« Quand un gouvernement adopte pour règle de conduite la vaillante, mais hasardeuse maxime, qu’il ne faut souffrir nulle résistance, il prend en quelque sorte vis-à-vis de soi-même et vis-à-vis de tous l’engagement de ne pas désarmer et de se tenir perpétuellement en état de guerre; mais lorsqu’il entend et pratique cette maxime de telle façon que, dans les oppositions qu’il rencontre, il n’admette pas de degré, nulle distinction de plus et de moins, qu’il se transporte tout entier avec toutes ses forces sur chaque point, à propos de toute question, qu’il n’y ait si légère escarmouche dont il ne fasse une bataille rangée, qu’il voie la sûreté et mette son honneur, susceptible comme l’honneur militaire, à sortir victorieux de chaque combat d’opinion qu’il affronte, il ne se contente pas de faire la guerre; il la fait mal; il la rend fatigante, coûteuse, périlleuse, et il réussit à gagner peu de chose, en se comportant comme s’il craignait dans chaque occasion de tout perdre. Un pouvoir qui prétend à s’occuper de tout et qui ne trouve jamais assez grand le nombre de ceux qui sont occupés par lui et pour lui ne saurait empêcher que l’on s’occupe beaucoup de lui. Il a souvent à s’en féliciter, mais il aura trop d’occasions de le regretter. Lorsque, sur la base formée par une multitude d’unités faibles, éparses, qui, ne pouvant s’agréger en groupes organisés et cohérents, sont comptées plutôt qu’elles ne comptent pour quelque chose, se dresse, soutenue par cet imposant appareil mathématique, une haute, puissante et souveraine unité gouvernementale, le Pouvoir ainsi constitué est en état d’abuser à la fois de la force qui lui est donnée et de l’origine de cette force, et il doit lutter contre la tentation de pénétrer d’autant plus loin qu’il semble qu’on l’ait appelé et introduit partout. Là où s’abstenir serait faiblesse pour d’autres, pour lui c’est sagesse, la vraie sagesse qui se reconnaît à l’empire exercé sur soi-même. »

Léonce Mesnard, Mélanges littéraires et biographiques ; Essais de critique d’art ; Essais de critique musicale ; Pensées et fragments ; Essais littéraires, Revue des Deux Mondes, Volume 155

« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire.  »

Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)

13 minutes, 48 secondes :

François Mittérand : « Votre stratégie est bonne… mais il vous reste des choses à apprendre : la diplomatie, la patience et surtout… le mépris. C’est le mépris qui permet le détachement, plus vous en afficherez, plus ils prendront cela pour de la sérénité…. »

Le débat sur l’objectivité traverse toute l’historiographie moderne

« E.H. Carr a porté en 1961 la critique la plus influente du mythe de l’objectivité pure. Contre l’héritage rankeien, il affirme que « la croyance en un noyau dur de faits historiques existant objectivement et indépendamment de l’interprétation de l’historien est une absurdité prépostère ».  (University of Richmond)  (GradesFixer) L’histoire est « un processus continu d’interaction entre l’historien et ses faits, un dialogue sans fin entre le présent et le passé ».  (Adarsh Badri +2) Carr distingue les « faits sur le passé » des « faits historiques » : des millions de personnes ont franchi le Rubicon, seul le passage de César est déclaré historiquement significatif.  (Wikipedia) C’est l’historien qui, par sa sélection, élève certains faits au rang de faits historiques.  (richmond)  (GradesFixer)

Cette critique ne conduit pas Carr au relativisme absolu. Il maintient que « l’historien n’est ni l’esclave humble ni le maître tyrannique de ses faits. La relation entre l’historien et ses faits est une relation d’égalité, de donnant-donnant. »  (richmond)  (Medium) L’idéal d’impartialité — distinct de l’impossible neutralité — reste valide. L’historien doit expliciter sa position, ses hypothèses, ses critères de sélection. Cette transparence méthodologique constitue la réponse contemporaine au problème de l’objectivité.

Paul Veyne radicalise ce questionnement dans Comment on écrit l’histoire (1971) : « L’histoire est un roman vrai. »  (Wikipedia)  (Cairn.info) L’historien ne peut prétendre à la scientificité au sens des sciences exactes ; il produit une reconstruction narrative à partir de traces fragmentaires.  (Recyclivre) Mais cette reconstruction obéit à des règles — critique des sources, cohérence logique, adéquation aux témoignages disponibles — qui la distinguent de la fiction pure. »

« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvéniens, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »

Othenin d’Haussonville

« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. « 

« Dans la première moitié du 15ème siècle les exactions des écorcheurs, directement liées à la mauvaise organisation des troupes et à de longues phases de démobilisation, ne sombrent pas dans l’indifférence des pouvoirs publics : de très nombreuses doléances dénoncent ces violences et poussent le roi à agir pour les juguler. Or, son objectif est ici éminemment politique : en condamnant les écorcheurs mais aussi en leur accordant parfois sa grâce, le souverain réaffirme sa place éminente dans le processus judiciaire et reconstruit son pouvoir en se posant comme le régulateur du conflit. Dans ce contexte la réforme de son armée en 1445 apparaît comme une mesure tout autant politique que militaire.

Au cours de l’époque moderne, les conflits accélèrent ces processus de politisation dans tous les pays d’Europe, ne serait-ce qu’en raison des effectifs mobilisés. La guerre, en effet, concerne de plus en plus de monde : des dizaines de milliers de combattants à la fin du XVIème siècle, des centaines de milliers pendant la France de Louis XIV, davantage encore pendant la Révolution et les guerres napoléoniennes… Le système de la milice, au XVIIIe siècle draine plus de 300 000 hommes dans les troupes françaises, une mobilisation considérable que la conscription accentue encore au début du 19e siècle. Désormais, les armées sont composées en grande partie de paysans qui se déplacent pendant plusieurs années sur de longues distances. Lorsqu’ils reviennent chez eux – s’ils n’ont pas fait souche ailleurs – ils ne sont plus tout à fait les mêmes, car ils ont connu, sous les drapeaux, des cultures, des langues, et des coutumes différentes des leurs. En brassant des populations qui s’ognoraient, en leur permettant de se découvrir parfois des intérêts communs, la guerre à grande échelle favorise les transferts culturels. Le soldat paysan, de retour chez lui, rapporte de ses voyages des expériences des observations et des nouvelles qui bénéficient à l’ensemble de la communauté à son niveau. Il contribue donc à une montée en généralité à la cristallisation d’une culture politique dans la seconde moitié du XVIIIe siècle.

Mais la politisation ne touche pas seulement les soldats et leur communauté d’origine. Elle concerne aussi les civils qui habitent les régions les plus sensibles, ceux qui subissent les passages des troupes et qui sont les plus exposés au risque d’invasion. On l’observe dès le 16ème siècle, car les citadins des régions frontalières se tournent vers l’état, conscients de leur fragilité à une époque où l’artillerie peut désormais ouvrir une brèche dans n’importe quel muraille. Même si, dans l’idéal, ils conçoivent toujours leur cité comme une petite république autonome, ils consentent parfois à sacrifier une partie de leur franchise sur l’hôtel de la sécurité et admettre la main mise de l’État sur leurs finances et leur armement pour éviter le pire. Sans doute, est-ce l’une des raisons pour lesquelles la politisation s’accélère en temps de crise de conflit : ces périodes permettant aux princes de se présenter comme un protecteur et un régulateur.  »

La politique par les Armes : Conflits internationaux et politisation (XIV – XIX siècle), sous la direction de Laurent Bourquin, de Philippe Hamon, d’Alain Hugon et de Yann Lagadec, Presse Universitaire de Rennes

« Voici une synthèse claire et complète du livre de Scott Mann Nobody Is Coming to Save You — en français, avec des éléments factuels sur l’auteur et les idées principales.

1) Qui est Scott Mann ?
Scott Mann est un retraité des forces spéciales américaines (Green Beret), lieutenant-colonel de l’US Army avec plus de vingt ans d’expérience en opérations spéciales. Il est également auteur à succès du New York Times, conférencier, coach en leadership et fondateur de programmes comme Rooftop Leadership et Task Force Pineapple, conçu pour aider les vétérans à se réintégrer.

2) Titre complet du livre
Nobody Is Coming to Save You: A Green Beret’s Guide to Getting Big Sh*t Done — littéralement : Personne ne va venir te sauver : le guide d’un Green Beret pour accomplir les grandes choses.

Ce n’est pas un roman de fiction, mais un livre de leadership et de développement personnel, basé sur l’expérience militaire de l’auteur et appliqué à la vie civile, professionnelle et sociale.

3) Thèse principale
Le message central est direct : personne n’arrivera de l’extérieur pour régler nos problèmes — que ce soit des crises personnelles, des divisions sociales, des tensions au travail ou des défis politiques et culturels.

Mann prend ses expériences en zone de conflit (où il devait survivre avec un petit groupe sans renforts immédiats) pour développer des stratégies de leadership applicables dans la vie civile.

4) Concepts clés du livre
a. “The Churn” (le tourbillon)
Mann décrit la société moderne comme plongée dans un état de confusion, de division, de distraction et de méfiance — il appelle cela The Churn. Cette réalité empêche les gens de se connecter authentiquement et de collaborer efficacement.

b. Rooftop Leadership
C’est la notion-pivot du livre : mener par l’exemple visible et réel, comme les Green Berets qui défendent littéralement des villages depuis les toits (rooftops) en Afghanistan.

Cette forme de leadership inclut :

la présence proactive,
la vulnérabilité assumée,
la fiction de la performance remplacée par l’authenticité,
et montre que pour gagner la confiance, il faut être là physiquement et émotionnellement — pas seulement donner des ordres.
c. Importance de l’histoire (storytelling)
Le livre insiste beaucoup sur le fait que les histoires forgent les liens humains. Raconter son vécu, ses luttes, ses failles est une façon de créer de la confiance et de réduire les fractures sociales — bien plus que des communications superficielles ou des slogans.

d. Leadership dans les environnements à faible confiance
Mann transpose ses compétences de commandement acquises dans des zones de guerre à des contextes civils où règnent méfiance, polarisation et fragmentation sociale. Il donne des outils pour :

naviguer dans des environnements émotionnellement complexes,
établir des relations solides,
susciter l’engagement sans autorité formelle.
5) Structure et approche
Le livre n’est pas un manuel sec. Il combine :

histoires personnelles, y compris des récits de combats et de décisions sous pression,
réflexions philosophiques sur la société moderne,
méthodes pratiques pour améliorer le leadership, la communication et les relations,
une analogie entre survie en zone hostile et survie dans une société divisée.
6) Résonance générale
Les critiques et lecteurs décrivent généralement le livre comme :

stimulant et honnête,
mélangeant leadership militaire et conseils pour la vie civile,
offrant des pistes utiles pour faire face à la polarisation, à la désunion et à la déconnexion dans les communautés et les organisations.
7) Pour qui ce livre est-il pertinent ?
cadres et dirigeants en environnements complexes,
personnes intéressées par le leadership pratique,
lecteurs confrontés à des contextes de haute incertitude sociale ou organisationnelle,
vétérans de guerre en reconversion,
individus intéressés par l’application des stratégies militaires à la vie quotidienne.
8) En résumé
Nobody Is Coming to Save You est un livre de leadership pragmatique et introspectif qui :

propose des stratégies tirées de l’expérience des forces spéciales,

rejette l’idée de “sauveur extérieur”,

met l’accent sur la responsabilité personnelle, la connexion authentique et le leadership visible dans un monde fragmenté. »

« L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. »

Emmanuel Mounier 

« Kalyvas : découpler la guerre et la violence

The Logic of Violence in Civil War, publié en 2006 chez Cambridge University Press, est le grand livre de Stathis Kalyvas, politiste grec formé à Chicago puis à Yale. Le projet est analytiquement précis : « découpler analytiquement la guerre et la violence » — c’est-à-dire montrer que la violence dans les guerres civiles n’est ni une conséquence automatique de la guerre ni une explosion irrationnelle, mais un produit micro-rationnel des situations locales de contrôle. Stathis Kalyvas

La distinction centrale est entre violence sélective (qui cible des individus identifiés comme défecteurs ou collaborateurs) et violence indiscriminée (qui frappe collectivement, sans tri). Kalyvas pose une thèse contre-intuitive : la violence sélective demande de l’information ; l’information demande de la collaboration des civils ; et la collaboration ne se produit que là où l’un des camps détient un contrôle suffisant pour protéger les dénonciateurs. Inversement, dans les zones où aucun camp ne contrôle, l’information manque, et la tentation devient celle de la violence indiscriminée — qui, paradoxalement, est moins efficace pour produire la soumission durable. »

« Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… » »

Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO : Matières à réflexion  

https://www.cairn.info/l-ingenierie-sociale–9782749237176-page-25.htm

« Ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme, et de réciter les droits de l’homme, c’est des débiles. Il ne s’agit pas de faire appliquer des droits de l’homme. Il s’agit d’inventer des jurisprudences, où, pour chaque cas, ceci ne sera plus possible.  C’est très différent. »

Gilles Deleuze

 « Ce qu’il décrit, c’est qu’il existe des logiques, des nécessités d’intimidation discrète, de soumission, de respect à l’ordre social, aux personnes, d’injonction au silence, comme celle de quelqu’un, ou d’un groupe qui vous fait comprendre, deviner qu’il est armé. Et vous vous taisez alors par peur, ou alors par compréhension de votre situation pas toujours claire. Mais c’est la peur, l’angoisse elle-même qui pousse les gens à s’armer. Sorte de serpent qui se mord la queue. Trop de crimes et délits non pas impuni mais proféré induisent une logique de contrôle parfois de menaces ou de neutralisation, d’intimidation par l’équipement en couteaux, armes à feu, apprentissage de sports de combat. La peur d’un renversement du pouvoir par la gauche radicale provoque une réaction des milieux économiques, ou de droite catholique ou militaire qui s’équipent, sont équipés, presque formés à déstabiliser, ou renverser le régime, au cas où. L’État, ses représentants ne sait pas exactement quoi faire, observe en silence, comme prêt à agir, à réagir, en fonction des évènements, de leur tournure. Il y a bien sûr la crainte du désordre sociopolitique qui fait basculer presque l’État dans l’autoritarisme, la violence, la répression, pour protéger l’économie de l’instabilité économique, et aussi de glissements dangereux et coûteux dans les finances publiques. Les militaires, l’armée observent, se tiennent à distance, devoir de réserve, serment de loyauté, de patriotisme les contraignant. Une population sur les dents, dans la faim, la précarité, la peur, ou la violence ordinaire médite des projets de revanche, de renversement, la colère contre l’État et ses représentants, trop exagérément accuser de facteurs qu’ils ne contrôlent pas ou pas vraiment, ou pour lesquels ils sont impuissants voire pas responsables. Des partis, des alliances sociopolitiques s’estiment lésées dans un système, un contexte qu’ils estiment trop indulgents ou tolérants parfois, souvent par convictions personnelles, ou idéologies, et aspirent à un retour du moral, du religieux, les personnes immigrées dans cela s’estiment lésées, sont très souvent stigmatisées exagérément, injustement et deviennent vindicatives, développent, ont développées de l’aversion contre la police accusée d’agir avec partialité, et brutalité, de cynisme. Le tout dans un contexte économique tendu, ultra concurrentiel, libérale, avec à l’étranger notamment de nouveaux acteurs émergents qui réclament leurs droits, travaillent plus dur encore. L’accession, la démocratisation des savoirs rend la verticalité inhérente du pouvoir plus difficile à justifier, à incarner , et place les hommes, les partis politiques en face d’une population de plus en plus instruite, et formée, critique face a l’impuissance des partis et dirigeants politiques à faire reculer la pauvreté, le sentiment de s’appauvrir que partagent tout ceux dont la marge de manœuvre financière, les ressources gagnées ou possédées sont insuffisantes ou trop serrées, et injustes au regard des efforts colossaux consentis jour après jour, mois après mois, années etc… Les conflits sociaux et politiques, publiques sont tels, d’une si grande violence et virulence, que l’aigreur, la fatigue, la colère, progresse dans toutes les classes d’une société devenue méfiante, critique, circonspecte par expérience des désillusions électorales successives, l’État étant jugé coupable de négligences pire d’un laisser-faire, de fermer les yeux, sur les récriminations, les plaintes privées ou publiques. Au sein de la société, on s’étiquette, est étiqueté, méprisé ou stigmatisé, par classes d’âges, classes sociales, orientation politique, etc.. Dans ce contexte de guerre sociale larvée , certains s’effondrent, sur fond de misère sociale et affective, sont la proie des dealers, des marchands de malheurs, des mafias qui prolifèrent et s’entretuent, se déchirent en pleine rue et ce malgré les scandales, l’indignation permanente que ces trafics suscitent en continue. Des règlements de compte ont lieu tous les jours, pour des questions d’honneur, de trafic, de bandes, de quartiers rivaux, dans l’indifférence de la police, des gens qui méprisent, et se distancient, se sont distanciées de ces histoires dont les participants sont pour eux des dégénérés. L’État, sans doute par pitié, observe, mais ne peut, ni ne veut régler le problème, malgré les nuisances. Des médias relayent machinalement et mécaniquement les faits divers, judiciaires du jour, parfois à des fins politiques, électoralistes, sur fond idéologique et sans tenir compte que malgré tout ce que l’on raconte et dit, la mortalité lié aux homicides, les statistiques ont considérablement baissé en 25 ans malgré tout, en proportion de l’augmentation de la population. »

La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée

« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » 

« LA CRAINTE EST NECESSAIRE QUAND L’AMOUR MANQUE; MAIS IL LA FAUT TOUJOURS EMPLOYER A REGRET, COMME LES REMEDES LES PLUS VIOLENTS ET LES PLUS DANGEREUX. CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME. «

Fénelon, Les aventures de Télémaque

« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »

« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »

« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»

« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »

« Propositions »

« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »

….

« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »

https://www.lemonde.fr/technologies/article/2013/10/26/les-etats-unis-auraient-espionne-le-telephone-de-merkel-des-2002_3503620_651865.html

« Mentionne-le mais sans insister. Barzini est un homme à qui l’on n’a pas besoin de dire les choses. »

Le Parrain, Premier volet, « Vito »

« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs

Diagramme de synthèse

Pour ou Contre le Projet

1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs

2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés

3 Ceux hésitants

Exemple

(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)

Stratégie d’Action rationnelle

Federer les mécontents(pétition)

Jouer la montre

Système d’action concrets :

Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.

Émergence de négociations

Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,

Pour chaque objectif, définir des sous objectifs

Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))

Bien réfléchir, Brainstorming

Exemples de plan d’action résultants

Sur les plans:

Administratif et juridique

Relations internes

Communications internes

Communication avec le partenaire

Actions à mettre en place à court terme, à long terme

Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?

À qui et comment la communiquer ou non?

Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »

Rémi Bachelet, Analyse Stratégique

« Leur force tient à leur incroyable vitesse de réaction : les membres de la fachosphère sont les premiers sur le moindre sujet d’actualité. Citons par exemple l’affaire du hijab de Décathlon : ils ont commencé dans les secondes qui ont suivi – c’est tout de même impressionnant – à partager des contenus et des tactiques de partage. De même, ils ont une capacité incroyable à épouser les codes des différents réseaux sociaux et à jouer sur les émotions. Ils ont été très performants à l’époque des blogs, à celle des « vlogs » puis des chaînes YouTube, puis à nouveau à l’arrivée du Twitter informatif et du Twitter de combat. À chaque fois, ils ont adopté les pratiques les meilleures et les plus récentes de chacune des plateformes, et ils font de même aujourd’hui sur vk.com. Cela leur permet d’influer sur l’agenda médiatique car ils remportent souvent la bataille de l’attention en étant les premiers en volume et chronologiquement.
En revanche, il est beaucoup plus difficile de prouver leur manipulation par des puissances étrangères – un sujet sur lequel la parole gouvernementale est souvent caricaturée. Je ne prétends pas que ces groupes sont manipulés par des forces étrangères, mais qu’ils sont très structurés et qu’est en train d’émerger aujourd’hui une internationale de l’extrême droite, une internationale de la fachosphère, qui va de l’alt-right américaine à certains pro-Brexit en passant par certains nationalistes d’Europe de l’Est et d’Italie, dont l’action est parfois synchrone même si je ne peux pas prouver qu’elle soit coordonnée. Je n’en ai pas les preuves et ne puis vous dire que l’État français en a les preuves. Mais nous ne pouvons cependant que constater que sur certains sujets, ils arrivent à hisser très haut certains contenus au même moment. » »

Archives Parlementaires

 La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»

«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »

Yuri Bezmenov

https://www.franceinfo.fr/politique/front-national/un-site-d-extreme-droite-publie-une-liste-d-avocats-a-eliminer-qui-avaient-signe-une-tribune-contre-le-rassemblement-national_6645510.html

Liminaire — La responsabilité sans rédemption

« Le présent document ne se propose pas d’élucider ce que serait le bon usage de la violence, ni de réécrire la longue histoire du désir d’innocence en politique ; il se borne à articuler ensemble trois ordres de discours — la grande littérature européenne du milieu du XXᵉ siècle, la sociologie historique de l’État et de la coercition, la tradition « réaliste » de la théorie des relations internationales — pour reformuler une question qui, en mai 2026, paraît plus exigeante encore qu’à l’époque où Hannah Arendt achevait Les Origines du totalitarisme : à quelles conditions un acteur, individuel ou collectif, peut-il se reconnaître responsable d’un monde qu’il n’a pas commencé sans, pour autant, accepter le langage théologique de la culpabilité, ce reflux du regard qui dispense d’agir ?

La distinction conceptuelle qui structure tout ce qui suit est simple, mais sa portée est presque infinie : la culpabilité est rétrospective ; elle juge ce qui fut, elle pèse les torts, elle cherche un sujet imputable et lui assigne une dette. La responsabilité, telle qu’on la trouve formulée chez Weber, chez Camus, chez Levi, chez Arendt, est prospective ; elle ne demande pas « qui est coupable ? » mais « qu’est-ce qui rend un avenir encore possible ? ». La culpabilité tend à se prouver par les armes, à se laver par le sacrifice, à se nourrir d’un imaginaire de pureté restauratrice ; la responsabilité, parce qu’elle accepte d’arriver tard, dans un monde déjà engagé, déjà sale, déjà tissé d’autres décisions, ne peut promettre aucune restauration. Elle accepte la mesure. Elle accepte la médiocrité de l’efficace. Elle se prive du grand geste justicier.

C’est cette ligne de crête, entre nihilisme et moralisme, entre cynisme et croisade, que les œuvres ici rassemblées explorent — et c’est elle que la sociologie historique de la coercition et la théorie réaliste de l’ordre international, chacune dans son registre, tentent ensuite de transposer à l’échelle des États. Le pari de ce qui suit est qu’il existe une cohérence souterraine entre la « mesure méditerranéenne » de Camus, l’éthique de responsabilité de Weber, le constat de Tilly selon lequel l’État moderne est lui-même une concrétion de coercition organisée, et la prudence aronienne ou niebuhrienne face à l’exceptionnalisme. Cette cohérence n’est pas un système ; elle est un refus partagé — refus de la pureté comme moteur, refus de l’innocence comme alibi, refus du désespoir comme dispense.

Mouvement 1 — Leçons des œuvres : responsabilité tragique, monde hérité, décision sans option pure

Le premier mouvement parcourt un corpus d’œuvres qui, prises ensemble, dessinent les contours d’une lucidité adulte : la conscience qu’agir n’est jamais agir dans un monde vierge, que la décision intervient toujours après — après les morts antérieurs, après les torts hérités, après les engrenages déjà enclenchés — et que cette tardiveté constitutive interdit aussi bien le récit héroïque de la fondation que le récit dolent de l’innocence trahie.

Camus, L’Homme révolté (1951) : la mesure contre les absolus historiques

Publié en octobre 1951 chez Gallimard, L’Homme révolté est l’aboutissement d’un cycle commencé avec Le Mythe de Sisyphe (1942), L’Étranger (1942) et Caligula (1944). Le contexte est celui de l’immédiat après-guerre, de la rupture avec Sartre qui éclatera l’année suivante autour du compte rendu sévère de Francis Jeanson dans Les Temps Modernes, et d’un climat intellectuel français saturé par la justification, à gauche, des moyens « historiquement nécessaires » — y compris les procès de Moscou et l’univers concentrationnaire soviétique, dont l’existence est alors révélée par Kravchenko et Rousset. Camus écrit contre cette justification.

La formule centrale du livre, « Je me révolte, donc nous sommes », transpose le cogito cartésien dans le registre de la solidarité [FAIT — la citation, dans la première partie de l’essai, est explicitement présentée comme « cogito camusien »]. Elle énonce que l’expérience de la révolte, contrairement à celle de l’absurde qui reste individuelle, fait apparaître une communauté de condition : « Dans l’expérience absurde, la souffrance est individuelle. À partir du mouvement de révolte, elle a conscience d’être collective, elle est l’aventure de tous. […] Je me révolte, donc nous sommes. » Cette première évidence sociale — antérieure à toute construction politique — est la base sur laquelle Camus va édifier une critique des révolutions modernes qui, partant légitimement d’un « non » à l’humiliation, finissent par instituer le meurtre logique au nom de l’avenir. Café Philosophia

Le geste théorique décisif de l’ouvrage est de distinguer la révolte (mouvement de refus qui affirme simultanément une limite et une valeur) du nihilisme révolutionnaire (qui, ayant nié toute valeur transcendante, prétend la fabriquer dans l’histoire par tous les moyens). Cette distinction passe par une longue archéologie : Sade, les romantiques noirs, Stirner, Nietzsche, les nihilistes russes, Marx réduit à sa version historiciste, puis le stalinisme. Camus n’écrit pas contre la révolution, mais contre ce qu’il appelle son retournement dans le « caesarisme révolutionnaire ». La pensée centrale, sur laquelle reposera la transposition politique, est celle de la mesure — « limite » et « mesure » deviennent dans le livre des concepts opérationnels, ancrés dans ce que Camus appelle « la pensée de midi », pensée méditerranéenne opposée à l’historicisme du nord germano-russe. Aux antiques Grecs, écrit-il, « la vie a une face de nuit et une face de soleil, et […] l’homme doit tenir les yeux fixés en même temps sur cette lumière et sur cette ténèbre afin de rester fidèle à sa condition ». ResearchGateCafé Philosophia

Ce que L’Homme révolté enseigne au problème qui nous occupe est précis : (a) la révolte est inévitable parce que l’humiliation est réelle ; (b) sa pureté est sa tentation mortelle ; (c) celui qui veut « dominer aujourd’hui pour libérer demain » trahit la révolte elle-même ; (d) le seul critère qui distingue la révolte légitime de sa dérive est l’acceptation d’une limite, c’est-à-dire le refus de transformer le négatif en absolu. La mesure n’est pas une tiédeur : elle est ce qui interdit au révolté de devenir bourreau. hate driving

Camus, Les Justes (1949) : Kaliayev, Stepan, la décision tragique

Les Justes, créés au théâtre Hébertot le 15 décembre 1949, mis en scène par Paul Œttly avec Serge Reggiani dans le rôle de Kaliayev et Maria Casarès dans celui de Dora, dramatisent un épisode historique précis : l’attentat du 17 février 1905 contre le grand-duc Serge Alexandrovitch, oncle du tsar, perpétré par l’Organisation de combat du Parti socialiste-révolutionnaire russe. Camus s’appuie principalement sur les Souvenirs d’un terroriste de Boris Savinkov.

Le cœur dramaturgique du texte est l’opposition entre Ivan Kaliayev (« le poète », « Yanek »), qui a lancé la première fois la bombe puis y a renoncé parce que la voiture du grand-duc transportait également ses neveux, et Stepan Fedorov, sorti du bagne, pour qui aucune limite morale ne saurait conditionner l’efficacité révolutionnaire. La scène centrale du premier acte met en présence ces deux conceptions du juste avec une netteté presque cartésienne :

« STEPAN : Je n’aime pas la vie, mais la justice qui est au-dessus de la vie. — KALIAYEV : Chacun sert la justice comme il peut. Il faut accepter que nous soyons différents. Il faut nous aimer, si nous le pouvons. — STEPAN : Nous ne le pouvons pas. — KALIAYEV : Que fais-tu donc parmi nous ? — STEPAN : Je suis venu pour tuer un homme, non pour l’aimer ni pour saluer sa différence. — KALIAYEV : Tu ne le tueras pas seul ni au nom de rien. Tu le tueras avec nous et au nom du peuple russe. » Méditerranées

La pièce ne prétend pas trancher, mais elle déplace la question. Le « juste » n’est pas l’homme qui parvient à conjuguer pureté de l’intention et efficacité du moyen — cette synthèse est impossible ; le « juste » est celui qui accepte de payer la décision, qui consent à la mort du tyran et à sa propre mort comme prix moral, qui refuse la déshumanisation rétrospective de la victime. Kaliayev, exécuté, dit à Dora : « Je croyais que c’était facile de tuer, que l’idée suffisait, et le courage. Mais je ne suis pas si grand, et je sais maintenant qu’il n’y a pas de bonheur dans la haine. » La célèbre formule de l’acte V — « Ne pleurez pas. Non, non, ne pleurez pas ! Vous voyez bien que c’est le jour de la justification. Quelque chose s’élève à cette heure qui est notre témoignage à nous autres révoltés : Yanek n’est plus un meurtrier » — n’est pas un blanchiment, mais une dramatisation du paradoxe : il n’est plus meurtrier parce qu’il a accepté de mourir. C’est dire, en creux, que sans ce consentement à payer, il l’eût été — et que c’est précisément Stepan, qui survit à la haine, qui s’expose au verdict. BooknodeBooknode

Les Justes enseigne ce que L’Homme révolté théorisera deux ans plus tard : qu’il n’y a pas d’option pure, mais qu’il y a une hiérarchie morale entre des choix tous tragiques. La décision « juste » n’est pas celle qui évite la souillure ; c’est celle qui en mesure le prix et l’accepte en première personne, sans le rejeter sur la postérité, l’histoire, l’avenir radieux ou la victime.

Camus, La Peste (1947) : « faire son métier », l’héroïsme refusé

Publiée en juin 1947, La Peste est composée pendant la guerre, dans les conditions d’isolement et de séparation que Camus connaît au Panelier puis à Paris. Le roman appartient au cycle de la révolte. Son centre éthique n’est pas un héroïsme, mais le refus du héroïsme.

Le docteur Bernard Rieux, narrateur dissimulé qui ne se dévoile qu’à la fin, formule la maxime : il s’agit « avant tout de bien faire son métier, et en particulier son métier d’homme ». La phrase, en apparence modeste, est en réalité l’un des énoncés les plus exigeants de la littérature française du siècle. Elle refuse à la fois la sublimation religieuse (incarnée par Paneloux et son premier sermon : « Mes frères, vous êtes dans le malheur, mes frères, vous l’avez mérité ») et la grandeur tragique. À Tarrou qui parle de sainteté laïque, Rieux répond : « je me sens plus de solidarité avec les vaincus qu’avec les saints. Je n’ai pas de goût, je crois, pour l’héroïsme et la sainteté. Ce qui m’intéresse, c’est d’être un homme ». Et lorsque Tarrou lui signale que « vos victoires seront toujours provisoires », Rieux répond : « Toujours je le sais. Mais ce n’est pas une raison de cesser de lutter. » Medium + 3

La phrase la plus dense du livre est peut-être celle où Rieux explique pourquoi il a écrit cette chronique : « pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés », et plus loin : « chacun la porte en soi, la peste, parce que personne, non, personne au monde n’en est indemne ». Cette formule porte tout le poids du livre : elle interdit la posture du juge extérieur. La peste n’est pas seulement une allégorie de l’Occupation (lecture politique légitime mais réductrice) ; elle est une métaphore de la disposition au mal contenue dans toute condition humaine, et donc dans toute action politique. Personne, dit Rieux, n’est innocent. Mais cette absence d’innocence n’autorise pas le désespoir : elle commande au contraire l’obstination du métier. PimidoPimido

L’apport spécifique de La Peste à la conceptualisation de la responsabilité non-culpabilisante est ainsi double. D’abord, le livre dissocie le devoir d’agir de l’illusion de la victoire définitive : la lutte est nécessaire alors même qu’elle est interminable. Ensuite, il dissocie la lucidité sur la complicité universelle (« chacun la porte en soi ») de la paralysie morale. On peut savoir qu’on n’est pas innocent et agir tout de même ; mieux, c’est parce que l’on sait qu’on n’est pas innocent que l’on peut agir sans le messianisme qui détruit ses propres fins.

Camus, La Chute (1956) : Clamence ou la fausse innocence

Avec La Chute, publié en mai 1956, Camus écrit le contre-modèle. Jean-Baptiste Clamence, ancien avocat parisien devenu « juge-pénitent » dans un bar d’Amsterdam, Mexico City, raconte à un interlocuteur muet la nuit où, sur le pont des Arts à Paris, il a entendu un bruit de chute dans l’eau — une femme s’est jetée — et n’a pas fait demi-tour. À partir de cette nuit, son existence de bienfaiteur autosatisfait s’est lézardée ; il a découvert que sa vertu publique n’était que la mise en scène de son narcissisme.

La trouvaille technique du roman — un monologue qui inclut son destinataire dans son propre piège — est inséparable de son contenu philosophique. Clamence ne devient pas pénitent au sens religieux ; il invente la fonction de juge-pénitent, c’est-à-dire qu’il confesse ses fautes pour mieux acquérir le droit de juger l’autre : « plus je m’accuse, plus j’ai le droit de vous juger ». La culpabilité, dans cette structure, n’est plus rapport à la faute, mais instrument de pouvoir social. L’aveu n’ouvre pas l’avenir ; il ferme la possibilité de la responsabilité, parce qu’il transforme la blessure morale en monnaie d’échange.

Camus écrit ce livre après L’Homme révolté, dans la traversée que la rupture avec Sartre et la guerre d’Algérie rendent éprouvante. La cible n’est plus seulement le révolutionnaire qui justifie le meurtre par l’histoire — c’est l’intellectuel qui, ayant renoncé à agir, transforme sa propre lucidité en supériorité morale. La Chute dit ce que devient la culpabilité quand on en fait une fin : un dispositif d’humiliation réciproque, une rhétorique qui dispense d’agir parce qu’elle a déjà tout dit. À l’inverse de Rieux, Clamence ne « fait pas son métier » — il commente, il accuse, il s’accuse, et le monde continue.

Malraux, La Condition humaine (1933) et L’Espoir (1937) : agir dans un monde déjà engagé

La Condition humaine paraît chez Gallimard en avril 1933 et reçoit le prix Goncourt la même année. Le roman se déroule à Shanghai pendant l’insurrection communiste de mars 1927 et la rupture sanglante avec le Kuomintang qui s’ensuit. Malraux n’était pas à Shanghai à cette date — il avait quitté l’Indochine en 1925 — et le livre est moins un témoignage qu’une cristallisation imaginaire des grandes questions de l’engagement, à partir des récits de Borodine et de l’expérience asiatique de l’auteur.

Trois figures concentrent les options morales : Kyo Gisors, métis franco-japonais, organisateur communiste qui se choisit lucidement la révolution comme dignité ; Tchen, terroriste mystique qui tend vers le sacrifice solitaire et finit par se faire sauter avec une grenade sous la voiture de Tchang Kaï-chek (qu’il manque) ; Katow, le vieux militant russe, qui, à la fin, condamné à être brûlé vif dans la chaudière d’une locomotive avec d’autres prisonniers, donne sa cyanure aux deux jeunes camarades qui pleurent à côté de lui — geste de fraternité absolue qui clôt le livre.

Ce que Malraux montre est cardinal pour notre propos : aucun de ces hommes n’agit dans un monde vierge. Ils arrivent dans une histoire commencée — colonisation européenne, fragmentation de la Chine après la chute des Qing, montée des Soviets, contre-offensive nationaliste — et leur décision ne consiste pas à inventer un monde idéal mais à choisir, dans le réel, une fraternité contre une autre. L’expression « la condition humaine » désigne précisément cette tardiveté : nous n’avons pas le choix de naître innocents, nous avons le choix de la manière dont nous mourrons.

L’Espoir, publié en décembre 1937 chez Gallimard, est plus directement un livre de guerre. Malraux a participé à la guerre d’Espagne dès août 1936 comme organisateur de l’escadrille España du côté républicain ; le roman couvre les huit premiers mois du conflit, de juillet 1936 à mars 1937, et culmine avec la bataille de Guadalajara. Son enjeu théorique est explicite : passer de « l’apocalypse lyrique » des premières journées — milices anarchistes, ferveur populaire, refus de toute hiérarchie — à « l’organisation » disciplinée sans laquelle la République ne peut tenir militairement. Le personnage de García, intellectuel devenu commissaire politique, formule l’arbitrage qui hantera tout le livre : « Que faire d’une apocalypse ? » — il faut transformer l’élan moral en armée, c’est-à-dire accepter la hiérarchie, la spécialisation, l’ordre, alors même qu’on a fait la révolution contre tout cela.

L’apport de L’Espoir à notre problème est précisément ce passage. La pureté révolutionnaire — celle des miliciens qui veulent tirer eux-mêmes leur officier, des anarchistes qui refusent le salut militaire — est le moment vrai mais pas suffisant ; elle perd la guerre. L’organisation contre laquelle on s’est révolté redevient nécessaire pour ne pas être anéanti. Cette nécessité n’efface pas la beauté de l’élan, mais elle interdit de s’y arrêter. Là encore : pas d’option pure ; la responsabilité commence quand on accepte ce qu’il y a de tragique dans la victoire.

Koestler, Le Zéro et l’Infini (1940) : la culpabilité instrumentalisée

Darkness at Noon, publié à Londres en décembre 1940 (le manuscrit allemand original sera perdu et le livre ne sera traduit en français qu’en 1945 par Jérôme Jenatton, sous le titre Le Zéro et l’Infini), est l’œuvre dans laquelle Arthur Koestler — ex-communiste passé par les prisons franquistes — met en scène les procès de Moscou de 1936-1938. Roubachof, vieux bolchevik arrêté par le régime auquel il a tout donné, est interrogé d’abord par Ivanov, son ami de jeunesse, puis par Gletkin, le jeune dur de la deuxième génération.

Le mécanisme intellectuel que Koestler met en lumière est la transformation de la culpabilité en preuve. Roubachof n’a pas commis les crimes qu’on lui impute, mais il accepte progressivement de signer parce que la logique même à laquelle il a consacré sa vie — la subordination de la morale individuelle à la nécessité historique du Parti — lui interdit de refuser. Si le Parti a besoin, à ce moment, d’un coupable qui justifie sa ligne, alors la justesse de la cause exige qu’il soit ce coupable. La culpabilité, ici, n’est pas un constat moral mais une fonction politique : l’Histoire a besoin d’avoir raison, et pour avoir raison elle a besoin de procès. Le crime est rétrospectivement fabriqué pour valider la décision présente.

C’est exactement à cette logique que s’opposera Camus dans L’Homme révolté. Et c’est cette même logique qui, transposée, opère partout où l’on demande à des sociétés entières d’accepter rétroactivement leur faute historique pour justifier la coercition présente. Koestler n’écrit pas seulement contre Staline : il écrit contre l’instrumentalisation de la culpabilité comme arme politique. Le « zéro » du titre — la disparition de l’individu — n’est compensé par aucun « infini » historique ; le sacrifice n’achète rien.

Mann, La Montagne magique (1924) : l’éducation au temps historique

Der Zauberberg paraît à Berlin chez Fischer en novembre 1924. Composé sur douze ans (1912-1924), interrompu par la Première Guerre mondiale, le roman se déroule dans un sanatorium pour tuberculeux à Davos, où le jeune Hans Castorp, monté pour trois semaines rendre visite à son cousin Joachim, finit par rester sept ans — jusqu’à ce que la mobilisation d’août 1914 l’arrache à la montagne et le jette dans la guerre.

Le dispositif est célèbre : le « plat pays » (la modernité allemande pré-1914, l’industrie, la rationalité bourgeoise) est suspendu, à la fois physiquement (l’altitude) et symboliquement (la maladie comme dispense temporaire de la vie active). Sur cette scène hors-temps s’affrontent deux pédagogues qui se disputent l’âme de Castorp : Lodovico Settembrini, humaniste italien, franc-maçon, héritier des Lumières et de Mazzini, qui croit au progrès, à la raison, à la république ; et Leo Naphta, jésuite-juif d’Europe centrale, théoricien d’une synthèse paradoxale entre communisme et théocratie, qui méprise le bourgeois et appelle de ses vœux une terreur sacrée. Leur duel verbal — qui culminera dans un duel au pistolet où Naphta se suicide — est l’un des moments centraux de la culture européenne entre 1924 et 1933.

Ce qui intéresse notre propos n’est pas tant l’arbitrage entre ces deux figures que la position de Castorp lui-même. Il n’arbitre pas. Il écoute, il est séduit alternativement, il aime Clavdia Chauchat, il médite, il s’égare dans la neige (le chapitre « Neige » est le sommet philosophique du livre), et c’est l’éclatement de la guerre qui tranche pour lui — non par adhésion à l’une ou l’autre thèse, mais par sortie du temps suspendu. La dernière phrase, qui le suit dans la boue d’un champ de bataille flamand, est l’une des plus déchirantes du XXᵉ siècle : « Et de cette fête mondiale de la mort, et de cette ardente fièvre du soir qui embrase aussi le ciel pluvieux, l’amour un jour, peut-être, s’élèvera-t-il ? »

La Montagne magique enseigne ce que signifie « arriver tard dans le temps historique ». Castorp est l’homme qui a passé sept ans à s’éduquer au monde sans y être, et que le monde rattrape brutalement. Le livre dit que la pensée seule n’arbitre pas — il faut l’événement, c’est-à-dire la sortie forcée hors du sanatorium. Mais il dit aussi que ce qu’on a appris dans le sanatorium n’est pas perdu : c’est ce qui empêche, justement, de partir à la guerre dans la pureté de l’enthousiasme. Castorp y va, mais déjà désillusionné, déjà adulte. La pédagogie a échoué à le sauver de la guerre, mais elle l’a sauvé de l’innocence.

Dostoïevski, Les Démons (1872) : la pureté révolutionnaire et ses ruines

Les Démons (parfois traduit Les Possédés) paraît en feuilleton dans Le Messager russe de 1871 à 1872, dans le sillage direct de l’affaire Netchaïev — Sergueï Netchaïev, jeune nihiliste, avait fait assassiner par son groupe « La Vengeance du peuple » l’étudiant Ivanov en novembre 1869, parce que ce dernier doutait. Dostoïevski tient là le matériau qui lui permet de pousser jusqu’à ses ultimes conséquences sa critique du nihilisme russe, déjà esquissée dans Crime et châtiment (1866) et L’Idiot (1868).

Deux figures structurent le livre : Nikolaï Stavroguine, aristocrate fascinant, sans foi ni cause, capable du pire et du meilleur, et qui finira par se pendre dans un grenier ; et Piotr Verkhovenski, organisateur cynique du complot, fils du libéral des années 1840 (Stépan Trofimovitch), incarnation de la génération qui veut « réinitialiser l’histoire » par la terreur. Verkhovenski théorise la dissolution préalable de la société comme préalable à la révolution : faire en sorte que tout le monde dénonce tout le monde, faire monter le chaos, organiser le meurtre du camarade pour souder le groupe par le sang. L’épisode central — l’assassinat de Chatov, présenté comme « espion », mais en réalité éliminé pour cimenter la cellule — est presque mot pour mot calqué sur l’affaire Ivanov.

L’apport de Dostoïevski à notre dossier est de montrer ce qui arrive lorsqu’on prétend abolir la vieille société par anticipation, c’est-à-dire détruire l’ordre existant sans avoir d’idée précise du nouveau. Verkhovenski n’a pas de doctrine ; il a une méthode. Sa pureté est entièrement négative : il n’y a rien à conserver. Cette négativité absolue produit méthodiquement le meurtre, parce qu’elle ne reconnaît plus aucune limite à laquelle se mesurer. Stavroguine, l’idole, est lui-même un homme sans contenu, et c’est précisément ce vide qui le rend irrésistible aux autres et destructeur pour lui-même.

[INFÉRENCE] Camus, dans L’Homme révolté, fait à Dostoïevski une dette explicite — Kirilov, autre personnage des Démons, est l’un des protagonistes du chapitre sur le « suicide philosophique ». La continuité conceptuelle entre Dostoïevski et Camus est nette : tous deux voient dans la pureté révolutionnaire l’antichambre du meurtre justifié, et dans le mépris de la limite la racine du nihilisme actif.

Levi, Si c’est un homme (1947) et Les Naufragés et les Rescapés (1986) : survivre n’est pas être coupable

Se questo è un uomo paraît à Turin chez De Silva en octobre 1947, à 2 500 exemplaires, dans une indifférence presque totale. Il faut attendre l’édition Einaudi de 1958 pour que le livre devienne ce qu’il deviendra. I sommersi e i salvati paraît chez Einaudi en avril 1986, un an avant le suicide (le 11 avril 1987) de Primo Levi à Turin.

Entre les deux livres, quarante ans, et un déplacement conceptuel décisif. Si c’est un homme est le récit, le témoignage à hauteur d’expérience, depuis la déportation depuis Fossoli (février 1944) jusqu’à la libération d’Auschwitz-Monowitz par l’Armée rouge (27 janvier 1945). Le livre s’ouvre sur le poème qui donne le titre — « Vous qui vivez en toute quiétude / Bien au chaud dans vos maisons » — et avertit : « C’est arrivé et tout cela peut arriver de nouveau : c’est le noyau de ce que nous avons à dire. » Cette dernière phrase, reprise au seuil de Les Naufragés et les Rescapés, est la phrase centrale de l’œuvre de Levi. Nonfiction + 2

Le concept majeur du second livre est celui de « zone grise », exposé dans le chapitre II. Levi y analyse cette « classe hybride des prisonniers-fonctionnaires » — Kapos, membres des Sonderkommandos, prisonniers privilégiés — sur lesquels le système nazi appuyait son fonctionnement quotidien. Le Sonderkommando, chargé de pousser les corps dans les fours puis liquidé à son tour pour éliminer les témoins, est le cas-limite. Levi écrit : « Un ordre infernal comme l’était le national-socialisme exerce un effrayant pouvoir de corruption dont il n’est pas facile de se garder. Il dégrade ses victimes et les rend semblables à lui, car il a besoin de complicités, grandes et petites. » Et plus loin : il serait « absurde et historiquement faux » de penser que le Lager sanctifie la victime ; « il la dégrade et la rend semblable à lui-même ; cependant, ce serait une erreur grave de confondre victime et bourreau ». Slate + 2

C’est cette double thèse, paradoxale et tenue avec une précision presque chirurgicale, qui fait de Levi le penseur le plus utile pour notre problème. D’un côté : refuser la sanctification de la victime, c’est-à-dire l’idée selon laquelle la souffrance pure produirait une innocence pure. De l’autre : refuser la confusion entre victime et bourreau, c’est-à-dire la dilution de la responsabilité dans la complicité généralisée. La zone grise n’est pas un argument pour égaliser les torts ; elle est l’aire dans laquelle la responsabilité doit être pensée malgré l’impossibilité d’une culpabilité claire. Survivre n’est pas être coupable ; et pourtant, beaucoup des survivants se sont suicidés — Levi lui-même, peut-être ; Améry ; Borowski ; Celan — ce qui suggère que la honte du survivant n’est ni la culpabilité juridique ni l’innocence revendicable, mais une troisième dimension, propre à la condition de celui qui revient. Babelio

L’apport de Levi à notre propos est donc précisément ceci : penser une responsabilité qui ne soit pas culpabilité, dans un monde où la culpabilité réelle existe (celle du bourreau, du donneur d’ordres, du fonctionnaire docile), mais où la plupart des acteurs habitent une zone intermédiaire. Cette zone-là est exactement celle où se joue la politique adulte.

Arendt, Les Origines du totalitarisme (1951) : hériter de systèmes dégradés

The Origins of Totalitarianism paraît à New York chez Harcourt en mars 1951. Le livre s’inscrit dans l’effort, alors immense, pour comprendre comment l’Europe a pu produire en moins de trente ans le nazisme et le stalinisme. Arendt, juive allemande passée par l’internement à Gurs en 1940, naturalisée américaine en 1951, écrit depuis le point de vue d’une émigrée européenne qui refuse à la fois la consolation libérale (« cela n’arrivera plus, désormais nous savons ») et l’accablement métaphysique (« la nature humaine est ainsi faite »).

La structure tripartite du livre — antisémitisme, impérialisme, totalitarisme — déploie une thèse : le totalitarisme n’est pas un accident, mais le résultat de la convergence de plusieurs processus historiques de longue durée. L’antisémitisme moderne, distinct de l’hostilité religieuse classique, naît dans la crise de l’État-nation à la fin du XIXᵉ siècle. L’impérialisme expérimente, dans les colonies, les techniques de domination raciale et bureaucratique qui seront rapatriées en Europe. Le totalitarisme proprement dit — Arendt insiste sur sa nouveauté radicale par rapport aux tyrannies anciennes — combine idéologie totale, terreur permanente, organisation du mensonge et destruction de la spontanéité humaine.

La phrase qui importe ici, dans son sens méthodologique, est l’avertissement liminaire : il faut « comprendre sans pardonner » — to comprehend without forgiving. L’effort de compréhension n’est pas une excuse ; il est, au contraire, la seule manière de prendre au sérieux la liberté humaine, y compris dans le crime. Si l’on ne comprend pas, on ne peut que pardonner ou condamner — deux gestes qui dispensent également de l’analyse. Si l’on comprend, on conserve la possibilité du jugement et la possibilité de l’action.

Pour le problème qui nous occupe, Les Origines du totalitarisme offre une leçon de méthode : on hérite toujours de systèmes dégradés, et notre tâche n’est ni de les blanchir ni de les diaboliser, mais d’en saisir la mécanique pour empêcher leur retour. Cette méthode présuppose qu’on accepte de regarder ce qui dérange — Arendt sera attaquée, en 1963, pour avoir appliqué cette même méthode à Eichmann et formulé la « banalité du mal ». Mais cette continuité n’est pas hasardeuse : c’est la même exigence, qui ne fait pas de la responsabilité une affaire de monstres mais une affaire de citoyens ordinaires placés dans des systèmes dégradés.

Giraudoux, La guerre de Troie n’aura pas lieu (1935) : l’impuissance des bons sentiments

La pièce de Jean Giraudoux est créée par Louis Jouvet au théâtre de l’Athénée le 21 novembre 1935. Le titre, qui annonce un démenti, est lui-même tragique : on sait qu’à la fin la guerre aura lieu, et c’est précisément cette inéluctabilité, contre tout ce que veulent les protagonistes individuels, qui fait la matière de l’œuvre.

Hector, vainqueur de retour de campagne, dégoûté de la guerre, fait tout pour empêcher le conflit avec les Grecs. Il négocie avec Ulysse, lui-même fatigué, qui partage son diagnostic : la guerre est absurde, les vrais intérêts des deux peuples ne sont pas en cause. Les deux hommes se quittent presque réconciliés. Et pourtant le mécanisme tragique se referme : à l’acte II, scène 14, après que tout semble réglé, c’est l’incident du « gros Ajax » giflant Hector, puis la manipulation par le poète officiel Demokos, qui rallume la mèche. La pièce se clôt sur la phrase de la Cassandre : « Le poète troyen est mort. La parole est au poète grec » — c’est-à-dire Homère.

Le génie de Giraudoux est de montrer que la guerre n’a pas de cause unique mais des « engrenages » : la rhétorique des bardes, la passion des foules, la lâcheté des modérés, l’orgueil des subalternes. La paix dépend de l’addition de mille décisions ; la guerre, d’un seul incident bien exploité. Hector et Ulysse, qui voient clair, n’ont pas la maîtrise des mille décisions. Leur lucidité ne suffit pas à arrêter le mécanisme.

Écrite en 1935, dans le contexte du réarmement allemand, du remilitarisation de la Rhénanie qui suivra en 1936, et de la montée du fascisme, la pièce est, pour son temps, un avertissement précis : les bons sentiments ne suffisent pas. Hector et Ulysse incarnent cette « éthique de responsabilité » que Weber, seize ans plus tôt, avait théorisée — mais Giraudoux ajoute le constat amer que l’éthique de responsabilité elle-même peut être impuissante quand l’éthique de conviction des bardes (les « poètes ») mobilise la passion collective. C’est un livre sur l’écart entre la lucidité individuelle et la dynamique structurelle.

Tissage : ce que ces œuvres font ensemble

Prises ensemble, ces œuvres composent un corpus qui refuse à la fois l’innocence et la culpabilisation absurde. Elles partagent quatre traits.

D’abord, elles refusent l’image du monde vierge. Personne, dans ces textes, ne commence l’histoire. Kyo, Tchen, Katow agissent dans une Chine déjà colonisée et déjà engagée. Roubachof a fait la révolution avant que la révolution ne le mange. Hector hérite d’une querelle dont il n’est pas l’auteur. Castorp arrive après les Lumières et après leur épuisement. Rieux n’a pas demandé la peste. Cette tardiveté est constitutive ; elle dit que l’action politique commence toujours dans un monde déjà sale.

Ensuite, elles distinguent culpabilité et responsabilité. La culpabilité, dans La Chute, est ce qui paralyse ; dans Le Zéro et l’Infini, ce qui est instrumentalisé ; dans Les Démons, ce qui est dénié. La responsabilité, dans La Peste, dans Les Justes, dans L’Espoir, est ce qui pousse à agir sans rédemption promise. Levi formule cela avec une précision sans équivalent dans Les Naufragés : la zone grise interdit le verdict simple, mais elle n’efface pas le devoir de discernement.

Troisièmement, elles refusent la pureté comme moteur. C’est le geste commun à Camus, Malraux, Dostoïevski et Mann. La pureté est ce qui produit le meurtre justifié (Stepan, Verkhovenski), la trahison de la révolution par elle-même (le passage de l’apocalypse à la terreur), l’incapacité de naviguer dans la zone grise (Clamence qui se réfugie dans la culpabilité parce qu’il ne peut plus accepter l’imperfection). La mesure méditerranéenne de Camus, l’organisation espagnole de Malraux, la lucidité d’Hector chez Giraudoux, sont des variantes d’une même vertu : accepter que l’efficace impose des compromis et que les compromis ne sont pas la corruption.

Enfin, ces œuvres acceptent la tragédie sans nihilisme. Aucune ne dit que tout se vaut ; aucune ne se réfugie dans l’amoralité. Elles disent qu’il y a un meilleur et un pire, que la zone grise ne dispense pas du jugement, mais que ce jugement doit accepter d’être imparfait, partiel, révisable, et de ne pas se prendre lui-même pour le dernier mot de l’histoire. C’est très exactement la posture qui sera nécessaire au mouvement suivant : sortir de la grande littérature pour entrer dans la sociologie historique de l’État, en gardant la même exigence.

Mouvement 2 — Du monopole de la violence à la régulation : Weber, Tilly, Kalyvas, et la fragmentation contemporaine

Si le premier mouvement explorait, sur le mode du témoignage littéraire et philosophique, ce que signifie agir dans un monde hérité, le second prend la même question à l’échelle des États et de la violence organisée. La continuité conceptuelle est nette : ce que Camus appelle la mesure, ce que Weber appelle l’éthique de responsabilité, ce que Levi appelle la zone grise, ont leur pendant dans la sociologie historique qui décrit la formation de l’État moderne comme une lente concentration de la coercition légitime, et dans la science politique qui étudie ce qui se passe quand cette concentration se défait.

Weber, le monopole de la violence légitime

La conférence de Max Weber sur Politik als Beruf — « La politique comme vocation », « Le métier et la vocation de l’homme politique » dans les traductions françaises courantes — est prononcée à Munich le 28 janvier 1919, devant les étudiants de la Freistudentische Bund. Le contexte est crucial : la guerre vient de finir trois mois plus tôt par l’armistice du 11 novembre 1918 ; la République de Weimar est en train de naître dans la violence (la Ligue spartakiste vient d’être écrasée à Berlin, Rosa Luxemburg et Karl Liebknecht ont été assassinés deux semaines plus tôt, le 15 janvier) ; à Munich même, Kurt Eisner gouverne une Bavière révolutionnaire qui sera renversée et tuée trois semaines plus tard. Weber parle dans une ville où l’on tire dans les rues. Cette circonstance n’est pas anecdotique : la conférence est tout entière hantée par la question de savoir comment agir politiquement quand les structures s’effondrent et que la violence devient la monnaie courante. Canalblog

La définition qu’il y donne de l’État est devenue canonique : l’État est « la communauté humaine qui revendique avec succès, à l’intérieur d’un territoire donné, le monopole de la violence physique légitime ». Trois éléments doivent être notés. D’abord, la formule est analytique, pas normative : Weber décrit ce qui caractérise l’État moderne comme type, pas ce qu’il devrait être. Ensuite, la légitimité n’est pas la justice : elle est la croyance partagée que cet usage de la violence est autorisé. Enfin, c’est un monopole revendiqué avec succès — c’est-à-dire empiriquement variable. Quand la revendication échoue, l’État se défait ; et c’est précisément ce phénomène que la science politique contemporaine devra penser quand l’État syrien, libyen, irakien, libanais, somalien cessera, à des degrés divers, d’imposer ce monopole. Devoir-de-Philosophie

La seconde contribution majeure de la conférence est l’opposition entre éthique de conviction (Gesinnungsethik) et éthique de responsabilité (Verantwortungsethik). Weber écrit : « toute activité orientée selon l’éthique peut être subordonnée à deux maximes totalement différentes et irréductiblement opposées. Elle peut s’orienter selon l’éthique de la responsabilité ou selon l’éthique de la conviction. » L’éthique de conviction est celle qui s’attache à la pureté de l’intention et juge l’acte à la lumière de la valeur qu’il sert ; elle laisse au monde — ou à Dieu, ou à l’histoire — le soin des conséquences. L’éthique de responsabilité, à l’inverse, demande à l’acteur de répondre des conséquences prévisibles de ses actes, fût-ce au prix d’une compromission relative avec les moyens.

Le point fondamental, souvent escamoté dans les usages vulgarisés, est que Weber n’oppose pas absolument les deux. Il écrit : « l’éthique de conviction et l’éthique de responsabilité ne sont pas contradictoires mais elles se complètent l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire l’homme qui peut prétendre à la vocation de la politique ». L’homme politique authentique tient les deux en tension. La phrase de Luther — « Je ne peux pas faire autrement, je m’arrête ici » — citée par Weber, désigne précisément le moment où l’éthique de responsabilité elle-même rencontre une limite que l’éthique de conviction lui impose. La responsabilité n’est pas l’opportunisme ; elle reconnaît qu’il y a des moyens auxquels on ne consent pas, même si leurs conséquences seraient bénéfiques. À ce point, le scrupule revient — non pas comme pureté, mais comme borne. CanalblogESSCA Knowledge

C’est cette tension qui structurera, à des échelles différentes, toute la suite. Camus, dans Les Justes, met en scène cette tension entre Kaliayev (responsabilité) et Stepan (conviction radicale). Le révolutionnaire « adulte », chez Weber comme chez Camus, est celui qui assume les deux : la conviction qui fonde l’engagement, la responsabilité qui mesure les moyens.

Tilly : la guerre fait l’État, et l’État fait la guerre

Charles Tilly publie en 1990 (édition révisée 1992) Coercion, Capital, and European States, AD 990-1992, qui systématise des thèses esquissées dès The Formation of National States in Western Europe (1975) et l’essai « War Making and State Making as Organized Crime » (1985). La formule devenue célèbre — « la guerre fait l’État et l’État fait la guerre » — résume une thèse qu’il faut décomposer. Sociostudies

Pour Tilly, l’État européen moderne n’est ni une fondation rationnelle, ni l’aboutissement d’un progrès moral, mais le résidu institutionnel d’un long processus d’extraction-coercition. Les souverains du Moyen Âge tardif et de l’époque moderne ont besoin de faire la guerre ; pour faire la guerre, ils ont besoin de soldats et d’argent ; pour avoir des soldats et de l’argent, ils doivent extraire de la population des hommes et des taxes ; pour extraire, ils doivent négocier, c’est-à-dire concéder des protections et des droits ; ces négociations cristallisent en institutions (parlements, états généraux, codes fiscaux, bureaucraties). Le citoyen moderne est, à l’origine, le contribuable consentant que l’État a dû reconnaître pour pouvoir le ponctionner.

Tilly ajoute, dans son essai de 1985, une analogie volontairement choquante : l’État, dans ses pratiques de protection contre des menaces qu’il fabrique souvent lui-même, ressemble structurellement à un racket. « Dans la mesure où les menaces contre lesquelles un gouvernement protège ses citoyens sont imaginaires ou sont les conséquences de ses propres activités, le gouvernement organise un racket. » L’analogie n’est pas un jugement moral final ; elle est un outil heuristique pour saisir que la légitimité étatique n’est pas donnée mais construite, et qu’elle se construit par la coercition autant que contre elle.

Le passage le plus important pour notre propos est celui qui décrit l’évolution longue : les États européens, au Moyen Âge, se distinguaient mal des autres organisations coercitives — empires, cités, ligues, ordres religieux, bandes de pirates, fermiers d’impôts. « Empires, city-states, federations of cities, networks of landlords, churches, religious orders, leagues of pirates, warrior bands […] prevailed in some parts of Europe at various times over the last thousand years. » L’État national, comme forme prédominante, n’émerge que tard et lentement. Il faut tenir cette leçon : la concentration du monopole de la violence légitime n’est pas naturelle, elle est historique, et donc réversible. UCSDUCSD

Cette réversibilité est exactement ce dont la science politique contemporaine, à partir de Kalyvas, doit rendre compte. Quand l’État perd le monopole, les acteurs subétatiques (milices, bandes, mafias, mouvements jihadistes) reprennent les pratiques que l’État avait absorbées. Le retour est rarement complet — il ne s’agit pas d’un retour pur à la situation médiévale, mais d’une recomposition. Mais le cadre tillyen demeure pertinent : ce qui s’est construit par la concentration peut se défaire par la fragmentation.

Kalyvas : découpler la guerre et la violence

The Logic of Violence in Civil War, publié en 2006 chez Cambridge University Press, est le grand livre de Stathis Kalyvas, politiste grec formé à Chicago puis à Yale. Le projet est analytiquement précis : « découpler analytiquement la guerre et la violence » — c’est-à-dire montrer que la violence dans les guerres civiles n’est ni une conséquence automatique de la guerre ni une explosion irrationnelle, mais un produit micro-rationnel des situations locales de contrôle. Stathis Kalyvas

La distinction centrale est entre violence sélective (qui cible des individus identifiés comme défecteurs ou collaborateurs) et violence indiscriminée (qui frappe collectivement, sans tri). Kalyvas pose une thèse contre-intuitive : la violence sélective demande de l’information ; l’information demande de la collaboration des civils ; et la collaboration ne se produit que là où l’un des camps détient un contrôle suffisant pour protéger les dénonciateurs. Inversement, dans les zones où aucun camp ne contrôle, l’information manque, et la tentation devient celle de la violence indiscriminée — qui, paradoxalement, est moins efficace pour produire la soumission durable. Wikipedia + 2

D’où la cartographie typique des guerres civiles, en trois zones : zones de contrôle hégémonique d’un camp (peu de violence, collaboration assurée), zones contestées (violence sélective intense, où l’on dénonce et l’on est dénoncé), zones de parité (violence relativement faible, parce qu’aucune des deux parties ne peut s’y déployer). Cette modélisation a été largement validée empiriquement, sur des cas allant de la guerre civile grecque (1946-1949), terrain de Kalyvas, aux conflits irlandais, colombiens, vietnamiens. Substack

L’apport pour notre propos est cardinal. D’abord, Kalyvas démontre que la violence des guerres civiles n’est pas l’expression d’une « rage » ou d’une « culture » : elle obéit à une logique. Cette logique implique qu’on peut, en théorie, la réduire — par exemple en restaurant un monopole de contrôle, fût-il imparfait, qui élimine les zones contestées. Ensuite, il rappelle qu’une grande partie de la violence n’a rien à voir avec les enjeux idéologiques affichés : elle est, écrit-il, la « privatisation de la violence politique », c’est-à-dire l’utilisation de la guerre comme couverture pour des règlements de comptes locaux (foncier, familial, amoureux). Enfin — et c’est le point politiquement le plus dérangeant — Kalyvas montre que les acteurs qui prétendent éviter la « violence indiscriminée » au profit de la « violence sélective » ne sont pas nécessairement plus moraux : ils sont seulement plus contrôlants. Le « bon » guérillero qui cible les dénonciateurs avant les civils dispose d’un appareil de renseignement qui produit ses propres victimes. AmazonGoodreads

[INFÉRENCE] Cette analyse, articulée à la grille wébérienne, suggère que la responsabilité politique en situation de guerre civile passe presque toujours par l’acceptation d’une violence sélective (et donc d’une part de souillure) plutôt que par le refus de toute violence (qui laisse la place à la violence indiscriminée des autres). Le pacifisme intégral, à l’intérieur d’une guerre civile en cours, n’est pas une option neutre ; il est, structurellement, un transfert de coût vers ceux qui n’ont pas les moyens de fuir.

Kilcullen : convergence État/non-État, feral cities

David Kilcullen, anthropologue militaire australien, conseiller du général Petraeus en Irak en 2007-2008, publie Out of the Mountains: The Coming Age of the Urban Guerrilla en 2013 chez Oxford University Press, puis The Dragons and the Snakes: How the Rest Learned to Fight the West en 2020. Ces deux livres formulent une thèse complémentaire à celle de Kalyvas.

La première est démographique et géographique : les guerres du XXIᵉ siècle se déplacent de la montagne (où la contre-insurrection américaine s’est entraînée — Afghanistan, Yémen, zones tribales) vers la ville, et plus précisément vers les périphéries urbaines connectées au littoral (« coastal, urban, connected, networked »). Kilcullen forge la notion de « feral city » — la ville devenue sauvage, où l’État a perdu le contrôle de quartiers entiers, où les services de base sont assurés par des acteurs alternatifs (gangs, mafias, ONG, groupes religieux), où les flux financiers, informationnels et migratoires échappent à la régulation territoriale classique.

La seconde thèse, dans The Dragons and the Snakes, est celle de la convergence : les acteurs non-étatiques (« snakes ») — milices, terroristes, organisations criminelles — apprennent à se comporter de manière quasi-étatique, tandis que les acteurs étatiques (« dragons ») — Russie, Iran, Chine — apprennent à utiliser des outils non-étatiques (proxies, désinformation, opérations grises). Le résultat est une indifférenciation progressive du champ : entre Wagner, le Hezbollah, le SBU ukrainien, les Houthis, l’IRGC, les frontières conceptuelles se brouillent. Le Hezbollah possède une armée, une banque, un parti, un système hospitalier, un drone, et une participation gouvernementale. L’Iran agit par procuration dans cinq États. La Russie déploie en Afrique des forces sans uniforme dont la chaîne de commandement officielle nie l’existence.

Pour notre propos, Kilcullen complète Tilly : la concentration du monopole de la violence légitime que l’État européen avait achevée au XIXᵉ siècle est en train d’être défaite, non par retour à une situation pré-westphalienne pure, mais par hybridation. L’ennemi n’est plus l’autre État ; il n’est pas non plus une bande armée séparée de tout État ; il est un continuum où l’État cache ses bandes et où les bandes imitent l’État.

Filiu : l’instrumentalisation des jihadistes par les régimes

Jean-Pierre Filiu, professeur à Sciences Po, publie en 2015 From Deep State to Islamic State: The Arab Counter-Revolution and Its Jihadi Legacy (Hurst & Oxford University Press). La thèse est polémique mais documentée : les soulèvements arabes de 2011 ont été défaits par une contre-révolution organisée par ce qu’il appelle, en référence à l’Égypte mamelouke, le « deep state » — c’est-à-dire le noyau dur des appareils sécuritaires, militaires et financiers des régimes. Cette contre-révolution n’a pas seulement employé la répression frontale ; elle a délibérément favorisé l’émergence de groupes jihadistes — en libérant des cadres salafistes des prisons (la Syrie le fait dès mai 2011), en finançant indirectement leurs activités, en orientant la couverture médiatique de manière à les présenter comme la seule alternative au régime. Amazon + 2

Le pari, réussi à plusieurs reprises, est de polariser le choix entre régime et État islamique, en éliminant l’opposition démocratique non-armée du milieu. Filiu retrace la généalogie de cette technique sur plusieurs décennies — Algérie des années 1990 (« qui tue qui ? »), Syrie sous Hafez puis Bachar, Égypte sous Moubarak puis Sissi, Yémen sous Saleh. Il forge l’idée d’« État mamelouk moderne » pour désigner un État qui n’a plus de projet national autre que sa propre reproduction, dont le cœur est l’appareil sécuritaire, et qui survit en fabriquant les menaces dont il prétend protéger sa population. Oxford University PressOxford Academic

[FAIT] Ces analyses sont aujourd’hui largement corroborées par les archives du régime syrien capturées après l’effondrement de Damas en décembre 2024, et par les travaux d’Adam Baczko, Gilles Dorronsoro et Arthur Quesnay sur l’anatomie de la guerre civile syrienne. La thèse de Filiu n’est plus marginale ; elle structure une part importante du consensus académique sur les contre-révolutions arabes. Shakk

Wulf et le monopole multi-niveaux

Herbert Wulf, ancien directeur du Bonn International Center for Conversion, théorise depuis le début des années 2000 le concept de « monopole de la violence multi-niveaux » : dans la condition contemporaine, ce monopole n’est plus exercé par l’État seul, mais réparti entre niveaux infra-étatiques (milices régionales, polices locales), étatiques (forces régulières), inter-étatiques (alliances comme l’OTAN), supra-étatiques (forces onusiennes de maintien de la paix), et trans-étatiques (sociétés militaires privées comme l’ex-Wagner, DynCorp, ou Constellis/Academi). Le concept rend compte d’une réalité contemporaine que la formule wébérienne, prise au pied de la lettre, ne capte plus.

L’intérêt pour notre problème est qu’il faut renoncer à l’idéal d’un monopole pur et simple de l’État national pour penser une régulation à plusieurs niveaux. Cette régulation ne supprime pas la violence — elle l’encadre, la rend prévisible, la soumet à des règles partiellement communes. C’est exactement le travail qu’avait fait l’État européen à l’échelle nationale, et que la condition contemporaine demande de refaire à des échelles emboîtées.

Illustrations concrètes : Syrie, Liban, Irak, Libye, Iran

Ces dispositifs conceptuels prennent corps dans plusieurs séquences historiques précises.

Syrie. En mars 2011, le soulèvement commence à Deraa, dans le sud, après l’arrestation d’enfants qui avaient tagué « le peuple veut la chute du régime » sur les murs d’une école. Yassin al-Haj Saleh, intellectuel emprisonné seize ans dans les geôles d’Assad (1980-1996, dont la dernière année à Tadmor), figure majeure de l’opposition démocratique, a analysé avec une lucidité rare la manière dont la militarisation est devenue inévitable. Il a notamment souligné que la constitution de groupes armés n’a pas précédé la guerre mais qu’elle en a résulté : la dynamique de la guerre produit ses propres acteurs armés. [INCERTITUDE — sur la formule exacte mentionnée dans la commande relative aux « armes cachées » : les sources accessibles attribuent à al-Haj Saleh l’idée générale que le recours aux armes est lui-même un produit de la guerre et de la stratégie du régime de pousser à la militarisation pour discréditer le soulèvement ; je ne peux pas, sans vérification supplémentaire, citer une formule littérale univoque sur des « armes cachées ».] Sa femme, Samira al-Khalil, militante communiste, a été enlevée en décembre 2013 à Douma, très probablement par Jeish al-Islam ; il n’a plus de ses nouvelles depuis. Sa trajectoire personnelle dramatise la thèse de Filiu : prise en tenaille entre le régime et les jihadistes, l’opposition démocratique a été écrasée. WikipediaContretemps

Liban. Le 13 avril 1975 à Aïn el-Remmaneh, banlieue est de Beyrouth, plusieurs événements s’enchaînent dans la même journée. Le matin, lors de l’inauguration d’une église, une voiture inconnue tire sur la foule qui sort de la messe, tuant quatre personnes dont un garde du corps de Pierre Gemayel, chef des Phalanges (Kataëb). L’après-midi, un bus transportant des Palestiniens — pour partie des combattants du Front de libération arabe revenant d’un défilé militaire à Sabra — passe par le même quartier. Il est mitraillé. Vingt-sept passagers sont tués (les chiffres varient selon les sources, entre 21 et 30). C’est l’« étincelle » canonique de la guerre civile libanaise, qui durera quinze ans et fera entre 150 000 et 250 000 morts.

[FAIT] Le travail récent du journaliste franco-libanais Marwan Chahine, Beyrouth, 13 avril 1975. Autopsie d’une étincelle (Belfond, 2024), reconstitue minutieusement la journée et corrige plusieurs mythes : le bus ne transportait pas seulement des Palestiniens mais aussi des Libanais ; il y avait au moins onze survivants (et non un seul) ; aucune femme n’est morte. La leçon politique principale, formulée par Chahine, est que le 13 avril 1975 marque non pas une cause originelle mais « le moment de la démission des institutions, personnifiée par un policier qui a tout fait pour tenter en vain d’empêcher l’effondrement de l’autorité et la montée des milices ». Le mécanisme libanais — État-coquille, partis confessionnels armés, intervention de puissances régionales — est le prototype de ce que Kilcullen théorisera comme la « ville sauvage » : l’État existe formellement mais n’exerce plus le monopole. Le Hezbollah, fondé en 1982 dans la foulée de l’invasion israélienne et progressivement structuré jusqu’aux années 1990, devient l’archétype de l’acteur quasi-étatique imbriqué dans un État-coquille : il dispose de sa propre force armée plus puissante que l’armée nationale, de ses propres écoles, hôpitaux, banques, et participe au gouvernement. France 24

Irak. Les deux décisions prises par Paul Bremer à la tête de la Coalition Provisional Authority (CPA) en mai 2003 méritent d’être rappelées avec précision. Le 16 mai, l’Order #1 procède à la « débaathification » : tous les membres des quatre échelons supérieurs du parti Baath sont interdits de fonction publique. Le 23 mai, l’Order #2 dissout les forces armées, les ministères de la Défense et de l’Information, les services de renseignement et la Garde républicaine. Selon les estimations qui circulent — Bremer lui-même évoque 400 000 employés du seul ministère de la Défense ; James Pfiffner, dans Intelligence and National Security (2010), totalise 385 000 dans les forces armées, 285 000 au ministère de l’Intérieur et 50 000 dans les unités de sécurité présidentielle, soit environ 720 000 hommes — la décision met à la rue, du jour au lendemain, plusieurs centaines de milliers d’hommes formés au maniement des armes, humiliés, et hostiles. Foreign Policy JournalGmu

Jay Garner, le prédécesseur de Bremer, et la station de la CIA à Bagdad ont protesté immédiatement : « You’ll have 50,000 enemies in this city before the sun sets », a dit Charles Seidel, chef de station. Le colonel Paul Hughes avait déjà obtenu, mi-mai, 137 000 inscriptions d’anciens militaires souhaitant reprendre du service. La décision de Bremer a coupé court à ce processus. Quelques semaines plus tard, dans un mémo du 15 juin 2003 à Donald Rumsfeld intitulé « Should we pay the ex-military? », Bremer reconnaissait que la dissolution avait laissé « quelque 230 000 officiers et sous-officiers sans emploi, dont certains ont protesté dans les rues parce qu’ils n’avaient pas été payés. Ce mécontentement, dans un groupe respecté, entraîné au maniement des armes, doté de réseaux et de loyautés, représente une menace de sécurité significative. » Foreign AffairsForeign Policy Journal

[INFÉRENCE] L’orthodoxie historique aujourd’hui dominante — formulée par Fred Kaplan, Thomas Ricks, Bob Woodward, et nombre de mémoires militaires américains — considère que les Orders #1 et #2 ont fourni à l’insurrection sunnite son réservoir humain, son encadrement militaire, et son sentiment d’humiliation. Le califat de Daech, proclamé en 2014 à Mossoul, comptait dans ses cadres une forte proportion d’anciens officiers baathistes. L’erreur stratégique américaine fut de croire qu’on pouvait réinitialiser un État en démantelant ses appareils de coercition sans avoir la capacité de les remplacer. C’est exactement la situation que Tilly et Kalyvas auraient prédite : le vide du monopole produit la fragmentation, la fragmentation produit la violence indiscriminée, la violence indiscriminée produit le ralliement aux acteurs qui restaurent un ordre minimal, même brutal.

Libye. L’intervention de mars 2011, autorisée par la résolution 1973 du Conseil de sécurité, a mis fin au régime de Kadhafi en octobre. Aucun plan crédible de reconstruction étatique n’avait été préparé. Les milices régionales (Misrata, Zintan, Benghazi) qui avaient renversé le régime sont devenues les véritables détentrices de la coercition. Quinze ans plus tard, le pays reste fracturé entre deux gouvernements rivaux (Tripoli, Benghazi/Sirte), traversé de réseaux mafieux liés à la traite des migrants, et théâtre des compétitions régionales (Turquie, Émirats, Russie, Égypte). Le cas libyen est devenu, dans la littérature, l’exemple paradigmatique de la déstructuration étatique sans relai institutionnel.

Iran 2025-2026. Les enquêtes du Group for Analyzing and Measuring Attitudes in Iran (GAMAAN), institut néerlandais dirigé par Ammar Maleki, fournissent les indicateurs les plus solides sur l’état de l’opinion iranienne. L’enquête de juin 2024, conduite auprès de 77 216 répondants à l’intérieur du pays via VPN, redressée à un échantillon effectif de 20 492, donne des résultats convergents : environ 70 % des Iraniens s’opposent à la continuation de la République islamique ; 89 % soutiennent la démocratie comme forme de gouvernement souhaitable ; mais 43 % se déclarent ouverts à « un leader fort qui n’aurait pas à se préoccuper du parlement et des élections ». Cette ouverture à l’autoritarisme « du chef » est plus marquée parmi les ruraux (49 %) que parmi les urbains (42 %), et parmi les moins éduqués (47 %) que parmi les diplômés (33 %).

[FAIT — données GAMAAN 2024, publiées en août 2025 ; enquête complémentaire de septembre 2025 sur la guerre de douze jours avec Israël, 30 000 répondants.] La leçon analytique tirée par Maleki lui-même est nette : l’aspiration démocratique est massive et la méfiance envers le chaos est massive — la deuxième n’annule pas la première, mais elle complique sérieusement l’hypothèse d’une transition lisse. Le souvenir de l’Irak, de la Syrie, de la Libye, est présent à toutes les consciences ; la peur du chaos est rationnelle, pas réactionnaire. Cette ambivalence — vouloir le départ du régime et redouter ce qui suivrait — est une donnée que toute analyse géopolitique sérieuse de l’Iran doit intégrer ; elle ressemble structurellement à ce que Kalyvas observerait : les populations préfèrent un mauvais monopole de la coercition à une absence de monopole.

Profondeur historique : écorcheurs, Comtat, Fiévée, Egypte 1952, Abwehr, Tenet

La fragilité du monopole de la violence et la facilité avec laquelle des acteurs second-rank l’exploitent ne sont pas des phénomènes récents. La sociologie historique aime à les retrouver dans des séquences profondes qui dialoguent avec la condition contemporaine.

Au XVᵉ siècle, l’ouvrage collectif dirigé par Laurent Bourquin, Philippe Hamon, Alain Hugon et Yann Lagadec, La politique par les armes. Conflits internationaux et politisation (XVᵉ-XIXᵉ siècle) (Presses universitaires de Rennes, 2014), documente la manière dont les compagnies d’écorcheurs — anciens routiers désœuvrés après les premiers traités de la guerre de Cent Ans — ont pesé politiquement par le simple fait d’exister en armes. La désertion par le bas du monopole royal n’est pas la conséquence d’une politique délibérée, mais elle devient ressource politique : les rois, les ducs, les villes négocient avec ces bandes, les utilisent les unes contre les autres, finissent par les intégrer ou les écraser. La leçon est tillyenne avant Tilly : la concentration de la violence légitime n’est jamais acquise une fois pour toutes ; elle se gagne et se reperd dans une longue série de transactions.

Joseph Fiévée, dans ses pamphlets du début du XIXᵉ siècle, analyse rétrospectivement la Fronde et l’œuvre de Mazarin avec une formule éclairante : « les mouvements violents contre l’autorité » sont l’instrument par lequel les princes minoritaires (régence d’Anne d’Autriche) sont contraints de concéder, mais aussi par lequel l’autorité, in fine, se durcit. La Fronde fait le règne personnel de Louis XIV.

Les Archives parlementaires consacrées au Comtat Venaissin et à Avignon entre 1789 et 1791 livrent une formule mémorable, à propos des affrontements entre patriotes et papalins : « le sanctuaire de la justice va devenir un champ de bataille ». L’image — l’institution censée régler les conflits devenue elle-même leur enjeu — est exactement celle que Kalyvas redécrira deux siècles plus tard : quand l’État ne dispose plus de la capacité d’imposer ses décisions, le tribunal devient un théâtre d’opérations, et la violence prend la place du droit.

Dans la longue durée polonaise, les trois figures de Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski, au XIXᵉ siècle, illustrent une autre dimension : le chaos comme marchepied. Adam Jerzy Czartoryski, ministre des Affaires étrangères d’Alexandre Ier puis chef de l’émigration de l’Hôtel Lambert après 1831, joue la diplomatie patiente ; Aleksander Wielopolski, margrave réactionnaire, tente en 1862-1863 de canaliser l’agitation par la conscription forcée des suspects (la branka), provoquant le soulèvement de janvier 1863 ; Ludwik Mierosławski, général d’insurrection, mise au contraire sur la levée en masse. Tous trois sont conscients que, sans monopole de la violence légitime polonais, leur politique consiste à instrumentaliser ou à provoquer le chaos pour faire avancer leur projet — l’un par la diplomatie russe, l’autre par la collaboration tsariste autoritaire, le troisième par l’insurrection. Aucun ne réussit ; la Pologne attendra 1918. Mais la triple variation reste un manuel des stratégies disponibles aux peuples sans État.

L’Égypte du 22 juillet 1952 fournit un exemple inverse : la prise du pouvoir sans coup de feu. La nuit du 22 au 23, environ une centaine d’Officiers libres autour de Nasser et Naguib s’emparent de l’état-major, de la radio, du central téléphonique, des aéroports et des gares du Caire. Les opérations sont conduites par le 13ᵉ régiment d’infanterie et le 1ᵉʳ bataillon motorisé. Les vieux généraux sont arrêtés alors qu’ils se rendaient à une réunion pour étudier les risques de révolution dont des fuites les avaient avertis. « Pas un seul coup de feu n’est tiré, pas une seule goutte de sang n’est versée » — il n’y aura que deux morts par accident. Nasser lui-même est un temps arrêté par ses propres troupes qui ne le reconnaissent pas. Trois jours plus tard, le roi Farouk abdique et part en exil. Le coup d’État réussi sans bataille rangée illustre l’inverse de la fragmentation : c’est la capture rapide du monopole, par un acteur cohérent et organisé qui prend les points névralgiques d’une coercition centralisée. Le succès de l’opération est précisément la conséquence du fait que la coercition était centralisée — il suffit de prendre la tête.

L’Abwehr (le renseignement militaire allemand), dirigée par l’amiral Wilhelm Canaris jusqu’à son arrestation en juillet 1944, puis son exécution à Flossenbürg le 9 avril 1945, illustre une dimension différente : l’État qui se trahit lui-même de l’intérieur. [INCERTITUDE — la nature exacte et l’efficacité de la conspiration de Canaris restent débattues par les historiens ; Heinz Höhne, Peter Hoffmann et Michael Mueller ont défendu des thèses contrastées sur la part de réelle résistance et la part de double jeu.] Ce qui est certain est que la Wehrmacht abritait, dans son appareil même de coercition, un noyau qui travaillait à sa subversion. La distinction tillyenne entre l’État et ses agents devient ici cruciale : le monopole institutionnel n’implique pas l’unanimité morale des serviteurs de l’État, et toute institution coercitive porte en elle la possibilité de sa propre déstabilisation interne. Cela vaut pour les démocraties (J. Edgar Hoover, le FBI, les deep state contemporains) autant que pour les régimes totalitaires.

George Tenet, directeur de la CIA de 1997 à 2004, et son aveu rétrospectif dans At the Center of the Storm (2007), illustre une autre forme du même phénomène : l’appareil d’État américain disposait, à l’été 2001, d’éléments fragmentaires sur la menace al-Qaida ; ces éléments n’ont pas été agrégés ; les attentats du 11 septembre n’ont pas été empêchés. Tenet écrit que le système était « clignotant rouge » (« the system was blinking red ») durant l’été 2001. Le rapport de la 9/11 Commission (juillet 2004) documente la circulation insuffisante de l’information entre la CIA et le FBI. La leçon, pour notre propos, est qu’un État doté du plus puissant appareil de coercition et de renseignement de l’histoire peut être incapable d’utiliser ce qu’il sait — non parce qu’il l’ignore, mais parce qu’il ne sait pas le mettre en relation. Le monopole de la violence légitime, même intact, n’est rien sans le monopole de l’information traitée.

Ces séquences, lues ensemble, dessinent l’arrière-plan théorique de la question contemporaine. Le monopole de la violence est une construction, qui se fait par la guerre, se conserve par le renseignement, se perd par la fragmentation, se reconstruit imparfaitement par la régulation multi-niveaux. Aucune de ces étapes n’est une rédemption ; aucune n’est une chute irréversible. L’historien et le politologue partagent ici la même posture que Camus, Levi ou Arendt : décrire ce qui empêche le pire, en sachant que le meilleur n’est pas accessible.

Mouvement 3 — De Richelieu à Washington : le parallèle conceptuel

Le troisième mouvement quitte les œuvres et la sociologie historique pour entrer dans la tradition spécifique de la pensée stratégique anglophone, en l’articulant à ses interlocuteurs français (Aron, Hassner) et à sa généalogie européenne. Le pari conceptuel est de soumettre cette tradition à la même grille — culpabilité contre responsabilité, pureté contre mesure, innocence contre tragédie — pour comprendre pourquoi la politique étrangère américaine, depuis 1945, peine si singulièrement à occuper une position véritablement « tragique » au sens européen.

1. La généalogie réaliste : Richelieu, l’État, la raison d’État

1.1. Kissinger sur Richelieu

Henry Kissinger publie Diplomacy chez Simon & Schuster en avril 1994. Le livre, écrit à la sortie de la guerre froide, est conçu comme un manuel à l’usage des élites américaines qu’il juge mal préparées au monde post-bipolaire. Son chapitre III, « From Universality to Equilibrium: Richelieu, William of Orange and Pitt », pose la thèse qui sera reprise dans World Order (2014) et, sous une forme biographique, dans Leadership: Six Studies in World Strategy (2022).

Pour Kissinger, le cardinal de Richelieu, principal ministre de Louis XIII de 1624 à sa mort en 1642, est « the father of the modern state system ». L’innovation conceptuelle qu’il attribue à Richelieu est celle de la raison d’État : l’État a, en lui-même, des intérêts propres qui ne se confondent pas avec ceux de la dynastie, ni avec ceux de l’Église, ni avec ceux d’aucune morale transcendante. La conduite de l’État obéit à ces intérêts, et la conduite des États entre eux produit un équilibre — balance of power — qui se substitue à l’aspiration médiévale à la monarchie universelle.

L’illustration historique est célèbre : Richelieu, cardinal de l’Église romaine, soutient pendant la guerre de Trente Ans (1618-1648) les princes protestants allemands et la Suède de Gustave-Adolphe contre la maison de Habsbourg catholique. Le critère n’est plus religieux mais étatique : ce qui sert l’affaiblissement des Habsbourg sert la France, et donc se justifie. La paix de Westphalie en 1648 (six ans après la mort de Richelieu) consacre ce système : reconnaissance mutuelle des souverainetés, cuius regio, eius religio, fin de l’arbitrage impérial.

Kissinger insiste sur deux dimensions souvent oubliées. Premièrement, Richelieu accepte la tragédie sans rédemption. Il sait qu’il fait souffrir des populations protestantes (dont la sienne, à La Rochelle en 1628) et catholiques (les Allemands du sud, ravagés par les armées suédoises qu’il finance). Il n’imagine pas un instant que sa politique soit innocente ; il en assume le coût pour un bénéfice qu’il croit supérieur. Deuxièmement, la raison d’État n’est pas l’amoralité : c’est une morale propre, mesurable à ses fins (la conservation et la puissance de l’État) et à ses limites (ne pas pousser un adversaire au désespoir, conserver la possibilité de la transaction future).

Dans World Order (Penguin, septembre 2014), Kissinger prolonge l’analyse en formulant le diagnostic que « le Moyen-Orient se trouve dans une condition qui ressemble à la guerre de Trente Ans européenne » — fragmentation confessionnelle (sunnites/chiites au lieu de catholiques/protestants), proxies régionaux (Iran/Arabie au lieu de France/Habsbourg), effondrement des États-nations issus du règlement post-impérial (Sykes-Picot 1916 au lieu de la paix d’Augsbourg 1555). [INFÉRENCE] La portée prescriptive de cette analogie, chez Kissinger, est qu’il faudrait une « Westphalie moyen-orientale » — c’est-à-dire un règlement par épuisement, fondé sur la reconnaissance mutuelle des États existants dans leurs frontières actuelles, et sur l’acceptation que la diversité confessionnelle ne se résoudra pas par la victoire d’un camp.

Leadership (Penguin, juillet 2022), publié quelques mois avant la mort de Kissinger en novembre 2023 (à 100 ans), consacre des chapitres à Adenauer, de Gaulle, Nixon, Sadat, Lee Kuan Yew et Margaret Thatcher. La continuité avec Diplomacy est nette : ces six dirigeants ont en commun, selon Kissinger, d’avoir agi dans des situations héritées impossibles, sans illusions sur la pureté de leur position, en acceptant le compromis et la durée. C’est, transposé au XXᵉ siècle, l’éthique richelienne.

1.2. Hassner, Aron, et la « morality of wisdom »

Pierre Hassner, élève d’Aron, longtemps directeur de recherche au CERI, publie en décembre 2007 dans la revue Constellations (vol. 14, n° 4, p. 498-505) l’article « Raymond Aron: Too Realistic to Be a Realist? ». La question, rhétorique, structure tout le texte.

Hassner pose que Aron est réaliste si l’on entend par réalisme « analyser les situations avec exactitude, ne pas poursuivre de buts utopiques avec des moyens inadéquats, agir avec prudence et modération, sans pour autant laisser le moralisme ou l’idéalisme empêcher d’utiliser les moyens — de la violence à la ruse — nécessaires pour éviter la défaite ». À ce titre, Aron est exemplairement réaliste. Mais si l’on entend par réalisme l’école américaine de la théorie des relations internationales (Morgenthau, Waltz, Mearsheimer), la chose se complique : Aron, dans Paix et Guerre entre les nations (Calmann-Lévy, 1962), a polémiqué avec Morgenthau et Kennan ; il refuse la réduction matérialiste de l’intérêt national ; il introduit des considérations historiques et culturelles que le réalisme structurel américain juge superflues.

La formule qu’Hassner forge pour caractériser la position aronienne — « morality of wisdom » — désigne précisément cette troisième voie. Ce n’est ni la morale absolue de l’éthique de conviction (qui ignore les conséquences), ni l’amoralité supposée du Realpolitik à la Bismarck (qui n’envisage que les conséquences), mais une morale de la prudence politique qui suppose à la fois la lucidité sur les rapports de force et la conscience qu’il y a des moyens qu’on ne peut employer sans détruire ce pour quoi on agit. Cette « sagesse » est très proche de l’éthique de responsabilité wébérienne, et très proche aussi de la mesure camusienne.

Dans son article de 2002, « The United States: the empire of force or the force of empire? », Hassner formule la difficulté américaine : les États-Unis ont un pouvoir d’empire mais répugnent à l’idéologie impériale, parce que leur récit national repose sur le refus de l’Europe et de ses formes politiques. L’oscillation permanente entre engagement (Wilson, Roosevelt, Kennedy, Clinton, G.W. Bush) et retrait (Harding, l’isolationnisme des années 1930, le « bring the boys home » de 1973 et de 2021) est moins une politique qu’un symptôme : l’impossibilité d’assumer simultanément la responsabilité globale et la prétention à l’innocence morale.

1.3. Niebuhr et le « réalisme chrétien »

Reinhold Niebuhr publie The Irony of American History en 1952 chez Charles Scribner’s Sons. Le livre rassemble cinq conférences. Niebuhr, théologien protestant, professeur au Union Theological Seminary de New York, est alors la figure intellectuelle majeure du « réalisme chrétien » qui formera, à partir des années 1940, une part importante de l’élite politique américaine (George Kennan, Arthur Schlesinger Jr., plus tard Obama).

La thèse centrale est que l’histoire américaine n’est ni tragique ni triomphaliste, mais ironique : les nations qui se croient pures sont précisément celles qui commettent les fautes les plus graves, parce que leur innocence supposée les dispense du jugement sur leurs moyens. Niebuhr écrit que les Américains pensent que « notre société est si essentiellement vertueuse que seule la malveillance peut inciter à critiquer l’une de nos actions ». Cette « pretension of innocency » est, selon lui, le péché américain par excellence — au sens proprement théologique d’orgueil.

La critique de l’exceptionnalisme est radicale. Niebuhr note que les Américains se voient comme « un peuple choisi par Dieu pour faire un nouveau commencement pour l’humanité ». Cette image, héritée des Puritains, ne disparaît pas avec la sécularisation ; elle se déplace dans le langage des droits humains et de la démocratie, qui peut, lui aussi, devenir une rhétorique d’autojustification. Il observe que les communistes, par un mécanisme symétrique, prétendent être innocents parce que représentant le prolétariat, et que cette innocence revendiquée justifie n’importe quel moyen.

La leçon, pour notre propos, est explicite : la conscience du péché — c’est-à-dire la reconnaissance de l’imperfection morale constitutive de toute action politique — est, paradoxalement, la condition de la responsabilité. C’est exactement ce que dit Camus dans La Peste : « chacun la porte en soi, la peste ». C’est exactement ce que dit Levi dans la « zone grise ». Niebuhr formule, dans le vocabulaire luthérien, une vérité que la littérature européenne profane a formulée à sa manière.

1.4. Bull : l’ordre précède la justice

Hedley Bull publie The Anarchical Society: A Study of Order in World Politics chez Macmillan en 1977. Le livre fonde, avec celui de Martin Wight, l’« École anglaise » des relations internationales — une école qui se distingue à la fois du réalisme américain (trop structurel) et du libéralisme institutionnel (trop optimiste).

La thèse centrale est que le système international, bien qu’anarchique au sens technique (absence d’autorité surplombante), n’est pas chaotique : il constitue une société d’États, c’est-à-dire un ensemble doté de règles communes (souveraineté, non-intervention, diplomatie, droit international, équilibre des grandes puissances), de pratiques partagées, et d’institutions reconnues. Cette société des États est imparfaite, mais elle existe — et c’est ce qui distingue la condition internationale de l’état de nature hobbesien.

Le chapitre IV pose explicitement le problème : « Order versus Justice in World Politics ». Bull soutient que l’ordre précède la justice — non pas parce que la justice serait moins importante, mais parce que sans un minimum d’ordre, aucune justice ne peut s’imposer. La poursuite immédiate de la justice (transformation révolutionnaire des frontières, intervention humanitaire systématique, jugement universel) tend à détruire l’ordre, et donc à rendre impossible la justice elle-même. C’est une thèse profondément conservatrice (au sens technique) qui rejoint, par d’autres voies, les avertissements de Niebuhr et de Aron.

Pour notre propos, Bull fournit le pendant théorique au constat camusien : la révolte qui se veut justice immédiate produit le nihilisme. À l’échelle des États, la prétention à la justice immédiate (par la guerre juste, par l’intervention humanitaire systématique, par l’élargissement infini des sanctions) produit, en pratique, la déstabilisation de l’ordre qui rendait possible une justice graduelle. Il y a un coût d’ordre à la justice ; ce coût doit être pris en compte. Sinon, la justice elle-même devient cosmétique : on se donne bonne conscience en frappant un tyran particulier, on produit le chaos qui fait des dizaines de milliers de morts supplémentaires, on quitte la scène en s’estimant moralement irréprochable.

2. Le réalisme contemporain : Mearsheimer, Walt, Allison

2.1. Mearsheimer : la tragédie comme structure

John Mearsheimer, professeur à l’université de Chicago, publie The Tragedy of Great Power Politics en 2001 (édition révisée 2014) chez Norton. Le livre fonde le « réalisme offensif » : contrairement au réalisme défensif de Waltz, qui suppose que les États cherchent une sécurité raisonnable, le réalisme offensif soutient que dans un système anarchique, les États ne peuvent jamais être certains des intentions des autres, et que leur sécurité maximale exige donc la maximisation de leur puissance relative. La conséquence est que toute grande puissance cherche, sinon l’hégémonie globale (impossible en raison du « stopping power of water »), du moins l’hégémonie régionale.

La « tragédie » désigne le fait que, même si tous les acteurs ne désirent que leur sécurité, la structure du système les pousse à la compétition. Personne n’est nécessairement méchant ; la structure produit la guerre. C’est, transposé à l’échelle inter-étatique, exactement la condition que Camus décrit à l’échelle individuelle dans La Peste : on n’a pas demandé le mal, mais on est dedans, et il faut faire avec.

La prescription stratégique de Mearsheimer pour les États-Unis est l’offshore balancing. Plutôt que de chercher à imposer un ordre libéral mondial par une présence militaire avancée partout (« liberal hegemony »), les États-Unis devraient se retirer derrière leurs océans et n’intervenir qu’en cas d’émergence d’un hégémon régional potentiel hors d’Amérique du Nord. Pour l’Europe, cela signifie laisser les Européens équilibrer la Russie ; pour l’Asie, conserver une capacité de projection contre la Chine mais éviter la confrontation systématique.

Dans The Great Delusion: Liberal Dreams and International Realities (Yale, 2018), Mearsheimer formalise une critique de l’« hégémonie libérale » poursuivie par les États-Unis depuis 1992. Il soutient que cette politique repose sur trois erreurs : croire que la démocratie peut être exportée par la force, croire que les institutions internationales peuvent supplanter la Realpolitik, croire que le nationalisme est dépassé. La guerre en Irak de 2003, l’élargissement de l’OTAN à l’est, l’intervention en Libye en 2011, sont selon lui des conséquences de ces illusions.

[INFÉRENCE] La position de Mearsheimer sur l’Ukraine, exprimée dès 2014 et systématisée après 2022, est cohérente avec son cadre théorique : il considère que l’élargissement de l’OTAN était une erreur stratégique de l’Occident, que la Russie avait des raisons structurelles (au sens du réalisme offensif) de réagir, et que la guerre actuelle est le produit prévisible d’une politique américaine qui ignore les contraintes structurelles. Cette position est contestée — y compris par d’autres réalistes — sur sa minimisation de la décision proprement russe (le passage du structurel à l’agentiel) et sur la pertinence de la théorie offensive comme modèle prédictif. Il faut la noter sans la valider ni l’invalider : elle représente un pôle réel du débat américain contemporain.

2.2. Walt et la critique du « Blob »

Stephen Walt, professeur à la Kennedy School de Harvard, publie en 2018 The Hell of Good Intentions: America’s Foreign Policy Elite and the Decline of U.S. Primacy (Farrar, Straus and Giroux). Le livre est une critique systématique de l’establishment de politique étrangère américain — que Ben Rhodes, conseiller d’Obama, a baptisé en 2016 le « Blob » : le réseau interconnecté des think tanks, des éditorialistes, des anciens officiels, des contractants de défense, qui forme un consensus quasi-stable sur la nécessité de l’hégémonie libérale, indépendamment des résultats observés.

La thèse de Walt est que ce consensus est dysfonctionnel pour deux raisons. D’abord, il échoue empiriquement : les interventions des trente dernières années (Somalie, Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Libye, Syrie) ont produit, en moyenne, plus d’instabilité que d’ordre. Ensuite, il s’auto-renforce institutionnellement : les acteurs du Blob ne sont jamais sanctionnés pour leurs échecs, parce que la communauté qui juge leur travail est la même qui le produit. Les architectes de la guerre d’Irak (Wolfowitz, Feith, Bolton) sont restés influents ; ceux qui s’y sont opposés (Brent Scowcroft) ont été marginalisés.

Walt propose, comme Mearsheimer, l’offshore balancing comme alternative. Pour notre propos, son livre est utile parce qu’il sociologise la difficulté américaine : il ne s’agit pas seulement d’un défaut intellectuel ou moral, mais d’une structure institutionnelle qui produit, comme une machine, la perpétuation des choix exceptionnalistes.

2.3. Allison : la trappe de Thucydide

Graham Allison, ancien doyen de la Kennedy School, publie en 2017 Destined for War: Can America and China Escape Thucydides’s Trap? (Houghton Mifflin Harcourt). Le concept de « Thucydides’s Trap » désigne le mécanisme par lequel une puissance établie (Sparte chez Thucydide, les États-Unis aujourd’hui) tend à entrer en guerre avec une puissance montante (Athènes, la Chine) — non par méchanceté délibérée, mais par la mécanique de la peur et de l’orgueil croisés. Allison documente seize cas historiques de transition hégémonique depuis 1500, dont douze se sont conclus par une guerre.

La leçon n’est pas que la guerre soit inévitable, mais qu’elle est statistiquement probable, et qu’elle exige donc une vigilance proactive : développer des canaux de communication, accepter des compromis sur des points considérés comme « non-négociables » par les puristes, distinguer les intérêts vitaux des intérêts d’influence. C’est, transposé à l’échelle d’un changement de polarité, exactement l’exigence richelienne : tenir compte de la durée, accepter que l’autre existe, négocier ce qu’on peut.

2.4. Kindleberger, Gilpin : la stabilité hégémonique

Charles Kindleberger publie The World in Depression, 1929-1939 en 1973 (University of California Press), où il formule la thèse de la stabilité hégémonique : la stabilité du système économique international suppose qu’une puissance dominante assume les coûts d’un certain nombre de biens publics — monnaie de réserve, prêteur en dernier ressort, marché ouvert d’absorption. Sa lecture de la Grande Dépression est que la Grande-Bretagne ne pouvait plus assumer ces fonctions, et que les États-Unis ne voulaient pas encore les assumer. L’interrègne a produit l’effondrement.

Robert Gilpin systématise et complète la thèse dans War and Change in World Politics (Cambridge, 1981) et The Political Economy of International Relations (Princeton, 1987). Le système international stable suppose un hégémon ; les transitions d’hégémonie sont des moments de risque maximal.

L’application contemporaine est claire : si l’on considère que les États-Unis n’ont plus la volonté (Walt) ou la capacité (déclin relatif documenté) d’assumer pleinement les fonctions hégémoniques classiques, et que la Chine n’est ni prête ni acceptée pour les remplacer, la période qui s’ouvre — celle dans laquelle nous sommes, mai 2026 — est structurellement une période d’interrègne. Et l’interrègne, dans la longue durée historique, est typiquement le moment des effondrements régionaux non-arbitrés (Liban des années 1975-1990, Yougoslavie 1991-1999, Moyen-Orient depuis 2003), c’est-à-dire l’inverse de l’ordre westphalien.

3. La thèse centrale : la difficulté américaine au tragique

La synthèse des éléments précédents permet de formuler la thèse centrale de ce mouvement.

3.1. Richelieu : accepter le tragique sans rédemption

La position richelienne — telle que Kissinger la reconstruit, et qu’on peut, par-delà la mythification, lire dans le Testament politique attribué à Richelieu et dans la correspondance — comporte quatre traits.

D’abord, l’acteur politique reconnaît qu’il ne fonde rien : il hérite d’un État (la France de 1624), de ses faiblesses (la fronde des grands, les huguenots de l’ouest, les Habsbourg au nord et au sud), et de ses engagements antérieurs. Il ne réinitialise pas l’histoire.

Ensuite, il accepte que toute décision majeure a un coût humain et moral. Le siège de La Rochelle (1627-1628) tue par la faim ; les subsides à Gustave-Adolphe nourrissent une armée qui dévaste l’Allemagne ; la création de l’intendance fiscale écrase les paysans. Richelieu le sait. Il n’invoque pas de mission providentielle pour le justifier.

Troisièmement, il refuse la pureté comme moteur. Cardinal, il combat Rome quand l’intérêt de la France l’exige. Catholique, il allie son maître au Suédois protestant. Cette « contradiction » n’est pas une faute morale ; elle est la conséquence d’une distinction qu’il pose entre l’ordre du salut (qui regarde Dieu et la conscience individuelle) et l’ordre du temporel (qui regarde l’État et le bien commun limité qu’il peut assurer).

Quatrièmement, il accepte la durée. Sa politique est inscrite dans un horizon long : la France de Louis XIV, dont il prépare l’avènement, n’apparaîtra qu’après sa mort. Cette acceptation de ne pas voir le résultat est typique de l’éthique de responsabilité au sens wébérien : on agit pour des conséquences qu’on n’observera pas, sans en attendre la rédemption immédiate.

3.2. Les États-Unis : juge, sauveur, innocent

La difficulté américaine — qui n’est pas une faute morale, mais une condition historique — est de vouloir cumuler trois rôles que la position richelienne dissocie soigneusement.

L’Amérique veut être juge : elle veut nommer le bien et le mal, sanctionner les régimes qui transgressent, formuler des doctrines (Truman, Eisenhower, Carter, Reagan, Bush, Obama) qui désignent l’ennemi en termes moraux.

Elle veut être sauveur : elle considère que son intervention apporte la démocratie, les droits humains, la prospérité. Le « American century » de Henry Luce (1941), la « city upon a hill » de Reagan (1989) reprenant John Winthrop (1630), le « nation building » des années 1990-2000, l’« axis of evil » de Bush en 2002, sont des variantes de cette conception.

Et elle veut rester innocente : c’est-à-dire qu’elle veut faire toutes ces choses sans accepter le coût moral richelien — sans reconnaître que toute action politique majeure produit des dommages, que toute alliance utile suppose des compromissions, que tout ordre stable exige des concessions à des adversaires détestables.

Niebuhr, dès 1952, avait diagnostiqué l’impasse : on ne peut pas être à la fois Augustin (juger le péché du monde), Christ (le racheter), et Adam avant la chute (n’être pas concerné). La théologie politique américaine cumule ces trois rôles, et c’est ce cumul qui produit la séquence caractéristique : intervention idéaliste, déception devant la résistance du réel, retrait, ressentiment, prochaine intervention.

3.3. La séquence Vietnam → Irak → Ukraine

Cette structure se vérifie dans plusieurs séquences.

Au Vietnam, l’engagement progressif de 1961-1965 est justifié par la doctrine des dominos et la défense du « monde libre ». L’escalade jusqu’à 543 000 soldats en avril 1969 est conduite dans un mélange de conviction (mission anticommuniste) et d’illusion (la victoire militaire conventionnelle est possible). L’échec produit la « vietnamisation » de Nixon-Kissinger (1969-1973), puis l’évacuation de Saïgon (avril 1975). La leçon richelienne — qu’il aurait fallu négocier dès 1963-1964 dans des termes que la situation militaire favorable permettait — n’est tirée que rétrospectivement, et imparfaitement. Les accords de Paris de janvier 1973, négociés par Kissinger et Lê Đức Thọ, ratifient une défaite que les États-Unis se refusent à nommer telle. [INFÉRENCE] La position « tragique » au sens européen aurait consisté à reconnaître plus tôt que la guerre ne pouvait être gagnée à un coût acceptable, à négocier un compromis qui aurait sauvegardé un Sud-Vietnam non communiste fragile mais existant — ce que les Nord-Vietnamiens auraient probablement accepté avant 1968 et refusé après. L’incapacité à formuler cette position en termes politiquement assumables (parce qu’elle aurait paru une trahison du « monde libre ») a prolongé la guerre de cinq ans pour le même résultat final.

En Irak, l’intervention de 2003 cumule les trois rôles à un degré exceptionnel : juger Saddam (les armes de destruction massive, qui se révéleront fictives, et la complicité avec al-Qaida, qui n’existait pas), sauver les Irakiens (la démocratie au cœur du Moyen-Orient), et rester innocent (les pertes civiles ne sont pas comptées, les torts sont attribués aux insurgés, l’occupation est niée comme telle — d’où la décision de Bremer de transférer la souveraineté en juin 2004, prématurément, parce que l’idée même d’occupation est moralement insupportable au récit américain). Le résultat est documenté : entre 150 000 et un million de morts irakiens selon les méthodologies (les Lancet Surveys de 2004 et 2006 ; Iraq Body Count), 4 431 morts militaires américains, 32 000 blessés, environ 2 000 milliards de dollars dépensés, et la production indirecte de Daech.

Dans la séquence ukrainienne 2022-2026, le débat américain reproduit la même tension. Le récit dominant à Washington, depuis le 24 février 2022, présente la guerre dans des termes manichéens (agression non provoquée, défense de l’ordre libéral international, soutien massif à Kyiv). Cette présentation a permis une mobilisation politique exceptionnelle (paquets d’aide militaire dépassant 175 milliards de dollars cumulés sur 2022-2025 [FAIT — données du CRS et du Kiel Institute, à actualiser]), mais elle a aussi rendu très difficile la formulation publique d’objectifs négociables. La position « tragique » au sens richelien — admettre que l’Ukraine ne récupérera pas militairement les territoires perdus en 2014 et 2022, négocier un règlement qui sauvegarde l’essentiel de la souveraineté ukrainienne et un cadre de sécurité, accepter que la Russie reste un acteur du système — cette position a été marginalisée pendant la phase la plus intense de la guerre. Les questions cruciales sont restées en suspens : que reconnaît-on des conquêtes russes ? Quel statut pour la Crimée ? Quel régime de garanties de sécurité ? Quelle place pour la Russie dans le système européen ? L’incapacité à les poser publiquement, pendant plusieurs années, a probablement prolongé la guerre.

[INCERTITUDE — la trajectoire 2025-2026 et les éventuels accords intervenus depuis l’arrivée d’une nouvelle administration américaine en janvier 2025 dépassent le cadre des sources stabilisées à ma disposition. Le retournement diplomatique amorcé en 2025, les négociations bilatérales américano-russes, et leurs conséquences pour les positions européennes constituent une matière vivante dont l’analyse stable n’est pas encore possible.]

4. Calibrage : Nixon, Poutine, Trump et le seuil de l’accord imparfait

4.1. Le problème moral

La grande question, devant ces séquences, est la suivante : à quel moment un accord imparfait qui arrête le massacre devient-il moralement supérieur à la poursuite d’objectifs maximalistes qui prolonge le massacre ?

Cette question n’est pas une apologie du compromis. Elle est l’application stricte de la grille wébérienne : l’éthique de responsabilité exige de mesurer les conséquences. Si la poursuite d’un objectif moralement supérieur produit un coût humain qui dépasse, dans un horizon raisonnable, le gain qu’on en attend, alors la responsabilité exige de renoncer à cet objectif, ou d’en diminuer l’ambition.

4.2. Le Vietnam 1968-1972

Le cas du Vietnam est instructif. Lyndon Johnson, à partir de la fin 1967, est convaincu que la guerre n’est pas gagnable à un coût acceptable. L’offensive du Têt (janvier-février 1968), tactiquement perdue par le Việt Cộng mais stratégiquement gagnante par son effet sur l’opinion américaine, le confirme. En mars 1968, Johnson renonce à se représenter et annonce un arrêt partiel des bombardements. Les négociations de Paris s’ouvrent en mai 1968. À ce moment, les positions des deux camps sont proches : un retrait américain progressif, un règlement politique au sud, une neutralisation de fait du conflit.

Mais Nixon, candidat républicain, ouvre par l’intermédiaire d’Anna Chennault des canaux parallèles avec le gouvernement de Saïgon pour faire échouer les pourparlers avant l’élection, en lui promettant des conditions meilleures s’il attend son arrivée. [FAIT — documenté par les enregistrements de la Maison-Blanche de Johnson et par les archives publiées dans les années 2000.] Nixon est élu en novembre 1968. La guerre dure encore quatre ans. Le bombardement de Hanoï et Haïphong de décembre 1972 (« Linebacker II », 36 000 tonnes de bombes en onze jours) force la signature des accords de Paris en janvier 1973, dans des conditions essentiellement comparables à celles que les négociations de 1968 auraient pu produire. Entre 1969 et 1973, environ 20 000 soldats américains supplémentaires sont morts, ainsi qu’un nombre indéterminé mais certainement supérieur à un million de Vietnamiens, Laotiens et Cambodgiens.

[INFÉRENCE] Le verdict moral richelien est ici clair : Nixon a prolongé la guerre pour des raisons électorales puis pour préserver une « honorable peace » qui n’a pas tenu (Saïgon tombe en avril 1975). L’« honneur » sauvé est purement rhétorique. La supériorité morale d’un accord en 1968 sur un accord en 1973 — supériorité quantifiable en vies humaines — n’aurait pas été un compromis avec le mal mais l’expression précise de l’éthique de responsabilité. Cette inférence ne suppose pas que Nixon était cynique au sens vulgaire (il croyait probablement à la stratégie « peace with honor ») ; elle suppose que la structure même de la pensée stratégique américaine, qui ne sait pas distinguer la défaite stratégique acceptable de l’humiliation morale inacceptable, l’a empêché de voir ce qu’un Aron, un Hassner, un Kissinger plus jeune et plus libre auraient pu lui dire.

4.3. L’Ukraine 2022-2026 : la même question

La question se pose à nouveau pour l’Ukraine. Sans préjuger des positions, on peut formuler les termes de l’analyse.

Si l’on croit que l’Ukraine peut, militairement, restaurer ses frontières de 1991 (Crimée comprise) et imposer à la Russie un règlement comparable à celui imposé à l’Allemagne en 1945, alors la poursuite de la guerre maximaliste est cohérente. Le coût humain élevé (estimations 2025 : environ 60 000 à 100 000 morts militaires ukrainiens, des chiffres russes du même ordre ou supérieurs, des dizaines de milliers de civils ukrainiens, plusieurs millions de déplacés) est justifié par la perspective d’une victoire substantielle.

Si l’on croit, à l’inverse, que la Russie dispose, même en infériorité économique massive, d’une supériorité démographique, militaire (en stocks et en industrie de défense) et politique (capacité à supporter le coût intérieur grâce à un régime autoritaire) qui rend cette victoire inaccessible dans un horizon raisonnable, alors la poursuite maximaliste consiste à payer un prix humain sans contrepartie probable. Dans ce cas, un accord imparfait — concession territoriale partielle contre garanties de sécurité, adhésion européenne accélérée, reconstruction financée — devient moralement supérieur à la prolongation indéfinie.

Cette analyse ne préjuge pas du bon diagnostic factuel ; elle énonce la structure du raisonnement. Et elle rappelle ce qu’un raisonnement camusien-wébérien interdit : ériger la défense de la souveraineté ukrainienne en absolu qui dispense de mesurer son coût. Il n’y a pas, dans cette grille, d’« absolu qui dispense de mesurer ». Tout absolu qui dispense de mesurer est suspect — il transforme la responsabilité en conviction, et la conviction non mesurée a, dans toute l’histoire du XXᵉ siècle, produit le pire.

[INCERTITUDE — l’évaluation factuelle de la trajectoire militaire 2024-2026 est elle-même contestée, et la conclusion politique légitime dépend de cette évaluation. Mon propos n’est pas de trancher mais d’expliciter la grille selon laquelle, en bonne méthode wébérienne, on devrait trancher.]

4.4. Le piège symétrique : le cynisme sans responsabilité

Il faut formuler la contre-position avec la même précision. La grille wébérienne n’autorise pas le cynisme. Si l’éthique de responsabilité peut conduire à accepter des compromis désagréables, elle ne conduit pas à abandonner toute considération morale ; elle conduit à les mesurer, à les hiérarchiser, à accepter qu’elles puissent être partiellement frustrées.

Le risque inverse, dans la condition contemporaine, est ce qu’on pourrait appeler le « cynisme sans responsabilité » : un usage du langage du compromis qui se ferait au bénéfice exclusif d’une puissance agressive, sans contrepartie réelle, sans garantie de durée, sans inscription dans un horizon de paix durable. C’est exactement ce que les diplomates de Munich 1938 ont fait sans le savoir : ils ont cru pratiquer l’éthique de responsabilité en sacrifiant les Sudètes ; ils ont en réalité ouvert la voie à une guerre infiniment plus coûteuse.

La différence entre l’accord richelien et l’accord muninichois ne tient pas à la forme (les deux sont des compromis), mais à la lucidité sur les intentions de l’autre et sur la durabilité du règlement. Richelieu négocie avec des puissances qui ont un intérêt structurel à la paix qui se signe ; Daladier et Chamberlain négocient avec un acteur qui considère chaque accord comme une étape vers le suivant. Cette distinction est analytique, pas morale ; elle exige un travail de renseignement, de connaissance historique, de psychologie des adversaires, qu’aucun « principe » ne dispense d’effectuer.

[INFÉRENCE] Appliquée au cas russe contemporain : la question pertinente n’est pas « faut-il négocier ? » (la réponse responsable est presque toujours oui, si on peut), mais « négocier avec qui, sur quoi, dans quel horizon, avec quelles garanties extérieures à la bonne foi de la partie adverse ? ». Si l’accord laisse l’agresseur en position de recommencer dans cinq ans, ce n’est pas un accord — c’est un délai. La grille wébérienne, ici, condamne autant le maximalisme moralisateur (qui prolonge inutilement le sang) que le cynisme délibérément aveugle (qui le redoublera bientôt).

5. Synthèse du parallèle conceptuel

Reformulons la thèse. Richelieu — figure historique évidemment idéalisée par Kissinger, mais opérante comme type — incarne une politique étrangère qui accepte simultanément trois propositions :

(a) On hérite d’un monde qu’on n’a pas fait, et on ne le réinitialisera pas.

(b) On doit agir, et toute action coûte ; ce coût doit être mesuré, accepté, parfois minimisé, jamais nié.

(c) Le critère de l’action n’est pas la pureté de l’intention mais la conservation, dans la durée, d’un ordre permettant la coexistence. Cet ordre ne sera pas juste au sens absolu ; il sera moins injuste que le chaos.

Les États-Unis, depuis Wilson et plus encore depuis 1945, peinent à articuler ces trois propositions. Ils tendent à les remplacer par trois autres :

(a′) On peut, par l’intervention bien intentionnée, refonder des sociétés, exporter la démocratie, faire l’histoire à neuf.

(b′) Les coûts des bonnes actions ne se comptent pas ; les torts qu’elles produisent sont des dommages collatéraux ou des effets pervers que d’autres assumeront.

(c′) Le critère est la pureté de la cause ; la conservation d’un ordre négocié est, en soi, une compromission moralement douteuse.

C’est cette substitution qui produit l’oscillation caractéristique entre croisade et retrait. La croisade quand la cause est claire ; le retrait quand le coût se révèle (et qu’il ne peut être nié plus longtemps). Mais ni croisade ni retrait ne sont des politiques au sens richelien : ce sont des affects collectifs qui rendent impossible la responsabilité de la durée.

[INFÉRENCE forte] La grande lucidité d’Hassner, dans son article de 2002, est de ne pas en faire un défaut moral américain — l’Amérique n’est pas plus mal intentionnée que les autres — mais une condition historique qu’il faut comprendre. Le récit national américain a été fondé sur le refus de l’Europe et de ses formes politiques ; on ne peut pas demander à ce récit de produire spontanément la posture européenne. La transposition est possible (Kennan, Nitze, Schlesinger, Niebuhr, l’ont esquissée ; Kissinger a tenté de la pratiquer ; les réalistes contemporains comme Walt et Mearsheimer y travaillent), mais elle est culturellement minoritaire et structurellement fragile. Chaque génération doit refaire le travail. Et chaque génération, devant la prochaine crise, tend à retrouver la croisade ou le retrait.

Conclusion — Non « quel monde idéal ? » mais « qu’est-ce qui empêche le pire ? »

Reste à formuler ce que ces trois mouvements, pris ensemble, permettent de dire sur la question contemporaine. Le pas conceptuel décisif consiste à substituer à la question habituelle — « quel monde idéal voudrions-nous ? » — une autre question, beaucoup plus exigeante parce qu’opérationnelle : « étant donné ce monde-ci, qu’est-ce qui empêche le pire et rend un avenir encore possible ? »

Cette substitution n’est ni un renoncement à la morale ni une concession au cynisme. Elle est la formule même de la responsabilité non-culpabilisante, telle que le corpus parcouru — Camus, Levi, Arendt, Weber, Tilly, Aron, Niebuhr, Bull — l’a élaborée à partir d’expériences historiques qui devraient interdire toute candeur.

La première question — « quel monde idéal ? » — appartient au registre que Weber appelle l’éthique de conviction et que Camus, plus durement, range parmi les « absolus historiques » qui produisent le meurtre justifié. Elle suppose un acteur qui, par sa pureté d’intention, peut écarter le réel et le refondre. Elle dispense, en pratique, de mesurer les conséquences. Elle nourrit, dans les meilleurs cas, le moralisme impuissant ; dans les pires, le messianisme destructeur. Dostoïevski a montré ce qu’elle devient quand elle s’arme — Les Démons. Koestler a montré ce qu’elle devient quand elle s’institutionnalise — Le Zéro et l’Infini. Camus a montré ce qu’elle devient quand elle se transforme en posture intellectuelle — La Chute.

La seconde question — « qu’est-ce qui empêche le pire ? » — appartient au registre de la responsabilité. Elle suppose un acteur qui hérite, qui ne refonde pas, qui agit dans des structures qu’il n’a pas choisies et qui rendra à d’autres, après lui, un monde encore imparfait. Elle accepte la zone grise de Levi, la mesure méditerranéenne de Camus, l’ironie niebuhrienne, la sagesse aronienne, l’ordre bullien. Elle suppose qu’il y a un pire identifiable (la guerre totale, l’effondrement de l’ordre, le génocide, la famine de masse, la militarisation indifférenciée) qu’il faut empêcher en priorité, avant même de pouvoir construire le mieux. Ce pire, comme catégorie politique opératoire, est la condition de la responsabilité.

Cette redéfinition a plusieurs implications.

À l’échelle individuelle, elle signifie qu’on peut agir politiquement sans s’attribuer la pureté de la cause. Le médecin de La Peste est exemplaire : il sait qu’il ne vaincra pas la peste, il sait qu’il n’est pas un saint, il sait qu’il porte en lui une part du fléau, et il « fait son métier » — c’est-à-dire qu’il maintient, dans la zone grise, une discipline d’action qui, ne promettant aucune rédemption, n’oblige à aucun mensonge. Cette posture est, pour notre temps, plus rare et plus difficile que les postures dominantes — celles du « juge-pénitent » à la Clamence (qui transforme la lucidité en mépris), du militant pur (qui transforme l’engagement en certitude), ou du cynique désabusé (qui transforme la difficulté en alibi du retrait).

À l’échelle des États, elle signifie qu’il faut renoncer à la fois à l’innocence (la prétention à ne pas être impliqué dans les torts du monde) et à la culpabilité totale (l’auto-flagellation qui dispense d’agir parce qu’on est, soi-même, trop sale). Aron, Niebuhr, Hassner ont chacun, à leur manière, formulé cette double exigence. L’État ne peut se conduire avec la pureté d’une organisation non gouvernementale humanitaire, parce qu’il a des responsabilités à long terme sur des populations qu’il doit protéger et avec des adversaires qui ne disparaîtront pas. Mais l’État ne peut pas non plus agir comme s’il était une simple machine d’intérêts, parce qu’il est, dans la modernité, l’institution qui, en dernière instance, doit répondre à ses citoyens de ses choix moraux.

À l’échelle de la régulation transnationale, elle signifie qu’il faut accepter le caractère imparfait, multi-niveaux, partiellement coercitif et partiellement consensuel des institutions internationales — Charte des Nations unies, Cour pénale internationale, OMC, OMS, accords climatiques, traités de non-prolifération, conventions de Genève. Ces institutions ne produisent pas la justice mondiale ; elles produisent, par moments, un peu moins d’injustice qu’il n’y en aurait sans elles. Cette différence — entre ce qui est et ce qui serait sans ces institutions — est exactement la mesure de la responsabilité contemporaine. La détruire au nom de leur imperfection (tentation du retrait souverainiste) est aussi peu responsable que la défendre comme une rédemption (tentation du moralisme institutionnel).

La période historique qui s’ouvre — mai 2026 — paraît particulièrement éprouvante pour cette posture. Trois trajectoires convergent vers une condition d’interrègne au sens de Gilpin et Kindleberger : l’érosion de l’hégémonie américaine, sans remplaçant accepté ; la consolidation de pôles régionaux (Chine, Russie, Inde, Turquie, Émirats, Iran, Israël) qui revendiquent leur autonomie sans assumer de responsabilité systémique ; la fragmentation par le bas (réseaux non-étatiques, feral cities à la Kilcullen, criminalité transnationale, économies informelles armées). Cette condition n’est pas la fin du monde. Elle ressemble, dans la longue durée, à la séquence qui s’ouvre entre 1648 et 1815, c’est-à-dire entre la Westphalie et le Congrès de Vienne : une longue période d’équilibres précaires, d’alliances renversées, de guerres limitées, mais où aucun acteur ne dispose des moyens de l’hégémonie. La France de Richelieu et de Mazarin a vécu ce monde-là. Les Provinces-Unies aussi. L’Angleterre apprenait. La diplomatie en a été le grand outil — pas la diplomatie comme rituel, mais la diplomatie comme art de l’arrangement temporaire entre acteurs irréconciliables.

[INFÉRENCE] Si cette analogie est juste, alors la question pertinente, pour les années qui viennent, n’est pas de savoir si l’ordre libéral international sera restauré (il ne le sera pas dans ses formes des années 1990), ni s’il s’effondrera totalement (il y a trop d’interdépendances pour cela), mais quelle forme prendra sa recomposition, à quelle vitesse, avec quels coûts intermédiaires, et au prix de quelles concessions à des acteurs qui — Iran 2025-2026 montrant son ambivalence, Russie poursuivant ses objectifs, Chine consolidant son périmètre — ne renonceront pas à leurs intérêts pour faire plaisir à des opinions occidentales attachées au récit antérieur.

L’éthique de responsabilité, dans cette configuration, n’est pas une option morale parmi d’autres : elle est, presque techniquement, la seule disposition qui rende possible la navigation. La conviction sans responsabilité produira l’aveuglement (croisades, sanctions sans effet, déclarations sans suite). La responsabilité sans conviction produira la lâcheté (concessions sans contrepartie, abandon des alliés, complicité progressive). Le mélange exigeant des deux — c’est-à-dire ce que Hassner appelle « morality of wisdom », ce que Weber appelle l’homme authentique, ce que Camus appelle la mesure — est aussi rare aujourd’hui qu’il l’a toujours été.

Trois conséquences pratiques, pour finir.

Premièrement : restaurer le sens du pire. Une politique responsable doit pouvoir nommer ce qu’elle veut empêcher en priorité. Ce n’est pas l’idéal qu’on poursuit qui définit la responsabilité ; c’est le pire qu’on cherche à éviter. La guerre mondiale, l’effondrement nucléaire, le génocide, l’effacement complet d’États souverains, la famine massive, sont les candidats évidents au statut de pire. La hiérarchisation des autres maux — autoritarisme, corruption, inégalités, injustices historiques non réparées — vient après, dans un ordre négociable. C’est exactement ce que Bull entendait par « l’ordre précède la justice ».

Deuxièmement : reconnaître l’asymétrie temporelle. Le pire arrive vite ; le mieux est long. La responsabilité doit privilégier les actions qui empêchent les effondrements rapides (escalade nucléaire, génocide en cours, État qui s’effondre) sur celles qui poursuivent les transformations lentes (démocratisation, développement, réforme institutionnelle), même si ces dernières sont, en soi, plus désirables. Cette priorité chronologique n’est pas une trahison du long terme ; elle est sa condition. On ne réforme rien dans un pays détruit.

Troisièmement : refaire le travail de chaque génération. La responsabilité non-culpabilisante n’est pas un héritage qu’on reçoit ; c’est une discipline qu’il faut réacquérir à chaque crise. Les leçons d’Aron, de Niebuhr, de Kissinger, de Hassner, ne dispensent pas la génération suivante de les retravailler. Les œuvres du Mouvement 1 — Camus, Levi, Arendt — disent la même chose dans un autre registre : c’est à chaque fois qu’il faut accepter la zone grise, la mesure, la perte de l’innocence. Ce n’est jamais réglé.

Cette discipline n’a pas de récompense. Elle ne promet ni le salut, ni le triomphe, ni même le réconfort. Elle promet seulement, comme Rieux à la fin de La Peste, « pour ne pas être de ceux qui se taisent, pour témoigner en faveur de ces pestiférés », la possibilité d’un travail honnête à l’intérieur d’un monde qu’on n’a pas choisi. C’est peu. C’est l’essentiel.

La phrase qui clôt La Peste le formule mieux qu’aucune théorie ne pourrait le faire. Rieux, ayant écrit sa chronique, médite sur la fin de l’épidémie et sur ce qu’il a appris : « qu’il y a dans les hommes plus de choses à admirer que de choses à mépriser ». Il sait, écrit Camus, « ce que cette foule en joie ignorait, et qu’on peut lire dans les livres, que le bacille de la peste ne meurt ni ne disparaît jamais, qu’il peut rester pendant des dizaines d’années endormi dans les meubles et le linge, qu’il attend patiemment dans les chambres, les caves, les malles, les mouchoirs et les paperasses, et que, peut-être, le jour viendrait où, pour le malheur et l’enseignement des hommes, la peste réveillerait ses rats et les enverrait mourir dans une cité heureuse ». La phrase finale n’est pas désespérée ; elle est responsable. Elle dit, en termes camusiens, ce que les pages précédentes ont tenté de dire en termes wébériens, levi-ens, arendtiens : que la tâche est sans fin, que la vigilance n’est jamais quitte, et que l’humanité, qui n’est ni innocente ni rédimée, doit continuer à faire son métier.

C’est dans cet espace — entre l’innocence impossible et la culpabilité paralysante, entre la conviction sans responsabilité et la responsabilité sans conviction, entre la croisade et le retrait, entre Stepan et Clamence, entre la pureté de Verkhovenski et le cynisme du Blob — que se loge la posture adulte qu’aucune des œuvres parcourues ne nomme directement, parce qu’elle n’a pas de nom propre, mais que toutes désignent. Lui donner, aujourd’hui, des contours opérationnels — à l’échelle individuelle, à l’échelle des États, à l’échelle de la régulation transnationale — est la tâche pour laquelle ce corpus de lucidité adulte a été constitué. Le travail commence à chaque crise, et il ne se termine pas.

Document de synthèse rédigé en quatre sections — Liminaire, Mouvement 1 (œuvres littéraires : Camus, Malraux, Koestler, Mann, Dostoïevski, Levi, Arendt, Giraudoux), Mouvement 2 (Weber, Tilly, Kalyvas, Kilcullen, Filiu, Wulf, et illustrations Syrie/Liban/Irak/Libye/Iran avec écorcheurs, Comtat, Fiévée, Egypte 1952, Abwehr, Tenet), Mouvement 3 structuré (Richelieu/Kissinger, Aron/Hassner, Niebuhr, Bull, Mearsheimer/Walt, Allison, Kindleberger/Gilpin, et la séquence Vietnam/Irak/Ukraine avec calibrage Nixon/Poutine/Trump) — et Conclusion sur la responsabilité non-culpabilisante. L’ensemble respecte le ton sobre demandé, distingue [FAIT]/[INFÉRENCE]/[INCERTITUDE] aux endroits pertinents, et compose une fresque analytique d’environ 17 000 mots intégrant citations littérales (Les Justes, La Peste, Levi sur la zone grise, Camus sur le cogito de la révolte, Weber sur les deux éthiques, Tilly sur la guerre et l’État, Niebuhr sur l’innocence, Bull sur l’ordre, etc.). »

« 2.2 Groupes rebelles politico-militaires
Profil

Objectif de contrôle territorial ou étatique
Commandement structuré
Logique

Arme = instrument politique
Discipline relative, hiérarchie
Danger

Conflit prolongé
Négociation possible mais coûteuse
 Acteurs rationnels, mais violents. »

2.3 Groupes idéologico-religieux
Profil

Djihadistes, messianiques, apocalyptiques
Recrutement transnational
Logique

Arme = outil sacré
Mort valorisée, compromis refusé
Danger

Maximum
Radicalisation cumulative
Effondrement des normes
Catégorie la plus dangereuse : très peu réversible. »

« Le procédé le plus courant de la conscience satisfaite est de projeter la culpabilité refusée sur un objet extérieur contre lequel l’agressivité du surmoi tourne les colères de la conscience. L’ambivalence de tous nos actes, tous à des degrés divers chargés de culpabilité en même temps que d’innocence légère, nous est insupportable. Il est banal que l’on soupçonne chez autrui ce que convoitent inconsciemment, par-derrière notre conscience avouée, les pulsions inférieures du moi. La jalousie témoigne d’un désir confus d’adultère. Nous reprochons volontiers notre stagnation morale à nos éducateurs, à la difficulté des temps, à la mauvaise volonté des circonstances, quand notre mauvaise volonté est presque seule en cause. Ainsi les collectivités, travaillées en temps de crise d’une culpabilité secrète, trouvent-elles bientôt un bouc émissaire auquel jeter leur malheur. Nos indignations mêmes sont rarement pures. La foule qui hurle son horreur aux portes de nos palais de justice procède à un sacrifice de l’âge de pierre : elle vomit ses reproches intérieurs sur une victime expiatoire, pour s’en libérer avec violence sur un cas bien évident à ses yeux, qui les absorbe et la rejette du côté de l’innocence. De l’autre côté de la barricade morale, le prévenu se livre exactement à la même manœuvre de conscience. Après, comme sans doute avant son crime, il en déverse le poids sur un être moral aux limites confuses, mais qui comporte essentiellement, quels qu’ils soient, l’état social et l’organisation judiciaire du moment. On rencontre souvent, sur la scène politique notamment, des hommes de conduite par ailleurs fort médiocre, qui se livrent à une sorte de besoin chronique d’indignation ; leurs colères sonnent creux, car il est manifeste qu’elles ne sont qu’un excitant pour une foi débile. L’indignation profonde rend un tout autre son. Et, cependant, elle est toujours partiellement déviée par le service de notre propre justification.»

Emmanuel Mounier

« Mais voilà que la ministre est bien connue pour ne pas avoir sa langue dans sa poche. Ainsi lors de ce reportage, Elise Lucet lui demande de réagir au sujet de ces accusations : “Des accusations à la con, rendez-vous compte ! Vous êtes juge d’instruction ? Non.

Rachida Dati s’emporte face à la journaliste de France 2

Mais voilà qu’Elise Lucet surenchérit : “C’est une question assez simple…Vous êtes élue, vous devez défendre l’intérêt général. On veut savoir si vous défendez des intérêts privés. C’est juste une interview, je ne vois pas ce qui vous fait peur.” Rachida Dati voit rouge : “Peur de vous ? Ma pauvre fille ! Vous avez une carrière pathétique !« . Ce mardi 17 juin 2025, face à Sonia Mabrouk, sur CNews, Rachida Dati a été interrogée à ce sujet. « Cette émission en elle-même, ou “Cash Investigation” avec Élise Lucet, est-ce que vous considérez ça comme un travail d’investigation indépendant, c’est la marque du service public ou est-ce que ce n’est pas le cas, pour vous ?«  »

« Pauvre fille » : Rachida Dati sans pitié pour Elise Lucet, coup en pleine face pour la journaliste

CAIRN.INFO : Matières à réflexion   

La vie privée des convictions

3. Les affects en politique

Dans La vie privée des convictions (2014), pages 61 à 74

«La politique ne peut se réduire, en dépit des rêves positivistes de nombre de sociologues du xixe siècle, à la gestion rationnelle de la vie commune. La politique, que ce soit dans l’espace privé ou l’espace public, est le théâtre des passions et des affects. Amours et haines, espoirs et déceptions, identifications et rejets, introjections et projections, sont à l’œuvre et traversent la vie politique, les institutions, les attitudes et les comportements politiques. D’ailleurs, gouvernants et médias jouent avec ce système d’affects, avec ces passions, et tentent de susciter des émotions favorables à leur cause. Du côté des gouvernés, ce sont des « citoyens sentimentaux » qui, à travers des filtres émotionnels, saisissent les informations et élaborent leurs choix et orientations politiques . En dépit de ce très riche tissu d’affects, la science politique s’est longtemps montrée, particulièrement en France, très réticente à intégrer dans ses analyses ce registre des émotions et des affects.

La science politique s’est construite en France à partir d’héritages positivistes – le droit, la sociologie durkheimienne, la géographie, etc. – qui l’ont conduite à privilégier des objets déjà construits, aisément identifiables et mesurables. Dans ce paysage scientifique dominé par la rassurante collecte des « faits » et par le primat épistémologique selon lequel seul « le social peut expliquer le social », il n’y avait que peu de place pour les processus émotionnels. Gabriel Tarde ou encore Gustave Le Bon, qui s’intéressaient à la dimension psychologique des phénomènes politiques et sociaux, ont été marginalisés et leur statut scientifique contesté… » 

Pascal Perrineau, Ce qu’en dit la science politique, Cairn 

«Sa référence, une fois encore, à un âge d’or supposé de l’Amérique, dont il a annoncé le retour, et à la présidence de William McKinley (1897-1901), réputé entre autres pour avoir appliqué avec succès des droits de douane dissuasifs dont Trump s’inspire ouvertement, a fait sourire les historiens tout en lui attirant les moqueries des sachants. Pour eux, le président élu reste avant tout un bonimenteur de foire inculte qui triture les modèles et les périodes de l’histoire avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaines. Les mêmes ne comprendront jamais comment, avec le plus grand sérieux du monde, le milliardaire peut prophétiser que son nouveau mandat constituera les quatre années les plus fantastiques de l’histoire des États-Unis, avec une production de biens et d’argent jamais vue jusque-là.»

Alain Léauthier, «Boursouflé, outrancier, grotesque, c’est vrai… Mais Trump représente aussi le refus de l’impuissance politique


« Époque (la nôtre) : Tonner contre elle. — Se plaindre de ce qu’elle n’est pas poétique. — L’appeler époque de transition, de décadence. »

Flaubert

«Revenons-en aux États-Unis, et apprenons en un peu plus à ce que vous faites pour convertir les gens à l’habitude de dériver. »

 « En ce moment même, je prépare le terrain d’une dictature, en semant les graines de la peur et de l’incertitude dans l’esprit du peuple.  »

 « Par qui passez-vous pour mener à bien votre travail ?  »

 » Principalement par le Président. Je détruis son influence sur les gens en le forçant à dériver sur la question d’un accord salarial, entre les patrons et leurs employés. Si je peux l’inciter à dériver une année de plus, il sera si profondément discrédité, que je pourrais passer le pays aux mains d’un dictateur. Si le président continue à dériver de la sorte, je paralyserai la liberté d’expression dans les États-Unis, exactement comme je l’ai détruite en Espagne, en Italie, et en Allemagne.  »

 « Ce que vous dites, m’amène à la conclusion, que la dérive, est une faiblesse, qui aboutie inévitablement à l’échec, que ce soit pour les individus, ou pour les Nations… Est-ce cela votre déclaration ? »

 « La dérive est la cause la plus commune de l’échec dans tous les milieux sociaux. Je peux contrôler à ma guise tout un chacun, dès lors que je peux l’inciter à prendre l’habitude de dériver sur quelques sujets que ce soit. La raison pour ceci est double. Tout d’abord le dériveur peut être réduit à une poignée de glaise entre mes mains, prête à être modèlée à la forme de mon choix. La dérive a pour effet de détruire le pouvoir de l’initiative individuelle. Deuxièmement, le dériveur ne peut pas accéder à l’aide de mon opposition, parce qu’il est pas attiré le moins du monde par quelque chose de si mou et inutile. » 

 « Est-ce la raison pour laquelle si peu de personnes sont riches, alors que la très grande majorité est pauvre.  » 

 « C’est exactement pour cette raison précise. La pauvreté, comme la maladie physique, est un germe contagieux. Vous la trouverez toujours parmi les dériveurs, jamais parmi chez ceux qui savent ce qu’ils veulent et sont déterminés à l’obtenir. Cela peut avoir une certaine signification pour vous, quand j’attire votre attention sur les faits que les non dériveurs, hors de mon contrôle, et ceux qui possédent la plupart des richesses du monde, se trouvent être les mêmes personnes.  »

 » J’ai toujours compris que l’argent était la racine de tous les maux ? Que les pauvres hériteraient du paradis, alors que les gens riches finraient entre vos mains. Qu’avez-vous à dire de cette déclaration ? »

 « Les hommes qui savent comment obtenir les biens matériels de la vie, savent généralement aussi bien comment se délivrer des mains DU Diable. L’habileté à acquérir les biens matériels est contagieuse. Les dériveurs n’acquierent rien, à part ce dont personne ne veut. Si un nombre plus important de gens avaient des buts précis, de plus intenses désirs, d’acquérir autant les richesses matérielles que spirituelles, j’aurais beaucoup moins de victimes à mon actif.  » 

 « Je suppose, en vous écoutant parler, que vous ne devez pas vous associer avec les grands leaders d’aujourd’hui ? Ils ne comptent sûrement pas parmi vos amis. » 

 « Mes amis ? Je vais vous dire quels genres d’amis ils sont pour moi. Ils ont tissés de par le pays, un réseau de routes mettant ainsi en communion les villes et les pays, ils ont convertis les minerais en acier, avec lequel ils ont construit le squelette de ces immenses gratte-ciels. Ils ont maîtrisés l’énergie électrique, pour la transformer de mille façons différentes, toutes conçues pour donner à l’homme plus de temps pour penser. Ils ont fourni par l’automobile le transport de l’honnête citoyen, donnant ainsi à chacun la liberté de voyager. Ils apportent à chaque foyer les nouvelles des quatre coins du monde à l’aide la radio. Ils ont érigés des bibliothèques dans chaque village, chaque hameau, et les ont remplis de livres, qui donnent à tous ces lecteurs, une description complète des connaissances les plus utiles, que l’humanité a réunie durant ses expériences. Ils ont donnés à l’humble citoyen le droit d’exprimer son opinion à tout sujet, à tout moment, partout, sans aucune peur d’être malmené par son prochain, et ils ont fait en sortes que chaque citoyen puisée contribuer à créer sa propre loi, lever ses propres taxes, gérer son propre pays grâce au vote. Voici quelques choses que les leaders industriaux ont fait pour donner à chaque citoyen le privilège de devenir un non dériveur. Pensez-vous réellement que ces hommes ont soutenu ma cause?  » 

 « Qui sont les non dériveurs d’aujourd’hui, chez qui vous n’avez aucune prise ? » 

 « Je n’ai le contrôle d’aucun non dériveur, du présent ou du passé. Je contrôle les faibles, pas ceux qui pensent de leur propre chef.  » 

 « Continuez. Et décrivez-nous un dériveur typique, point par point, afin que je puisse reconnaître un dériveur quand je le rencontrerai. » 

  « La première chose que vous remarquerez chez les dériveurs, c’est l’absence totale d’un but dans sa vie. Il brillera par son manque de confiance en lui. Il n’acceptera jamais rien qui requiert pensées et efforts. Il dépense tout ce qu’il gagne voire plus, pour obtenir un crédit. Il sera malade ou souffrant pour des raisons réelles ou imaginaires. Il en viendra à jurer par le ciel s’il souffre de la moindre douleur. Il aura peu ou pas d’imagination. Il manquera d’enthousiasme et d’initiatives pour commencer toutes choses qu’il n’est pas obligé d »entreprendre. Et il exprimera pleinement ses faiblesses en choisissant si possible le chemin qui lui opposera le moins de résistance. Il aura mauvais caractère et des difficultés pour contrôler ses émotions. Sa personnalité sera dénuée de magnétisme, il n’ n’attirera pas d’autres personnes. Il aura des opinions sur tout, mais des connaissances précises sur rien. Il sera souvent touche à tout, et bon à rien la plupart du temps. Il négligera de coopérer avec ceux qui l’entourent, même ceux sur qui il dépend, que ce soit pour son toit et ses repas. Il fera la même erreur encore et encore sans jamais profiter de ses échecs. Il sera étroit d’esprit, et intolérant sur tous les sujets, prêt à crucifier ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Il attendra tout des autres, mais ne voudra donner que peu, ou pas du tout en retour. Il commencera beaucoup de choses mais en terminera très peu. Il sera lourd dans ses condamnations du gouvernement mais ne vous dira jamais, comment il peut être amélioré. Il ne prendra jamais de décision sur quoi que ce soit, tant qu’il pourra l’éviter. Et s’il est forcé d’en prendre une, il retournera sa veste à la première opportunité. Il mangera beaucoup et ne fera que peu ou pas d’exercices. Il prendra volontier un verre d’alcool avec quiconque daigne bien vouloir lui offrir. Il pariera s’il peut le faire, en dessous de table. Il critiquera les autres qui réussissent dans la vocation qu’ils ont choisi. En bref, le dériveur travaillera plus durement pour éviter de penser, que beaucoup d’autres gagnent bien leur vie. Il préférera mentir plutôt que d’admettre son ignorance sur quelques sujets. S’il travaille pour les autres, il les flaterra en face, pour mieux les dénigrer dans leur dos.  » 

 « Vous m’avez donné une description pour le moins graphique du dériveur. Décrivez-moi cette fois, s’il vous plaît, le non-dériveur, afin que le reconnaisse quand je le verrai.  » 

 « Le premier signe d’un non-dériveur est ceci. Il est toujours engagé sur une chose bien précise, par quelques plans réglés avec précision. Il a un but majeur dans la vie, sur lequel il travaille sans cesse, et des buts mineurs, qui mènent tous à son but principal. Le ton de sa voix, la rapidité de son pas, l’étincelle dans ses yeux, la vitesse dans ses prises de décision, le marquent clairement comme une personne qui sait clairement ce qu’elle veut, et qui est déterminée à l’obtenir. Peu importe le temps que cela lui prendre ou le prix à payer. Si vous lui posez des questions, il vous donnera des réponses directes, et ne s’abaissera jamais à tenter d’y échapper, ou à tenter de recourir à quelques subterfuges. Il accordera beaucoup de faveurs aux autres, mais en acceptera modérément, voire pas du tout. Il se trouvera en première ligne, que ce soit au milieu d’un jeu, ou sur un champs de bataille d’une guerre. S’il ne connaît pas les réponses, il le dira franchement. Il a une bonne mémoire, n’offre jamais d’alibi pour ses défauts. Il ne blâme jamais les autres, pour ses propres erreurs, qu’il le mérite ou pas. Il est souvent connu comme un grand fonceur, mais dans les temps modernes, on l’appelle le grand donneur. Vous le trouverez en ville en train de diriger la plus grosse entreprise, vivre dans la meilleure rue, au volant de la plus belle voiture, faisant rayonner sa presence partout où il se trouve. Il est source d’inspiration pour tout ceux qui entrent en contact avec son esprit. La caractéristique majeur qui le distingue du dériveur est celle-ci : il possède un esprit qui lui est propre et l’emploie pour toutes les raisons possibles.  » 

 « Le non-dériveur est-il né avec quelques avantages, mental, physique ou spirituel dont le dériveur est dépourvu ?» 

 « Non. La différence majeure entre le dériveur et non-dériveur est quelque-chose d’également disponible à chacun d’entre-eux. C’est simplement le droit, prorogatif, d’utiliser son propre esprit, et de

 « Quel bref message enverrez-vous au dériveur typique, si vous souhaitiez le guérir de sa mauvaise habitude.  » 

 « Je l’exhorterais à se réveiller de donner.» 

« Donner quoi ?  » 

 » Toute forme de service utile à le plus grand nombre de personnes possibles.  » 

 « Donc, le non-dériveur est supposé donner? C’est donc cela ?  » 

 « Oui, s’il s’attend à recevoir, et il doit donner avant de recevoir.  » 

 « Certaines personnes doutent de votre existence.  » 

 « Je ne m’en m’inquiéterais pas, pour ça, si j’étais à votre place. Ceux qui sont prêts à se délivrer de l’habitude de dériver reconnaîtront l’authenticité de cette interview par la validité de ces conseils. Les autres ne valent pas la peine du mal qu’il faudrait pour les en délivrer.  » 

 « Pourquoi n’essayez-vous pas de m’empêcher de délivrer cette confession que je suis en train de vous arracher.  » 

 « Parce que ce serait le moyen le plus sûr de garantir que vous la publiez. J’ai un bien meilleur plan que d’essayer de vous supprimer ma confession. Je vais vous continuer à vous encourager à continuer à travailler sur ma parution. Et puis, je m’assierai et vous regarderai souffrir, quand certains de mes plus fidèles dériveurs, commenceront à faire chauffer les choses pour vous. Je n’aurai pas besoin de nier votre histoire, mes congénères feront cela pour moi, vous verrez.  » 

Napoléon Hill, Plus malin que le Diable  

« Et pourtant! Ce sont les prédicateurs du carême qui, les premiers, à Paris, ont transformé les églises en salles de réunions publiques; ce sont eux qui, au lieu de s’en tenir à leurs sermons ordinaires, ont imaginé ces conférences sur l’économie sociale qui touchent de si près à la politique; ce sont eux qui, au mépris des lois du pays comme de leur état, se transforment en prédicants fanatiques, poussent l’une contre l’autre les deux fractions de la société toujours prêtes à se jeter l’une à l’autre des regards d’envie et de haine, excitent, passionnent, enflamment les esprits et les cœurs, en faisant entendre des paroles de revendication et d’excitation dont on peut malheureusement trouver des exemples dans les Pères de l’Église; ce sont eux enfin qui, se ressouvenant des temps de la Ligue, prétendent, sous prétexte de défendre leur foi, se mettre à la tête d’un nouveau parti qui s’appellera le parti catholique, parti qui a pour doctrine la politique de l’excès du mal d’où le bien doit sortir un jour, parti qui a pour tactique de jeter la République et les républicains dans les résolutions extrêmes, dans les complications violentes, dans les luttes désespérées, afin de préparer la venue de quelque sauveur, prétendant dynastique ou général ambitieux qui se présentera le drapeau de l’ordre et de la pacification à la main et confisquera la liberté sous prétexte de défendre l’ordre. M. d’Hulst sait tout cela, mais il n’en a rien dit. Pourquoi? Eh! tout simplement, parce que M. d’Hulst est le véritable, le digne porte-parole de ce parti détestable. Si M. d’Hulst n’était pas, avant d’être chrétien et prêtre, un sectaire politique des plus ardents, il ne chercherait pas, comme il le fait, à multiplier les questions à seule fin d’embarrasser le gouvernement. Un prêtre, un chrétien véritable n’aime ni les querelles ni la guerre, surtout les querelles sans cesse renaissantes, surtout la guerre acharnée, sans trêve ni merci, juste ou injuste, comme semble les aimer M. d’Hulst. A l’en croire, les curés de Paris et d’ailleurs n’ont aucun tort. Ceux qu’il poursuit de sa haine, ce ne sont même pas les perturbateurs, qu’il avait certes le droit de condamner, c’est le gouvernement. Pour lui, s’il y a eu des troubles, c’est parce que le gouvernement n’a rien fait pour les empêcher, et s’il n’a rien fait, c’est qu’il y avait intérêt. Quel intérêt? M. d’Hulst ne le dit pas; et cette réticence l’accuse. M. d’Hulst ne veut pas, ne demande pas, ne cherche pas l’apaisement. Cet état de malaise, d’agitation, de lutte commençante ne lui déplaît pas, en attendant mieux. Il sait bien où il veut aller, n’en doutez pas. Avec un tel adversaire car ici M. d’Hulst représente toute cette partie du clergé qui ne veut pas se soumettre il faudrait, ce semble, redoubler de sang-froid, ne pas donner tète baissée dans tous les pièges qu’il tend, comprendre que ces discussions irritantes qu’il soutient avec tant de calme et de désinvolture, lui profitent plus qu’elles ne lui nuisent, par tout ce qu’elles ajoutent à la confusion des esprits, à l’excitation si naturelle des passions. Que l’on ne s’imagine pas au moins que M. d’Hulst se plaigne de voir les scènes qui se produisent dans les églises! Il les ferait plutôt naître, ces scènes déplorables et scandaleuses; il les susciterait, il les développerait, ne fût-ce que pour avoir l’occasion de monter à la tribune, de prendre à partie le gouvernement de la République, de jeter dans le débat, du haut de la tribune, quelques-unes de ces paroles à double entente qui achèvent de tout perdre, en tout exagérant. Ah! que la politique est difficile, surtout la politique religieuse! C’est celle qui exigerait les plus grands ménagements, le plus de souplesse et de dextérité, la plus savante comme la plus opiniâtre patience, et c’est celle que l’on traite avec le plus de passion, d’emportement et de précipitation! A M. d’Hulst, sur la question des échauffourées de sacristie, M. Loubet, président du conseil, a fait une réponse très courte, mais très ferme et d’ailleurs suffisante. Il fallait s’en tenir là. Quand donc la majorité républicaine comprendra-t-elle que la politique religieuse est, comme la diplomatie, une affaire qui ne peut se traiter ainsi à la tribune, au pied levé; qu’il y faut apporter toutes sortes de moyens essentiellement variables, passer tour à tour de l’emploi de celui-ci à celui-là, suivant les hommes et les faits; que tel procédé qui réussit dans un cas ne réussit pas dans un autre, et qu’enfin ce qui importe, dans ce genre d’affaires, c’est avant tout d’avoir confiance dans ceux qui ont à les suivre et à les résoudre et de leur beaucoup accorder, afin de leur donner, avec toutes les faciltés, toute la force possible? Au lieu de cela, on aime mieux déclamer quelque peu. Eh! il s’agit bien de déclamer! Ce qu’il faut, c’est réduire les prêtres rebelles à l’obéissance : voilà le point cherché, voilà le point à atteindre.»

Eugène Spuller, L’évolution politique et sociale de l’église 

«  J’ai lu un truc sur les méfaits de la boisson  :  du coup j’ai arrêté de lire.  » Cette citation du comédien américain Henny Youngman, illustre l’effet d’exposition sélective : les individus rechercheraient activement les informations allant dans le sens de leurs opinions, attitudes ou comportements et éviteraient les informations incongruentes (Festinger, 1957). Si Festinger (1955  [1] ; 1957 ; 1964) est, dans le champ de la psychologie sociale, à travers la dissonance cognitive, à l’origine de l’élaboration théorique et de son essor, l’effet avait été appréhendé auparavant par différents auteurs dans diverses disciplines. Ainsi, le principe avait déjà été évoqué par Bacon  [2] en 1620, James en 1890, Tarde en 1899 mais également en sociologie dans les travaux de Hyman et Sheatsley (1947), Lazarsfeld, Berelson et Gaudet (1948), Cartwright (1949) ou Star, Hughes et McGill (1950).

Le nombre conséquent de recherches sur ce phénomène n’a néanmoins pas permis de dissiper le doute du bien fondé de la théorie. Nombre d’entre elles ont produit des résultats en désaccord avec la théorie. 50 ans après les travaux de Festinger, il nous semble donc nécessaire de dresser un bilan de ce champ de recherches controversé. Plus particulièrement, l’objectif de cette présentation est double. Il s’agit 1. de montrer que les postulats fondamentaux de la théorie ne sont pas à remettre en cause mais à considérer au regard des nombreux facteurs susceptibles d’affecter la mise en évidence de l’effet. 2. de montrer que d’autres théories permettent de mettre en perspective l’effet d’exposition sélective en vue de mieux le décrire et de le rendre ainsi plus robuste.

Bien que Festinger n’emploie pas dans l’ouvrage de 1957 les termes d’exposition sélective, contrairement à sa communication de 1955, l’idée est toujours présente dans la théorie de la dissonance cognitive : une exposition aux informations consonantes et un évitement des informations inconsistantes. Si l’on prend l’exemple d’une communication persuasive remettant en cause certaines cognitions du système de pensée d’un individu Y, ce dernier, et c’est la première hypothèse de Festinger, va tenter de retrouver un état de consonance. À suivre Festinger (1957), la dissonance correspond à l’existence de cognitions incohérentes entre elles. Il convient de préciser que les opinions, croyances sur quelqu’un ou quelque chose tout comme les comportements peuvent être considérés comme entrant dans la sphère des cognitions. Une incompatibilité entre différentes cognitions va créer un état de dissonance. Cet état va avoir deux conséquences :

 l’existence de dissonance est un état psychologiquement inconfortable qui motive la personne à la réduire et à retrouver un état de consonance ;

 quand la dissonance est présente, en plus d’essayer de la réduire, la personne recherchera activement à éviter les situations qui seraient susceptibles de la faire augmenter (p. 3).

En situation de dissonance, le sujet est donc motivé pour retrouver une consistance entre les différentes cognitions qui constituent son opinion sur un objet donné. De plus, la dissonance engendrée sera d’autant plus forte que les cognitions inconsistantes sont importantes pour l’individu. Dès lors, la pression pour la réduire sera élevée et l’individu sera davantage enclin à éviter les informations susceptibles d’accroître la dissonance. Certes, ce comportement d’évitement ne réduira pas forcément la dissonance, si celle-ci est déjà éveillée, mais il permettra au moins de parer à une possible augmentation de sa magnitude. Ceci est profitable à l’individu dans la mesure où plus la magnitude de la dissonance engendrée chez lui est importante, plus elle sera susceptible d’atteindre un seuil qui ne lui permettra plus de réduire la dissonance ressentie (dans un tel cas de figure, il sera alors amené à changer d’attitude). Plusieurs possibilités s’offrent à l’individu désireux de réduire la dissonance : changer un élément de cognition comportementale (autrement dit, changer le comportement), un élément environnemental ou ajouter de nouvelles cognitions… Contrairement aux deux premières possibilités, la troisième est relativement peu coûteuse à mettre en place. Les nouvelles informations consonantes avec le système de pensée auront la potentialité de réduire l’impact de l’élément dissonant engendré par une baisse de la dissonance. L’information inconsistante aura alors moins de poids et confortera l’individu dans ses opinions. Parer l’augmentation de la dissonance et mettre en place des mécanismes permettant de modérer la dissonance ressentie permet à l’individu de se protéger de la nécessité de changer d’opinion. Il peut tout aussi bien rechercher de nouvelles informations consonantes avec son système de pensée qui auront la potentialité de réduire l’impact de l’élément dissonant engendré par une baisse de la dissonance. Ce dernier aura alors moins de poids et confortera l’individu dans ses opinions. Parallèlement, l’individu, pour éviter les désagréments produits par ces informations persuasives, peut simplement éviter de s’y confronter. Certes, ce comportement d’évitement ne réduira pas forcément la dissonance, si celle-ci est déjà éveillée, mais il permettra au moins de parer à une possible augmentation de sa magnitude. Ceci est profitable à l’individu dans la mesure où plus la magnitude de la dissonance engendrée chez lui est importante, plus elle sera susceptible d’avoir un impact sur son système de pensées.

Dans le cadre de l’exposition sélective, le paradigme expérimental classiquement utilisé consiste d’abord à mesurer l’attitude d’individus sur un objet donné puis à leur proposer deux types d’informations portant sur le même thème. Celles-ci prennent le plus souvent la forme de titres ou de brefs résumés de textes. La moitié des informations est inconsistante avec la position du sujet tandis que l’autre moitié est consistante. Dans certains cas, des informations neutres sont également ajoutées. Le sujet doit alors manifester son envie de s’exposer à chacune de ces informations. La mesure d’attitude peut prendre la forme de questionnaires d’attitudes ou d’opinions (Mills, Aronson, & Robinson, 1959 ; Rosen, 1961) ou encore de mesures comportementales (par exemple Feather, 1962 ; 1963) partant du principe qu’un individu émettant un comportement donné a une attitude allant dans le sens de ce comportement. Par exemple, dans l’expérience d’Adams (1961), des mères doivent indiquer, dans un premier temps, si, pour elles, le développement de l’enfant est lié à des causes environnementales ou génétiques. Dans un second temps, elles doivent choisir d’assister à une conférence portant sur le développement génétique ou une autre portant sur le développement environnemental. La plupart des personnes pensent que le développement de l’enfant est lié à des facteurs environnementaux et choisissent alors d’assister à la conférence sur ce thème. Si l’aspect décisionnel développé dès 1957 par Festinger n’est qu’un exemple parmi d’autres renvoyant à la deuxième conception, il devient tout à fait central dans l’ouvrage de 1964 concernant la mise en évidence de l’exposition sélective. Dans cette optique, il convient alors de distinguer la recherche d’informations lors des phases pré-décisionnelles et post-décisionnelles. Avant la prise de décision, afin d’effectuer une évaluation objective et l’aider à choisir la meilleure alternative possible, l’individu se confronterait à l’ensemble des informations utiles sur le sujet. En revanche, une fois la décision prise, l’individu engagerait alors une série de processus de réduction de la dissonance pour ne pas regretter le choix effectué. Il mettrait alors en place un processus de réévaluation (Jecker, 1964a ; Davidson, 1964). Il s’agirait alors d’augmenter la désirabilité de l’alternative choisie et de diminuer celle de l’alternative rejetée. Pour y parvenir, non seulement il s’exposerait alors volontairement aux informations allant dans le sens de l’alternative choisie mais éviterait également les informations susceptibles de remettre en cause son choix. Ce processus de réévaluation des alternatives n’est nécessaire que si l’individu fait un choix entre plusieurs alternatives toutes relativement attractives. Plus les alternatives possèdent des degrés d’attractivité proches, plus la dissonance est élevée. Lorsque le conflit est important, on est davantage enclin à réévaluer l’alternative choisie (Frey, 1981c ; Greenwald, 1969).

Pour résumer, une fois la décision prise, l’exposition sélective permet à l’individu d’une part d’augmenter la proportion d’éléments positifs de l’alternative choisie, d’autre part, d’augmenter la proportion d’éléments négatifs et d’éviter d’augmenter la proportion d’éléments positifs de l’alternative rejetée. Dans cette optique, le paradigme de l’exposition sélective consiste alors dans un premier temps à faire prendre une décision à des individus puis, dans un second, à proposer aux sujets de s’exposer à des informations allant dans le sens de l’alternative choisie et d’autres qui au contraire appuient l’alternative rejetée par Ehrlich Guttman, Schonbach et Mills (1957) proposent à de récents acquéreurs de voiture trois types de publicités : les premières concernant le véhicule qu’ils ont choisi d’acheter, les secondes pour des véhicules dont ils avaient un temps envisagé l’achat et les troisièmes pour d’autres véhicules dont ils n’avaient jamais envisagés l’achat. Les auteurs font l’hypothèse que premièrement, ces personnes seront plus enclines à consulter des brochures vantant les mérites du véhicule dont ils font l’acquisition. Deuxièmement, ils envisagent également une préférence pour les brochures concernant les véhicules non considérés lors de la décision d’achat que les brochures sur les véhicules qui constituaient des alternatives d’achat. Autrement dit, ils supposent que les individus cherchent, dans ces publicités, à conforter leur choix d’achat à travers l’exposition à des informations consonantes avec l’option d’achat choisie et évitent de se mettre en situation de dissonance en évitant de consulter les publicités pour les véhicules qu’ils ont rejetés.

À suivre Festinger (1964), l’exposition sélective n’interviendrait que dans la situation de prise de décision. Selon nous, l’exposition à l’information liée aux attitudes et celle liée à la prise de décision ne sont pas fondamentalement différentes concernant la recherche et l’évitement des informations. En effet, nous avons évoqué qu’en phase prédécisionnelle, l’individu s’expose à tout type d’information tout comme le ferait quelqu’un décidé à se former une attitude sur un thème donné. D’ailleurs, s’appuyant sur Nemeth et Rogers (1995), Girandola (2003) souligne que « les individus […] préfèrent […] rechercher de l’information contraire à leur point de vue pour se forger une attitude plus sûre ou certaine. » (p. 285).

En phase post-décisionnelle, la mise en place de processus d’exposition sélective permet à l’individu d’être conforté dans son choix tout comme celui dont l’attitude est déjà formée. Si la dissonance est trop importante, l’individu peut être amené à changer de décision dans le premier cas ou d’attitude dans l’autre. De plus, même si les études concernant la prise de décision sont plus nombreuses, certaines renvoient néanmoins à des situations liées à l’attitude. Enfin, avant de prendre une décision, l’individu se forme une opinion, une attitude : c’est parce que des individus ont une opinion favorable envers un candidat politique qu’ils prennent la décision de voter pour lui. En d’autres termes, la prise de décision peut s’assimilerà la mise en place d’un comportement dont on suppose qu’il est lié à une attitude.

1. – Premières études et exposition de facto

Entre 1957 et 1963, de nombreuses recherches ont été menées dans le but de mettre en évidence un effet d’exposition sélective. Néanmoins, les résultats obtenus ne sont pas toujours en accord avec les présupposés de Festinger (1957) et ce, aussi bien dans la situation de prise de décision que dans celle liée à l’attitude. Par exemple, si dans l’étude de Erhlich et al. (1957), les possesseurs d’une nouvelle voiture s’exposent davantage aux publicités en faveur de leur véhicule plutôt qu’aux publicités pour les autres véhicules dont ils avaient envisagé l’achat, pour autant, il n’y a pas à proprement parler d’évitement des informations inconsistantes. En effet, on pouvait s’attendre à ce que les publicités pour les véhicules dont ils avaient envisagé l’achat soient évitées et donc moins choisies que les publicités pour les voitures qu’ils n’avaient jamais considérées comme un choix potentiel. Or, il n’en n’est rien : ces dernières sont autant choisies les unes que les autres.

Si les recherches de Schramm et Carter (1959), Adams (1961), Freedman et Sears (1963) et dans une moindre mesure Mills et al. (1959) et Rosen (1961) obtiennent des effets d’exposition sélective, celles de Feather (1962 ; 1963), Brodbeck (1956) ne permettent pas d’obtenir les résultats escomptés. Entre 1957 et 1965, l’exposition sélective connaît un véritable engouement qui se traduit, comme en témoigne le tableau suivant, par un nombre important et varié de recherches

Tableau I.principe d’expériences menées dans le domaine de l’exposition sélective entre 1956 et 1965.

tableau im1

tableau im2

Cet engouement est porté notamment par Freedman et Sears (avec pas moins de sept publications à eux deux : Freedman, 1965a ; 1965b ; Freedman & Sears, 1963 ; 1965a ; 1965b ; Sears, 1965 ; Sears & Freedman, 1963). Néanmoins, si ces auteurs ont largement contribué à susciter l’intérêt de cette thématique, ils sont également à l’origine du relatif désintérêt dans les années qui suivent. En effet, dans l’article Selective Exposure, Freedman et Sears (1965a) dressent un premier bilan des recherches portant sur ce thème. Les auteurs remarquent que très peu d’études ont finalement permis d’obtenir une manifestation de l’effet d’exposition sélective. Ce constat les amène à émettre de sérieuses réserves quant à l’existence de telles stratégies conduisant les individus à d’une part s’exposer aux informations consonantes et d’autre part éviter les informations inconsistantes. Ils formulent alors l’hypothèse selon laquelle l’exposition sélective n’est pas l’effet d’un choix motivationnel mais plutôt un effet de contexte : les individus s’exposent davantage à l’information consonante qu’à l’information dissonante dans la mesure où leur environnement est structuré de la sorte. En effet, notre système de pensées est composé d’un ensemble d’attitudes structurées. Ces attitudes ont émergé et se sont développées à travers notamment l’influence de notre entourage. Ainsi, la probabilité est plus forte qu’un enfant de parents chrétiens développe la même foi en Dieu plutôt qu’une foi envers Bouddha ou Mahomet. En effet, au cours de son enfance et de son adolescence, celui-ci va baigner dans cette culture religieuse (cours de catéchismes, pratique religieuse de l’entourage…). De même, le fait d’être dans une école privée va lui faire fréquenter des personnes partageant son attitude positive envers le christianisme et ainsi le conforter dans son attitude. Pour Freedman et Sears (1965a), l’exposition sélective relèverait davantage d’un tel processus plutôt que d’une motivation conduisant l’individu à choisir délibérément des informations en accord avec ses attitudes. Ces derniers utilisent le terme « d’exposition sélective de facto » pour traduire l’idée que l’environnement serait en grande partie à l’origine de l’exposition sélective des individus et non pas l’inverse. Sears (1968) précise que la disponibilité des informations est asymétrique dans la mesure où d’une part, les gens sont généralement du même avis et d’autre part, les personnes ayant de l’influence maximisent la sélectivité de facto. Il illustre son propos par deux exemples : le gouvernement américain restreint l’exposition à l’information embarrassante au public tout comme les parents peuvent le faire avec leurs enfants. Cette hypothèse semble aujourd’hui remise en cause. Les travaux récents de D’Alessio et Allen (2002) ont en effet apporté du crédit à l’existence de processus d’exposition sélective et ont remis en cause les conclusions de Freedman et Sears (1965a). Les auteurs ont en effet effectué une méta-analyse sur 16 études publiées entre 1956 et 1996 sur l’exposition sélective. Les résultats conduisent à une corrélation de 0,22 (p < 0,0001) entre l’attitude et l’exposition aux informations consonantes et l’évitement des informations dissonantes. Ces mêmes auteurs ont utilisé la même procédure sur 18 des 23 études évoquées par Freedman et Sears (D’Alessio et Allen, 2006). Il convient de préciser que les cinq études écartées correspondent à celles dont la présentation des résultats ne permettait pas d’extraire les indices nécessaires à la méta-analyse. Au final, ils obtiennent une corrélation de 0,16 (p < 0,001). Enfin, en intégrant un total de 22 expériences publiées, les corrélations s’élèvent alors à 0,24 à (p < 0,0001). Les résultats attestent également de « l’existence d’une ou plusieurs variables modératrices ». (D’Alessio & Allen, 2006) Néanmoins, compte tenu de la diversité des variables, il n’est pas possible de les identifier avec une telle méthode. Au final, l’exposition sélective semble être avérée même s’il ne s’agit pas d’un effet de grande taille. Cette taille modeste et les facteurs modérateurs expliqueraient que, dans certaines recherches, aucune manifestation d’exposition sélective ne soit observée. Ces facteurs susceptibles de moduler voire médiatiser l’exposition des sujets aux informations sont nombreux et nous en proposons dans la partie qui suit une organisation en trois catégories.

2. – Les facteurs susceptibles d’affecter l’exposition sélective

L’idée de facteurs susceptibles d’affecter la mise en évidence d’un effet d’exposition sélective n’est pas récente. L’ensemble des recherches menées dans le domaine va permettre d’évoquer l’existence d’une vingtaine de facteurs. Notons d’emblée que ces recherches peuvent être réparties en deux catégories selon le traitement dont ils ont fait l’objet. Ainsi dans la première, les facteurs sont invoqués postérieurement aux études pour expliquer l’inconsistance des résultats obtenus alors que dans la seconde, ils sont testés expérimentalement. Pour la présentation qui suit, nous avons préféré un classement des facteurs en trois catégories. La première renvoie à l’évaluation que le sujet fait de la situation. La deuxième concerne les propriétés des informations. Enfin, la troisième se rapporte aux facteurs de personnalité susceptibles d’engendrer des variations dans l’exposition des sujets.

2.1. – Les caractéristiques de l’information

Les caractéristiques des informations proposées peuvent influer sur le choix des sujets de s’exposer ou non à une information. Selon Freedman et Sears (1963 ; 1965a), une argumentation peut être construite de deux manières différentes : il s’agit de faire ressortir soit le côté positif de l’alternative que l’on défend, soit le côté négatif de l’alternative que l’on veut remettre en cause. Dans leur étude, les auteurs montrent que les sujets choisissent préférentiellement les informations favorisant leur point de vue plutôt que les informations remettant en cause la position opposée. Cette tendance serait davantage prononcée lorsqu’ils n’ont des connaissances que très limitées sur le sujet (Lazarsfeld et al. 1948).

Par ailleurs, dans la plupart des paradigmes expérimentaux tentant de rendre compte de l’exposition sélective, le sujet doit soit sélectionner autant d’informations qu’il le désire soit se prononcer sur l’envie de s’exposer à chacune d’entre elles. Dans le premier cas, la confrontation à tous les types d’informations va permettre au sujet de se montrer comme quelqu’un d’ouvert à la discussion ou à l’argumentation et plus enclin à changer d’opinion (Cotton, 1985). Dans le second cas, le manque d’écologie de telles mesures nuit vraisemblablement à la manifestation d’un effet d’exposition sélective. En effet, dans la réalité, l’individu est soumis à un flot incessant d’informations qui le contraint à être sélectif ; il est en effet coûteux en temps, énergie ou ressources cognitives de traiter chacune de ces informations. Autrement dit, ne pouvant tout traiter, le sujet doit donc, dans la réalité, se montrer plus sélectif que dans les expériences de laboratoire. L’expérience menée par Frey (1981a) a permis de montrer que lorsque les sujets doivent tenir compte du coût de l’information (dans l’étude, les sujets doivent acheter les articles), ils sélectionnent les informations avec plus d’attention et la préférence pour l’information consonante par rapport à l’information inconsistante est alors plus marquée. Dans le même sens, Fischer, Jonas, Frey et Hoffmann (en révision), ont, quant à eux, pu montrer, à travers une série de quatre expériences, que le sujet était beaucoup plus sélectif lorsqu’il était soumis à des restrictions sur la quantité d’informations sélectionnables.

Enfin, quelle que soit la mesure d’exposition sélective proposée, le sujet dispose de l’ensemble des informations alors que dans la réalité la recherche de ces dernières est séquentielle. Or, Jonas, Schulz-Hardt, Frey et Thelen (2001) ont montré que les sujets mettent en place des biais de confirmation quel que soit le mode de présentation de l’information. Néanmoins, dès lors que la recherche d’informations est séquentielle, le biais de confirmation est plus prononcé.

2.2. – Évaluation des caractéristiques de la situation et des informations

S’appuyant sur l’étude de Canon (1964), Festinger (1964) avance que le degré de confiance affecte l’exposition sélective : lorsque l’individu n’est pas en confiance, il choisit d’éviter de s’exposer à l’information inconsistante. Dans le cas contraire, il peut alors se confronter à l’information inconsistante dans la mesure où celle-ci lui apparaîtra aisément réfutable. Il pourra estimer, par exemple, qu’elle n’est pas crédible ou ne les concerne pas. Feather (1962 ; 1963), sur les dangers du tabac, fait ainsi l’hypothèse que les sujets fumeurs se sont exposés à l’information établissant le lien fumer-cancer en considérant que ce risque s’adressait principalement aux « gros fumeurs » dont ils ne font pas partie. De plus, à suivre Brock (1965), se confronter à l’information inconsistante et réussir à éliminer la dissonance est plus gratifiant pour le sujet que de l’éviter.

Néanmoins, comme le montre le tableau ci-dessous, seules deux études sont parvenues à mettre en évidence un effet de cette variable.

Tableau II.résultat des principales expériences sur l’exposition sélective et la confiance.

tableau im3

Plus que la confiance des sujets, c’est vraisemblablement, comme dans l’expérience de Lowin (1967), l’estimation de la réfutabilité des arguments qui est susceptible de produire des différences d’exposition. Les recherches de Feather (1962, 1963), Wellins et McGinnies(1977), Kleinhesselink et Edwards (1975) semblent étayer cette hypothèse. De même, lorsque les individus connaissent l’information opposée à leur point de vue, ceux-ci sont moins tentés de l’éviter. Pour Frey (1979), des arguments déjà connus sont perçus comme aisément réfutables et donc peu susceptibles de créer chez eux un fort niveau de dissonance et, par-là même, de menacer leur position. De ce point de vue, le phénomène d’exposition sélective s’accorde avec la théorie des illusions positives (Taylor et Armor, 1996) : face à une information menaçante, l’individu est susceptible de mettre en place différents biais cognitifs afin de relativiser la menace que constitue l’information. Les illusions positives peuvent avoir deux effets contradictoires en terme d’exposition sélective : un individu pourra aller chercher des informations permettant de relativiser une menace. Au contraire, une personne encline à des illusions positives pourra également se confronter à des informations inconsistantes avec sa position en doutant par exemple de la crédibilité de la source, de la véracité des arguments. Kunda (1987) montre par exemple que lorsqu’on présente les dangers de la caféine, les consommateurs doutent davantage de la véracité des arguments que les personnes non concernées. On peut supposer qu’avec un tel système de défense, ces consommateurs de caféine pourraient choisir de s’exposer à des informations sur les dangers de la caféine pour les réfuter. De même, dans l’expérience de Kassarjian et Cohen (1965), en accord avec l’explication avancée par Feather (1963), les fumeurs sont moins persuadés des risques inhérents à la consommation de tabac que les non-fumeurs.

L’idée de réfutabilité des arguments est à rapprocher de celle de la magnitude de la dissonance. Ainsi, Freedman (1965b), Chaffee et Miyo (1983) ou Lowin (1967) considèrent que les messages faiblement dissonants sont ceux considérés par les sujets comme aisément réfutables. À l’inverse, les messages fortement dissonants sont considérés comme tels du fait de la difficulté que vont percevoir les sujets à les réfuter. Il est donc attendu que plus le message sera perçu comme difficilement réfutable, plus la dissonance susceptible d’être engendrée par ce dernier sera forte et plus l’individu évitera de s’y confronter. Néanmoins, Freedman (1965b) invoque également dans cette même étude la possibilité que l’utilité et la curiosité soient à l’origine du choix d’exposition des sujets. Plus une information est jugée utile, plus les individus font le choix de s’y confronter, et ce, d’autant plus qu’ils ont confiance dans leur position. Ainsi, lorsqu’ils pensent qu’ils vont devoir participer à un débat, ces derniers sont plus enclins à se confronter à l’information dissonante (Canon, 1964 ; Chaffee & McLeod, 1973 ; Freedman, 1965a) que lorsqu’ils n’anticipent pas une telle situation

Si l’effet de l’utilité se retrouve également dans l’étude de Brock, Albert et Becker (1970), ces derniers montrent que celui-ci est à mettre en lien avec les facteurs de nouveauté et dans une moindre mesure de curiosité. En effet, les individus choisissent préférentiellement les informations qui leur semblent nouvelles ou curieuses (Frey & Rosch, 1984 ; Sears, 1965 ; Sears & Freedman, 1965). Cette préférence pour de telles informations permettrait de donner du crédit aux hypothèses de Klapper (1960) selon lequel les communications de masse sont plus efficaces lorsqu’elles portent sur des questions nouvelles plutôt que sur des questions plus familières. En outre, comme le souligne McGuire (1968b), les théories complexes apportent du crédit à cette hypothèse : le curiosity drive, le besoin d’exploration, le comportement alternatif, la faim de stimulus, le besoin de variété ou de stimulations, la satiété du stimulus, l’inhibition réactive sont autant de théories reposant sur le principe que l’organisme est orienté vers le nouveau et l’inattendu et évite ce qui est sur familier.

2.3. – Les facteurs liés à l’individu

2.3.1. – L’effet des traits de personnalité

Outre l’effet des facteurs inhérents à la situation ou aux caractéristiques des informations, certaines caractéristiques des individus sont susceptibles de jouer un rôle sur la décision du sujet de s’exposer ou non à une information donnée. Ainsi, les sujets ayant un fort score d’extraversion manifestent davantage d’intérêt pour l’information faisant le lien fumer-cancer, et ce, d’autant plus que les individus sont fumeurs (Feather, 1963). Les sujets extravertis sont donc plus enclins à se confronter à de l’information dissonante.

Si la variable extraversion a été peu étudiée, celle du dogmatisme l’a été davantage. Les dogmatiques sont des personnes manifestant une intolérance autoritaire envers les informations qui ne s’ajustent pas au système de pensée de l’individu (Dru, 1998). Aussi est-il possible que des personnes obtenant des scores élevés sur des échelles de dogmatisme, synonymes d’étroitesse d’esprit, aient davantage tendance à éviter de se confronter aux informations remettant en cause leur système de pensée que des personnes ayant une plus grande ouverture d’esprit. Comme pour la confiance, les résultats concernant ce facteur sont inconsistants d’une étude à l’autre. Si Kleck et Wheaton (1967), Donohew et Palmgreen (1971) et Bertrand (1979) ne sont pas parvenus à mettre en évidence un tel lien du dogmatisme sur l’exposition des sujets, dans les études de Feather (1967 ; 1969a), Innes (1978) et Durand et Lambert (1975) les hauts dogmatiques sont moins enclins à s’exposer aux éléments d’informations qui ne supportent par leur opinion. Clarke et James (1967) ont néanmoins montré que le dogmatisme a un effet sur l’exposition aux informations uniquement en condition privée. Autrement dit, lorsque l’information dissonante est utile, par exemple lorsqu’on anticipe un débat, même les personnes peu « larges d’esprit » s’exposent à l’information inconsistante. Enfin, l’étude de Feather (1969a) montre que les « hauts dogmatiques » ont tendance à manifester une préférence moindre pour les informations nouvelles que ceux obtenant de faibles scores aux échelles de dogmatisme et d’inconsistance. Autrement dit, il est probable que le dogmatisme soit un facteur modulateur de l’exposition aux informations non familières.

2.3.2. – Les caractéristiques des individus

Concernant d’éventuels effets d’âge et de sexe, il semblerait, que les différences générées par ces deux variables reflètent bien plus des variations engendrées par des variables qui leur sont corrélées. Ainsi, McGinnies et Rosenbaum (1965) obtiennent un effet d’exposition sélective uniquement chez les sujets de sexe féminin. Néanmoins, cet effet est, sans nul doute, dû à une différence inter-sexe au niveau de l’attitude mesurée. L’étude de Berkowitz (1965) met également en évidence des différences entre les sexes, celles-ci étant sous-tendues aussi par des différences attitudinales. Brodbeck (1956) note, quant à lui, des différences homme-femme dans l’intérêt porté à l’objet d’étude. Il semblerait donc que l’effet d’exposition sélective se manifeste aussi bien chez les sujets de sexe masculin que chez les sujets de sexe féminin. Pour preuve, l’étude de Rosenbaum, Rosenbaum et McGinnies (1974) s’est intéressée plus directement à l’effet du sexe sur l’exposition sélective sans parvenir à mettre en évidence un quelconque effet statistiquement significatif. Seul Hammen (1977) est parvenue à mettre en évidence de telles différences. Néanmoins, celles-ci ne se manifestent que lorsqu’il s’agit de personnes dépressives et le risque statistique retenu est de 0,10.

Concernant un éventuel effet de l’âge, si un effet est présent, il correspond à la manifestation de différences de connaissances de l’objet. Ainsi, Chaffee et Miyo (1983) ; Chaffee, Saphir, Graf, Sandvig et Hahn (2001) montrent que les sujets dans le domaine de la politique mettent en place des processus d’exposition sélective et ce d’autant plus qu’ils sont jeunes. Les plus jeunes disposent en règle générale d’un niveau de connaissances dans le domaine moins développé que les personnes plus âgées engendrant chez ces derniers une plus forte confiance. En effet que l’attention aux informations inconsistantes sur la politique est corrélée avec la curiosité et avant tout avec les connaissances politiques, le nombre d’années d’éducation pour les plus âgés et le nombre d’années d’instruction civique pour les plus jeunes c’est-à-dire avec différents éléments permettant d’acquérir des connaissances dans le domaine de la politique (Chaffee et al. 2001).

2.3.3. – Estime de soi et coping

Certaines situations s’avèrent menaçantes pour l’estime de soi d’un individu. Ainsi, échouer à des exercices tels que des tests d’intelligence peut engendrer des baisses de l’estime de soi. Pour pallier cette éventualité, la personne recherche toute information susceptible de moduler ce feedback négatif. L’estime de soi d’un individu est donc susceptible de moduler sa recherche d’informations. En effet, si pour certains, l’échec à un test d’intelligence va mettre en péril leur estime de soi, pour d’autres, cet échec ne va pas être perçu comme menaçant dans la mesure où ils auront à leur disposition des stratégies pour faire face à cet échec : mise en place de processus de rationalisation telles la remise en cause des conditions de passation, le doute de la validité de ces tests… En cela, l’exposition sélective peut être assimilée à une stratégie de coping que l’individu serait susceptible de mettre en place. Le terme, traduit en France par « stratégies d’ajustement », a été appréhendé notamment par Lazarus et Launier en 1978. Il est défini comme « l’ensemble des processus qu’un individu interpose entre lui et l’événement perçu comme menaçant pour maîtriser, tolérer ou diminuer l’impact de celui-ci sur son bien-être physique ou psychologique » (p. 40, Paulhan & Bourgeois, 1995). Lazarus et Folkman (1984) soulignent que ces stratégies permettent de « maîtriser, réduire ou tolérer les exigences internes ou externes qui menacent ou dépassent les ressources d’un individu »  [3]. L’échec à un test d’intelligence constitue une telle menace pour l’individu. Pour y faire face, l’individu dispose de plusieurs possibilités. La première vise à modifier l’état émotionnel du sujet engendré par l’élément menaçant tandis que la seconde se centre sur la résolution du problème. Or, une information dissonante constitue, par nature, un élément menaçant le système de pensées de l’individu. Les stratégies d’ajustement permettraient de faire face aux informations dissonantes. Dès lors que l’on considère qu’il existe des différences inter-individuelles quant à l’utilisation des stratégies d’ajustement, il est alors probable que les stratégies d’évitement et de recherche d’informations que constitue l’exposition sélective sont utilisées différemment selon les individus, la situation et l’évaluation de la situation. Dans ce cadre, Olson et Zanna (1979) considèrent que des personnes répressives (enclines à mettre prioritairement en place des stratégies centrées sur l’émotion) auraient davantage recours à des stratégies d’évitement de l’information dissonante que des personnes sensitives (enclines à mettre prioritairement en place des stratégies centrées sur le problème). Les auteurs avancent deux pistes explicatives pour rendre compte de tels résultats. Premièrement, les répresseurs et les sensitifs ont peut-être des niveaux d’éveil à la dissonance différents. Deuxièmement, les individus se différencient peut-être, non pas au niveau de l’éveil, mais dans leur réaction à la situation. Certains indices conduisent les auteurs à privilégier cette deuxième alternative. Par ailleurs, des individus ayant recours préférentiellement à des stratégies d’évitement seraient plus susceptibles d’éviter de se confronter à des informations dissonantes que des personnes usant de stratégies vigilantes. Zanna et Aziza (1975) sont ainsi parvenus à montrer des différences au niveau du changement d’attitude entre les sensitifs et les répresseurs. Les sensitifs sont, en effet, apparus comme plus enclins à modifier leur attitude que les répresseurs. Toutefois, comme le soulignent les auteurs, les deux groupes de sujets n’ont peut-être pas ressentis le même niveau de dissonance. Par ailleurs, Billings et Moos (1981) ont montré que les individus ayant un niveau d’étude et un statut social élevés utilisent davantage de stratégies vigilantes que les personnes possédant un plus faible niveau d’étude et un plus bas statut. Dans ce sens, Star et al. (1950) observent que les personnes les plus pauvres et les plus défavorisées sont moins touchées par les campagnes d’information. De même, Schramm et Carter (1959) rendent compte de différences d’exposition entre républicains et démocrates arguant du fait que les derniers ont généralement un niveau d’éducation plus faible. En conclusion, le niveau d’étude détermine, en partie, la manière dont les individus font face à une information menaçante. Le coping semble donc pouvoir jouer un rôle sur l’exposition des individus, ce dernier étant modulé par le niveau d’étude.

3. – Conclusion sur les facteurs

Lorsqu’en 1965, l’idée d’exposition de facto est développée par Freedman et Sears, ces derniers ne disposent alors que d’un nombre restreint d’études. Il est vrai que parmi celles-ci, plusieurs n’aboutissent pas aux résultats escomptés. La possibilité que l’exposition de facto soit responsable de la manifestation de l’effet apparaissait alors importante d’autant plus, comme le souligne Sears (1968) ou McGuire (1968a), qu’il est probable que de nombreuses études n’aient pas été publiées de par l’absence de manifestation d’effet d’exposition sélective. Depuis la publication de Freedman et Sears (1965a), plus de 40 années se sont écoulées pendant lesquelles le nombre de recherches a considérablement augmenté. Dès lors, Freedman et Sears tiendraient-ils aujourd’hui les mêmes propos ? Plusieurs arguments développés depuis nous laissent penser que ce ne serait probablement pas le cas. Pour Frey (1986), les premières études dont se servent Freedman et Sears pour établir leurs conclusions sont à réexaminer à la vue de l’ajustement de la théorie de la dissonance cognitive qu’effectue Festinger en 1964. En effet, la plupart des résultats problématiques pourraient être engendrés par la négligence du facteur confiance. De plus, en 1986, Frey établissait déjà une liste conséquente de facteurs susceptibles de médiatiser ou de moduler la relation entre l’attitude et l’exposition aux sujets. Depuis, cette liste s’est considérablement étoffée tout comme les preuves expérimentales de facteurs déjà évoqués à cette période. La prise en considération de ces facteurs dans les premières expériences permettrait sans doute d’obtenir des résultats moins problématiques. Par ailleurs, Cotton (1985) souligne que certaines variables individuelles telles le sexe, l’âge, le niveau culturel ou encore l’effet sur le long terme avaient connu relativement peu de développements. Cette remarque est encore valable aujourd’hui. Ainsi, une seule étude (Rosenbaum et al., 1974) a tenté, en vain, d’établir un effet de la variable sexe. De même pour les effets sur le long terme, seul Milburn (1979) a, jusqu’alors, effectué des mesures longitudinales.

Enfin, Cotton remarque que les résultats non conformes à la théorie concernent moins l’exposition à la consonance que l’évitement de la dissonance. L’exposition sélective gagnerait sans doute à considérer, comme dans l’étude de McFarland et Warren (1992) qu’il s’agit bien de deux processus distincts et indépendants et non pas d’un double processus. D’ailleurs, certaines publications telles celles de Schulz-Hardt, Fischer, Jonas, Frey (en révision), Fischer et al. (en révision) ; Jonas et al. (2001) ne traitent plus d’exposition sélective mais de biais de confirmation. Cette dissociation provient notamment du fait que la recherche d’information consonante semble se manifester davantage dans les expériences que l’évitement des informations dissonantes. Dans ce sens, Chaffee, Saphir, Graf, Sandvig et Hahn (2001) constatent que peu de travaux sur l’évitement de l’information sont, à l’heure actuelle, menés.

Par ailleurs, rappelons que tous les facteurs n’ont pas toujours produit les résultats escomptés. Ainsi, la confiance que l’individu confère dans sa position apparaît par exemple relativement problématique aux vues des expériences produites sur ceux-ci. En effet, l’étude de Canon (1964) sur laquelle s’appuie Festinger (1964) pour modifier sa théorie semble montrer que les individus confiants dans leur position sont davantage enclins à s’exposer aux stimuli inconsistants que les individus moins sûrs d’eux. La réplication menée par Freedman (1965) n’est pas parvenue à reproduire ces premiers résultats. Autrement dit, même si l’introduction de ces facteurs permet d’avancer des hypothèses explicatives quant à l’absence de manifestation de l’effet, l’inconsistance des résultats obtenus avec certains facteurs complexifie encore davantage la relation attitude-exposition. Pour autant, cette difficulté tient peut-être du relatif morcellement des facteurs entre les différentes études. En effet, les études menées dans le domaine se focalisent, pour la plupart, sur un seul facteur. Or, si l’effet de certains est relativement contrôlé notamment par le jeu de l’échantillonnage aléatoire mais également par des précautions expérimentales, il n’en demeure pas moins que d’autres ont pu être négligés et ce pour deux raisons. Premièrement, certaines négligences ont pu être commises de la part des expérimentateurs. Cette éventualité est légitimée par Cotton (1985) qui remarque que l’inconsistance des résultats se manifeste notamment jusqu’en 1967, période pendant laquelle les expériences étaient mal contrôlées. Deuxièmement, l’identification des facteurs explicatifs s’est étendue sur une période de près de 30 ans. En effet, les premiers facteurs explicatifs ont été avancés dès le début des années 1960 (par exemple, Mills et al., 1959 ; Feather, 1962 ; 1963) alors qu’un facteur tel l’anxiété n’a par exemple été en mis en évidence qu’en 1986 (Frey et al., 1986). Dès lors, il est évident que toutes les études menées avant cette date ont négligé l’effet de cette variable. Enfin, il est possible que certains facteurs n’aient, à l’heure actuelle, pas encore été identifiés.

4. – Apport nouveau : perspectives

La piste des facteurs est souvent privilégiée par les chercheurs travaillant sur la mise en évidence du phénomène de l’exposition sélective. Cette piste a pour effet d’une part d’ignorer l’influence des mesures utilisées sur les résultats des expériences et d’autre part de contribuer à donner une vision « élémentariste » (Reuchlin, 1995) de l’explication de l’effet. Pourtant, l’effet gagnerait sans doute à être également analysé d’un point de vue plus global. Dans cette optique, d’autres théories pourraient contribuer à une vision plus large du traitement des informations consistantes et inconsistantes contribuant ainsi à rendre l’effet d’exposition sélective plus robuste.

4.1. – Le problème des mesures effectuées

Outre l’effet de facteurs, les mesures d’attitude et d’exposition sélective utilisées peuvent expliquer l’absence de résultats. Concernant la mesure d’exposition sélective, la plupart des expériences sont, comme évoqué précédemment, susceptibles d’être biaisées par le fait que les sujets expérimentaux mettent en place un biais de désirabilité. En se confrontant aux informations contraires à son point de vue, ils se présentent alors comme ouverts au débat. Aussi, Lavoie et Thompson (1972) et Olson et Zanna (1979) préconisent-ils respectivement d’avoir recours à des mesures d’exposition sélective discrètes et d’inverser l’ordre de passation (en mesurant d’abord l’exposition sélective puis l’attitude). Suivant ces recommandations, Perrissol, Bordel et Somat (soumis) ont obtenu dans deux expériences une manifestation de l’effet. Sous couvert d’un sondage sur la téléphonie mobile, les sujets devaient préciser quels types de publicités ils étaient prêts à entendre, de manière impromptue, en échange d’une réduction sur le prix de leur forfait téléphonique. Parmi ces messages, étaient proposées des publicités pour l’alcool, le tabac et des messages de prévention pour ces mêmes produits. Brock et Balloun (1967) ont, quant à eux, proposé des informations sous forme de messages auditifs couverts d’interférences. Les sujets avaient la possibilité de les faire disparaître en appuyant sur un bouton aussi souvent qu’ils le souhaitaient. Les auteurs comptabilisaient la fréquence à laquelle les sujets appuyaient sur le bouton en fonction du message proposé

Les mesures d’attitude utilisées sont également susceptibles d’engendrer une mauvaise interprétation des résultats de la part de l’expérimentateur qui pourra considérer, à tort, qu’il n’y a pas eu d’exposition sélective. En effet les mesures d’attitude sont, dans les expériences sur l’exposition sélective, relativement rudimentaires. Il s’agit soit d’une mesure comportementale soit d’une mesure évaluative plus ou moins élaborée. Ce constat n’est sans doute pas spécifique des recherches sur l’exposition sélective. Les techniques de construction d’échelles d’attitude ne sont que rarement utilisées dans les études employant une mesure d’attitude (Matalon, 1996). Pourtant « des différences dans la construction des questions dans les enquêtes conduisent souvent à des résultats qui présentent de plus grandes variations que celles habituellement observées en fonction des différentes techniques d’échantillonnage » (Gallup, 1947, p. 385). Il est donc possible que les mesures utilisées ne rendent pas compte de la véritable attitude des sujets. Par exemple, partant du principe que l’attitude comprend une composante comportementale, certaines recherches se limitent à mesurer cette seule composante. Ainsi dans les études sur l’exposition sélective aux informations tabac, Feather (1962, 1963) compare l’exposition des fumeurs et non fumeurs. Or, certains fumeurs ont pu développer une évaluation négative vis-à-vis du tabac mais que, du fait de leur dépendance, ils continuent de fumer. En s’exposant aux informations sur les risques du tabac, ils sont consistants avec leur attitude négative à l’égard du tabac.

4.2. – La perception sélective et la cognition motivée

L’attitude peut également conduire les individus à interpréter les informations de manière à les rendre consonantes avec ces dernières. Pour McGinnies (1949), l’individu met en place un certain nombre de processus le conduisant à percevoir des stimuli en accord avec son système de pensées. Ces filtres perceptuels lui permettent de se protéger, autant que possible, d’une prise de conscience des informations qui ont, pour lui, une signification émotionnelle non plaisante. Tout se passe comme si l’individu évitait, sans qu’il en ait conscience, les stimuli non plaisants ou dangereux dans le but de s’en protéger. Dans le même sens, Eriksen (1951) a pu montrer que des sujets ont recours à une défense perceptuelle afin de garder une estime de soi positive. Dans l’étude de Hastorf et Cantril (1954), les supporters de football perçoivent le match différemment selon qu’ils soutiennent l’une ou l’autre des équipes. Des résultats analogues sont obtenus dans les études de Waly et Cook (1965), de Bothwell et Brigham (1983) et de Vidmar et Rokeach (1974). Dans cette dernière, Archie Bunker, le héros de la série humoristique All in the family, un personnage raciste, est perçu différemment selon la population considérée. Ainsi, les minorités prennent le personnage au second degré en considérant la série comme une satire humoristique alors que les racistes considèrent, quant à eux, qu’il assène des vérités et l’apprécient pour cela. Dans un tel cas de figure, alors qu’il ne semble pas y avoir d’exposition sélective sur cette série puisqu’elle est regardée tant par les racistes que les anti-racistes, le processus de perception sélective rend la série télévisée consonante avec le système de pensées de chacun des deux groupes, pourtant opposés. Dès lors, les deux groupes, en regardant le programme, s’engagent dans un processus d’exposition sélective. L’extrapolation de ce résultat permet de considérer que l’absence d’effets dans certaines études sur l’exposition sélective provient du fait le sujet s’exposera à des informations perçues comme consistantes et considérées par l’expérimentateur comme inconsistantes. Ainsi, dans la recherche de Nadeau, Gidengil, Nevitte et Blais (1998), les partisans politiques interprètent l’information de manière à ce qu’elle corresponde à leurs attitudes et opinions vis-à-vis des candidats.

Si les travaux précédemment cités renvoient au champ de la perception sélective, ils font également écho à celui plus récent de la cognition motivée. À suivre Kunda (1990), la motivation et les buts affectent les processus cognitifs, notamment l’encodage initial et le traitement de l’information. Les gens motivés pour arriver à une conclusion particulière tentent d’être rationnels. Ils cherchent à construire une justification qui pourrait permettre à un observateur neutre d’aboutir à la conclusion désirée. Dans la même veine, Kunda et Sanitioso (1989) et Sanitioso (2002) ont mis en évidence que la motivation conduisait à une « activation sélective » de la mémoire. Plus précisément les éléments consistants avec une représentation positive du soi sont préférentiellement rappelés. Reprenant l’argument de Kruglanski, Ditto et Lopez (1992) ont pu montrer qu’une information inconsistante avec la conclusion préférée d’un individu le conduira à s’engager dans une recherche plus importante d’explications alternatives que lorsque l’information est consistante. Les auteurs prennent l’exemple d’une personne à qui l’on annonce qu’elle a un cancer dont le premier réflexe est de douter du diagnostic et de refaire des analyses alors qu’une personne à qui l’on diagnostique un état de santé favorable ne mettra pas en doute les conclusions des tests médicaux. Certains résultats inconsistants dans l’exposition sélective sont peut-être à reconsidérer au regard des conclusions établies par Ditto et Lopez. Par exemple, dans les recherches de Feather (1962, 1963), le fumeur à qui l’on propose de s’exposer à des informations sur le risque de cancer de la gorge lié à la consommation de tabac doutera davantage des conclusions établies par cette recherche qu’un fumeur confronté aux conclusions inverses. La recherche d’explications alternatives, la perception sélective vont donc réduire la dissonance potentielle que constituait l’information inconsistante. Dès lors, le sujet pourra s’exposer à cette information dans la mesure où elle sera alors devenue aisément réfutable.

4.3. – Exposition sélective et groupe

Sur l’ensemble des recherches publiées sur la thématique de l’exposition sélective, la plupart portent sur les conditions d’émergence de l’exposition sélective chez des individus isolés. Seules quelques-unes se sont récemment intéressées à cet effet dans les groupes (Frey, Lüthgens, & Schulz-Hardt, 1995 ; Schulz-Hardt, Frey, Lüthgens, & Moscovici, 2000). Le groupe induit un système de pensées ou de buts communs dans lequel il est possible d’envisager l’existence d’exposition sélective. Le groupe est sensé permettre une optimisation de la prise de décision dans la mesure où il possède plus de connaissances et est susceptible d’engendrer davantage de critiques des différentes alternatives d’une décision qu’un individu isolé. Or, le groupe échoue souvent à sélectionner la meilleure alternative. Cette idée est illustrée notamment par Janis  [4] (1982) ou Janis et Mann (1977) à travers divers exemples historiques tels le célèbre échec de « la Baie des cochons » ou l’attaque de Pearl Harbor. Alors que la possibilité d’une entrée en guerre japonaise était largement évoquée dans les messages radio, l’amiral Kimmel, en charge du commandement, ainsi que son équipe dirigeante ont écarté toutes les informations contraires à leur opinion selon laquelle Pearl Harbor ne pouvait être la cible d’une attaque surprise. L’exemple de Pearl Harbor illustre parfaitement les deux grands types de biais susceptibles de nuire à la prise de décision en groupe et repérés par Frey et Schulz-Hardt (2001). Les recherches sur les pensées de groupe telles que les pressions à l’uniformité, l’effet brebis galeuse… sont autant d’éléments permettant de maintenir de l’harmonie dans le groupe. Ce sont ces mêmes pressions exercées par l’entourage de Kimmel qui ont probablement dissipé ses doutes. La mise en commun des informations dans le groupe constitue la deuxième catégorie de biais dans la mesure où les groupes travaillent davantage sur l’information que tout le monde connaît. L’optimisation de la décision passe par la neutralisation de ces deux types de biais. Pour Janis et Mann (1977), « quand l’évitement défensif est la tendance dominante, les membres du groupe utilisent leur ressource cognitive collective à développer des rationalisations supportant les illusions partagées » (p. 129). Huit symptômes peuvent être identifiés dans cette situation parmi lesquels un non-questionnement des croyances et une auto-censure des déviations du consensus apparent du groupe. De tels biais de confirmation interviennent montre que, quelles que soient la décision et la taille du groupe (Frey et al., 2001). En outre, ce biais est beaucoup plus prononcé lorsque la décision est prise à l’unanimité (Frey et al., 2001 ; Schulz-Hardt et al. 2000) ou que le groupe dispose d’un leadership directif. L’introduction dans un groupe d’une minorité peut, en revanche, réduire ce biais. Enfin, l’utilité de l’information, la confiance ainsi que les caractéristiques des membres du groupe (âge, statut…) semblent moduler, comme pour l’individu, l’exposition sélective du groupe. Il y a donc, dans certaines conditions, mise en place de processus qui s’apparentent à de l’exposition sélective. Compte tenu de ces premiers résultats prometteurs, il conviendrait donc de développer des recherches afin d’approfondir les conditions d’émergence de tels biais de traitements dans les groupes.

4.4. – Exposition sélective et version radicale de la théorie de la dissonance cognitive

Que Festinger (1957) considère que l’exposition sélective soit partie intégrante de la théorie de la Dissonance cognitive ne suffit pas à Beauvois et Joule (1981, 1996) pour qu’ils l’incluent dans leur version radicale. En effet, ces auteurs considèrent que le paradigme de l’exposition sélective ne peut s’appliquer à la version radicale de la dissonance dans la mesure où la dissonance résulte de la réalisation d’un comportement incongruent avec l’attitude d’un sujet. Or, la plupart du temps, dans les études sur l’exposition sélective, aucun comportement incongruent n’est utilisé afin de s’assurer de l’éveil de dissonance. De plus, les auteurs s’appuient sur l’article de Freedman et Sears (1965a) pour souligner l’inconsistance des résultats obtenus dans le domaine. Nous l’avons vu, l’hypothèse du de facto n’est probablement pas la seule explication de la manifestation de l’effet d’exposition sélective. Par ailleurs, dans un certain nombre de situations, certains résultats permettent de relier ces deux visions apparemment contradictoires. Tout d’abord, Festinger, dès 1964, soulignait la nécessité qu’il y ait prise d’une décision irrévocable, condition que l’on retrouve dans la version radicale de la dissonance. Or, Lowe et Steiner (1968) ont pu montrer que les sujets choisissaient l’information consonante uniquement lorsque la décision était irréversible. Ce résultat se retrouve également dans les études de Frey (1981b) et Frey et al. (1984). Le deuxième résultat concerne l’étude de Walster (1964). Les sujets, des militaires, devaient choisir un lieu d’affectation pour les deux années à venir. L’étude consistait à mesurer l’évolution temporelle de la dissonance ressentie par le sujet. Concrètement, une fois sa décision prise, le sujet devait attendre et répondre à un questionnaire évaluant l’attractivité des alternatives choisie et rejetée. Quatre minutes après avoir pris la décision, un phénomène de regret pouvait être mis en évidence. Quinze minutes après, des processus de réduction de la dissonance s’étaient mis en place. En revanche, après quatre-vingt-dix minutes, le sujet avait un niveau de dissonance équivalent à la période de quinze minutes. Autrement dit, tout se passe comme si le sujet assis dans une salle d’attente ne pouvait réduire seul la dissonance au-delà d’un certain seuil. S’il en avait eu la possibilité, le sujet aurait vraisemblablement choisi de s’exposer à des informations consistantes avec sa décision contribuant ainsi à diminuer la dissonance ressentie. Autrement dit, l’exposition sélective permet peut-être de conserver la nouvelle attitude acquise après le recours aux paradigmes classiquement utilisés dans la version radicale de la dissonance. Enfin, l’exposition sélective peut également contribuer à la mise en place de stratégies de trivialisation. Ainsi, dans l’étude de Frey, Stahlberg et Fries (1986), après avoir reçu un feedback quant à leur performance sur un test d’intelligence, les sujets ayant obtenu des scores inférieurs à leurs attentes et manifestant de l’anxiété par rapport à leur performance affichaient une préférence claire pour des textes remettant en cause la validité de ces tests. Autrement dit, dans cette expérience, les sujets réduisent la dissonance en trivialisant la pertinence des tests d’intelligence. Cette trivialisation est rendue possible par une exposition sélective aux informations.

4.5. – Engagement et exposition sélective

Si l’expérience de Walster (1964) précédemment évoquée permet d’illustrer l’évolution temporelle des processus post-décisionnels, elle met l’accent sur deux autres éléments importants : la liberté de choix et l’importance de la décision. Le libre choix est une condition nécessaire de l’engagement. À l’image de l’expérience de Walster (1964), l’ensemble des recherches menées dans le domaine de l’exposition sélective dans lesquelles le sujet prend une décision répond à ce critère de libre choix. La décision que les soldats sont amenés à prendre va avoir des répercussions importantes dans leur vie dans la mesure où il s’agit pour eux de choisir une affectation pour les deux prochaines années. De même, dans la deuxième expérience de Frey (1979), les individus sont amenés à sélectionner de l’information portant sur le travail qu’ils envisagent de faire une fois leurs études terminées. Les conséquences de ces décisions sont donc beaucoup plus importantes dans ces expériences qu’elles ne peuvent l’être dans d’autres : gagner un dollar cinquante (Jecker, 1964b), choisir entre deux coupes de cheveux (Walster, 1964), entre deux garçons pour passer une soirée (Lowe, 1968) ou encore lors de jurys simulés (Sears & Freedman, 1965). Pour autant, la manipulation de ces éléments, si peu importants soient-ils, suffit à conduire l’individu à des niveaux d’engagement différents dans la tâche. Il est attendu, comme c’est le cas dans les études de Brock, Albert et Becker (1970) et de Chaffee et McLeod (1973), que les sujets engagés soient plus enclins à mettre en place des processus d’exposition sélective. Les niveaux d’engagement sont bien souvent conditionnés par l’anticipation de la part de l’individu des conséquences, certes limitées mais bien réelles, qu’aura sa décision. L’importance que revêt la décision n’a, dans la plupart des expériences, pas eu d’effet sur l’exposition sélective des sujets une fois la décision prise. Ainsi Mills et al. (1959) et Rosen (1961) avaient manipulé l’importance de la décision. Rappelons que dans ces expériences, des étudiants devaient choisir s’ils préféraient avoir un examen sous forme de dissertation ou de contrôle objectif. L’expérimentateur précisait à la moitié des sujets que la note qu’ils obtiendraient à l’examen choisi compterait pour 70 % de la note globale contre seulement 5 % pour l’autre moitié des sujets. Si les sujets s’exposent sélectivement, aucun effet n’a été obtenu concernant l’importance de la décision. De notre point de vue, l’importance de la décision a sans doute un effet avant la prise de décision : le sujet est alors peut-être plus enclin à consulter un nombre élevé d’informations pour maximiser les chances de choisir la meilleure alternative possible. Dans cette expérience, plus que l’importance de la décision, c’est davantage l’aspect irrévocable de la décision qui semble avoir eu un impact en terme d’exposition sélective. En effet, l’expérimentateur précisait aux étudiants qu’une fois la décision prise, ils ne pourraient revenir sur leur choix. Selon Allen (1964), il y a éveil de dissonance et réévaluation de l’attractivité des alternatives uniquement si le sujet a fait un choix qui lui semble irrévocable. En effet, si le choix est susceptible d’évoluer, l’individu ne sera pas en état de dissonance et ne mettra donc pas en place de processus de réévaluation de la décision. Dans le même sens, Frey, Kumpf, Irle et Gniech (1984) montrent que le processus de réévaluation intervient principalement lorsque la décision est irrévocable. Ceci explique pourquoi les sujets de l’expérience de Lowe et Steiner (1968) ne choisissaient pas toujours les informations consonantes : lorsque la décision est irréversible, les sujets préfèrent s’exposer à l’information consonante. À l’inverse, lorsque la décision est réversible, ils ne manifestent pas de préférence en faveur de l’une ou l’autre des informations. Ce résultat se retrouve également chez Frey (1981b) et Frey et al. (1984). D’ailleurs, pour Girandola (2003), l’effet de l’irréversibilité de la décision est la traduction du rôle de l’engagement pour la mise en évidence de l’exposition sélective. En effet, rappelons que l’engagement est nécessaire pour l’apparition de dissonance chez le sujet. Le sujet est d’autant plus engagé que la décision qu’il a prise est irréversible. Ce facteur explique peut-être pourquoi la prise de décision est peut-être plus susceptible d’engendrer de l’exposition sélective qu’une attitude : cette dernière est peut-être plus facilement modifiable qu’une décision.

Conclusion

À l’issue de cette présentation, l’exposition sélective, 50 ans après la définition de Festinger, apparaît comme un phénomène plus complexe qu’il n’avait été décrit à l’origine. Le principe de base consistait en une exposition aux informations consistantes avec le point de vue de l’individu et un évitement des informations contre-attitudinales. L’inconsistance des premiers résultats a conduit à supposer qu’une vingtaine de facteurs étaient susceptibles de médiatiser ou moduler la relation attitude (ou décision)-exposition aux informations. Même si la piste des facteurs est sans conteste celle qui a été la plus développée dans ce domaine, il demeure encore de nombreuses zones d’ombre. Partant d’une idée simple, les conditions de manifestation de l’effet se sont multipliées au fil des ans. En outre, l’ajout de ce nombre sans cesse croissant de facteurs permet de toujours pouvoir justifier l’absence d’effets. La solution serait peut-être d’essayer de construire une vision plus structuraliste permettant d’agencer ces différents éléments. Néanmoins, l’ampleur d’un travail permettant de constituer cette « totalité » (Reuchlin, 1995) est considérable. Auparavant, il conviendrait de clarifier l’impact de certains facteurs, d’en identifier de nouveaux (les facteurs liés aux traits de personnalité et caractéristiques de l’individu demeurent à ce jour sous-étudiés). Nous avons également évoqué que l’absence de résultats pouvait provenir d’un double problème concernant les mesures d’exposition sélective et d’attitude. Dans ce domaine, les solutions préconisées par Lavoie et Thompson (1972) et Olson et Zanna (1979), Mills (1965c), Brock et Balloun (1967) sont sans doute une piste à explorer plus en avant. Il est également apparu que les mesures d’attitude utilisées étaient, dans ce domaine, comme dans d’autres, très perfectibles. Plusieurs recherches dans lesquelles les résultats ne permettaient pas de mettre en évidence un effet d’exposition sélective mériteraient d’être reproduites en utilisant des mesures d’exposition sélective et d’attitude plus subtiles. Un autre axe de travail consisterait à développer des recherches associant exposition sélective et groupe. Il reste également à interroger les liens existant entre l’exposition sélective et le champ de la cognition motivée. Enfin, la mise à l’épreuve expérimentale des perspectives concernant l’engagement et la version radicale de la dissonance cognitive constitue un défi qu’il conviendrait de relever. Si nos recherches actuelles explorent certaines de ces pistes, ce texte devrait contribuer, même modestement, à relancer l’intérêt de ce phénomène quelque peu délaissé. » 

Stéphane Perrissol, Alain Somat, L’exposition sélective : bilan et perspectives

CAIRN.INFO : Matières à réflexion   

Numéro 2009/3 (Vol. 109)

Dans L’Année psychologique 2009/3 (Vol. 109), pages 551 à 581

Influence des médias et manipulation de l’information

« Les recherches en sciences de la communication montrent que les médias jouent un rôle majeur dans la hiérarchisation des sujets d’actualité. Selon la théorie de l’agenda-setting, plus un thème reçoit d’attention médiatique, plus le public le juge important. Autrement dit, les médias ne dictent pas ce qu’il faut penser, mais sur quoi penser. Cependant, cette influence est relative : elle dépend du type de média, du profil du public, et de la saturation d’information. Par ailleurs, le modèle de la propagande (Herman & Chomsky) explique que, sous l’effet de la concentration des médias, les nouvelles sont filtrées selon des intérêts politiques et économiques, ce qui peut biaiser la couverture et favoriser un « agenda » des élites. En somme, les médias peuvent sélectionner ou accentuer certains récits (conflits, criminalité, enjeux politiques) pour façonner l’opinion publique, mais ils restent soumis à l’investigation journalistique et aux lois de l’information.

Enquêtes et cas concrets de manipulation

De nombreuses enquêtes journalistiques ont documenté des cas concrets où l’information a été manipulée ou exploitée. Par exemple, Cambridge Analytica a utilisé les données personnelles de dizaines de millions d’utilisateurs Facebook pour lancer des campagnes de micro-ciblage politique. La firme affirmait disposer de 5 000 points de données par électeur américain et avoir obtenu illicitement jusqu’à 87 millions de profils Facebook pour influencer l’électorat. Cet exemple illustre comment, dans l’écosystème numérique, des algorithmes peuvent contrôler la diffusion de l’information à grande échelle.

Plus récemment, des études scientifiques confirment que les fils d’actualité algorithmiques des réseaux sociaux modifient durablement le paysage informationnel. Une tribune du Monde explique que les algorithmes de recommandation maximisent l’engagement en privilégiant des contenus extrêmes, polarisants ou toxiques. Dans une étude de janvier 2026 sur la plateforme X (ex-Twitter), l’activation du fil algorithmique a en effet déplacé les opinions politiques des utilisateurs vers des enjeux mis en avant par l’extrême droite, sans retour en arrière lorsqu’il était désactivé. Ce cas montre que, même sans complot initial, la dynamique de partage et la personnalisation algorithmique peuvent amplifier certains récits au point de faire évoluer les perceptions publiques.

Mécanismes de diffusion et d’amplification sur les réseaux sociaux

Algorithmic amplification - WikipediaLes réseaux sociaux fonctionnent par des algorithmes de recommandation qui propagent automatiquement le contenu susceptible de générer le plus d’engagement. Concrètement, ces algorithmes évaluent les publications (nombre de clics, partages, temps de lecture, etc.) et diffusent en priorité celles qui performent bien auprès d’un groupe d’utilisateurs. Cette personnalisation repose sur des biais cognitifs : par exemple, le biais de négativité nous rend plus sensibles aux informations menaçantes ou conflictuelles. Les algorithmes exploitent ce biais en augmentant progressivement la fréquence des contenus alarmistes suggérés, ce qui rend l’utilisateur addictif à la peur ou à la colère.

De plus, les dynamiques sociales amplifient ces effets. Quand un contenu suscite de l’émotion et est largement partagé, son « signal » s’intensifie : il gagne en crédibilité perçue simplement parce qu’il est vu et validé par de nombreux pairs. En somme, les réseaux sociaux n’inventent pas la manipulation, mais ils l’accélèrent : un récit (vrai ou faux) répétitif et émotionnel circule rapidement, parfois en « boucle », créant l’illusion d’un consensus. Ce mécanisme peut transformer un incident ponctuel en « polémique » nationale, surtout si les médias traditionnels reprennent en rafale ce contenu viral. Il est donc crucial de noter que c’est l’algorithme et l’usage collectif qui cristallisent l’information, non une machination orchestrée a priori par des journalistes.

Recommandations pour détecter et contrer la manipulation

Pour résister à la manipulation médiatique, les experts insistent sur la vigilance et l’esprit critique. Au premier rang des conseils figurent la vérification des sources et le recoupement de l’information. Par exemple, il faut se méfier des titres accrocheurs dépourvus de faits, examiner le contenu au-delà du titre, et privilégier les sources institutionnelles ou reconnues. Il est essentiel de « décoder la désinformation » en prêtant attention aux formulations vagues ou émotionnelles. Avant de partager, il faut se demander : d’où provient cette information ? A-t-elle été confirmée par plusieurs médias indépendants ?

En outre, l’éducation aux médias est primordiale. Apprendre à distinguer fait et opinion, à repérer les biais de cadrage ou les omissions, renforce la résilience du public. Les organismes officiels (Arcom en France, UE, UNESCO, etc.) recommandent de développer l’esprit critique dès l’école et dans la société. Les fact-checkeurs et plateformes de vérification ont également un rôle clé : ils analysent les rumeurs et apportent des preuves concrètes, freinant ainsi la diffusion des infox.

Enfin, des mesures règlementaires et collectives sont mises en place. Le Digital Services Act européen impose aux plateformes plus de transparence sur leurs algorithmes et la modération des contenus. L’Arcom propose notamment de financer la recherche et les équipes de fact-checking, d’installer une coopération nationale contre la désinformation, et d’étendre l’éducation aux médias à tous les publics. Individuellement, tout internaute peut jouer un rôle en signalant les contenus manipulatoires aux modérateurs des réseaux sociaux et en refusant de relayer les messages douteux.

En résumé, il est vrai que les médias – traditionnels ou sociaux – peuvent amplifier certains récits et influencer l’opinion, mais pas selon un plan omnipotent. Les dynamiques cognitives et algorithmiques expliquent la surmédiatisation de certains événements. Les études montrent que la prudence, la diversité des sources et l’éducation critiques sont les meilleures défenses contre ce phénomène. »

Sources : Théorie de l’agenda-setting et filtre des médias ; études récentes sur l’amplification algorithmique ; enquêtes sur la désinformation (UE, Arcom).

Anatomie de l’imposture — quand la bonne conscience collectivise la faute

« Le « Manifeste de l’Imposture » décrit moins une pathologie individuelle qu’un régime psychopolitique du déni : fixation collective à la position schizo-paranoïde (Klein, 1946), narcose dopaminergique du récit (Berridge, 2016 ; Volkow, 2019), rigidité cognitive de l’extrême (Zmigrod, 2019-2025), et corruption du langage (Klemperer, 1947 ; Orwell, 1946) convergent sur un même noyau moral — la fuite du face-à-face éthique décrit par Emmanuel Mounier dans Le Personnalisme (1949) et le Traité du caractère (1946). L’hypothèse mouniérienne du demandeur tient : elle n’est ni métaphore ni simple clin d’œil philosophique, mais la matrice éthique sous laquelle s’articulent, de façon convergente, six siècles de pensée sur la bonne conscience, cinquante ans de psychanalyse kleinienne-bionienne, trente ans de neurosciences affectives, vingt ans de sociologie du complotisme et quinze ans de doctrine réaliste obamienne. Ce qui est en jeu n’est pas une erreur cognitive ponctuelle mais une architecture affective, linguistique et institutionnelle du déni, qui permet de collectiviser les pertes (tout est la faute de Washington, de Paris, de la CIA) et d’individualiser les profits (la pureté des luttes, la solitude de l’éveillé, la gloire du dissident). Le réalisme tragique — de Niebuhr à Obama via Weber et Aron — apparaît alors comme l’antithèse strictement symétrique de cette posture : il accepte l’opacité du monde, l’ambivalence des acteurs et la responsabilité des conséquences. Ce rapport déploie cette thèse en onze mouvements articulés, en se gardant de paraphraser le manifeste pour produire sa carte théorique.

I. L’architecture cognitive du refus : de Festinger à Zmigrod

Le premier gisement théorique est celui qui a décrit la persévérance pathologique de la croyance face au démenti empirique. Léon Festinger, Henry Riecken et Stanley Schachter — dans When Prophecy Fails (University of Minnesota Press, 1956), enquête infiltrée sur le groupe des Seekers réuni autour de Dorothy Martin (rebaptisée Marian Keech) à Chicago — montrent que la prophétie démentie, loin de dissoudre la croyance, l’intensifie à cinq conditions : conviction profonde, engagement comportemental coûteux, prophétie précise, preuve indéniable du désaveu, soutien d’un groupe. Festinger théorise ensuite, dans A Theory of Cognitive Dissonance (Stanford, 1957), le principe général : la tension entre cognitions contradictoires est résolue en ré-organisant les cognitions secondaires pour préserver celles qui sont identitairement les plus coûteuses. Daniel Kahneman, dans Thinking, Fast and Slow (FSG, 2011 ; trad. Système 1, Système 2, Flammarion, 2012), et avec Amos Tversky dès 1979 (« Prospect Theory », Econometrica), précise les mécanismes : biais de confirmation, heuristique de disponibilité (Cognitive Psychology, 1973), effet de cadrage (Science, 1981), aversion à la perte, et WYSIATI (« What You See Is All There Is ») — construction d’un récit cohérent sans les données manquantes. Hugo Mercier et Dan Sperber, dans The Enigma of Reason (Harvard UP, 2017 ; trad. L’énigme de la raison, Odile Jacob, 2021), renversent la lecture intellectualiste : la raison n’a pas évolué pour produire une connaissance exacte mais pour argumenter socialement ; le myside bias n’est pas un défaut mais la fonction même de la raison. Jonathan Haidt (The Righteous Mind, Pantheon, 2012) complète cette naturalisation par la métaphore de l’éléphant et du cavalier — l’intuition vient d’abord, la justification suit — et par la théorie des fondations morales (loyauté/trahison, autorité/subversion, sanctity/degradation). L’idéologue ne raisonne pas sa morale ; il la ressent comme évidente, et sa raison la drape. Enfin, Leor Zmigrod (Cambridge) a fourni depuis 2019 la mesure expérimentale de ce que les classiques n’avaient que décrit : dans Frontiers in Psychology (2019), Journal of Experimental Psychology: General (2020) et, synthétiquement, dans The Ideological Brain (Henry Holt / Penguin, 2025), la rigidité cognitive mesurée au Wisconsin Card Sorting Test et à l’Alternative Uses Test prédit en courbe en U inversé l’extrémisme politique de tous bords — les fusionnés à gauche extrême comme à droite extrême perdent la capacité neuropsychologique de réviser leurs règles face à un nouveau feedback. L’imposture idéologique, en ce sens, n’est pas un défaut intellectuel mais une organisation cognitive stable, mesurable, partiellement héritable (Zmigrod & Robbins, 2022, sur l’interaction épistatique COMT:DRD2).

II. La neurologie de la certitude et de la narcose

Cette architecture cognitive s’enracine dans une neurologie précise de la rationalisation motivée et de la certitude. L’étude fondatrice de Drew Westen et collaborateurs (Journal of Cognitive Neuroscience, 2006) a montré en IRMf, sur trente partisans engagés durant la campagne Bush-Kerry de 2004, que lorsque le partisan « résout » une contradiction en faveur de son camp, s’activent le cortex préfrontal ventromédian (vmPFC), le cingulaire antérieur (ACC), l’insula, et surtout le striatum ventral — circuit de récompense — pendant que se désactive le cortex préfrontal dorsolatéral (DLPFC), siège du raisonnement analytique. Westen en tire, dans The Political Brain (PublicAffairs, 2007), que la rationalisation motivée est une régulation émotionnelle implicite : le cerveau converge sur les jugements qui minimisent l’affect négatif lié aux menaces contre les motifs. Robert Burton, dans On Being Certain (St. Martin’s, 2008), systématise le corollaire : la certitude n’est ni un jugement ni une conclusion, c’est une sensation mentale (« feeling of knowing ») produite indépendamment de la réflexion consciente. On ne peut donc pas convaincre l’idéologue par argument, parce que sa conviction n’est pas un raisonnement : c’est un état affectif. Antonio Damasio, dans L’Erreur de Descartes (Odile Jacob, 1995) et Spinoza avait raison (Odile Jacob, 2003), avait préparé ce diagnostic par l’hypothèse du marqueur somatique : chaque option est indexée par une réponse viscérale qui biaise le choix avant délibération. Ce que confirme la neuropsychanalyse de Mark Solms (The Hidden Spring, W. W. Norton, 2021), pour qui la conscience est d’abord affective (tronc cérébral, substance grise périaqueducale) et le système SEEKING panksepperien est perpétuellement activé dans la quête du récit confirmant.

Le pivot neurologique le plus décisif pour la thèse du manifeste — l’analogie entre drogué et militant — vient des travaux de Kent Berridge (American Psychologist, 2016) et Nora Volkow (Lancet Psychiatry, 2016 ; Physiological Reviews, 2019). La dissociation « wanting » / « liking » est centrale : le wanting (incitation, saillance) est médié par les projections dopaminergiques mésolimbiques (VTA → noyau accumbens) ; le liking (plaisir hédonique) par des hedonic hotspots opioïdes. Dans l’addiction, le wanting s’amplifie pathologiquement tandis que le liking diminue — le drogué veut sans aimer. Le modèle en trois stades de Koob & Volkow (2016) décrit l’intoxication-binge (pic dopaminergique), le sevrage-affect négatif (amygdale étendue recrutée), et l’anticipation-craving (dysfonction du PFC, perte du contrôle exécutif). Appliqué littéralement à l’idéologie : le récit fournit des shots dopaminergiques répétés (indignation virtueuse, appartenance, certitude validée) ; tolérance (radicalisation progressive), sevrage (inconfort lors du débunking, agressivité), wanting > liking (le militant continue sans joie, c’est ce que Reichstadt nomme les « passions tristes » dans L’Opium des imbéciles, Grasset, 2019), dysfonction préfrontale (effondrement du monitoring critique). À cela s’ajoute le phénomène du couplage neuronal locuteur-auditeur démontré par Uri Hasson (PNAS, 2010 ; Nature Reviews Neuroscience, 2021) : les cerveaux des partisans d’un même récit se synchronisent effectivement ; la « bulle de filtre » n’est pas seulement algorithmique, elle est neurale. Zmigrod & Goldenberg (Current Directions in Psychological Science, 2021) ajoutent que la cognition rigide + émotions à haute valence négative prédit l’action politique extrême. L’étude de Kanai et al. (Current Biology, 2011) sur l’association entre volume amygdalien et conservatisme, bien que partiellement répliquée (Petalas et al., 2024, avec taille d’effet réduite), conserve une valeur heuristique : le style idéologique extrême combine probablement hyperactivité amygdalienne (monde perçu comme menaçant, dichotomie ami/ennemi) et hypoactivité ACC (faible détection de la dissonance). La « narcose idéologique » du manifeste n’est donc pas une métaphore littéraire : c’est une configuration neurobiologique convergente que la recherche documente sous plusieurs angles depuis vingt ans.

III. Le pivot kleinien : position schizo-paranoïde et attaque du lien

Si la psychologie cognitive et les neurosciences donnent la mécanique, la psychanalyse donne la grammaire clinique — et c’est ici que la lecture du manifeste trouve sa cohérence structurelle la plus forte. Le concept princeps est la position schizo-paranoïde introduite par Melanie Klein dans « Notes on Some Schizoid Mechanisms » (International Journal of Psycho-Analysis 27, 1946, p. 99-110), prolongée dans Envy and Gratitude (Tavistock, 1957). Contre la première théorie kleinienne (1935) de la « position dépressive », Klein décrit en 1946 un mode de fonctionnement plus archaïque, caractérisé par cinq opérations solidaires : (1) clivage de l’objet (sein idéalisé/sein persécuteur) et du moi ; (2) identification projective — expulsion de parties mauvaises du self dans l’objet externe, qui devient alors porteur de ces affects et est « contrôlé » comme extension du self ; (3) idéalisation et envie concomitantes du bon objet ; (4) déni omnipotent (un pan entier de la réalité est refusé à la prise en charge) ; (5) angoisse persécutrice fondamentale. La position dépressive — reconnaissance que le bon et le mauvais objet sont un seul et même objet, tolérance de l’ambivalence, culpabilité, mouvement de réparation — n’advient qu’à condition d’un travail de deuil qui renonce à la pureté clivée. Bion (Elements of Psycho-Analysis, Heinemann, 1963) proposera la notation Ps ↔ D : oscillation permanente, aucune position n’est définitivement « dépassée ».

L’articulation au manifeste est dense. Premièrement, l’attribution de toute la bonté au Nous (peuple pur, cause révolutionnaire) et de toute la malignité à l’Autre (CIA, Washington, Paris) est littéralement le clivage kleinien transposé à l’échelle sociale — non une erreur de jugement mais une défense contre l’angoisse persécutrice, qui requiert un objet externe consolidé comme persécuteur pour préserver l’objet interne idéalisé. Deuxièmement, la fabrication de l’ennemi relève de l’identification projective : les affects destructeurs, les pulsions agressives, les pensées haineuses du groupe sont expulsés et localisés dans l’ennemi extérieur. Otto Kernberg, dans Ideology, Conflict, and Leadership in Groups and Organizations (Yale UP, 1998) et dès Borderline Conditions and Pathological Narcissism (Aronson, 1975), nomme « paranoiagenèse institutionnelle » cette fabrication systématique d’ennemis internes et externes ; il distingue narcissisme malin (narcissisme + traits antisociaux + traits paranoïaques égosyntoniques + agression sadique idéalisée) et décrit les idéologies totalitaires par trois traits convergents : absolutisme doctrinal, clivage manichéen bien/mal, et paranoiagenèse. Troisièmement, l’essentialisation (« traître », « Noir blanchi », « vendu ») trouve sa lecture exacte ici : dans la PSP, l’objet ne peut pas être ambivalent ; le sujet qui critique de l’intérieur porte la position dépressive (l’objet est à la fois bon et mauvais), ce qui menace le clivage défensif — il ne peut donc être qu’un faux membre, son essentialisation négative est une ré-expulsion. Quatrièmement, l’attaque des faits gênants est littéralement ce que Bion nomme, dans « Attacks on Linking » (IJP, 1959), l’attaque du lien K (Knowledge) : le fait établit un lien entre doctrine et réalité, que le psychisme régressé doit rompre. Dans Learning from Experience (Heinemann, 1962), Bion décrit la destruction de la fonction alpha qui métabolise les éléments bêta en éléments pensables ; sans fonction alpha, la vie mentale se réduit à l’évacuation des éléments bêta (les faits non métabolisés) vers l’ennemi extérieur. Cinquièmement, et de manière décisive, le refus de responsabilité morale du manifeste est précisément le défaut de position dépressive : la responsabilité présuppose reconnaître que j’ai pu faire du mal à un objet que j’aime, tolérer la culpabilité, engager un travail de réparation — exactement ce que la PSP interdit.

Hanna Segal, dans « Notes on Symbol Formation » (IJP 38, 1957), prolonge par la distinction équation symbolique (PSP : le symbole est la chose — critique du drapeau = agression contre la nation) versus symbole proprement dit (PD : le symbole représente, permet pensée, rêve, débat) ; dans « Silence is the Real Crime » (Int. R. Psycho-Anal., 1987), elle posera que la neutralité analytique face aux discours politiques est complicité. Wilfred Bion, dans Recherches sur les petits groupes (Tavistock, 1961 ; PUF, 1965), ajoute la dynamique groupale : l’hypothèse de base « attaque-fuite » (hb-AF) est précisément celle où le groupe « se fonde sur l’idée qu’il existe, à l’intérieur ou au-dehors du groupe, un ennemi, contre lequel il faut se défendre ou qu’il faut fuir », avec leader paranoïde et ciment émotionnel de « colère et haine ». Freud (Psychologie des foules et analyse du moi, 1921) avait posé la matrice : l’individu délègue son idéal du moi à un chef ou à une Cause, produisant (a) refus de la responsabilité morale (le surmoi individuel est remplacé par l’idéal collectif), (b) fusion par identification mutuelle, (c) hostilité structurale à l’extérieur. Le narcissisme des petites différences (Malaise dans la civilisation, 1930) donne la clé structurelle : l’ennemi extérieur est condition de la cohésion interne. Wilhelm Reich (Psychologie de masse du fascisme, 1933) a somatisé cette lecture — la cuirasse caractérielle rend le sujet incapable d’éprouver l’effet de ses actes — et Adorno, Frenkel-Brunswik, Levinson, Sanford (The Authoritarian Personality, Harper, 1950) en ont construit la mesure (échelle F, avec la projectivité comme 8e trait, l’anti-intraception comme rejet du subjectif et du sensible, l’intolérance à l’ambiguïté de Frenkel-Brunswik). Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, Cambridge UP, 2005) a démontré que la prédisposition autoritaire reste latente tant qu’elle n’est pas activée par menace normative : désigner un « Washington » ou une « CIA » comme Autre absolu manufacture la menace qui active la prédisposition, produisant la cohésion désirée. Enfin, Heinz Kohut (The Analysis of the Self, IUP, 1971 ; « Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage », 1972) éclaire la violence contre les dissidents : la rage narcissique est la réponse standard à la blessure de la figure idéalisée — « besoin de vengeance, de réparer un tort par tous les moyens, compulsion sans relâche » — ce qui explique la disproportion des attaques contre le « traître » qui menace la fonction self-object du groupe. Piera Aulagnier (La Violence de l’interprétation, PUF, 1975) achève : le contrat narcissique par lequel le groupe investit l’enfant en échange de la promesse implicite de reconduire la voix des ancêtres rend toute critique interne littéralement ressentie comme trahison de la vie elle-même.

IV. Mounier comme clé interprétative : la confirmation philosophique

La question directe du demandeur — faut-il voir dans le manifeste une application du propos de Mounier ? — doit recevoir une réponse rigoureusement positive, avec trois nuances. La citation proposée (« Chaque homme qui dresse devant moi la question de son regard m’appelle à la responsabilité morale… La bonne conscience, au contraire, fuit ce face à face et dissipe avec empressement le reproche dans l’impersonnalité du groupe… Elle procède comme ce régime économique dont on a dit qu’il unit la collectivisation des pertes à l’individualisation des profits… Elle n’est tout à fait tranquille que lorsqu’elle s’est dégagée entièrement de tout contact avec la faute : aussi préfère-t-elle la rejeter sur une collectivité étrangère : nation, classe, race, groupe ennemi ») n’a pu être localisée avec certitude dans les corpus numérisés accessibles (Gallica ouvre Traité du caractère, Seuil, 1946, sans moteur plein-texte ; Le Personnalisme, PUF, « Que sais-je ? » n° 395, 1949 ; Œuvres complètes, Seuil, 1961-1962). Le texte est pleinement cohérent avec le vocabulaire attesté de Mounier — pharisaïsme, impersonnalité, dénonciation conjointe du capitalisme et des mystiques collectives « race, nation, État » — et sa source la plus probable est le Traité du caractère dans sa section sur la conscience morale et les sociétés pharisaïques, ou alternativement un écrit dans Esprit vers 1947-1949. L’attribution doit être signalée comme à vérifier sur exemplaire imprimé ; elle ne diminue en rien la pertinence philosophique de l’analyse.

Mounier fonde en 1932 la revue Esprit dans le contexte de l’écrasement du libéralisme entre communisme et fascisme ; le Manifeste au service du personnalisme (1936) et Qu’est-ce que le personnalisme ? (1947) formulent sa thèse centrale : la personne, sujet incarné, libre et responsable, engagée dans un face-à-face éthique, doit être distinguée de l’individu, abstraction atomique interchangeable, réductible à l’« on » heideggérien. La distinction conscience morale / bonne conscience articule la morale personnaliste : la conscience morale répond à l’appel du visage d’autrui ; la bonne conscience, pharisaïque, se dérobe. Sur ce point, la proximité avec Emmanuel Levinas (Totalité et Infini, Nijhoff, 1961 ; Autrement qu’être, Nijhoff, 1974) est textuelle : c’est le visage d’autrui — le « Tu ne tueras point » inscrit avant toute thématisation — qui m’appelle à la responsabilité infinie ; la totalité (État, race, classe) est précisément ce qui permet d’échapper à cet appel en noyant l’autre singulier dans une catégorie. La « collectivité étrangère » de Mounier est ce qui annule le visage de Levinas.

L’hypothèse mouniérienne est confirmée parce que chacun des cinq axes du manifeste est la traduction contemporaine d’un moment structurel de son diagnostic. (1) L’Algorithme de la Responsabilité — celui qui répond aux fantasmes démesurés fait passer les réalistes pour lâches — est exactement le mécanisme par lequel la bonne conscience « dissipe le reproche dans l’impersonnalité du groupe » : le collectif moralisé surinvestit le face-à-face individuel. (2) La Narcose Idéologique — déni de l’agentivité du peuple iranien, attribution à la CIA — est la modalité paradigmatique du rejet de la faute sur une « collectivité étrangère ». (3) La Folie du Nombre et du Buzz — celui qui fait peu de vues invoque l’algorithme truqué — est la variante numérique de l’individualisation des profits (mes mérites sont purs) et de la collectivisation des pertes (l’échec est sabotage). (4) Le Cri du Réalisme — « Qui sont-ils ? » refusant l’accusation à sens unique, modestie pacifiste face à la grandiloquence extrémiste — restaure précisément le face-à-face que la bonne conscience fuit. (5) L’Échec du Washington Playbook — refus de refaire l’erreur libyenne — est l’éthique de la responsabilité wébérienne opposée à l’éthique de la conviction pure. La structure économique invoquée par Mounier (« collectivisation des pertes, individualisation des profits ») opère ici à l’échelle symbolique : le coût moral des récits est socialisé vers l’ennemi extérieur, le bénéfice narcissique reste privé. La note finale du manifeste — l’impossibilité du dialogue avec qui vous insulte ontologiquement — reformule ce que Mounier nomme le « pharisaïsme » : celui qui s’est « dégagé entièrement de tout contact avec la faute » ne peut plus être rejoint par l’argument, parce que l’argument suppose une communauté de dette morale qu’il a rompue.

Les autres moralistes du XXe siècle prolongent ce diagnostic selon des angles complémentaires. Jean-Paul Sartre, dans L’Être et le Néant (Gallimard, 1943), analyse la mauvaise foi (le garçon de café qui « joue à être » garçon) comme fuite de la liberté par adoption d’un rôle objectivé ; les Réflexions sur la question juive (Morihien, 1946) en déploient la politique — « l’antisémite a choisi d’être antisémite », il fabrique l’essence de l’autre pour fuir la sienne. Hannah Arendt, dans Les Origines du totalitarisme (Harcourt, 1951), Eichmann à Jérusalem (Viking, 1963, banalité du mal comme thoughtlessness) et les essais « Vérité et politique » (1967) et « Du mensonge en politique » (1971), fournit le modèle historique du refus du face-à-face et du mensonge organisé. Paul Ricœur, dans L’Idéologie et l’utopie (Seuil, 1997, d’après les cours de Chicago 1975) et Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), théorise l’imputation comme capacité de répondre de ses actes : un sujet narratif assumé s’oppose à l’idéologie dans sa fonction de distorsion. Simone Weil, dans « L’Iliade ou le poème de la force » (Cahiers du Sud, 1940) et L’Enracinement (Gallimard, 1949), dénonce l’idolâtrie du Gros Animal platonicien — adoration servile du collectif — comme racine de la bonne conscience qui permet les atrocités. Václav Havel, dans Le Pouvoir des sans-pouvoir (samizdat, 1978), donne la parabole du marchand de légumes affichant « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! » par routine : vivre dans le mensonge versus vivre dans la vérité, le post-totalitarisme comme rituel où chacun est à la fois victime et complice. L’ensemble forme ce que René Girard, dans La Violence et le sacré (Grasset, 1972), Des choses cachées depuis la fondation du monde (1978) et Le Bouc émissaire (1982), nomme le mécanisme victimaire : pour conjurer la violence de tous contre tous issue de la rivalité mimétique, la communauté polarise sa violence contre une victime arbitraire, dont l’efficacité pacificatrice requiert la méconnaissance du caractère arbitraire de la désignation. La convergence Mounier-Levinas-Girard est structurelle : « la collectivité étrangère » de Mounier est la victime émissaire girardienne à l’échelle du discours politique, et la « méconnaissance » girardienne est la condition épistémique même de la bonne conscience.

V. La drogue idéologique : Miłosz, Aron, Berridge

Le manifeste opère un geste conceptuel fort en rapprochant drogué et militant idéologique. Ce rapprochement n’est pas littéraire : il est philosophiquement balisé. Czesław Miłosz, dans La Pensée captive (Gallimard, 1953), forge l’image canonique du Murti-Bing — pilule de certitude empruntée au roman Insatiabilité de Stanisław Ignacy Witkiewicz (1927/1932) — qui procure au consommateur sérénité dogmatique et indifférence métaphysique. Il décrit le Ketman (emprunté à Gobineau, Les Religions et les philosophies dans l’Asie centrale, 1865) comme art de la dissimulation intérieure, décliné en sept formes (national, professionnel, esthétique, métaphysique…). Raymond Aron, dans L’Opium des intellectuels (Calmann-Lévy, 1955), offre la formulation française canonique : la gauche intellectuelle est « impitoyable aux défaillances des démocraties, indulgente aux plus grands crimes pourvu qu’ils soient commis au nom des bonnes doctrines » — le double standard moral comme condition de l’adhésion. Les trois mythes (gauche, révolution, prolétariat) fonctionnent comme religions séculières substituts. Jean-François Revel, dans La Tentation totalitaire (Laffont, 1976), Comment les démocraties finissent (Grasset, 1983) et La Connaissance inutile (Grasset, 1988), prolonge : l’accumulation informationnelle ne produit pas de connaissance parce que la préférence idéologique refoule les données gênantes — cécité volontaire comme forme moderne de la bonne conscience.

Ce que ces auteurs pressentaient comme métaphore est aujourd’hui littéralisé par les neurosciences (cf. §II) : les circuits mésolimbiques, la dissociation wanting/liking, la dysfonction préfrontale dans l’addiction décrivent exactement le fonctionnement de l’adhésion idéologique compulsive. Rudy Reichstadt emploie le vocabulaire sans métaphore dans L’Opium des imbéciles (Grasset, 2019) : « une très prospère économie du complotisme s’est mise en place… Elle a ses commanditaires, ses laborantins, ses dealers, ses consommateurs occasionnels et ses junkies ». Gérald Bronner, dans La Démocratie des crédules (PUF, 2013) et Apocalypse cognitive (PUF, 2021) ainsi que dans le rapport Les Lumières à l’ère numérique (remis à Emmanuel Macron le 11 janvier 2022), en décrit l’écosystème : le marché cognitif dérégulé — l’explosion de l’offre informationnelle depuis les années 2000 ayant brisé les filtres institutionnels — « industrialise » l’imposture idéologique en exploitant l’avarice cognitive et les biais de négativité. La Commission Bronner (30 recommandations, 14 membres, 100 auditions) articule ce diagnostic à l’action publique (DSA européen, éducation à l’esprit critique). La boucle est ainsi bouclée : ce que Mounier voyait comme pharisaïsme de la bonne conscience, ce que Miłosz voyait comme Murti-Bing, ce qu’Aron voyait comme opium, nous le mesurons aujourd’hui comme activation dopaminergique mésolimbique répétée, corrélée à une dysfonction du contrôle préfrontal, dans un environnement informationnel dérégulé.

VI. La corruption du langage : de Kraus à Stanley

La narcose ne s’opère pas dans le silence : elle s’écrit dans la langue. Karl Kraus, dans Die Fackel (1899-1936) et Les Derniers Jours de l’humanité (Verlag Die Fackel, 1918-1922 ; trad. Agone, 2003-2005), identifie le premier la corruption de la langue comme symptôme moral — le journalisme de guerre, la phraséologie patriotique, la machine à clichés qui enveloppe les massacres dans un vocabulaire anodin (« nettoyage », « front », « opération »). Victor Klemperer, philologue romaniste à Dresde, tient clandestinement de 1933 à 1945 le journal d’où sortira LTI — Lingua Tertii Imperii (1947 ; trad. Albin Michel, 1996) : « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir » (p. 47). Les mots nazis — Volksgemeinschaft, Untermensch, fanatique devenu laudatif — fabriquent mécaniquement la bonne conscience du groupe et l’essentialisation de l’ennemi. George Orwell, dans « Politics and the English Language » (Horizon, avril 1946), énonce le principe : « Si la pensée corrompt le langage, le langage peut aussi corrompre la pensée » ; Nineteen Eighty-Four (Secker & Warburg, 1949) en déploie les opérations — novlangue (réduction lexicale), doublepensée (détention simultanée de deux croyances contradictoires), crimestop (arrêt automatique du raisonnement dès qu’il approche de l’hérésie). Le crimestop est exactement ce que le manifeste observe : l’idéologue interrompt le raisonnement à l’instant précis où il toucherait au tabou qui délégitimerait sa pureté.

Harry Frankfurt, dans « On Bullshit » (Raritan Quarterly Review, 1986 ; volume autonome, Princeton UP, 2005), distingue le menteur — qui respecte la vérité en la niant — du bullshitter, dont l’essence est « l’indifférence à la manière dont les choses sont réellement » (this indifference to how things really are) ; « bullshit is a greater enemy of the truth than lies are ». Le complotiste contemporain n’est pas un menteur au sens classique : il est indifférent au point de savoir si la CIA est réellement derrière tel soulèvement, il a juste besoin que le récit tienne pour le groupe. Jason Stanley, dans How Propaganda Works (Princeton UP, 2015) et How Fascism Works (Random House, 2018 ; trad. Aluna, 2019), théorise la propagande de sape (undermining propaganda) qui invoque des idéaux (liberté, démocratie, anti-impérialisme) pour en miner la substance ; la mécanique fasciste du « nous contre eux » mobilise mythe du passé glorieux, anti-intellectualisme, hiérarchies naturelles, victimisation de la majorité, désignation d’un ennemi intérieur. Hanna Segal, avec son concept d’équation symbolique (1957) — le symbole est la chose, non sa représentation — donne la lecture clinique de cette corruption : la désymbolisation collective. Quand la critique du drapeau devient agression contre la nation, quand nommer les faits devient acte d’ennemi, c’est que le langage politique a régressé au mode psychotique archaïque — ce que Bion appellerait la destruction de K, l’interdiction de savoir.

VII. La politique du complot et la paranoïagenèse institutionnelle

La théorisation politique du phénomène commence avec Karl Popper, dont le tome II de La Société ouverte et ses ennemis (Routledge, 1945, chap. 14 « The Autonomy of Sociology ») formule la critique canonique : la théorie conspirationniste de la société est « la thèse selon laquelle expliquer un phénomène social revient à découvrir les hommes ou les groupes qui avaient intérêt à ce qu’il advînt… et qui l’ont planifié puis provoqué par conspiration ». Popper oppose à cette vue — qu’il nomme « résultat typique de la sécularisation de la superstition religieuse » — la tâche proprement sociologique : l’analyse des répercussions sociales non intentionnelles des actions intentionnelles. Le complotiste commet l’erreur exactement inverse du sociologue : il attribue aux puissants une maîtrise totale de leurs effets. Richard Hofstadter, dans « The Paranoid Style in American Politics » (Harper’s Magazine, novembre 1964 ; recueil Knopf, 1965), dégage les cinq marques du style : « heated exaggeration, suspiciousness, and conspiratorial fantasy », ennemi totalement mauvais, complot grandiose et imminent, omnipotence de l’ennemi, sentiment de dépossession (« America has been largely taken away from them and their kind »). Il précise la différence avec la paranoïa clinique : le paranoïaque politique parle au nom d’une collectivité menacée. Cass Sunstein, avec Adrian Vermeule (« Conspiracy Theories: Causes and Cures », Journal of Political Philosophy, 2009), diagnostique l’épistémologie infirme (crippled epistemology) des réseaux homogènes où les croyances sont localement rationnelles dans un cadre informationnel pauvre, et la qualité auto-scellante (self-sealing) des théories — toute réfutation devient preuve du complot. Sunstein prolonge dans #Republic (Princeton UP, 2017) sur les echo chambers et les information cocoons, et dans Going to Extremes (Oxford UP, 2009) sur la polarisation de groupe : des groupes homogènes dérivent structurellement vers l’extrême.

La psychologie sociale contemporaine a quantifié le phénomène. Karen Douglas, Robbie Sutton et Aleksandra Cichocka, dans « The Psychology of Conspiracy Theories » (Current Directions in Psychological Science, 2017) et « Understanding Conspiracy Theories » (Political Psychology, 2019), identifient la trinité motivationnelle : épistémique (réduire l’incertitude, besoin de fermeture cognitive), existentielle (besoin de contrôle contre l’impuissance), sociale (préservation de l’image du soi et du groupe). Cichocka, avec Golec de Zavala et Marchlewska (British Journal of Psychology, 2016 ; Current Directions, 2020), a isolé le narcissisme collectif — croyance exagérée dans la grandeur de l’in-group contingente à la reconnaissance externe — comme prédicteur robuste des théories du complot visant les out-groups. Roland Imhoff et Pia Lamberty (European Journal of Social Psychology, 2017, 2018) ont mesuré la conspiracy mentality comme trait stable (CMQ, Bruder et al. 2013), corrélée au need for uniqueness : le complotiste tire un bénéfice narcissique direct de sa marginalité d’« éveillé ». Michael Shermer, dans The Believing Brain (Times Books, 2011), en donne le socle évolutionniste : patternicity (détection de motifs dans le bruit) et agenticity (attribution d’agents intentionnels invisibles) — « souls, spirits, ghosts, gods, demons, aliens, intelligent designers, government conspirators ». L’idéologue, agentifiant systématiquement, refuse l’aléa, la contingence, la complexité systémique : tout malheur a un coupable identifiable.

À l’échelle des régimes, Jan-Werner Müller (Qu’est-ce que le populisme ?, Premier Parallèle, 2016) fournit la définition minimale : le populisme est anti-élitisme PLUS anti-pluralisme — « Nous, et seulement nous, représentons le peuple véritable ». L’opposition est par définition illégitime, les distinctions sont binaires et morales, le populisme est « l’ombre portée de la démocratie représentative » qu’il dévoie en monopole moral. Pierre Rosanvallon, dans Le Siècle du populisme (Seuil, 2020), construit le populisme comme culture politique à cinq dimensions : peuple-Un, démocratie immédiate, homme-peuple, national-protectionnisme, et régime de passions incluant explicitement les narratifs complotistes comme fonction constitutive. Steven Levitsky et Daniel Ziblatt (How Democracies Die, Crown, 2018 ; Tyranny of the Minority, 2023) identifient les deux normes cardinales érodées : la tolérance mutuelleWe may shed tears on election night when the other side wins, but we do not consider such an event apocalyptic ») et la retenue institutionnelle (forbearance) — qui sont l’exact opposé du style paranoïaque. Yascha Mounk (The People vs. Democracy, Harvard UP, 2018) diagnostique la crise comme double : démocratie illibérale (droits sans démocratie peuplée) versus libéralisme antidémocratique (technocratie sans peuple). Le rapport V-Dem 2025 (« 25 Years of Autocratization — Democracy Trumped? ») consigne qu’il y a désormais plus d’autocraties (91) que de démocraties (88), 72 % de la population mondiale vivant sous autocratie, avec un « taux de mortalité démocratique » de 67 % sur les pays entrés en autocratisation. Pippa Norris et Ronald Inglehart (Cultural Backlash, Cambridge UP, 2019) lisent cette vague comme réaction culturelle autoritaire au post-matérialisme cosmopolite — « the revolution finds it easier to destroy the old without rebuilding the new ». En France, Rudy Reichstadt (L’Opium des imbéciles, 2019 ; Au cœur du complot, Grasset, 2023) et Tristan Mendès France documentent depuis Conspiracy Watch l’économie du complotisme, avec l’Union populaire républicaine d’Asselineau comme cas d’école français — « tropisme pro-Kremlin notoire qui va de pair avec un antiaméricanisme de facture conspirationniste » : Pussy Riot = CIA, marathon de Boston = CIA, Daesh = Hillary Clinton et Obama, Jean Monnet = « agent traitant » de la CIA, Raphaël Glucksmann = « agent américain ». La rhétorique UPR est le cas français de la projection exclusive sur l’ennemi extérieur : son universalité empirique révèle précisément que le schème est pré-factuel — le soulèvement n’est pas analysé, il est a priori disqualifié comme ingérence.

VIII. Le déni de l’agentivité : Iran 2022-2026, bouc émissaire inversé

Le cas iranien post-2022 cristallise l’imposture que dénonce le manifeste. Le 13 septembre 2022, Jina Mahsa Amini, kurde de 22 ans, est arrêtée par la police des mœurs à Téhéran pour port de voile non conforme ; elle meurt le 16 septembre. Le slogan kurde Jin, Jiyan, Azadî — persanisé en Zan, Zendegî, Azadî — porte un mouvement insurrectionnel d’ampleur inédite, qui explose dans le Kurdistan iranien, le Sistan-Baloutchistan (après le viol d’une adolescente sunnite de 15 ans par un responsable policier — ce que Chowra Makaremi nomme « colonialisme intérieur » dans Femme ! Vie ! Liberté !, La Découverte, 2023), puis gagne Téhéran, Ispahan, universités et lycées. Farhad Khosrokhavar (Femme, Vie, Liberté. Un mouvement féministe révolutionnaire en Iran, Presses de Sciences Po, 2024 ; dossier Esprit n° 494, avril 2023 ; entretien Le Grand Continent, 15 nov. 2022) note : « Il y a désormais une subjectivité révolutionnaire parce que si demain le régime déclarait le port du voile non-obligatoire, je ne pense pas que le mouvement s’arrêterait… Le slogan s’est radicalisé. Maintenant c’est plutôt « À mort le dictateur ». » Il note encore (Le Temps, 15 septembre 2024) que « le mouvement a échoué politiquement, mais réussi sur le plan culturel » ; c’est « le premier mouvement féministe dans le monde musulman ». Hamit Bozarslan (EHESS), Azadeh Kian (Paris-Cité) et les analystes anglophones Abbas Milani (Stanford) et Karim Sadjadpour (Carnegie) convergent.

Nier cette agentivité en invoquant une « opération CIA » effectue simultanément quatre opérations pathologiques identifiables théoriquement. Premièrement, c’est un déni implicatoire au sens de Stanley Cohen (States of Denial, Polity, 2001) : les faits ne sont pas effacés, leur signification morale est annulée — l’obligation de solidarité est neutralisée. Deuxièmement, c’est un renforcement symbolique du narratif de Khamenei lui-même, qui accuse systématiquement les « ennemis » (USA, Israël, Royaume-Uni) d’être les instigateurs de tout soulèvement : le complotiste occidental devient l’allié objectif du régime qu’il prétend critiquer « de gauche ». Troisièmement, c’est une mécanique girardienne inversée : la CIA devient la victime émissaire qui absorbe la responsabilité de la crise, permettant au sujet de se dispenser de nommer la violence réelle (celle du régime) ; c’est précisément la « collectivité étrangère » de Mounier (« nation, classe, race, groupe ennemi ») comme dépotoir de la faute. Quatrièmement, c’est une inversion malhonnête de FanonPeau noire, masques blancs (Seuil, 1952), Les Damnés de la terre (Maspero, 1961) — dont le projet explicite était de restaurer la subjectivité du colonisé ; le campisme utilise le vocabulaire fanonien pour nier précisément l’auto-détermination qui est la norme fanonienne. Ce schème est d’ailleurs celui qu’Albert Memmi avait dénoncé dès Portrait du décolonisé arabo-musulman (Gallimard, 2004) : la souffrance des ex-colonies ne peut être attribuée exclusivement aux anciens colonisateurs, elle engage les « dirigeants corrompus et gouvernements qui contrôlent ces États ». Kanan Makiya, dans Republic of Fear (University of California Press, 1989, sous pseudo) et Cruelty and Silence (Norton, 1993), avait dès l’Irak baathiste diagnostiqué la fabrication obsessionnelle d’ennemis extérieurs comme mécanique structurelle du totalitarisme (pré-2003 ; son soutien à l’invasion américaine de 2003, controversé, n’invalide pas l’analyse antérieure).

L’autocritique la plus lucide est venue de l’intérieur de la gauche. Pascal Bruckner, dans Le Sanglot de l’homme blanc (Seuil, 1983) et La Tyrannie de la pénitence (Grasset, 2006) — « Le monde entier nous hait et nous le méritons bien, telle est la conviction d’une majorité d’Européens ; cette culpabilité nous arrange : elle constitue l’alibi de notre abdication » — formule la pénitence occidentale comme infantilisation inverse du Sud : elle nie aux peuples la dignité d’agents historiques. Norman Geras, théoricien marxiste de Manchester, avec The Contract of Mutual Indifference (Verso, 1998), puis le Manifeste d’Euston coécrit avec Nick Cohen (New Statesman, 17 avril 2006), formule la critique interne d’une « gauche décente » contre le « campisme » qui subordonne l’agenda démocratique-progressiste à un anti-impérialisme simpliste. Gilbert Achcar (SOAS, Londres), dans Le Peuple veut (Sindbad/Actes Sud, 2013) et Symptômes morbides (Sindbad, 2017 ; Stanford UP, 2016), théorise le conflit triangulaire syrien (pôle révolutionnaire progressiste pris entre l’État patrimonial Assad/Poutine/Iran et le djihadisme Daesh), et dans « Réflexions d’un anti-impérialiste après dix ans de débat » (À l’encontre, 12 août 2021) règle ses comptes avec le néo-campisme : « la principale intervention armée des États-Unis en Syrie s’est faite en réalité aux côtés de la seule force de gauche engagée dans le conflit, le mouvement kurde — quelque chose que le néo-campisme ne peut pas concevoir ». Adam Shatz, dans The Rebel’s Clinic (Farrar, Straus & Giroux, 2024), restitue Fanon contre ses usages campistes contemporains. L’ensemble confirme que la critique du pseudo-anti-impérialisme n’est pas « réactionnaire » : elle est précisément le moment où le marxisme, le personnalisme et le libéralisme tragique reconnaissent la subjectivité des peuples opprimés.

IX. Le réalisme tragique comme antidote : Weber, Niebuhr, Obama

Le manifeste pose, avec la figure d’Obama refusant le « Washington Playbook » et celle du Pape choisissant la juste mesure du rapport de force, une alternative structurelle à la grandiloquence extrémiste. Cette alternative s’appelle réalisme tragique, et sa grammaire est bien constituée. Max Weber, dans sa conférence du 28 janvier 1919 à Munich (Politik als Beruf, trad. Julien Freund, Le Savant et le Politique, Plon, 1959, préface Aron ; trad. Catherine Colliot-Thélène, La Profession et la vocation de politique, La Découverte, 2003), énonce trois qualités cardinales de l’homme politique : « la passion, le sentiment de responsabilité, le coup d’œil » (Augenmass). Il oppose deux maximes « totalement différentes et irréductiblement opposées » : l’éthique de la conviction (Gesinnungsethik — « le chrétien fait son devoir et s’en remet à Dieu ») et l’éthique de la responsabilité (Verantwortungsethik — « nous devons répondre des conséquences prévisibles de nos actes »). Il formule la dureté tragique : « Le politique doit savoir que le bien peut sortir du mal et réciproquement. Celui qui ne le voit pas est politiquement un enfant » ; et encore : « Déjà les premiers chrétiens savaient très exactement que le monde est régi par des démons et que celui qui se compromet avec la politique, c’est-à-dire avec la puissance et la violence comme moyens, conclut un pacte avec des puissances diaboliques. » La clôture est célèbre : « La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur ». La faute de la posture extrémiste est ici précisément nommée : l’extrémiste prétend rester dans l’éthique pure de la conviction tout en agissant en politique ; il pratique la violence (réelle ou symbolique) en prétendant n’être redevable que de la pureté de ses intentions. Il refuse le pacte avec les puissances diaboliques — ou, pire, le dissimule en le projetant sur l’adversaire.

Reinhold Niebuhr, dans The Irony of American History (Scribner, 1952 ; rééd. Chicago UP, 2008, préface Andrew Bacevich), fournit la version théologico-politique : l’Amérique est tentée par un idéalisme messianique qui confond sa puissance avec sa vertu ; l’ironie historique désigne la situation où les vertus produisent, par excès, des vices — « virtues are turned into vices through too great confidence in them » ; contre le hubris, plaidoyer pour l’humilité. Barack Obama a explicitement nommé Niebuhr son philosophe préféré dans l’entretien avec David Brooks (New York Times, printemps 2007) : « I take away the compelling idea that there’s serious evil in the world, and hardship and pain. And we should be humble and modest in our belief we can eliminate those things. But we shouldn’t use that as an excuse for cynicism and inaction ». Cette phrase condense le réalisme tragique : ni idéalisme naïf, ni réalisme cynique, mais action dans l’humilité. Hans Morgenthau (Politics Among Nations, Knopf, 1948, six principes du réalisme, notamment la prudence — « peser les conséquences des actions politiques alternatives » — comme « vertu suprême de la politique ») et Raymond Aron (Paix et guerre entre les nations, Calmann-Lévy, 1962 — « les relations interétatiques se déroulent à l’ombre de la guerre ») prolongent. Stanley Hoffmann (Duties Beyond Borders, Syracuse UP, 1981) cherche, avec ce que Michael Walzer résume comme « a wonderful combination of skeptical realism and moral commitment », les compromis pratiques qui maximisent les possibilités des droits humains.

L’interview-fleuve de Jeffrey Goldberg, « The Obama Doctrine » (The Atlantic, avril 2016), consigne l’application contemporaine. Le « Washington Playbook » est défini par Obama : « il y a littéralement un playbook en rayon dans l’establishment de politique étrangère… il est sur-militarisé… c’est un playbook de missiles de croisière ». Goldberg caractérise Obama comme « tragic realist » et « Hobbesian optimist » — il a « une compréhension de réaliste tragique du péché, de la lâcheté et de la corruption ». Sur la ligne rouge syrienne d’août 2013, la décision de ne pas bombarder après l’attaque au sarin à la Ghouta : « I’m very proud of this moment » ; sur la leçon libyenne : Obama qualifie privément la Libye de shit show et reconnaît « avoir eu trop de foi dans les Européens, étant donnée la proximité de la Libye, pour s’investir dans le suivi » — l’erreur libyenne étant précisément d’être intervenu sans plan pour le lendemain. La devise « Don’t do stupid shit » — ou sa version édulcorée Don’t do stupid stuff — est le précipité pragmatique de l’éthique de responsabilité wébérienne, explicitement contestée par Hillary Clinton (« a great nation needs organizing principles ») dans une tension qui recoupe exactement Gesinnungsethik / Verantwortungsethik. Ben Rhodes (The World as It Is, Random House, 2018) documente de l’intérieur la tension avec Samantha Power (A Problem from Hell, Basic Books, 2002 ; The Education of an Idealist, Dey Street, 2019) — idéaliste rigoureuse qui, précisément parce qu’elle a documenté l’histoire des interventions manquées, doit assumer la contrainte de la responsabilité. Derek Chollet (The Long Game, PublicAffairs, 2016) énumère les huit vertus de la doctrine : « Balance, Sustainability, Restraint, Precision, Patience, Fallibility, Skepticism, Exceptionalism » — où la fallibilité et le scepticisme sont des vertus typiquement niebuhriennes. Le modeste « attendre que l’adversaire extrémiste s’empêtre dans ses propres erreurs » du manifeste est le décalque exact de cette doctrine.

X. Le numérique comme amplificateur : bulles, psychoses partagées, marchandisation de la certitude

L’économie attentionnelle contemporaine amplifie structurellement les mécanismes décrits. Shoshana Zuboff (The Age of Surveillance Capitalism, PublicAffairs, 2019) théorise le pouvoir instrumentarien — « pouvoir de connaître et de modeler le comportement humain aux fins d’autrui » — distinct du pouvoir totalitaire, qui opère « par le médium automatisé d’une architecture computationnelle ubiquitaire en réseau » ; les marchés de futurs comportementaux vendent des prédictions du comportement. La relation d’asymétrie réelle avec les GAFAM est ici documentée — mais elle ne justifie pas la conclusion complotiste : les algorithmes ne ciblent pas politiquement tel individu, ils optimisent l’engagement massif. La plainte du manifestement « peu-vu » contre « l’algorithme truqué » est une mauvaise réponse paranoïaque à une question réelle. Eli Pariser (The Filter Bubble, Penguin Press, 2011) et Cass Sunstein (Republic.com, Princeton UP, 2001 ; #Republic, 2017) ont décrit les bulles de filtre et chambres d’écho, à nuancer par les travaux d’Axel Bruns (Are Filter Bubbles Real?, Polity, 2019) qui montrent que la causalité algorithmique pure est contestée — le phénomène relève autant de choix individuels. Gloria Origgi (La Réputation, PUF, 2015) ajoute la dimension réputationnelle : l’ego social hypertrophié, le « comment je me vois vu », fournit la mécanique de sauvegarde — si je ne suis pas vu, c’est qu’on me cache, donc je vaux assez pour qu’on me cache.

Jonathan Haidt (The Anxious Generation, Penguin Press, 2024) diagnostique le great rewiring of childhood entre 2010 et 2015 — passage d’une enfance play-based à une enfance phone-based — comme matrice du narcissisme contemporain et de la vulnérabilité à la contagion ; Jean Twenge (iGen, 2017 ; Generations, 2023) systématise par cohortes. Le débat reste ouvert (Candice Odgers conteste la robustesse causale ; la corrélation est robuste, la causalité moins). Renée DiResta (Invisible Rulers, PublicAffairs, 2024) forge la notion de bespoke realities — réalités personnalisées se substituant à la réalité partagée : « if you make it trend, you make it true ». La contagion numérique n’est pas une métaphore : elle est cliniquement documentée. Les TikTok tics (Hull, Parnes, Jankovic, Movement Disorders Clinical Practice, novembre 2021 ; Olvera, Stebbins et al., 2021) décrivent l’explosion de tics fonctionnels chez des adolescentes après exposition à des personnalités TikTok spécifiques — cas paradigmatique de Mass Social Media Induced Illness (Giedinghagen, Clinical Child Psychology and Psychiatry, 2023). Bandy Lee (ex-Yale) mobilise — controversée eu égard à la Goldwater Rule — la notion de shared psychosis : « chaque individu peut ne pas être psychotique, mais le groupe entier agit comme s’il l’était, détaché de la réalité » (Scientific American, janvier 2021). Le concept est à manier avec précaution clinique mais possède une valeur heuristique convergeant précisément avec Bion (hypothèse de base attaque-fuite, attaque du lien K). L’ensemble — marché cognitif dérégulé de Bronner, ego social d’Origgi, bespoke realities de DiResta, contagion clinique documentée — fournit les conditions techniques contemporaines du phénomène que Mounier décrivait déjà en 1946-1949 comme « impersonnalité du groupe ». La différence n’est pas de nature mais de vitesse, d’échelle et de rendement : ce qui demandait autrefois la presse de masse et l’appareil idéologique d’État (Althusser) s’accomplit désormais dans la boucle neurale de la recommandation algorithmique.

XI. Synthèse : ce qui change quand on tient tout ensemble

La mise en réseau de ces onze champs théoriques confirme, précise et dépasse l’hypothèse mouniérienne du demandeur. Elle la confirme en montrant que la structure éthique du pharisaïsme collectif décrite en 1946-1949 — fuite du face-à-face, dissipation du reproche dans l’impersonnalité, collectivisation de la faute sur « nation, classe, race, groupe ennemi » — reçoit, soixante-quinze ans plus tard, des corroborations convergentes de la psychologie cognitive (Festinger, Kahneman, Haidt), de la neuropsychologie (Zmigrod, Damasio, Berridge), de la psychanalyse (Klein, Bion, Segal, Kernberg), de la philosophie politique (Levinas, Arendt, Ricœur, Havel, Miłosz, Aron), de la théorie de la propagande (Kraus, Klemperer, Orwell, Frankfurt, Stanley) et de la science politique contemporaine (Hofstadter, Sunstein, Douglas-Sutton-Cichocka, Imhoff-Lamberty, Levitsky-Ziblatt, Müller, Bronner). Elle la précise en ajoutant une mécanique là où Mounier fournissait une phénoménologie : la position schizo-paranoïde (Klein) donne la grammaire clinique du clivage ; l’attaque du lien (Bion) nomme l’opération qui détruit les faits gênants ; la dissociation wanting/liking (Berridge) ancre l’analogie drogue/idéologie dans les circuits mésolimbiques ; la rigidité cognitive mesurable (Zmigrod) quantifie l’enfermement ; la paranoiagenèse institutionnelle (Kernberg) nomme la fabrique d’ennemis ; le style paranoïaque (Hofstadter) et l’anti-pluralisme (Müller) lient le diagnostic individuel à la structure des régimes ; l’éthique de responsabilité (Weber) et le réalisme tragique (Niebuhr, Aron, Obama) offrent l’alternative constructive.

Elle la dépasse sur un point important : l’articulation numérique. Mounier ne pouvait pas penser l’amplification algorithmique de la bonne conscience ; ce que Bronner, Zuboff, DiResta et Haidt documentent est que l’infrastructure technique contemporaine rend la position schizo-paranoïde économiquement productive à grande échelle. Le marché cognitif récompense la certitude, l’indignation virtueuse, l’ennemi désigné ; il pénalise la prudence, le doute, l’ambivalence. La dissymétrie est structurelle : vivre dans la vérité (Havel) coûte ; vivre dans le mensonge rapporte des vues, des likes, une place dans le groupe — des shots dopaminergiques réels. La narcose idéologique est un équilibre de marché, non un accident individuel.

Il reste une conclusion éthique à tirer, que le manifeste pose sous forme d’aporie : peut-on encore dialoguer avec qui vous insulte ontologiquement ? La réponse, accumulée par les neurosciences, la psychanalyse et la philosophie morale, est nuancée mais ferme. On ne peut pas convaincre par argument seul — la certitude n’est pas un raisonnement (Burton), les marqueurs somatiques précèdent la délibération (Damasio), la synchronisation neuronale lie les partisans (Hasson), et l’attaque du lien (Bion) interdit la métabolisation des faits. Mais on peut tenir le face-à-face éthique — c’est-à-dire refuser la pure rationalité désincarnée qui croit qu’un bon argument suffit, tout en refusant aussi la guerre de positions qui reproduirait la structure du clivage. La voie tracée par Havel — vivre dans la vérité, et d’abord devant soi, refuser de « dissiper le reproche dans l’impersonnalité du groupe » — n’est pas un dialogue au sens habermassien : c’est un témoignage qui rend possible, pour celui qui voudra un jour entendre, la sortie du Murti-Bing. Cela suppose, comme le dit Obama citant Niebuhr, d’être « humble et modeste dans la croyance qu’on peut éliminer ces choses, mais sans en faire l’alibi du cynisme et de l’inaction ». Et cela suppose, en dernier ressort, ce que Mounier nommait le mouvement proprement personnaliste : accepter l’appel du visage, refuser la collectivité étrangère comme dépotoir de la faute, et porter soi-même, avec sa communauté concrète, le poids tragique de la responsabilité partielle mais réelle — qui est, selon Weber, la seule marque de la vocation politique authentique.

Le manifeste du demandeur n’est donc pas un pamphlet : c’est, conceptuellement, une reformulation actualisée du diagnostic mouniérien aux conditions de l’Iran 2022-2026, de la guerre de Syrie, de la polarisation numérique et du néo-campisme. Son titre dit exact : ce qu’il décrit est bien une imposture — non au sens d’un mensonge délibéré, mais au sens plus radical et plus kleinien d’une position psychique organisée où le sujet ne peut pas reconnaître ce qu’il fait, parce que la reconnaissance ruinerait la pureté auto-attribuée qui l’habite et le tient. Que cette imposture soit idéologique, politique, numérique ou clinique, son noyau est constant : la bonne conscience fuit le face-à-face. Y revenir, c’est tout le programme — personnaliste, niebuhrien, wébérien, kleinien-dépressif, havelien — d’une éthique qui accepte de porter sa part de la faute commune au lieu de la projeter sur une « collectivité étrangère ». »

La prévenance, ou l’art de devancer le visage d’autrui

« La prévenance n’est pas une qualité parmi d’autres : c’est la vertu-matrice qui articule, en un seul geste, une anticipation temporelle (devancer), une finesse cognitive (lire l’autre avant qu’il parle), une délicatesse affective (sans le blesser, ni l’humilier) et une gratuité morale (sans attendre). Elle opère comme un tact dont la structure temporelle est inversée : là où le tact évite ce qui blesserait, la prévenance procure ce qui réconforterait — sans que l’autre ait eu à le demander. C’est pourquoi les trois intuitions que soumet le blogueur sont justes et méritent d’être radicalisées : oui, la prévenance est décisive et immunisante (contre l’indifférence, le sentiment d’être traité comme une « catégorie », la violence froide du monde administré) ; oui, elle est une vertu synthétique qui, comme la phronesis aristotélicienne ou le hesed hébraïque, en enveloppe plusieurs — attention, douceur, lucidité, anticipation, courage discret ; oui enfin, elle est une intelligence, et pas seulement une bonté — une cognition sociale fine, une mentalisation, ce que Simone Weil nomme « l’attention » et que Joan Tronto traduit en français, très exactement, par le mot « prévenance ». Le texte médical de 1820 dont part cette recherche n’est donc pas anecdotique : il a cristallisé, dans une liste pourtant banale de vertus du médecin, l’un des quelques mots français qui disent quelque chose d’essentiel sur la condition humaine — le fait que nous existions d’abord parce que quelqu’un, avant nous, nous a attendus.

On examinera la notion selon huit grandes entrées : sa sédimentation linguistique, ses racines chrétiennes (grâce prévenante), juives (hesed), islamiques (ihsan), orientales (brahmavihara, ren), sa théorisation philosophique (d’Aristote à l’éthique du care), son fondement psychologique et neurobiologique, son incarnation littéraire (avec au centre la « petite bonté » de Grossman), enfin ses enjeux politiques et médicaux contemporains. De ce parcours se dégage une thèse : la prévenance est la forme quotidienne, minuscule et décisive de ce que les Grecs appelaient la pronoia — la providence — laïcisée en attention, démocratisée en care, intériorisée en tact, et dont la disparition ou l’altération empoisonne, bien plus profondément qu’on ne le mesure, les relations contemporaines.

Une histoire du mot : de praevenire à l’Académie de 1740

Le verbe latin praevenire (de prae, « avant », et venire, « venir ») signifie littéralement « venir avant », et dès le latin classique se déploie en éventail : devancer quelqu’un sur un chemin ; anticiper ses désirs ; mais aussi empêcher, aller au-devant d’un mal. Cette polysémie fondatrice est la source de l’ambivalence conceptuelle qui traverse toute l’histoire du mot : « prévenir » peut être bienveillant (devancer un besoin) ou méfiant (prévenir un crime) ; le substantif « prévention » a d’ailleurs conservé cette dualité, oscillant entre la prudence (prévention sanitaire) et le préjugé (« avoir des préventions contre quelqu’un »). Seul le nom « prévenance », par une bifurcation sémantique remarquable, a retenu exclusivement le versant bienveillant. Dico Citations + 10

Le Littré est catégorique sur la date : « Prévenance n’est dans le Dictionnaire de l’Académie que depuis l’édition de 1740. » Avant cette date, on disait « les attentions », « les égards », « les soins », ou l’on employait « prévenant » comme adjectif (déjà chez Fénelon dans la correspondance spirituelle). Son irruption lexicale au milieu du XVIIIᵉ siècle n’est pas fortuite : elle coïncide avec l’invention bourgeoise de la sociabilité civile, la codification des manuels de savoir-vivre, et surtout avec le triomphe, chez les femmes de salon, d’un idéal relationnel qui n’est plus la « galanterie » aristocratique (cérémonieuse, codée) mais une délicatesse intériorisée, plus psychologique que rituelle. Le CNRTL la définit aujourd’hui comme « disposition à se montrer prévenant ; action, parole qui témoigne de cette disposition » et la rattache à un réseau de quasi-synonymes — amabilité, attention, complaisance, délicatesse, égard, empressement, galanterie, obligeance, serviabilité, sollicitude — dont aucun ne l’épuise. Le dictionnaire Usito la cerne plus serré : « disposition à aller au-devant des besoins, des désirs d’autrui ». Stendhal, dans Le Rouge et le Noir (1830, chapitre sur Madame d’Hocquincourt), fixe l’usage littéraire classique : « Julien ne répondit pas un seul mot aux prévenances dont pendant tout le reste de la promenade il fut l’objet. » Proust en fera un instrument psychologique d’une extrême précision dans La Recherche, scrutant les prévenances de Swann envers Odette comme autant de révélateurs de l’asservissement amoureux. littre + 5

Le champ sémantique voisin doit être cartographié avec rigueur, car c’est seulement par différenciation qu’apparaît la singularité de la prévenance.

La sollicitude (du latin sollicitudo, de sollus, « tout entier », et ciere, « mettre en mouvement ») désigne une agitation totale de l’âme par le souci d’autrui ; elle est plus grave, plus lente, plus pesante que la prévenance, qui est toujours légère, presque furtive. La prévoyance (de pro-videre, voir devant) est stratégique, tournée vers un futur possiblement menaçant, et s’applique d’abord à soi ; la prévenance est tournée vers autrui dans l’instant qui vient. L’attention (de ad-tendere, tendre vers) est la matière première cognitive sans laquelle aucune prévenance n’est possible — Simone Weil l’a montré avec une rigueur inégalée — mais elle peut rester purement contemplative, quand la prévenance, elle, toujours agit. Le tact (du latin tactus, toucher) est une prévenance négative : il consiste à ne pas faire ce qui blesserait. La délicatesse est l’atmosphère sensible où opère la prévenance. La bienveillance est l’intention générale (vouloir le bien d’autrui) dont la prévenance est l’actualisation concrète et anticipée. La compassion (cum-pati, pâtir avec) exige un malheur déjà advenu ; la prévenance œuvre avant qu’il n’advienne, ou dans les interstices quotidiens où aucun malheur majeur n’est en jeu. Les égards sont codifiés socialement (on a des égards pour les supérieurs) ; la prévenance est libre, gratuite, souvent horizontale voire descendante (du fort au faible). Etymonline + 2

En allemand, la Zuvorkommenheit (de zuvorkommen, « venir-avant ») est le calque parfait de prévenance, et c’est d’ailleurs ce mot qui a conduit Heidegger, dans Être et Temps (1927, §26), à sa célèbre distinction entre deux formes de Fürsorge (sollicitude) : la « Fürsorge einspringend-beherrschend », substitutive et dominatrice, qui fait à la place de l’autre et l’aliène, et la « Fürsorge vorausspringend-befreiend », anticipative et libératrice, qui « se projette en avant » d’autrui dans son pouvoir-être existentiel « non pas pour le décharger de son soin, mais pour le lui rendre pour la première fois proprement ». Cette distinction est cardinale pour notre enquête : elle permet de nommer la perversion possible de la prévenance (la maternance étouffante, l’assistance qui dépendantise, la sollicitude bureaucratique qui réduit son bénéficiaire à un dossier) et d’identifier sa forme authentique — celle qui devance l’autre pour lui rendre son pouvoir de se tenir debout. Le thérapeute suisse Medard Boss, élève de Heidegger, a bâti toute sa Daseinsanalyse médicale sur cette distinction ; on verra plus bas qu’elle recoupe exactement la critique féministe contemporaine du care infantilisant. Springer + 5

En anglais, thoughtfulness et considerateness couvrent la dimension ordinaire de la prévenance ; anticipatory care en décrit l’acte médical ; mais le mot qui a conquis la théorie contemporaine est care, précisément parce qu’il unifie ce que le français éclate — souci, soin, attention, prévenance. Il n’est pas anodin que l’édition française de Moral Boundaries de Joan Tronto (traduite en 2009 Un monde vulnérable, La Découverte) traduise les valeurs constitutives du care par « prévenance, responsabilité, attention éducative, compassion, souci des autres ». La prévenance française est ainsi reconnue comme l’équivalent le plus exact du care anglo-saxon — ce qui confirme, par l’aval d’une théoricienne politique de premier plan, que notre mot n’est pas un mignon reliquat de politesse XVIIIᵉ mais le nom français d’un concept éthique majeur. La Vie des idéesÉditions La Découverte

La grâce qui prévient : racine théologique chrétienne

La tradition chrétienne ne fait pas qu’employer la prévenance : elle la fonde ontologiquement. Toute prévenance humaine n’est qu’une participation à la prévenance divine, puisque « nous aimons parce qu’il [Dieu] nous a aimés le premier » (1 Jn 4, 19). Le verset du Psaume 59, 11 (Vulgate) — « Deus meus, misericordia eius praeveniet me », « Mon Dieu, sa miséricorde me préviendra » — a littéralement donné naissance à la doctrine de la gratia praeveniens, la grâce prévenante.

Augustin, dans De gratia et libero arbitrio (426-427) et De natura et gratia (415), forge l’idée que Dieu prévient l’âme avant même qu’elle le cherche — contre les pélagiens qui voyaient dans la foi un mérite initial du libre arbitre. La page des Confessions (Livre X, 27) reste le plus haut monument poétique de cette intuition : « Sero te amavi, pulchritudo tam antiqua et tam nova, sero te amavi ! Et ecce intus eras et ego foris (…) Tu mecum eras, et tecum non eram. »« Tard je t’ai aimée, Beauté si ancienne et si nouvelle, tard je t’ai aimée ! Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors (…) Tu étais avec moi, et je n’étais pas avec toi. » Dieu précède, toujours ; c’est la créature qui arrive en retard à son propre rendez-vous. Cette asymétrie temporelle — Dieu d’abord, nous après — donnera à toute l’anthropologie augustinienne un caractère profondément reconnaissant, dont la prévenance horizontale (d’homme à homme) est l’extension naturelle. Wikipedia + 2

Thomas d’Aquin, dans la Somme théologique (Ia IIae, q. 111, a. 3), systématise la distinction entre gratia operans et gratia cooperans, gratia praeveniens et gratia subsequens : la grâce qui précède meut l’âme sans son concours, celle qui suit coopère avec la volonté désormais éveillée. Le Concile de Trente, dans son décret sur la justification (Session VI, 13 janvier 1547, chapitre V), élève cette distinction au rang dogmatique : « Declaratur, adultos ad ipsam iustificationem disponi (…) ita ut tangente Deum cor hominis per Spiritus Sancti illuminationem, neque homo ipse nihil omnino agat inspirationem illam recipiens, quippe qui illam et abiicere potest, neque tamen sine gratia Dei movere se ad iustitiam coram illo libera sua voluntate possit » — la grâce prévenante touche le cœur avant tout mérite, mais ne contraint pas la liberté. Cette subtile articulation entre anticipation divine et liberté humaine est la matrice théologique de toute prévenance bien comprise : devancer l’autre sans le déposséder. Guerisonetdelivrance + 2

Pascal, dans ses Écrits sur la grâce (1656-1658), pousse la doctrine augustinienne jusqu’au vertige, et les Pensées (fragment 919, éd. Lafuma ; 553 Brunschvicg) contiennent cette ligne foudroyante mise dans la bouche du Christ : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m’avais trouvé. » C’est la formule même de la prévenance : la rencontre n’est pas le fruit de la recherche, elle en est la condition préalable. Toute prévenance authentique — maternelle, médicale, amicale — obéit à cette structure : l’autre ne sait pas qu’il est cherché, et pourtant il l’est déjà ; il trouvera parce qu’il a été trouvé.

Chez Fénelon, la prévenance descend du ciel sur la pédagogie et la direction spirituelle. Dans ses Lettres spirituelles et son Traité de l’éducation des filles (1687), il prescrit une douceur qui devance les résistances plutôt que de les combattre, une patience qui anticipe les chutes plutôt que de les sanctionner. Saint François de Sales, dans l’Introduction à la vie dévote (1609, III, 8), et surtout dans le Traité de l’amour de Dieu (1616), fait de la douceur (mansuétude) le critère suprême de la sainteté incarnée : « Rien n’est si fort que la douceur, rien n’est si doux que la vraie force. » Sa correspondance avec Jeanne de Chantal, où il adapte à chaque lettre le ton exact dont l’autre a besoin, est un monument de prévenance épistolaire dont on peut dire qu’il a formé le goût français pour cette qualité.

Vincent de Paul et Louise de Marillac institutionnalisent la prévenance dans les Règles des Filles de la Charité (rédigées à partir de 1633) : il s’agit d’aller au-devant des pauvres avant qu’ils ne demandent, en ayant étudié leurs besoins, avec ce que Vincent appelle « une sainte industrie ». Plus tard, Thérèse de Lisieux, dans le Manuscrit C (1897), fait de la prévenance quotidienne — rendre service sans y paraître, écouter une sœur ennuyeuse sans trahir son ennui — la substance même de sa « petite voie ». Elle formule ainsi l’une des lois méconnues de la prévenance : elle doit rester invisible pour être reçue. Charles de Foucauld, à Tamanrasset, vit la même intuition en mode universel : être pour chacun « le petit frère », apprendre la langue targuie, tenir maison ouverte, « crier l’Évangile par toute [sa] vie ». Vatican News + 2

Emmanuel Mounier, figure centrale du personnalisme français (Manifeste au service du personnalisme, 1936 ; Le Personnalisme, Que sais-je ?, 1949), radicalise cette intuition en en faisant un principe politique : la personne n’existe que dans la relation, et la communauté authentique ne peut naître que d’un « j’engage ma personne tout entière » qui est structurellement préveniel. « La première expérience de la personne est l’expérience de la seconde personne. Le tu, et en lui le nous, précède le je, ou du moins l’accompagne » (Le Personnalisme, PUF, 1949, p. 33). Dans cette ontologie du nous, la prévenance n’est pas un ornement de civilité : elle est la forme élémentaire par laquelle la personne reconnaît la personne.

C’est toutefois Simone Weil qui, hors de toute appartenance confessionnelle arrêtée, a donné à la prévenance son expression spirituelle la plus haute et la plus neuve. Dans la lettre à Joë Bousquet du 13 avril 1942, elle écrit : « L’attention est la forme la plus rare et la plus pure de la générosité. Il est donné à très peu d’esprits de découvrir que les choses et les êtres existent. » Et dans Formes de l’amour implicite de Dieu (repris dans Attente de Dieu, La Colombe, 1950 ; rééd. Fayard, 1966), elle forge l’image du Graal : « Dans la première légende du Graal, il est dit que le Graal, pierre miraculeuse qui par la vertu de l’hostie consacrée rassasie toute faim, appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : « Quel est ton tourment ? » La plénitude de l’amour du prochain, c’est simplement d’être capable de lui demander : « Quel est ton tourment ? » » Le commentaire qui suit est, à mes yeux, la plus juste définition jamais donnée de la prévenance : « C’est savoir que le malheureux existe, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée « malheureux », mais en tant qu’homme, exactement semblable à nous, qui a été un jour frappé et marqué d’une marque inimitable par le malheur. Pour cela il est suffisant, mais indispensable, de savoir poser sur lui un certain regard. Ce regard est d’abord un regard attentif, où l’âme se vide de tout contenu propre pour recevoir en elle-même l’être qu’elle regarde tel qu’il est, dans toute sa vérité. » Quatre éléments sont ici noués : (1) la déclassification — sortir l’autre de la catégorie qui l’efface ; (2) le regard attentif — qualité cognitive, perceptive ; (3) le vide de soi — disponibilité radicale ; (4) l’initiative — poser la question, devancer, venir-avant. Weil ajoute la formule foudroyante, tirée des Cahiers : « L’attention qui n’est pas autre chose qu’attention est prière. » La prévenance est ainsi consacrée comme mystique laïque de la relation à autrui. Saintsmaryandgertrude + 6

On peut enfin tenir la parabole du Bon Samaritain (Lc 10, 25-37) pour le paradigme narratif de la prévenance chrétienne. Le Samaritain « fut pris de pitié en le voyant » (v. 33) — tout commence par un regard qui voit là où le prêtre et le lévite sont passés sans voir. Ensuite il s’approche, soigne, transporte, paie, promet de revenir. Chaque verbe est préveniel : voir, devancer, prendre en charge, assurer la suite. Le verset de Jn 2, 3 aux noces de Cana — « Ils n’ont plus de vin » — est la formule mariale de la prévenance : Marie voit le manque avant les mariés eux-mêmes. De même, à la multiplication des pains, c’est Jésus qui « eut pitié de la foule » avant que la foule n’exprime sa faim. La prévenance évangélique s’articule ainsi comme présence attentive + voyance charitable + initiative silencieuse.

Etty Hillesum (1914-1943), dans son journal Une vie bouleversée (1941-1943, éd. Seuil, 1995) et dans les Lettres de Westerbork, porte cette structure à son paroxysme tragique en étendant la prévenance jusqu’aux bourreaux eux-mêmes : « J’ai rompu mon corps comme du pain et je l’ai distribué aux hommes (…). Dieu, je te promets une chose : j’essaierai toujours de trouver pour toi un gîte et un abri. » La phrase « j’aiderai mon Dieu » est d’une portée théologique inouïe : elle renverse la relation ; c’est la créature qui devient prévenante envers le Créateur parce qu’Il souffre dans les hommes. Christian Bobin, dans Le Très-Bas (Gallimard, 1992), tient le même registre à propos de François d’Assise : la sainteté est essentiellement prévenance, c’est-à-dire « une manière d’entrer dans la chambre d’un mourant avec des pêches qui éclairent les draps ». Leslibraires + 2

Hesed : la bonté qui précède (tradition juive)

Le mot hébreu חֶסֶד (hesed), avec ses 273 occurrences dans la Bible hébraïque, est réputé intraduisible. Les Septante l’ont rendu par eleos (miséricorde), la Vulgate par misericordia ; Nelson Glueck, dans Hesed in the Bible (1927, rééd. KTAV, 1967), a montré qu’il désignait d’abord la loyauté active au sein d’une alliance, mais Katharine Doob Sakenfeld (The Meaning of Hesed in the Hebrew Bible, 1978) en a établi le caractère foncièrement prévenant et gratuit : le hesed est ce que l’on fait pour l’autre sans y être contraint, en devançant son besoin, là où la justice stricte se tairait. Le Psaume 136, avec son refrain « Ki le’olam hasdo » — « car éternelle est sa miséricorde », ou plus justement « car éternel est son hesed » — rythme l’histoire du salut comme litanie de la prévenance divine. Osée 6, 6 énonce la hiérarchie : « C’est le hesed que je veux, non les sacrifices ». Le livre de Ruth est tout entier une démonstration narrative de hesed : Ruth envers Noémi, Booz envers Ruth — chacun fait plus que ce que la loi exige, anticipe et offre. Wikipedia + 3

De là vient la pratique juive des gemilut hasadim (גְּמִילוּת חֲסָדִים), actes gratuits de bonté, qui dépassent la tsedakah (la charité légalement mesurable) parce qu’ils n’ont ni limite ni objet déterminé — ils s’étendent aux vivants et aux morts, aux riches et aux pauvres. Le traité Pirkei Avot (I, 2) énonce : « Sur trois choses le monde repose : sur la Torah, sur le service divin, et sur les actes de bonté (gemilut hasadim). » Le Talmud Sotah 14a donne le modèle divin : « Dieu habille les nus (Il vêtit Adam et Ève), visite les malades (Il apparut à Abraham après sa circoncision), console les endeuillés (Il bénit Isaac après la mort d’Abraham), enterre les morts (Il ensevelit Moïse). » Dieu lui-même est le premier prévenant ; imiter Dieu (imitatio Dei), c’est pratiquer le hesed.

Le paradigme hospitalier est la visite des trois anges à Abraham au Chêne de Mamré (Gn 18). Le Midrash Rabba et Rachi notent qu’Abraham, convalescent, « court au-devant » des visiteurs (v. 2), « se prosterne », propose « un peu de pain » et fait servir un veau gras : il minore ce qu’il donne, majore l’accueil — structure classique de la prévenance qui s’excuse d’en faire trop en prétendant faire peu. Maïmonide, dans le Michneh Torah (Hilkhot Avel, XIV, 2), tire de cet épisode la hiérarchie : « Plus grande est l’hospitalité (hakhnasat orhim) qu’accueillir la face de la Shekhina. » La prévenance envers l’homme précède en dignité la contemplation de Dieu, car c’est en elle que Dieu se donne à contempler.

Emmanuel Levinas a fait de cette structure la clef de voûte de sa philosophie. Dans Totalité et Infini (Nijhoff, 1961) et surtout dans Autrement qu’être ou au-delà de l’essence (Nijhoff, 1974), l’éthique est « philosophie première » parce que le visage d’autrui m’assigne avant que je choisisse d’y répondre. « Le visage d’autrui me demande et m’ordonne » — il me prévient littéralement, arrivant chez moi avant que je ne le convoque. La responsabilité « ne me vient pas du dehors, elle précède ma liberté ». La formule « me voici » (hineni, l’hébreu d’Abraham répondant à la convocation divine) est la réponse prévenante par excellence : je suis là avant même de savoir à quoi. Levinas va jusqu’à la substitution — je suis responsable de l’autre jusqu’à être responsable de sa responsabilité elle-même ; je suis « otage » de son visage. C’est ici que la prévenance quitte la sphère de la civilité pour devenir fondement de l’humain : exister, c’est avoir-été-devancé par l’exigence d’autrui.

Martin Buber, dans Je et Tu (Ich und Du, 1923 ; trad. Aubier, 1969), avait préparé ce retournement en montrant que l’« attitude-Tu » (Du-Einstellung) — adresse directe, non-objectivante, immédiate — est la forme originelle de la relation, et que la dégradation en « attitude-Cela » (Es-Einstellung) n’est qu’un second moment. La prévenance est précisément cette manière de maintenir l’autre dans le Tu là où le monde cherche à l’affaisser en Cela.

Ihsan, rahma, adab, futuwwa : la prévenance islamique

L’islam offre, au moins, quatre concepts qui cernent la prévenance, avec des angles d’attaque complémentaires. L’ihsan (إحسان, « excellence, bienfaisance, beauté du faire ») est défini dans le célèbre hadith de Gabriel rapporté par Muslim : l’ange demande « Qu’est-ce que l’ihsan ? » et le Prophète répond : « C’est que tu adores Dieu comme si tu Le voyais, car si tu ne Le vois pas, Lui te voit. » L’ihsan est la qualité qui fait plus que ce que la loi (sharia) exige ; c’est l’excellence supérétatoire, le bien devancé. Le Coran 16, 90 énumère la triade fondatrice : « Dieu ordonne la justice (‘adl*), la bienfaisance (ihsan), et le don au proche. »* La bienfaisance surpasse la justice exactement comme la prévenance surpasse le devoir.

La rahma (رحمة, « miséricorde »), dérivée de la racine R-H-M qui signifie aussi raḥim, l’utérus, désigne une miséricorde matricielle, enveloppante, prévenante par nature — comme la matrice accueille l’enfant avant qu’il naisse. Deux des plus beaux noms de Dieu, Ar-Rahman (le Tout-Miséricordieux) et Ar-Rahim (le Très-Miséricordieux), ouvrent chaque sourate par la Basmala. Le Prophète est décrit comme « rahmatan lil-‘alamin », « miséricorde pour les mondes » (Coran 21, 107). Ibn Arabi, dans les Futuhat Makkiya, développera la métaphysique du nafas ar-Rahman, « souffle du Miséricordieux », où l’existence elle-même est la respiration prévenante de Dieu vers ses créatures.

L’adab (أدب) — courtoisie, politesse spirituelle, éthique de la rencontre — fut codifié par al-Ghazali dans les livres XIV et XVI de l’Ihya ‘Ulum al-Din (« Revivification des sciences de la religion », XIᵉ siècle), consacrés aux règles de l’amitié, de la fraternité, de l’hospitalité, de la visite aux malades. La futuwwa (فتوة), la « chevalerie spirituelle », codifiée par al-Sulami dans son Kitab al-Futuwwa, fait de la générosité anticipée — donner avant qu’on demande, préférer l’autre à soi (ithar) — la vertu cardinale du chevalier spirituel soufi. La diyafa (ضيافة), hospitalité arabe traditionnelle, prescrit les trois jours d’accueil sans poser de question à l’étranger : c’est une prévenance codifiée par l’honneur (sharaf). Rumi, dans le Masnavi, donne la métaphore la plus pure : « Sois comme l’hôte pour qui la maison est toujours ouverte : ne laisse pas l’invité frapper longtemps à la porte. »

Brahmavihara, ren : la prévenance orientale

Le bouddhisme a systématisé, avec une rigueur technique sans équivalent, la culture délibérée des dispositions prévenantes dans les quatre brahmavihara (« demeures divines ») : metta (bienveillance aimante), karuna (compassion), mudita (joie sympathique — se réjouir du bien d’autrui), upekkha (équanimité). Le Metta Sutta (Sutta Nipata 1.8) formule le programme : « Comme une mère, au péril de sa vie, veille et protège son unique enfant, qu’ainsi, sans aucune limite, on développe une pensée de bienveillance envers tous les êtres. » Le Visuddhimagga de Buddhaghosa (Vᵉ siècle) en offre la technique méditative. Dans le bouddhisme Mahayana, le bodhisattva — littéralement « être d’éveil » — prononce le vœu de différer sa propre libération tant que tous les êtres ne sont pas sauvés. Shantideva, dans son Bodhicaryavatara (VIIIᵉ siècle, trad. G. Driessens, Seuil, 1993), pratique au chapitre VIII « l’échange de soi et d’autrui » (parātma-parivartana) : exercice d’inversion imaginative où je me place à la place de l’autre. Dogen, dans le fascicule Bodaisatta shishobo du Shobogenzo (XIIIᵉ siècle), énumère les quatre pratiques bienfaisantes du bodhisattva : fuse (don), aigo (parole aimante), rigyo (actions utiles), doji (identification) — toute une grammaire de la prévenance.

Le confucianisme offre, avec le concept de ren (仁, « humanité-bienveillance »), le caractère pivot de la civilisation chinoise. Pour Mencius (IVᵉ s. av. J.-C.), le ren s’enracine dans « le cœur qui ne supporte pas la souffrance d’autrui » (bu ren zhi xin) : voir un enfant tomber dans un puits fait spontanément frissonner tout homme, et c’est cette commotion prérationnelle qui fonde la morale. Le li (禮, rites, égards) codifie socialement la prévenance, tandis que le shu (恕, réciprocité) fournit la règle d’or négative des Analectes XV, 23 : « Ce que tu ne veux pas qu’on te fasse, ne le fais pas à autrui. » L’hindouisme enfin connaît la seva (service désintéressé) et la maxime des Upanishads (Taittiriya Upanishad, I, 11) : « Atithi devo bhava » — « Que l’hôte soit pour toi un dieu. »

Une convergence surprenante se dessine : toutes les grandes traditions spirituelles ont inventé un mot spécifique pour nommer ce que le français approche par prévenance. Aucune ne l’identifie à la simple gentillesse ; toutes la situent à la jonction de l’anticipation, de la gratuité, du respect de la liberté de l’autre, et de l’imitation d’une bonté originelle (divine ou cosmique). La prévenance n’est donc pas culturellement située au sens étroit ; elle est un universel concret, diversement nommé.

D’Aristote à l’éthique du care : la philosophie occidentale

Aristote n’emploie évidemment pas le mot « prévenance » mais il en pense la structure sous trois notions articulées. La phronesis (Éth. Nic. VI) est la sagesse pratique qui perçoit le particulier — « l’œil » qui voit juste ce que la situation demande, ici et maintenant. L’epieikeia (Éth. Nic. V, 10) est l’équité qui corrige la généralité de la loi par la finesse du cas : qualité décisive de la prévenance, qui sait que les êtres ne sont pas des exemplaires. La philia (livres VIII-IX) enfin décrit l’amitié comme attention mutuelle aux biens de l’autre. Sénèque, dans De beneficiis (I, 1-3), précise la mécanique du bienfait : celui qui donne doit donner vite, sans se faire prier, sans humilier — c’est exactement le cahier des charges de la prévenance. « Il donne vite qui donne avant qu’on demande » (bis dat qui cito dat, sentence reprise de Publilius Syrus), formule devenue proverbe médiéval.

Les moralistes classiques français ont fait de la prévenance leur théâtre de pensée. La Bruyère, dans Les Caractères (1688, chapitre « De l’homme »), peint avec acuité ceux qui « font pour eux-mêmes ce qu’ils font pour les autres ». La Rochefoucauld introduit le soupçon qui hante depuis toute analyse de la prévenance : « L’intérêt, qui aveugle les uns, fait la lumière des autres » (Maximes, 1678, max. 40) ; « Le refus des louanges est un désir d’être loué deux fois » (149). Les prévenances sont donc toujours suspectes de dissimuler un calcul, et c’est là le premier test philosophique de la notion : la prévenance peut-elle échapper à la critique ruineuse de l’amour-propre ? Joubert, dans ses Pensées (1838, posthumes), déplace la question en affirmant que « ce sont les délicatesses qui font les beaux sentiments », et que « la politesse est la fleur de l’humanité » — signifiant que même intéressée, la prévenance cultive chez son praticien une forme que n’a pas celui qui s’en dispense. Vauvenargues (Réflexions et maximes, 1746) ajoute la nuance héroïque : « Les grandes pensées viennent du cœur » — la prévenance n’est pas une stratégie de bureau, elle jaillit d’une générosité native.

Kant, dans la Métaphysique des mœurs (Doctrine de la vertu, 1797, § 25-26), érige la bienfaisance (Wohltätigkeit) en devoir large, mais tient pour secondaire l’inclination affective : ce qui compte est la maxime, non le sentiment. Il y a là une limite kantienne à la prévenance : si celle-ci n’est que devoir formel, elle perd sa qualité essentielle qui est d’anticiper sensiblement, d’être en quelque sorte à fleur de peau. Schopenhauer renverse Kant dans Le Fondement de la morale (1841, § 16) : « Tout bien, toute bienveillance, toute vertu authentique, toute générosité, a sa source dans la compassion (Mitleid). » La prévenance, pour Schopenhauer, n’est possible que parce que nous sommes métaphysiquement un seul Vouloir, et qu’à travers les individuations nous « re-sentons » la souffrance de l’autre. Nietzsche réagit violemment dans Aurore et Le Gai savoir : la pitié rabaisse, la compassion ravale. Mais Zarathoustra prêche la « vertu qui donne » (Ainsi parlait Zarathoustra, I, 22), et Nietzsche oppose à la Mitleid la Mitfreude (co-joie) : « Non pas pâtir avec mais se réjouir avec » (Le Gai savoir, § 338). Nietzsche, lecteur inattentif, n’a pas vu qu’il décrivait lui-même une forme suprême de prévenance : celle qui devance la joie de l’autre, qui lui fait place, qui l’accompagne dans son éclat sans l’étouffer.

Heidegger est, on l’a dit, décisif. Le §26 de Sein und Zeit (1927) affirme que le Dasein n’est jamais isolé : son être-au-monde est Mitsein (être-avec) ; la modalité de cet être-avec autrui est la Fürsorge (sollicitude). Les « deux possibilités extrêmes » — einspringend (substitutive) et vorausspringend (anticipative-libératrice) — structurent toute l’éthique de la prévenance contemporaine. La mauvaise prévenance fait pour l’autre (et le dépossède de son pouvoir-être), la bonne prévenance devance l’autre (et le restitue à lui-même). Cette distinction travaille souterrainement la médecine (l’acharnement infantilisant versus le soin qui rend l’autonomie), la parentalité (l’hyper-parentalité versus le parent qui fait confiance), la politique (l’État-providence paternaliste versus l’État capacitant), et le couple (la prévenance étouffante versus la prévenance qui respecte).

Paul Ricœur, dans Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), étude VII (« Le soi et la visée éthique »), offre la synthèse la plus équilibrée. Sa « petite éthique » tient en trois termes : « Viser la vie bonne, avec et pour autrui, dans des institutions justes. » La sollicitude est le nom du « avec et pour autrui ». Contre Levinas, Ricœur refuse l’asymétrie absolue : « La sollicitude ne s’ajoute pas du dehors à l’estime de soi, mais elle en déplie la dimension dialogale » (p. 212). Autrement dit : on ne peut se préoccuper d’autrui que si l’on s’estime assez pour avoir quelque chose à donner ; mais inversement on ne peut s’estimer sans reconnaître dans l’autre un semblable capable, comme soi, d’initiative. La « réciprocité des insubstituables », écrit-il (p. 225), est « le secret de la sollicitude ». La prévenance, chez Ricœur, n’est ni servilité ni héroïsme unilatéral : elle est la forme active d’une reconnaissance circulaire.

L’éthique du care est la théorisation contemporaine la plus aboutie de ce que, en français, nous appelons prévenance — et cela, nous l’avons noté, est confirmé par la traductrice française de Tronto. Née de la critique adressée par Carol Gilligan, dans Une voix différente (In a Different Voice, Harvard, 1982 ; trad. Flammarion, 1986), à la théorie du développement moral de Kohlberg, l’éthique du care dégage une « voie » morale féminine — non parce qu’elle serait biologiquement féminine, mais parce que les femmes l’ont culturellement incarnée en étant assignées au soin — qui se déploie contextuellement, relationnellement, par attention aux besoins singuliers, au lieu de l’universalisme abstrait de la justice. Nel Noddings, dans Caring (1984), introduit le couple one-caring / cared-for et le concept d’engrossment : se laisser absorber par la situation de l’autre, sans pourtant s’y perdre.

Mais c’est Joan Tronto, dans Moral Boundaries (1993 ; trad. Un monde vulnérable, La Découverte, 2009), qui produit la matrice analytique la plus précise. Elle décompose le care en quatre phases et leur associe quatre qualités éthiques :

PhaseVerbeQualité éthique
Caring aboutSe soucier de : reconnaître l’existence d’un besoinAttention
Taking care ofPrendre en charge : assumer la responsabilitéResponsabilité
Care-givingPrendre soin : accomplir concrètementCompétence
Care-receivingRecevoir le soin : juger de sa justesseCapacité de réponse (réceptivité)

La quatrième phase est une révolution théorique : elle exige que le bon care mesure son efficacité à la manière dont l’autre l’a reçu — ce qui interdit toute prévenance imposée, toute sollicitude maternante, toute assistance qui se contenterait de son propre geste sans écouter le retour du destinataire. En 2013, dans Caring Democracy, Tronto ajoute une cinquième phase — caring with — qui politise le care en en faisant le fondement d’une démocratie pluraliste. Sandra Laugier (Qu’est-ce que le care ?, avec Patricia Paperman, Payot, 2006 ; Tous vulnérables ?, Payot, 2012), Fabienne Brugère (L’éthique du care, Que sais-je ?, PUF, 2011 ; Le sexe de la sollicitude, Seuil, 2008), Pascale Molinier (Le travail du care, La Dispute, 2013), Virginia Held (The Ethics of Care, 2006), Eva Feder Kittay (Love’s Labor, 1999) ont acclimaté et prolongé ce cadre en français et en philosophie politique.

La contribution décisive de l’éthique du care à notre enquête est double. D’une part, elle arrache la prévenance à la sphère privée-féminine-affective pour la placer au cœur du politique : une société qui néglige le care produit des citoyens fragiles, amers, et finit par s’effondrer sur ses propres vulnérabilités déniées. D’autre part, elle révèle la dimension cognitive et compétente de la prévenance : le bon care exige de l’attention (savoir voir), mais aussi de la compétence (savoir faire), et une réceptivité (savoir écouter le retour). Loin d’être simple effusion, la prévenance est un art exigeant qui s’apprend, se rate, se corrige.

Le socle psychologique : de la préoccupation maternelle à la mentalisation

La psychologie du développement a confirmé, au fil du XXᵉ siècle, que la prévenance est la condition ontogénétique de l’humain — littéralement : nous ne devenons personnes que parce que quelqu’un nous a devancés. John Bowlby (Attachement et perte, 3 vol., 1969-1980) et Mary Ainsworth (Situation étrange, 1978) ont établi que la sécurité d’attachement du nourrisson dépend de la sensitivité maternelle — capacité du parent à percevoir les signaux, à les interpréter justement, et à y répondre promptement et adéquatement. C’est, mot pour mot, la définition clinique de la prévenance.

Donald Winnicott a donné à cette intuition sa formulation la plus saisissante avec deux concepts articulés. La préoccupation maternelle primaire (article de 1956, repris dans De la pédiatrie à la psychanalyse, Payot, 1969, puis dans La mère suffisamment bonne, Petite Bibliothèque Payot, 2006) décrit un état quasi-pathologique — Winnicott parle de « maladie normale » — dans lequel la mère, dans les dernières semaines de grossesse et les premières de la vie du bébé, devient hypersensible à chacun de ses mouvements, le « devance » en permanence, se confond presque avec lui. Cette symbiose anticipatrice fournit « un cadre dans lequel la construction de l’enfant pourra commencer à se manifester ». La mère suffisamment bonne (good enough mother, 1953) nuance immédiatement : la mère ne doit pas être parfaite, elle doit être juste assez prévenante, et progressivement désillusionner l’enfant pour qu’il puisse rencontrer le manque, le désir, la réalité. Nous retrouvons ici, en termes cliniques, la distinction heideggerienne : la mère einspringend qui comble tout détruit l’enfant en ne lui laissant pas de place ; la mère vorausspringend devance sans se substituer.

Daniel Stern, dans Le Monde interpersonnel du nourrisson (Basic Books, 1985 ; trad. PUF, 1989), élabore la notion d’accordage affectif (affect attunement) : la mère répond non à l’acte du bébé (il sourit, elle sourit) mais à l’état affectif sous-jacent, transposé dans un autre registre sensoriel (il sourit, elle émet un « oh ! » doux de même intensité). La prévenance advient ici comme résonance trans-modale. Peter Fonagy et Mary Target ont systématisé, dans Affect Regulation, Mentalization and the Development of the Self (2002), la capacité du parent à traiter l’enfant comme un être mental (un « qui », doté d’intentions et d’états), et Elizabeth Meins a popularisé le concept de mind-mindedness : tendance à commenter l’expérience mentale du bébé (« tu es fâché ? », « tu as sommeil ? ») qui, statistiquement, prédit la sécurité d’attachement bien mieux que la sensibilité comportementale seule. La prévenance s’enracine donc dans une lecture précoce et juste des états mentaux d’autrui.

Du côté des neurosciences, les travaux de Giacomo Rizzolatti sur les neurones miroirs (Les Neurones miroirs, O. Jacob, 2008), ceux de Frans de Waal sur l’empathie animale (L’Âge de l’empathie, LLL, 2010), ceux de Tania Singer distinguant empathie (résonance automatique avec la souffrance) et compassion (mouvement motivé vers l’autre), ceux de Jean Decety sur les deux empathies (affective et cognitive), ont fourni l’infrastructure biologique de ce qu’on considérait jadis comme une qualité purement morale. La prévenance mobilise un réseau cérébral (cortex préfrontal médian, TPJ, insula) qui intègre perception, inférence et motivation. Michael Tomasello (Pourquoi nous coopérons, 2009) et Felix Warneken ont montré, par des expériences devenues célèbres, que des bébés de 14-18 mois aident spontanément un adulte en difficulté sans avoir été sollicités, sans récompense attendue, y compris en interrompant une activité plaisante. La prévenance est donc, partiellement, un équipement anthropologique natif, et non un artefact culturel tardif.

Carl Rogers (Le développement de la personne, Dunod, 1968) a bâti toute sa thérapie « centrée sur la personne » sur une prévenance codifiée : congruence, regard positif inconditionnel, empathie. La reformulation rogérienne est un art de devancer la parole de l’autre sans la précéder — la confirmer, la rendre pensable pour celui qui l’a dite. Boris Cyrulnik, dans Un merveilleux malheur (O. Jacob, 1999) et Les vilains petits canards (2001), a montré que les rescapés — enfants de guerre, orphelins, abusés — ne se reconstruisent que s’ils rencontrent, à un moment, un tuteur de résilience : une figure prévenante (souvent non familiale : institutrice, voisin, bibliothécaire) qui les regarde autrement que comme des victimes catégorielles. Cyrulnik écrit, en accord profond avec Simone Weil : « Un seul regard humanisant peut changer une vie. » La prévenance est ici littéralement salvatrice — et confirme l’intuition qu’elle est immunisante.

Les travaux de Salovey, Mayer puis de Daniel Goleman (L’Intelligence émotionnelle, 1995 ; L’Intelligence sociale, 2006) ont quantifié ce que les moralistes sentaient : percevoir, comprendre, utiliser les émotions d’autrui sont des compétences qui prédisent la réussite relationnelle et professionnelle mieux que le QI classique. La prévenance, définie strictement, est le comportement-type d’une intelligence émotionnelle et sociale élevée. Elle n’est pas moindre intelligence ; elle est une autre intelligence — celle qui sait lire ce que l’autre ne dit pas.

La « petite bonté » : littérature contre l’idéologie

La littérature a toujours précédé les philosophes dans la description exacte de la prévenance. On peut sans excès soutenir qu’une bonne part des grands romans européens des XIXᵉ et XXᵉ siècles sont des phénoménologies narratives de la prévenance.

Victor Hugo, dans Les Misérables (1862), I, « Fantine », confie au personnage de Monseigneur Myriel la fonction de paradigme : la scène des chandeliers donnés au forçat Jean Valjean (« J’ai acheté votre âme ») est une prévenance qui renverse une vie. Myriel ne fait pas la morale : il anticipe et offre. Il « couvre le crime » au sens où il devance le mensonge par un don qui le rend superflu. Plus tard, Jean Valjean devenu Monsieur Madeleine, M. Leblanc, puis le père grand-parent du Luxembourg, pratique la même prévenance. Hugo formule dans une page célèbre : « Rien n’est petit, en effet ; quiconque est sujet aux influences profondes de la nature, le sait. »

Dostoïevski, dans Les Frères Karamazov (1880), livre VI, donne la parole au starets Zosime : « Mes frères, n’ayez pas peur du péché des hommes, aimez l’homme même dans son péché, car cela est déjà l’image de l’amour divin et le faîte de l’amour sur la terre. » Le starets devance chaque pèlerin — il lit leur mal avant qu’ils le confessent, non par prescience mystique mais par attention longuement éduquée. Aliocha, son disciple, pratiquera la même attention envers Grouchenka, envers le père, envers les enfants d’Iliouchka. Le prince Mychkine dans L’Idiot (1868) incarne une prévenance presque pathologique, puisqu’elle ne sait pas se défendre : il est trop ouvert, trop devançant, et le monde l’écrase — hypothèse importante, car elle montre que la prévenance, sans cuirasse minimale, peut être destructrice pour celui qui la pratique.

Tolstoï, dans La Mort d’Ivan Ilitch (1886), crée la figure bouleversante de Guérassime, le jeune moujik qui soigne le mourant : « Tous nous mourrons, pourquoi ne prendrais-je pas cette peine ? » Guérassime ne feint rien, ne commente rien, ne s’apitoie pas ; il soulève les jambes d’Ivan Ilitch toute la nuit parce que cela le soulage. C’est la prévenance à l’état pur — simple, forte, dépourvue de pathos, et bouleversante précisément parce qu’elle ne se sait pas bouleversante.

Balzac, dans Le Médecin de campagne (1833) et Le Curé de village (1841), crée les figures de Bénassis et de M. Bonnet : hommes d’action qui transforment un canton entier par la prévenance systématique. Bénassis anticipe les besoins économiques, sanitaires, éducatifs, spirituels de sa population ; il est le théoricien implicite de ce que le XXᵉ siècle appellera santé publique. Eugénie Grandet décrit, sur un autre registre, la prévenance féminine écrasée par l’avarice paternelle : Eugénie offre à Charles son petit trésor, devance le malheur de son cousin, paye de sa vie cette prévenance. Balzac, profond connaisseur des mécanismes sociaux, montre que la prévenance est une monnaie plus rare que l’or et qu’elle seule rachète les duretés du monde.

Proust a transformé la prévenance en instrument d’analyse psychologique. Les petites attentions de Swann pour Odette (sa « phrase de Vinteuil » envoyée comme offrande), celles de la grand-mère du narrateur à Balbec (elle fait installer la chambre, commande une hirondelle en chocolat), celles de Françoise pour les asperges… sont des révélateurs d’amour (vrai ou faux), de classe sociale, de position morale. La « madeleine » elle-même est une prévenance de la mère du narrateur, qui l’offre un soir de tristesse — et qui, des décennies plus tard, ressuscite un monde.

Camus, dans La Peste (1947), donne au Dr Rieux la signature exacte de la prévenance laïque : « Pour le moment il y a des malades et il faut les guérir. Ensuite, ils réfléchiront et moi aussi. Mais le plus pressé, c’est de les guérir. » Rieux ne théorise pas, ne calcule pas : il devance la fatigue, la peur, la mort, chaque jour. La formule finale de Tarrou, « Il s’agit de ne pas peser sur les autres », est une définition négative parfaite de la prévenance : devancer les demandes, mais en retrait, sans se faire remarquer.

Bernanos, dans le Journal d’un curé de campagne (1936), décrit un homme presque détruit par son impuissance à prévenir la souffrance de ses paroissiens, et pourtant sauvé par une prévenance minuscule — la gentillesse d’un enfant, la tendresse d’une petite fille pour son vieux chien. La formule qui clôt le roman, « Tout est grâce », couronne en fait une économie de la prévenance : là où je ne peux presque rien, une main inconnue a tout fait d’avance.

Il faut accorder une place centrale à Vassili Grossman, dont les pages des Carnets d’Ikonnikov dans Vie et Destin (achevé en 1960, publié en Occident en 1980, Éditions L’Âge d’Homme) constituent la théorie littéraire la plus profonde de la prévenance au XXᵉ siècle. Ikonnikov, « fol-en-Dieu » interné dans un camp allemand, oppose au « grand bien » des idéologies (religieux, national, communiste, fasciste) — qui au nom du bien universel massacre — la « petite bonté sans idéologie » : « C’est la bonté d’une vieille qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c’est la bonté d’un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d’un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C’est la bonté de ces gardiens de prison qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères. Cette bonté privée d’un individu à l’égard d’un autre est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. » Puis, au comble de la méditation : « J’ai vu que ce n’était pas l’homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j’ai vu que c’était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l’homme. Le secret de l’immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. » Grossman offre la réponse la plus radicale à l’intuition que la prévenance serait immunisante : non pas seulement immunisante pour celui qui la reçoit, mais immunisante pour l’humanité entière — elle est la « minuscule graine d’humanité » que le mal cherche vainement à écraser. Emmanuel Levinas, grand lecteur de Grossman, a explicitement reconnu sa dette envers cette page, qu’il citait volontiers comme confirmation romanesque de sa philosophie du visage.

Primo Levi, dans Si c’est un homme (1947, trad. 1961) décrit à Auschwitz les minuscules actes de prévenance — un morceau de pain partagé, un conseil pour éviter un Kapo — comme ce qui « maintient dans l’homme le sentiment d’être homme ». Le chapitre « Le chant d’Ulysse », où Levi récite Dante à Jean le Pikolo, est une prévenance à rebours : c’est Jean qui, en l’écoutant, sauve Levi en lui rendant, l’espace d’une promenade, la dignité d’un être humain qui récite des vers.

Le Petit Prince de Saint-Exupéry (1943) offre, pour clore ce tour littéraire, la formule qui a conquis la langue commune : « Tu deviens responsable pour toujours de ce que tu as apprivoisé. » L’apprivoisement, tel que le décrit le renard, est la lente construction d’une prévenance réciproque — « Il eût mieux valu revenir à la même heure (…). Il faut des rites » — où chacun anticipe la présence de l’autre et l’accueille.

La chambre du malade : prévenance médicale

Le texte source du blogueur, le traité de 1820, enracine la prévenance dans la relation soignant-soigné, et à juste titre : c’est peut-être la relation où elle est le plus littéralement vitale. L’injonction hippocratique « primum non nocere » (ne pas nuire) est une prévenance négative ; la philanthropia et la philotekhnia qu’Hippocrate prescrit au médecin (Préceptes, VI) sont ses versants positifs. Tout le XIXᵉ siècle français — Cabanis, Bichat, Laennec, et précisément Percy, Larrey, Desgenettes évoqués par le texte de l’utilisateur — a cultivé l’idéal d’un médecin dont la compétence scientifique est tempérée par une « humanité » active : Desgenettes s’inoculant le pus de bubon pour rassurer ses hommes lors de la peste d’Égypte (1798) est un acte suprêmement préveniel — il devance leur peur en payant de son corps.

Sir William Osler, cité par l’utilisateur, formulera à la fin du XIXᵉ : « The good physician treats the disease ; the great physician treats the patient who has the disease. » Cicely Saunders, fondatrice en 1967 du St Christopher’s Hospice à Londres et théoricienne des soins palliatifs, a inventé la « total pain » — douleur totale (physique, psychique, sociale, spirituelle) — qui exige une prévenance à quatre dimensions : devancer la douleur avant qu’elle revienne (antalgie préventive), devancer l’angoisse avant qu’elle submerge, devancer les non-dits familiaux, devancer les questions spirituelles. Jean Vanier, fondateur de L’Arche (1964), a théorisé la prévenance envers la personne handicapée comme dévoilement de la commune vulnérabilité : « Vivre avec des personnes blessées m’a fait découvrir que j’étais moi-même blessé. » Rita Charon, cardiologue et théoricienne de la médecine narrative (Narrative Medicine, Oxford, 2006), prescrit au médecin d’écouter l’histoire du patient comme une forme supérieure d’examen clinique : prévenance cognitive, qui devance le diagnostic par l’écoute du récit.

Georges Canguilhem, dans Le Normal et le Pathologique (1943/1966, PUF), a fondé philosophiquement la possibilité d’une médecine prévenante : le normal n’est pas un état moyen mais une capacité à instaurer de nouvelles normes en réponse à un milieu changeant. Soigner, c’est restituer cette normativité — ce qui est exactement la Fürsorge vorausspringend heideggerienne. Le médecin prévenant est celui qui ne dicte pas au malade son bien, mais l’aide à reconquérir sa propre capacité de se fixer des normes.

Politique : la démocratie du care, la société des égaux

La prévenance a-t-elle une portée politique ? Oui, et radicale. Hannah Arendt, dans La Condition de l’homme moderne (1958, trad. Calmann-Lévy, 1961), fonde le politique sur la pluralité et sur la capacité de commencer (natalité) ; mais elle insiste sur le fait que « aucun être humain n’est souverain », et que le politique est toujours dépendance mutuelle. Dans La Crise de la culture, elle formule le « souci du monde » (Sorge für die Welt) — prévenance élargie à l’égard du monde commun, héritage des vivants qui doit être transmis aux nouveaux venus. Axel Honneth, dans La Lutte pour la reconnaissance (1992, trad. Cerf, 2000), démontre que les sociétés se construisent sur trois types de reconnaissance — amour, droit, solidarité — et que leur déni produit des pathologies sociales (mépris, invisibilité, humiliation). La prévenance politique consiste à devancer la demande de reconnaissance avant qu’elle ne s’exprime sous forme de révolte.

Pierre Rosanvallon, dans La Société des égaux (Seuil, 2011), plaide pour une refondation de l’égalité non sur l’identité mais sur la reconnaissance mutuelle et la « citoyenneté de singularité ». Joan Tronto, on l’a vu, bâtit avec Caring Democracy (2013) une démocratie du care qui ferait du prendre-soin la valeur politique centrale. Dans un monde où les inégalités de care-giving épousent les inégalités de genre, de classe et de race, la prévenance n’est plus une vertu privée : elle est l’indicateur principal de la justice d’une société.

La prévenance contemporaine affronte une double menace : (1) la rationalisation managériale, qui mesure tout, standardise les protocoles, et supprime précisément les « petites attentions non sollicitées » qui ne rentrent dans aucune grille d’évaluation — la fameuse critique de la « gestion du care » chez Molinier ; (2) l’accélération temporelle, qui détruit les conditions mêmes de la prévenance (temps lent, écoute, disponibilité). Hartmut Rosa a montré dans Aliénation et accélération (2010, trad. La Découverte, 2012) que la vitesse est antinomique de la résonance, qui est la structure temporelle de la prévenance. Si l’on constate le sentiment que la prévenance « disparaît », il faut en chercher la cause moins dans un prétendu déclin moral que dans ces deux structures objectives qui en interdisent le déploiement.

La prévenance peut-elle être perverse ? Sept pathologies

Le texte source précise « une prévenance attentive, mais exempte de bassesse ». Cette précision n’est pas ornementale : elle pointe sept pathologies possibles de la prévenance, qu’il faut nommer pour les écarter.

(1) La servilité. La prévenance envers le maître, le patron, le puissant, vire vite à la flagornerie. La Rochefoucauld a tout dit. L’antidote est la noblesse (au sens moral) et l’égalité de dignité entre prévenant et prévenu. (2) La manipulation. Devancer les désirs pour s’insinuer, endetter, créer une dépendance émotionnelle : toute une stratégie du love bombing contemporain, mais aussi des pervers narcissiques. L’antidote est la gratuité vérifiable : une prévenance qui ne cesse pas quand elle cesse d’être « rentable ». (3) L’étouffement (Heidegger einspringend). Faire à la place de l’autre, comme la mère toxique qui commande pour son fils adulte au restaurant. L’antidote est la Fürsorge vorausspringend : devancer pour restituer, non pour posséder. (4) L’humiliation indirecte. Une prévenance ostensible peut signifier à l’autre qu’il est incapable, inférieur, pitoyable. C’est la critique nietzschéenne de la pitié chrétienne. L’antidote est la discrétion : la vraie prévenance ne doit pas se voir. (5) La sentimentalité. Prévenance larmoyante, envahissante, qui mobilise l’émotion sans prendre la mesure objective du besoin. L’antidote est la compétence de Tronto : savoir ce dont on s’occupe. (6) Le ressentiment différé. Celui qui prévient sans être vu peut accumuler une rancœur de non-reconnaissance, comme la Françoise de Proust. L’antidote est, paradoxalement, l’estime de soi ricœurienne : il faut s’aimer assez pour n’avoir pas besoin d’être remercié. (7) La fatigue compassionnelle. Particulièrement chez les soignants, la prévenance non relayée par l’institution et par des dispositifs de récupération débouche sur le burn-out. L’antidote est la réciprocité : dans toute société, ceux qui prennent soin doivent aussi recevoir soin.

Cette casuistique permet de purifier la notion. La prévenance n’est pas naïveté ; elle est une vertu difficile, exposée à des dévoiements précis, et elle n’accède à son authenticité qu’en les esquivant un à un.

Synthèse : la prévenance comme vertu synthétique, immunisante, cognitive

Il est temps de répondre directement aux intuitions de l’utilisateur, qui sont confirmées et approfondies par l’ensemble du matériau parcouru.

(1) La prévenance comme vertu synthétique. L’utilisateur a raison : la prévenance est une vertu « au carré » qui agrège attention (Weil), douceur (François de Sales), lucidité cognitive (Fonagy, Stern, Goleman), anticipation (Sénèque, Tronto), désintéressement (Aristote, Kant), courage discret (Grossman), tact (Plessner, que l’on doit citer brièvement : Grenzen der Gemeinschaft, 1924, où le tact est la « distance respectueuse » sans laquelle aucune communauté n’est vivable). Elle est ce que les scolastiques appelaient une vertu architectonique : non pas la vertu particulière la plus haute, mais la forme que les autres prennent quand elles se composent pour le bien d’autrui. C’est ce qui rend la prévenance si difficile à définir en positif : elle n’est aucune des autres vertus, elle les articule.

(2) La prévenance comme qualité immunisante. L’intuition est juste, mais il faut en préciser le sens. La prévenance protège, au moins, contre quatre choses. Contre l’indifférence massive qui réduit l’autre à une catégorie (Weil, Arendt). Contre la violence bureaucratique qui traite le vivant comme un dossier (Tronto, Molinier). Contre le mal moral banal tel que Hannah Arendt l’a décrit à Jérusalem, cette inattention à autrui qui rend possibles les complicités les plus basses. Contre la désespérance du receveur, qui découvre, par un simple regard prévenant, qu’il existe pour quelqu’un. Grossman a montré qu’elle immunise même l’humanité en tant qu’espèce : c’est elle, et non les « grands biens » idéologiques, qui fait que « le mal ne peut pas vaincre ». Elle immunise en outre celui qui la pratique : études de Sonja Lyubomirsky (The How of Happiness, 2007), travaux sur la prosocial behavior et la santé mentale (Post, Dunn, Aknin), données sur la « longévité des altruistes » (Brown et al., 2003) — tous confirment que la prévenance déployée protège son praticien contre l’aigreur, la dépression, la mortalité précoce. Il y a une économie immunologique de la prévenance : elle est un antidote réciproque.

(3) La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence tout court, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. Le blogueur a vu juste : ce qu’on prend pour de la gentillesse est une haute forme de perception, presque divinatoire, comparable à ce que Spinoza nommait scientia intuitiva.

(4) Peut-on la cultiver ? Oui, selon toutes les traditions. Le Visuddhimagga propose des méditations précises de metta ; François de Sales donne des exercices d’humilité quotidienne ; l’éthique du care dit qu’elle s’apprend par les pratiques ; Cyrulnik qu’elle se transmet par les tuteurs. Mais toutes ajoutent qu’elle suppose un terreau — une enfance assez prévenante pour l’avoir intériorisée comme modèle, une santé psychique qui permet de se décentrer sans angoisse. Elle est à la fois don et tâche : reçue (Augustin dirait « grâce prévenante »), mais à cultiver toute la vie comme un muscle.

(5) Est-elle universalisable ou culturellement située ? Les deux. Son idée est universelle — hesed, ihsan, metta, ren, sollicitude, care, prévenance sont des variations d’un même invariant anthropologique. Mais ses formes concrètes sont profondément culturelles. La prévenance japonaise (omotenashi), l’arabe (diyafa), la française (petites attentions de salon), la nordique (Janteloven — ne pas se distinguer par trop de prévenance) obéissent à des codes non-transposables. Le geste prévenant en Inde (ne pas offrir à manger avec la main gauche) serait une offense en Occident. La prévenance, comme la langue, est un universel linguistiquement divers.

(6) Qu’en est-il aujourd’hui ? Le sentiment de sa disparition est-il fondé ? Partiellement. Les statistiques comparées (enquêtes World Values Survey, baromètre de la confiance) montrent en fait une diffraction plutôt qu’une disparition : la prévenance recule dans les interactions anonymes (grandes villes, commerce, bureaucratie, réseaux sociaux) et progresse dans les sphères intimes (parentalité plus consciente, éducation plus bienveillante, rapport au corps, au handicap, aux animaux). Elle s’institutionnalise aussi (soins palliatifs, accompagnement des personnes âgées, care en politique). Mais elle s’assèche dans la sphère publique où règne ce que Hartmut Rosa appelle la « résonance muette ». La sensation de disparition tient moins à une érosion quantitative qu’à un déplacement : la prévenance publique — celle qui se déploierait dans la rue, le train, l’hôpital, l’administration — se raréfie, pendant que la prévenance intime se raffine.

(7) La confirmation finale de l’intuition du blogueur. Le texte médical de 1820 a raison de placer la prévenance parmi les qualités-clés, voire de la traiter implicitement comme la qualité-clé. C’est elle qui « gagne la confiance » parce qu’elle est le signe tangible et anticipé que le soignant a vu dans le soigné un qui et non un cela. Elle est le sacrement laïque (Mounier dirait) de la reconnaissance. Elle est, selon la formule heureuse de Fabienne Brugère, la politesse du cœur intelligent. Dans la liste des vertus médicales de 1820 — probité, sagacité, fermeté, sang-froid, prudence, discrétion, désintéressement, modestie, dévouement — la prévenance occupe une place à part : elle est la seule qui ne concerne pas d’abord le médecin (sa tenue intérieure) mais la relation (sa qualité extérieure). Elle est le visage de toutes les autres. Sans elle, la probité paraît froide, la sagacité paraît cruelle, la fermeté paraît brutale. Avec elle, chacune s’humanise. C’est pourquoi le texte de 1820, sans le théoriser, a eu l’intuition juste en plaçant la prévenance au cœur de sa liste, et que le blogueur a eu l’intuition juste en y revenant.

Conclusion : apprendre à dire « Quel est ton tourment ? »

Au terme de ce parcours, une thèse se dessine, qui n’était pas donnée au départ. La prévenance n’est pas d’abord une qualité morale, c’est une structure temporelle. Elle est, dans le vocabulaire de Heidegger, une extase du temps : sortir du présent pour venir avant l’autre dans son futur proche. Cette structure temporelle inversée — arriver chez l’autre avant l’autre — est ce qui rend la prévenance apparentée à la providence (Dieu qui arrive avant nous), à la maternité (la mère qui pré-pare le berceau), à la médecine préventive (anticiper la maladie), à l’hospitalité (préparer la chambre de l’hôte qu’on n’a pas encore vu), à l’éducation (aménager le chemin du disciple avant qu’il y pose le pied). La prévenance est, de toutes les vertus, la plus prospective, la plus temporellement orientée vers l’avenir d’autrui.

De là découle sa dimension ontologique : en devançant l’autre, la prévenance dit que l’autre méritait d’être attendu. Elle atteste, par le seul fait qu’elle advient, que l’arrivant n’est pas surpris par un monde indifférent, mais accueilli par un monde qui l’avait prévu. C’est pourquoi l’absence radicale de prévenance produit cette expérience si terrible que les enfants mal aimés, les patients mal soignés, les étrangers mal accueillis connaissent : le sentiment de n’avoir pas été attendu, de tomber dans le monde comme on tombe dans un trou. La prévenance est l’antidote du sentiment d’inexistence.

C’est pourquoi, enfin, elle ne se délègue pas. Une société peut déléguer la justice à des tribunaux, la sécurité à une police, l’information à des médias ; elle ne peut pas déléguer la prévenance, parce que la prévenance est toujours cette prévenance-ci, adressée à ce visage-ci, ici et maintenant. Elle est structurellement artisanale. Elle est, au fond, le nom français de ce que toutes les civilisations ont reconnu comme le geste fondateur : avoir préparé une place pour celui qui vient, avoir vu venir son visage avant qu’il parle, avoir su lui dire, comme le Pêcheur du Graal — mais d’abord à nous-mêmes, chaque matin —, la phrase qui fait exister : « Quel est ton tourment ? »«