n’est ni l’esclave humble ni le maître tyrannique de ses faits. La relation entre l’historien et ses faits est une relation d’égalité, de donnant-donnant. » L’idéal d’impartialité — distinct de l’impossible neutralité — reste valide. L’historien doit expliciter sa position, ses hypothèses, ses critères de sélection. Cette transparence méthodologique constitue la réponse contemporaine au problème de l’objectivité.
Paul Veyne radicalise ce questionnement dans Comment on écrit l’histoire (1971) : « L’histoire est un roman vrai. » L’historien ne peut prétendre à la scientificité au sens des sciences exactes ; il produit une reconstruction narrative à partir de traces fragmentaires. Mais cette reconstruction obéit à des règles — critique des sources, cohérence logique, adéquation aux témoignages disponibles — qui la distinguent de la fiction pure.
L’imagination historique légitime selon Collingwood et Ginzburg
R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires ».
Carlo Ginzburg prolonge cette réflexion avec le paradigme indiciaire. Dans son essai « Traces » (1979), il identifie une méthode commune aux chasseurs préhistoriques, aux médecins hippocratiques, aux experts d’art comme Giovanni Morelli, à Freud et à Sherlock Holmes : la lecture de traces, indices et symptômes pour reconstituer des réalités cachées. La microhistoire qu’il pratique — exemplifiée par Le Fromage et les Vers (1976) — examine des cas singuliers pour éclairer des structures larges. Elle lit les sources « à rebrousse-poil », extrayant des documents ce qu’ils n’avaient pas l’intention de révéler.
Ginzburg assume que cette approche implique la conjecture. Le microhistorien « formule une hypothèse basée sur des preuves incomplètes, plutôt que d’utiliser de grandes quantités de données pour confirmer ou infirmer une théorie initiale ». La relation entre preuve et possibilité devient centrale : l’historien propose l’explication la plus plausible, non la certitude absolue.
Le cas Carlyle illustre la tension entre récit et rigueur
La critique de Thomas Carlyle dans son Histoire de Frédéric le Grand (1858-1865) cristallise les reproches de l’école méthodique à l’histoire romantique. On lui reproche son manque de rigueur critique dans le choix des documents — préférence pour les « vieilles gazettes » et les anecdotes pittoresques plutôt que les archives diplomatiques. Son style prophétique ne s’efface jamais devant les faits : interventions constantes de l’auteur, adresses directes aux personnages, usage du présent de narration. L’Encyclopædia Britannica note : « Bien qu’incapable de mentir, Carlyle était complètement non fiable comme observateur, puisqu’il voyait invariablement ce qu’il avait décidé d’avance qu’il devait voir. »
Cette critique s’applique également à Jules Michelet, qui proclamait : « Guizot analyse, Thierry narre, moi je ressuscite ! » Sa méthode de résurrection du passé par immersion personnelle, son style excessif comparé aux « tableaux de Delacroix », son mépris apparent pour la neutralité scientifique — tout cela heurtait les positivistes. Pourtant, Fernand Braudel et Roland Barthes ont défendu Michelet comme incarnant « la première forme d’une exigence de totalité ».
Le débat reste ouvert. Hayden White a montré dans Metahistory (1973) que l’écriture historique ne peut échapper à des choix narratifs qui affectent l’interprétation : romance, comédie, tragédie ou satire. L’idéal d’écriture transparente est lui-même un effet rhétorique. Mais cette reconnaissance n’abolit pas la distinction entre histoire et fiction : l’historien reste tenu par les sources, par la critique documentaire, par l’obligation de rendre compte de ce qui fut plutôt que d’inventer librement.
Mémoire et histoire : une distinction fondamentale selon Pierre Nora
Pierre Nora établit une distinction capitale : « La mémoire est la vie, toujours portée par des groupes vivants et à ce titre, elle est en évolution permanente, ouverte à la dialectique du souvenir et de l’amnésie. L’histoire est la reconstruction toujours problématique et incomplète de ce qui n’est plus. » La mémoire est affective, partielle, partisane ; l’histoire exige des raisons et des preuves. « La mémoire divise et l’histoire seule réunit. »
Cette distinction protège l’historien des instrumentalisations mémorielles. Le « devoir de mémoire » n’est pas une demande d’histoire : il cherche à fixer une vérité là où l’histoire questionne sans cesse. L’historien doit conserver sa liberté face aux mémoires revendicatrices, sans juger le passé avec les critères d’aujourd’hui.
François Hartog complète cette réflexion avec le concept de régimes d’historicité — les manières dont une société articule passé, présent et futur. Notre époque vit sous le régime du présentisme : le présent dilaté recouvre tout, le futur apparaît « non plus comme promesse, mais comme menace ». Comprendre cette situation permet à l’historien de situer sa propre pratique et d’exercer son rôle de « déprise du présent ».
La contribution de Koselleck : le temps comme objet historique
Reinhart Koselleck apporte une dimension supplémentaire avec la Begriffsgeschichte (histoire des concepts). Les concepts politiques fondamentaux — État, peuple, démocratie, révolution — contiennent des couches temporelles multiples : chaque usage présent porte la trace des usages passés. Étudier l’évolution sémantique des concepts révèle les transformations sociales et politiques.
Koselleck forge deux catégories méta-historiques essentielles : l’espace d’expérience (la présence du passé dans le présent, l’accumulation des expériences disponibles) et l’horizon d’attente (les anticipations dirigées vers le futur). L’écart entre ces deux pôles caractérise la modernité : « Moins la substance d’expérience est grande, plus grandes sont les attentes qui s’y rattachent. » Cette structure temporelle propre à chaque époque doit être reconstituée par l’historien, sous peine de projeter anachroniquement les temporalités contemporaines.
Principes validés pour une pratique historienne rigoureuse
La synthèse des enseignements des maîtres permet d’établir un protocole méthodologique :
- Critique des sources : toujours vérifier authenticité, provenance, datation (critique externe) ; interroger fiabilité, intentions, compétence de l’auteur (critique interne)
- Croisement documentaire : ne jamais s’appuyer sur une source unique ; confronter témoignages indépendants ; chercher les contre-exemples
- Contextualisation multidimensionnelle : replacer chaque source et chaque fait dans ses contextes social, économique, culturel, linguistique, événementiel
- Distinction fait/interprétation : expliciter ce qui est établi par les sources et ce qui relève de l’hypothèse interprétative
- Transparence méthodologique : exposer ses hypothèses, ses critères de sélection, les sources consultées et écartées
- Reconnaissance de l’incertitude : graduer les affirmations selon le degré de certitude ; distinguer le certain, le probable, le possible
- Vigilance face aux biais : traquer l’anachronisme, la téléologie, le présentisme, le biais de confirmation
Conclusion : une science humaine sous tension créatrice
L’épistémologie de l’histoire révèle une discipline en tension créatrice entre exigences contradictoires : rigueur documentaire et imagination reconstructrice ; impartialité et engagement interprétatif ; narration vivante et analyse démonstrative. Cette tension n’est pas à résoudre mais à maintenir — elle constitue la fécondité même du métier d’historien.
L’erreur méthodologique fondamentale serait de croire qu’on peut soit atteindre l’objectivité pure (illusion positiviste), soit renoncer à toute prétention de vérité (dérive relativiste). La voie tracée par Bloch, Carr, Ginzburg combine l’humilité épistémologique — reconnaître les limites de notre connaissance — et l’exigence de rigueur — soumettre toute affirmation à la critique des sources et des pairs. L’histoire ainsi comprise n’est pas une science au sens des sciences exactes, mais une discipline critique dont les règles méthodologiques garantissent la validité des résultats sans prétendre à la certitude absolue. C’est précisément cette modestie épistémologique qui fonde sa scientificité authentique. »
…
« Ce texte parle, évoque l’activation de points faibles, de faiblesses exploitables, de traffics d’influence, de rancunes historiques « mal digérées », de situations larvées, d’absences de perspectives, de traffics d’armes; parle de coagulation, de conjonctions de facteurs exploitables pour renverser des opinions, des gouvernements ou des alliances. »
…
«Les questions, problématiques et nœuds évoqués sont extrêmement graves et sensibles, opérantes peut-être, à n’en pas douter dans diverses situations politiques tendues, en de multiples points, telle une carte, un dessous des cartes possibles (l’auteur n’étant pas expert, ni nécessairement suffisamment cultivé, informé et intelligent, malgré ses essais et tentatives), cartes où ils règnent, auraient, régneraient, peut-être, sans doute…, misères sociales et économiques, désespoirs intimes, situations hypertendues, « conflits » de voisinages, de loyautés, trop de violences, conflits et de haines, rancunes, ou désordres, pour qu’un reste de confiance, de paix sociale et intime ne persiste, des choses en somme si graves, si déstabilisantes ou effrayantes, dans leurs possibilités, leur potentialité d’occurrence ou leur gravité, des réalités si affligeantes, dramatiques et explosives… que ça, cela en devient une horreur rien que d’y penser, de s’y projeter alors d’y vivre…. »
…
« Dans d’autres contextes politiquement, historiquement, plus chargés, instables, ou dont l’instabilité peut être amplifiée sous le biais de l’activation, de l’activité de réseaux d’opposants politiques, idéologiquement soutenus à la fois localement par des minorités, voire des pans entiers d’une société exclue du pouvoir et, ou de la réussite, comme dans les zones de conflits frontaliers, où les frontières, leur délimitation est questionnée ou remise en cause, où la légitimité du pouvoir est décriée, où l’usage de la force est jugé disproportionné, arbitraire, ou encore dans les pays sans élections libres, sans démocratie véritable, égalitaire, où il y eut, il y a eu des excès, emprisonnements, oppression des opposants, voire plus…; des zones où les tensions, rancunes sont maximales, déraisonnables, ou indubitablement très grandes, où les capacités de projection dans un avenir meilleur, un présent juste et supportable (pour soi-même ou ses enfants, sa communauté) sont modestes, voire nulles; la question de la circulation, de la prolifération de l’alimentation, des circuits et réseaux d’armements civils et militaires, des flux, de leur contrôleront, ou de leur manque de contrôle, des stocks, de la, des responsabilités autour de ces questions, est un réel problème, comme une hydre, un serpent à plusieurs têtes où chacun, des acteurs notamment internationaux et étatiques peuvent avoir, ont souvent des intérêts, soutiennent des franges tragiquement divergentes au sein de populations do qui ne raisonnent plus, ou n’ont jamais raisonné en termes d’intérêt supérieur de la Nation, avec patriotisme, par la faute parfois d’un État absent, incapable, ou démuni, qui ne protège, n’assure, ou ne pouvait dès lors plus, ou pas assez assurer ses fonctions sociales et régaliennes. »
…
« La question des flux financiers, d’armes, parfois d’hommes, les diverses et divergentes revendications politiques, la question de la démocratie, de la démocratisation, les conflits entre franges religieuses et éthiques, leur exacerbation par les crimes politiques, les « anciens » traumatismes, toujours vivants, vivaces dans la mémoire historique, longue, du prix payé par les victimes, une région, des clans, des familles, la question des garanties de paix sérieuses et durables, pour un éventuel désarmement, un apaisement du conflit…. la question des ressources géostratégique, ( pétrole, terres « rares », gaz, etc), de leur contrôle, de la stabilité politique, économique d’une région, d’un pays, de dictatures militaires, et religieuses, nécessaires à leur exploitation, leur essor, les questions toujours, et in fine, toujours prédominantes dans une société et pour, tant ses citoyens que le pouvoir, de l’ordre social, des traditions, des repères sociaux et moraux, la question de l’ouverture, du pouvoir social, et médiatique, de la narration des évènements, la question de la censure, de l’auto-censure, aussi, de la prudence quant aux évènements, quant aux réactions, aux éventuelles suréactions, la sensibilité sociale, humaine et politique du pays, des gens, quant aux questions, aux orientations parfois, potentiellement dangereuses, la mesure du, ou des risques, d’embrasement, de la révolte sociale, les pressions sur le gouvernements, la question de l’acceptation, de l’acceptabilité des situations, de la patience, des passions humaines, de la culture politique des administrés et citoyens, de la faculté de rétention des affects, des opinions, de la colère…, la question de l’intérêt commun, du commun, du vrai, du faux, de l’insensé, du dangereux, du juste, de l’injuste, du démesuré, de l’exagéré, du trop, du supportable, des limites, des imprévus, liés aux conduites et inconduites, consciences ou inconsciences, des actions des uns et des autres, à la perfidie, au caractère traître de nos choix, et non choix, de ce que l’on croit pouvoir maîtriser et comprendre, même après un certain travail.., au bout d’un certain, de ce que l’on ne conçoit ou perçoit aussi que trop tard, trop tardivement, quand le mal est déjà fait, ou là, comme déjà présent, comme en potentiel, en latence. »
…
« Ce texte pose la question de l’épuisement social comme politique, des discours, de leurs limites, de l’effet de saturation psychique ou émotionnel, des limites humaines face à l’insupportable, l’inacceptable, du manque de débouchés économiques et sociales, la question des enthousiasmes, des révoltes précipitées ou dangereuses, du coût psychologique et humain, politique, de la révolte armée, celle, celui aussi du silence, de la contention, de la patience, la tolérance, voire du pardon éventuel…, celle aussi des intérêts croisés, divergents, des oppositions, entre société, classes sociales, visions du monde, opinions, ou appartenances, alliances politiques et religieuses. Des questions à l’impact extrêmement grave et sensible, pas abstraites, dans la réalité, le vécu des gens, des concernés… »
…
« (Peut-être)… que ce texte montre la difficulté, la complexité voire la dangerosité parfois du commentaire social imprudent ou irréfléchi , politique, sur des « problèmes, des problématiques en cours », leur indécence, ou son retard, aussi dans des contextes où des gens meurent réellement, et tous les jours… ont peur réellement, ont faim réellement, et pas par projection irréaliste, sont concrètement en deuil, dans la sidération, la faim, la colère, ou la misère ou encore dans des colères ou des terreurs monstres et réelles. »
…
« Des paramètres en somme pour parler, ou parfois tout simplement se taire, filtrer en tout cas sa parole, pour ne pas dire, répéter davantage d’âneries, blesser davantage des êtres, des personnes en souffrances, des victimes, des morts, des bourbiers sociaux, ou politiques où l’enchevêtrement des causes et des acteurs, rend au final difficile d’identifier clairement des coupables uniques, à contrario de l’évidence, dans les chaînes d’actions, de causes, de réactions. »
« Où, aussi… il n’y a, n’y aura pas de solutions magiques, surtout quand des deuils, des destructions, des crimes ont lieu, ont eu lieu. Le plus grave est que l’on ne comprend, qu’ il arrive que l’on ne comprenne que dans l’après coup, ce qu’il se passe, comment, et pourquoi nous aurions dû agir, parler, ou se concerter, avant l’acte, l’action, ou la réaction, comme dans les réactions en chaîne, en forme d’atomes. »
…
« Que ce minimum pour juger ou parler avec décence, cohérence, temporalité arrive après des catastrophes, quand la sagesse, la prudence, ou le tact ne servent plus à rien. Quand remettre en place les choses dans leur trame, les évènements, les discours, ne ramènera pas les absents à nos élucubrations tardives. Des paroles, jugements péremptoires et vides, carburants de guerres d’inimitiés tenaces et réelles, elles? Se tromper de guerre, mais la faire, la déclencher quand même, y être, s’y retrouver malgré tout, sans savoir comment en sortir, ni pourquoi « on » l’a déclenchée… »
…
« Ce dont ce texte parle, ce qu’il semble dire, c’est aussi qu’il n’y a pas de responsables uniques, aux crises, aux tensions, que la conjonction de facteurs tels l’Histoire longue ou récente des relations diplomatiques entre deux pays ou entités, groupes divers, la présence d’intérêts divergents, comme la nécessité pour une frange de la population de soutenir ou de protéger un régime, une structure militaire ou politique peut s’être enraciné dans une longue histoire de persécutions sociales et politiques, que la méfiance, la défiance et la crainte peuvent être justifiées, et même pousser à fermer les yeux sur certaines violences, des groupes jugés ennemis, violences lesquelles elles-mêmes peuvent servir de germes ou d’ingrédients à de futures révoltes ou remise en cause de l’autorité centrale, du pouvoir, que les conflits entre communautés, ethnies et origines, les mémoires de « martyrs », d’hommes tombés à la guerre, dans ces conflits, ces crimes d’États ou inter-ethniques qui traversent des générations, des siècles entiers peut servir de précédents, de causes ou de « raisons » pour la prochaine.»
…
« Ce texte évoque des crimes, avec des alliances, des soutiens, des ramifications internationales, avec des individus, des groupes, des segments entiers de populations considérées comme traîtres à une, ou des causes religieuses et politiques, avec un potentiel de violences. Une communauté internationale divisée, une bataille d’opinion violente, des acteurs, des personnes accusées d’importer des conflits, des États accusés de complicités, fournitures d’armes. Des belligérants qui oublient, ont oubliés toute mesure, diplomatie, tempérance… Des pays, des régimes, régions du monde sous mesures, pressions constantes politiques, embargos, mesures économiques punitives, tentative d’affaiblissement économique, pressions sur les opposants internes, obligés de fuir, et condamnés au silence, à la discrétion, aggravation des peines et souffrances de populations défavorisées et en plus pressurisées, muselées politiquement. Présence parfois de ressources géostratégiques, qui soit, tantôt peuvent servir le développement économique et social du pays, d’une région, parfois, souvent « grâce », ou plutôt par l’entremise d’un pouvoir fort, et froid, qui ne laisse que pas ou peu de places à la contestation, au dialogue, soit attire, l’attention de groupes, alliances aux intérêts divergents, et dont les antagonismes rivaux peuvent pousser, favoriser l’émergence de tensions au sein d’un même pays, avec une population souvent prise en étaux, indécises, impuissantes et divisées, face au double danger de l’agitation, du risque de la répression, comme celui de l’inaction, incertaine quant à son avenir, son présent, tentée peut être par la révolte, l’espoir, mais aussi dans la crainte, le souvenir cuisant ou la hantise, de ce que cela risque de coûter, en termes de représailles, de persécutions politiques et sociales, comme dans la crainte, la terreur du mot de trop, ou d’attiser des révoltes, mais de ne pas contrôler l’ampleur ni la gravité et la durée des représailles. On sait ce que l’on espère, on ne sait pas ce que l’on risque… Des situations où s’entremêlent exaspération et désarroi collectifs, impuissance sociale, répression policière, crainte d’agir, présence de circuits, de groupes locaux armés et influents, population terrifiée ou complices, souvent et malheureusement habituée par la force des choses, des évènements à l’horreur.»
…
« Ce que l’auteur pose en termes de questions, de questionnements, d’interrogations, de cadres mentaux, ou sociaux, politiques, opérationnels, d’action(s), qu’il découvre (ou essaye de comprendre à minima), sans doute, à n’en pas douter, sans l’ombre d’un doute, sont-elles des réalité qui exigent, ont exigées de la part d’organismes, d’organisations étatiques ou sociales, militaires, renseignements, des enquêtes, vérifications, investigations, évaluations à des vues, des fins projectives, d’anticipation, de prévention, etc.; et ce que l’auteur appelle, désigne ou nomme avec surprise, stupeur, frayeur, n’a rien d’une réalité fantasmée ou découverte sur le fil de ce blog, du travail de ce blogueur aux conceptions, réalisations tardives…; d’autre part que sa description d’une forme de conspiration, par sa terminologie d’activation de leviers humains, sociaux, politiques ou militaires, armée ; relève peut-être, sans doute d’une approximation, d’une imprécision conceptuelle, sans doute de préjugés, et qu’il faudrait davantage, forces d’enquêtes, de vérifications, de preuves…, accès à des données confidentielles, ou difficiles à approcher, que seuls des services compétents, et habilités possèdent, aussi bien réfléchir et modérer, pondérer, savoir et pourquoi, et comment l’on s’aventurerait à divulguer les dessous, les ressorts affectifs et sociaux d’événements historiques graves, ce que l’on ferait, à quoi nous servirait, de savoir telle ou telle chose, à posteriori, quand le mal est, a deja été fait, qui plus est, et si nous découvrions des éléments que nous jugerions, aux yeux de certains, incriminant, et par trop incriminant, pour qui, contre qui, quels intérêts au fond, des choses, des éléments, des contextes, dangereux, et risqués, difficiles à investiguer et politiquement explosifs dans les responsabilités croisées que pointeraient de telles enquêtes, avec des résonances potentielles graves sur l’image, la représentation commune, médiatique de telles supposées et hypothétiques manœuvres que d’aucuns à tout le moins jugeaient ou ont jugés imprudentes voire criminelles, et dont les justifications ou objectifs ne nous apparaissent peut-être, sans doute pas suffisamment clairement, surtout à ceux, pour ceux qui, tel l’auteur de ces lignes, du blog, n’appréhende et de fait que de manière récente et incomplète, imprécise, des affaires pour lesquelles probablement, il n’est pas si facile et évident de raisonner de façon simple, unilatéralement en termes de bien ou de mal, mais plus de choix, plus ou moins avisés, plus ou moins risqués et justifiés par des calculs aux retombées plus ou moins grandes, négatives ou prévisibles. En tout le moins une, des enquêtes, (boîtes de Pandore), que l’on voudrait ne pas faire, ne pas avoir à faire au fond en définitive.»
…
« Check-list de décence, prudence et lucidité avant toute prise de parole sur un conflit ou une crise
1. Contexte historique et politique
Examiner l’histoire longue et récente des tensions : guerres, colonisation, alliances passées, ruptures, persécutions.
Identifier le type de régime (démocratie, dictature, régime militaire, religieux).
Vérifier l’héritage des traumatismes collectifs (génocides, exils forcés, massacres, répressions).
2. Contexte social et économique
Mesurer le niveau de misère sociale et économique (pauvreté, chômage, inégalités).
Identifier les manques structurels (absence d’État de droit, corruption, services publics défaillants).
Évaluer les perspectives de vie offertes aux populations (éducation, santé, avenir des jeunes).
3. Contexte sécuritaire et militaire
Évaluer la circulation et le contrôle des armes (légales et illégales).
Identifier les groupes armés locaux ou étrangers et leurs alliances.
Vérifier le niveau de sécurité des civils et les risques d’escalade.
4. Contexte diplomatique et géostratégique
Analyser la position géographique (zones frontalières, territoires contestés).
Identifier les ressources stratégiques (pétrole, gaz, terres rares).
Évaluer les pressions et influences internationales (alliances, embargos, soutien à certains camps).
5. Facteurs culturels et identitaires
Observer les fractures religieuses, ethniques, linguistiques et leur intensité.
Prendre en compte les récits et mémoires collectives (martyrs, héros, victimes).
Comprendre la culture politique (patriotisme, loyauté, rapport au pouvoir).
6. Paramètres médiatiques et narratifs
Vérifier le degré de liberté de la presse et la présence de censure ou d’autocensure.
Identifier les narrations concurrentes (propagandes, versions officielles, rumeurs).
Évaluer l’impact émotionnel et psychique des discours publics.
7. Risques et limites de la parole publique
Se demander si le commentaire est prématuré ou basé sur des informations incomplètes.
Mesurer l’effet potentiel des propos sur les victimes, familles endeuillées, populations en tension.
Se rappeler que certains paramètres n’apparaissent clairement qu’après coup.
8. Responsabilités et éthique
Vérifier si les propos servent l’intérêt commun ou nourrissent la division.
Savoir choisir le silence ou la prudence si le contexte est trop inflammable.
Rechercher les voies d’apaisement, de dialogue ou de réparation plutôt que l’escalade.
Utilisation recommandée :
Passer chaque point en revue avant de publier un commentaire ou un article.
Utiliser comme cadre d’analyse lors d’un débat ou d’une enquête.
Adapter selon la gravité, la complexité et la sensibilité de la situation. »
…
Laisser un commentaire