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« Recherche, document analytique standalone sur les guerres de l’opium (Chine, XIXe siècle), traité non pas comme un simple épisode militaire mais comme une matrice interprétative : ce que recouvre l’expression, les méthodes pour sortir (ou non) d’une spirale d’addiction de masse, la question de savoir s’il s’agissait d’une arme géopolitique délibérée ou de l’exploitation cynique de faiblesses humaines, la cartographie « à la Bachelet » des acteurs (consommateurs / vendeurs / trafiquants / autorités résistantes / chancelleries ennemies), le rôle des acteurs étrangers insidieux qui introduisent le produit pour déstabiliser une société et s’enrichir « sur le cadavre » de celle-ci, et l’impuissance des autorités lucides face à l’inertie, sur le temps long (50 ans, 100 ans). »
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« Document analytique sur les guerres de l’opium en Chine au XIXe siècle, séquence temporelle que je calerai moi-même d’après la pertinence des sources, poids égal sur les cinq registres (géopolitique / économique / psychisme & mœurs / réponse des autorités lucides mais impuissantes / acteurs étrangers insidieux) »
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« Littérature historique, les témoignages d’époque (mémoriaux de Lin Zexu, rapports consulaires, récits missionnaires et médicaux), et l’historiographie récente. »
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Claude Ai
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«Je vous livre mon conseil, mon expérience, mes avis… mais fiez vous, à vous, retenez ce que vous jugez, jugerez bon, utile, et pardon pour la crudité de mes propos.
Je n’avais pas lu, pas tenu compte des informations que vous aviez donné, au départ, mais l’histoire que je vais vous dire est (inspirée de) la mienne.
La voici.
J’aurais voulu vous faire, vous donner une réponse utile, mesurée, pas trop effrayante.. mais faites attention, ce qui vient de se passer n’est pas anodin, certainement votre fille joue, a dû jouer avec le feu, s’est laissée, a dû se laisser entraînée, par de mauvaises fréquentations, de mauvaises habitudes, l’habitude de se griser, de se laisser griser, emportée, par l’ivresse, de la drogue, des pétards, l’alcool, la fête, avec des gens, des personnes, des jeunes autour d’elle, certains sympas, d’autres moins, nettement moins, pour ne pas dire autre chose….
Ma, mes questions: c’est où elle vit, elle vivait, est-ce qu’elle a quittée son entourage amical, du lycée, sa ville originaire, a-t-elle des amis, eu des amies sérieuses, et attentives, présentes pour elle, de bon conseils, des repères, des avertissements clairs, un certain sens de la gravité, des risques, des dangers auquel elle est, on est tous exposé, a-t-elle eue, acquise, saisi donc et suffisamment tôt, l’intérêt de la prudence de la sagesse, d’en avoir, d’en témoigner…
Qui, qui elle a pu fréquenter, si elle a déménagée, avec quelles genre de personnes a-t-elle pu, a-t-elle dû s’acoquiner, faire la fête, boire, s’amuser, se droguer,( et où !?, où sont-elles, sont-elles donc aujourd’hui que ces personnes !, ne devraient-elles pas être là, pas là à la soutenir !) , a-t-elle des ami(e) s, des personnes pour qui elle compte, parmi ses amies, un petit copain, quelqu’un avec qui elle pourrait, elle accepterait de s’ouvrir, sans taboo, sans questions taboos, de façon à ce qu’elle puisse s’ouvrir, parler, discuter de ce qui elle, chez elle, la dérange, sur ce qu’elle pense, peut penser des choses, savoir, dire, nommer ce qu’il lui arrive, est arrivée, et ce qui a pu, dû se passer, penser la situation, la faire verbaliser tout ça,( surtout qu’elle ne se referme pas, ne se mure pas dans le silence !), n’a-t-elle, ne s’est-elle pas fait embrigadé, n’a-t-elle pas voulu fuir, déserté un quotidien décevant, et ennuyeux, austère, de la solitude, de la déprime, de la dépression, des idées noires, qui peuvent, avoir pu l’envahir, la faire se tourner vers la drogue,, qui apaisent, ont pu apaisé, un temps so’ psychisme, son angoisse, son mal-être, mais diminué son inhibition, et ont aussi changé sa personne, sa personnalité, modifié, eut un impact sur son comportement, son caractère, sa vigilance, et lui ont fait faire des conneries, fréquenté des milieux, des personnes malsaines, certaines malfaisantes, a-t-elle, avait-elle des amis, avant, au lycée, quelles sont, quelles ont donc été ses habitudes, quand, depuis quand ses consommations ont commencé (qu’elle arrête, pour sûr !).
D’autre part: son, ses traitements, ses neuroleptiques peuvent calmer, avoir calmé temporairement l’incendie, mais il risque de reprendre, il y a une assez forte probabilité, surtout si ça, si cela à déjà eu lieu, faites en sorte qu’elle ne l’arrête pas, s’il y’a, si il y a déjà eu des rechutes, mon avis, c’est que si elle refuse, « oublie », ou refuse de prendre ses traitements, à cause des effets secondaires, de sa possible somnolence, de la faiblesse physique qu’ entraînent les neuroleptiques, c’est que si ses traitements ne se font pas par injection, qu’on les lui fasse prendre ainsi, sous forme injectable, c’est plus sûr, ça, cela évitera les rechutes, la durée de ses problèmes, de son rétablissement, car, à chaque fois, chaque fois qu’il y’a aura une rechute, une recidive, ou de nouvelles consommations de toxiques, de nouveaux délires, de nouvelles rechutes, bah elle risque d’augmenter son risque de devenir véritablement schizophréne, et que ça dure, que ça s’installe dans le temps, et que derrière elle fasse beaucoup de conneries, vous perdent, vous agressent, et s’en veuille, s’en veuille dérriere, et que du coup elle perde encore plus de temps, d’années, et se rendent au final d’autant plus malheureuse, ait vers la fin d’autant plus de regrets.
certainement est-elle déprimée, abattue, un peu(beaucoup) dans le coltard, shooté par le traitement, qu’elle risque de vouloir refuser, à cause des effets indésirables, et le marasme, le marasme aussi, choquée e tblessée par ce qu’il vient de se passer, a dû certainement se passer, la, les violences, verbales, physiques, qu’elle a dû subir, qu’elle trouve, je vous souhaite qu’elle trouve, puisse trouver de la STABILITÉ , C’EST LA PRIORITÉ DES PRIORITÉS, qu’elle ne fasse pas, ne refasse plus de rechutes, méfiez-vous, soyez alerte, vigilante aussi, il arrive souvent que juste après une hospitalisation, on ait une, des impulsions, des envies suicidaires…
assurez lui, dites lui que vous l’aimez toujours bien sûr, essayez d’être présente pour elle, faites lui comprendre, qu’elle peut, qu’elle ferait mieux de s’ouvrir, de parler avec vous, ( j’espère pour vous, pour elle, qu’elle ne vous oppose pas un mur, quand vous lui parlez, essayez de lui demander ce qu’il se passe, s’est passé) peut-être se sent-elle coupable, et responsable, blessée intérieurement aussi, par d’éventuelles remarques, taquineries, insultes qu’elle a pu subir, et mal prendre, peut etre même excessivement mal.., et qu’elle ne se sent, ne se sent n’être, n’être plus rien du tout, qu’elle pense avoir, devoir faire face à une montagne, une tonne de problèmes, qu’elle se dit intérieurement que là C’ets trop, qu’elle n’en peut plus, qu’elle n’aura pas, qu’elle n’aura plus la force nécessaire, qu’elle a envie de capituler face à la vie, si elle souffre, a souffert en plus de solitude, et que possiblement elle ne se sent être, n’être qu’une malpropre, une mauvaise fille, une sal…., qui mérite ce qui lui est arrivée, ce que l’on a pu lui dire, lui faire subir, et entendre, comme mauvais traitements.
il n’y a pas que les coups, les violences physiques qui blessent, peuvent l’avoir blessé, l’ignorance, les moqueries des autres, de la malveillance, des regards insistants, des gens qui vienent à toi, te parlent, se moquent, et à qui tu sais, ne sais pas quoi dire, quoi répondre, dont tu ne comprends pas, même pas la malveillance des ordures, des ordures qu’ils sont, les paroles, une parole, une situation sociale, où l’autre, les autres nous démasquent, nous disent les choses, nos 4 verités, sans ménagements, on peut imaginer les conséquences, les résonances derrière, dont celles psychiques, sur l’estime de soi, le sentiment de dignité, que peut avoir, que peuvent avoir une prise de conscience douloureuse d’éventuelles failles, d’éventuelles lacunes, défauts qu’elle a pu montré, ce que des paroles, des insultes, des brimades venant de la part de gens, de personnes moins sensibles, plus affirmées, parfois cyniques, indifférentes à toi, cruelles, si toi tu es, te montres, t’es montré trop crédule, ne sait pas te défendre, rétorquer, faire taire les autres, tes potentiels harceleurs, abuseurs, et que t’es inconscient, inconsciente, jeune, immature, fragile, en développement, sensible, et que tu sais pas, ne fais pas attention à tes fréquentations, aux gens, aux personnes que tu vois, tu ne vois, ne voyais pas, n’avais pas vu les dangers des toxiques, de consommations, tu es un peu naïf, naïve en plus, à confondre amis, et ennemis, les gens biens, de ceux qui se foutent de toi, des autres, et que t’es seul, seule, et que du coup, tu acceptes, vas accepter de sortir avec n’importe qui, parce que en fait, tu es, tu étais déjà suicidaire, et que la drogue, l’ivresse, ton nouveau groupe d’ami représente, a pu représenter pour toi, un échappatoire, un exhultoire face à une vie, une existence, un quotidien, sans joie, sans plaisir, sans amis, ça peut avoir des conséquences, d’autant plus avec les drogues, qui ouvrent des portes sur l’inconscient, ce qui n’est jamais sans risque, « les portes de la perception », elles sont pas toujours amicales, si les gens, les personnes, ses « amis », plaisantent, ont plaisanté d’elle, et, lui font, lui ont fait, lui ont dit des méchancetés, des insultes, l’ont possiblement maltraité, moqué, abusé, et l’injurient, la font fuir ensuite, honteuse, humiliée et blessée, après l’avoir traitée comme de la merde, ça peut être difficile, douleureux, difficile à vivre, à accepter, à entendre, pour vous, comme pour elle, de s’être fait utilisé, de croire, d’avoir cru en des gens, des personnes, qu’avec le recul, on découvre, on se rend compte qu’on ne comptait pas, si les critiques visent, ont visé « juste », ça enfonce, ça peut t’avoir, l’avoir enfoncé, si en plus toi tu es ivre, à la découverte de la vie, à la recherche de toi-même, d’évasion, ou simplement de joie, de plaisir, de présence, comme ça se fait à cet âge, si parallèlement toi tu comportes mal, ou commence à te comporter mal, à cause de la drogue, qui désinhibe, et que toi tu exagéres, qu’en plus, on ne sait pas, on ne sait plus ce qu’on fait, a fait de la soirée, qu’on enchaîne les ivresses, les soirées, on peut vite dériver, laisser tomber, avoir laissé tomber ses cours, ses études, et se faire, s’être fait remarquer, pour nos excès, notre comportement, comme le la droguée, la droguée de service, qui fait rire, rire au début, et qu’on accepte d’abord, mais dont on se fout, on se débarrasse ensuite, va balancer à la fin, d’autant plus que tout se sait, que les nouvelles vont vite, (avec les réseaux sociaux d’aujourd’hui, ça doit être encore pire) , en plus, si elle est seule, et sans amies, sans véritables amies, qui nous défendent, la défendent, vont la protéger, elle a pu aller vers de mauvaises personnes, qui ont profité d’elle, avec des mecs, des nanas qui n’ont, n’en ont rien à foutre d’elle, et que certains, certains peuvent avoir chercher à abuser, rechercher une fille, des filles inexpérimentées, ou, crédules, ou ivres, je dis tout ça d’expérience.
je suis désolé, vraiment désolé pour vous, et compatis, non seulement parce que j’ai du cœur, mais parce que certaines choses, certaines personnes, certaines expériences sont carrément, véritablement inhumaines, et on est pas, on n’y est pas préparé, à ma cruauté, au cynisme, à l’inconscience de certains, on croit, on croyait, on a pu croire que tout le monde, que les gens, des gens, certaines personnes allaient être nos amis, on se drogue, on peut, a pu s’être drogué, avoir pris cette habitude, et ne pas avoir vu, calculé la suite, on fume, on accepte de fumer, une fois, deux fois, ça fait rire, c’est plaisant, on souffre, on souffrait, on était souffrant, la drogue apaise, l’angoisse, les soucis, nous soulage, et d’un coup, on est surpris de nous voir avec le sourire, on recommence, encore, et encore, et devient addict, le produit agit comme un antidouleur on commence, on a commencé, c’était bien, plaisant, agréable, la solution, si en plus on a des tendances addictives, une personnalité obsessionnelle, compulsive, ça peut évidemment déraper, nous faire faire, prendre des décisions irréfléchies, arrêter, avoir arrêté nos etudes, oublié la prudence, la sagesse, la bienséance, nos obligations, on continue, on continue, la drogue, les « amis », les fêtes prennent de plus en plus d’importance, de place, on ne se rend pas compte, on ne se voit pas changer, on se comporte de plus en mal, on lâche, on a lâché nos études, c’est insidieux, on a, on avait que le cœur à rire, à nous amuser, besoin du produit, de la drogue, avec le recul, on se dit qu’est-ce que l’on a fait, qu’est-ce qui nous a pris, sur l’instant, on voit, ne voit, n’a rien vu venir, sauf que derrière le résultat, les abus, les prises de conscience ingérables, les violences que l’on subit, peut subir, les dangers, les risques inhérents à la prise, la consommation de drogue, l’asbsence de vigilance qui en résulte, les abus que l’on peut subir, que l’on peut faire, se croire autorisé à faire, les comportements, les ivresses dans lesquelles l’on nous voit, peut nous avoir vu, l’état déplorable dans lequel l’on nous retrouve, les conneries que l’on fait, que l’on a fait, la police, les troubles, les nuisances que l’on a fait, fait subir aux autres, le temps, l’espace qu’elles peuvent durer, nos inconduites, notre irresponsabilité, notre inconscience, la honte, les remords, les colères, les haines que l’on s’attire, le dégoût de nos parents, le temps en plus que l’on verbalise, que l’on comprenne, ça, tout ça, (n’y) voyez (pas) y une référence à mon vécu, ma situation.
C’est à peu près comme ça que ça s’est passé pour moi. Et ça a fini, fini très, très mal, j’ai dix années de psychiatrie derrière moi, ai fait beaucoup, tellement de conneries, d’erreurs que maintenant ma vie est, en est devenue très compliquée. Si ce que je vous dits cela, vous ai écrit, c’est pour que ça lui évite le calvaire que je vis, ai vécu, c’est tout ce que je vous souhaite, à toutes les deux. Ce sont des histoires horribles, et il faudrait être, l’être soi-même aussi pour ne pas être triste par ce qui vous arrive. Courage ! » »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Leur plan a été, non de servir l’insurrection, mais de l’exploiter pour s’en faire un marchepied, s’il est possible. Et c’est pourquoi on les vit s’offrir comme intermédiaires. Ne pas agir, mais avoir l’air d’agir, avant tout ne pas se compromettre, faire croire à leur influence, c’est là l’une de leurs tactiques. «
Czartoryski, Wielopolski et Mieroslawski Wladyslaw Mickiewicz
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« Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les
Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. »
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« On ne pouvait croire, ni qu’il eût un reste de vie, parce qu’il était sans mouvement, ni qu’il fût mort, parce qu’il avait l’usage des yeux. Enfin il disparut tout d’un coup, et laissa les assistans dans l’étonnement. Ceux qui savent ce que ces prodiges signifient, s’imaginèrent que c’était une image de l’état pitoyable où l’empire allait être réduit, jusqu’à ce qu’il périt par la méchante administration des princes. On ne reconnaîtra que trop que cette conjecture était véritable, quand on prendra la peine d’examiner attentivement ce qui arriva depuis. Valens, voyant que les Scythes ravageaient toute la Thrace, résolut d’envoyer d’abord contre eux la meilleure cavalerie qu’il avait amenée d’Orient. Leur ayant donc donné le mot du guet, il les fit partir par bandes séparées. Ceux-ci ayant trouvé des Scythes dispersés de côté et d’autre, en tuèrent plusieurs, dont ils apportaient chaque jour les têtes à Constantinople. Les Scythes ayant reconnu qu’il leur était difficile de surmonter la vitesse des chevaux des Sarrasins, et de parer les coups delances, eurent recours au stratagèmede à Constantinople. Valens qui connaissait son mérite, tant en la guerre qu’en toute sorte d’autres affaires, le fit général de ses troupes. Sébastien considérant la vie licencieuse des officiers, et la lâcheté des soldats, qui n’étaient propres qu’à fuir, et à trembler comme des femmes, demanda la permission d’en choisir deux mille, dans la croyance qu’il lui serait plus aisé de remettre ce petit nombre dans la discipline, que de gouverner une multitude mal réglée. L’ayant obtenu de l’empereur, il choisit, non ceux qui avaient été levés dansla crainte, et qui étaient accoutumés à la fuite, mais des jeunes gens nouvellement enrolės qui faisaient espérer par leur bonne mine et par leur ardeur, qu’ils exécuteraient courageusement tout ce qu’on leur voudrait commander. Il en fit ensuite une exacte revue, et s’efforça de réparer par l’exercice le défaut de leur nature. Il était libéral de louanges et de récompenses envers ceux qui obéissaient à ses ordres, et se montrait sévère et inexorable envers ceux qui les méprisaient. Ayant ainsi formé ses soldats, il les mit à couvert dans les villes, et tendit incessamment des pièges aux tant pas capable de gouverner seul pendant que les Scythes étaient maîtres de la Thrace, que d’autres Barbares ravageaint la Mœsie et la Pannonie, et que les peuples qui habitent sur les bords du Rhin incommodaient incessamment les villes de la Gaule, il associa à la souveraine puissance Théodose, homme assez expérimentédans la guerre, natif de Cauca, ville de Gallice en Espagne, et lui ayant confié les affaires de Thrace et d’Orient, il s’en alla dans les Gaules pour y établir le meilleur ordre qu’il lui serait possible. Barbares qui ravageaient la campagne, en trouvant tantôt quelques-uns chargés de butin, il les tuait et le leur arrachait d’entre les mains; tantôt en surprenant d’autres dans le bain, ou pleins de vin, il les faisait passer au fil de l’épée. Ayant ainsi diminué le nombre des Barbares par son adresse, et contraint les autres, par la terreur de ses armes, de s’abstenir de piller, il s’attira la jalousie qui produisit la haine, et celle-ci excita des calomnies par lesquelles ceux qui avaient été privés de leurs charges le noircirent auprès de l’empereur, et aigrirent contre lui les eunuques de sa cour. Dans le temps que l’empereur avait commencé de prêter l’oreille à ces faux rapports, Sébastien lui manda qu’il demeurût où il était, sans avancer outre, parce qu’il était très-difficile de faire une guerre ouverte à une si prodigieuse multitude, et qu’il était plus à propos de temporiser, et de les harceler par des attaques imprévues, jusqu’à ce qu’ils se rendissent faute de vivres, ou qu’ils abandonnassent nos terres, et qu’ils se soumissent aux Huns, plutôt que de mourir de faim. Le parti contraire à celui de Sébastien ayant conseillé à l’empereur de donner une bataille générale, et lui ayant promis une victoire signalée, le mauvais avis l’emporta par un effet du pouvoir de la fortune qui travaillait à la ruine de l’empire, et Valens ayant fait avancer ses troupes en désordre, les Barbares s’avancèrent hardiment et les défirent. Valens s’enfuit avec peu de gens dans un bourg qui n’était point fermé de murailles. Les Bar- | lice, monta, sans que les Barbares s’en aperçoive baresentourèrent de toutes parts cette retraite de bois à laquelle ils mirent le feu, et brûlèrent ainsi l’empereur avec ceux de sa suite et tous les habitans, sans quepersonne pût arriver jusqu’à lui pour le secourir. Dans cet état désastreux des affaires, Victor, général de la cavalerie Romaine, se sauva en Macédoine et Thessalie, puis en Mæsie et en Pannonie, où il apprit à Gratien la mort de Valens, et la perte de son armée. Gratien ne fut pas fort fàché de la mort de Valens, son oncle, parce qu’il y avait longtemps qu’ils étaient en mauvaise intelligence, et qu’ils se défiaient l’un de l’autre. Ne se sen Théodose reçut à Thessalonique quantité de personnes qui y abordèrent des diversendroits pour les affaires publiques ou pour leurs nécessités particulières, et après les avoir expédiées il les renvoya. Des troupes nombreuses de Scythes, de Goths, de Taifales, et d’autres nations ayant traversé le Danube et pillé les territoires de quelques villes de l’empire, pour chercher du soulagement à la famine dont elles étaient pressées, depuis qu’elles avaient été chassées de leur pays par les Huns, il se prépara de tout son pouvoir à la guerre. Comme la Thrace était occupée par les nations dont je viens de parler, et que les garnisons des places de la province n’osaient, je ne diraipas tenir la campagne, mais se montrer seulement au haut des murailles, Modarès, issu du sang des rois des Scythes, qui s’était rendu depuis long-temps aux Romains, et quileuravait donné de si grandes preuves de sa fidélité qu’il était parvenu à la charge de maître de la mi çussent, sur une hauteur plate et longue qui commandait la plaine qui s’étendait au dessous. Ayant appris de ses espions que les ennemis consumaient les vivres qu’ils avaient pris à la campagne et dans les places non fortifiées, et qu’ils étaient pleins de vin, il commanda à ses soldats de prendre leurs boucliers et leurs épées, sans se charger d’autres armes plus pesantes. Ce qui ayant été fait, ils fondirent sur les Barbares, et en peu d’heures ils en tuèrent un grand nombre, les uns sans qu’ils le sentissent, les autres dans le moment même qu’ils commençaient à se sentir, en revenant de leur assoupissement. Lorsqu’ils eurent tué tous les hommes, ils les dépouillèrent. Ils prirent après cela les femmes et les enfans, avec quatre mille chariots, sans un nombre innombrable de valets qui suivaient à pied, et qui montaient quelquefois dessus pour se délasser. L’armée s’étant si heureusement servie de cette occasion qui avait été présentée par le hasard, la Thrace fut délivrée du péril qui la menaçait, et rétablie dans une agréable tranquillité, par la perte inopinée des nations qui avaient troublé son repos. Il s’en fallut peu que d’un autre côté l’Orientne fût entièrement | maisons qui répondaientaux places publiques, chefs, prit leur serment, et leur découvrit son dessein. Il fit à l’heure même publier par toutes les villes que l’empereur voulait attacher les Barbares à son service, et leur donner de l’argent et des terres, et qu’à cet effet ils se rendissent à certain jour dans les Métropoles. Les Barbares s’adoucirentun peu à cette nouvelle, et trompés par l’espérance ils perdirent l’envie qu’ils avaient de se soulever, et se rendirent en foule aux lieux qui leur avaient été marqués. Les soldats s’emparèrent des de la multitude incroyable des eunuques qui, payèrent rien, et enlevèrent les vivres dans le servaient, et dont les mieux faits avaient | les marchés avec la dernière insolence. »
Jean Alexandre C. Buchon, Ouvrages historiques
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L’opium et la Chine au XIXᵉ siècle : matrice interprétative d’une démocratisation du poison
Note de méthode épistémique liminaire : cette synthèse module sa modalité selon le degré de certitude. Les faits établis — dates, traités, tonnages attestés par les douanes — sont énoncés à l’indicatif assertorique ; les inférences interprétatives sont signalées par des marqueurs de probabilité ; les zones de controverse historiographique sont nommées comme telles. Le lecteur est invité à distinguer en permanence le socle factuel documenté du tissu interprétatif qui le relie.
TL;DR
- « L’opium ne fut pas une « arme géopolitique » au sens d’un complot d’État unique, mais la conjonction de deux logiques distinctes : une politique fiscale d’État délibérée du côté indien (l’opium, monopole gouvernemental, fournit jusqu’à 16,17 % des revenus de l’Inde britannique en 1860-1870, deuxième source après l’impôt foncier) et un cynisme commercial privé organisé du côté chinois (les cartels Jardine Matheson, Dent, Russell qui s’enrichissaient « sur le cadavre » de la société tout en ne touchant jamais au produit).
- Les autorités Qing furent parfaitement lucides — édits dès 1729, grand débat de cour 1836-1838, refus moral de l’empereur Daoguang « de tirer un revenu du vice et de la misère de mon peuple » — mais vaincues par la corruption endémique que le produit lui-même engendrait, par leur incompréhension de l’adversaire et par leur infériorité militaire : Lin Zexu gagna la bataille contre la drogue et perdit la guerre contre l’empire commercial.
- L’épisode fonctionne comme matrice de la démocratisation d’un produit dangereux : abaissement organisé du prix (une caisse de Patna passe de 2 500 dollars-argent en 1822 à 585 en 1838), diffusion de l’élite ritualisée vers les masses, chaîne où chaque profiteur tient à distance ses victimes — mais l’ampleur réelle des ravages reste l’objet d’un vif débat historiographique entre la condamnation nationaliste traditionnelle et le révisionnisme de Frank Dikötter.
Points clés
- Ce que recouvre l’expression « guerre de l’opium » est un artefact rétrospectif : ce n’est qu’après la chute des Qing (1912), et surtout dans les années 1920, que les propagandistes nationalistes forgèrent l’expression yapian zhanzheng comme mythe fondateur. Pour Julia Lovell, l’épisode devint « le mythe fondateur du nationalisme chinois moderne : le début de la lutte héroïque de la Chine contre un complot occidental visant à détruire le pays par l’opium et la diplomatie de la canonnière » (The Opium War, 2011).
- La démocratisation suit une courbe documentée : ~200 caisses importées (1729) → ~1 000 (1767) → ~4 500 (1800) → ~10 000/an (1820-1830) → ~40 000 (1838) → ~70 000 (1858). Chaque caisse ≈ 63,5 kg.
- La dépendance fiscale britannique fut une politique d’État assumée, croissant régulièrement : 4,77 % des revenus de l’Inde (1800-1820), 7,66 % (1820-1840), 14,69 % (1840-1860), 16,17 % (1860-1870).
- Le grand débat de cour (1836-1838) opposa légalisation (Xu Naiji) et prohibition absolue (Huang Juezi, puis Lin Zexu) ; la lucidité ne manquait pas, la capacité d’exécution si.
- Le débat historiographique est ouvert : condamnation traditionnelle/nationaliste contre révisionnisme (Dikötter, Zheng Yangwen, Newman) qui juge l’ampleur du « problème » « grossièrement exagérée ».
Détails — la synthèse intégrative
La séquence temporelle pertinente : l’arc long (1729-1917). L’opium est connu en Chine depuis le VIIᵉ siècle comme médicament ; la rupture vient du XVIIᵉ siècle, quand la pratique de fumer le tabac, importée d’Amérique, se combine à l’opium (madak). Le premier édit prohibitif est promulgué par l’empereur Yongzheng en 1729, criminalisant le tabagisme récréatif et frappant les tenanciers de fumeries de la peine capitale ; il marque le début de la lutte anti-opium. L’empereur Jiaqing interdit l’importation et la culture en 1796, réitère en 1799, et le gouverneur de Canton ordonne l’arrêt du commerce la même année. En 1810, Jiaqing déplore encore dans un édit que « l’opium est un poison, sapant nos bonnes coutumes et notre moralité ». L’arc complet se déploie en six phases : (1) commerce précoce et prohibitions impuissantes (1729-1799) ; (2) démocratisation progressive (1800-1838) ; (3) Première Guerre et traité de Nankin (1839-1842) ; (4) Seconde Guerre / guerre de l’Arrow, traités de Tianjin et Convention de Pékin, légalisation de l’importation (1856-1860) ; (5) explosion de la culture domestique (1860-1906) ; (6) campagnes d’éradication tardives (1906-1917) et conséquences longues. Cet arc bi-séculaire permet seul de saisir le phénomène comme processus et non comme événement militaire ponctuel.
Registre géopolitique — arme délibérée ou cynisme ? La question centrale admet une réponse nuancée mais ferme : les deux logiques coexistent, mais à des étages différents de la chaîne. Du côté de la production, les preuves penchent fortement vers la politique d’État délibérée. L’opium était un monopole gouvernemental : la Compagnie des Indes orientales contrôlait directement la production du Bengale, du Bihar et du Benares — aucun pavot ne pouvait être cultivé sans sa permission, et toute raffinerie privée était interdite — et taxait l’opium du Malwa via des droits de passage (pass-fees) à Bombay. Selon John F. Richards, autorité académique de référence (Modern Asian Studies, 1981 et 2002), la recette de l’opium fut la deuxième source de revenus de l’Inde britannique après l’impôt foncier pendant près d’un siècle, atteignant une moyenne de 15 % sur 1842-1880. Les chiffres officiels présentés au Parlement (Hansard, débat du 4 juin 1880) confirment la progression : 4,77 % des revenus en 1800-1820, 7,66 % en 1820-1840, 14,69 % en 1840-1860, 16,17 % en 1860-1870. En valeur absolue, la recette nette de l’opium passa de 838 000 £ en 1835 à 4 984 000 £ en 1864-65, 6 215 000 £ en 1874-75, 6 521 000 £ en 1877-78, l’estimation pour 1878-79 atteignant 7 584 000 £. La thèse de Carl Trocki (Opium, Empire and the Global Political Economy, 1999) est lapidaire : « sans l’opium, il n’y aurait pas eu d’empire » — thèse influente, quoique son maniement des sources primaires de la Compagnie ait été critiqué académiquement (note critique du Bulletin of SOAS).
Du côté de l’introduction en Chine, en revanche, on a affaire à un cynisme commercial privé organisé. C’est ici que se loge la figure morale que le chercheur souligne — le trafiquant qui s’enrichit sur le cadavre de la société qu’il empoisonne tout en se gardant lui-même du produit. Lin Zexu l’a cristallisée dans sa lettre à la reine Victoria (1839, traduction Arthur Waley) : « J’ai entendu dire que dans votre pays, fumer l’opium est strictement interdit sous des peines sévères. Cela signifie que vous savez combien il est nuisible. […] Tant que vous ne le prenez pas vous-mêmes, mais continuez à le fabriquer et à tenter le peuple de Chine de l’acheter, vous vous montrez soucieux de vos propres vies mais insouciants des vies d’autrui, indifférents dans votre cupidité au mal que vous faites aux autres ; une telle conduite est répugnante au sentiment humain et contraire à la Voie du Ciel. » La lettre, probablement perdue en transit, ne parvint jamais à la souveraine, mais fut reprise par le Times de Londres.
Registre économique — le commerce triangulaire et la mécanique du distancement. La Grande-Bretagne, devenue nation de buveurs de thé (l’ouvrier londonien y consacrait une part substantielle de son budget domestique), devait payer ce thé en argent-métal, créant un déficit chronique ; l’opium indien inverse le flux dès les années 1820. La mécanique du « blanchiment » par distancement est essentielle et bien documentée : comme l’observent Trocki et Lovell, la Compagnie gérait officiellement la production jusqu’à la vente aux enchères de Calcutta ; à partir de là, des marchands privés acheminaient l’opium vers la côte. La Britannica le résume sans ambage : « La Compagnie des Indes orientales ne transportait pas elle-même l’opium. » Après 1796, sous la pression chinoise, la Compagnie cessa d’exporter directement vers la Chine et vendit à Calcutta à des marchands anglais privés, « niant ainsi toute responsabilité dans la contrebande tout en conservant ses autres droits commerciaux ». Selon la formule consacrée, l’argent issu de Chine achetait le thé chinois « sans que la Compagnie ne se salisse les mains au commerce sale de l’opium ». L’opium fut, selon la formulation devenue canonique, « le commerce de marchandise le plus profitable de la Grande-Bretagne au XIXᵉ siècle ».
Les cartels furent les hongs : Jardine, Matheson & Co. (fondée le 1ᵉʳ juillet 1832, nom chinois « Ewo », « Heureuse Harmonie »), Dent & Co., et l’américaine Russell & Co. Vers 1830, au moment où le monopole de la Compagnie déclinait, Jardine Matheson contrôlait déjà environ la moitié du commerce extérieur de la Chine ; en 1841, la firme possédait 19 clippers intercontinentaux (contre 13 à Dent) et des centaines de petites embarcations de contrebande. William Jardine, surnommé par Lin « le Vieux Rat à tête de fer » (the Iron-headed Old Rat), joua le rôle d’architecte de la guerre : parti de Canton le 26 janvier 1839 sous couvert de retraite, il rencontra Palmerston à Londres, lui fournit le « Jardine Paper » (cartes, stratégies, indemnités, nombre de troupes et de navires requis) et commanda à l’écrivain à succès Samuel Warren un pamphlet, The Opium Question (1840). Notons l’ironie historiographique : Lin fit arrêter Lancelot Dent plutôt que Jardine, déjà reparti, les autorités chinoises connaissant mieux ce dernier.
Sur le drainage de l’argent, une controverse historiographique majeure s’impose. La thèse traditionnelle veut que l’opium ait vidé la Chine de son numéraire : Lin Zexu estimait en 1839 que les fumeurs consommaient pour 100 millions de taels d’opium, alors que tout le budget impérial s’élevait à 40 millions de taels, et avertissait que « dans quelques décennies, nous nous retrouverons non seulement sans soldats pour résister à l’ennemi, mais aussi sans argent pour équiper l’armée ». Mais les historiens économistes récents — Man-houng Lin (China Upside Down, 2006) et surtout Alejandra Irigoin (Economic History Review, 2026) — montrent que « l’idée conventionnelle selon laquelle les sorties d’argent correspondaient aux importations d’opium surestime grossièrement l’ampleur du drainage » : les sorties d’argent de Chine vers l’Inde en 1827-1854 étaient environ quatre fois inférieures à la valeur des exportations d’opium, et le drainage tiendrait davantage à un choc négatif de l’offre mondiale d’argent qu’au seul opium. Cette révision quantitative est solide et doit être intégrée comme une incertitude réelle, non comme une note de bas de page.
Registre psychisme et mœurs — les ravages sur la population. Les effets cliniques sont attestés : relaxation initiale, puis tolérance croissante exigeant des doses montantes, ruine financière des familles, déchéance physique, symptômes de sevrage (frissons, nausées, crampes), mort prématurée. Le témoignage médical de l’époque, cité par Gladstone aux Communes, est sans appel : « Quiconque a vécu la moitié de ce temps parmi les Chinois peut difficilement douter des effets destructeurs de l’opium physiquement, mentalement et moralement. C’est sans doute l’un des plus grands maux dont la Chine soit affligée, et à moins qu’on ne trouve un moyen d’enrayer la pratique, il menace d’accomplir la destruction totale, morale et physique, de ce grand Empire. » La profession médicale victorienne concluait toutefois, faute de recherche sur l’addiction, que l’abus d’opium relevait d’une « faiblesse morale » — diagnostic moralisateur qui en dit autant sur l’époque que sur le produit. Sur les chiffres d’addiction, la prudence s’impose car ils sont au cœur du débat : les estimations hautes traditionnelles évoquent jusqu’à 40 millions de dépendants (10 % de la population) à la fin du siècle, et un pic vers 1906 de 13,5 millions de fumeurs « accros » dont 27 % de la population masculine adulte — chiffres avancés par des sources journalistiques et muséales qu’il convient de manier avec circonspection. Zheng Yangwen (The Social Life of Opium in China, 2005) souligne que la diffusion suivit des lignes de classe (de la cour impériale vers le bas) et géographiques (des côtes vers l’intérieur), et que les scholar-officials eux-mêmes furent vecteurs de la culture de l’opium dans la sociabilité, le loisir et l’érotique urbaine.
Registre de la réponse des autorités — lucidité et impuissance. C’est le cœur tragique du dossier. Le grand débat de cour (1836-1838) opposa deux camps. Le camp de la légalisation-régulation : Xu Naiji, vice-ministre de la Cour des sacrifices impériaux, soumit le 10 juin 1836 un mémoire arguant que « plus les interdits sont sévères, plus largement se répandent les maux qui en découlent » ; il proposait de tolérer le commerce sous forme de médicament, de le confier aux marchands Hong, de n’autoriser le troc que contre marchandises (non contre argent) pour endiguer le drainage. L’empereur Daoguang regarda d’abord favorablement cette voie, transmettant le mémoire aux autorités de Canton en 1836. Le camp de la prohibition absolue prévalut ensuite : Huang Juezi, président de la Cour des cérémonies d’État, proposa en 1838 la peine de mort pour les consommateurs après un délai de grâce d’un an, estimant que « 8 ou 9 sur 10 » renonceraient, et préconisant le système du baojia (responsabilité collective par groupes de cinq foyers). Sur les 29 hauts fonctionnaires consultés, 21 jugèrent excessif d’exécuter les usagers — preuve que la modération existait. Mais un homme soutint Huang avec ferveur : Lin Zexu, gouverneur général du Hunan et du Hubei, animé d’une foi confucéenne dans la capacité morale du gouvernement à guider le peuple.
Le refus moral de Daoguang de profiter du vice est la pièce de contraste maîtresse, transmis par le Parlement britannique (Hansard) : « Il est vrai que je ne puis empêcher l’introduction du poison fluide ; les hommes avides de gain et corrompus, pour le profit et la sensualité, déjoueront mes vœux ; mais rien ne m’induira à tirer un revenu du vice et de la misère de mon peuple. » Ce propos, le plus solidement attesté dans le débat parlementaire britannique de 1889, doit être présenté comme une citation transmise par le discours anti-opium britannique du XIXᵉ siècle plutôt que comme une traduction vérifiée d’un édit impérial — son authenticité textuelle exacte demeure incertaine, mais sa portée documentaire est réelle. Le contraste avec le choix britannique inverse — ériger précisément ce revenu en pilier fiscal — est l’arête morale de tout le dossier.
Lin Zexu fut nommé commissaire impérial fin 1838, reçu en dix-neuf audiences personnelles par l’empereur. Arrivé à Canton en mars 1839, il fit confisquer puis détruire l’opium des marchands : durant avril-mai 1839, négociants britanniques et américains remirent 20 283 caisses et 200 sacs (soit environ 1 016 tonnes), détruits sur vingt-trois jours à partir du 3 juin 1839 à Humen — une part qui représentait environ la moitié du commerce annuel de 1838. Lin exigea des marchands étrangers un engagement écrit (bond) de ne plus trafiquer, sous peine de mort. Sa réussite causa sa perte : les Britanniques ripostèrent par la guerre, et Daoguang, qui avait pourtant approuvé sa ligne dure, le désavoua et l’exila en 1841. Là réside la tragédie de l’autorité lucide : Lin remporta la bataille contre la drogue mais perdit la guerre contre l’empire commercial, sans comprendre la nature du défi — il croyait encore les « barbares » dépendants du thé et de la rhubarbe chinois, persuadé qu’ils « périraient de constipation » sans eux.
Registre des acteurs insidieux — cartographie « à la Bachelet ». Le système formait un réseau intégré où la violence était inhérente à chaque nœud :
- Producteurs : paysans du Bengale, du Bihar et du Benares (monopole) et du Malwa (licence), enserrés dans un cycle de prêts et de contrats appauvrissants — la Compagnie agissant comme « mac » indifférent à ses victimes aux deux bouts de la chaîne.
- L’État colonial : la Compagnie, son Board of Customs, Salt and Opium, qui produit, contrôle la qualité et encaisse, mais ne transporte pas.
- Les cartels intermédiaires : Jardine Matheson, Dent & Co., Russell & Co. (troisième trafiquant mondial après la Première Guerre), les marchands parsis de Bombay, les maisons américaines (Perkins & Co., Russell, la famille Forbes et Warren Delano — grand-père maternel de Franklin Roosevelt — important de l’opium turc de Smyrne).
- Le dispositif de contrebande : l’île de Lintin dans l’estuaire de la Rivière des Perles, où des receiving ships (navires-entrepôts) stationnaient en permanence depuis ~1821 ; les fast crabs / scrambling dragons (kuaixie 快蟹), embarcations rapides et armées — 100 à 200 vers 1830 — manœuvrées de nuit par les bateliers Tanka, tirant sur les garde-côtes « qui n’osent pas faire de rapport, car ils ont été soudoyés ». Le « système Lintin » permettait, selon un mémoire d’époque, de « récolter le profit de la contrebande sans aucun des risques associés ».
- Les officiels corrompus : la Cohong et les fonctionnaires locaux, profitant des pots-de-vin et taxes ; selon un rapport contemporain, « cette situation durera tant que les libres-marchands paieront les douaniers davantage pour ne pas combattre que le gouvernement ne les paie pour combattre » — une partie de l’opium remontant à Canton « dans les bateaux des garde-côtes censés arrêter le trafic ».
- Les intermédiaires chinois : courtiers (tel « Ahant »), maisons de change, réseau de distribution vers l’intérieur via les passes de montagne.
- Les consommateurs : élite urbaine et lettrés d’abord, puis ruissellement vers les classes populaires.
- Les chancelleries ennemies : les superintendants britanniques (Napier, mort humilié en 1834 ; Charles Elliot), Palmerston, et le bras armé naval (le vapeur de fer Nemesis).
Les guerres et leurs traités. Première Guerre (1839-1842) : la supériorité navale britannique (remontée du Yangtsé, contournement des batteries fixes) fut décisive. Le traité de Nankin (1842) imposa une indemnité de 21 millions de dollars-argent (6 pour l’opium détruit, 12 pour les frais de guerre, 3 pour les dettes des marchands Hong), la cession de Hong Kong, l’ouverture de cinq ports et l’extraterritorialité. Fait capital : le traité ne légalisa pas l’opium, laissant la question en suspens. Seconde Guerre / guerre de l’Arrow (1856-1860) : déclenchée par l’incident de l’Arrow (8 octobre 1856 — un lorcha à l’enregistrement britannique expiré) et le meurtre du missionnaire français Auguste Chapdelaine au Guangxi. La coalition anglo-française prit Canton (janvier 1858), enleva les forts de Taku, et en octobre 1860 saccagea et incendia le Palais d’Été (Yuanming Yuan) sous Lord Elgin. Les traités de Tianjin (juin 1858) puis la Convention de Pékin (octobre 1860) ouvrirent dix à onze nouveaux ports, autorisèrent les légations permanentes à Pékin, la navigation du Yangtsé et la circulation des missionnaires, doublèrent l’indemnité à 8 millions de taels et cédèrent Kowloon. Surtout, l’importation d’opium fut légalisée (négociations de Shanghai, fin 1858), accomplissant l’objectif de guerre.
La sortie de la spirale — les campagnes d’éradication (1906-1917). La réponse tardive des Qing fut paradoxalement efficace mais brutale. En septembre 1906, un édit impérial décréta la suppression graduelle. En 1907, l’Accord décennal (Ten Years’ Agreement) avec l’Inde engagea la Chine à éradiquer culture et consommation domestiques, et l’Inde à réduire proportionnellement ses exportations jusqu’à cessation en dix ans ; le commerce cessa quasi totalement en 1917. Dès 1909, la consommation était réduite d’un tiers en Mandchourie, quasi éliminée à Pékin et au Shanxi, la culture entravée au Shandong et au Sichuan ; les fonctionnaires fumeurs étaient sanctionnés, les sociétés anti-opium et missionnaires multipliaient autodafés de pipes et manifestations publiques, l’effort étant cadré comme devoir patriotique. Mais la répression fut féroce : selon une étude fondée sur les archives du Foreign Office (International Journal of Drug Policy, 2013), les populations rurales virent leurs biens détruits, leurs terres confisquées, et subirent torture et exécutions publiques sans compensation — ce qui contribua à la fragmentation du pays. La chute des Qing (1912) et les seigneurs de guerre, dépendants de la taxe sur le pavot, relancèrent la culture après 1917.
Le débat historiographique. Il faut le présenter honnêtement. La thèse traditionnelle-nationaliste tient que l’opium fut imposé par l’impérialisme britannique, réduisant la Chine à une nation de « cadavres dépendants » et ouvrant le « siècle de l’humiliation ». Le révisionnisme de Frank Dikötter, Lars Laamann et Zhou Xun (Narcotic Culture, 2004) déboulonne ce qu’ils nomment le « mythe de l’opium » : la drogue aurait eu peu d’effets nocifs sur la santé ou la longévité, la plupart des fumeurs n’étant pas des addicts, le rituel de consommation comportant des freins intrinsèques ; pour eux, le vrai scandale ne fut pas l’expansion du commerce mais la prohibition, qui produisit un « remède pire que le mal » en poussant vers l’héroïne et la morphine. R. K. Newman (« Opium Smoking in Late Imperial China: A Reconsideration ») et un large consensus académique récent jugent l’ampleur du « problème » « grossièrement exagérée » par le discours nationaliste comme par le discours missionnaire.
Mon évaluation critique : la position de Dikötter, salutaire contre la moralisation nationaliste et le « discours narcophobique », pousse trop loin la réhabilitation ; elle minore les témoignages convergents de ruine sociale et le fait qu’une addiction même proportionnellement minoritaire frappait, en valeur absolue, des dizaines de millions d’individus. La vérité se situe vraisemblablement dans une position médiane : l’opium ne fut ni l’apocalypse du récit nationaliste, ni le loisir anodin du récit révisionniste, mais un phénomène socialement différencié, aux ravages réels pour une frange substantielle, et instrumentalisé politiquement par tous les camps — britanniques justifiant la guerre par un casus belli fabriqué (le « choc des civilisations » contre une Chine « anti-naturellement » isolationniste, selon la critique de Lovell), nationalistes chinois en faisant le degré zéro de l’humiliation.
La matrice interprétative, en guise de conclusion. L’épisode de l’opium éclaire la démocratisation de tout produit dangereux : un produit d’abord élitaire et ritualisé, dont des acteurs extérieurs organisent méthodiquement l’abaissement du prix — la caisse de Patna chutant de 2 500 dollars-argent (1822) à 585 (1838), la superficie de pavot au Bengale passant de ~36 400 hectares (1830) à 71 200 — et la diffusion de masse ; une chaîne où chaque maillon, du producteur appauvri au consommateur ruiné, est tenu à distance par celui qui en tire profit ; des autorités lucides mais paralysées par la corruption que le produit lui-même engendre ; une violence inhérente à chaque nœud du réseau. Le « mac indifférent à ses victimes » n’est pas une métaphore isolée mais la structure même du système : la Compagnie qui ne touche pas l’opium qu’elle produit, le marchand qui ne fume pas la drogue qu’il vend, l’État qui encaisse sans transporter, le garde-côte qui escorte ce qu’il devrait saisir.
Recommandations (pistes pour l’écriture de la synthèse augmentée)
- Architecturer le texte sur l’arc long 1729-1917 plutôt que sur le seul couple de guerres : c’est la seule échelle qui révèle la « démocratisation » comme processus. Marquer trois seuils de bascule — 1799 (échec de la prohibition), 1834 (fin du monopole de la Compagnie et explosion concurrentielle qui fait chuter les prix), 1858 (légalisation qui transforme le crime en fiscalité).
- Tenir fermement la distinction des deux logiques (politique d’État indienne / cynisme privé chinois) : c’est la clé qui désamorce la fausse alternative « arme géopolitique OU cupidité ». Adosser la démonstration aux chiffres de Richards et du Hansard (16,17 % en 1860-1870), incontestables, plutôt qu’aux formules militantes.
- Intégrer la controverse du drainage d’argent (Irigoin/Man-houng Lin) comme une incertitude assumée, et non la masquer : elle illustre précisément la modulation épistémique demandée par le chercheur. Seuil de révision de la thèse : si l’on adopte le récit nationaliste du « drainage par l’opium » sans réserve, on contredit l’état actuel de l’histoire économique quantitative.
- Donner la cartographie des acteurs sous forme de réseau orienté (qui produit / qui transporte / qui distribue / qui consomme / qui réprime / qui corrompt), en faisant ressortir les boucles de rétroaction (la prohibition nourrit la corruption qui nourrit le trafic).
- Conclure sur la valeur heuristique présente : Trocki lui-même relie explicitement le commerce du XIXᵉ siècle au trafic d’héroïne asiatique contemporain — l’épisode est une matrice transposable des mécanismes de toute épidémie de drogue de masse.
Réserves
La lettre de Lin à Victoria ne parvint très probablement jamais à la souveraine ; son statut est celui d’un document de propagande publique (réimprimé dans le Times), non d’une dépêche diplomatique reçue.
Les chiffres d’addiction (40 millions / 10 % / 27 % des hommes / 13,5 millions en 1906) proviennent largement de sources secondaires, journalistiques ou muséales, et reposent sur des estimations d’époque fragiles. Ils sont précisément l’objet du litige Dikötter-vs-tradition ; à manier au conditionnel.
La citation du refus moral de Daoguang est solidement attestée dans le débat parlementaire britannique de 1889 mais transmise par le discours anti-opium occidental ; aucun texte primaire chinois n’en a été localisé. Authenticité de la lettre de Daoguang à Pottinger : incertaine.
Le drainage d’argent des années 1830 (100 millions de taels de Lin Zexu ; ~48-55 millions de dollars de sortie nette selon Kuo) reflète l’alarme contemporaine et est aujourd’hui substantiellement révisé à la baisse (Irigoin, Man-houng Lin). Conflit de sources non entièrement résolu.
La thèse de Trocki (« sans l’opium, pas d’empire ») est puissante mais son usage des documents primaires de la Compagnie a été contesté (note critique du Bulletin of SOAS) ; les pourcentages de revenus de Richards sont plus sûrs.
Les pourcentages de revenus eux-mêmes varient légèrement selon le dénominateur retenu (revenu brut vs net, Inde vs Compagnie) ; une source révisionniste non académique (History Reclaimed) avance des chiffres inférieurs (< 9 % et < 12 %) qui contredisent Richards et doivent être écartés comme polémiques. »
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« C’était une nuit du mois de septembre de l’année de l’année dernière. Pas un nuage ne venait obscurcir la vue magnifique qui s’offrait à moi d’un horizon lumineux et parsemée d’étoiles qui luisaient dans le ciel. Mon casque vissée sur mes oreilles, je savourais une fois de plus la saveur d’un Ashes to Ashes de David Bowie tout en me remémorant ma vie passée et les tourments que j’avais traversé. Empli d’une profonde mélancolie, je ne résistais pas plus longuement à l’immense flot de tristesse qui s’abattit sur moi et je m’effondrai brutalement en larmes et c’est alors que ce raz-de-marée se changea subitement en un tourbillon cosmique qui me traversa de part en part, une sorte de vortex s’ouvrit et me submergea, son courant me parut s’accélérer de façon exponentielle, parallèlement je sentis une joie indicible me transpercer, une explosion des sens et une force infinie qui m’arrachait de la surface de cette terre, cette ascension ne semblait pas avoir de fin, je crus voir des étoiles briller devant mes yeux, comme si je traversais l’univers à la vitesse de la lumière, et puis soudain le temps de réaliser tout ce qu’il m’arrivait, un calme et une sérénité inconnue s’était déposée en moi, rien ne me semblait plus impossible, je touchais au divin et je sentais poindre paradoxalement déjà une certaine tristesse devant le caractère aussi éphémère et probablement unique d’une telle expérience et face à l’impossibilité de pouvoir en relater l’essence. »
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« Sujet, choix et révisions: contraintes»
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« Par ses dispositions natives, l’éducation maternelle, sa volonté de tous les instants, disons-le aussi, les grâces d’en haut, Louis IX sanctifia non seulement son âme, mais la royauté. Il fit, par sa piété ardente et son sentiment exquis du devoir, plus pour la consolider et la rendre presque divine aux yeux des peuples que n’eussent fait les plus grandes victoires et les plus vastes conquêtes. Il n’eut comme roi qu’une pensée et qu’une politique : amener le règne de la justice dans ses États comme il la faisait régner dans son âme. Sa constante préoccupation fut d’établir une société selon la loi du Christ, en faisant succéder la paix à la guerre, l’ordre au chaos, la raison à la violence, l’équité à la force.
Dans notre siècle de commodités et de religion facile, on est tout surpris en lisant dans sa vie, écrite par le confesseur de la reine Marguerite, les rigueurs et les mortifications que s’imposait ce roi chrétien, quand il aurait pu se complaire dans les délices et s’enivrer d’orgueil. Pendant la nuit, que la température fût douce ou des plus froides, il sortait de son lit, s’habillait à la hâte et allait se prosterner des heures entières sur les dalles dans sa chapelle ou son oratoire. Parfois, il donnait un bout de cierge allumé à ceux qui veillaient dans sa chambre, leur enjoignant de l’éveiller quand ce flambeau viendrait à s’éteindre ; et son moment de repos avait été si court qu’il disait à son réveil qu’il n’avait pas eu le temps de se réchauffer.
Il communiait d’ordinaire six fois par an : à Pâques, à la Pentecôte, à l’Assomption, à la Toussaint, à Noël, à la Purification. Le Vendredi saint, il se rendait aux églises voisines de sa résidence ; il portait des chausses sans semelle pour qu’on ne vît pas que la plante des pieds posait nue sur la pierre. Il ne pouvait se rassasier d’oraisons, et en baisant la croix et en la pressant contre sa poitrine, il ne cessait de demander sans cesse à Dieu le don des larmes. Elles ne furent pas refusées à son amour. Bien souvent elles inondaient son visage, et il les trouvait douces non seulement à son cœur, mais à sa bouche.
Il lisait l’Écriture, les Pères et saint Augustin, et pendant son repas il conversait avec ses chapelains ou se faisait lire des ouvrages sur la Foi. Saint Thomas étant un jour à sa table s’absorba dans ses méditations ordinaires. Il oublia le lieu où il était et se mit à frapper du poing la table royale en disant tout haut : « Voilà contre les Manichéens un argument sans réplique ! » Le roi appelle aussitôt un de ses secrétaires et lui ordonne d’écrire, de peur qu’il vînt à l’oublier, l’argument que dicta son convive.
Dès le commencement de son gouvernement personnel, il fonda de nombreuses abbayes, couvents, hôpitaux, maisons-Dieu, maisons des filles-Dieu. Ses familiers murmuraient de ces grandes aumônes et dépenses. « J’aime mieux, répondait-il, que l’excès de ces grandes dépenses que je fais soit fait en aumônes pour l’amour de Dieu qu’en luxe et en vaine gloire de ce monde. »
L’empereur Baudouin II de Constantinople cherchait des secours de toutes parts. Il était dans la plus grande détresse et la plus grande misère. Le roi de France lui donna cent soixante mille livres et reçut en échange de sa générosité un présent qui lui fut très précieux : la couronne d’épines qui avait ceint le front de Notre-Seigneur et des morceaux de la vraie croix. Il alla recevoir ces saintes reliques à Vincennes et il les porta avec ses trois frères, pieds nus, au milieu de la procession jusqu’à l’autel de Notre-Dame où elles furent déposées. Pour garder ce trésor vénéré, il fit construire plus tard un écrin merveilleux, le bijou, chef-d’œuvre de l’art ogival échappé aux temps et aux révolutions, qu’on nomme la Sainte-Chapelle de Paris.
Dans une cour plénière qu’il tint peu après à Saumur, et qui fut surnommée « la nonpareille » à cause de son éclat, il distribua à ses frères, en les revêtant de la ceinture militaire, les apanages qui leur avaient été donnés par leur père. Robert recevait l’Artois, dot de la première femme de Philippe Auguste ; Alphonse, le Poitou ; et Charles, le Maine et l’Anjou. Les parts de ces deux derniers provenaient des conquêtes faites sur Jean sans Terre. La distribution de ces fiefs commençait une seconde féodalité, mais moins dangereuse que la première. Les maisons qu’elle fondait, loin d’ébranler la royauté, n’en étaient que les contreforts ; et du reste ces apanages (ad panem) différaient largement des premiers fiefs concédés par Charles le Chauve : l’autorité du roi s’y étendait par-dessus celle des ducs ou des comtes, et ils rentraient dans le domaine royal à l’extinction de la lignée mâle.
C’était le temps où la lutte avait recommencé en Italie entre le Pape et l’Empereur. Frédéric II, de la maison Gibeline, que Innocent III avait élevé et protégé, opposé même à Othon IV, le vaincu de Bouvines, n’avait pas répondu aux espérances du Saint-Siège. Il avait établi à Naples et à Palerme une civilisation presque musulmane et cherchait à renverser dans la haute Italie les libertés conquises sur Frédéric Barberousse. Par son alliance avec Eccelino III, tyran de Vérone, il avait vaincu la seconde ligue Lombarde. Le pape Grégoire IX l’excommunia en 1241 et offrit la couronne impériale au frère de saint Louis, Robert d’Artois. Le roi de France, qui n’admettait qu’un prince pût perdre son fief et sa couronne que par faute d’hérésie, envoya des ambassadeurs auprès de l’empereur pour s’enquérir de sa foi ; et comme il était avant tout homme d’honneur, il crut aux protestations d’orthodoxie de Frédéric II. Il fit savoir alors respectueusement au pape qu’il refusait l’offre faite à son frère, l’engageant à laisser la couronne à celui à qui Dieu l’avait déjà concédée.
Quelques mois après, il apprenait que des évêques français se rendant au concile de Saint-Jean-de-Latran avaient été faits prisonniers au combat de Meloria et conduits à l’Empereur, les mains liées avec des chaînes d’argent. Louis IX agit alors envers l’empereur avec autant de fermeté qu’il avait eu de dignité dans sa conduite à l’égard des offres du pape, exigea la liberté immédiate des prélats français par une lettre dont le noble langage mérite d’être rappelé : « Que votre grandeur, dit-il, se hâte de rendre aux évêques la liberté qui leur est due, et ainsi vous nous apaiserez. Leur détention est une injure pour nous, et notre majesté royale perdrait de sa considération si nous pouvions nous taire dans cette circonstance. Pesez donc dans votre esprit la demande que nous vous faisons savoir, et que votre prudence impériale ne pense pas alléguer votre puissance ou votre volonté ; car le royaume de France n’est pas tombé si bas qu’il puisse consentir à recevoir un pareil coup d’éperon. » Devant cette injonction, l’empereur se souvint de Bouvines, et les évêques furent relâchés.
Le souverain qui parlait si haut et si ferme aux deux plus grandes puissances de son temps agissait avec non moins de cœur quand l’honneur et le droit le commandaient. Hugues de Lusignan, époux de la veuve de Jean sans Terre, refusa de rendre hommage à Alphonse de Poitiers, prétendant ne reconnaître d’autre comte de Poitou que le roi d’Angleterre, Henri III. Si le comte de la Marche en arrivait là, c’est qu’il sentait derrière lui toute une nouvelle ligue de seigneurs et de rois : Henri III, qui espérait reprendre ses provinces perdues ; Raymond VII, qui comptait pouvoir échapper à l’accomplissement du traité de Paris ; et les rois de Navarre, d’Aragon et de Castille, poussés par différents intérêts.
Louis IX équipa rapidement une belle armée munie de fourgons et de machines de guerre, et il accourut aussitôt contre les barons rebelles. Les forteresses du comte de la Marche furent enlevées sans difficulté. Henri III était venu d’Angleterre ; saint Louis, qui avait des scrupules de conscience sur la légitimité des conquêtes de son père, s’empressa de lui offrir la paix. Le roi d’Angleterre rejeta avec dédain ses propositions et demanda la guerre. La rencontre eut lieu près du pont de Taillebourg, le 10 juillet 1242. Saint Louis se jeta l’un des premiers, épée à la main, sur le pont qu’il fallait passer sous les traits des ennemis, pendant que le roi Henri, tremblant de peur, se hâtait de demander une trêve. Elle lui fut accordée pour vingt-quatre heures ; il en profita pour s’échapper au plus tôt. Les barons d’Aquitaine et les Anglais qu’il avait amenés le rejoignirent à Saintes, tout honteux de son peu de courage. Mais le vainqueur de Taillebourg les atteignait presque aussitôt, et un nouveau combat se livra dans les ravins et les vignes qui avoisinent la ville. Les Français rejetèrent dans les murs ceux qu’ils avaient vaincus quatre jours auparavant ; et Henri III, ne s’y jugeant pas en sûreté, reprit la fuite et ne s’arrêta que lorsqu’il eut mis derrière lui les fortes murailles de Bordeaux, le 14 août 1242. Le comte de la Marche, indigné contre son allié, se décida à rendre hommage avec les autres barons. Louis IX reprit tout ce que son père avait conquis et permit à Henri de se rembarquer en lui accordant une trêve de cinq ans. Le Midi s’était insurgé comme l’Aquitaine, et les hérétiques avaient vengé leur défaite par le massacre des inquisiteurs. Raymond VII s’empressa de se soumettre au su de la défaite de l’Ouest. Le roi se contenta de le ramener aux conditions du traité de Meaux, tant pour lui que pour les seigneurs de la contrée (janvier 1243).
Pendant la campagne contre les Anglais et les Aquitains, le roi prit dans les marais de la Saintonge les germes d’une fièvre qui, d’abord arrêtée, reparut plus intense. Son état devint un moment si grave qu’on le crut mort. Sa léthargie était complète. Or, pendant qu’il était dans cette triste situation, il entendit un débat entre deux dames qui le gardaient. L’une voulait lui tirer le drap sur le visage, disant qu’il était outrepassé ; l’autre s’y opposait parce que l’âme, pensait-elle, n’était pas encore séparée du corps. Le roi, qui ne pouvait donner aucun signe de vie et risquait néanmoins d’être enseveli vivant, fit alors le vœu en son cœur de prendre la croix si Dieu l’arrachait à cet état d’immobilité ; puis il exhala un soupir, étira les bras et les jambes, et s’assit sur son séant en disant d’une voix creuse, comme s’il fût sorti du sépulcre : « La lumière d’en haut est descendue sur moi et m’a retiré du sein des morts. » Il demanda aussitôt qu’on lui apportât la croix ; il la fit placer sur son lit pour manifester le vœu formulé dans son cœur d’accomplir une croisade si Dieu lui rendait la santé.
Blanche de Castille accourut pleine de joie en apprenant l’heureuse crise qui s’était opérée ; mais quand elle aperçut la croix rouge, elle en fut aussi transie que si elle eût vu son fils expirant. Elle fit tout ce qu’elle put pour le détourner de son projet, mais ses conseils, ses prières, ses larmes ne purent ébranler la résolution de saint Louis. En voyant ses efforts inutiles, quand le roi fut complètement rétabli, elle s’appuya sur l’évêque de Paris. Celui-ci, pour éloigner les scrupules de cette conscience délicate, promettait à Louis IX de le faire relever de son vœu par le Pape lui-même, et de plus il ajoutait : « Sire mon roi, rappelez-vous que lorsque vous avez fait sans réflexion un vœu d’une telle importance, vous étiez malade et, pour dire vrai, vous n’aviez pas tous vos sens ; aussi les paroles ainsi proférées ne vous engagent point. »
« Puisque vous assurez que je n’avais pas esprit de connaissance, répliqua le roi, lorsque j’ai fait mon vœu et j’ai pris la croix, la voilà cette croix, et je la dépose entre vos mains comme vous le conseillez. » Et ce disant, il arracha la croix posée sur son épaule. Tous les assistants se félicitaient de cette action, mais tout à coup le roi changea de visage, ploya le genou et dit à l’évêque : « Maintenant, vous ne pouvez nier que je ne sois en pleine possession de mon sens et de mes raisons ; je requiers donc que cette croix me soit rendue, car celui qui n’ignore nulle chose sait qu’aucune nourriture n’entrera dans ma bouche jusqu’à ce que ce signe céleste soit replacé sur mon épaule. » Les assistants, pleins d’admiration, s’écrièrent alors : « C’est le doigt de Dieu, ne nous opposons pas à sa volonté ! » Blanche de Castille dut se résigner, et la France, par respect pour son roi plus que par son propre entraînement, se prépara à de nouveaux sacrifices en faveur d’une cause longtemps jugée perdue. »
Informations sur l’œuvre
- Auteur du texte : Abbé Jean-Michel-Alfred Vacant (1852–1901), maître de conférences à la Faculté de théologie de Lyon.
- Titre de l’ouvrage : Histoire de l’Église, rédigée d’après les documents les plus authentiques et les travaux les plus récents (plus précisément dans la section ou le tome consacré au Moyen Âge et à l’histoire de Saint Louis).
- Date de parution : 1886 (les volumes de cette grande histoire ecclésiastique et des cours de l’auteur ont été publiés au milieu des années 1880).
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Poursuivre les réseaux d’intimidation coordonnée en ligne : guide juridique et stratégique complet
« La France dispose désormais d’un arsenal juridique considérablement renforcé pour poursuivre les auteurs de cyberharcèlement organisé, y compris lorsqu’une ingérence étrangère est impliquée. L’adoption de la loi du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères, combinée à la jurisprudence fondatrice de la Cour de cassation du 29 mai 2024 sur le harcèlement en meute, a transformé le paysage juridique. Un blogueur français documentant des campagnes coordonnées impliquant des satellites d’extrême droite, des officines russes et des fonctionnaires infiltrés peut aujourd’hui mobiliser simultanément le droit pénal du harcèlement, les dispositions sur les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, le droit disciplinaire de la fonction publique et les mécanismes européens de sanctions. La clé réside dans une stratégie d’accumulation méthodique de preuves, le recours au juge d’instruction pour forcer l’identification des anonymes, et l’articulation entre procédures pénales, civiles et administratives.
Le socle pénal : de l’article 222-33-2-2 à l’infraction de mise en danger par divulgation de données
L’article 222-33-2-2 du Code pénal, modifié par la loi Schiappa du 3 août 2018, constitue le fondement des poursuites contre le cyberharcèlement organisé. Son innovation majeure réside dans deux scénarios distincts pour le harcèlement collectif. Le premier vise les personnes agissant « de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles » — il couvre les organisateurs et participants délibérés d’un raid numérique, même si chaque individu n’a pas agi de façon répétée. Le second, plus novateur, vise ceux qui, « même en l’absence de concertation, savent que leurs propos ou comportements caractérisent une répétition » — il atteint les relais qui s’agrègent sciemment à une meute.
Les peines sont graduées : 1 an et 15 000 € d’amende en cas de base, 2 ans et 30 000 € lorsque le harcèlement est commis par voie numérique (circonstance aggravante), 3 ans et 45 000 € si la victime est mineure ou vulnérable, et jusqu’à 10 ans et 150 000 € en cas de suicide ou tentative de suicide de la victime. La loi du 21 mars 2024 a encore renforcé ces dispositions.
À cet arsenal s’ajoutent plusieurs textes complémentaires essentiels. L’article 223-1-1 du Code pénal (« amendement Samuel Paty », loi du 24 août 2021) punit le doxxing — la divulgation d’informations personnelles exposant une personne à un risque — de 3 ans et 45 000 €, portés à 5 ans et 75 000 € si la victime est dépositaire de l’autorité publique ou journaliste. L’usurpation d’identité numérique (article 226-4-1) est punie d’1 an et 15 000 €. Les atteintes au traitement automatisé de données personnelles (articles 226-16 à 226-24) complètent le dispositif en matière de collecte et utilisation abusive de données pour alimenter des campagnes de harcèlement.
Concernant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a censuré l’essentiel du texte le 18 juin 2020 (décision n° 2020-801 DC), jugeant disproportionnées les obligations de retrait en 1 heure et 24 heures. Subsistent néanmoins l’Observatoire de la haine en ligne (rattaché à l’Arcom), le parquet spécialisé du Tribunal judiciaire de Paris, et la simplification des procédures de signalement. Le Digital Services Act (DSA), applicable depuis février 2024, fournit désormais le cadre européen harmonisé que la loi Avia tentait d’instaurer nationalement. La loi du 7 juillet 2023 impose par ailleurs aux réseaux sociaux de diffuser le numéro 3018 et de simplifier les signalements.
L’arrêt Mila et la jurisprudence fondatrice du harcèlement en meute
La décision de la Cour de cassation du 29 mai 2024 (n° 23-80.806), publiée au Bulletin, constitue l’arrêt de référence. Statuant dans l’affaire Mila, la chambre criminelle a posé quatre principes cardinaux. Premièrement, un seul message suffit à caractériser l’infraction si son auteur savait qu’il s’inscrivait dans un mouvement collectif de harcèlement. Deuxièmement, les juges ne sont pas tenus d’identifier, dater et qualifier chaque message émis par les autres participants — il suffit d’établir leur existence et la connaissance qu’en avait le prévenu. Troisièmement, la victime n’a pas besoin d’avoir lu le message spécifique — sa publication dans le contexte d’un flot de messages harcelants suffit. Quatrièmement, l’utilisation d’un hashtag (#Mila) démontre l’intention délibérée de participer au mouvement de meute.
Plusieurs autres affaires éclairent la jurisprudence. L’affaire Marvel Fitness (TC Versailles, septembre 2020) a donné lieu à la première condamnation pour instigation de raid numérique : 2 ans d’emprisonnement dont 1 an ferme pour un blogueur ayant incité ses 150 000 abonnés à harceler d’autres YouTubeurs. L’affaire Nadia Daam (2017-2022) a vu des peines de 5 à 6 mois avec sursis confirmées en appel, avec 4 000 € de dommages-intérêts pour préjudice moral (CA Rennes, 24 août 2022). L’affaire de la Ligue du LOL, en revanche, illustre le risque de la prescription : classée sans suite en février 2022, les faits étant antérieurs à la création de l’infraction de harcèlement en meute en 2018. L’affaire Booba/Magali Berdah démontre que le juge d’instruction peut être saisi même pour des raids numériques orchestrés par des personnalités publiques.
Un décret du 26 novembre 2020 (art. D.8-2-10 CPP) a instauré une compétence exclusive du Tribunal judiciaire de Paris pour le harcèlement moral et sexuel discriminatoire commis en ligne, centralisant les affaires les plus complexes au sein du Pôle national de lutte contre la haine en ligne.
De l’anonymat au nom propre : méthodologies d’enquête et levée d’identité
Faire tomber le masque des pseudonymes
La levée de l’anonymat emprunte quatre voies procédurales. La requête non contradictoire (articles 493 CPC et 6 LCEN) permet d’obtenir une ordonnance du président du tribunal judiciaire sans que la plateforme soit prévenue — c’est la voie la plus rapide. Le référé sur le fondement de l’article 145 CPC (mesure d’instruction in futurum) constitue la voie la plus robuste, confirmée par plusieurs ordonnances du TJ Paris (25 février 2021, 31 janvier 2023, 18 juillet 2023). La procédure accélérée au fond (PAF), issue de la loi SREN du 21 mai 2024, offre une troisième option parallèle (CA Paris, 21 décembre 2023, n° 23/06581). Enfin, dans le cadre d’une information judiciaire, le juge d’instruction dispose du pouvoir le plus étendu : réquisitions directes aux plateformes sans les limitations du droit civil.
L’article 6-II de la LCEN impose aux hébergeurs et FAI de conserver pendant un an les données permettant l’identification de tout contributeur (adresse IP de connexion, date de création de compte, nom, prénom, adresse e-mail). Le non-respect d’une réquisition judiciaire est puni d’1 an d’emprisonnement et 75 000 € d’amende (article 6-VI LCEN).
Réquisitions aux plateformes : un paysage en transformation
La coopération varie considérablement selon les plateformes. Meta/Facebook répond généralement aux réquisitions françaises. Twitter/X doit être visé via Twitter International Company (Irlande), et le TJ Versailles a poursuivi Twitter France pour refus de répondre à une réquisition. L’affaire la plus spectaculaire concerne Telegram : historiquement non coopérant (« 0 octet de données transmis »), l’arrestation de Pavel Durov au Bourget le 24 août 2024 — mis en examen de 12 chefs d’accusation — a provoqué un revirement complet. Depuis septembre 2024, Telegram transmet adresses IP et numéros de téléphone sur « ordonnance valide d’autorité judiciaire compétente ». VK (russe) reste quasiment impossible à contraindre par les voies classiques : la coopération doit s’appuyer sur l’OSINT et les preuves indirectes.
Traçage IP : le cadre issu de la jurisprudence européenne
La CJUE a posé le cadre dans deux arrêts majeurs. L’arrêt La Quadrature du Net du 6 octobre 2020 (C-511/18) interdit la conservation généralisée des données de trafic et localisation sauf menace grave pour la sécurité nationale, mais autorise la conservation généralisée des adresses IP distinctement. L’arrêt du 30 avril 2024 (C-470/21) a validé l’accès aux données d’identité civile correspondant à une adresse IP, même sans contrôle judiciaire préalable, à condition d’une « séparation effectivement étanche » entre catégories de données. En France, la loi du 2 mars 2022 restreint l’accès aux données de connexion aux infractions graves, et la Cour de cassation (juillet 2022) a jugé que le procureur ne peut autoriser l’accès aux données de trafic/localisation, cette compétence relevant du JLD ou du juge d’instruction.
Détection de comportements coordonnés inauthentiques
L’identification de réseaux coordonnés repose sur plusieurs méthodes complémentaires. L’analyse de réseau cartographie les comptes partageant les mêmes URL dans des fenêtres temporelles courtes (URL Similarity Networks) ou publiant des contenus textuellement similaires (Text Similarity Networks). La stylométrie et le fingerprinting linguistique permettent de déterminer si plusieurs comptes sont opérés par la même personne, via l’analyse des n-grammes, du style d’écriture et des patterns de ponctuation. Les signatures techniques (clustering d’adresses IP, empreintes de navigateur, anomalies d’horodatage, données WHOIS de domaines) révèlent les infrastructures partagées. Des outils comme CooRTweet (package R), Gephi (visualisation de graphes), Botometer (détection de bots), Maltego (analyse de liens) et les méthodes développées par EU DisinfoLab (arbre de détection CIB) sont mobilisables.
L’OSINT (Open Source Intelligence) est légale en France tant qu’elle repose exclusivement sur des informations accessibles publiquement. Un particulier peut collecter des publications publiques, effectuer des Google dorkings, analyser des données WHOIS, utiliser Sherlock (recherche de pseudonymes sur 300+ plateformes) ou TinEye (recherche d’images inversée). En revanche, l’accès à des données protégées (art. 323-1 CP), la création de faux profils pour infiltrer des groupes privés, ou la collecte systématique en violation du RGPD sont prohibés. Les détectives privés agréés CNAPS disposent d’un cadre plus large, leurs constatations étant recevables devant les juridictions.
Stratégie de poursuite : forcer l’ouverture d’une information judiciaire
La stratégie optimale pour une victime de cyberharcèlement organisé suit un enchaînement précis. La plainte simple (au commissariat, en gendarmerie ou par courrier au procureur) constitue l’étape initiale obligatoire. Elle est gratuite mais présente un risque élevé de classement sans suite — comme l’illustre l’affaire de la Ligue du LOL.
Si la plainte est classée ou reste sans réponse pendant 3 mois (article 85 al. 2 CPP), la victime peut déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire compétent. Cette voie est stratégiquement déterminante car elle force l’ouverture d’une information judiciaire, surmontant l’inertie du parquet. Le juge fixe une consignation (typiquement 500 à 1 000 €, dispensée en cas d’aide juridictionnelle). La plainte doit mentionner l’identité du plaignant, les faits détaillés, la qualification juridique précise (« harcèlement moral aggravé, art. 222-33-2-2 CP ») et les éléments de preuve.
Le juge d’instruction dispose des pouvoirs d’investigation les plus étendus du droit français. Il peut émettre des réquisitions directes aux plateformes et FAI (articles 60-1, 77-1-1 CPP), délivrer des commissions rogatoires autorisant perquisitions, saisies de matériel informatique, écoutes téléphoniques (art. 100 CPP) et captation de données informatiques. Pour les éléments localisés à l’étranger, il peut émettre des commissions rogatoires internationales ou recourir à la décision d’enquête européenne (DEE) au sein de l’UE. La Convention de Budapest sur la cybercriminalité fournit un cadre de coopération avec les 81 États parties — mais la Russie n’a jamais signé.
Pour maximiser l’impact, une stratégie à double voie est recommandée : procédure pénale (plainte avec CPC) pour la condamnation et l’identification des auteurs, combinée à un référé civil (art. 145 CPC / art. 6 LCEN) pour le retrait urgent de contenus et la préservation des données. Ces deux voies ne sont pas mutuellement exclusives (TJ Paris, 25 février 2021). La constitution de partie civile permet d’obtenir à la fois la condamnation pénale et l’indemnisation du préjudice : préjudice moral (1 500 à 10 000 € par défendeur selon la jurisprudence), préjudice matériel (frais de déménagement, sécurité), trouble dans les conditions d’existence, et préjudice professionnel. Les montants restent relativement modestes au pénal ; des sommes supérieures (10 000 à 50 000 €+) peuvent être obtenues au civil, particulièrement avec une documentation médicale solide.
Un point crucial concerne les délais de prescription : 6 ans pour le harcèlement moral (à compter du dernier acte), mais seulement 3 mois pour la diffamation et l’injure (loi du 29 juillet 1881). L’urgence de la documentation initiale est donc critique.
Ingérence étrangère : la loi de 2024 et les moyens de VIGINUM
Un cadre juridique transformé
La loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères a comblé des lacunes majeures. Son innovation centrale est l’article 411-12 du Code pénal : toute infraction contre les personnes (Livre II, Titre II) ou les biens (Livre III) commise « dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère » voit ses peines aggravées d’un degré. Concrètement, un cyberharcèlement organisé (2 ans) commis pour le compte d’une puissance étrangère encourt 3 ans ; s’il entraîne le suicide de la victime (10 ans), la peine monte à 15 ans. La loi institue également un registre des représentants d’intérêts étrangers géré par la HATVP (pénalité de 3 ans et 45 000 € en cas de non-inscription), étend le gel des avoirs aux personnes impliquées dans l’ingérence (auparavant réservé au terrorisme), et autorise les techniques algorithmiques de surveillance (art. L.851-3 CSI) pour la détection des ingérences — jusqu’au 30 juin 2028 à titre expérimental.
Les articles 411-4 à 411-8 du Code pénal (« intelligence avec une puissance étrangère ») préexistaient mais souffraient de difficultés d’application aux opérations d’influence numérique. Le problème central reste l’attribution : établir formellement qu’une campagne de trolls est pilotée par ou pour un État étranger constitue le défi majeur. Le Professeur Mainguy (Le Club des Juristes, mai 2024) soulignait l’absence d’infraction pénale spécifique d’« ingérence étrangère » — la loi de 2024 y répond partiellement par la circonstance aggravante mais ne crée pas d’infraction autonome.
VIGINUM : sentinelle numérique de la République
VIGINUM (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères), créé par décret du 13 juillet 2021 et opérationnel depuis décembre 2021, est rattaché au SGDSN. Composé d’environ 60 agents civils, il surveille les phénomènes inauthentiques (comptes suspects, contenus malveillants, comportements coordonnés anormaux) sur les plateformes comptant plus de 5 millions de visiteurs uniques mensuels en France. VIGINUM définit l’ingérence numérique étrangère selon quatre critères cumulatifs : atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux ; allégations manifestement inexactes ou trompeuses ; caractère artificiel, massif et délibéré ; implication directe ou indirecte d’un acteur étranger.
Ses détections les plus notables incluent RRN/Doppelganger (juin 2023, campagne russe utilisant des sites clones imitant Le Monde, Le Parisien, Le Figaro), Portal Kombat (février 2024, réseau de 224 portails de propagande pro-russes), Matriochka (2024, tentative d’instrumentalisation de fact-checkers), et UN-notorious BIG (décembre 2024, propagande azerbaïdjanaise visant les DROM-COM). VIGINUM publie ses rapports techniques sur GitHub (github.com/VIGINUM-FR/Rapports-Techniques) et dispose d’une convention avec l’Arcom depuis juillet 2024.
Pour signaler une ingérence présumée, les canaux sont la DGSI (principal service de renseignement intérieur pour le contre-espionnage), PHAROS (internet-signalement.gouv.fr) pour les contenus illicites, et la section J3/JUNALCO du parquet de Paris pour les plaintes pénales.
Coopération internationale et limites structurelles
Le Règlement européen e-Evidence (2023/1543), applicable à compter du 17 août 2026, permettra à une autorité judiciaire d’un État membre de demander directement des preuves électroniques à un prestataire dans un autre État membre, avec un délai de 10 jours (8 heures en urgence). La Convention de Budapest (2001, 81 États parties) fournit un cadre d’entraide pour les États signataires — mais la Russie n’en fait pas partie et refuse systématiquement la coopération judiciaire dans les affaires liées à ses activités étatiques. Les inculpations Mueller contre l’Internet Research Agency (13 individus et 3 entités russes, 16 février 2018) démontrent que la poursuite est juridiquement possible mais pratiquement inapplicable contre des opérateurs situés en Russie.
Les sanctions européennes constituent l’outil punitif le plus concret. Le 11ᵉ paquet de sanctions (juillet 2023) a visé pour la première fois des entités de manipulation informationnelle (Social Design Agency, Structura National Technologies, InfoRos). Le 17ᵉ paquet (mai 2025) a sanctionné Voice of Europe, African Initiative, Stark Industries Solutions et le réseau Anti-Spiegel. Ces mesures comprennent le gel d’avoirs, l’interdiction de voyager et la prohibition de mise à disposition de fonds.
Constituer un dossier de preuves numériques inattaquable
La hiérarchie probatoire en droit français
La recevabilité des preuves numériques repose sur trois conditions : authenticité (identification certaine de l’auteur/source), intégrité (absence d’altération, garantie par hash cryptographique SHA-256 et horodatage qualifié), et loyauté (obtention licite, respect du RGPD et des droits fondamentaux). La norme NF Z42-013 (AFNOR) encadre l’archivage électronique à valeur probante, tandis que le règlement eIDAS (UE n° 910/2014, mis à jour en 2024) confère une présomption de fiabilité aux signatures et horodatages qualifiés.
Le constat de commissaire de justice (ex-huissier, depuis la fusion des professions le 1ᵉʳ juillet 2022) possède la force probante maximale — il fait foi jusqu’à inscription de faux. Le protocole suit la norme AFNOR NF Z67-147 : description du matériel utilisé, adresse IP de l’ordinateur, purge du cache et des cookies, synchronisation de l’horloge, navigation vers les URL documentées, capture d’écrans et du code source, rédaction d’un procès-verbal avec annexes. Le coût varie de 169 à 500 € pour un constat simple, 700 à 1 200 € pour un dossier de cyberharcèlement standard, et jusqu’à 2 000 à 5 000 € pour les cas complexes (réseaux criminels, multiples plateformes).
Les simples captures d’écran ne constituent qu’un commencement de preuve par écrit, facilement contestable. Les pages archivées via la Wayback Machine ont une « valeur de renseignements » selon la Cour d’appel de Paris (16 avril 2021, n° 18/24048) et doivent être corroborées. L’enregistrement vidéo de l’écran (screen recording) est accepté et réduit le risque de falsification. Des applications comme CertiPhoto certifient photos et captures avec géolocalisation, horodatage et signature électronique.
La stratégie de « fixation de l’objectif »
Chaque attaque doit devenir une pièce du dossier. La méthode consiste à ne jamais répondre (préserver sa crédibilité, ne pas alimenter le cycle), documenter immédiatement avant disparition des contenus, et maintenir un registre chronologique détaillant pour chaque incident : date, heure, plateforme, URL, identité de l’auteur (même pseudonyme), type de contenu (insulte, menace, diffamation, doxxing), capture d’écran avec code source. Ce registre doit montrer les patterns de coordination : simultanéité des messages, utilisation de hashtags ou formulations identiques, escalade dans le temps, nouveaux comptes rejoignant la campagne. Des constats de commissaire de justice doivent être commissionnés aux moments-clés : attaque initiale, première escalade, apparition de nouveaux attaquants. La documentation médicale (certificats attestant anxiété, dépression, ITT) doit être actualisée régulièrement pour établir le lien causal entre le harcèlement et la dégradation de l’état de santé.
Sécuriser ses données pendant la documentation
Les recommandations de l’ANSSI (42 mesures du guide d’hygiène informatique) constituent la référence. En pratique : mots de passe uniques de 12+ caractères avec gestionnaire de mots de passe, VPN pour masquer son IP lors de la documentation, communications via Signal (chiffrement de bout en bout), comptes et adresses e-mail dédiés à la documentation (séparés de l’identité personnelle), authentification à deux facteurs sur tous les comptes, paramètres de confidentialité maximaux sur les réseaux sociaux, et mise à jour systématique du système d’exploitation et de l’antivirus.
Fonctionnaires impliqués : la double sanction disciplinaire et pénale
L’obligation de réserve s’étend aux réseaux sociaux
L’obligation de réserve est d’origine purement jurisprudentielle (CE, 11 janvier 1935, Bouzanquet) — elle n’est pas codifiée dans le Code général de la fonction publique (CGFP), contrairement aux obligations de neutralité, dignité et impartialité (loi du 20 avril 2016). Elle impose la modération dans l’expression des opinions personnelles, y compris en dehors du service et sur tous les supports, réseaux sociaux compris.
La jurisprudence est désormais sans ambiguïté. Le TA Rouen (26 octobre 2021) a confirmé la révocation d’un policier pour des propos racistes, misogynes et antisémites dans un groupe WhatsApp privé — le tribunal jugeant que même sur messagerie privée, les commentaires « de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service ou à jeter le discrédit sur l’administration » justifient la sanction. La CAA Douai (4 avril 2019, n° 17DA00703) a confirmé la révocation d’un policier ayant effectué des saluts nazis dans un bar public. Le Conseil d’État (29 décembre 2020, n° 440256) a sanctionné un militaire pour un post critique sur Facebook. Le TA Bordeaux (31 décembre 2012, affaire Zoé Shepard) a validé une sanction même pour des écrits sous pseudonyme.
Les critères d’appréciation par les tribunaux sont : la position hiérarchique (plus elle est élevée, plus l’obligation est stricte), la publicité des propos (réseaux sociaux ouverts > messagerie restreinte), la nature du contenu (contenu discriminatoire jugé plus sévèrement), le lien avec le service (utilisation du titre professionnel), et le contexte (période électorale, activité syndicale).
Quatre groupes de sanctions, de l’avertissement à la révocation
Le CGFP (articles L533-1 à L533-3) organise les sanctions en quatre groupes. Le premier (avertissement, blâme, exclusion temporaire ≤ 3 jours) n’exige pas la saisine du conseil de discipline. Les deuxième et troisième groupes (radiation du tableau d’avancement, abaissement d’échelon, exclusion temporaire jusqu’à 2 ans, rétrogradation) requièrent l’avis du conseil de discipline. Le quatrième groupe comprend la mise à la retraite d’office et la révocation — sanctions les plus graves réservées aux manquements caractérisés. La prescription disciplinaire est de 3 ans à compter de la connaissance effective des faits par l’administration (art. L532-2 CGFP), interrompue par les poursuites pénales.
L’indépendance des procédures : un levier stratégique majeur
Le principe d’indépendance des procédures disciplinaire et pénale (art. L530-1 CGFP) signifie que l’administration peut sanctionner sans attendre le verdict pénal (CE, 25 octobre 2006 ; CE, 3 septembre 2019) et qu’un acquittement au pénal n’empêche pas la révocation — sauf si le tribunal pénal établit l’inexactitude matérielle des faits. Il n’y a pas de violation de la présomption d’innocence : l’administration apprécie les faits selon ses propres critères. Ce principe est démontré par le cas d’un policier interpellé parmi des militants d’ultra-droite lors d’un match France-Maroc (2022), criminellement relaxé pour vice de procédure mais administrativement révoqué, révocation confirmée par le tribunal administratif en 2025.
Pour signaler un fonctionnaire, les canaux sont l’IGPN (signalement-igpn.fsi.interieur.gouv.fr) pour les policiers, l’IGGN pour les gendarmes, le Défenseur des droits (formulaire en ligne ou courrier) pour tout fonctionnaire, ou un signalement hiérarchique direct. Le Défenseur des droits peut enquêter, recommander des sanctions et publier des rapports spéciaux. La plainte pénale directe au procureur de la République déclenche simultanément la mécanique pénale et peut alimenter le dossier disciplinaire.
Ressources opérationnelles et structures d’appui
Les services d’enquête spécialisés forment un réseau dense. L’OFAC (Office anti-cybercriminalité, créé en novembre 2023, ~180 agents) a remplacé l’OCLCTIC et gère PHAROS (internet-signalement.gouv.fr, ~1 000 signalements/jour) et THESEE. Le C3N/UNCyber (Gendarmerie nationale) coordonne environ 9 500 cyber-gendarmes dont 850 enquêteurs sous pseudonymes. Le BL2C (Brigade de lutte contre la cybercriminalité) couvre Paris et l’Île-de-France. La PNIJ (Plateforme nationale des interceptions judiciaires) centralise plus de 2 millions de réquisitions judiciaires annuelles.
Pour l’accompagnement des victimes : le 3018 (e-Enfance, 7j/7, 9h-23h, signaleur de confiance Arcom capable d’obtenir le retrait de contenus en heures), le 116 006 (France Victimes, réseau de ~130 associations, aide psychologique, juridique et sociale gratuite), 17Cyber (17cyber.gouv.fr, diagnostic de situation en ligne), et Cybermalveillance.gouv.fr (guides pratiques). L’aide juridictionnelle est accessible sous conditions de ressources (RFR ≤ 11 262 € pour l’AJ totale) et couvre les frais d’avocat, d’expert et de constat de commissaire de justice.
Parmi les rapports de référence, le rapport sénatorial n° 739 (2023-2024) « Lutte contre les influences étrangères malveillantes » (369 pages, 47 recommandations) fournit l’analyse la plus complète de la menace. Le rapport conjoint CAPS/IRSEM (2018) « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties » reste la référence doctrinale, attribuant 80 % des efforts d’influence en Europe à la Russie. EU DisinfoLab (disinfo.eu) publie des investigations continues sur les opérations Doppelganger et développe des méthodologies de détection.
Conclusion : une stratégie d’attrition juridique à trois niveaux
Le droit français offre désormais un dispositif complet, mais son efficacité dépend d’une stratégie coordonnée sur trois niveaux simultanés. Au niveau pénal, la plainte avec constitution de partie civile reste l’outil le plus puissant pour forcer l’identification des anonymes via le juge d’instruction — chaque nouveau message de harcèlement documenté renforce le dossier et repousse le point de départ de la prescription. Au niveau administratif, le signalement des fonctionnaires impliqués à l’IGPN, l’IGGN ou au Défenseur des droits peut aboutir à des révocations indépendamment de l’issue pénale. Au niveau institutionnel, le signalement à VIGINUM et à la DGSI active les capteurs étatiques de détection d’ingérence étrangère, susceptibles de déclencher des sanctions européennes et le gel d’avoirs.
L’insight le plus contre-intuitif est que le modèle détection-attribution-exposition de VIGINUM s’avère actuellement plus efficace que la poursuite pénale pour les opérateurs étrangers hors d’atteinte judiciaire. La publication des rapports techniques et l’exposition publique des réseaux constituent un outil de dissuasion que le droit pénal seul ne peut fournir. Pour les auteurs identifiables sur le sol français ou européen, en revanche, l’arsenal juridique est sans précédent — à condition de maîtriser la chaîne de preuve numérique et de ne pas laisser la prescription éteindre l’action. »
…
« SOCIÉTÉ DE MÉDECINE Rapport de la commission chargée de l’étude de la loi de 1838 sur les aliénés
III. DES REPROCHES ADRESSÉS A LA LOI DU 30 JUIN 1838
« Les adversaires de la loi du 30 juin 1838 se sont efforcés de la représenter comme une nouvelle loi des suspects, et, faute de se rendre compte de la situation exceptionnelle de l’aliéné dans la société, ils ont commis une erreur qui ne saurait se propager sans entraîner après elle les plus regrettables conséquences. L’aliéné, selon eux, cesse d’être un malade : ce n’est plus qu’un prévenu ; l’existence de la folie devrait-elle être, d’après eux, reconnue non pas par un médecin, mais par un jury composé de citoyens pris au hasard, auxquels il suffira, disent-ils, d’avoir du bon sens pour juger s’il y a lieu ou non d’autoriser le placement dans un établissement spécial.
Cette prétention n’est pas nouvelle ; elle n’en est pas pour cela plus justifiée. S’il suffisait du simple bon sens dans ces questions délicates, les médecins seraient les premiers à désirer que leur responsabilité fût entièrement dégagée. Mais est-il donc toujours si facile de reconnaître la folie ? Et croit-on qu’il n’y a de fous que ceux qui se livrent publiquement à des actes extravagants : que le maniaque avec ses cris, ses violences ; l’halluciné avec ses visions, ses recherches incessantes d’ennemis imaginaires ; le dément avec son insouciante malpropreté et l’incohérence complète de ses idées ?
Ces formes de la folie, que le vulgaire accepte parce qu’elles ont une saisissante expression, ne sont que le côté accessible à tous des aliénations mentales. Mais il existe en outre d’autres espèces de folie, caractérisées soit par la perversion des sentiments et des affections, soit par des tendances instinctives irréfléchies, soit par d’irrésistibles et dangereuses impulsions. Ces vésanies laissent d’ordinaire à l’esprit des malades assez de lucidité et à leur intelligence un champ d’activité assez étendu pour donner le change à tout autre qu’un observateur expérimenté et compétent. L’examen le plus attentif de ces cas, s’il n’est pas dirigé par des connaissances spéciales préalablement acquises, pourra n’aboutir à rien : l’aliéné saura soigneusement cacher son délire, il en réservera pour ceux avec lesquels il vit les manifestations les plus dangereuses, il saura se faire passer aux yeux d’étrangers sans expérience pour une triste victime d’odieuses machinations ; et si la famille, à bout de souffrances et de sacrifices, finit par mettre un terme à ce long martyre de toutes les heures, de toutes les minutes, elle passera pour s’être rendue coupable d’un monstrueux attentat, et il n’y aura pas d’épithètes assez insultantes pour flétrir le nom du médecin qui aura signé le certificat. »
…
« Tous ces cas de folie si réels et si dangereux ne courraient-ils pas grand risque d’être méconnus si, pour en attester l’existence, l’on recourait au bon sens du premier venu au lieu de consulter l’expérience des médecins ? Et cependant c’est à ces derniers que s’adressent toutes les attaques dirigées contre la loi du 30 juin 1838. De toutes ses dispositions, les seules qui soient réellement battues en brèche dans l’opinion publique sont celles qui sont prescrites par l’article 8 pour l’admission des malades dans les asiles. Il semblerait vraiment que rien ne soit si commun que l’association d’une famille cupide et d’un médecin sans honneur pour faire enfermer un homme sain d’esprit. On voudrait faire croire que le seuil de l’asile une fois franchi, cette victime de l’arbitraire serait privée de toute garantie, de tout moyen de réclamation, et n’aurait plus devant elle d’autre perspective que celle d’une prompte contagion : la folie, tout à fait imaginaire jusque-là, deviendrait subitement réelle et incurable.
Nous pouvons affirmer que ce sont là autant d’erreurs. D’abord, le certificat médical n’a pas à lui seul autant de pouvoir qu’on lui en suppose. Il définit une situation, il formule le mode de traitement qui convient à la maladie, il résume les indications tirées de l’ensemble des symptômes observés, il conclut qu’il y a lieu de pourvoir au placement dans un établissement spécial, et rien de plus. C’est la famille qui prend la résolution d’appliquer le traitement conseillé par le médecin et qui le fait sous sa responsabilité ; c’est elle qui formule la demande d’admission et qui assume les conséquences de sa détermination. Faut-il ajouter que ces formalités une fois accomplies, le chef de l’établissement — qui, quoi qu’on en puisse dire, doit par simple intérêt, quand ce ne serait pas par souci de son honorabilité, se prémunir par-dessus tout contre l’admission d’un malade dont l’état de folie ne serait pas réel — saura bien se rendre compte de l’opportunité de la mesure prescrite par le médecin, réclamée par la famille ? Il faudra du reste que, dans les vingt-quatre heures, il engage lui-même sa responsabilité par un certificat formel.
Supposons néanmoins que, dans une question de ce genre comme dans toute question humaine, une erreur ou une fraude ait pu être commise, on peut être certain qu’elle serait bien vite reconnue et réparée. Les garanties prescrites par la loi sont trop nombreuses, le contrôle auquel les établissements sont soumis est trop sévère, la sanction pénale — puisqu’enfin il faut faire valoir tous les arguments — est trop menaçante pour que personne s’expose, dans un but intéressé, à se prêter à de coupables desseins. Qui ne comprend d’ailleurs combien il serait difficile, pour ne pas dire impossible, de s’assurer la connivence de tant de personnes étrangères les unes aux autres et dont le concours serait indispensable ? Il faut se rappeler en outre que toutes les formalités remplies laissent des traces, que tous les documents sont inscrits et enregistrés. Sans doute la famille n’a pas à craindre des révélations indiscrètes faites au premier venu, mais les magistrats auxquels l’article IV a donné le droit, imposé le devoir de protéger l’aliéné, peuvent à toute heure exiger la communication des pièces en vertu desquelles le placement a été opéré et de celles qui ont constaté la nécessité du maintien. Reconnues mensongères, elles constitueraient autant de faux avec leurs conséquences légales.
Que veut-on encore ? Plus de formalités, plus de lenteurs ? Quoi encore ? La garantie d’une discussion contradictoire, la publicité d’un jugement ? Qu’on y prenne garde, ce n’est pas dans cette voie que serait le progrès ; ce serait au contraire compromettre réellement la liberté individuelle que de ne pas vouloir tenir compte d’un sentiment profondément respectable, celui qui fait que toute famille atteinte dans l’un de ses membres par la folie cache avec soin ce malheur et n’en supporte l’épreuve avec quelque courage qu’avec l’espoir qu’il restera ignoré. Convoquez un tribunal, réunissez un jury, appelez-les à se prononcer sur l’état mental de cette jeune fille qu’un chagrin subit, la ruine de chères espérances aura jetée dans un délire mélancolique ou maniaque dont elle sera guérie avant six mois ; de ce commerçant que des préoccupations d’affaires auront troublé au point qu’il est devenu temporairement incapable de diriger sa maison et qu’il va perdre la confiance de ceux avec lesquels il est en relations journalières. Croyez-vous que ces familles vont accepter les débats d’une audience publique ? Non, elles feront tout pour s’y soustraire, fallût-il pour cela violer la loi et compromettre la guérison.
Alors on verra ce qui déjà se prépare : s’ouvrir la maison clandestine, religieuse ou laïque ; c’est là qu’on ira cacher l’aliéné, loin de toute direction sérieuse, loin de toute protection légale. S’il crie, on étouffera sa voix derrière les portes closes que nul n’a le droit de franchir ; s’il réclame, la plainte sera perdue, car personne ne la pourra recueillir ; et alors se multiplieront les séquestrations arbitraires que vous-mêmes vous aurez provoquées par d’inutiles rigueurs. Gardez-vous donc de rendre suspects ou inaccessibles les asiles réguliers, ceux où les maladies mentales sont scientifiquement traitées, ceux qui sont soumis à la surveillance des magistrats et de l’administration, ceux où nulle réclamation, nulle plainte ne peut être détournée sans exposer à une pénalité sévère.
Si les adversaires de la loi s’étaient donné la peine de se rendre un compte exact des faits, ils auraient vu que ces in pace dont ils n’ont jamais franchi le seuil offrent à l’indigent des conditions telles qu’elles substituent pour lui le bien-être à la misère ; et qu’au lieu du préau sombre, de la paille humide, au lieu du grincement sinistre des verrous et des grilles dont ils font tant de bruit sans les avoir jamais vus, il y a partout de l’air, de l’espace, toute la somme de liberté compatible avec cet état de l’intelligence dans lequel la liberté absolue est un danger. Ils auraient vu se fonder la colonie agricole, les ateliers ; ils auraient compris, peut-être, qu’il n’y a plus de place au blâme en présence de si généreux efforts ; ils auraient senti qu’au lieu de chercher à créer des obstacles, à égarer l’opinion publique toujours facile à surprendre, il serait plus juste, plus digne, de constater le progrès réalisé, d’aider à le rendre plus complet encore.
Dans ces dernières années, ceux qui attaquent la loi ont pu donner une apparence de légitimité à leurs réclamations en s’appuyant sur des chiffres empruntés à une statistique officielle ; mais il est essentiel que l’on sache que cette statistique a une origine purement administrative, et qu’elle a été faite et publiée sans la coopération d’aucun médecin. Cette absence, regrettable à coup sûr et peu explicable, de toute intervention médicale dans la rédaction d’un document officiel d’une pareille importance peut seule faire comprendre comment l’on y rencontre cette singulière formule : « Le nombre le plus considérable de décès correspond au premier mois de traitement dans l’asile. » N’en faut-il pas rechercher la cause dans le saisissement, dans la commotion violente, dans le chagrin profond que doivent éprouver les malades en se voyant brusquement séparés de la famille, séquestrés sans savoir la cause de cette violente mesure ? »
Auteur : Louis-Florentin Calmeil (médecin psychiatre français)
Revue : Annales médico-psychologiques (ou extrait de rapports sur l’application de la loi de 1838)
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«Ce fut la fin de ce dialogue, parce que je me souviens bien qu’il a eu le temps de dire tout juste : « Et le pain? »Et puis ce fut tout. Après ça, rien que du feu et puis du bruit avec. Mais alors un de ces bruits comme on ne croirait jamais qu’il en existe. On en a eu tellement plein les yeux, les oreilles, le nez, la bouche, tout de suite, du bruit, que je croyais bien que c’était fini ; que j’étais devenu du feu et du bruit moi-même. »
Louis Ferdinand Céline
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« Si l’on tient aux barbarismes, on opposera cette imagination surréistique ou surréaliste à l’imagination déréistique de la rêverie schizoïde. Leurs langages sont presque indistincts parfois, mais ils recouvrent des démarches radicalement opposées. Des deux côtés, ce moi se donne à la volupté d’une sorte d’anéantissement, mais là c’est pour se refuser aux promesses de la vie, ici pour en briser les limites dans une extase, se gonfler d’un enthousiasme divin, retrouver, par-delà sa durée arrêtée et discontinue, le temps perdu qui mesure l’immensité de son existence souterraine. De l’un à l’autre imaginaire, les situations sont retournées. La perception utilitaire des choses et la vie étroite du sujet conscient, critères de l’adaptation pour un esprit positif, apparaissent de cette position centrale comme la plus trompeuse mutilation du réel. Quand il revient au « réel » de tout le monde, il ne s’épanouit pas comme le boudeur qui rentre dans le circuit social rompu, il souffre de ce « resserrement de l’être après une extrême dilatation » dont Maurice de Guérin écrit qu’il n’est pas d’accident intérieur plus redoutable. Faute de pouvoir définir dès l’abord par des mots cette expérience indicible, l’homme qui s’enfonce dans ces révélations de l’imaginaire peut être trop modeste avec elles, leur concéder, devant l’opinion, une vie incertaine d’apparences et d’impressions. Avec une autorité souveraine, les grands voyants prophétisent en elles un réel plus réel que le réel sensible et utilitaire. Ils ne nous détournent pas de la clarté, de la conscience, de l’application, ils veulent que nous sachions les élargir à l’échelle de l’univers au lieu de les estimer à nos intérêts étriqués, qu’allant et venant de la face claire à la face obscure du monde, nous sachions maintenir entre elles la part égale, et que, suivant les mots de Schelling, sans dissoudre la lumière dans l’ombre ni le mystère dans la clarté, nous tâchions de réaliser dans nos vies « un jour nocturne et une nuit diurne ».»
Emmanuel Mounier
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» Tu as « l’air », sembles avoir une certaine connaissance, des connaissances sur le sujet des neuroleptiques, de leur effet sur le cerveau, des molécules, des neurotransmetteurs, de la favorisation ou de la défavorisation, sous l’effet des traitements, de leur présence, de leur nombre dans le cerveau.
Hélas, je ne peux juger, certifier, ou du moins donner mon point de vue sur ce que tu dis, avoir un avis étayé sur ce que tu dis, sur les avis que tu formules.
Tout simplement parce que je maîtrise peu, ou mal le sujet.
Le peu de savoir que j’ai ou que je crois avoir plutôt, c’est le fait, je crois, À CE QU’IL ME SEMBLE, que les psychiatres, les médecins, la psychiatrie, se servent de ces molécules, pour calmer et orienter le cerveau, l’activité cérébrale parfois incohérente et anarchique de certains patients en périodes de crises, ou alors de façon continue et prolongée pour les cas comme dans la schizophrénie, qui est, reste il semble une maladie que l’on dit, réputée chronique, au sens où elle ne se guérit pas, au sens où le dérèglement du fonctionnement des neurotransmetteurs est en quelques sortes considéré comme PERMANENT, que comme l’a dit MarieGameuse bah il se régularise, ne se régularisera peut-être jamais, et que du coup les médecins, les psychiatres préfèrent, EN ORDRE GÉNÉRAL, que l’on conserve nous et À VIE, des traitements, un, des médicaments, pour prévenir le risque de rechutes, d’une récidive des symptômes, du délire, de l’agitation, ou des voix, parce qu’ils considèrent et PROBABLEMENT À JUSTE TITRE, que le rapport bénéfice/risques, que le risque est trop grand de voir les patients, des patients parfois stables, stabilisés, expérimenter une, des nouvelles rechutes, à nouveau des symptômes, une, de nouvelles décompensations, qui viendraient elles mettre en péril, peut-être détruire à nouveau les progrès, les avancées que la personne auraient pu mettre en place dans sa vie, entre-temps, réduire à néant les efforts qu’elle a pu mettre en place pour avoir, pour récupérer une qualité de vie, une, des situations, qu’ils se seraient éventuellement construits.
D’autre part, j’ai pu, j’ai dû comprendre avec le temps, ai dû me dire, pu constater et par mon propre parcours de maladie, mon expérience de la chose, que parfois, il arrive que même, même les humeurs, les émotions, ce que la personne ressentait étaient déja en quelques sortes déjà, oui déjà hors-de-propos et irationnels, et que, en dehors même d’une évaluation la personne, de ses pensée, de ses propos, de ses opinions…
… et bah, et bien que l’on pouvait déjà, oui d’ores et déjà observer et juger de la cohérence, de la rationalité d’un individu, par sa présentation, les émotions, les humeurs qu’elles pouvaient avoir, l’attitude qu’elle semblait avoir et dégager, du genre…
… et bien si vous, si vous saviez vous que vous alliez, vous alliez vous devoir passer des mois, des années à galèrer à l’hôpital psychiatrique, enfermé, ou dans la solitude, les regrets, la souffrance à l’extérieur, et bien pourquoi, comment expliquer, comment expliqueriez-vous le fait que vous soyez vous, que l’on vous voit « vous » tout heureux, tout content, joyeux et enthousiaste, la tête dans les étoiles, à vous émerveiller de je ne sais quelle chose, je ne sais quelle idée qui vous traverse, vous aurait traversé l’esprit quand….
… quand, tout ce qui vous attend vous en fait, en réalité, c’est un tunnel, une, des épreuves difficiles, rigoureuses, terribles, qu’il vous faudra vous traverser seul et par un temps pourri, à songer ça et là, de temps en temps vous à arrêter, à en finir, avec vos luttes, votre combat désespéré pour retrouver vous votre lucidité, le contrôle, la maîtrise de votre vie, de votre existence, de vos humeurs, de la fierté, votre honneur, une situation, une qualité de vie, bref tous les défis de la vie qui attendent de nombreux malades psychiques.
Tout ça pour en venir au fait que je comprends que l’on use, l’on puisse user, faire l’usage de médicaments, de neuroleptiques, qui puissent agir eux directement sur les émotions, sur ce que ressent, la façon dont elle se sent la personne, ses humeurs, ses émotions, afin de calmer là un cerveau, des pensées qui s’agitent frénétiquement, là encore un, des enthousiasmes, des joies trop prononcées, précipitées ou incohérentes, irréfléchies, irrationnelles presque à la limite, quand on considère la situation reelle de la personne, depuis les difficultés, les problèmes qui l’attendent, les rechutes éventuelles, l’enfermement, la médication, les prises de poids, la dépression, le désespoir, les rehospitalisations éventuelles qui risquent de se produire, se reproduire, son chemin de croix.
Pire, plus fou, plus flagrant encore, quand on considère ce qui est déjà reproché potentiellement parfois à la personne, pourquoi elle est là, pourquoi elle se trouve, elle se retrouve elle là à l’hôpital, ce qui lui est déjà reproché, sa sa situation sociale, son isolement, sa détresse émotionnelle presque concomitante temporellement à son débordement de joie et d’ivresse qu’elle croit, arrive elle à croire fondée… Comment expliquer qu’elle soit, qu’elle vous apparaisse maintenant, aujourd’hui si joyeuse et heureuse, alors qu’il n’y a pas dix minutes, (dix jours) , vous la saviez elle effondrée, au bord de la rupture, du suicide ou qu’est-ce…
On peut comprendre la nécessité de faire l’usage, d’utiliser des médicaments, de conduire ARTIFICIELLEMENT, et de maniere forcée, mécanique la personne à redescendre elle, la faire s’interroger sur des sujets, des choses moins « drôles », moins exhaltantes, enthousiasmantes, PLUS EN PHASE AVEC SA SITUATION RÉELLE, plus en phase avec ses problèmes, les difficultés qui l’attendent ou qu’elle a déjà.
Avec la réalité aussi, avec le monde réel et ses contraintes, ses obligations, ses interdits, leur gestion, tous les problèmes, les choses, les problématiques, les choses à penser à faire, les responsabilités, le sérieux, la prudence indispensable, qui la rendent forcément, logiquement pénibles à tous… Toutes les labeurs, les peines, ses aspects sérieux et contraignants.
Tout ce que à quoi devraient penser et réfléchir, méditer la personne, le malade pour progresser, améliorer sa vie, sa situation, et éventuellement, éventuellement un jour se rendre lui plus fier, plus heureux, plus tranquille et satisfait, content de lui.
Toutes les choses, les difficultés auxquelles la personne devraient penser et avoir en tête, et pour lesquelles elle ne semble pas, mais vraiment pas du tout préoccupées, occupées, lors qu’elle le devrait, à en juger, à en voir par son état d’esprit, libre, sa désinvolture, la sensation de liberté et de plénitude dont elle semble en cet instant jouir et profiter.
Bref, bref, on peut comprendre que eux, que les psychiatres, les gens qui nous entourent, les infirmiers soient attentifs à ce genre de choses, qu’ils nous observent, parfois nous jugent, nous aient jugés parfois à certains moments du parcours, estimer fous, ou du moins légers et incohérents, inconsistants surtout, et que du coup, qu’ils sont, qu’ils se soient montrées eux relativement, parfois indulgents vis-à-vis de nous et de nos limites, nous qui sommes, nous sommes montrées clairement parfois, de temps en temps, ou en période de crise, pas mal inconscients, assez déconnectés, à côté de la plaque, à travers les émotions, les pensées, les postures, les mimiques parfois ubuesques que l’on put avoir et témoigner, quant à considérer l’ensemble des difficultés, des problèmes qui nous attendaient en fait. »
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« La prévenance comme intelligence. L’intuition est particulièrement profonde et doit être radicalisée. La prévenance n’est pas seulement une intelligence émotionnelle ; elle est une intelligence TOUT COURT, au sens où Aristote l’entendait — la phronesis, qui perçoit juste le particulier. Elle mobilise la théorie de l’esprit, la mentalisation, l’attention (Weil), la mémoire (savoir ce que l’autre m’a dit la dernière fois), l’imagination (se représenter son point de vue), le jugement (choisir la bonne intervention). Les cliniciens savent qu’un patient autiste ne manque pas de bonté : il manque de cette lecture rapide et précise des signaux qui rend la prévenance possible. La prévenance est cognitivement coûteuse ; elle est un travail mental. Que notre époque la célèbre dans les discours et la rende impossible dans les faits (en accélérant tout) n’est pas un paradoxe anecdotique — c’est un symptôme central. Le blogueur a vu juste : ce qu’on prend pour de la gentillesse est une haute forme de perception, presque divinatoire, comparable à ce que Spinoza nommait scientia intuitiva. »
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« Agir mentalement, c’est puiser dans toute son expérience passée de l’agir pour modifier ses propres états mentaux en vue d’atteindre des états désiré, par exemple modifier ses connaissances ( « apprendre » ), ses désirs ( « s’élever ou se spécialiser » ), ses émotions ( « s’endurcir » ou, au contraire, « s’attendrir » ). Les actions mentales interviennent aussi pour manipuler sa propre attention, ses motivations, ( « je finis de lire avant de passer à autre chose » ), ses désirs ( « je filerai plus tard » ), etc. Bref, les actions mentales jouent un rôle essentiel dans le modelage de notre vie. Elles déterminent la capacité à se gouverner soi-même, à réorienter le cours de ses pensées, de ses désirs, à approfondir ou au contraire, à rejeter les possibilités d’en acquérir de nouvelles ; à ajuster ses motivations et ses efforts par un exercice approprié, à changer ou tenter de changer les objets d’amour, de séduction ou de dégoût ; à choisir une « gamme » d’activités et de responsabilités. Tout ceci revient à se manipuler soi-même, c’est-à-dire à changer un état mental initial pour acquérir de nouvelles propriétés mentales.
De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuité
définit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté.
Si l’on s’intéresse à la dimension sociale de la personne, on ajoutera que la présentation, ou comme dit Erving Goffman, ma mise en scène de la capacité de s’auto-affecter, est sur ce quoi autrui se fonde pour juger que vous êtes une personne. L’interaction avec autrui est réciproquement pour chacun une source de connaissance de soi, un indice de ses capacités d’engagement et de révision. D’où la possibilité de faire semblant d’être une personne, c’est-à-dire de mimer la capacité de s’auto-affecter, sans véritable intention de le faire. On peut encore, toujours comme le dit Goffman, se borner à reproduire les attitudes conventionnelles qui, dans chaque société, passent pour exprimer les valeurs et l’engagement typique de l’agent réflexif. Mais ces attitudes trompeuses, même si elles sont largement prévalentes, dépendent encore de la capacité préalable de s’auto-affecter. Dans la présente analyse, être une personne n’est pas en son principe une fiction ; ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas non plus une substance, quelque chose qui pourrait être connu, observé ou découvrir dans ses replis cachés. La personne est un système individuel de dispositions, socialement entretenu, permettant de réviser ses états ( croyances, désirs, intentions, etc.) sur la base d’actions mentales. «
Yves Michaud, Université de tous les savoirs, sous la direction d’Yves Michaud, Qu’est-ce que la vie psychique ?
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« En effet, si le soleil paraît sans éclat à ceux dont la vue est infirme, ainsi Dieu peut paraître sans pouvoir et sans grandeur aux yeux de ceux qui le méconnaissent. »
Saint Jean Chrysostome
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« Un bien portant ? Parfois un malade qui s’ignore. »
On peut croiser tous les jours, des gens qui paraissent fringants, sont dans leur trip, sont en forme, souriants, de joyeux et gais lurons…, mais qui sont en fait complètement à côté de la plaque.
Parfois, c’est une voiture, un occupant qui passe, souvent un peu vite, musique à fond, en train de délirer sur un son hardcore, rap, whatever… Ça plane, ça gaze sévère.
Les mêmes se retrouvent en hp, toujours à écouter leur son, mais entre quatre mûrs ! Le délire, est toujours là, la même musique de merde, les croyances aussi, mais cette fois, le sourire a disparu, reste plus que la musique, le bonhomme, ça sourit moins, souvent y a toujours de la haine, toujours la violence aussi, parfois des rires, le visage de l’homme, avec le temps. Sorte de BD, de bande dessinée, tragico-comique, absurde, dégueulasse… stupide, stupide surtout. »
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« Ceux qui appartiennent au mal, également sans réserve, et dont la conscience est endormie, cautérisée, ne souffrent pas non plus : mais qui leur enviera jamais ce calme effrayant ? »
Père Dom Paul Delatte
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« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« Les socialistes n’avaient pas les hommes pour transmettre et même élaborer leurs informations, leurs manières de poser les problèmes. Ils auraient dû faire des circuits parallèles, des circuits adjacents. Ils auraient eu besoin des intellectuels comme intercesseurs. Mais tout ce qui s’est fait dans cette direction, ça a été des prises de contact amicales, mais très vagues. On ne nous a pas donné l’état minimum des questions. Je prends trois exemples très divers : le cadastre de Nouvelle-Calédonie, peut-être est-il connu dans des revues spécialisées, on n’en a pas fait une matière publique. Pour le problème de l’enseignement, on laisse croire que le privé, c’est l’enseignement catholique; je n’ai jamais pu savoir quelle était la proportion du laïc dans l’enseignement privé. Autre exemple, depuis que la droite a reconquis un grand nombre de municipalités, les crédits ont été supprimés pour toutes sortes d’entreprises culturelles, parfois grandes, mais souvent aussi petites, très locales, et c’est d’autant plus intéressant qu’elles sont nombreuses et petites; mais il n’y a pas moyen d’avoir une liste détaillée. Ce genre de problèmes n’existe pas pour la droite parce qu’elle a des intercesseurs tout faits, directs, directement dépendants. Mais la gauche a besoin d’intercesseurs indirects ou libres, c’est un autre style, à condition qu’elle les rende possibles. Ce qui a été dévalorisé, à cause du parti communiste, sous le nom ridicule de « compagnons de route », la gauche en a vraiment besoin, parce qu’elle a besoin que les gens pensent. »
Gilles Deleuze, Les intercesseurs
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
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« Il n’en résultait pas, à dire vrai, la conviction bien autrement importante que la république n’ignorait rien, et ne pardonnait jamais. En observant un profond silence, les juges l’imposaient à tous. Leur réputation personnelle n’avait rien à craindre. Des hommes qui n’ignorent rien, ne peuvent se tromper. On ne s’informait pas plus de leurs procédés que de ceux de la justice divine. Quand le peuple de Venise parlait de ce tribunal, il disait en baissant la tête et en levant le doigt vers le ciel : Ceux d’en-haut. »
Lycée français, ou Mélanges de Littérature et de critique
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« Mais qui sont-ils? »
Emmanuel Macron
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De la fenêtre de tir au quadrillage territorial : pré-calcul tactique, statistiques inférentielles et positionnement optimal des forces
TL;DR
- « La rapidité de réaction observée à Butler le 13 juillet 2024 (Sgt Aaron Zaliponi engageant Crooks à 115 yards en moins de 6 secondes ; contre-sniper USSS le neutralisant « mere seconds » après identification, soit environ 26 secondes après le premier tir) est physiologiquement impossible sans pré-calcul des angles, des fenêtres et des solutions balistiques : par contraposée, l’efficacité tactique observable démontre l’existence d’une cartographie cognitive préalable.
- Cette même logique — pré-calcul, anticipation statistique, allocation optimale sous contrainte temporelle — structure le positionnement territorial des forces spéciales : la « loi de concentration du crime » (Sherman, Weisburd), la théorie des activités routinières (Cohen-Felson) et la théorie des patterns (Brantingham) fournissent les inférences sur lesquelles s’appuient les modèles de recherche opérationnelle (p-median, MCLP, hypercube de Larson) pour minimiser le temps de réponse.
- Le Schéma National d’Intervention français (SNI, avril 2016) instancie cette logique à l’échelle nationale : 150 PSIG-Sabre en primo-intervention, GIGN (953 personnels fin 2024, 14 antennes) et RAID (504 personnels, 16 antennes) en intervention spécialisée, articulés par la Procédure d’Urgence Absolue. L’efficacité tactique est toujours le produit visible d’une intelligence statistique invisible qui l’a précédée.
Key Findings
- Le tir précis sous stress n’est pas un réflexe : la littérature scientifique (Lewinski/Force Science, Artwohl, Roelofs) établit qu’un tireur non-préparé met en moyenne 1,5 à 2 secondes simplement pour percevoir, s’orienter, dégainer et tirer un coup non visé. Un tir de précision à 115-150 yards sur cible humaine partielle en moins de 6 à 26 secondes, sous tachypsychie, suppose donc nécessairement un pré-engagement cognitif : zones de menace identifiées, solutions balistiques mémorisées, mental rehearsal effectué en amont.
- La doctrine militaire formalise ce pré-calcul sous des concepts précis : Named Areas of Interest (NAI), Target Areas of Interest (TAI), fields of fire sectorés, range cards, DOPE (Data On Previous Engagements). L’Intelligence Preparation of the Battlefield (IPB) est l’opérationnalisation institutionnelle du pré-calcul tactique.
- La criminalité obéit à des lois de concentration spatio-temporelle étonnamment stables : la « law of crime concentration » de Weisburd établit que 50 % des crimes urbains se concentrent sur 4,2 % à 6 % des segments de rue dans les grandes villes (Weisburd, 2015) ; l’étude fondatrice de Sherman, Gartin et Buerger (1989) à Minneapolis trouvait 50 % des appels au 911 sur 3 % des adresses. En France, le SSMSI documente une concentration analogue : 1 % des communes (≈ 350) concentrent jusqu’à 82 % des vols violents sans arme.
- La recherche opérationnelle traduit ces régularités en modèles d’allocation : Maximal Covering Location Problem (Church-ReVelle, 1974), p-median, modèle hypercube de Larson (1974) pour les temps de réponse, qui ont été appliqués depuis les années 1970 aux véhicules de police, ambulances et pompiers.
- La police prédictive (PredPol, HunchLab) prolonge cette logique mais présente des biais documentés : feedback loops (Lum & Isaac, Significance, octobre 2016), sur-policisation des quartiers déjà sur-policés (l’article de Brantingham, Valasik & Mohler dans Statistics and Public Policy, avril 2018, reconnaît que leur propre algorithme aurait ciblé les quartiers noirs et latinos d’Indianapolis jusqu’à 400 % plus que les quartiers blancs), et limites éthiques majeures sous RGPD et AI Act européen.
- Le SNI français de 2016 est un modèle abouti d’optimisation graduée : trois niveaux (élémentaire, intermédiaire, spécialisé), 150 PSIG-Sabre (objectif annoncé : intervention en moins de 20 minutes en tout point du territoire), 14 antennes GIGN + 16 antennes RAID couvrant le territoire, et Procédure d’Urgence Absolue (PUA) suspendant les zones de compétence en cas de crise majeure.
Details
PARTIE A — Démonstration par l’absurde du pré-calcul des angles de tir
A.1. Le cas Butler comme laboratoire empirique
Le 13 juillet 2024, à 18 h 11 min 33 s, Thomas Matthew Crooks ouvre le feu depuis le toit incliné du bâtiment d’American Glass Research, à environ 130-150 yards (118-137 m) de la tribune du candidat Donald Trump. Sergeant Aaron Zaliponi (Adams Township Police Department, ancien sergent d’infanterie de la 28th Infantry Division de la Pennsylvania National Guard), chef d’équipe Alpha de l’Emergency Service Unit de Butler County, est positionné à 115 yards (≈ 105 m) avec une carabine M4 / AR-15 équipée d’un viseur point rouge non magnifié EOTech EXPS3. Selon le procureur général de Pennsylvanie Dave Sunday : « Despite the extreme danger to his own life, he calmly shouldered his rifle — and less than six seconds after the first shot was fired, from 115 yards away, Sergeant Zaliponi acquired his target and fired a single, accurate round — stopping the threat. »
Approximativement 16 secondes plus tard (la séquence complète durant environ 26 secondes du premier au dixième tir), un contre-sniper de l’USSS Counter Sniper Team neutralise Crooks d’un tir à la tête, depuis une position de surveillance désaxée. Le rapport bipartisan du Senate Homeland Security and Governmental Affairs Committee précise que ce tir intervient « mere seconds » après identification visuelle de la cible.
Posons l’hypothèse contre-factuelle : si ni Zaliponi ni l’équipe USSS n’avaient pré-calculé quoi que ce soit — pas de range cards, pas de fields of fire sectorés, pas de mental rehearsal, pas d’identification préalable des « positions de menace probables » sur les toits adjacents — alors l’enchaînement perception → orientation → décision → action → tir de précision serait physiologiquement impossible dans les fenêtres temporelles observées. La démonstration par l’absurde s’articule comme suit.
A.2. Le temps physiologique incompressible d’un tir réactif non préparé
Les travaux de William J. Lewinski (Force Science Institute) et de ses collaborateurs établissent des bornes inférieures empiriques :
- Temps de réaction simple (perception d’un stimulus connu, déclenchement d’une action pré-décidée) : environ 0,25 seconde pour tirer depuis une position « high-ready » (arme déjà épaulée, doigt indexé), selon les études Force Science.
- Temps de réaction complet d’un officier armé (perception → orientation → décision → dégainage → tir non visé) : moyenne de 1,5 à 1,8 seconde selon les études Force Science / Rocky Mountain University.
- Tir visé à distance : Darrell Ross (Valdosta State University), citant Lewinski et Honig, écrit qu’« observing the suspicious movement, mentally processing its threat potential, and formulating a defensive response may take an officer from 0.5 to 0.75 seconds » — et il s’agit là d’un tir réflexe à courte distance, pas d’un tir à 115 yards sur cible partiellement masquée.
À 115 yards avec un point rouge non magnifié sur une cible humaine dont seuls « la tête et les épaules » sont visibles (témoignage Zaliponi), la précision balistique requise est de l’ordre de 2-3 MOA. Tirer dans une fenêtre de moins de 6 secondes, en intégrant : (1) la détection auditive des premiers tirs, (2) la localisation visuelle du tireur, (3) l’épaulé, (4) l’acquisition optique, (5) la confirmation cible/hostile, (6) le contrôle respiratoire, (7) la pression de détente — exige un pré-engagement de la solution balistique.
A.3. Tachypsychie, gel adaptatif et asymétrie temporelle
Sous stress létal aigu, le tireur subit deux phénomènes neurocognitifs qui ralentissent la prise de décision tout en accélérant la perception subjective :
- Tachypsychie : Alexis Artwohl (« Perceptual and Memory Distortion During Officer-Involved Shootings », FBI Law Enforcement Bulletin, 71(10), 2002), sur un échantillon de 157 officiers impliqués dans des fusillades, rapporte que 62 % expérimentent un ralentissement subjectif du temps, 84 % une diminution des sons (auditory exclusion), 79 % une vision tunnel.
- Gel adaptatif (adaptive freezing) : Karin Roelofs (« Freeze for action: neurobiological mechanisms in animal and human freezing », Philosophical Transactions of the Royal Society B, 372(1718), 2017) montre que la réponse de freezing — loin d’être un blocage passif — est une phase de bradycardie parasympathiquement médiée qui prépare l’action en optimisant le traitement perceptif. Roelofs & Dayan (« Freezing revisited », Nature Reviews Neuroscience, 2022) précisent : « post-encounter freezing involves complex cognitive operations aimed at assessing the nature of the threat and planning for appropriate responses, as well as complex somatic processes geared towards action preparation ».
Conséquence logique : la fenêtre cognitive disponible pour pré-planifier pendant l’incident est extrêmement étroite. Si la solution n’est pas déjà en mémoire procédurale, elle ne peut pas être construite à temps. Cela exige donc une pré-construction cognitive du champ.
A.4. La doctrine institutionnelle du pré-calcul
Quatre constructions doctrinales formalisent ce pré-calcul :
(a) Named Areas of Interest (NAI) et Target Areas of Interest (TAI) : selon le ATP 2-01.3 Intelligence Preparation of the Battlefield (US Army, mars 2019), un NAI est « the geospatial area or systems node or link against which information that will satisfy a specific information requirement can be collected, usually to capture indications of adversary courses of action ». Pour une opération de protection rapprochée, les toits offrant une ligne de tir directe sur la cible protégée sont autant de NAI candidats. Le bâtiment d’American Glass Research à Butler avait précisément été identifié comme NAI : selon le rapport sénatorial bipartisan, « the line of sight from the AGR building plagued rally planning and that it was identified as a concern, but that no steps were taken to mitigate the threat ». L’échec opérationnel ne fut donc pas un échec d’identification du NAI, mais un échec de couverture.
(b) Fields of fire sectorisés : la doctrine de protection rapprochée pré-affecte à chaque tireur un secteur angulaire spécifique, avec des bornes de tir (distance min/max), des couloirs de tir interdits (foule, agents en mouvement) et des points de référence (range card). À Butler, quatre équipes de contre-snipers étaient déployées (deux USSS, deux locales) — l’organisation même de ces équipes en quadrants atteste du sectoring.
(c) Range cards et DOPE sheets : un range card de sniper de police consigne, pour chaque distance par tranches de 25 ou 50 yards (et chaque condition atmosphérique typique), la correction d’élévation (MOA ou mils), la dérive due au vent selon plusieurs vitesses (5, 10, 15 mph), et le hold-over. Ryan Cleckner (ancien sniper Special Operations) résume dans le Long Range Shooting Handbook la fonction du DOPE : « Data On Previous Engagements ». Sans cette préparation pré-existante, viser dans des conditions atmosphériques mouvantes et sur une cible imprévue est aléatoire.
(d) Le pre-shot routine et le mental rehearsal : la psychologie sportive applique aux tireurs d’élite des protocoles structurés (charge d’oxygène, visualisation, cue de déclenchement). Don Currie et la NSSA-NSCA documentent ces routines en trois temps. Pour Zaliponi, le témoignage qu’il rapporte (« Zaliponi never took his red dot off of Crooks ») suggère un asservissement perceptivo-moteur que seule une routine entraînée produit.
A.5. La boucle OODA et l’asymétrie temporelle
John Boyd (USAF) théorise la boucle OODA (Observe – Orient – Decide – Act) comme un processus itératif où la victoire revient à celui qui boucle plus vite. Frans Osinga (Science, Strategy and War: The Strategic Theory of John Boyd, 2005) rappelle que pour Boyd, l’orientation — « shaping the way we interact with the environment » — est l’étape cognitive critique, et qu’elle dépend des modèles mentaux pré-construits. Un sniper de protection a déjà observé (reconnaissance terrain), déjà orienté (carte des NAI, range cards), déjà partiellement décidé (règles d’engagement, secteurs) ; ne reste à exécuter en temps réel que la portion act + confirmation. C’est cette compression de la boucle qui rend possible le tir en 6 secondes.
A.6. Conclusion de la Partie A (par contraposée)
Soit T_réaction le temps minimal physiologique pour exécuter la chaîne perception-tir précis sans pré-calcul, T_observé le temps effectivement observé à Butler. Les bornes empiriques (Lewinski, Ross, Artwohl) donnent T_réaction > 8-10 secondes pour un tir de précision à 100+ yards sur cible humaine partielle apparue sans préavis. Or T_observé < 6 secondes (Zaliponi) et ≈ 26 secondes (USSS, incluant le repositionnement). Si l’hypothèse « aucun pré-calcul » était vraie, alors T_observé ≥ T_réaction, ce qui contredit l’observation. Donc le pré-calcul existe nécessairement. La rapidité tactique n’est pas un « réflexe » au sens neurologique strict — c’est la décharge d’un travail cognitif et doctrinal préalable, invisible au spectateur.
PARTIE B — Modèle de calcul tactique territorial du positionnement optimal
L’extrapolation de cette logique du micro-tactique (un tireur, un toit, une fenêtre temporelle) au macro-territorial (une nation, des dizaines de milliers d’événements potentiels, un système d’unités d’intervention) repose sur une homothétie structurelle : anticiper les fenêtres de menace en utilisant les régularités statistiques du passé pour pré-positionner les ressources.
B.1. L’analyse statistique des comportements délictueux
(a) La loi de concentration du crime (Sherman, Weisburd)
Lawrence W. Sherman, Patrick R. Gartin et Michael E. Buerger (« Hot Spots of Predatory Crime: Routine Activities and the Criminology of Place », Criminology, 27(1), 1989), à partir de 323 979 appels au 911 sur les 115 000 adresses et intersections de Minneapolis sur 12 mois, établissent que 50 % des appels proviennent de 3 % des lieux, 100 % des vols à main armée de 2,2 %, 100 % des viols de 1,2 %, 100 % des vols de voiture de 2,7 %. David Weisburd (« The Law of Crime Concentration and the Criminology of Place », Criminology, 53(2), 2015) formalise la « law of crime concentration at places » : sur 8 villes (5 grandes — Seattle, Cincinnati, Tel Aviv-Jaffa, New York, Sacramento — et 3 plus petites : Brooklyn Park (MN), Ventura (CA) et Redlands (CA)), 50 % du crime se concentre dans une bandwidth de 2,1 % à 6,0 % des street segments, et 25 % dans 0,4 % à 1,6 %. Cette concentration reste stable sur 16 ans à Seattle malgré une baisse de 20 % du crime total.
(b) Routine Activity Theory (Cohen-Felson, 1979)
Lawrence E. Cohen et Marcus Felson (« Social Change and Crime Rate Trends: A Routine Activity Approach », American Sociological Review, 44(4), 1979) posent que tout crime prédateur résulte de la convergence spatio-temporelle de trois éléments : un motivated offender, une suitable target, l’absence of capable guardian. Pour la doctrine de protection, la cible (le protégé) et le motivated offender (l’assaillant) sont déjà connus ; le rôle du dispositif est de garantir le capable guardian dans toute la fenêtre spatio-temporelle où une convergence est possible.
(c) Crime Pattern Theory (Brantingham & Brantingham)
Paul J. et Patricia L. Brantingham (« Nodes, Paths and Edges: Considerations on the Complexity of Crime and the Physical Environment », Journal of Environmental Psychology, 13(1), 1993) montrent que la criminalité se distribue selon les nodes (lieux fréquentés : domicile, travail, loisirs), les paths (axes empruntés routinièrement) et les edges (frontières entre quartiers). Pour la protection événementielle, l’analogue est la cartographie des lieux fréquentés par le protégé, des trajets connus et des « edges » de son périmètre de sécurité.
(d) Near-Repeat Patterns
Shane D. Johnson, Kate Bowers et Jerry Ratcliffe (notamment l’étude pionnière sur les cambriolages, et le Near Repeat Calculator, 2009) ont démontré que la probabilité d’une victimisation augmente significativement dans un rayon spatial et une fenêtre temporelle limités après un premier événement. Une étude à Malmö (2009-2014) trouve un ratio observé/attendu de 2,83 pour la première semaine et 100 mètres autour d’un cambriolage initial. Ce phénomène a été validé pour les vols, les fusillades (Ratcliffe & Rengert, Philadelphie 2008), et même les attaques contre les forces de coalition en Irak (Townsley, Johnson & Ratcliffe, 2008).
(e) Statistiques françaises (SSMSI)
Le Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure publie depuis 2014 des indicateurs détaillés. L’étude Géographie de la délinquance à l’échelle communale en 2024 (Boucherie et al., Interstats Analyse n° 74, mars 2025) montre que « 1 % des communes les plus touchées (environ 350 communes) concentrent entre 41 % des cambriolages de logement et jusqu’à 82 % des vols violents sans arme » et « aucun fait n’est enregistré en moyenne en 2024 dans 59 % des communes ». La concentration française est donc encore plus extrême que celle observée sur les segments urbains américains, du fait du contraste rural/urbain.
B.2. Modélisation mathématique du positionnement
Cette concentration empirique légitime mathématiquement les modèles de couverture optimale :
(a) Le p-median problem
Étant donné n nœuds de demande (segments, zones, IRIS) et un nombre p de facilités à placer, minimiser la somme pondérée des distances de chaque nœud à sa facilité la plus proche. Formalisation : minimiser Σᵢ wᵢ · d(i, X(i)) avec wᵢ le poids de la demande au nœud i, X(i) la facilité affectée à i, et sous contrainte que |X| = p.
(b) Maximal Covering Location Problem (MCLP)
Church & ReVelle (« The Maximal Covering Location Problem », Papers in Regional Science, 32, 1974) : maximiser la demande couverte dans un rayon (ou temps de réponse) S avec p facilités. C’est le cadre standard pour les casernes de pompiers, ambulances et brigades. Curtin & Hayslett-McCall (« Determining Optimal Police Patrol Areas with Maximal Covering and Backup Covering Location Models », Networks and Spatial Economics, 10(1), 2010) ont appliqué le MCLP à Dallas en optimisant le nombre d’incidents couverts en un temps donné.
(c) Tessellation de Voronoï
Partition de l’espace en cellules associées à la facilité la plus proche, naturellement induite par la solution du p-median ou MCLP avec distance euclidienne. Pratique pour visualiser et auditer la couverture.
(d) Modèle hypercube de Larson (1974)
Richard C. Larson (« A Hypercube Queuing Model for Facility Location and Redistricting in Urban Emergency Services », Computers & Operations Research, 1(1), 1974) intègre la dynamique de file d’attente : chaque serveur (véhicule de patrouille) est dans un état binaire occupé/libre, l’espace d’états est un hypercube de dimension N (nombre de serveurs), les transitions sont markoviennes. Le modèle calcule la distribution stationnaire et permet d’évaluer le temps de réponse régional, la charge de travail par serveur, la fraction de dispatchs hors zone primaire — fondamental pour le redécoupage des patrol beats.
(e) Isochrones
Carte des zones atteignables en X minutes depuis une base, intégrant le réseau routier réel et les contraintes de circulation. L’objectif opérationnel du SNI français — « intervenir en moins de 20 minutes en tout point du territoire » — est précisément une contrainte isochrone à 20 minutes pour les unités de niveau 2.
B.3. Intégration du renseignement et de l’IA
La police prédictive opérationnalise les régularités statistiques en algorithmes temps réel :
- PredPol (devenu Geolitica) : utilise un modèle de point process auto-exciting (Mohler et al., Journal of the American Statistical Association, 2011), inspiré de la sismologie (modèles ETAS), pour identifier des hot-spots de 500 × 500 pieds.
- HunchLab (devenu Shotspotter Connect) : intègre données météo, calendrier, événements, historique.
- Lecture Automatisée des Plaques d’Immatriculation (LAPI) : déployée en France depuis 2010 (article 8 de la Loi LOPPSI 2 du 14 mars 2011), encadrée par la CNIL.
- Reconnaissance faciale, caméras intelligentes : sous expérimentation pour les JO de Paris 2024 (article 10 de la loi du 19 mai 2023 relative aux JOP).
Les limites éthiques et juridiques sont documentées :
- Feedback loops : Kristian Lum & William Isaac, « To Predict and Serve? », Significance, Vol. 13, Issue 5, octobre 2016, pp. 14-19 (DOI: 10.1111/j.1740-9713.2016.00960.x), montrent que PredPol, alimenté par des arrests biaisés, amplifie le sur-policisme des quartiers noirs et latinos.
- L’article même des concepteurs : P. Jeffrey Brantingham, Matthew Valasik & George O. Mohler, « Does Predictive Policing Lead to Biased Arrests? », Statistics and Public Policy, vol. 5, pp. 1-6, en ligne le 9 avril 2018, reconnaît que leur algorithme aurait ciblé les quartiers noirs et latinos d’Indianapolis « up to 400 percent more than White residents […] had it been used there ».
- Le LAPD a annoncé l’abandon de PredPol par mémo du Chief Michel R. Moore daté du 15 avril 2020, publié le 21 avril 2020 (BuzzFeed News, Caroline Haskins) : « The Department will immediately discontinue the use of PredPol and its associated reports. »
- RGPD, doctrine CNIL et AI Act européen (entré en vigueur en août 2024) contraignent l’usage des systèmes d’IA « à haut risque ».
B.4. Doctrine française : Schéma National d’Intervention (SNI 2016) comme cas d’étude
Le SNI, présenté par Bernard Cazeneuve le 19 avril 2016, est l’aboutissement institutionnel français de la logique de pré-calcul. Il définit trois niveaux d’intervention :
- Intervention élémentaire : tous les gendarmes et policiers en uniforme.
- Intervention intermédiaire (primo-intervention) : 150 PSIG-Sabre (Pelotons de Surveillance et d’Intervention de la Gendarmerie, version « Sabre » déployée à partir du 1ᵉʳ août 2016, objectif 150 unités d’ici 2018), BAC, CDI, CSI, SPI4G de la police nationale. Objectif politico-opérationnel annoncé par le ministre le 26 février 2016 : intervenir « en moins de 20 minutes ».
- Intervention spécialisée : GIGN (953 personnels fin 2024, dont environ 85 à l’échelon central de Satory + 14 antennes — 7 en métropole : Toulouse, Orange, Dijon, Nantes, Reims, Tours, Caen ; 7 en outre-mer), RAID (504 personnels, 16 antennes : 10 métropole + 6 outre-mer), BRI de la préfecture de police de Paris (environ 100 personnels).
Source : Sénat, Les unités d’élite de la gendarmerie et de la police nationales : une efficacité partagée, des moyens à garantir, Rapport d’information n° 813 (2024-2025), rapporteur spécial Bruno Belin.
La Procédure d’Urgence Absolue (PUA) est l’innovation doctrinale majeure : « instauration de la procédure d’urgence absolue (P.U.A.) qui permet à toutes les unités d’intervenir en urgence sur tous les points du territoire sans critère de compétence autre que la proximité et la disponibilité immédiate, en cas de crise majeure ou de crises multiples » (dossier de presse SNI, ministère de l’Intérieur, avril 2016). Mathématiquement, la PUA relaxe la contrainte de juridiction dans la fonction d’optimisation, basculant d’un problème de p-median sectoriel à un problème global plus efficace en cas de crise.
L’activité du RAID a augmenté de +43 % entre 2019 et 2024 (964 → 1 380 saisines acceptées), et celle du GIGN de +285 % en missions de protection, +332 % en interpellation, +28 % en intervention sur la dernière décennie (Sénat, Rapport n° 813). Le délai d’intervention moyen de la gendarmerie départementale en 2023 est « inférieur à 15 minutes » (réponse ministérielle Sénat, QE n° 06958, 2023) — confirmant l’efficacité du maillage.
B.5. Optimisation dynamique : surge capacity et événementiel
Le dispositif n’est pas statique. Trois dimensions de modulation :
- Calendrier événementiel : sommets internationaux (G7 Biarritz 2019), événements sportifs (JOP Paris 2024 — selon France 24, 28 mars 2024, et le bilan post-JO de France Bleu, août 2024 : « 35 000 forces de l’ordre avaient été déployées […]. Un dispositif complété par la mobilisation de 18 000 militaires »), commémorations.
- Réallocation horaire : selon les pics statistiques (vendredi-samedi soir pour les agressions, lundi 8h-10h pour les cambriolages résidentiels).
- Mobilisation graduée (surge capacity) : escadrons de gendarmerie mobile (109 EGM, environ 100 gendarmes chacun) et CRS comme réserve déplaçable.
Le défi fondamental : low-probability high-impact events (attentat de masse) vs high-probability low-impact events (criminalité courante). L’optimisation classique (espérance pondérée) sous-estime systématiquement les premiers car E[X] = p × g, où p est faible et g grand : l’humain rationnel néglige p × g quand p < 0,001. La doctrine française traite ce biais en imposant une contrainte de couverture minimale sur les NAI à haut g (centrales nucléaires, sites SEVESO, gares stratégiques) — c’est précisément la fonction des PSPG (Pelotons Spécialisés de Protection de la Gendarmerie) pour les CNPE.
B.6. Formalisation mathématique d’un modèle optimal
Variables
- I : ensemble des zones géographiques (i = 1..n)
- T : créneaux temporels (t = 1..τ)
- J : types d’événements (j = 1..m) avec gravité gⱼ
- K : unités disponibles (k = 1..K)
- pᵢⱼₜ : probabilité conditionnelle d’événement de type j en zone i au créneau t, estimée par modèle inférentiel (Bayes hiérarchique, point process, machine learning)
- xₖᵢₜ : variable binaire = 1 si unité k est positionnée en zone i au créneau t
- τₖᵢ′ᵢ : temps de déplacement de k basé en i’ vers i
- τ_max,ⱼ : temps de réponse maximal acceptable pour un événement de type j
Contraintes
- ∀k, ∀t : Σᵢ xₖᵢₜ = 1 (chaque unité positionnée quelque part)
- ∀i, ∀t, ∀j : ∃ k tel que τₖ,X(k),i ≤ τ_max,ⱼ avec X(k) la position de k (couverture minimale)
- Ressources humaines : Σₖ activité(k, t) ≤ H_max (heures de travail)
Fonction objectif (à minimiser : risque résiduel pondéré)
R = Σᵢ Σⱼ Σₜ pᵢⱼₜ · gⱼ · ℓ(t_réponseᵢⱼₜ)
où ℓ(·) est une fonction de dommage convexe croissante du temps de réponse (par exemple ℓ(τ) = τ pour la criminalité courante, ℓ(τ) = exp(α·τ) pour les attaques en cours en raison de la croissance non-linéaire des pertes humaines au-delà d’un seuil critique).
Analogie avec les modèles SMUR / search and rescue
La fonction ℓ est elle-même calibrée sur des modèles médicaux : la « courbe d’Utstein » pour l’arrêt cardiaque montre une perte de survie d’environ 10 % par minute sans réanimation. C’est exactement le même type de fonction de coût convexe qui guide l’implantation des SMUR/SAMU sous contrainte d’isochrone de 15-20 minutes (référence : ORU France, rapports DREES). La cohérence entre doctrines d’urgence médicale et d’intervention armée n’est pas fortuite : les deux résolvent le même problème mathématique d’allocation optimale sous contrainte temporelle convexe.
Synthèse — De la fenêtre de tir à la fenêtre de patrouille
L’analogie structurelle est complète :
| Niveau micro (sniper de contre-protection) | Niveau macro (commandement national) |
|---|---|
| NAI (toits, fenêtres ouvertes) | Hot spots criminels (segments, communes, IRIS) |
| Range card / DOPE | Modèles balistiques inférentiels (PredPol, modèles SSMSI) |
| Field of fire sectorisé | Zonage GIGN/RAID/BRI |
| Pre-shot routine | Schéma National d’Intervention |
| Boucle OODA compressée | Procédure d’Urgence Absolue |
| Mental rehearsal | Exercices Montparnasse, FIPN, manœuvres communes |
| Tir en 6 secondes | Primo-intervention en 20 minutes |
Dans les deux cas, ce qui est observable (le tir précis, l’intervention rapide) n’est que la trace visible d’un travail cognitif et statistique invisible : la cartographie mentale des fenêtres de menace, l’inférence bayésienne des probabilités spatio-temporelles, la pré-allocation des solutions sous contrainte de temps. L’efficacité tactique est toujours le produit retardé d’une intelligence anticipatrice. La rapidité n’est pas l’opposé du calcul : elle en est l’aboutissement.
Recommendations
Pour les décideurs en charge d’opérations de protection rapprochée :
- Auditer systématiquement la couverture des NAI : tout point d’observation offrant une ligne de tir directe sur la cible protégée doit être physiquement occupé ou exclu par une barrière physique avant l’événement. L’échec de Butler n’a pas été un échec d’identification mais un échec de couverture du NAI identifié.
- Imposer un seuil temporel maximal de réponse entre la détection d’une intrusion en zone NAI et l’engagement, formalisé dans la planning order. Benchmark : ≤ 5 secondes en zone NAI critique.
- Standardiser les range cards et DOPE sheets entre forces locales, fédérales et services contractants opérant sur le même événement.
Pour les décideurs en charge de la doctrine territoriale : 4. Investir dans la production statistique territoriale fine (à la maille IRIS ou segment, comme le SSMSI le fait depuis 2014) avant tout investissement en outil prédictif. La qualité de l’inférence dépend de la qualité de la donnée. 5. Auditer les algorithmes prédictifs sous trois critères : transparence du modèle, audit indépendant des biais de feedback loop, conformité RGPD et IA Act. La leçon PredPol/LAPD doit être tirée avant tout déploiement national en France. 6. Maintenir et étendre la PUA comme outil de relaxation de contrainte juridictionnelle en cas de crise ; étudier son extension à la criminalité organisée transfrontalière (mouvements de narcotrafiquants entre zones gendarmerie/police). 7. Mesurer la couverture en isochrones effectifs, pas seulement administratifs. Le rapport Belin (Sénat n° 813, 2025) note que la nouvelle Force d’Action Outre-Mer (FAOM) du GIGN apporte une réponse, mais des zones structurellement sous-couvertes subsistent (Guyane intérieure, Mayotte rurale).
Seuils de réévaluation (benchmarks déclencheurs) :
- Si le temps moyen de primo-intervention dépasse 20 minutes en zone gendarmerie pour > 5 % des appels d’urgence : élargir le maillage PSIG-Sabre.
- Si une seule antenne GIGN/RAID couvre une isochrone 90 min > 5 millions d’habitants : justifier une nouvelle antenne.
- Si l’écart d’activité interquantile entre antennes dépasse un facteur 4 : redécouper les zones de compétence.
Caveats
- Le « 20 minutes » des PSIG-Sabre n’apparaît pas verbatim dans le dossier de presse officiel du SNI d’avril 2016 ; il provient de l’annonce ministérielle du 26 février 2016 et de la couverture presse. Il doit être interprété comme un objectif politico-opérationnel plutôt qu’un engagement juridique chiffré.
- Force Science Institute / Bill Lewinski font l’objet d’une controverse scientifique sérieuse : ses études initiales (1999-2002) ont été publiées dans The Police Marksman, un magazine et non une revue à comité de lecture ; Lisa Fournier (American Journal of Psychology, 2012) qualifie ces premiers travaux d’« invalides » ; Radley Balko (Washington Post) le décrit comme « un partisan inconditionnel qui pousse de la pseudo-science ». Les ordres de grandeur de temps de réaction sont néanmoins corroborés par des études indépendantes (Rocky Mountain University, Honig, Ross), donc utilisables avec précaution.
- PredPol : les études d’efficacité (Mohler et al., 2015) ont été contestées ; le rapport interne de l’Inspector General de Los Angeles (mars 2019) a déclaré la complexité du système trop élevée pour audit ; le LAPD a abandonné le système en avril 2020. Les bénéfices de la police prédictive restent contestés empiriquement.
- Aucune donnée SSMSI publiée à fréquence horaire nationale n’a pu être identifiée pour étayer l’analyse temporelle fine (l’analyse SSMSI 2024 est à la maille communale). Des études thématiques existent (ex. SSMSI sur les violences nocturnes) mais ne fournissent pas la distribution horaire complète.
- Le « shot 9 » de Zaliponi a fait l’objet d’un débat : la version officielle indique qu’il aurait touché la crosse de l’arme de Crooks, mais Zaliponi lui-même soutient avoir touché Crooks (« I know I hit him »). Le représentant Clay Higgins, lors de l’audition du Task Force, plaide la version Zaliponi. Cette incertitude factuelle ne change pas la démonstration sur le pré-calcul, mais rappelle que les sources sur le cas Butler évoluent encore. »
- Le modèle mathématique présenté en B.6 est simplifié à des fins pédagogiques. Les modèles opérationnels réels (ex. RAND Hypercube Queuing Model) intègrent dispatches multiples, priorités, backup coverage, et nécessitent des solveurs heuristiques (recuit simulé, algorithmes génétiques) car le p-median est NP-difficile.
- L’analogie micro/macro doit être prudente : la transposition des inférences statistiques sur la criminalité de masse à la prévention d’événements singuliers à très forte gravité (attentat ciblé) est épistémiquement fragile, car les statistiques sont peu informatives sur les queues de distribution.
…
…
La force sacrée qui écrase : penser la sanction immanente du blasphème
TL;DR
- « Oui, l’hypothèse est philosophiquement et anthropologiquement pensable — non comme preuve de l’existence de Dieu, mais comme l’une des intuitions les plus archaïques et les plus universelles de l’humanité : le sacré n’y est pas une idée mais une force (mana, numen, contagion) qui agit physiquement au contact, et dont la transgression déclenche une sanction immédiate, sans juge extérieur.
- La scène décrite — une force qui surgit « en lui, à travers lui » et l’enfonce dans le plancher au moment exact du blasphème — correspond précisément à un modèle théologique identifié : la « connexion acte-conséquence » (Klaus Koch, Tun-Ergehen-Zusammenhang), où l’acte mauvais porte matériellement en lui sa propre retombée, Dieu n’étant que la « sage-femme » qui en accouche.
- Il faut distinguer rigoureusement quatre registres de « soutenabilité » de cette expérience : réaliste/théologique (Dieu réellement physique et comptable), phénoménologique (la chair s’auto-affecte d’une pression réelle), psychologique (le surmoi et la honte somatisent un écrasement) et symbolique/littéraire (le motif du blasphémateur foudroyé). Aucun ne doit être tranché dogmatiquement ; leur croisement est la réponse la plus riche.
Key Findings
1. L’intuition de l’auteur reproduit une structure anthropologique universelle, non une croyance naïve. Quand le narrateur s’étonne « comme si le blasphème était comptable en vrai » et « comme si Dieu était physique », il redécouvre ce que Marcel Mauss appelait le mana : dans l’Esquisse d’une théorie générale de la magie (Hubert et Mauss, 1902-1903), le mana est défini comme « une efficacité pure, qui est cependant une substance matérielle et localisable, en même temps que spirituelle, qui agit à distance et pourtant par connexion directe, sinon par contact, mobile et mouvante sans se mouvoir, impersonnelle et revêtant des formes personnelles ». Le sacré, dans la pensée archaïque, n’est pas un concept moral mais une énergie quasi-physique, dangereuse au contact.
2. Le caractère sans agent humain et contemporain de la transgression de la sanction est le point décisif — et il est théologiquement nommé. Klaus Koch, dans « Gibt es ein Vergeltungsdogma im Alten Testament? » (1955), a montré que la pensée hébraïque ancienne ignore la rétribution juridique externe (un juge qui pèse et punit du dehors) au profit d’une « sphère d’action qui produit le destin » (schicksalwirkende Tatsphäre) : l’acte mauvais crée autour de la tête de son auteur une « enveloppe invisible » qui chemine avec lui et le frappe en retour. Dieu n’y est pas un juge mais une « sage-femme » (Hebamme) qui fait simplement aboutir ce que l’acte contenait déjà. C’est exactement la structure de la scène : la force surgit « en lui, à travers lui », sans tiers.
3. Le ressenti physique de l’écrasement est attesté et théorisable sur deux versants opposés mais convergents. Côté sacré : Rudolf Otto décrit le « sentiment de la créature » (Kreaturgefühl) qui s’anéantit devant le mysterium tremendum, effroi non rationnel ressenti dans le corps. Côté psychisme : la psychanalyse (surmoi « cruel » de Freud) et la clinique de la somatisation montrent qu’une culpabilité ou une honte intense produisent des sensations de pression, d’oppression, d’écrasement parfaitement réelles et vécues comme extérieures — l’envie de « rentrer sous terre » prenant corps.
4. Le motif est l’un des plus stables de la mythologie et de la littérature occidentales : l’hubris punie par Némésis, Uzza foudroyé pour avoir touché l’Arche, Coré-Dathan-Abiram engloutis vivants par la terre qui « ouvre sa bouche », Ananie et Saphire tombant morts au moment du mensonge, Dom Juan « foudroyé » et abîmé dans la terre. La sanction y est immédiate, immanente, et souvent tellurique (enfoncement, engloutissement).
Details
Axe 1 — Anthropologie du sacré : le sacré comme force physique
L’étonnement du narrateur (« comme si Dieu était physique ») n’est pas une régression intellectuelle : c’est la redécouverte spontanée d’une donnée que l’anthropologie religieuse a placée au centre du sacré.
Mauss et le mana. Le mana mélanésien (Hubert et Mauss, 1902-1903) désigne « une espèce d’âme matérielle, non individuelle, transmissible », une efficacité « à la fois surnaturelle et naturelle », « répandue dans tout le monde sensible, auquel elle est hétérogène et pourtant immanente ». C’est la matrice anthropologique de l’idée que le blasphème puisse être « comptable en vrai » : la transgression n’offense pas une idée, elle entre en contact avec une énergie réelle, localisable, qui agit. (À noter : Mauss, contre Frazer qui faisait du mana une simple « base physique » laïque et quasi scientifique, y voyait avant tout une réalité sociale projetée — point sur lequel le narrateur, qui suppose une force ontologique, va plus loin que Mauss.)
Durkheim et la contagion du sacré. Dans Les Formes élémentaires de la vie religieuse (1912, Livre III), Durkheim insiste sur « l’extraordinaire contagiosité du caractère sacré » : « le contact même le plus superficiel ou le plus médiat suffit pour qu’il s’étende d’un objet à l’autre ». Sa formule canonique : « La chose sacrée, c’est, par excellence, celle que le profane ne doit pas, ne peut pas impunément toucher. » L’impunité est ici le mot-clé : le profane qui touche le sacré sans ritualisation protectrice risque, selon Durkheim, d’être « dévoré de l’intérieur par la maladie, jusqu’à la mort ». La force est objective et sociale, mais éprouvée comme venant « du dehors ».
Otto et le numineux. Dans Das Heilige (Le Sacré, 1917), Rudolf Otto nomme mysterium tremendum et fascinans l’expérience du numineux. Le pôle tremendum comporte le « sentiment de la créature » (Kreaturgefühl, repris de Schleiermacher comme « sentiment de dépendance ») : la conscience de sa propre nullité et de son anéantissement devant une majesté écrasante, illustrée par Abraham osant s’adresser à Dieu en Genèse 18,27 (« moi qui suis terre et cendre »). Otto note que cette émotion peut « tomber sur l’âme » et sombrer dans une « horreur quasi spectrale » — elle se ressent physiquement. C’est la phénoménologie la plus directe de l’écrasement décrit dans le texte : être réduit à la poussière devant le sacré.
Caillois, Douglas, Eliade, Girard. Roger Caillois (L’Homme et le sacré, 1939) définit le sacré comme « une énergie dangereuse, incompréhensible, mais qui est la source de toute efficacité », et range parmi les êtres contagieux « le sacrilège enfin, celui qui, par bravade, par imprudence ou par mégarde, a violé un interdit ». Mary Douglas (De la souillure, 1966) montre que l’impureté est « matière déplacée » : le blasphémateur introduit du désordre dans un ordre sacré et appelle une réaction. Mircea Eliade (Le Sacré et le profane, 1957) parle de hiérophanie, « irruption du sacré » qui rompt l’homogénéité de l’espace profane et « ouvre la communication entre les niveaux cosmiques ». René Girard (La Violence et le sacré, 1972) rappelle l’ambivalence du sacré, à la fois redoutable et fondateur. Tous convergent : le sacré n’est pas inerte ; il réagit.
Axe 2 — Théologie du châtiment immanent : la « connexion acte-conséquence »
C’est ici que la nuance essentielle du texte — pas le père, aucun être humain, une force contemporaine de l’acte — trouve son nom le plus précis.
Le modèle de Koch (Tun-Ergehen-Zusammenhang). Klaus Koch (1926-2019), dans « Gibt es ein Vergeltungsdogma im Alten Testament? » (Zeitschrift für Theologie und Kirche, vol. 52, 1955, p. 1-42 ; réédité dans Spuren des hebräischen Denkens. Gesammelte Aufsätze Bd. 1, hrsg. B. Janowski/M. Krause, Neukirchener Verlag, 1991, p. 65-103), réfute l’idée d’un Dieu vétérotestamentaire « vengeur » jugeant du dehors. La conception juridique de la « rétribution » (Vergeltung) qu’il rejette suppose, selon sa formulation reprise par G. Freuling (notice « Tun-Ergehen-Zusammenhang », WiBiLex), une « instance judiciaire » (richterliche Instanz) extérieure et non touchée par l’acte, fixant peine et récompense « étrangères à l’être de l’auteur comme à l’acte lui-même » et « apportées sur lui du dehors » (von außen an ihn herangetragen).
À cette conception, Koch substitue la schicksalwirkende Tatsphäre, « sphère d’action qui produit le destin ». Selon sa propre synthèse : « tout acte moralement qualifié rejaillit sur son auteur, fait naître autour de sa personne, particulièrement autour de sa tête, une enveloppe invisible (Hülle) qui chemine avec lui et qui un jour le frappe en retour dans un sort correspondant ». L’acte a « un caractère chosal/matériel ; il adhère à son auteur et déploie nécessairement des conséquences ». Le rôle de Dieu n’est pas judiciaire mais obstétrical : « YHWH amène à son plein déploiement le destin déjà inscrit par l’homme dans son acte ; il rend pour ainsi dire un service de sage-femme » (Hebammendienst). Linguistiquement, Koch montre que l’hébreu n’a aucun mot pour « rétribution » (la connotation juridique vient de la Septante puis de la Vulgate) : un même terme, עָוֹן ‘awon, signifie indissociablement la faute, la culpabilité et le châtiment — comme le latin piaculum peut désigner à la fois la souillure et son expiation. Le péché et son malheur sont une seule réalité (cf. Genèse 4,13, Caïn : « mon ‘awon est trop lourd à porter »).
C’est précisément l’intuition du narrateur : non un Dieu qui décide après coup de punir, mais une sanction contemporaine de la transgression, parce que le blasphème est déjà sa propre retombée. Les Proverbes en donnent l’image classique : « celui qui creuse une fosse à autrui y tombe lui-même » (Pr 26,27 ; cf. Ps 7,16). Le modèle de Koch reste discuté (Bernd Janowski, « Die Tat kehrt zum Täter zurück », ZThK 91, 1994 ; Peter Hatton, JSOT 35.3, 2011, juge la réception anglophone partiellement déformante) ; on le présentera comme thèse influente, non comme consensus. Mais il offre le cadre conceptuel exact de l’expérience décrite.
Les épisodes-types. Uzza, en 2 Samuel 6,7 : « la colère de l’Éternel s’enflamma contre Uzza, et Dieu le frappa sur place à cause de sa faute ; il mourut là, près de l’arche ». La sanction est immédiate, physique, sans intermédiaire humain, au contact même du sacré (l’Arche que seul un Lévite consacré pouvait porter, Nombres 4,15) — illustration parfaite de la contagion durkheimienne du sacré « qu’on ne peut impunément toucher ». Coré, Dathan et Abiram (Nombres 16,31-33) : « le sol se fendit sous leurs pieds, la terre ouvrit sa bouche et les engloutit […] ils descendirent vivants au shéol » — motif tellurique de l’enfoncement, frère immédiat de la scène du plancher. Ananie et Saphire (Actes 5,5) : « Ananias, entendant ces paroles, tomba, et expira » — la mort survient au moment même du mensonge dévoilé, sans exécution, et « une grande crainte saisit tous les auditeurs ». Ces récits relèvent, selon les exégètes, du « jugement de Dieu » immédiat.
Axe 3 — Philosophie : immanence, chair, sublime
Spinoza et l’immanence. Le Deus sive Natura de l’Éthique (IV, préface et prop. 4) offre la version philosophique de « Dieu est physique » : Dieu n’est pas un juge transcendant mais la puissance immanente identique à la Nature, dont « la réalité physique » est un attribut au même titre que la pensée. « La puissance qui permet aux choses singulières, et par conséquent à l’homme, de conserver leur être, est la puissance même de Dieu, c’est-à-dire de la Nature. » Dans un tel cadre, une sanction n’a pas besoin d’un agent surnaturel extérieur : elle est l’effet nécessaire d’une cause inscrite dans l’ordre des choses. Le blasphème « comptable » devient pensable comme conséquence naturelle, non comme verdict — ce qui rejoint structurellement le modèle de Koch.
La phénoménologie de la chair (Michel Henry). Dans Incarnation (2000), Michel Henry pose que « l’auto-affection est la source originelle de toute phénoménalité » : la chair est ce lieu où la vie s’éprouve elle-même, « chair incandescente » qui « brille et brûle », plus profonde que toute intentionnalité husserlienne. Une force ressentie « en lui, à travers lui » — formule du narrateur — est exactement la structure de l’auto-affection : quelque chose s’éprouve dans la chair sans venir d’un objet extérieur du monde. La pression d’écrasement peut être réelle phénoménologiquement sans être causée par une main physique. Merleau-Ponty (Phénoménologie de la perception, 1945) avait déjà défait l’opposition simple entre l’intérieur et l’extérieur du corps vécu.
Kant et le sublime. Dans la Critique de la faculté de juger (1790), le sentiment du sublime se laisse analyser comme « un écrasement de l’imagination par la raison » : devant l’illimité (sublime mathématique) ou la puissance démesurée (sublime dynamique), l’esprit se découvre « minuscule », humilié, écrasé, dans un « plaisir négatif » mêlé d’effroi. Le sublime montre que la confrontation à une grandeur infinie produit un sentiment d’anéantissement éprouvé, sans contact physique. C’est un analogue laïc de l’écrasement numineux d’Otto.
Axe 4 — Psychologie et psychanalyse : l’écrasement comme somatisation
Le surmoi cruel. Dans Malaise dans la civilisation (1930), Freud décrit la tension entre le surmoi sévère et le moi comme « sentiment conscient de culpabilité », se manifestant comme « besoin de punition ». La civilisation, écrit-il, domine l’agressivité de l’individu « en le faisant surveiller par l’entremise d’une instance en lui-même, telle une garnison placée dans une ville conquise » — instance intériorisée qui surveille et écrase de l’intérieur. La force qui « écrase » le rieur blasphémateur peut être lue comme ce surmoi, d’autant plus implacable que, comme le souligne Freud d’après Melanie Klein, « la sévérité du surmoi qu’élabore un enfant ne reflète nullement la sévérité des traitements qu’il a subis » : elle est faite de l’agressivité propre du sujet retournée contre lui.
La somatisation de la honte. La clinique documente que la honte et la culpabilité produisent des symptômes physiques réels : oppression thoracique, sensations de pression, le corps devenant « un champ de bataille où s’exerce une tension que l’esprit n’arrive plus à contenir ». Le rougissement est « une réponse automatique au sentiment de honte qui provoque une excitation corporelle ». L’expression « rentrer sous terre » est la traduction spontanée, dans le langage, d’une expérience d’écrasement et d’engloutissement liée à la transgression d’un interdit profond. Le ressenti peut être vécu comme parfaitement extérieur et physique alors qu’il est d’origine psychique — c’est précisément ce que décrivent la conversion somatique freudienne (le « retour du refoulé » dans le corps) et le trouble de conversion du DSM-5 (symptômes neurologiques réels sans cause organique).
Ce registre n’invalide pas l’expérience : il en explique la réalité corporelle sans recourir à un agent surnaturel. C’est la réponse « immanente-psychique » à la question de la soutenabilité, et elle est, notons-le, structurellement analogue au modèle de Koch : la sanction est intérieure à l’acte et à l’agent, non apportée du dehors.
Axe 5 — Le motif littéraire et mythologique du blasphémateur foudroyé
Hubris et Némésis. La pensée grecque oppose à la sophrosune (mesure) l’hubris (démesure), punie par Némésis. La némésis désigne « le mouvement inverse [de l’hubris] de la rétractation vengeresse » qui fait se rétracter l’individu à l’intérieur des limites qu’il a franchies. Hérodote en donne la formulation princeps dans les Histoires (VII, 10, mise en garde d’Artabane à Xerxès) : « Regarde les maisons les plus hautes, et les arbres aussi : sur eux descend la foudre, car le ciel rabaisse toujours ce qui dépasse la mesure […] car il ne permet l’orgueil à personne d’autre que lui. » Le rieur sacrilège, qui se hisse au-dessus du sacré en s’en moquant, commet une hubris paradigmatique ; et la foudre y est déjà le mode de sanction.
Le rire et l’enfoncement. Le détail du rire allongé par terre est riche. Victor Hugo, dans L’Homme qui rit (1869), fait du rire figé de Gwynplaine un « éclat de rire foudroyant », une « tête de Méduse gaie » : un rire gravé dans la chair par la violence du pouvoir, qui est en réalité souffrance et non joie — le rire y est marque d’une mutilation, non d’une allégresse. Le motif du blasphémateur englouti culmine dans le Dom Juan de Molière (1665), annoncé sous le sous-titre L’Athée foudroyé : après le refus obstiné du héros (« Non, non, il ne sera pas dit, quoi qu’il arrive, que je sois capable de me repentir »), la dernière didascalie indique que « le tonnerre tombe avec un grand bruit et de grands éclairs sur Dom Juan, la terre s’ouvre et l’abîme, il sort de grands feux de l’endroit où il est tombé ». La statue du Commandeur lui saisit la main et le précipite « dans les entrailles de la terre ». La sanction est immédiate, tellurique, et frappe au sommet même de la provocation — comme dans la scène analysée.
Recommendations
Pour le chercheur qui travaille ce texte littéraire, voici comment déployer rigoureusement la question sans la trancher :
- Distinguer explicitement les quatre registres de soutenabilité (à poser comme grille de lecture) :
- Réaliste/théologique : la force est réellement le sacré qui réagit ; le modèle de Koch (Tun-Ergehen-Zusammenhang) en donne la forme la plus fine — non un Dieu-juge, mais une sanction immanente à l’acte. C’est l’hypothèse que le texte ose (« on croirait presque que Dieu existe »).
- Phénoménologique : la force est réelle dans la chair (Michel Henry, auto-affection) sans être un objet du monde ; « en lui, à travers lui » en est la formule exacte.
- Psychologique : la force est la somatisation d’un surmoi écrasant et d’une honte abyssale (Freud, clinique de la conversion) ; réelle comme sensation, immanente comme origine.
- Symbolique/littéraire : la force est un motif (hubris/Némésis, Uzza, Dom Juan) qui dit une vérité morale sans engager d’ontologie.
- Exploiter le point le plus fort du texte : l’absence d’agent humain et la contemporanéité de la sanction et de la transgression. C’est ce qui distingue l’expérience d’une simple punition (différée, externe) et la rapproche de la Tatsphäre de Koch et du ‘awon hébreu où faute et châtiment sont une seule réalité. Construire l’analyse autour de cette simultanéité, qui est le cœur philosophique de la scène.
- Tenir ensemble les deux versants de l’écrasement — le numineux d’Otto (sentiment de la créature anéantie) et le surmoi de Freud — non comme concurrents mais comme les deux faces, objective et subjective, d’une même expérience. Le texte est puissant parce qu’il rend indécidable si la main vient du dehors ou du dedans ; cette indécidabilité est aussi celle, féconde, de la schicksalwirkende Tatsphäre (où la frontière dehors/dedans s’efface) et de la chair henryienne.
- Repérer les seuils qui feraient pencher l’interprétation : si le récit donnait un témoin extérieur constatant un effet physique objectif (marque, déplacement, trace), il basculerait vers le réaliste/fantastique (registre de Dom Juan) ; s’il insistait sur l’état mental antérieur du personnage (culpabilité refoulée, deuil, le fils « écrasé dans le sol »), il basculerait vers le psychologique — et l’on noterait alors la troublante symétrie entre le fils « écrasé dans le sol » par le père et l’homme qui rit « enfoncé dans le plancher » par la force : le bourreau pourrait être puni de son propre geste, retournement typiquement girardien et koch-ien. S’il reste sur l’indécidable « comme si », il demeure dans le sublime et la puissance littéraire — ce qui est, esthétiquement, le choix le plus fort.
Caveats
- Le modèle de Koch est une thèse influente mais contestée (Janowski 1994, Hatton 2011) ; il ne fait pas consensus exégétique. Sa pertinence ici est heuristique (il nomme parfaitement la structure intuitionnée), non probatoire.
- Aucune de ces approches ne « prouve » que Dieu existe ou est physique. Le texte lui-même reste au conditionnel (« on croirait presque »). La force du croisement est de montrer que l’expérience est pensable et réelle dans plusieurs registres, pas qu’un seul soit vrai.
- La littérature psychologique grand public consultée (sites de somatisation) est de valeur clinique inégale ; les concepts solides à retenir sont ceux de Freud (conversion, surmoi) et du DSM-5 (trouble à symptomatologie somatique, trouble de conversion).
- Sur l’orthographe et la pagination de Koch : le concept apparaît sous les variantes Tun-Ergehen- / Tat-Ergehen-Zusammenhang ; les citations verbatim proviennent surtout de l’article de synthèse de Koch lui-même et de la notice WiBiLex de G. Freuling, le texte original de ZThK 1955 n’ayant pas été consulté en plein texte.
- Le rapprochement avec L’Homme qui rit porte sur le motif du rire-souffrance et du rire « foudroyant », non sur une scène d’engloutissement-sanction (Gwynplaine se laisse engloutir par les flots, ce qui est un suicide d’amour). Le parallèle le plus exact pour l’engloutissement comme châtiment reste Coré/Dathan/Abiram et Dom Juan. »
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« C’est tout à fait comme ça ! » que m’approuva Arthur, décidément devenu facile à convaincre.
Mais voilà-t-y pas que juste devant le café où nous étions attablés un régiment se met à passer, et avec le colonel par-devant sur son cheval, et même qu’il avait l’air bien gentil et richement gaillard, le colonel ! Moi, je ne fis qu’un bond d’enthousiasme.
« J’vais voir si c’est ainsi ! Que je crie à Arthur, et me voici parti à m’engager, et au pas de course encore.
— T’es rien c… Ferdinand ! » Qu’il me crie, lui Arthur en retour, vexé sans aucun doute par l’effet de mon héroïsme sur tout le monde qui nous regardait.
Ça m’a un peu froissé qu’il prenne la chose ainsi, mats ça m’a pas arrêté. J’étais au pas.
« J’y suis, j’y reste ! » que je me dis.
« On verra bien, eh navet ! » que j’ai même encore eu le temps de lui crier avant qu’on tourne la rue avec le régiment derrière le colonel et sa musique. Ça s’est fait exactement ainsi.
Alors on a marché longtemps. Y en avait plus qu’il y en avait encore des rues, et puis dedans des civils et leurs femmes qui nous poussaient des encouragements, et qui lançaient des fleurs, des terrasses, devant les gares, des pleines églises. Il y en avait des patriotes ! Et puis il s’est mis à y en avoir moins des patriotes… La pluie est tom bée, et puis encore de moins en moins et puis plus du tout d’encouragements, plus un seul, sur la route.
Nous n’étions donc plus rien qu’entre nous ? Les uns derrière les autres ? La musique s’est arrêtée. « En résumé, que je me suis dit alors, quand j’ai vu comment ça tournait, c’est plus drôle ! C’est tout à recommencer ! » J’allais m’en aller. Mais trop tard ! Ils avaient refermé la porte en douce derrière nous les civils. On était faits, comme des rats.
«Une fois qu’on y est, on y est bien. Ils nous firent monter à cheval et puis au bout de deux mois qu’on était là-dessus, remis à pied. Peut-être à cause que ça coûtait trop cher. Enfin, un matin, le colonel cherchait sa monture, son ordonnance était parti avec, on ne savait où, dans un petit endroit sans doute où les balles passaient moins facilement qu’au milieu de la route. Car c’est là précisément qu’on avait fini par se mettre, le colonel et moi, au beau milieu de la route, moi tenant son registre où il inscrivait des ordres.
Tout au loin sur la chaussée, aussi loin qu’on pouvait voir, il y avait deux points noirs, au milieu, comme nous, mais c’était deux Allemands bien occupés à tirer depuis un bon quart d’heure.
Lui, notre colonel, savait peut-être pourquoi ces deux gens-là tiraient, les Allemands aussi peut-être qu’ils savaient, mais moi, vraiment, je savais pas. Aussi loin que je cherchais dans ma mémoire, je ne leur avais rien fait aux Allemands. J’avais toujours été bien aimable et bien poli avec eux. Je les connaissais un peu les Allemands, j’avais même été à l’école chez eux, étant petit, aux environs de Hanovre. J’avais parlé leur langue. C’était alors une masse de petits crétins gueulards avec des yeux pâles et furtifs comme ceux des loups ; on allait toucher ensemble les filles après l’école dans les bois d’alentour, où on tirait aussi à l’arbalète et au pistolet qu’on achetait même quatre marks. On buvait de la bière sucrée. Mais de là à nous tirer maintenant dans le coffret, sans même venir nous parler d’abord et en plein milieu de la route, il y avait de la marge et même un abîme. Trop de différence. La guerre en somme c’était tout ce qu’on ne comprenait pas. Ça ne pouvait pas continuer. Il s’était donc passé dans ces gens-là quelque chose d’extraordinaire ? Que je ne ressentais, moi, pas du tout. J’avais pas dû m’en apercevoir…
Mes sentiments toujours n’avaient pas changé à leur égard. J’avais comme envie malgré tout d’essayer de comprendre leur brutalité, mais plus encore j’avais envie de m’en aller, énormément, absolument, tellement tout cela m’apparaissait soudain comme l’effet d’une formidable erreur.
« Dans une histoire pareille, il n’y a rien à faire, il n’y a qu’à foutre le camp », que je me disais, après tout…
Au-dessus de nos têtes, à deux millimètres, à un millimètre peut-être des tempes, venaient vibrer l’un derrière l’autre ces longs fils d’acier tentants que tracent les balles qui veulent vous tuer, dans l’air chaud d’été.
Jamais je ne m’étais senti aussi inutile parmi toutes ces balles et les lumières de ce soleil. Une immense, universelle moquerie. »
Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
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« Votre demande est claire et riche : vous cherchez des témoignages de parlementaires — de différents pays et époques, dans plusieurs langues — qui, dans leurs livres personnels (mémoires, journaux, correspondances, essais), ont décrit, théorisé ou revendiqué ce mécanisme d’intelligence collective et personnelle : ces moments où des députés s’effacent, se laissent convaincre, ou délèguent leur jugement à des collègues plus compétents dans tel ou tel domaine, par confiance réfléchie plutôt que par démission. »
Claude recherche Ai
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
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« R.G. Collingwood développe dans The Idea of History (1946) une théorie de l’imagination historique comme fonction structurelle, non ornementale. L’historien doit « ré-enacter » (rejouer) les processus de pensée des acteurs historiques pour les comprendre de l’intérieur. Cette ré-énaction n’est pas fantaisie capricieuse : elle opère sous la contrainte des sources, formant une « toile d’imagination tendue entre les points fixes fournis par les autorités documentaires »
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« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire. »
Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)
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L’effacement volontaire du parlementaire devant la compétence : témoignages, théories et mécanismes (recherche transfrontalière et multilingue)
TL;DR
- « Le mécanisme que vous cherchez est réel, nommé et théorisé : la science politique l’appelle « spécialisation » (un des six folkways du Sénat américain selon Matthews) et « cue-taking » (suivre l’indication de vote d’un collègue jugé expert) — il est explicitement analysé comme un choix rationnel de division du travail, non comme une abdication ; les sources les plus solides (Matthews 1960, Kingdon 1973, Matthews & Stimson 1975) l’établissent par enquête directe auprès des élus.
- Les témoignages exploitables se répartissent par aire : la tradition anglophone fournit les sources les plus riches (journaux de Westminster — Crossman, Benn, Clark, Channon ; tradition américaine du Sénat via Byrd et la littérature du seniority system) ; la tradition française offre surtout la figure institutionnelle codifiée du rapporteur « désigné pour sa compétence » ; et le socle théorique européen (Burke, Mill, Weber) fournit la généalogie intellectuelle de l’idée.
- Distinction épistémologique cruciale : la théorie du cue-taking est solidement établie ; en revanche, les passages verbatim où un parlementaire écrit noir sur blanc « je me suis effacé devant tel collègue plus compétent » sont rares dans les livres personnels accessibles — le mécanisme est plus souvent reconstruit par les chercheurs (qui interrogent les élus) que revendiqué explicitement dans les mémoires. Votre thèse est mieux défendue par la convergence théorie savante + figure institutionnelle que par une collection de citations introuvables.
Key Findings
- Le cœur théorique américain — la « cue theory ». John W. Kingdon (Congressmen’s Voting Decisions, 1973) et Donald Matthews & James Stimson (Yeas and Nays, 1975) ont montré, par entretiens, que les élus suivent des « cue-givers » — collègues de confiance plus informés sur un dossier — et que ce mécanisme est la condition même de la rationalité d’une assemblée de centaines de membres face à des textes techniques. C’est la formalisation directe de votre intuition de « délégation de confiance gagnée par la preuve ».
- Les six folkways du Sénat (Matthews 1960). Le Senate Historical Office établit nommément les six normes informelles d’après Matthews : apprenticeship (apprentissage), legislative work (travail législatif), specialization (spécialisation), courtesy (courtoisie), reciprocity (réciprocité) et institutional patriotism (patriotisme institutionnel). La spécialisation et la réciprocité organisent une déférence mutuelle codifiée.
- La figure française du rapporteur — la délégation institutionnalisée. Les sources officielles décrivent le rapporteur comme « généralement désigné par ses collègues pour ses compétences sur le sujet abordé » (Assemblée nationale) et bénéficiant de « la confiance de la commission » (Sénat). C’est une délégation de confiance fondée sur la compétence inscrite dans les règlements.
- Les journaux britanniques offrent les récits de première main les plus détaillés de la vie ministérielle et parlementaire (Crossman, Benn, Clark, Channon), mais documentent davantage les rapports avec la haute fonction publique et les rivalités entre pairs que l’effacement délibéré devant un collègue. Le cas Benn fournit une démonstration précieuse a contrario.
- Le socle théorique européen : Burke (jugement vs mandat, 1774), Mill (la législation est « un travail de main-d’œuvre qualifiée et d’étude spéciale », 1861) et Weber (Le savant et le politique, 1919) constituent la généalogie de l’idée que déléguer à la compétence est un choix réfléchi.
- Limite de sourçage assumée : la quête de citations verbatim de parlementaires revendiquant explicitement cet effacement s’est heurtée à l’indisponibilité en ligne de textes-clés (Byrd, Faure) et au caractère non-développé d’autres pistes (Sembat).
Details
A. Le cadre théorique : la déférence à l’expertise comme rationalité collective (analyse savante)
Donald R. Matthews, U.S. Senators and Their World (Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1960) — analyse savante fondée sur enquête de terrain. Matthews a mené dès 1947 des dizaines d’entretiens confidentiels avec des sénateurs (off-the-record interviews), approchant le Sénat « comme un anthropologue découvrant une nouvelle civilisation » (Senate Historical Office) ; l’ouvrage parut d’abord comme article dans l’American Political Science Review, vol. 53, décembre 1959, pp. 1064–1089. Le chapitre V, « The Folkways of the Senate », identifie les six normes nommées ci-dessus. L’idée centrale, dans les termes du Senate Historical Office : « Comme il est impossible de devenir expert sur toute la gamme des sujets soumis au Sénat… », les membres se concentrent sur le petit nombre d’enjeux traités par leurs commissions et défèrent aux autres ailleurs. La réciprocité — un sénateur « rend service et doit être payé en retour », « le plus important étant l’échange de votes » — structure cet échange de confiance. C’est la source matricielle de tout le champ.
John W. Kingdon, Congressmen’s Voting Decisions (1973 ; 3e éd. University of Michigan Press) — analyse savante fondée sur entretiens. Kingdon établit que « les parlementaires s’appuient le plus lourdement sur leurs collègues à l’intérieur de la chambre et sur leurs électeurs » pour décider de leur vote. Le mécanisme précis, dans les résumés du livre : « les fellow congressmen ont le plus d’influence sur la décision, suivis de près par la circonscription » ; et « le congressiste choisira un collègue qui est expert d’un domaine de politique particulier, et qui lui est aussi idéologiquement proche ». C’est explicitement présenté comme une simplification rationnelle de la décision. Kingdon ajoute que faute d’objectif suffisamment important pour être déterminant, « il suit des collègues de confiance au sein de la Chambre ».
Donald R. Matthews & James A. Stimson, Yeas and Nays: Normal Decision-Making in the U.S. House of Representatives (New York, Wiley, 1975) — analyse savante. Ils théorisent le cue-taking : les généralistes (la majorité des membres) peuvent voter rationnellement sur des textes complexes sans expertise propre, parce que l’expertise se diffuse des spécialistes (membres de commission) vers le reste de la chambre. Leur conclusion célèbre : « Faire face à la complexité a été l’accomplissement suprême du Congrès. La spécialisation et la décision par prise d’indices (cue-taking) ont été les moyens par lesquels le Congrès a maintenu son autonomie décisionnelle au XXe siècle — en effet, le moyen par lequel il a survécu en tant que corps législatif. »
Littérature contemporaine confirmant la persistance du mécanisme. Christian Fong (Université du Michigan, « Expertise, Networks, and Interpersonal Influence in Congress ») montre que la prise d’indices auprès de pairs experts a survécu à la polarisation partisane et fonctionne même entre membres de partis opposés : « prendre des indices auprès de pairs experts de confiance n’est pas un simple folkway du Congrès d’antan ». La définition canonique (synthèse universitaire d’après Matthews & Stimson) : « Les cue-givers sont des collègues de confiance qui — du fait de leur position formelle dans la législature ou de leur spécialisation — sont mieux informés sur la question ; en ce sens, les législateurs allouent efficacement leurs ressources, n’ayant pas besoin de tout connaître. »
B. Le « seniority system » et la déférence aux committee chairmen (analyse savante + témoignage indirect)
La tradition du Congrès articule deux choses : l’ancienneté et l’expertise. Selon le politologue Paul M. Johnson (Auburn University), le principe d’ancienneté « tend à garantir que les membres de commission (du moins les plus influents) développent une énorme expertise et une connaissance détaillée des questions de politique publique et des problèmes administratifs dans le domaine supervisé par leur commission ». La déférence payée aux anciens est donc partiellement justifiée par l’accumulation de compétence — exactement la « confiance gagnée par la preuve au fil des années » de votre hypothèse. Nelson Polsby (« The Growth of the Seniority System in the U.S. House of Representatives », APSR) précise toutefois que l’ancienneté ne joue un rôle décisif que pour la succession aux présidences de commission, le reste relevant de critères multiples.
Robert C. Byrd (sénateur de Virginie-Occidentale, 1959–2010) — mémoires et histoire institutionnelle. Byrd est l’auteur le plus prolifique sur le fonctionnement du Sénat : la série en quatre volumes The Senate, 1789–1989 (U.S. Government Printing Office, 1989–1994), rédigée avec l’aide de l’historien du Sénat Richard A. Baker à partir d’allocutions prononcées en séance, ainsi que son mémoire Child of the Appalachian Coalfields (West Virginia University Press, 2005). Ces ouvrages couvrent le système des commissions et l’organisation du Sénat. Réserve de sourçage importante : aucun de ces deux textes n’est consultable en texte intégral en ligne, et je n’ai pas pu en extraire un passage verbatim où Byrd décrit explicitement la spécialisation comme norme de déférence. Il faut donc consulter physiquement le vol. 2 de The Senate, 1789–1989 (chapitres sur le système des commissions et le leadership) pour vérifier. Notons par ailleurs un témoignage journalistique convergent : en fin de carrière, Byrd a délibérément cédé la conduite en séance de textes majeurs à des collègues plus jeunes (ex. Patty Murray pour le débat sur le financement de la guerre d’Irak), illustrant une délégation assumée même sur un dossier qui lui tenait à cœur.
C. Les témoignages de première main : Westminster (journaux)
Richard Crossman, Diaries of a Cabinet Minister (3 vol., Hamish Hamilton & Jonathan Cape, 1975–1977) — journal posthume. Le journal le plus analytique sur le fonctionnement intérieur du gouvernement britannique. Crossman, don d’Oxford devenu ministre du Logement puis Leader de la Chambre des communes, enregistra plus d’un million et demi de mots sur six ans. Sa valeur pour votre thèse est surtout méthodologique : il montre un élu lucide « toujours attentif à l’éclairage que procure un compte rendu fidèle des relations changeantes entre collègues et adversaires de la vie publique ». Crossman ambitionnait d’écrire « un nouveau Bagehot » sur le système politique britannique.
Tony Benn, Diaries (notamment Office Without Power: Diaries 1968–72 et Against the Tide: Diaries 1973–76, Hutchinson) — journal. Selon le blog officiel de l’administration britannique, Benn fut « le seul participant de premier rang à fournir un journal complet » des deux gouvernements travaillistes (1964–70 et 1974–79). Cas particulièrement utile a contrario : Benn est précisément celui qui a refusé de faire confiance à ses fonctionnaires et de se plier aux « règles du jeu » de Whitehall ; les analystes Dave Richards et Martin Smith (LSE/University of Manchester) montrent que ce refus de déférer explique largement son inefficacité comme ministre. Démonstration que l’absence de déférence a un coût mesurable — argument précieux pour votre raisonnement.
Alan Clark, Diaries (Weidenfeld & Nicolson, 1993) — journal. Ministre subalterne sous Thatcher (Emploi, Commerce, puis Défense), Clark exprime un rapport ambivalent à l’expertise : mépris des discours « bureaucratiquement » rédigés par les fonctionnaires (au point de bâcler son premier discours, ce qui lui valut d’être accusé d’être « incapable » à la tribune), mais révérence pour certaines figures (Thatcher, Enoch Powell « le Prophète »). À la Défense, il rédigea sa propre revue stratégique parallèlement à celle, plus orthodoxe, du ministère — illustrant plutôt la non-déférence d’un franc-tireur.
Sir Henry « Chips » Channon, Diaries (éd. Robert Rhodes James, 1967 ; éd. intégrale Simon Heffer, Hutchinson, 2021–2022) — journal. Secrétaire parlementaire privé (PPS) de R. A. « Rab » Butler au Foreign Office (1938–1941), Channon est un témoin de second rang gravitant autour des décideurs. Son journal éclaire la dépendance d’un acteur périphérique à l’égard de ceux qui « savent », mais relève surtout de la chronique mondaine et politique.
D. La tradition française : la figure institutionnelle du rapporteur et de la commission
En France, le mécanisme est moins « confessé » dans les mémoires que codifié dans le fonctionnement parlementaire — ce qui constitue en soi une preuve institutionnelle de votre thèse.
- Sénat : le rapporteur, « qui a la confiance de la commission, exerce une grande influence » ; sa désignation « prend en compte aussi la compétence, l’expertise acquise et la spécialisation technique des parlementaires membres de la commission ».
- Assemblée nationale : le rapporteur est « généralement désigné par ses collègues pour ses compétences sur le sujet abordé » ; les « rapporteurs spéciaux » de la commission des Finances bénéficient même de pouvoirs d’investigation juridiquement établis.
Ce dispositif institutionnalise précisément la « délégation de confiance fondée sur la compétence » que vous décrivez : les autres membres s’en remettent au travail préalable d’un pair désigné pour son expertise.
Edgar Faure, Mémoires (t. I « Avoir toujours raison… c’est un grand tort », Plon, 1982 ; t. II « Si tel doit être mon destin ce soir », 1984) — mémoires. Faure, deux fois président du Conseil sous la IVe République, agrégé de droit romain, rapporteur de la Commission des comptes et des budgets économiques de la Nation (qu’il institua en 1952), incarne le parlementaire-expert reconnu par ses pairs. Ses mémoires constituent une réhabilitation argumentée de la IVe République. Réserve : je n’ai pas pu vérifier en texte intégral un passage explicite d’effacement devant un pair ; consultation en bibliothèque recommandée.
Marcel Sembat, Les Cahiers noirs. Journal 1905–1922 (texte établi par Christian Phéline, Paris, Éditions Viviane Hamy, 2007) — journal intime. Le 5 mai 1914 (p. 547), Sembat note un projet de chapitre : « Idées à développer. Chapitre de bouquin sur le travail obscur des commissions ». La formule « le travail obscur des commissions » est devenue une référence pour les historiens du parlementarisme français (citée dans les Cahiers Jaurès). Mise en garde épistémologique forte, confirmée par vérification de la source : il s’agit uniquement d’un titre de chapitre jamais rédigé, non d’une réflexion aboutie sur la déférence aux spécialistes. À ne pas présenter comme un témoignage développé d’effacement.
Jean Jaurès : les travaux de la Fondation Jean-Jaurès montrent qu’il plaidait pour « une organisation de la démocratie et du travail parlementaire » — reconnaissance des groupes, « constitution de grandes commissions permanentes désignées à la proportionnelle des groupes » et rationalisation du travail. Jaurès théorise donc la division du travail législatif comme amélioration de la compétence collective, même si ce n’est pas dans un « livre personnel » au sens strict.
E. Le socle théorique : Burke, Mill, Weber
Edmund Burke, Discours aux électeurs de Bristol (3 novembre 1774) — discours recueilli en volume (The Works of the Right Honourable Edmund Burke). Texte fondateur du « modèle du fiduciaire » (trustee). Verbatim : « Your representative owes you, not his industry only, but his judgment; and he betrays, instead of serving you, if he sacrifices it to your opinion » (« Votre représentant vous doit, non seulement son activité, mais son jugement ; et il vous trahit au lieu de vous servir s’il le sacrifie à votre opinion »). Et : « government and legislation are matters of reason and judgment, and not of inclination ». Burke fonde la légitimité du jugement délégué — base philosophique de l’idée que s’en remettre à un jugement mieux informé est honorable.
John Stuart Mill, Considerations on Representative Government (1861, chap. V) — essai. Formulation théorique la plus directe de votre intuition. Mill soutient qu’une assemblée représentative n’est pas compétente pour rédiger les lois, la législation étant « a work of skilled labour and special study and experience » (« un travail de main-d’œuvre qualifiée, d’étude et d’expérience spéciales »). Sa thèse : « the only task to which a representative assembly can possibly be competent is not that of doing the work, but of causing it to be done; of determining to whom… it shall be confided » — la rédaction étant confiée à une commission de législation composée d’experts (a nonpolitical legislative commission composed of experts). Mill théorise explicitement la délégation à la compétence comme principe de bon gouvernement, sous l’hypothèse de « la main directrice des compétents ».
Max Weber, Le savant et le politique (conférences de 1917 et 1919) — essai. Weber analyse la professionnalisation politique et la montée des « fonctionnaires spécialisés dans les finances, les techniques de la guerre ou les procédures juridiques ». Il oppose l’homme politique (mû par une cause) au fonctionnaire-spécialiste (neutre, technicien) et développe l’éthique de responsabilité — cadre pour penser la place légitime de l’expertise dans la décision politique. Weber critiquait d’ailleurs le recrutement des chefs politiques wilhelminiens parmi les fonctionnaires, plaidant pour une vraie « parlementarisation ».
F. Allemagne et Italie
Allemagne (Bundestag) — sources institutionnelles et politologiques. La division du travail au sein des Fraktionen (groupes) est explicitement fondée sur la confiance : « La répartition du travail (Arbeitsteilung) est le fondement du travail de groupe, qui repose sur la confiance et la disposition à coopérer. » Les groupes constituent des groupes de travail (Arbeitsgruppen/Arbeitskreise) où des Fachpolitiker (politiciens spécialistes) deviennent experts de leur domaine « et doivent avoir la confiance des non-spécialistes du groupe » (das Vertrauen der Nichtspezialisten der Fraktion). Le président de groupe, lui, « peut le moins se permettre la spécialisation » car il doit maîtriser l’ensemble des champs. C’est une transposition presque littérale du modèle du cue-taking à l’allemande, codifiée dans la culture parlementaire.
Italie — sources institutionnelles. Le système des commissions permanentes (art. 72 de la Constitution) et la figure du relatore fonctionnent comme en France. Openpolis souligne que « tous les députés et sénateurs n’ont pas le même poids politique » et que le rôle de relatore est confié à ceux qui occupent des « positions-clés », notamment pour leur expertise et leur rang. La procédure « en sede legislativa » délègue même à la seule commission compétente l’adoption complète d’un texte.
Recommendations
Étape 1 — Assoir la thèse théorique (immédiat, sources déjà solides). Construisez l’ossature de votre démonstration sur le triptyque Kingdon (1973) – Matthews & Stimson (1975) – Matthews (1960), complété par Burke (1774) et surtout Mill (1861), qui est la formulation philosophique la plus explicite de « faire faire le travail par les compétents ». Ces sources suffisent à établir que l’effacement devant la compétence est théorisé comme choix rationnel, et non comme abdication. Seuil de validation : ces textes affirment explicitement la rationalité du mécanisme — objectif atteint.
Étape 2 — Mobiliser la preuve institutionnelle (immédiat). Utilisez la figure du rapporteur français, des Fachpolitiker allemands et du relatore italien comme preuve que la délégation de confiance fondée sur la compétence est inscrite dans les règles, donc voulue et non subie. C’est votre meilleur rempart contre l’objection de « captation par une poignée ».
Étape 3 — Chasser les verbatim en bibliothèque (à planifier). Trois consultations physiques prioritaires : (a) Byrd, The Senate, 1789–1989, vol. 2 (chapitres système des commissions / leadership) et Child of the Appalachian Coalfields (2005) ; (b) Edgar Faure, Mémoires (Plon, 1982–1984) ; (c) Sembat, Les Cahiers noirs (éd. intégrale Viviane Hamy 2007), au-delà de la seule note du 5 mai 1914. Benchmark décisif : si vous trouvez chez Byrd un passage verbatim décrivant la spécialisation comme norme de déférence assumée, vous tiendrez le témoignage de première main idéal.
Étape 4 — Exploiter le contre-exemple Benn. Intégrez le cas Tony Benn comme démonstration a contrario : le refus de déférer aux compétences (fonctionnaires, collègues du Cabinet) a entraîné son isolement et son inefficacité, selon les analystes. Cela renforce votre thèse en montrant que la déférence n’est pas faiblesse mais condition d’efficacité.
Seuil de révision de la thèse. Si les consultations physiques (Byrd, Faure, Sembat) ne livrent pas de passage explicite de revendication, reformulez : présentez le mécanisme comme reconstruit par la science politique à partir des paroles d’élus (Kingdon et Matthews interrogeaient directement les congressistes), plutôt que comme spontanément revendiqué dans les mémoires. Cette reformulation reste rigoureuse et défendable.
Caveats
- Distinction (a)/(b)/(c) à maintenir : l’essentiel des preuves disponibles relève de l’analyse savante (b) — Matthews, Kingdon, Fenno, Fong — fondée certes sur les déclarations d’élus, mais ce ne sont pas des « livres personnels » au sens strict. Les témoignages de première main (a) dans des journaux/mémoires confirment surtout la division du travail et la dépendance à l’expertise, sans toujours formuler l’effacement comme choix lucide (c) explicite.
- Sources primaires non vérifiées en texte intégral : les passages de Byrd, Faure et des journaux britanniques (Crossman, Clark, Channon) n’ont pu être confirmés verbatim en ligne sur le point précis de l’effacement devant un pair plus compétent. Ne les citez comme témoignages explicites qu’après vérification dans le texte intégral.
- Le cas Sembat : la formule « le travail obscur des commissions » est authentique (5 mai 1914, p. 547) mais n’est qu’un titre de chapitre jamais développé — à ne pas surinterpréter.
- Vigilance sur la nuance « choix vs contrainte » : en régime de Fraktionsdisziplin (Allemagne) ou de fait majoritaire, l’alignement sur le spécialiste du groupe peut relever autant de la discipline partisane que d’un libre jugement de confiance. La frontière entre déférence réfléchie et conformisme institutionnel doit être discutée explicitement, car vos sources ne la tranchent pas toujours.
- Biais de disponibilité linguistique : la littérature anglophone (États-Unis, Royaume-Uni) domine massivement les résultats accessibles ; les traditions espagnole, scandinave ou d’Europe centrale restent sous-explorées ici et mériteraient une recherche dédiée en bibliothèque spécialisée. »
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« J’ai fait un rêve, un jour.
Quelqu’un, était mort de rire, goguenard.
Il se tenait en fait sur une route, une route de montagne, dans un virage.
Quand au loin il a entendu crisser les pneus d’une voiture qui vrombissait à toute allure.
Elle descendait la côte, la route, sautait de virage en virage, à toute blinde.
Ce que le pilote ne savait pas, mais que la personne savait, elle.
C’était qu’il manquait une partie de la route.
Et qu’après son virage, si elle ralentissait pas….
bah le pilote allait finir par se crasher. »
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Discours sur l’esprit d’association et la division des travaux
« La lumière du vrai, pour obtenir une expansion rapide, doit [émaner] de la discussion intelligente et libre, plutôt que de la méditation froide [et] isolée. Notre siècle est un siècle militant et non un siècle méditatif ; c’est pourquoi il est, par excellence, le siècle des associations ouvertes à tous. La société chrétienne, se sentant menacée dans [son] existence par l’individualisme, crée pour les hommes mille occasions [de] rapprochement, mille centres d’union.
En Europe, et surtout en [France], l’égoïsme humain se heurte à chaque instant contre les associations [reli]gieuses, philanthropiques, moralisatrices, politiques, économiques, les associations pour les sciences, pour les lettres, pour les arts. Les [individualités] qui veulent échapper à l’association n’auront bientôt plus [qu’à] s’enfuir au désert. Et les peuples qui la dédaigneront et n’en [goûteront] pas les bienfaits seront déchus de toute grandeur, de toute force, de toute virilité.
Mais pour que l’association donne tout ce qu’on en [peut] attendre, pour que ses branches nombreuses, sorties d’une [même] tige, portent des fruits et non des épines, il faut que l’association soit une [réa]lité et non un mot. Dans une société qui ne veut pas être stérile, il [faut] que les idées s’échangent, que les sentiments se communiquent, que [les] volontés s’unissent. Or, aucun de nous ne veut la stérilité ; et si nous sommes associés, c’est afin de travailler au développement [intellec]tuel et moral de chacun et de tous, et de mieux combattre [l’indifférence] pour les grandes et belles choses créées par Dieu, créées par le génie [de] l’homme, créées par les efforts de la science, et que nous devons [connaître] et aimer.
Nous sommes d’accord sur le but à poursuivre, et nous [ne] craignons pas de le placer trop haut ; seulement, il faut nous [entendre] sur les moyens de l’atteindre. Réunir la Société tout entière pour le travail en commun serait, [peut]-être, ouvrir à la discussion un champ trop vaste, dans lequel la [pensée] n’arriverait jamais à se fixer et à conclure ; des difficultés pratiques [nous] arrêteraient ainsi dès le début. Il faudrait plutôt rapprocher les [membres] auxquels les mêmes inclinations, les mêmes études, les mêmes [goûts] font un centre naturel de ralliement, et former ainsi quelques [comités] homogènes qui se rattacheraient à la Société par la communication [des] travaux dont ils seraient chargés et dont ils prendraient l’[initiative].
Cette division de la Société en sections serait une application de la [loi] de la variété dans l’[unité]. Elle créerait une sorte de [faisceau] des esprits unis. Elle assurerait en même temps l’essor que donne [la] liberté, l’activité que suscite le libre échange des idées, et la force [qui] naît de l’union. » [1] »
Notes de bas de page (Origine et Auteur)
[1] « Origine textuelle : Ce texte est caractéristique des grands discours d’ouverture et manifestes organiques des Sociétés savantes et Associations catholiques de la seconde moitié du XIXe siècle (période 1850-1870). Il s’inscrit directement dans le courant de la philosophie sociale chrétienne et du catholicisme libéral français (porté par des figures telles que Frédéric Ozanam, Charles de Montalembert ou l’entourage de la Revue des Deux Mondes). Le style analytique, l’opposition conceptuelle entre l’individualisme stérile et la force mécanique de l’association, ainsi que la proposition technique de diviser l’institution en « sections » spécialisées, renvoient aux rapports d’organisation des comités d’économie charitable et d’émulation intellectuelle de cette époque. »
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La citation comme dialogue : approche pragmatique de la citation à partir d’extraits de Cicéron présents dans La Cité de Dieu
Compte-rendu de l’exposé
« L’intervention se situe dans le cadre d’une réflexion sur l’interlocution, c’est-à-dire la mise en interaction de deux discours. Dans cette perspective, il s’agira d’interroger les relations entre la citation et son contexte d’accueil, en considérant le texte cité comme une altérité insérée dans un discours cadre.
1. Le cadre historique et le corpus d’étude
Le corpus sur lequel porte l’étude se compose des trois premiers livres de La Cité de Dieu d’Augustin. Rédigés entre 412 et 413, consécutivement au sac de Rome par Alaric, ces livres entendent montrer l’impuissance des dieux païens à protéger les Romains. Pour ce faire, ils déploient une forte dimension historiographique.
C’est dans ce contexte polémique qu’Augustin reprend, au livre II, de nombreux passages de La République de Cicéron, dont il propose une lecture suivie des livres II à V, permettant, entre autres, de reconstituer de longs fragments de cet ouvrage alors partiellement perdu.
Rappelons le cadre de la discussion dans La République : le dialogue, placé en 129 av. J.-C., a lieu juste après l’assassinat de Tibérius Gracchus et met en scène Scipion Émilien et ses amis qui débattent du fondement de la justice et du droit, afin de définir ce qu’est la République. Au moment où, en 412, l’Empire est attaqué dans son cœur, le recours au dialogue de Cicéron est pour Augustin une façon de nourrir son argumentaire.
2. Définition pragmatique : la citation comme espace d’interlocution
Toutefois, la citation est loin de relever du simple argument d’autorité : s’il cautionne le discours chrétien, le texte cicéronien est aussi mis à distance, réorienté et interrogé au moyen d’éléments de langage qui peuvent s’apparenter à un dialogue. Il s’agit donc d’abord de définir la citation de façon pragmatique avant d’en envisager une pratique.
On pourrait nous opposer à bon droit que la citation n’est pas un dialogue, car un dialogue suppose deux interlocuteurs, tandis qu’un texte cité conserve le même énonciateur que le texte cadre : c’est bien Augustin qui est l’auteur — comprenons le responsable — de la citation. Une fois cette concession admise, la citation est appréhendée comme un dialogue en ce qu’elle suppose une véritable délégation de parole.
En d’autres termes, l’acte de citer est un phénomène linguistique qui relève de ce que Gérard Genette nomme l’intertextualité, puisqu’il s’agit de :
« La présence effective d’un texte dans un autre », nommée aussi « coprésence » (Palimpsestes, 1982, p. 8).
À plusieurs reprises, Augustin qualifie les auteurs qu’il cite de testis, terme juridique qui désigne le témoin en tant qu’il apporte, au cours du procès, un témoignage oral. Le cadre discursif ainsi créé enclenche dans le texte augustinien des processus d’écriture dynamiques qui sont ceux de l’interlocution.
Un triple niveau de dialogue
Qu’Augustin se demande « quelle a été l’opinion des anciens Romains sur un point » (ciu. II, 9), qu’il rappelle qu’il n’est pas le premier à dénoncer la progressive corruption de l’Empire mais que les anciens l’ont dit avant lui (ciu. II, 19) ou qu’il se demande comment ses interlocuteurs réagiraient s’il leur disait ce que disait déjà Salluste (ciu. III, 17), dans tous les cas, le discours cadre engage un triple dialogue :
- Avec la citation en elle-même : qu’il commente, précise, infirme ou dont il loue l’exactitude.
- Avec les païens : auxquels il s’adresse et qu’il entend convaincre par le recours à une culture communément maîtrisée.
- Avec les chrétiens : ses fidèles, auxquels il propose une leçon de rhétorique et un argumentaire « clé en main » pour répondre à leurs adversaires.
Ainsi, le dialogue engagé par la citation acquiert simultanément une double dimension politique et pastorale. On comprend, dès lors, qu’envisager la citation comme un dialogue, c’est refuser une approche plus conventionnelle qui considérerait chaque texte cité comme un fragment inséré telle une pierre de réemploi en architecture.
3. Dynamique de l’altérité et dialogisme polyphonique
Au contraire, la citation engage un dialogue car elle crée une dynamique à deux niveaux : d’une part, le texte cité discrimine un espace textuel dévolu à une altérité (générique, stylistique, historique). Ce lieu est celui où se joue la tension entre l’alter et l’ipse, entre la réflexion cicéronienne sur la République et l’interprétation qu’en fait l’auteur chrétien.
Dans le même temps, l’acte citationnel engage un débat, génère un commentaire dans le texte d’accueil, crée un dissensus et nourrit la polémique antipaïenne : l’altérité de la citation est maîtrisée, absorbée par l’ipséité — et l’autorité — de l’argumentaire chrétien.
Une approche pragmatique de ce phénomène permet de dire que de la citation naît une « productivité » du texte, qu’il existe un « travail » de la citation (Antoine Compagnon, La Seconde main, 1979). Dès lors, la démarche relève de ce qu’on appelle depuis Mikhaïl Bakhtine le dialogisme, car elle crée une véritable polyphonie :
« Le discours rencontre le discours d’autrui sur tous les chemins qui mènent à son objet, et il ne peut pas ne pas entrer avec lui en interaction vive et intense » (Mikhaïl Bakhtine, texte cité par Tzvetan Todorov, 1981, p. 98).
Cette interaction devient chez Augustin, dans le contexte de forte polémique de son écriture, une forme renouvelée de dialogue.
4. Analyses de cas : Cicéron relu par Augustin
Le cas du texte de Cicéron cité au livre II de La Cité de Dieu est particulièrement frappant. Augustin écrit par exemple :
« C’est en vain que Cicéron élève la voix quand il s’exprime à propos des poètes pour dire : “Quand le peuple par ses cris et ses applaudissements pareils à ceux d’un maître d’une grande sagesse leur donne son adhésion, quelles ténèbres ils étendent, quelles peurs ils apportent, quelles passions ils allument !” » (ciu. II, 14, citant de rep. IV, 9).
L’encadrement de la citation (par l’adverbe frustra antéposé) dénonce l’indifférence dont souffrait déjà Cicéron et anticipe sur les critiques dont Augustin est susceptible d’être lui-même l’objet. L’auteur chrétien, en adoptant la même posture intellectuelle que son prédécesseur, réoriente la rhétorique cicéronienne dans le sens de l’apologétique chrétienne, à laquelle l’amplification ternaire du style cicéronien propose un écho familier.
Le paroxysme du dialogue : Ipse Cicero nesciens
Plus loin dans La République, Cicéron compare la République à un tableau dont les couleurs premières seraient ternies. Pour lui, c’est aux hommes qu’il convient d’imputer cette dégradation des mœurs (de rep. V, 1, cité en ciu. II, 21). Augustin va plus loin et considère que, en l’absence du secours du vrai Dieu, la République romaine, même primitive, n’était pas fondée en justice. Ainsi écrit-il :
« C’est cela que Cicéron en personne, malgré lui — ipse Cicero nesciens —, a exprimé quand il en faisait l’éloge » (ciu. II, 21).
On touche là à un point paroxystique du « dialogue » généré par la citation, puisque le commentaire chrétien invite à révéler une vérité qui aurait échappé à l’auteur du texte cité, ici Cicéron en personne. En termes de poétique, la portée de la citation ne se trouve pas dans l’autorité du texte cité dans son contexte d’origine, mais dans la vérité dont le fragment est potentiellement porteur.
Cette conception du texte se rapproche de l’herméneutique augustinienne telle qu’elle est présentée dans le De doctrina christiana. Par ailleurs, il s’agit bien pour Augustin de réhabiliter les auteurs classiques qui, bien avant la venue du Christ, avaient perçu la vérité révélée sans pour autant la formuler clairement.
L’auteur propose donc tout autant de mettre les textes en dialogue qu’il invite chacun à interroger sa propre culture.
Notes de bas de page (Origine et Auteur)
[1] Auteur : Agnès Vareille, maître de conférences en langue et littérature françaises. [2] Origine : Ce texte constitue le compte-rendu d’un exposé de recherche universitaire portant sur la poétique augustinienne, la pragmatique de l’intertextualité et la réception des textes classiques (La République de Cicéron) au sein de la littérature patristique latine (La Cité de Dieu de Saint Augustin). Il mobilise les grilles théoriques modernes de l’analyse du discours et de la critique littéraire (Gérard Genette, Antoine Compagnon, Mikhaïl Bakhtine). »
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« La mauvaise éducation se reconnaît à ceci, que dans l’esprit et dans le cœur n’existe plus l’horreur du faux et du mauvais. Accepter avec indifférence toutes les doctrines qui se produisent; se tenir en face d’elles sans éprouver la répulsion naturelle à tout esprit droit et généreux; rester surtout en face du mal, le voir se produire et triompher, sans que toutes les fibres de notre être soient ébranlées, sans que le plus intime de notre cour soit bouleversé, sans que notre poitrine soulevée étouffe la respiration, et que de cette poitrine haletante sorte, en paroles entrecoupées, une protestation qui tremble de n’être pas assez énergique : c’est la marque d’une mauvaise éducation. Eh bien, Messieurs, veuillez regarder votre siècle. Il est, devant les idées, dans une indifférence parfaite, et devant les oeuvres, dans une complète atonie. «
« Je n’appelle point le pouvoir à réprimer. Je vous le disais la dernière fois : notre tort, dans la vie sociale, est de toujours mettre le pouvoir en avant; de toujours laisser l’État agir pour nous; d’abdiquer notre initiative personnelle au bénéfice de cette puissance qui sait bien réclamer des louanges, bénéficier de tous les profits, mais ne veut jamais porter le blame ni les conséquences d’aucun tort, lorsque les heures mauvaises sont arrivées. Laissons de côté le pouvoir et ne parlons que de nous-mêmes, d’autant qu’il y a en nous une puissance de répression bien autrement énergique. «
Marie-Joseph Ollivier, Nos malheurs, leurs causes, leur remède, Conférences de N.-D. de Paris, 1re série, carême de 1871, Suivies des discours sur l’avenir de la nation française, la mission de Jeanne d’Arc, la guerre, le martyre · 1897″ et la realite statistiques de la baisse des homicides le disocurs de laurent lemasson Justice et Passions
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« Effectivement, ajoute M. de Serre, qu’on prenne toute notre histoire depuis la restauration, qu’au lieu de remarquer, ainsi que l’exigerait la justice, qu’à travers plusieurs erreurs, sans doute, des efforts heureux ont été faits pour réparer des maux qui n’étaient pas l’ouvrage du gouvernement du Roi, qu’au lieu de présenter cette vérité, on prenne toutes les années de la restauration, qu’on les représente comme ayant été employées à faire le malheur et la honte de la France; qu’on les compte pour autant d’années d’opprobre et de deuil : certes alors on est dans l’abus, on pousse le peuple à la haine et au mépris du gouvernement du Roi, on le prépare à la sédition, à la révolte, de sorte qu’il n’y a plus qu’à lui donner le signal. »
ANNUAIRE HISTORIQUE UNIVERSEL
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«M. de Martignac, ministre de l’intérieur . Je ne viens pas justifier devant vous les libellistes ni les libelles ; je les méprise et ne les défends pas. Mais je viens examiner deux questions très sérieuses, qui touchent aux bases de notre ordre social et qui méritent par conséquent toute votre attention. Je vous supplie de les examiner avec moi, comme des questions de théorie, indépendantes de tous souvenirs et de toutes personnes auxquelles elles peuvent s’appliquer. C’est ainsi qu’on est sûr de juger sainement, en son âme et conscience. Je crois d’abord qu’il est d’une haute importance pour nous de distinguer soigneusement, dans les questions qui nous occupent, ce qui serait d’usage et ce qui peut être d’abus. Ainsi je ne puis admettre, comme principe absolu, que le gouvernement n’aurait pas le droit, au moment d’une réélection générale, de se défendre par des journaux et par des brochures, contre les attaques des brochures et des journaux. On s’est généralement accordé à dire dans cette Chambre, que la dissolution du Corps électif, que la convocation des collèges, constituait une sorte d’appel fait au jugement du pays. J’admets cette définition, quoiqu’elle soit loin d’être complète, et quoiqu’elle n’embrasse, dans la réalité, qu’un des côtés de cette grave question ; mais enfin, je l’admets, et je raisonne dans cette hypothèse. ( Ecoutez, écoutez. ) Si le pays doit être appelé à juger, il faut, comme juge, qu’il soit éclairé, et, pour l’être, il faut nécessairement entendre la défense de tous ceux qui sont appelés à se défendre devant lui. Ceux qui attaquent les ministres, ceux qui espèrent que le renversement du ministère sera le résultat de l’opération qui se prépare, prit pour eux tous les moyens que les lois les plus larges et les plus généreuses mettent à leur disposition. Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. Dans de telles circonstances, lorsque le gouvernement est obligé par devoir de porter aux extrémités du royaume, des écrits qui l’attaquent et qui sont destinés à la publicité, ne lui sera-t-il pas permis de porter en même temps des écrits qui contiennent et sa justification et ses griefs ? Il y aurait de l’injustice à ne pas le lui permettre ; ce serait lui refuser le soin de sa conservation. Le gouvernement a non seulement le droit, mais encore le devoir d’exercer une juste iufluence sur les élections, dans des limites sages et régulières, sans que cette influence puisse s’étendre à des moyens réprouvés par l’honneur. Sur ce point, nous sommes d’accord avec vous ; nous repoussons toutes les fraudes. Mais le moyen de défense pris de la publicité, ne peut être considéré ni comme une fraude ni comme un abus d’autorité ; car l’autorité en l’employant, ne fait qu’exercer un droit qu’elle tient de la loi. Ainsi nous devons reconnaître un principe, abstraction faite de l’exception qu’on veut y trouver ici, que l’administration a le droit et le devoir d’employer à sa défense le moyen de publicité dont on se sert contre elle. Voix nombreuses : Cela est évident.»
Archives parlementaires de 1787 à 1860
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« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?Marianne Habib, Mathieu CassottiDans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664
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« Le 5 septembre 1938, Theo Kordt, conseiller à l’ambassade allemande de Londres et frère cadet d’Erich Kordt du cabinet ministériel à Berlin, rencontre Horace Wilson ; le 7 septembre, il est reçu par Halifax lui-même et lui transmet, au nom du cercle Oster-Canaris-Beck-Weizsäcker, le même message que Kleist : Britain doit déclarer publiquement qu’elle entrera en guerre pour la Tchécoslovaquie, faute de quoi le coup d’État interne ne pourra pas se déclencher. Halifax voudrait répondre publiquement ; Chamberlain s’y oppose, parce que son « Plan Z » (la rencontre directe avec Hitler) est déjà arrêté. »
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« Au sein de l’Abwehr, Hans Oster, en lien avec Canaris, prépare durant l’été 1938 ce que l’historiographie nomme la « conspiration Oster » : arrestation de Hitler le jour où il ordonnerait l’attaque contre la Tchécoslovaquie, avec le concours de Halder, Witzleben et Brockdorff-Ahlefeldt. La capitulation de Chamberlain à Munich (29-30 septembre 1938) la rend caduque. Erich Kordt écrira : « Avaler les conditions de Hitler a empêché le coup d’État à Berlin. » Gisevius, plus brutal : « La paix de notre temps ? Disons-le plus crûment. Chamberlain a sauvé Hitler. »
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«Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. Il vaut de souligner, mais sans y insister, que ce dernier moment de la réflexion nous amène en fait à sortir de la simple conviction, qui a été élaborée dans les moments précédents, au profit de la responsabilité. »
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« Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; ce qu’il a occulté, il l’a occulté ; ce qu’il a négligé, il l’a négligé ; ce qui l’a subjugué l’a subjugué ; ce qui l’a rendu confus l’a rendu confus ; un point c’est tout. Aucune « petite voix intérieure » ne l’a alerté sur ses aveuglements et ses négligences ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.»
Maxime Parodi
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« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »
Louis-Ferdinand Céline, Pierre Dumayet, Entretien
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« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée
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« Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’UNE DISTINCTION SCHOLASTIQUE, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la circonstance. «
Alexandre Vinet
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)
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« Où en est l’esprit public en France? où en sont la raison et la conscience du pays? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions : qu’avons-nous été nous-mêmes? que sommes-nous? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tâche de diriger nos propres affaires comment les avons-nous dirigées? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ? : Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation? Peu importe; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les ames, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera. En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris? Là n’est pas la véritable question. – Avonsnous tenté? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation. Je ne sais si je me trompe, mais de toutes les sociétés européennes. la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers. Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas eu cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances.
« Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait; chaque jour elles seront à leur poste. Soit! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre. Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfants. »
J. Milsand, De L’Esprit Public Et De La Presse En France, Revue des Deux Mondes, Tome Huitième, Vingtième Année, Nouvelle Periode, Oct-Dec 1850
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« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire. »
Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)
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« L’analyse des causes de l’impuissance publique convergeait pour mettre en lumière un manque : c’est faute de diagnostic que nous ne comprenons plus le monde qui nous entoure et que nous ne savons plus, nous-mêmes, où nous en sommes. Il nous faut donc organiser un nouveau et indispensable travail collectif de diagnostic.
Or, il m’est apparu très vite que, si cet impératif était une évidence, il se heurtait néanmoins à de multiples obstacles. Ceux-ci tiennent à la fois à notre histoire, à nos institutions et à notre conception naïve du pouvoir. Dans notre représentation du pouvoir, tout nous pousse à préférer le moment de la décision au moment de la préparation de celle-ci qui est pourtant fondateur. Aussi, pour organiser correctement le temps du diagnostic au sein de nos institutions, était-il absolument nécessaire de commencer par comprendre tout ce qui nous détourne de cette tâche essentielle.
L’évocation de trois politiques publiques en Seine-Saint-Denis et la description de la vie politique à travers la montée en puissance des marques révèlent les singularités que nous ne voyons plus, les bizarreries que la routine nous fait prendre pour des lois naturelles ou des règles intangibles auxquelles nous ne pouvons pas déroger. Sous cet angle, nous découvrons le point fixe de notre instabilité, la cohérence de nos multiples incohérences. Sans recours à la recherche d’un bouc émissaire ou aux explications toutes faites qui courent les « talk-shows », l’analyse nous montre nos contradictions en action, la manière dont elles nous submergent ainsi que les conditions dans lesquelles elles prospèrent… »
François Cornut-Gentille, « II. Le diagnostic est aujourd’hui aussi nécessaire qu’impossible »
Dans Savoir pour pouvoir (2021), pages 133 à 186
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« Mais, au fond, qu’est-ce que la bêtise ? Quelles en sont les caractéristiques ? Elles sont nombreuses ! Depuis Aristote, des philosophes, des penseurs et des humoristes se penchent sur la question. « La bêtise est dans tout ce qui provient de l’ignorance, d’un esprit sans portée, d’une intelligence sans lumière, et même parfois d’une intelligence distraite ou mal informée de certaines choses », précise le Littré.
Il s’agit donc d’un défaut de discernement et de finesse auquel s’ajoutent souvent la certitude, la vanité et l’arrogance : on affirme, on juge à l’emporte-pièce, on s’obstine. Il n’y a aucune remise en cause, aucune leçon tirée des erreurs dites ou commises. On pourrait croire nos intellectuels préservés de la bêtise. Il n’en est rien lorsque l’idéologie les imprègne.
Paul-François Paoli pioche dans le XXe siècle des propos ahurissants tenus par Alain, Paul Claudel, Maurice Blanchot, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Pierre Drieu la Rochelle. « Nous sommes tous faillibles. La question n’est pas là, remarque-t-il. Ce qui est insupportable, c’est le caractère péremptoire de ceux qui […] ont décrédibilisé et traîné dans la boue les quelques esprits libres qui étaient restés lucides. »
Aurélie Julia, Revue des Deux Mondes
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« Premièrement, le tout de notre rapport au monde ne tient pas à la perception. Nous n’abordons pas le monde avec les seuls appareils sensoriels. Le programme initial qui saurait pour nous, à notre place, ce qui est bon pour nous, nous fait défaut. Nous n’avons pas d’instinct qui nous conduirait à reculer devant le danger, à fuir le risque identifié clairement. Nous ne savons pas tout à fait ce que nous aimons, pas toujours très bien ce que nous craignons.
Une infinie diversité en résulte. Le risque, le goût du risque y figurent en bonne place. Le risque n’est pas toujours ce que l’on fuit. Il est parfois, au su ou à l’insu du sujet, ce qui est recherché. Sans même convoquer les addictions, le goût des sports de l’extrême, les conduites à risque, les trajets individuels dans lesquels le risque encouru se confond avec le goût de la vie. Me revient en mémoire le titre d’un feuilleton américain gentillet, Pour l’amour du risque, dans lequel un milliardaire américain et sa femme pimentaient leur vie en franchissant les barrières de leur confortable vie pour se risquer à un travail de détective amateur, pas sans danger. Plus sérieusement, qui ne se souvient du jeu du loup de son enfance, de la peur délicieuse, des questions qui s’assurent de la présence et de l’effectuation des préparatifs – « Loup y es-tu ? » –, de l’attente anxieuse des réponses, du calcul plus ou moins élaboré de la bonne distance, du jeu avec le danger de la dévoration ?
Notre rapport au risque n’est pas univoque. Son approche fait vibrer certaines harmoniques de notre être. Le risque nous divise et il n’est pas exclu que nous le recherchions.
Deuxièmement, notre monde, le monde dans lequel nous vivons, est à la fois un monde reçu – il nous est transmis – et un monde construit. Nous n’en sommes pas seulement les usagers mais aussi, mais plutôt, les coauteurs. En effet, nous entrons dans le monde en même temps qu’il entre en nous.
Dans son livre Le traumatisme de la naissance, Otto Rank fait de la séparation qu’entraîne la naissance la matrice de toutes les séparations ultérieures, la source, le dénominateur commun de toutes les angoisses. Jacques Lacan en propose une autre lecture, d’une évidente limpidité. Nous venons au monde, en un sens, dès avant notre naissance, en y étant attendu à une certaine place, porteur potentiel de certaines caractéristiques, d’un sexe, d’un nom… Le monde qui nous accueille est plein de significations qui nous précèdent et dans lesquelles nous devons nous orienter. En ce sens, nous recevons le monde, un monde, un monde humain dans lequel rien n’est naturel et tout est configuré par la culture. Le monde entre en nous par les significations qu’il véhicule et qui donnent sens à la vie.
En même temps, nous entrons dans le monde et y forons une place, nous intégrons, comprenons, nuançons, contestons, transformons les significations reçues. Le monde doit compter avec nous. Nous n’en usons pas seulement comme consommateurs, comme usagers, nous en fabriquons, nous en inventons les usages. Nous le faisons selon notre modalité de réception, selon la façon dont nous recevons ce qui nous est donné, indissolublement destinataire et créateur.
En ce sens, chacun son monde et être secourable à quelqu’un nécessite d’abord d’entrer dans son monde. C’est l’option déclinée par l’approche clinique. Elle n’empêche pas de considérer que le monde tel qu’il est donné présente des caractéristiques communes, variables selon les époques, et qu’elles constituent comme une donne de départ sur le terreau de laquelle le sujet construit le monde qui le contient.
Le monde commun qui nous porte aujourd’hui est résolument le monde du nouveau, un monde où seul le nouveau a une valeur. Un monde dans lequel le traditionnel est ancien, l’ancien, vieux, le vieux, obsolète. Ce n’est pas d’aujourd’hui. Déjà Tocqueville, dans son ouvrage De la démocratie en Amérique, signalait ce changement et s’en alarmait : « Je remonte de siècle en siècle jusqu’à l’Antiquité la plus reculée ; je n’aperçois rien qui ressemble à ce qui est sous nos yeux. Le passé n’éclairant plus l’avenir, l’esprit marche dans les ténèbres [2]. »
Peut-être pouvons-nous nous montrer sensibles à la promotion du nouveau sans nous abîmer dans une vaste déploration sur le temps qui passe, sans nous affoler de l’obsolescence de notre ancienne boussole, sans sombrer dans le catastrophisme de la désorientation, sans fixer nos regards apitoyés sur les formes estompées qui apparaissent dans le rétroviseur ? »
La perception du risque par les usagers | Cairn.info
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« L’article 27 de la Constitution pose que « le droit de vote des membres du Parlement est personnel » et n’autorise qu’une seule délégation de vote. Sénat Le Règlement de l’Assemblée nationale énonce, conformément à un principe républicain, que « l’Assemblée est toujours en nombre pour délibérer et pour régler son ordre du jour ».
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« Le dilemme de sécurité, adapté des relations internationales au niveau collectif, explique comment l’incertitude structurelle sur les intentions d’autrui peut conduire à l’escalade même entre parties préférant la paix. Barry Posen (1993) a appliqué ce cadre aux conflits ethniques, démontrant comment l’« anarchie domestique » crée des conditions où « une spirale de peurs mutuelles et d’incertitude » conduit à la violence. Quand un groupe s’arme pour des raisons « défensives », les autres perçoivent une menace, créant une spirale d’armement mutuel et de violence préemptive. »
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« Les votes sont donc valables quel que soit le nombre de présents, SAUF si un président de groupe demande, avant le scrutin, la vérification du quorum (présence de la majorité absolue des députés dans l’enceinte du Palais). À défaut de quorum, le vote est simplement reporté, et il devient valable « quel que soit le nombre des présents » à la séance suivante. »
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« La connaissance des mots conduit à la connaissance des choses. »
Platon
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« conflit sociocognitif » – Recherche Google
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« interprétations divergentes » – Recherche Google
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« Il n’y a qu’une manière de réussir dans le monde, c’est d’y apporter sa part d’originalité, quelque petite que puisse être cette part. »
Frédéric Rieder
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« « L’habitude du vague, dans la pensée ou dans l’action, émousse toutes les facultés et engourdit tous les ressorts. Il faut vouloir avec décision, repousser avec fermeté, ordonner catégoriquement, regarder en face, exprimer avec exactitude. Cette attention vive, cette droiture du regard et de la résolution, est une immense économie de vie et de temps. Elle donne à l’esprit une vigueur peu commune. L’àpeu-près en tout est une faiblesse. La justesse est donc une force. — Et comme la base de la beauté, c’est la vérité, la réalité, la vie, c’est-à-dire, la détermination, l’individualisation de chaque être et de chaque chose, car toute existence est individuelle, la première condition pour l’élégance est la correction, et pour la grâce la netteté. L’incertain, le mou, le flasque est la destruction du style en tout genre. La justesse est donc aussi une beauté. — Et comme chaque chose a le droit d’être reconnue dans sa nature et dans son intégrité ; que, mal saisie ou mal rendue, elle est lésée dans son droit, droit muet peut-être, mais imprescriptible, la justesse est donc aussi justice. — Et comme tout ce qui est mal fait est mal et que le mal accuse son auteur, l’inexactitude, qu’elle dérive ou d’une certaine lâcheté des organes ou d’une mollesse de caractère ou d’un léger manque de respect pour la vérité, indique, avouons-le, un défaut de conscience. Par ce côté, la justesse devient encore une vertu. — L’aptitude à la justesse varie, il est vrai, suivant les individus, mais nul ne peut, sans tort, se croire dispensé d’y arriver. Bien faire tout ce que l’on fait est une obligation. La justesse est donc enfin un devoir. — Ainsi, l’habileté et la morale, la sagesse et l’art, se donnent ici la main. »
Henri Frédéric Amiel
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« Il existe deux conceptions de ce qui est “œuvre”. Ou bien on considère comme œuvre tout ce que l’auteur a écrit ; c’est de ce point de vue, par exemple, que sont souvent édités les écrivains dans la célèbre collection de “La Pléiade”. A savoir, avec tout : avec chaque lettre, chaque note de journal. Ou bien l’œuvre n’est que ce que l’auteur considère comme valable au moment du bilan. J’ai toujours été un partisan véhément de cette deuxième conception. »
Milan Kundera
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« L’ambiguïté maîtrisée du discours constitue à la fois sa force et sa vulnérabilité. En refusant une garantie rigide tout en suggérant fortement que les intérêts vitaux français ne s’arrêtent pas aux frontières hexagonales, Macron reproduit à l’échelle européenne la logique d’incertitude calculée qui est l’essence même de la dissuasion. Mais cette ambiguïté sera testée — par les parlements nationaux qui devront financer sans co-décider, par les adversaires qui tenteront de la décortiquer, et par les électeurs français de 2027 qui décideront si cette vision survivra à son auteur. Comme le résume Louis Gautier avec une lucidité sans complaisance : « Sauf à compromettre la crédibilité de sa dissuasion, la France ne peut pas prétendre trop. » Le demi-siècle nucléaire que Macron annonce ne fait que commencer. »
Claude Ai, Recherche, La France réarme l’Europe : le tournant nucléaire de Brest
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Biais et politique – Google Books
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instabilité inhérente – Recherche Google
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie… »
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« Disposition », ou le seuil entre ce qui nous tient et ce que nous tenons
« À rassembler toutes ces occurrences, on découvre que le mot ne désigne jamais la même chose et pourtant toujours la même chose : il nomme, sous des registres incompatibles en apparence, le point exact où la passivité bascule en acte. Tout un versant des extraits dit la disposition subie — celle dont je suis le porteur et non l’auteur. C’est le Bourdieu pastiché : « l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur » ; c’est le répertoire hétérogène de Lahire qui me précède et me fracture ; c’est la prédisposition autoritaire de Stenner, latente, attendant qu’une menace l’active ; c’est même, négativement, le constat de Bartholomew qu’« aucune disposition individuelle stable ne prédit la susceptibilité ». Ici la disposition est ce qui dispose de moi avant que je dispose de rien — et l’on voit aussitôt comment elle se mue en alibi : « réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. » La disposition comme fatalité exculpatoire.
À l’autre versant, exactement inverse, la disposition prise — disponere, mettre en ordre. Le commissaire des extraits 19-20 : « au moyen des dispositions que j’ai prises, le calme renaîtra » ; Martignac et les moyens « que les lois mettent à leur disposition » ; la loi narcotrafic et ses dispositions contestées ; et surtout cette « disposition de fonctionnaire » de François de Neufchâteau, qui arrange les canaux, les écoles, les statistiques par-delà les souverainetés. Là, disposer, c’est commander, ordonner, décider — la disposition n’est plus subie, elle est décrétée.
Or le mot offre un troisième sens qui n’est pas un compromis mais la clé des deux autres : la mise à disposition. La chambre qu’on met à l’écart pour le malade, les données « à notre disposition », l’humilité que Kempis nomme « la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit », et l’aveu bouleversant de l’extrait 14 — « me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure ». Se mettre à disposition : voilà une passivité choisie, une réceptivité qui est un acte. Et c’est exactement ce que Mounier arrache à la somnolence : la prise de conscience « n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur ». La conscience créatrice « ne pénètre le réel que parce qu’elle a pris autorité sur lui par des appuis qui débordent la conscience » — c’est-à-dire en se disposant à recevoir ce qu’elle ne fabrique pas. »
S’il fallait donc condenser tout cela en une phrase : la disposition est le seuil où l’on cesse d’être ce qui nous dispose pour devenir ce qui se dispose, et la seule liberté laissée à un être qui n’est pas l’auteur de ses dispositions tient dans cet acte étrange, mi-passif mi-souverain, de se rendre disponible. Entre l’habitus qui me porte et les dispositions que je prends, il y a la disponibilité que je consens — et c’est elle, exactement, qui sépare l’homme de la conscience somnolente de l’homme de la conscience créatrice. Le médecin de l’extrait 17 le dit à sa façon : « rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle ». Non parce qu’on naît disposé, mais parce qu’on choisit de l’être.
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« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres. Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet. Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui. La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse. Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
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« Un XIX ème siècle que l’on pourrait, à cet égard, enfermer dans un carré dont les quatres côtés seraient: la perception d’une accélération du temps, l’émergence d’un imprimé de masse, les représentations individuelles et collectives ( de soi et des autres), et conséquemment la recherche de repères et de normes. »
Thomas Loué, L’inévidence de la distinction, La Revue des Deux Mondes face à la presse à la fin du XIX ème siècle, 2013
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« Et il conclut avec une précision qui ne laisse rien à désirer : « Nous avons si peu la science de ce qui sera, de ce qui deviendra, que nous n’avons même pas la science de ce qui devient actuellement. » Ballanche l’a très bien dit. Ce que peut faire la philosophie, et ce qu’a fait Hegel, c’est d’affirmer que l’esprit a une loi de développement uniforme qui s’exprime sans cesse par trois termes : la thèse, l’antithèse, la synthèse, ou l’unité abstraite, la différence ou l’unité concrète, et que cette loi s’applique à l’histoire comme à toutes les autres sphères de la connaissance. Mais aller plus loin et marquer d’avance les périodes déterminées auxquelles correspondent ces différents termes, c’est abandonner le domaine de l’essence pour empiéter sur le phénomène et confondre le contingent et le nécessaire. Pour la construction totale de l’histoire, l’a priori ne suffit pas comme dans la logique. La construction n’est possible que pour le passé, l’idée déjà réalisée, parce que dans le fait nous sont donnés à la fois l’a priori et l’a posteriori (Louis Prévost, Exposition du système de Hegel, 1845). Mais les mouvements de l’histoire n’ont rien de continu : les uns sont progressifs, les autres régressifs. Si progressiste qu’il soit, Pecqueur le reconnaît lorsqu’il dit : « Dans la plupart des progrès que l’histoire nous présente, les peuples ressemblent fort à un négociant qui apprend en même temps qu’une affaire l’enrichit mais qu’une autre le ruine, et qui le même jour porte à son actif et à son passif des sommes équivalentes. » Le plus souvent, ce qu’on appelle un progrès n’est réellement que la condition ou l’occasion de progrès nouveaux possibles tôt ou tard ; et en attendant, il y a peu de ces conditions dont l’acquisition ne soit compensée par la rétrogradation d’un ou de plusieurs éléments constitutifs du progrès normal et intégral. On vante une vertu, une qualité nouvelle ; on oublie de dire le nombre de vices ou de défauts qu’entraîne cette conquête. Il est dans tout cela beaucoup laissé au hasard, comme l’établit ci-après notre auteur : le genre humain jusqu’à nous s’est développé d’une certaine manière, cela est évident. Admettons que cette certaine manière soit scientifiquement constatée par le redressement fidèle et complet, adéquat à la réalité des faits, de leur enchaînement et de leur cause, etc. Qu’en peut-on conclure ? Uniquement ceci : que cette certaine manière a été l’une des possibles, l’une des manières dont le genre humain pouvait se développer ; car de supposer qu’il n’y ait eu de possible qu’un seul mode de développement, et que ce soit précisément celui qui s’est réalisé, ce serait admettre simplement la fatalité et nier la liberté de l’espèce humaine. Cette liberté humaine le préoccupe, et si d’une part il dit : « Il faut se borner à rechercher ce qui, dans l’histoire des diverses civilisations, est général, commun, uniforme, fondamental et invariable, et cependant montrer le progrès au-delà », il ajoute : « Car dans ce jeu de la nécessité, il y a place pour le droit, pour les efforts libres de la spontanéité individuelle en faveur des notions de justice, d’égalité, de fraternité qui lui révèlent sa conscience. » Puis, portant la question plus haut : « L’histoire, qu’est-ce autre chose, dans ses grandes péripéties, que l’éternel conflit de la force et de la justice, du fait brutal et du droit, que l’arène où les idées et les passions se disputent la suprématie sous la nature des événements ? Et n’avons-nous pas, dans la matière de ce conflit, la haute raison de l’instabilité inhérente aux constitutions et aux législations émanées de la volonté toujours partiale et passionnée des plus forts ? Jamais a-t-on vu la force où était la justice, et la justice où était la force ? » C’est, dans un langage un peu obscur, la constatation des modifications bienfaisantes que l’agent humain, intellectuellement et affectivement développé, fait subir sur certains points de la planète à l’effroyable loi naturelle de l’entredévorement universel. Ce qui amène notre auteur à conclure : « Tout en histoire doit s’expliquer par la liberté individuelle et collective, aussi longtemps que l’on peut suivre et constater l’influence de cette double forme du libre arbitre. Rien de plus facile à constater que les effets de la fatalité providentielle et ceux de la liberté humaine, soit personnelle, soit sociale. Ce qui est uniforme, constant, invariable, universel et irrésistible vient en droite ligne de la fatalité de nature. Ce qui est divers, inconstant, variable, local, résistible, ce qui comporte le choix comme possible, vient du libre arbitre ou rentre à la rigueur dans son domaine, et on peut l’attribuer soit en totalité à la volonté collective, soit en partie au fait humain, en partie au fait divin. » Au lieu de « divin » et de « providentiel », mettez « naturel », et la conclusion sera très acceptable. En politique, Pecqueur fut un humanitaire déterminé. Nous trouvons, page 575 de sa Théorie d’économie sociale et politique : « Les nations doivent enfin se constituer en véritable société. Tous leurs membres doivent devenir en naissant des associés solidaires dans leur existence, leurs droits et leurs devoirs, et se couvrir les uns les autres contre les chances mauvaises par l’assurance mutuelle la plus intime. D’abord, un peuple dans sa masse ne doit plus former désormais qu’une seule et immense association économique, civile et politique sous la raison sociale : Association française, américaine, italienne, etc., ayant pour conseil d’administration l’assemblée des représentants, pour gérant le pouvoir exécutif, pour actionnaires l’universalité des membres de la société. Puis, grâce au progrès des sentiments cosmopolites, toutes les nations se relieront graduellement entre elles pour l’économie [et] la politique, comme entre eux se sont reliés les familles, les communes, les arrondissements, les départements d’une même nation ; et alors l’association spirituelle et matérielle du genre humain sera un fait accompli, alors chaque individu jouira des conditions de la plus grande somme de liberté, et le bonheur maximum ne dépendra plus que de la moralité de chacun et de tous. » Pauvres utopistes que nous sommes ! Nous parlons de fraternité sociale, de fédération européenne, de solidarité universelle, et le banditisme gouvernemental des États monarchiques fait de l’Occident prétendu civilisé un véritable camp retranché, en attendant d’en faire un horrible champ de carnage : telles sont les réalités amères et pleines de larmes, pour employer la langue du vieil Homère. Voici maintenant l’économique de l’éminent socialiste, formulée à nouveau avec plus de précision dans son journal (1849-1850), Le Salut du peuple : « La grande fin que doit se proposer plus spécialement le socialisme pratique, c’est d’engrener toutes les tendances, toutes les relations et institutions morales, politiques, économiques de notre époque dans la direction qui conduit à ces quatre résultats : 1° La socialisation des instruments de travail ; 2° La transformation de tout travail en fonction sociale, de tout citoyen travailleur en fonctionnaire de la grande association ; 3° L’unité économique nationale ; 4° L’égalité des conditions sociales, économiques et politiques. En particulier, l’équivalence proportionnelle de répartition entre les travailleurs par l’équivalence des fonctions, avec expectative d’inégalité par la retenue en cas d’infraction volontaire aux conditions de l’égalité. » Avions-nous raison de déclarer au début de cet article que Pecqueur était un grand méconnu ? Nous le croyons, et c’est pourquoi, au moment où, après une longue journée bien remplie, le père trop oublié du collectivisme entre dans le grand et attirant repos qui est la récompense de ceux qui, sous le vent âpre de la destinée contemporaine, ont saigné et pleuré devant la grande douleur et la grande injustice de la vie sociale actuelle, et qui ont cherché, travaillé, combattu et souffert pour un meilleur avenir, à ce moment il était de notre devoir aussi de saluer respectueusement ce survivant parti à son tour d’une génération socialiste que nous oublions trop et qui fut noble et grande. »
L’auteur : Benoît Malon (1841–1893) est un militant, journaliste et écrivain socialiste français. Figure majeure du mouvement ouvrier, il fut membre de la Première Internationale, élu à la Commune de Paris en 1871, puis l’un des théoriciens du « socialisme intégral ». Il est le fondateur de la célèbre revue La Revue socialiste.
La revue et le contexte : Ce texte est la conclusion de la notice nécrologique ou de l’article critique que Benoît Malon a consacré à Constantin Pecqueur (mort en décembre 1887), publié dans La Revue socialiste (fondée par Malon en 1885). Il y salue l’apport théorique de Pecqueur, qu’il désigne comme le « père trop oublié du collectivisme ».
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Le seuil et le glaive — la séance d’ouverture de la Convention nationale, 20-21 septembre 1792
TL;DR
- « Les deux discours échangés le 21 septembre 1792 entre François de Neufchâteau (président sortant de la Législative) et Jérôme Pétion (premier président de la Convention) cristallisent un moment d’investiture sacrale et de solidarité unanimiste apparente, qui masque trois faits brutaux que personne n’évoque dans l’enceinte : les massacres de Septembre achevés moins de quinze jours plus tôt (entre 1 100 et 1 400 morts), la fragilité réelle de Valmy (la veille même, 20 septembre — bataille gagnée à l’artillerie, sans choc d’infanterie décisif), et l’illégitimité numérique du décret d’abolition de la royauté voté l’après-midi même sur proposition de Collot d’Herbois et Grégoire par moins des deux cinquièmes des 749 conventionnels élus.
- L’unanimité de cette séance est trompeuse : sept des huit hommes du bureau girondin présents ce jour-là (Pétion, Condorcet, Brissot, Vergniaud, Rabaut Saint-Étienne, Lasource, Camus) seront proscrits, suicidés, guillotinés ou déportés dans les vingt-deux mois qui suivent. La rhétorique du « glaive vengeur et sauveur de la loi » employée par François de Neufchâteau dans son discours d’adieu — symétrique, dans la réponse de Pétion, à l’évocation du « pouvoir investi de tous les moyens de force et de corruption » — sera retournée, presque mot pour mot, contre la majorité de ceux qui l’applaudirent.«
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« Burton se dit plus volontiers « aquae potor », «buveur d’eau », quand il s’agit de style, afin de rester « écrivain délié, simple » (p. 88), quand bien même il devrait subit les remarques acerbes des partisans du beau style. Il préfère à toute éloquence convenue sa manière « sans apprêt » (p. 88), qu’il assume — « j’avoue tout cela (c’est en partie voulu) » – quitte à en faire lui-même une critique sans concession: « style improvisé, tautologies, imitation servile, rhapsodies de haillons pris dans divers rebuts, restes d’auteurs, marottes, sottises, dévidées à l’avenant, sans art, invention ni jugement, sans esprit ni savoir, texte plein d’aspérité, brut, grossier, extravagant, absurde, insolent, sans discrétion ni composition, mal digéré, vain, vulgaire, sans intérêt, sec et ennuyeux » (p. 80), abusant du style de la copia satirique à son encontre sous couvert de se dire sans style.
Le choix du mot « anatomie » n’est donc pas quand Burton l’adopte pour titre de sa somme des savoirs sur la mélancolie, mais il ne recherche pas la nouveauté: « c’est une sorte de politique de nos jours d’attribuer un titre extravagant à un livre pour le vendre » (p. 70). Même sa volonté de faire de la rédaction de son livre un remède contre l’humeur noire — « j’écris sur la mélancolie pour éviter la mélancolie » (p. 71) — n’a pas la primeur : un auteur écossais, Simion Grahame, cherchait déjà sa guérison, en 1609, dans l’écriture d’une Anatomie des humeurs. Pierre Boaistuau, l’un des moralistes les plus influents et les plus lus, avait choisi pour titre, en 1558, à ses quasi Satyres et anatomie de vices » le lieu commun le plus familier, Le Théâtre du Monde, et ne se faisait pas scrupule d’avouer le nombre qu’il avait dû feuilletter, et quasi épuiser d’aucteurs Grèce et Latins », n’ayant laissé, ajoutait-il, « autheur quelqconque, sacré ou profane, grec, latin, ou vulgaire, duquel je n’ayez tiré cuisse ou aesle ». Avec la même simplicité, Burton avoue : « Il n’y a là rien de neuf, ce que j’ai à dire, est dérobé à d’autres », ce qui revient, dit-il, à « apporter un chou deux fois cuit » (p.74), empruntant au passage à Érasme, lui-même, grand emprunteur de citations. Il fait la critique de cette « époque écrivassière » « où les livres sont en nombre innombrable » un siècle où chacun veut « régner sur un royaume de papier » (p. 75) — Montaigne disait: « Il y a plus matière à interpréter les interprétations qu’à interpréter les choses, et plus de livres sur les livres, que sur tout autre subject : nous ne faisons que nous entregloser. » Burton, plus abrupt et plus imagé, remarque: « nous tissons toujours la même toile, tressons encore et toujours la même corde et, s’il s’agit d’une nouveauté, ce n’est qu’une babiole ou une fantaisie, écrite par des êtres oisifs, pour des êtres tout aussi oisifs » ( p.76-77). Il en connaît « qui ratissent tous les index et tous les fascicules pour y trouver des notes », mais lui-même « plaide coupable de cette félonie, « conscient d’appartenir à une culture commune de l’emprunt, et dénonce jusqu’a sa méthode de citations trop nombreuses, son « texte macaronique» (p. 78). On songe au feux éloge désopilant de la culture humaniste, commune à toute l’Europe polyglotte, que fait Giordano Bruno dans Le Chandelier : « Comme c’est beau (on dirait des perles sur fond d’or), des mots latins dans de l’italien, ou des mots grecs dans du latin ! Comme c’est beau, de ne pas écrire une page où n’apparaisse, à tout le moins, une petite tournure étrangère, un petit bout de vers, un trait d’esprit venu d’ailleurs ! », ayant recours à la scatologie, lui aussi, s’il le faut, pour tourner en dérision le excès de savoir de l’homme de la mélancolie, l’«homme de génie » du « problème XXX » d’Aristote :*+ « La preuve est faite qu’eux seuls ont reçu l’intelligence: Saturne la leur a pissée sur la tête. » »
Gisèle Venet, Préface du livre de Robert Burton, Anatomie de la Mélancolie, (p. 16-17)
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«Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
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« les exigences tacites du métier «
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« des différences infinitésimales »
« Il était dans l’évidence totale. Je lui dis: Mais pourquoi mettez-vous ça en premier ?… ça en second ? » « C’est évident. » … L’évidence… n’est jamais évidence… C’était… Bon… C’est évident… pour quelqu’un qui a… des qualités de perception… qui sont assez ajustées… aux catégories objectives… »
Pierre Bourdieu
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« Pour savoir ce qu’on va dire, il faut savoir ce que les autres ont dit »
Pierre Bourdieu
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« Car « le bel autrefois habite le présent », résume Aragon dans Brocéliande. Rimbaud l’a montré, devenant « absolument moderne » en renversant l’ordre classique après l’avoir entièrement absorbé. Il était légitime pour inventer : il avait tout lu ! Les iconoclastes sont moins audibles quand ils sont illettrés. »
Sylvain Tesson
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« Recherche : cartographie large de tous les grands partis français, sur les deux axes (menace russe/réarmement et posture guerre/paix au sens large, pacifisme et autonomie stratégique inclus), avec un volet symétrique sur les déclarations et préparatifs russes et la question des nouveaux fronts en Europe. Je couvre la période 2017–juin 2026 pour saisir les recalculs successifs en fonction de l’évolution des faits. »
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Les secrets des archives américaines – Google Books
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Une tradition transatlantique – Google Books
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George F. Kennan – Google Books
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1997 : la décision de l’expansion de l’OTAN
« Lorsque l’expansion fut approuvée malgré les avertissements de Kennan, Matlock, Burns et 50+ experts, une alternative existait : développer l’OSCE comme architecture sécuritaire paneuropéenne incluant la Russie, créer un véritable partenariat OTAN-Russie avec mécanismes décisionnels conjoints, et formaliser par écrit les assurances sur l’infrastructure militaire. Cette approche aurait probablement renforcé les réformateurs russes, évité l’aliénation qui alimenta le nationalisme, et créé des structures institutionnelles pour gérer les conflits. Au lieu de cela, la Russie fut effectivement exclue de l’architecture sécuritaire européenne, créant un sentiment permanent de menace. »
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« Réflexion sur la connaissance citoyenne du fonctionnement parlementaire (quorum, vote personnel, le cas de l’article 21 voté à 81 voix), et surtout une commande de recherche substantielle : cartographier l’évolution des postures, discours et déclarations des responsables politiques français sur la défense, le réarmement et la menace russe, depuis (voire avant) la réélection de Macron, en miroir des préparatifs russes et de la question d’un éventuel nouveau front européen. »
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« D’un côté, l’échange peut simplement viser l’intérêt mutuel et faire comme si la délibération rationnelle était son horizon réel. C’est l’erreur du cynique moral. Elle peut d’ailleurs être commise inconsciemment ou, au contraire, en connaissance de cause. Dans ce cas, son acte est alors réfléchi selon l’horizon simplement rationnel mais il signifie en même temps, selon l’horizon raisonnable, qu’il méprise certaines personnes. Son agir se fonde alors sur un pari stratégique, celui d’espérer que ceux qu’ils méprisent ne se révolteront pas ou qu’ils ne se vengeront pas. Notons que le cynique peut effectuer le pari inverse sans pour autant s’inscrire sous l’horizon raisonnable – en ce cas il « achète » simplement la paix sociale. Dans les deux cas, il manque au cynique l’idée qu’autrui peut librement consentir au lieu de « payer les pots cassés » ou de se laisser corrompre. Certes, avec le moment d’abstraction, il s’agit comme nous l’avons dit au départ, de se donner des garanties, mais le cynique entend simplement acheter des garanties là où l’acheteur réfléchi cherche des garanties au sein de la raison. Le cynique achète ainsi une paix illusoire parce qu’instable, en espérant que les corrompus continueront de se laisser faire tandis que l’acheteur raisonnable vise une paix durable parce que construite sans arrière-pensée. Bref, en parfait réaliste abstrait, le cynique ne perçoit pas que certaines raisons ne sont pas négociables, or les raisons neutres prétendent à la vérité et à la justesse et, en ce sens, elles s’appuient sur des arguments et non sur des négociations.
96De l’autre côté, l’échange réfléchi peut être manqué si l’acheteur accorde plus que de raison à des intérêts tiers. C’est l’erreur du blasé. Il abandonne son projet d’achat parce qu’il se convainc que celui-ci est potentiellement nuisible pour des tiers sans même s’efforcer de considérer sérieusement quelles sont concrètement ces nuisances. Certaines utopies fondées sur le rejet d’une économie de marché, même encadrée, relèvent probablement d’une forme de blasement où tout échange semble socialement nuisible au-delà de toute justification. Le blasé peut également abandonner son projet face aux revendications de tiers envieux, dont les attentes iraient pourtant au-delà de ce qu’exige le contrat social. Dans tous les cas, le blasé anticipe l’insatisfaction qui résulterait de son achat, et renonce – sauf qu’il s’agit cette fois de l’insatisfaction (potentielle) de tiers. Ce faisant, le blasé s’efface devant les autres en cédant sur son intérêt face aux exigences tyranniques de tiers. Son erreur est bien inverse de celle du cynique mais elle aboutit au même résultat, à savoir que le blasé ne s’affirme pas non plus sur un pied d’égalité avec autrui. »
Maxime Parodi
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« Nous devons travailler à nous rendre très dignes de quelque emploi ; le reste ne nous regarde point, c’est l’affaire des autres. »
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« Les grands dédaignent les gens d’esprit qui n’ont que de l’esprit; les gens d’esprit méprisent les grands qui n’ont que de la grandeur; les gens de bien plaignent les uns et les autres, qui ont ou de la grandeur ou de l’esprit, sans nulle vertu. ¶ Quand je vois, d’une part, auprès des grands, à leur table, et quelquefois dans leur familiarité de ces hommes alertes, empressés, intrigants, aventuriers, esprits dangereux et nuisibles, et que je considère, d’autre part, quelle peine ont les personnes de mérite à en approcher, je ne suis pas toujours disposé à croire que les méchants soient soufferts par intérêt, ou que les gens de bien soient regardés comme inutiles; je trouve plus mon compte à me confirmer dans cette pensée que grandeur et discernement sont deux choses différentes, et l’amour pour la vertu et pour les vertueux une troisième chose. ¶ Lucile aime mieux user sa vie à se faire supporter de quelques grands que d’être réduit à vivre familierement avec ses égaux. La règle de voir de plus grands que soi doit avoir ses restrictions; il faut quelquefois d’étranges talents pour la réduire en pratique. ¶ Quelle est l’incurable maladie de Théophile? elle lui dure depuis plus de trente ans; il ne guérit point: il a voulu, il veut et il voudra gouverner les grands; la mort seule lui ôtera avec la vie cette soif d’empire et d’ascendant sur les esprits. Est-ce en lui zèle du prochain? est-ce habitude? est-ce une excessive opinion de soi-même ? Il n’y a point de palais où il ne s’insinue; ce n’est pas au milieu d’une chambre qu’il s’arrête; il passe à une embrasure, ou au cabinet; on attend qu’il ait parlé, et longtemps, et avec action, pour avoir audience, pour être vu. Il entre dans le secret des familles; il est de quelque chose dans tout ce qui leur arrive de triste ou d’avantageux; il prévient, il s’offre, il se fait de fête; il faut l’admettre. Ce n’est pas assez, pour remplir son temps ou son ambition, que le soin de dix mille âmes dont il répond à Dieu comme de la sienne propre; il y en a d’un plus haut rang et d’une grande distinction dont il ne doit aucun compte, et dont il se charge plus volontiers. Il écoute, il veille sur tout ce qui peut servir de pâture à son esprit d’intrigue, de médiation et de manége : à peine un grand est-il débarqué, qu’il l’empoigne et s’en saisit; on entend plutôt dire à Théophile qu’il le gouverne, qu’on n’a pu soupçonner qu’il pensoit à le gouverner 1. ¶ Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr 2, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. ¶ Il y a des hommes superbes que l’élévation de leurs rivaux humilie et apprivoise; ils en viennent, par cette disgrâce, jusqu’à rendre le salut; mais le temps, qui adoucit toutes choses, les remet enfin dans leur naturel. ¶ Le mépris que les grands ont pour le peuple les rend indifférents sur les flatteries ou sur les louanges qu’ils en reçoivent, et tempère leur vanité; de même, les princes, loués sans fin et sans relâche des grands ou des courtisans, en seroient plus vains, s’ils estimoient davantage ceux qui les louent. ¶ Les grands croient être seuls parfaits, n’admettent qu’à peine dans les autres hommes la droiture d’esprit, l’habileté, la délicatesse, et s’emparent de ces riches talents, comme de choses dues à leur naissance. C’est cependant en eux une erreur grossière de se nourrir de si fausses préventions; ce qu’il y a jamais eu de mieux pensé, de mieux dit, de mieux écrit, et peut-être d’une conduite plus délicate, ne nous est pas toujours venu de leur fonds. Ils ont de grands domaines et une longue suite d’ancêtres; cela ne leur peut être contesté. »
Jean de la Bruyère
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Les sept péchés capitaux de l’historien
« L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, et la transparence sur les documents consultés et écartés.
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle. »
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L’influence bergsonienne sur la pensée gaullienne
‘La conception historique de De Gaulle s’enracine dans la philosophie d’Henri Bergson, dont il avait étudié les œuvres. Selon l’analyse de Michel Desvignes dans un article de la Fondation Charles de Gaulle, Le Fil de l’épée s’appuie explicitement sur L’Évolution créatrice de Bergson pour développer une pensée de l’action militaire et politique. Cette influence se manifeste par trois caractéristiques majeures : le rejet du mécanisme causal simple, la primauté de la durée et du devenir sur les schémas figés, et l’importance de la création continue dans l’histoire. DUMAS +2
Bergson développait une théorie selon laquelle « en histoire le temps créateur contrevient à la liaison nécessaire entre cause et effet ; les causes et les effets y existent sans proportion les unes envers les autres ». De Gaulle transpose cette vision philosophique dans le domaine militaire et politique. Il refuse les « doctrines a priori » et privilégie ce qu’il nomme la « doctrine des circonstances », reconnaissant ainsi que chaque situation historique est unique et irréductible à des lois générales. OpenEdition + 2
Dans un passage cité par plusieurs sources académiques, De Gaulle affirme en conversation avec Claude Guy : « J’ai toujours pensé et je ne cesse de répéter que les nations sont dominées par de sombres lois, sans lesquelles il ne leur est pas donné d’agir et auxquelles elles obéissent à tâtons ». Cette formulation suggère une vision où les forces historiques sont multiples, obscures, et ne peuvent être réduites à une explication unique et rationnelle. Académie des Sciences Morales et Politiques
Le pragmatisme gaullien face à la complexité
L’approche de De Gaulle se caractérise par un pragmatisme empirique opposé aux systèmes idéologiques simplificateurs. Jean-Paul Cointet, historien spécialiste du gaullisme, note que « l’histoire française n’est jamais retracée chez lui en termes métaphysiques ou idéologiques, mais en termes d’intérêt national ». Cette méthode révèle son refus de réduire les phénomènes historiques à une grille de lecture unique, qu’elle soit marxiste, libérale ou déterministe. Fondation Charles de Gaulle
Julian Jackson, dans sa biographie de référence De Gaulle. Une certaine idée de la France (2019), souligne que « toute l’intelligence de De Gaulle repose sur son incroyable sensibilité aux circonstances qui en fait un être dans le mouvement et l’adaptabilité ». L’historien britannique décrit un homme explorant « toutes les dimensions du mystère de Gaulle, sans chercher à lui donner une excessive cohérence ». Cette absence de cohérence systématique n’est pas une faiblesse mais le reflet d’une pensée qui reconnaît la complexité irréductible du réel. Decitre + 3
Dans ses écrits sur le conflit mondial, De Gaulle évoque « le conflit le plus étendu, le plus complexe, le plus violent », soulignant « la profondeur et le caractère d’ubiquité » de la crise politique, économique, sociale et morale qui l’a engendré. Cette multiplication des facteurs causaux témoigne de sa vision systémique des événements historiques.’
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Carte des intentions : postures françaises sur la défense, le réarmement et la menace russe (2017-2026), avec volet symétrique russe
TL;DR
- [FAIT] « Entre 2017 et 2026, la quasi-totalité de la classe politique française a opéré un glissement vers le réarmement, mais selon trois familles distinctes : un « centre du réarmement » (Renaissance, LR, PS-Glucksmann, EELV) qui converge ; des « pôles de la prudence/paix » (LFI, PCF) qui acceptent un soutien défensif à l’Ukraine tout en refusant l’escalade et l’OTAN ; et une « droite souverainiste » (RN, Reconquête) qui soutient verbalement l’Ukraine mais maintient des lignes rouges (pas de missiles longue portée, pas de troupes, pas de dissuasion partagée) et porte un lourd héritage pro-russe.
- [FAIT] Le 24 février 2022 est la rupture cardinale : il a forcé des « recalculs » chez presque tous les acteurs — Macron passe du « reset » avec Poutine à « la Russie ne doit pas gagner » ; le RN rembourse son prêt russe (septembre 2023) et clarifie ; LFI condamne l’invasion mais maintient son anti-atlantisme.
- [INFÉRENCE] Le second tournant (2024-2026) est dicté par le retour de Trump et le doute sur le parapluie américain : il pousse Macron à l’« ambiguïté stratégique » (troupes, février 2024), à la « coalition des volontaires » (2025) et à l’« européanisation » de la dissuasion (Île Longue, 2 mars 2026), réactivant les clivages sur la souveraineté nucléaire.
Key Findings
1. [FAIT] Macron : une trajectoire en trois temps, du dialogue à la « dissuasion avancée ». De 2017 à 2021, politique de « reset » (rencontres avec Poutine en 2017, 2018, 2019 ; Dialogue de Trianon) et diagnostic de « mort cérébrale de l’OTAN » (The Economist, novembre 2019). En 2022, ultime tentative de médiation (visite au Kremlin du 7 février 2022), puis bascule vers une posture de fermeté. En 2024-2026, leadership européen sur le soutien à Kiev et sur la dissuasion.
2. [FAIT] Le 24 février 2022 redistribue les cartes et révèle les ambiguïtés. Le RN et LFI, longtemps accusés de complaisance envers Moscou, sont contraints à des « clarifications » de degré variable.
3. [FAIT] Le clivage parlementaire est stable depuis mars 2024. Le vote du 12 mars 2024 sur l’accord de sécurité franco-ukrainien (372 voix pour, 99 contre, scrutin de l’article 50-1) cristallise les blocs : Renaissance + LR + PS + EELV pour ; LFI contre ; RN abstention.
4. [FAIT] Côté russe, l’effort de guerre est massif et la doctrine nucléaire a été durcie. Dépenses militaires plus que doublées (en part du PIB) depuis 2021 ; doctrine nucléaire révisée le 19 novembre 2024 ; avertissements convergents des renseignements occidentaux pointant l’horizon 2029.
Details
A. Périodisation et trajectoire de l’exécutif (Macron / majorité)
[FAIT] 2017-2021 — Le « reset » et l’autonomie stratégique. Selon Dimitri Minic (Ifri, note « La politique russe d’Emmanuel Macron, 2017-2024 »), Macron a poursuivi une politique de « dialogue et de fermeté » doublée d’une volonté de « reset » avec la Russie, avec rencontres en 2017 (Versailles, 29 mai), 2018 et 2019, et le Dialogue de Trianon. En novembre 2019, dans The Economist, il déclare l’OTAN en état de « mort cérébrale » et appelle l’Europe au « sursaut », à retrouver sa « souveraineté militaire » et à « rouvrir un dialogue stratégique » avec la Russie. [INFÉRENCE — Ifri] Cette séquence reflète une grille gaullo-mitterrandienne (la France « puissance d’équilibre ») que Minic juge structurellement incompatible avec les ambitions européennes du président, et qui aura « négligé » les membres d’Europe centrale et orientale.
[FAIT] Février 2022 — La rupture. Après une dernière entrevue avec Poutine au Kremlin le 7 février 2022, l’invasion enclenche une « profonde mutation » (Ifri) fondée sur une triple prise de conscience : la radicalité de la politique russe, le constat de s’être « bercé d’illusions », et la conviction que sa politique russe compromettait son projet européen. Macron finit par estimer que la défaite de la Russie est « indispensable à la sécurité et à la stabilité en Europe ». [INCERTITUDE] Note tactique : le 1er juillet 2025, Macron a renoué un dialogue téléphonique avec Poutine (rompu depuis septembre 2022), officiellement sur l’Iran — geste analysé par l’Institut Montaigne comme risquant d’« entamer le capital de confiance » regagné auprès des Européens.
[FAIT] 2022-2024 — Soutien à l’Ukraine et « ambiguïté stratégique ». Le 26 février 2024, après une réunion à l’Élysée, Macron déclare que l’envoi de troupes au sol ne fait pas « consensus » mais qu’« en dynamique, rien ne doit être exclu. Nous ferons tout ce qu’il faut pour que la Russie ne puisse pas gagner cette guerre. » Il assume une « ambiguïté stratégique ». La déclaration provoque un tollé immédiat chez les alliés (Scholz : « aucun soldat » ne sera envoyé ; Madrid, Rome, Prague, Varsovie, Stockholm tempèrent) et dans l’opposition française (Mélenchon : « la guerre contre la Russie serait une folie » ; Faure : « inquiétante légèreté » ; Le Pen : Macron « joue au chef de guerre »).
[FAIT] 2024-2026 — Économie de guerre, coalition des volontaires, dissuasion européenne. La LPM 2024-2030 (promulguée le 1er août 2023) porte 413,3 milliards d’euros, soit environ un tiers de plus que la précédente (295 milliards), avec l’objectif affiché de « doubler » le budget des armées par rapport à 2017. Le 2 mars 2025, lors du sommet de Londres, Macron et Keir Starmer lancent la « coalition des volontaires ». Le 4 septembre 2025, à l’issue d’une réunion hybride à l’Élysée co-présidée avec Starmer (35 chefs d’État et de gouvernement), Macron annonce que « 26 pays […] se sont engagés […] à déployer comme force de réassurance des troupes en Ukraine ou à être présents sur le sol, en mer ou dans les airs » le jour d’après un cessez-le-feu — force qui, précise-t-il, « n’a pas pour […] objectif de mener quelque guerre contre la Russie ». Le 27 novembre 2025, à Varces, il annonce un nouveau service national volontaire et « purement militaire » de 10 mois (solde de 800 euros), avec 3 000 jeunes en 2026, 10 000 en 2030 et un objectif de 50 000 en 2035, financé par un budget supplémentaire de plus de 2 milliards d’euros via l’actualisation de la LPM 2026-2030. Le 2 mars 2026, à l’Île Longue, il présente la « dissuasion avancée » : il abandonne le concept de « stricte suffisance », ordonne une augmentation du nombre de têtes nucléaires (le stock français étant « de l’ordre de 290 » têtes, contre 240 pour le Royaume-Uni) tout en précisant que « les chiffres de cette augmentation ne seraient jamais communiqués », et associe des partenaires européens (huit pays cités : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède, Danemark), dans la continuité de la déclaration franco-britannique de Northwood (10 juillet 2025) et d’un groupe de pilotage nucléaire franco-allemand. La décision d’emploi reste au seul président.
B. Cartographie par parti (croisement posture × évolution × dimension)
[FAIT] Rassemblement National (Le Pen, Bardella). Héritage pro-russe documenté : prêt de 9,4 millions d’euros contracté en 2014 auprès de la First Czech-Russian Bank (alors que Marine Le Pen jugeait le référendum de Crimée « sans contestation possible ») ; soutien à la Russie « pays européen » en 2018. Une commission d’enquête parlementaire (rapporteure Constance Le Grip, Renaissance) a qualifié le FN/RN de « courroie de transmission » du discours russe, dont les votes au Parlement européen « s’alignent systématiquement sur l’intérêt du régime russe ». Le RN affirme avoir remboursé par anticipation le prêt en septembre 2023 (6 088 784 euros, capital et intérêts). Recalcul post-2022 : Bardella (24 juin 2024) se dit favorable à la poursuite du soutien « logistique et en matériel de défense » mais pose des « lignes rouges » — pas de missiles longue portée pouvant « frapper directement les villes russes », pas de troupes — au nom du risque de « cobelligérance » face à « une puissance nucléaire ». Il qualifie cependant la Russie de « menace multidimensionnelle ». Le RN s’est abstenu sur l’accord du 12 mars 2024 et conteste l’aide budgétaire à Kiev (« nous ne souhaitons pas envoyer en Ukraine l’argent que la France n’a pas »). Sur la dissuasion, Le Pen affirmait dès le 1er mars 2025 (Salon de l’agriculture) qu’elle « doit rester française […] On ne doit pas la partager » ; après l’Île Longue, Le Pen et Bardella signent un communiqué commun : « La dissuasion engage la Nation. Elle ne se délègue pas. » [INFÉRENCE] Le RN pratique une ambiguïté maîtrisée : soutien rhétorique à un État agressé, refus systématique des moyens, silence stratégique sur le fond (lors du sommet Trump-Poutine d’Alaska d’août 2025, Le Pen dénonce surtout une Europe « vassalisée par Washington »).
[FAIT] La France Insoumise (Mélenchon, Bompard). Anti-atlantisme structurel : Mélenchon imputait encore le 30 janvier 2022 les tensions aux États-Unis (« la Russie ne peut accepter que l’OTAN arrive à sa porte »), prône la sortie du commandement intégré de l’OTAN et une diplomatie « non-alignée » altermondialiste avec les BRICS. Après l’invasion, condamnation explicite (« stop à l’invasion de l’Ukraine ») mais, le 1er mars 2022, regret que l’UE fournisse des armes (« cette décision ferait de nous des cobelligérants »), et opposition initiale aux sanctions SWIFT. [INCERTITUDE] Position « à géométrie variable » : les eurodéputés LFI (Manon Aubry) ont voté des résolutions pro-soutien au Parlement européen. LFI a voté contre l’accord du 12 mars 2024, s’oppose au service national volontaire (Mélenchon, novembre 2025 : projet « va-t-en-guerre ») et lui préfère une « conscription citoyenne » obligatoire de 9 mois.
[FAIT] Les Républicains (Retailleau, Wauquiez). Soutien ferme à l’Ukraine, doublé d’une critique des « petites tactiques électorales » de Macron. Ont voté pour l’accord du 12 mars 2024 : « Ce dont l’Ukraine a besoin pour se défendre, ce ne sont pas des mots aventureux du président de la République, mais d’obus » (Olivier Marleix). Retailleau, élu président de LR en mai 2025 (avec 76 % face à Wauquiez) puis désigné candidat pour 2027, s’est rendu à Kiev en mai 2026 (« Le combat des Ukrainiens est aussi le nôtre »). [INFÉRENCE] Héritage encombrant : des figures comme François Fillon (positions critiques sur Zelensky en 2025) rappellent l’ambiguïté russe d’une partie de la droite, contre laquelle Retailleau cherche à se démarquer.
[FAIT] Renaissance/majorité (Attal, Lecornu, Parly). Ligne de fermeté assumée : « Nous ne nous fixons pas de limite face à la Russie qui, elle, n’en fixe aucune » (Gabriel Attal, 12 mars 2024), avec argument du pouvoir d’achat (une victoire russe serait un « cataclysme »). Sébastien Lecornu, ministre des Armées, pilote l’« économie de guerre », le plan munitions (22 février 2023) et la LPM ; il a précisé que les 3 milliards d’aide 2024 correspondaient surtout à des commandes aux industries de défense françaises.
[FAIT] Parti Socialiste (Faure, Glucksmann). Fracture interne révélatrice (février 2024) : Raphaël Glucksmann appelle à « passer en mode économie de guerre » (achat de 800 000 obus à l’échelle européenne, fonds européen de défense de 100 milliards, « Buy European Act »), quand Olivier Faure qualifie d’« inquiétante légèreté » l’idée de troupes au sol et de « folie » une guerre avec la Russie. Le PS a voté pour l’accord du 12 mars 2024 ; Faure se dit même favorable aux missiles visant « sur le sol russe des infrastructures qui servent à bombarder » l’Ukraine.
[FAIT] EELV/Les Écologistes (Tondelier, Jadot). En mars 2022, Jadot accuse Mélenchon de « capitulation » face à « la dictature de Vladimir Poutine » et juge que « être non-aligné entre les victimes ukrainiennes et la barbarie russe, c’est choisir la barbarie russe ». Sous Tondelier, virage assumé vers l’acceptation du réarmement (commission Défense créée en avril 2024, appelant à une défense commune « suffisamment dissuasive ») : « on ne va pas débattre du principe de se préparer à des agressions violentes » (Public Sénat, mars 2025), mais refus d’une « économie de guerre » financée « aux plus précaires ». Le groupe écologiste s’est majoritairement abstenu sur la LPM et admet qu’une hausse de l’arsenal nucléaire « peut être nécessaire » si « justifiée et encadrée ». [INCERTITUDE] Tensions internes vives entre commission Défense et commission historique « Paix et désarmement ».
[FAIT] Reconquête (Zemmour, Maréchal). Zemmour juge (mars 2024) que Macron « veut faire peur aux Français » et use d’une « technique de manipulation des masses » ; il réclame un réarmement français massif mais motivé par une « menace existentielle sur le sol français » (immigration, « grand remplacement »), non par la guerre russo-ukrainienne. [FAIT] Avant l’invasion, Zemmour avait « pris le pari » que la Russie n’envahirait pas l’Ukraine.
[FAIT] PCF (Roussel). Soutien à l’Ukraine « pays en état de légitime défense » (vote de la résolution de novembre 2022, condamnant l’agression « criminelle » de Poutine), mais refus constant de l’escalade : opposition à l’entrée de l’Ukraine dans l’OTAN et l’UE, plaidoyer pour un statut de neutralité (proche de la demande russe), pour le retour aux « lignes rouges », et pour une « conférence paneuropéenne de sécurité collective ». Roussel appelle à « construire l’après-OTAN ». [INCERTITUDE] Position critiquée à sa gauche comme incohérente : en mars 2025, le PCF soutient une « sécurité européenne » tout en rejetant le « fédéralisme botté et nucléarisé » de Macron.
[FAIT] Horizons (Philippe). Aligné sur la ligne de fermeté de la majorité présidentielle (donnée non détaillée dans les sources consultées — [INCERTITUDE]).
C. Le contexte parlementaire
[FAIT] Deux marqueurs structurent le débat : (1) la LPM 2024-2030, adoptée le 13 juillet 2023 (au Sénat : 314 pour, 17 contre), 413,3 milliards d’euros ; (2) le vote du 12 mars 2024 (art. 50-1) sur l’accord de sécurité franco-ukrainien — conclu pour 10 ans, prévoyant jusqu’à 3 milliards d’euros de soutien en 2024 — adopté par 372 voix contre 99, « avec l’aval de LR, du PS et des écologistes », l’abstention du RN et l’opposition de LFI. [FAIT] L’aide militaire française réelle à l’Ukraine atteignait environ 3,8 milliards d’euros fin 2023 (2,615 Md€ d’équipements + 1,2 Md€ via la Facilité européenne pour la paix), les engagements annuels promis montant de 1,7 Md€ (2022) à 3 Md€ (2024).
D. Volet symétrique russe
[FAIT] Économie de guerre. Le budget 2025 prévoyait des dépenses de défense d’environ 6 % du PIB et au moins 40 % du budget fédéral pour défense + sécurité ; le budget 2026 maintient ~8 % du PIB pour défense/sécurité (contre ~2 % en moyenne dans l’UE). [FAIT — précision SIPRI/BOFIT, avril 2026] Les dépenses militaires russes ont « plus que doublé » par rapport à leur niveau d’avant-invasion de 2021 (de 3,6 % à plus de 7 % du PIB), atteignant 190 milliards de dollars en 2025 (+5,9 %), soit 7,5 % du PIB ; en termes nominaux, la hausse 2021-2025 est estimée par SIPRI à « plus de trois fois » (Russia Matters chiffre une fourchette de 3,16 à 4,62). Le BND allemand estimait que le budget réel pouvait être jusqu’à 66 % supérieur aux chiffres officiels. En décembre 2025, Poutine a annoncé des ordres de grandeur de croissance de production militaire (blindés ×2,2 ; missiles et artillerie ×9,6 ; armes et munitions ×22), avec une armée portée à 1,5 million de soldats. [INCERTITUDE] Une partie du budget est classifiée et la Banque centrale (Nabioullina) a alerté sur un risque de « stagflation ».
[FAIT] Doctrine nucléaire. Le 19 novembre 2024 (1000e jour de guerre, jour des premières frappes ukrainiennes par missiles ATACMS), Poutine signe le décret n°991 révisant la doctrine : une agression d’un État non-nucléaire « avec la participation ou le soutien » d’un État nucléaire est désormais considérée comme une « attaque conjointe » (visant clairement les soutiens occidentaux de Kiev) ; extension de la « sauvegarde nucléaire » à la Biélorussie ; abaissement du critère de « menace existentielle » à « menace critique » pour la souveraineté/intégrité territoriale ; disparition des références à la maîtrise des armements (cohérente avec la suspension de New START). [INFÉRENCE — Dimitri Minic, Ifri] Le seuil est abaissé mais « reste relativement haut » dans le cadre ukrainien ; la doctrine est « taillée sur mesure » pour la situation. [FAIT] Plus de 200 menaces nucléaires explicites russes recensées depuis le début de l’invasion (Marc Finaud, IDN).
[FAIT] Théâtres de tension. Moldavie : pressions sur la Transnistrie (~1 500 soldats russes depuis 1992) et la Gagaouzie (visite de la gouverneure Evghenia Guțul à Poutine, mars 2024 ; emprisonnement ultérieur) ; les élections législatives du 28 septembre 2025 sont remportées par le PAS pro-européen de Maia Sandu (53 sièges sur 101) malgré de « forts soupçons d’ingérences russes » (Florent Parmentier, Ifri). Baltique : incursions de drones russes en Pologne, violation de l’espace aérien estonien par trois chasseurs russes (automne 2025), sabotages et survols de drones en Allemagne.
[FAIT] Horizons temporels. Le BND allemand a averti, sous Bruno Kahl (novembre 2024) puis Martin Jäger (octobre 2025), que la Russie pourrait être « probablement en mesure » d’attaquer l’OTAN « dès la fin de cette décennie » et qu’il ne faut pas tabler sur une absence d’attaque « avant 2029 ». [FAIT — précision] Le chef d’état-major allemand Carsten Breuer résume la convergence des indicateurs (réarmement, montée en puissance des troupes, développements économiques et politiques) sur « un point : 2029 », sans exclure un déclenchement antérieur. Côté français, [FAIT] le chef d’état-major des armées, général Fabien Mandon, a déclaré le 18 novembre 2025 devant le Congrès des maires de France que la France doit avoir « la force d’âme […] d’accepter de perdre ses enfants » et de « souffrir économiquement », fixant aux armées un objectif d’être prêtes « d’ici 3 à 4 ans » face à une Russie qui se prépare « à une confrontation […] d’ici 2030 ». Réactions : Mélenchon (« désaccord total »), Roussel (« C’est NON ! »), Chenu/RN (« une faute »), tandis que la ministre des Armées Catherine Vautrin et Macron (« il a toute ma confiance », phrase « sortie de son contexte ») le soutiennent. [INCERTITUDE] Le Royaume-Uni reste plus sceptique sur la capacité réelle de Moscou à affronter une coalition OTAN.
Recommendations
- Pour construire la « carte des intentions » : croiser systématiquement (parti × date × dimension : Ukraine / OTAN / dissuasion / économie de guerre / troupes). Distinguer rigoureusement positions de campagne et positions de gouvernement, et discours et votes — le RN illustre l’écart maximal (soutien rhétorique à l’Ukraine vs abstentions/oppositions au Parlement européen et à l’Assemblée).
- Indicateurs à suivre (benchmarks décisionnels) : (1) l’évolution du vote RN sur les futurs textes Ukraine et dissuasion ; (2) la concrétisation effective du service national (3 000 → 50 000) et de la « dissuasion avancée » (signature d’accords bilatéraux, exercices communs allemands) ; (3) le ratio aide française versée / promise ; (4) les prochains avertissements des chefs d’état-major (Mandon, Breuer) et l’horizon 2029 ; (5) le sort de la « force de réassurance » (de 30 000 envisagés en 2024 à ~10 000 discutés en 2025).
- Seuils qui inverseraient l’analyse : un cessez-le-feu en Ukraine relâcherait la pression réarmement ; un désengagement formel américain de l’OTAN accélérerait l’européanisation de la dissuasion ; une alternance en 2027 (victoire RN ou d’un bloc de gauche incluant LFI) reconfigurerait radicalement la posture française sur l’OTAN, les livraisons d’armes et le partage nucléaire.
Caveats
- [INCERTITUDE — qualité des sources] Plusieurs éléments sur LFI, le PCF et EELV proviennent de médias militants concurrents (Révolution Permanente, World Socialist Web Site, L’insoumission, Initiative Communiste) qui citent les déclarations en les critiquant ; ils sont à recouper avec les sources primaires (comptes officiels, Reporterre pour EELV, sites des partis). Certaines citations de Tondelier devraient idéalement être vérifiées sur source primaire.
- [INCERTITUDE — données russes] Les chiffres russes de dépenses et de production sont partiellement classifiés et reposent sur des estimations (SIPRI, BOFIT, BND, EPGE) qui divergent (d’où la fourchette « ×3 à ×4,6 » en nominal). La conversion en % du PIB varie selon la définition (stricte : ~5,4 % ; élargie : 7-8 %+).
- [INCERTITUDE — horizons temporels] Les dates 2029/2030 sont des évaluations probabilistes de capacités militaires russes, non des prédictions d’intention d’attaquer ; elles font l’objet de débats entre services (Allemagne plus alarmiste, Royaume-Uni plus sceptique).
- [INCERTITUDE — datation récente] Plusieurs faits de 2026 (discours de l’Île Longue du 2 mars 2026, chiffres SIPRI d’avril 2026, visite de Retailleau à Kiev en mai 2026) relèvent de l’année en cours et pourraient faire l’objet de précisions ultérieures. La position d’Horizons (Édouard Philippe) n’a pu être documentée précisément dans les sources consultées. »
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« Conclusion du fact-check : le chiffre est exact (81 votants), mais le cadrage « honte démocratique »/« scrutin fantôme » est TROMPEUR pour plusieurs raisons : (1) il n’existe aucune obligation de quorum par défaut sous la Ve République ; une faible présence physique en séance ordinaire (hors votes solennels) est la norme et n’entache nullement la validité du vote ; (2) l’article 21 a été adopté lors d’un scrutin public ordinaire en cours d’examen des articles, et non lors du vote solennel sur l’ensemble — le texte complet a, lui, été voté le 19 mai par 562 votants ; (3) le caractère personnel du vote (un présent = une voix, plus au plus une délégation) signifie que 81 voix correspondent à 81 positions individuelles, non à une captation par « une poignée ». [FAIT] Les vérificateurs professionnels (Les Surligneurs ; analyse d’Enderi : « Juridiquement, le vote est valable ») confirment cette lecture, tout en notant la critique POLITIQUE légitime (mesure structurante pour les libertés adoptée en présence réduite) — critique qui relève du débat démocratique, non de l’illégalité. On notera l’ironie soulevée par certains commentateurs : les groupes qui dénoncent le résultat (LFI, écologistes) étaient eux-mêmes largement absents du vote. »
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Le dilemme de sécurité et les spirales de réarmement symétrique : une analyse théorique
« Le dilemme de sécurité constitue l’un des concepts les plus tragiquement pertinents des relations internationales : dans un système dépourvu d’arbitre légitime, les mesures qu’un acteur prend pour accroître sa sécurité tendent à diminuer celle des autres, engendrant des spirales de réarmement potentiellement catastrophiques. Cette dynamique, où des acteurs rationnels aux intentions défensives peuvent collectivement produire la guerre qu’ils cherchent à éviter, traverse aujourd’hui les tensions géopolitiques contemporaines — du réarmement européen face à la Russie à la compétition sino-américaine. Ce rapport examine les fondations théoriques du concept, de ses formulations originelles par John Herz et Herbert Butterfield aux raffinements contemporains, puis analyse son application controversée aux conflits intra-étatiques, avant d’explorer les dimensions cognitives et les grands débats théoriques qui structurent ce champ de recherche.
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## Les architectes fondateurs : de l’intuition au cadre analytique
**John H. Herz** introduit le terme « security dilemma » en **1950** dans son article « Idealist Internationalism and the Security Dilemma » (*World Politics*). Sa formulation originelle pose les fondations structurelles du concept : dans une société anarchique, les groupes ou individus préoccupés par leur sécurité « sont poussés à acquérir toujours plus de pouvoir pour échapper à l’impact du pouvoir des autres », ce qui « rend les autres plus insécurisés et les contraint à se préparer au pire ». Herz insiste sur un point crucial : ce dilemme n’est pas biologique ou anthropologique mais **social** — il ne s’agit pas de la nature humaine mais de la structure des relations. Dans *Political Realism and Political Idealism* (1951), ouvrage récompensé par le prix Woodrow Wilson, il développe une synthèse qu’il nomme « realist liberalism », reconnaissant les faits du réalisme tout en maintenant les aspirations libérales.
Simultanément, **Herbert Butterfield** décrit en 1951 dans *History and Human Relations* ce qu’il appelle le « predicament absolu » et le « dilemme irréductible ». Pour Butterfield, « la plus grande guerre de l’histoire peut être produite sans l’intervention de grands criminels cherchant délibérément à nuire au monde » — la source ultime du conflit réside dans la **peur** combinée à l’incertitude fondamentale sur les intentions d’autrui.
**Robert Jervis** transforme ces intuitions en cadre analytique rigoureux dans son article fondateur « Cooperation Under the Security Dilemma » (1978). Son innovation majeure réside dans l’identification de **deux variables clés** qui déterminent l’intensité du dilemme. La première est la **balance offense-défense** : l’offensive a-t-elle l’avantage sur la défensive ? La seconde est la **différenciabilité offense-défense** : peut-on distinguer les armes et postures offensives des défensives ? Ces variables génèrent une matrice 2×2 définissant quatre mondes possibles — du « doublement dangereux » (postures indiscernables avec avantage offensif, comme l’Europe de 1914) au « doublement stable » (postures distinguables avec avantage défensif). Jervis développe également le **modèle spirale** décrivant comment l’interaction entre États cherchant uniquement leur sécurité peut alimenter la compétition et détériorer les relations politiques, créant une prophétie auto-réalisatrice.
Dans *Perception and Misperception in International Politics* (1976), qualifié par le *New York Times* de « seminal statement » de la psychologie politique, Jervis analyse comment les biais cognitifs — surestimation de son influence, mirror imaging, erreur d’attribution fondamentale — exacerbent le dilemme au-delà de ce que la structure impliquerait objectivement.
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## Glaser et le raffinement rationaliste : signaux et intentions
**Charles Glaser** (George Washington University) complète et critique l’analyse de Jervis dans « The Security Dilemma Revisited » (1997). Il identifie trois façons dont le dilemme nuit aux États : la réduction de leur capacité militaire via des processus action-réaction, l’augmentation de la motivation expansionniste de l’adversaire rendu moins sécurisé, et le gaspillage de ressources sans gain de sécurité. Son innovation conceptuelle majeure réside dans la distinction entre États ** »security-seeking »** et États ** »greedy »** (avides) — une distinction cruciale car le dilemme de sécurité n’existe véritablement qu’entre acteurs aux intentions bénignes.
Glaser développe une théorie du **signalement coûteux** (costly signaling) : comment les États peuvent-ils communiquer des intentions bénignes ? Un État cherchant la sécurité ne peut crédibillement signaler ses motifs qu’en adoptant des politiques **plus coûteuses pour lui que pour un État avide** — accords de contrôle des armements, doctrines défensives unilatérales, ou retenue dans l’accumulation de capacités. Cette approche, développée dans *Rational Theory of International Politics* (2010), propose un « réalisme contingent » où la coopération devient possible si les États évaluent correctement les motifs de leurs rivaux. Comme le note Barry Posen, Glaser « offre une explication riche mais économique de la façon dont les États choisiraient leurs stratégies de sécurité nationale s’ils étaient rationnels. »
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## L’anarchie domestique de Posen : transposition aux conflits ethniques
**Barry R. Posen** (MIT) réalise en 1993 une transposition audacieuse dans « The Security Dilemma and Ethnic Conflict » (*Survival*). Son concept d’** »anarchie domestique »** émerge lorsque l’effondrement de l’État central supprime le garant de la sécurité des groupes ethniques, les plaçant dans une situation d’auto-assistance similaire à celle des États dans le système international. Les groupes se retrouvent sans tierce partie capable de garantir les accords, confrontés à une incertitude fondamentale sur les intentions des autres et contraints de recourir à l’armement pour leur survie.
Le mécanisme de la « spirale de peurs mutuelles » opère en plusieurs étapes : l’effondrement étatique crée l’incertitude ; chaque groupe évalue les capacités de l’autre ; le réarmement « défensif » est perçu comme offensif ; cette perception déclenche un contre-armement ; l’escalade intensifie les peurs ; la violence préventive devient rationnelle face à l’incertitude croissante. L’ex-Yougoslavie illustre ce processus — l’effondrement de l’État titiste créant les conditions de l’anarchie domestique, les mémoires de la Seconde Guerre mondiale (atrocités oustachies, tchetniks) alimentant les peurs, la géographie des populations entremêlées créant des vulnérabilités défensives.
Cette transposition a généré un champ de recherche considérable et des débats intenses. **Stuart Kaufman** (*Modern Hatreds*, 2001) complète l’analyse structuraliste par le concept de ** »complexe mythe-symbole »** : les mythes justifiant la domination territoriale et ceux rappelant les atrocités passées créent des peurs de génocide que les entrepreneurs ethniques exploitent pour mobiliser les masses. **James Fearon** (« Rationalist Explanations for War », 1995) introduit les ** »commitment problems »** : l’incapacité des groupes majoritaires à s’engager crédiblement à ne pas exploiter les minorités une fois le conflit terminé. **David Lake et Donald Rothchild** (« Containing Fear », 1996) analysent les « peurs collectives pour l’avenir » comme moteur des conflits, identifiant trois dilemmes stratégiques : échec informationnel, problèmes d’engagement crédible, et incitations à l’action préventive.
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## Critiques de la transposition intra-étatique
La transposition du concept aux conflits ethniques a suscité des **critiques méthodologiques sérieuses**. **Paul Roe** (« The Intrastate Security Dilemma: Ethnic Conflict as a ‘Tragedy’? », 1999) introduit le concept de **dilemme de sécurité sociétal** — portant sur l’identité ethnique plutôt que la sécurité physique — et argue que pour qu’un « vrai » dilemme existe au sens de Butterfield, le conflit doit résulter directement de mauvaises perceptions. Or, dans l’ex-Yougoslavie, au moins certains leaders (Milošević, Tudjman) avaient des intentions genuinement agressives — ce qui en fait un problème de sécurité réel, non un « dilemme ».
**Shiping Tang** (« The Security Dilemma and Ethnic Conflict », 2011) critique sévèrement les applications existantes : beaucoup d’auteurs ont basé leurs analyses sur une compréhension imprécise du concept original. La distinction entre intentions bénignes et malveillantes est cruciale — un vrai dilemme de sécurité n’existe qu’entre acteurs aux intentions bénignes qui perçoivent par erreur les intentions de l’autre comme hostiles. Si les intentions sont malveillantes, le terme approprié est « problème de sécurité », non « dilemme ».
Cette critique soulève une question fondamentale : **Chaim Kaufmann** (« Possible and Impossible Solutions to Ethnic Civil Wars », 1996) note que la guerre « durcit les identités ethniques au point que les appels politiques inter-ethniques deviennent futiles ». Les identités étatiques sont territoriales et potentiellement négociables ; les identités ethniques sont ascriptives et perçues comme non-négociables. L’anarchie internationale est structurelle et permanente ; l’ »anarchie domestique » est temporaire et émergente. Ces différences structurelles suggèrent que la transposition est au mieux partielle, au pire conceptuellement problématique.
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## Les fondations étatiques du dilemme : Weber, Tilly, Aron
**Max Weber** établit dans « Politik als Beruf » (1919) la définition canonique de l’État comme « communauté humaine qui revendique avec succès le monopole de l’usage légitime de la violence physique dans un territoire donné ». Ce monopole doit se constituer via un processus de légitimation — traditionnelle, charismatique, ou légale-rationnelle. L’émergence de l’État moderne résulte de l’expropriation progressive des porteurs autonomes du pouvoir qui possédaient leurs propres moyens de violence. Cette conceptualisation éclaire directement le dilemme de sécurité : c’est précisément **l’absence** de ce monopole au niveau international qui crée les conditions structurelles du dilemme entre États ; au niveau domestique, c’est la **contestation** de ce monopole qui fait émerger le dilemme intra-étatique.
**Charles Tilly** développe dans *Coercion, Capital, and European States* (1990) la thèse que « la guerre a fait l’État, et l’État a fait la guerre ». Son analogie provocatrice dans « War Making and State Making as Organized Crime » (1985) compare l’État au racket de protection : offrant protection contre les dangers — y compris ceux qu’il contribue lui-même à créer. Les quatre activités centrales de la formation étatique sont le war making (éliminer les rivaux externes), le state making (éliminer les rivaux internes), la protection (éliminer les ennemis des « clients »), et l’extraction (acquérir les moyens des trois premières). Cette logique compétitive crée une **pression systémique vers l’armement** : les organisations incapables de mobiliser les ressources pour la guerre disparaissent. La thèse de Tilly explique pourquoi les spirales de réarmement ne sont pas des aberrations mais des manifestations structurelles d’un système où la préparation militaire conditionne la survie étatique.
**Raymond Aron** théorise dans *Paix et Guerre entre les nations* (1962) l’**absence d’arbitre légitime** comme caractéristique constitutive des relations internationales : « contrairement à la situation courante dans l’ordre interne, il n’existe pas d’instance supérieure aux États, détentrice du monopole de la violence légitime ». Le **tragique politique** désigne cette agrégation de rationalités individuelles produisant une catastrophe collective — l’impossibilité de la paix parfaite et la tension permanente entre l’inévitabilité du conflit et la nécessité de le limiter. Aron refuse les deux extrêmes : le pacifisme ignorant les réalités du pouvoir et le bellicisme faisant de la guerre une fin en soi, cherchant « la stratégie qui donne la meilleure chance de sauver la paix sans sacrifier la liberté ».
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## La dimension cognitive : le dilemme n’est pas seulement structurel
La littérature révèle que le dilemme de sécurité n’est pas seulement un phénomène objectif mais **profondément cognitif**, amplifié par des biais psychologiques systématiques. **Daniel Kahneman** et **Amos Tversky** ont développé la **Prospect Theory** (1979, prix Nobel 2002) dont les implications pour les décisions de réarmement sont considérables. L’**aversion aux pertes** — les pertes pèsent environ deux fois plus que les gains équivalents — conduit à la logique « mieux vaut trop d’armes que pas assez ». L’**effet de réflexion** montre que les décideurs en « domaine de pertes » deviennent preneurs de risques, expliquant pourquoi les puissances perçevant un déclin sont plus susceptibles d’actions militaires risquées.
**Rose McDermott** (*Risk-Taking in International Politics*, 1998) applique systématiquement la Prospect Theory à la politique étrangère américaine, démontrant comment Jimmy Carter, après six mois de négociations infructueuses avec l’Iran (perçues comme domaine de pertes), a lancé la mission de sauvetage risquée d’Eagle Claw. **Jack Levy** souligne que l’aversion aux pertes explique pourquoi les guerres durent plus longtemps que le calcul rationnel l’impliquerait — une fois des pertes subies, les décideurs refusent d’ajuster leurs attentes.
L’**erreur fondamentale d’attribution** est peut-être le biais le plus directement pertinent pour le dilemme : la tendance à attribuer le comportement des autres à leurs caractéristiques inhérentes (dispositions hostiles) tout en attribuant son propre comportement aux contraintes situationnelles (nécessités défensives). Cette asymétrie — « nos armements sont défensifs ; leurs armements sont offensifs » — constitue l’un des fondements psychologiques du dilemme. Des recherches récentes de Harvard sur les relations USA-Chine confirment une asymétrie d’attribution prononcée : les Chinois voient les actions américaines comme significativement plus offensives que les Américains ne voient les actions chinoises.
**Ole Holsti** développe le modèle de la « mauvaise foi inhérente » à partir de l’étude de John Foster Dulles : l’adversaire est présumé implacablement hostile, les signaux contraires sont rejetés comme propagande ou faiblesse, créant une prophétie auto-réalisatrice. **Irving Janis** analyse le **Groupthink** — la pulsion vers le consensus qui supprime le désaccord dans les groupes décisionnels cohésifs — à travers des cas comme Pearl Harbor, la Baie des Cochons, et le Vietnam. **Jonathan Mercer** argumente que « la rationalité dépend de l’émotion » et que les émotions collectives — peur, confiance, colère, honneur — jouent un rôle irréductible dans les décisions de sécurité. **Richard Ned Lebow** critique la dissuasion classique pour son présupposé d’acteurs rationnels, montrant que le stress psychologique des crises induit des comportements erratiques.
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## Le débat réalisme offensif versus défensif
Le concept de dilemme de sécurité est au cœur du débat structurant entre **réalisme offensif** et **défensif**. **John Mearsheimer** (*The Tragedy of Great Power Politics*, 2001) représente la position offensive : l’incertitude sur les intentions est inévitable, la maximisation de la puissance est la stratégie optimale, le dilemme est inéluctable. Pour Mearsheimer, la distinction offense-défense est « trop vague » et la coopération durable impossible dans un système anarchique.
Les **réalistes défensifs** — Kenneth Waltz, Robert Jervis, Charles Glaser, Stephen Walt — arguent au contraire que les États sont des « security maximizers » plutôt que des « power maximizers », que le statu quo peut être rationnel, et que le dilemme est atténuable sous certaines conditions, particulièrement quand la défense domine et que les intentions peuvent être signalées. La coopération entre États devient possible via des signaux coûteux et une évaluation correcte des motifs adverses.
Les **constructivistes**, notamment **Alexander Wendt** (« Anarchy is What States Make of It », 1992), rejettent le déterminisme structuraliste : l’anarchie n’implique pas nécessairement le dilemme de sécurité car les menaces sont socialement construites, non naturelles. Wendt identifie trois « cultures d’anarchie » — hobbésienne (États comme ennemis), lockéenne (États comme rivaux), kantienne (États comme amis) — montrant que les identités et normes partagées peuvent transformer fondamentalement la dynamique sécuritaire.
**Randall Schweller** (« Neorealism’s Status-Quo Bias », 1996) offre une critique radicale : le concept a un biais status quo qui suppose à tort que tous les États préfèrent le statu quo. Si certains États veulent s’étendre (États « révisionnistes »), ils maximisent le pouvoir, pas la sécurité ; s’ils ne veulent pas s’étendre, il n’y a pas de menace. Schweller réintroduit la distinction abandonnée par Waltz entre « loups » (power-maximizers agressifs), « agneaux » (security-seekers défensifs), « chacals » (profiteurs opportunistes) et « lions » (conservateurs du statu quo).
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## Mécanismes de désescalade et construction de confiance
La littérature explore également les conditions de rupture des spirales. **Charles Osgood** développe en 1962 le **GRIT** (Graduated Reciprocation in Tension Reduction) : initier une concession unilatérale modeste, communiquer l’attente de réciprocité, et si l’adversaire répond positivement, faire une seconde concession, créant une « spirale de paix ». La visite de Sadat à Jérusalem (1977) menant aux accords de Camp David illustre ce mécanisme.
**Andrew Kydd** (*Trust and Mistrust in International Relations*, 2005) développe la théorie des **signaux coûteux** : des gestes significatifs mais coûteux peuvent prouver la fiabilité. Les États dignes de confiance peuvent se rassurer mutuellement via ces signaux, mais le conflit devrait nous rendre moins confiants envers les parties impliquées.
**Ken Booth et Nicholas Wheeler** (*The Security Dilemma*, 2008) proposent trois logiques pour appréhender le dilemme : **fataliste** (il est inévitable), **mitigatrice** (il peut être atténué), et **transcendante** (il peut être surmonté via la construction de confiance). Leur analyse systématique explore les conditions permettant de passer d’une logique à l’autre.
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## L’ambiguïté technologique contemporaine
**Stephen Van Evera** (*Causes of War*, 1999) analyse comment l’équilibre offense-défense influence la probabilité de guerre, identifiant dix effets bellicistes quand l’offense domine : empires plus faciles à conquérir, auto-défense plus difficile, gains adverses plus menaçants, avantages de première frappe créant des incitations préventives. Les **technologies contemporaines** compliquent considérablement le dilemme. Les cyber-capacités sont intrinsèquement duales — les mêmes outils servent l’attaque et la défense. Les systèmes antimissiles, formellement défensifs, sont perçus comme menaçants car ils neutralisent la capacité de seconde frappe, sapant la stabilité de la dissuasion mutuelle. Les drones et armes autonomes créent de nouvelles incertitudes sur les intentions. Cette ambiguïté technologique croissante tend à aggraver le dilemme en rendant la distinction offense-défense toujours plus difficile.
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## Synthèse : vers une compréhension intégrative
L’état actuel de la théorisation des dynamiques de réarmement symétrique révèle plusieurs points de convergence et de tension.
**Convergences** : Tous les courants reconnaissent que l’incertitude sur les intentions d’autrui est au cœur du problème ; que les mesures défensives peuvent être perçues comme offensives ; que l’absence de régulateur supérieur (international ou domestique) crée les conditions structurelles du dilemme ; et que les spirales de réarmement peuvent devenir auto-entretenues.
**Tensions persistantes** : Le débat porte sur le caractère inéluctable ou évitable du dilemme (réalistes offensifs vs défensifs) ; sur le poids relatif des facteurs structurels versus cognitifs/identitaires ; sur la légitimité de la transposition au niveau intra-étatique ; et sur la possibilité réelle de signaler des intentions bénignes.
**Shiping Tang** appelle à une **théorie dynamique et intégrative** combinant facteurs structurels (anarchie, balance offense-défense), cognitifs (biais d’attribution, aversion aux pertes), et identitaires (construction sociale des menaces). Cette synthèse reconnaîtrait que le dilemme de sécurité n’est ni purement objectif ni purement subjectif, mais émerge de l’interaction entre conditions structurelles et processus perceptuels.
La pertinence contemporaine du concept ne saurait être sous-estimée. Du réarmement européen face aux incertitudes sur les intentions russes à la compétition sino-américaine où chaque partie perçoit l’autre comme potentiellement hostile, les dynamiques décrites par Herz, Butterfield, Jervis et leurs successeurs continuent d’opérer. La tragédie politique décrite par Aron — des acteurs individuellement rationnels produisant collectivement des résultats catastrophiques — demeure la structure profonde des relations internationales dans un monde sans arbitre légitime. Comprendre ces mécanismes, leurs fondations cognitives et leurs conditions d’atténuation reste une entreprise intellectuelle urgente pour quiconque cherche à naviguer les dilemmes sécuritaires du XXIe siècle. »
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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« Can’t let that happen. »
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« La suffisance est plus sournoise, plus subtile que l’arrogance, vite sanctionnée car coupée de la réalité, se manifestant par des discours et actions délirants. »
Le Mauricien, Journal, Suffisance, Humiliation, Humilité
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« Le même, ibidem, lib . XXIII, c. 7 ( al. 6) : « On peut partager tous les présomptueux en quatre classes principales. La première comprend ceux qui s’imaginent ne tenir que d’eux-mêmes les biens qu’ils possèdent; La seconde, ceux qui sachant bien qu’ils leur viennent d’en-haut, les regardent comme une récompense due à leurs mérites; la troisième, ceux qui se vantent de qualités dont ils sont dépourvus ; La quatrième, ceux qui veulent, au mépris des autres, posséder seuls ce qu’ils peuvent avoir de bonnes qualités. »
Le grand catéchisme de Canisius, ou précis de la doctrine chrétienne appuyé de témoignages nombreux de l’Ecriture et des Pères … Ouvrage traduit pour le première fois en entier par M. l’Abbé A. C. Peltier. Lat. and Fr
Volume 3, 1859
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« On dit souvent d’un sot présomptueux, que rien n’égale sa suffisance, si ce n’est son insuffisance. »
Définition, Suffisance, Dictionnaire Littré
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« Toute notre vie se passe à déférer aux autres, à nous accommoder à leurs passions, à suivre leurs exemples. La complaisance est le grand ressort de notre conduite ; et, n’ayant peut–être point de vice à nous, nous devenons comptables de ceux de tous les autres. Un trait fin autant que juste. Partout nous rendons hommage, par nos troubles et par nos remords secrets, à la sainteté de la vertu que nous violons ; partout un fond d’ennui et de tristesse, inséparable du crime, nous fait sentir que l’ordre et l’innocence sont le seul bonheur qui nous était destiné sur la terre. Le crime, après lequel on court avec tant de goût, court ensuite après nous comme un vautour cruel, et s’attache à nous pour nous déchirer le cœur et nous punir du plaisir qu’il nous a lui–même donné. Ce tableau de la conscience, que nous avons abrégé, est énergique et beau de langage. Il y a pourtant quelque chose à reprendre . — « Avec tant de goût » est faible. — Puis ce n’est pas le crime qui punit ; c’est l’âme criminelle qui se punit, se déchire elle–même par le remords ; elle réagit contre les funestes joies du crimes, Mala mentis gaudia, dit Virgile. Nous mourons tous les jours ; chaque instant nous dérobe une portion de notre vie, et nous avançons d’un pas vers le tombeau. Le corps dépérit, la santé s’use, tout ce qui nous environne nous détruit, les aliments nous corrompent , les remèdes nous affaiblissent, ce feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume, et toute notre vie n’est qu’une longue et pénible agonie. Nous ne songeons point à la mort, parce que nous ne savons point où la placer dans les différents âges de notre vie. Notre crainte, ne pouvant poser sur rien de certain, n’est plus qu’un sentiment vague et confus qui ne porte sur rien du tout ; de sorte que l’incertitude, qui ne devrait porter que sur le plus ou le moins, nous rend tranquilles sur le fond même. Il faut remarquer ici surtout la première phrase, pour son expression figurée et son rythme sévère, puis la dernière pour l’observation pénétrante , et dans le genre de Pascal, qui fait si bien comprendre à Massillon la cause la plus secrète de notre indifférence sur la mort. « Le feu spirituel, qui nous anime au dedans, nous consume ; » belle métaphore et dont les rapports sont parfaitement ménagés. – Qu’est–ce que la vie humaine, qu’une mer furieuse et agitée, où nous sommes sans cesse à la merci des flots, et où chaque instant change notre situation, et nous donne de nouvelles alarmes ? Que sont les hommes eux–mêmes, que les tristes jouets de leurs passions insensées et de la vicissitude éternelle des événements ? Liés par la corruption de leur cœur à toutes les choses présentes, ils sont avec elles dans un mouvement perpétuel. Semblables à ces figures que la roue rapide entraîne, ils n’ont jamais de consistance assurée ; chaque moment est pour eux une situation nouvelle ; ils flottent au gré de l’inconstance des choses humaines, voulant sans cesse se fixer dans les créatures, et sans cesse obligés de s’en déprendre ; croyant toujours avoir trouvé le lieu de leur repos, et sans cesse forcés de recommencer leur course ; lassés de leurs agitations, et cependant toujours emportés par le tourbillon, ils n’ont rien qui les fixe, qui les console, qui les paye de leurs peines, qui leur adoucisse le chagrin des événements, le monde qui le cause, ni leur conscience qui le rend plus amer, ni l’ordre de Dieu contre lequel ils se révoltent. Ils boivent jusqu’à la lie toute l’amertume de leur calice ; ils ont beau le verser d’un vase dans un autre, se consoler d’une passion par une passion nouvelle, d’une perte par un nouvel attachement, d’une disgrâce par de nouvelles espérances, l’amertume le suit partout ; ils changent de situation, mais ils ne changent pas de supplice. Qui n’admirerait l’étendue de ce regard jeté par l’orateur chrétien sur la scène du monde ? Le fond est une allégorie ; la vie est la mer agitée et brumeuse et les hommes sont les passagers. Tout se rapporte à cette donnée première ; les passions et les événements dont ils sont les tristes jouets sont les vents qui troublent cet océan. « Ils sont dans un mouvement perpétuel ; ils flottent, ils recommencent leur course toujours emportés par le tourbillon. » > Ces images de l’incertitude des hommes sont du choix le plus élevé et en même temps le plus réel, surtout ce trait « Voulant sans cesse se fixer dans les créatures et sans cesse obligés de s’en déprendre. » Il y a quelque incohérence dans les images vers la fin : « boire jusqu’à la lie, changer de situation. » Ce dernier trait qui, du reste, est admirable de précision et de vérité, ne continue pas la métaphore. Massillon est le dernier des écrivains classiques du dix-septième siècle ; il pourrait même être réclamé par le dix-huitième au commencement duquel il appartient par son Petit–Carême, et par plusieurs de ses plus belles productions. Bossuet, Bourdaloue, Fénelon, Massillonsont les grands orateurs de la chaire chrétienne en France ; tous les quatre appartiennent au grand siècle. Dans l’âge suivant, il y eut d’habiles sermonnaires, mais pas d’orateurs du premier ordre. Dans le dix–huitième siècle, et surtout dans sa dernière moitié, l’enseignement de la chaire a perdu la sainte austérité qu’il déployait dans l’âge précédent. L’influence d’un siècle trop peu favorable à la religion, se fait sentir dans les sermons, qui sont plutôt d’assez pâles leçons de pure morale, qu’un enseignement profond, entraînant, pris dans le vif du dogme et dans la grandeur solide de la foi chrétienne. On trouvera de très–belles pages chez des orateurs tels que les abbés Poulle, Neuville, etc. , mais pas un grand orateur ; ceux–là se trouvaient peu dans les prédicateurs de profession’D’humbles prêtres des naires ont conservé le vrai foyer de la prédication. Tel était ce fameux Bridaine, éloquent comme Bossuet, dont le cardinal Maury a rappelé le souvenir vivant dans un exorde qui est resté célèbre. Nous ne trouvons plus d’orateurs sacrés parmi les écrivains classiques du dix–huitième siècle. Mais, avant de quitter le dix–septième, nous ne pouvons nous empêcher d’être frappés de ce qu’il y a d’imposant dans cet accord de tant de grands génies à l’enseignement des doctrines morales et sous la discipline de la religion. Après la mort du grand roi, sous la régence, il se fait une réaction dans les mœurs et dans les opinions du peuple de France ; une philosophie audacieuse vient demander compte à la foi antique de sa longue domination sur l’esprit des peuples. Une multitude d’écrivains, obéissant au mot d’ordre d’une philosophie anti–Religieuse, prêchent le matérialisme dans l’ordre privé et dans l’ordre social, et préparent la ruine des mœurs par l’abandon des croyances conservatrices, des doctrines qui avaient fait jusqu’alors la supériorité intellectuelle de notre nation. Quant au style, ce talent, au dix-huitième siècle, gagne en superficie ce qu’il perd en profondeur et en autorité ; un grand nombre d’écrivains manient la parole avec aisance, rapidité, élégance même ; mais les maîtres sont rares, quatre dominent ce siècle. Quatre grands écrivains qui le représentent d’une manière complète, qui réfléchissent son esprit, et souvent aussi ses fausses lumières. Écrivains célèbres, ils doivent être connus mais aussi il faut les lire avec beaucoup de précaution ; Car, dans l’époque dont nous allons considérer les modèles, on dirait qu’il est plus facile de bien écrire que de bien penser. «
Manuel d’analyse littéraire
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« Si je pouvais faire en sorte que ceux qui commandent, augmen tassent leurs connaissances sur ce qu’ils doivent prescrire, et que « ceux qui obéissent trouvassent un nouveau plaisir à obéir, je me croirais le plus heureux des mortels. » (Esprit des lois, Préface.) J’exprime le même vou, malgré l’immense distance qui me sépare du célèbre écrivain, car ma pensée est conforme à la sienne. Les discussions organiques doivent cesser avec le vote récent de la loi. Il ne reste plus qu’à s’y soumettre et à tourner tous les efforts vers sa meilleure application. Une d’entre elles est le développement des connaissances à tous les degrés de la hiérarchie. Pour que l’instruction marche rapidement et donne de bons résultats, il importe surtout de préciser ce qu’il convient d’apprendre ou d’enseigner, et la réalisation de ce but rend des études sur la science de la guerre plus que jamais opportunes. Les opinions ont flotté sur la qualification à donner à cette branche des connaissances humaines, relative à la guerre. L’usage a malheureusement prévalu de dire l’art militaire, et cette désignation fautive est la base de bien des erreurs. Cependant, il y a longtemps que des hommes éminents ont dit, la science et non l’art militaire, afin d’exprimer que le caractère de cette partie du savoir était plus précis que spéculatif, plus positif que fantaisiste. En France, on s’est attaché plus particulièrement à ne voir dans la guerre qu’un art. Cet aspect convenait mieux aux tendances, aux idées de la nation, affectionnée au caprice, charmée de la soudaineté, alléchée par l’imprévu, amoureuse de l’inconnu, entichée de changement, autant que rebelle à la discipline, à la règle, à la méthode, à la prévoyance, à la persistance. Chacun juge les choses selon son tempérament. En France, la guerre à l’état scientifique assombrit les esprits. Ce n’est plus la poésie, les grandes prouesses, les actions éclatantes, le bruit, le retentissement, tout ce dont nous sommes si friands. C’est un devoir strict à accomplir, sans tapage, régulièrement et sans caprice. Ces conditions ne se présentent pas avec l’attrait des premières. Elles exigent, en outre, du travail et du savoir. Aussi, on aime l’action, on la place au-dessus de tout, parce qu’elle procède pour ainsi dire instinctivement: l’expérience suffit à la guider. La faculté qu’elle réclame est la mémoire. Elle est de sa nature routinière, rétrospective. Elle reproduit, mais ne crée rien. Dès lors, point d’efforts d’intelligence, pas de raisonnement, pas de calcul, pas de prévision, rien qui entrave; la soudaineté de décision pourvoit aux événements à mesure qu’ils se produisent, sans jamais chercher à les deviner ou à les faire naître. L’action c’est l’insouciance, la vie de bohême appliquée à la guerre. Elle est accessible à tous; elle n’a besoin ni de travail ni d’étude, encore moins de science, bagage inutile et embarrassant, surtout quand on n’en sait pas faire usage. Donc, pas de principe, pas de règle, pas de gêne d’aucune sorte: rien que l’inspiration, l’illumination du champ de bataille, c’est-à-dire les impulsions de la fantaisie et l’arbitraire improprement décoré du nom de liberté d’action ou d’initiative. En suivant cette pente, on a été conduit à dédaigner l’étude préventive, à ne point s’occuper de la partie positive ou mécanique de la guerre, à exalter outre mesure la force morale, à ne guère compter que sur elle; et il s’en est suivi de nombreuses déceptions. La force morale est un élément de succès. On en parle beaucoup, et en réalité l’application ne répond pas à la doctrine prônée. La raison en est claire. La force morale vient de la confiance que les inférieurs ont dans le chef. C’est elle qui donne à celui-ci l’ascendant, et à ceux-là l’entrain, le dévouement, l’obéissance. La confiance est proportionnelle au mérite, tout est là. Montecuculli disait que le premier devoir du chef est de faire croire à sa capacité. Le maréchal Bugeaud affirme plus justement, qu’il faut prouver à ses subordonnés qu’on est capable de les bien conduire. (Aperçus, p. 147.) La différence est immense entre les idées de ces deux hommes illustres. Dans des temps d’ignorance, on a pu croire à une valeur qui n’existait pas. Aujourd’hui les hommes sont trop intelligents et trop éclairés pour être abusés. La capacité a besoin d’être prouvée, et pour en donner la preuve il faut la posséder réellement. Des soldats illettrés devinrent autrefois des généraux célèbres. Nos plus fameux paladins ne savaient pas signer. L’instruction de Du Guesclin était nulle, et celle de Bayard ne la dépassait guère. De l’entrain, de l’énergie, de la loyauté, de la vaillance enfin, suffisaient à constituer un homme de guerre éminent. La profession des armes, aristocratique par essence, a longtemps eu le travail en dégoût sinon en mépris. On croyait, et quelques-uns croient encore, que le sacrifice de la vie est tout et qu’en s’exposant brillamment on a rempli ses devoirs, on est à la hauteur de ses fonctions. La guerre comprise ainsi portait le nom de métier des armes, et l’expression était juste. C’était la période matérielle et barbare de la guerre. L’apparition des armes à feu marque un second âge, ou plutôt une renaissance. Le développement des armées et des moyens montra l’insuffisance des dons naturels pour le commandement, et partant la nécessité de l’instruction. Beaucoup d’hommes ont l’âme bien trempée, le cœur haut placé, et sont capables d’une résolution énergique; peu sont doués de l’intelligence nécessaire pour réfléchir, calculer, combiner. Les acteurs ne manquent pas, mais les auteurs sont rares, et quelque mérite qu’ait l’acteur il ne peut entrer en comparaison avec l’auteur dont il exécute la conception. L’auteur pourrait se substituer à l’acteur, mais l’acteur ne peut jamais prendre la place de l’auteur. C’est surtout vrai dans les armées. Le coup d’audace, de dévouement ou de force appartient à tous : au borné comme à l’intelligent, à l’ignorant comme à l’instruit. C’est l’inverse, dès qu’il s’agit de combinaisons : le très-petit nombre seulement peut les opérer. Entraîner des soldats est une chose, conduire des opérations en est une autre. Dans le premier cas, tout homme de cœur suffit. Dans le second, il devient insuffisant s’il n’a que du cœur. Les dons naturels passent au second rang, et ce sont les connaissances intellectuelles qui prennent le premier. Cette vérité s’est révélée fort anciennement. On reconnut dans les âges les plus reculés la nécessité de soumettre la force à l’intelligence. On étudia l’histoire, on réunit des exemples, on formula des préceptes, quelques hommes même établirent des principes. Ils commencèrent ainsi à jeter les fondements d’une véritable science; mais une routine invétérée et l’habitude de l’oisiveté empêchèrent sa diffusion dans l’armée. Le développement de l’instruction a rencontré jusqu’ici un invincible obstacle dans le tempérament de notre nation, plus guerrière que militaire. Le Français pèche, en effet, sous le rapport de l’esprit d’ordre. Il répugne à la prévision, au calcul. Il a plus d’imagination que de jugement. Il compte sur la vivacité de son intelligence et sur son aptitude à se débrouiller. La doctrine de l’insouciance fut le résultat de ce défaut. Elle constitua l’erreur militaire la plus fâcheuse et la plus répandue; elle est résumée dans cet aphorisme inexact agir selon le lieu, le temps, les circonstances; c’est-àdire s’en aller au hasard sans rien combiner et compter sur la bonne fortune, l’énergie ou l’audace pour se tirer plus ou moins bien du péril. Cette disposition naturelle, jointe à la nécessité de quelques connaissances, a produit l’art militaire. Sous cette forme un peu nébuleuse et facultative, on l’a toléré plutôt que cultivé en France. Des principes vagues, des données générales, convenaient assez au caractère français. Des spéculations indéterminées lui plaisaient, parce qu’elles laissaient toute indépendance à l’imagination, et que rien n’étant fixé, chacun restait libre d’agir à peu près à sa guise. Aussi, dès qu’on cherchait à établir un principe, à poser une règle, on sait quel tolle s’élevait et avec quelle vivacité on les repoussait; on niait leur valeur, on raillait les pionniers de la science. Dans de semblables dispositions d’esprit, l’art ne pouvait même pas se soutenir; on en sapait incessamment les bases, bien élastiques pourtant, sans rien mettre à la place de ce qu’on détruisait. Le déclin de l’art s’est accusé visiblement; puis, à force de répéter qu’il n’y avait ni règle ni principe, l’art a disparu; il n’est plus rien resté que la confiance en la bravoure et la force morale. C’était le retour aux traditions pures de la période barbare. Une terrible expérience vient de nous démontrer qu’elles ne sauraient plus suffire désormais. L’impuissance de l’art s’est hautement manifestée. Les temps actuels réclament d’autres procédés. Une grande transformation s’est opérée dans les choses de la guerre, plus encore sous le rapport moral que dans l’ordre matériel. Le mécanisme tend à y acquérir une place de plus en plus prépondérante; son maniement ne peut rester dans les mains délicates, capricieuses, insouciantes de l’art. La science s’impose de toute manière. Il ne saurait plus y avoir de chef, ni même d’officier, sans la connaissance de la science de la guerre. Voilà l’axiome du présent, bien qu’il ne soit pas précisément très-nouveau. Comme toutes les vérités militaires, celle-ci a été formulée autrefois. Nous l’avons méconnue ou du moins laissée sans application. »
Jules-Louis Lewal, Etudes de guerre: Tactique de mobilisation
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L’actualisation de la Loi de Programmation Militaire 2024-2030 : enjeux stratégiques, financiers et législatifs sous le prisme du contrôle sénatorial
« Le printemps 2026 marque un tournant stratégique majeur pour la politique de défense de la République française. Face à un environnement international caractérisé par une instabilité chronique et l’émergence de conflits de haute intensité, le gouvernement français a engagé une procédure accélérée d’actualisation de la loi de programmation militaire (LPM) pour les années 2024 à 2030. Présenté en Conseil des ministres le 8 avril 2026 par Catherine Vautrin, ministre des Armées et des Anciens combattants, ce projet de loi de réarmement a été adopté en première lecture par l’Assemblée nationale le 19 mai 2026, ouvrant la voie à son examen minutieux par le Sénat.
Cette révision législative, qui injecte 36 milliards d’euros de ressources nouvelles sur la période 2026-2030 pour porter l’enveloppe globale à 435,7 milliards d’euros, ne se limite pas à un simple ajustement comptable. Elle constitue une réponse structurelle à des insuffisances de crédits initiales et à un basculement géopolitique global, exigeant une refonte des priorités capacitaires et normatives de l’appareil de défense français. Au cœur de ce processus, la commission permanente du Sénat joue son rôle constitutionnel de contrôle et d’évaluation, interpellant l’exécutif sur la sincérité du budget et la soutenabilité de l’effort industriel.
Le rôle et les compétences de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat
La Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat est l’une des commissions permanentes de la Haute Assemblée, siégeant traditionnellement à proximité du palais du Luxembourg, au 46, rue de Vaugirard à Paris. Son champ de compétence est vaste et s’étend de la politique extérieure et des traités internationaux à la programmation militaire, la gendarmerie nationale, la sécurité globale, les exportations de matériels de guerre et l’activité des services de renseignement.
Sous la présidence de Cédric Perrin, la commission exerce un pouvoir de contrôle rigoureux sur l’action du gouvernement. Ses travaux se matérialisent par la publication de rapports d’information, de rapports législatifs et d’avis budgétaires thématiques. Pour ce faire, elle dispose de prérogatives d’investigation étendues, lui permettant de mener des auditions ministérielles publiques ou à huis clos, d’interroger les chefs d’état-major et le délégué général pour l’armement, et d’effectuer des missions de contrôle sur pièces et sur place.
Dans le cadre de l’examen de l’actualisation de la LPM, la commission travaille en étroite coordination avec la commission des finances, notamment par l’intermédiaire du rapporteur spécial Dominique de Legge. Ce binôme fonctionnel garantit que l’évaluation des programmes d’armement ne s’attache pas uniquement aux cibles opérationnelles, mais intègre une analyse fine des flux de trésorerie, de la sincérité des prévisions budgétaires et du respect des engagements pris auprès des industriels de la défense. Cette posture non partisane et pragmatique vise à assurer qu’à l’heure d’un choc stratégique potentiel, les armées françaises disposent de moyens réels, financés et immédiatement employables.
Cartographie biographique et fonctionnelle des intervenants de la séance
L’évaluation de l’actualisation de la LPM repose sur un collège d’acteurs institutionnels aux profils techniques, politiques et budgétaires diversifiés. Le tableau ci-dessous détaille l’identité, les responsabilités, la formation et le domaine de focalisation de chacun des intervenants de cette procédure d’actualisation.
| Intervenant | Groupe politique / Fonction officielle | Éléments de biographie et formation | Rôle et axe de focalisation sur l’actualisation de la LPM |
| Catherine Vautrin | Horizons / Ministre des Armées et des Anciens combattants | Née en 1960. Maîtrise de droit des affaires. Ancienne directrice marketing Europe chez CIGNA. Longue carrière d’élue locale et nationale (députée, vice-présidente de l’Assemblée, ministre du Travail et de la Santé). Nommée le 12 octobre 2025. | Porteuse du projet de loi d’actualisation. Elle défend l’accélération budgétaire de 36 milliards d’euros, la mise en place de la journée de mobilisation et la transition vers une économie de guerre. |
| Alice Rufo | Technique / Ministre déléguée auprès de la ministre des Armées | Née en 1980. ENS Ulm, master d’affaires publiques de Sciences Po, master de philosophie à la Sorbonne, ENA (promotion Émile Zola). Ancienne conseillère diplomatique à l’Élysée et directrice de la DGRIS (2022-2025). Nommée le 12 octobre 2025. | Supervision de l’articulation entre l’effort de défense national et les instruments européens (SAFE, EDIP). Elle se concentre sur l’autonomie stratégique et l’intégration des chaînes de valeur industrielles. |
| Cédric Perrin | Les Républicains (LR) / Président de la Commission de la défense | Né en 1974. Juriste (Université de Strasbourg). Ancien maire de Beaucourt. Sénateur du Territoire de Belfort depuis 2014. Président de la commission parlementaire d’exportation des matériels de guerre. | Analyse critique des trajectoires financières. Il dénonce le sous-dimensionnement initial (« faute originelle »), la hausse des reports de charges et l’illusion d’une économie de guerre sans commandes d’État fermes. |
| Pascal Allizard | Les Républicains (LR) / Vice-président de la Commission | Né en 1962. Assistant parlementaire de profession. Ancien maire de Condé-en-Normandie, vice-président du conseil général du Calvados. | Rapporteur pour avis du programme 144 (prospective, renseignement, innovation). Il suit de près les technologies de rupture (quantique, IA) et la soutenabilité du modèle de souveraineté. |
| Gisèle Jourda | Socialiste, Écologiste et Républicain (SER) / Membre de la Commission | Née en 1955. Cadre territoriale. Vice-présidente de la commission des affaires européennes et de la délégation au renseignement. | Évaluation des politiques d’exportation, de la prospective stratégique militaire et de l’adéquation des ressources du renseignement. |
| Hugues Saury | Les Républicains (LR) / Secrétaire de la Commission | Né en 1958. Pharmacien. Ancien président du conseil départemental du Loiret et maire d’Olivet. | Contrôle des infrastructures militaires, du soutien aux bases de défense et de l’évaluation de l’aide publique au développement. |
| Hélène Conway-Mouret | Socialiste, Écologiste et Républicain (SER) / Vice-présidente de la Commission | Née en 1960. Professeure d’université. Ancienne ministre déléguée aux Français de l’étranger et vice-présidente du Sénat. | Analyse de la Base industrielle et technologique de défense européenne (BITDE). Elle veille aux conditions de vie des militaires (programme 212) et à l’attractivité des armées. |
| Olivier Cigolotti | Union Centriste (UC) / Membre de la Commission | Né en 1963. Cadre administratif local. Sénateur de la Haute-Loire. | Rapporteur pour avis du programme 178 (préparation et emploi des forces). Focalisé sur le maintien en condition opérationnelle (MCO) et la préparation à la haute intensité. |
| Michelle Gréaume | CRCE-K / Vice-présidente de la Commission | Née en 1967. Fonctionnaire territoriale. Ancienne maire d’Onnaing. | Co-rapporteure pour avis du programme 178. Elle se focalise sur les enjeux humains, l’entraînement des troupes et le Service de santé des armées. |
| Jean-Pierre Grand | Les Indépendants (LIRT) / Membre de la Commission | Né en 1950. Retraité de la fonction publique. Ancien maire de Castelnau-le-Lez. | Suivi des coopérations militaires bilatérales, des cessions d’équipements et du budget de soutien de la politique de défense. |
| Marie-Arlette Carlotti | Socialiste, Écologiste et Républicain (SER) / Membre, Questeure du Sénat | Née en 1952. Retraitée. Ancienne ministre déléguée aux Personnes handicapées, députée européenne et conseillère régionale. | Suivi de l’action sociale de la défense, des pensions militaires, de la mémoire et des politiques d’insertion civique. |
| Olivier Cadic | Union Centriste (UC) / Vice-président de la Commission | Né en 1962. Chef d’entreprise. Représentant des Français établis hors de France. | Analyse de la résilience cyber, de la lutte contre les ingérences hybrides et de l’adéquation des financements de l’innovation technologique. |
| Dominique de Legge | Les Républicains (LR) / Rapporteur spécial de la Commission des finances | Né en 1952. Administrateur civil de profession. Spécialiste reconnu des budgets de défense. | Analyse approfondie de la soutenabilité financière de la LPM. Il audite l’évolution de la dette, les reports de charges et les restes à payer. |
| Akli Mellouli | GEST / Vice-président de la Commission | Né en 1959. Profession libérale. Conseiller municipal de Bonneuil-sur-Marne. | Évaluation de l’impact environnemental des opérations, de la décarbonation de la BITD et de la gestion des ressources humaines. |
La genèse de l’actualisation : anticipation par l’insuffisance des crédits initiaux
L’actualisation de la LPM au printemps 2026 n’est pas un événement fortuit ; elle a été largement induite et anticipée en raison d’insuffisances de crédits patentes, maintes fois dénoncées par la commission de la défense du Sénat. Lors du vote de la version initiale de la LPM 2024-2030 à l’été 2023, le Sénat avait vigoureusement critiqué le choix de reporter l’essentiel de l’effort financier au-delà de l’année 2027.
Cette trajectoire budgétaire initiale, qualifiée de « faute originelle » de la LPM par Cédric Perrin, affichait des ambitions capacitaires élevées qui n’étaient pas soutenues par un financement immédiat suffisant pour faire face aux besoins opérationnels à court terme. Cette sous-budgétisation initiale a provoqué plusieurs dysfonctionnements financiers majeurs :
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(Concentration des efforts post-2027)
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(8,0 Mds€ fin 2024 / Anticipé (99 Mds€ fin 2024 / Passé
à 8,6 Mds€ fin 2026) à 126,5 Mds€ fin 2025)
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(Surmarche budgétaire immédiate de +3,5 Mds€)
L’explosion des reports de charges
L’insuffisance des crédits de paiement en début de programmation a contraint le ministère des Armées à reporter le règlement de prestations déjà réalisées d’un exercice à l’autre. Le stock de report de charges de la mission « Défense » s’est ainsi élevé à 8 milliards d’euros à la fin de l’année 2024, représentant près de 21,8 % des crédits hors dépenses de personnel. Bien que le ministère ait fixé un plafond cible à 7,5 milliards d’euros pour fin 2025, la trajectoire financière pour 2026 prévoit une remontée du report de charges à 8,6 milliards d’euros, confirmant une tension permanente sur la trésorerie.
La dérive des restes à payer
La montée en puissance des acquisitions pluriannuelles d’équipements de défense, non gagée par des ouvertures de crédits de paiement suffisantes à court terme, a entraîné une dérive spectaculaire des engagements non couverts. Les restes à payer de la mission « Défense », qui s’établissaient à 64 milliards d’euros à la fin de l’année 2020, ont atteint 99 milliards d’euros à la fin de l’année 2024, avant de culminer à 126,5 milliards d’euros à la fin de l’année 2025, soit une hausse de 28 % en une seule année. Cette dynamique ascendante constitue une contrainte financière majeure qui hypothèque la liberté de manœuvre de la Direction générale de l’armement (DGA).
Le manque de sincérité budgétaire
L’exécution de la gestion 2025 s’est révélée particulièrement opaque, marquée par des mouvements incessants de crédits gelés, dégelés, reportés ou annulés. Le financement des surcoûts liés au soutien à l’Ukraine et au renforcement de la présence militaire française sur le front oriental a dû être en partie absorbé par le ministère lui-même, amputant son budget de 1,2 milliard d’euros et nuisant à la clarté et à la sincérité des programmations initiales.
En réponse à cette impasse financière, et conformément à l’annonce faite par le président de la République le 13 juillet 2025, le gouvernement a dû introduire une « surmarche » de 3,5 milliards d’euros dès le projet de loi de finances pour 2026. Ce rehaussement ponctuel porte le budget de la défense pour 2026 à 57,1 milliards d’euros (hors pensions), soit une progression nette de 6,7 milliards d’euros par rapport à 2025. Cette modification brutale de la trajectoire financière a rendu juridiquement et politiquement indispensable le dépôt du projet de loi d’actualisation de la LPM afin de remettre en cohérence la planification législative et les ouvertures de crédits en loi de finances.
Les problématiques nouvelles et émergentes à l’origine de l’actualisation
Si les contraintes budgétaires internes ont constitué le déclencheur financier de l’actualisation, l’évolution profonde et brutale du contexte international a commandé la révision de la copie stratégique française. La ministre Catherine Vautrin a rappelé que la France doit prendre acte du « basculement du monde » vers une conflictualité durable, multiforme et de haute intensité. Plusieurs théâtres d’opérations et menaces émergentes ont ainsi dicté les nouveaux choix de planification.
Les retours d’expérience du conflit en Ukraine
La guerre en Ukraine a mis en évidence le caractère central de la masse, de la vitesse d’approvisionnement et de l’attrition des matériels. L’utilisation intensive de drones à bas coût (de l’ordre de 60 000 euros l’unité) face à des missiles d’interception extrêmement onéreux (avoisinant les 800 000 euros) a forcé les planificateurs français à repenser la défense sol-air et la structure de coût de leurs systèmes d’armes. De même, l’importance des feux dans la profondeur et de l’artillerie de 155 mm a imposé une réévaluation drastique des cadences industrielles de production.
L’escalation régionale au Moyen-Orient
Les opérations militaires au Moyen-Orient, et plus particulièrement l’opération américano-israélienne déclenchée le 28 février 2026 contre l’Iran, ont démontré la possibilité d’un embrasement régional rapide et durable. Ces événements exigent que la France conserve des capacités d’appréciation autonomes et une flotte de premier rang hautement disponible pour sécuriser les espaces maritimes contestés et assurer la protection de ses ressortissants.
Les attaques hybrides et la conflictualité multi-champs
La multiplication des agressions sous le seuil de conflictualité ouverte, notamment les cyberattaques récurrentes contre les hôpitaux, les collectivités territoriales et les entreprises, ainsi que les campagnes d’ingérence numérique étrangère décelées par le service VIGINUM, a élevé la sécurité globale au rang d’enjeu de défense nationale. L’espace extra-atmosphérique, les fonds sous-marins et le champ électromagnétique sont désormais reconnus comme des espaces de confrontation directe où la France doit impérativement contester la supériorité de ses adversaires.
Les décisions et arbitrages de l’actualisation de la LPM
Le projet de loi d’actualisation de la LPM, adopté par l’Assemblée nationale le 19 mai 2026, modifie substantiellement les ressources de la défense pour la période 2026-2030. L’augmentation budgétaire se traduit par l’apport de 36 milliards d’euros supplémentaires, portant l’effort de programmation global de 413 milliards d’euros à 435,7 milliards d’euros. Ces ressources nouvelles permettent d’accélérer un certain nombre de priorités opérationnelles et capacitaires.
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Ventilation stratégique des crédits d'actualisation
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────────► +8,5 Mds€ de commandes (2026-2030)
Hausses massives de livraisons (MTO, torpilles)
────────► 8,4 Mds€ de budget global (+2 Mds€)
Achat de drones MALE (remplacement Reaper 2035)
────────► Hausse du nombre de têtes nucléaires
Standard F5 du Rafale et missile ASN4G
────────► 1,3 Md€ alloués en 2026 (+70 M€ / trajectoire)
Priorité quantique, hypervélocité, grands fonds
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Le réarmement en munitions et la préparation opérationnelle
L’actualisation prévoit l’injection de 8,5 milliards d’euros de commandes de munitions supplémentaires d’ici 2030, venant abonder l’enveloppe initiale de 16 milliards d’euros prévue par la LPM de 2023. Les cibles de livraison physiques pour l’horizon 2030 sont réévaluées de manière importante afin de reconstituer des stocks stratégiques d’alerte.
| Catégorie d’équipement / Munitions | Pourcentage d’augmentation des livraisons d’ici 2030 (comparé à la LPM initiale) |
| Munitions téléopérées (MTO) | + 400 % |
| Armements air-sol (AASM / Guidage laser) | + 240 % |
| Torpilles lourdes (F21) | + 230 % |
| Obus d’artillerie (155 mm) | + 190 % |
L’accélération de la dynamique de dronisation
Un budget global de 8,4 milliards d’euros est désormais consacré à la dronisation des forces, soit une augmentation nette de 2 milliards d’euros par rapport à la LPM initiale. Ces crédits permettront notamment l’acquisition d’une capacité souveraine de drones de moyenne altitude longue endurance (MALE) pour remplacer la flotte de drones Reaper à l’horizon 2035, ainsi que l’achat de 40 drones sous-marins et 25 drones de surface pour la Marine nationale.
La consolidation de la dissuasion nucléaire
Conformément aux orientations fixées lors du discours présidentiel à l’Île Longue le 2 mars de cette année, l’actualisation consolide la posture de dissuasion, qui demeure la garantie ultime des intérêts vitaux de la Nation. L’effort budgétaire finance une augmentation du nombre de têtes nucléaires au sein de l’arsenal français, le développement du standard F5 du Rafale indispensable à l’emport du futur missile ASN4G, et la poursuite des travaux sur la composante océanique.
Les arbitrages de la « surmarche » 2026 par armée
Pour répondre à l’urgence opérationnelle, la ministre Catherine Vautrin a détaillé la ventilation des équipements complémentaires financés spécifiquement par l’enveloppe de 3,5 milliards d’euros allouée en 2026 :
- Armée de Terre : Acquisition de lots d’obus de 155 mm supplémentaires et de missiles à moyenne portée (MMP) au-delà des commandes de 357 véhicules blindés Serval et 70 camions-citernes de nouvelle génération.
- Marine nationale : Commande de 40 drones sous-marins et 25 drones de surface, s’ajoutant à la livraison programmée d’une frégate de défense et d’intervention (FDI) et de deux avions de patrouille maritime.
- Armée de l’Air et de l’Espace : Commande de 2 avions de chasse Rafale supplémentaires et de 4 systèmes de défense sol-air SAMP/T NG.
- Espace et Interarmées : Commande de deux satellites d’observation, successeurs programmés du système d’imagerie spatiale MUSIS.
Les points de vigilance et les réserves formulés par le Sénat
Bien que la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat ait émis un avis globalement favorable à l’accroissement des crédits de la défense, elle n’en reste pas moins un censeur vigilant et critique de la copie gouvernementale. Plusieurs points de blocage et « angles morts » ont été identifiés par les sénateurs lors des débats.
Une actualisation sans modification de format capacitaire
Le président Cédric Perrin a exprimé sa frustration quant au caractère purement de « rattrapage » de cette actualisation. Malgré l’apport de 36 milliards d’euros, le format global des armées n’est pas revu à la hausse : le nombre d’avions de chasse reste bloqué à 225 appareils, la flotte de la Marine nationale est maintenue à 15 frégates de premier rang, et les effectifs d’active demeurent fixés à 210 000 militaires.
Les sénateurs déplorent que cette rallonge budgétaire ne serve en définitive qu’à corriger les sous-estimations initiales du coût des programmes majeurs et des matières premières, sans véritablement accroître la masse globale des forces face au réarmement massif d’autres puissances comme l’Allemagne, qui prévoit un effort de 160 milliards d’euros à l’horizon 2030.
L’incohérence doctrinale de l’économie de guerre
Le Sénat conteste vigoureusement la doctrine de l’exécutif demandant aux industriels de la défense de prendre l’initiative d’investir, de constituer des stocks et d’accélérer leurs cadences de production avant même que l’État ne formalise ses commandes. Pour Cédric Perrin, cette approche est « un non-sens complet » sur le plan économique : aucune entreprise, en particulier les PME et ETI de la BITD qui peinent à accéder aux financements privés, ne peut engager sa responsabilité financière sans la garantie contractuelle de commandes publiques fermes.
Bien que la création du fonds « Bpifrance Défense » et le renforcement du dialogue de place constituent des avancées, l’accès au crédit privé demeure une épreuve pour de nombreux sous-traitants en raison des critères de conformité sociale et environnementale imposés par les établissements bancaires.
La distorsion franco-allemande et l’absence de préférence communautaire
Les débats au Sénat ont mis en lumière le fossé grandissant entre la vision française de l’autonomie stratégique européenne et les priorités d’achat de ses principaux partenaires, notamment l’Allemagne. Tandis que la France insiste sur l’origine européenne des composants et l’autorité de conception communautaire pour ses systèmes d’armes, l’Allemagne et d’autres États membres de l’OTAN continuent d’acquérir massivement des équipements stratégiques hors de l’Union européenne (missiles israéliens EuroPULS, avions de combat américains F-35), compromettant la viabilité à long terme de la BITD européenne et l’indépendance technologique du continent.
La soutenabilité à long terme face à la dette publique
Le Haut Conseil des finances publiques (HCFP) a émis des réserves quant à la compatibilité de la trajectoire budgétaire de la LPM actualisée avec les engagements européens de réduction du déficit de la France.
Pour préserver le budget de la défense, qui est l’un des rares à progresser fortement dans un contexte de rigueur, l’État devra faire preuve d’une vigilance extrême dans la maîtrise de l’ensemble de ses autres dépenses publiques. Tout dérapage budgétaire global ferait peser un risque immédiat de gel ou d’annulation de crédits en gestion sur la mission « Défense », ce qui réduirait à néant les bénéfices de la trajectoire d’actualisation votée par le Parlement. »
…
L’actualisation de la LPM 2024-2030 devant le Sénat (printemps 2026) : synthèse historiographique augmentée et fact-check de procédure parlementaire
TL;DR
- [FAIT] L’actualisation de la LPM 2024-2030 (+36 Md€, portant le total de 413 à ~449 Md€ ; le gouvernement communique 436 Md€ après effacement de ~13 Md€ de ressources extrabudgétaires) a été présentée en Conseil des ministres le 8 avril 2026 par Catherine Vautrin, adoptée par l’Assemblée nationale le 19 mai 2026 (440 voix contre 122), puis examinée par le Sénat début juin, où la commission présidée par Cédric Perrin a porté l’effort de 36 à 50 Md€ (total ~450 Md€) ; elle a été induite autant par l’insuffisance des crédits initiaux (report de charges ~8 Md€ fin 2024, restes à payer 126,5 Md€ fin 2025) que par la dégradation géostratégique.
- [FAIT] La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat (palais du Luxembourg, 15 rue de Vaugirard) a auditionné la ministre des Armées le 28 avril 2026 ; ses membres se répartissent les programmes de la mission « Défense » (144 prospective/renseignement, 146 équipement, 178 préparation/emploi, 212 soutien) par binômes majorité/opposition, le sénateur LR Dominique de Legge assurant le rôle de rapporteur spécial pour la commission des finances.
- [FAIT/INFÉRENCE] Le fact-check « 81 députés seulement ont voté l’état d’alerte de sécurité nationale » est factuellement exact quant au chiffre (vote de l’article 21 le 18 mai 2026 : 62 pour, 19 contre, 81 votants) mais TROMPEUR dans son implication : sous la Ve République, « l’Assemblée est toujours en nombre pour délibérer », aucun quorum n’est requis sauf demande expresse, et une faible présence physique en séance ordinaire est constitutionnellement normale et valide.
Key Findings
1. La commission sénatoriale. [FAIT] La commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées est l’une des sept commissions permanentes du Sénat ; au Sénat, contrairement à l’Assemblée nationale, défense et affaires étrangères sont réunies. Elle compte 49 membres, est présidée depuis le 5 octobre 2023 par Cédric Perrin (LR, Territoire de Belfort), et exerce un contrôle sur la politique étrangère, les traités, la programmation militaire, le renseignement, les exportations d’armement.
2. La genèse budgétaire. [FAIT] L’actualisation a été anticipée dès la LPM initiale et rendue nécessaire par une trajectoire « back-loadée » critiquée par le Sénat, et par une dérive des reports de charges et restes à payer documentée par la Cour des comptes et le rapporteur spécial Dominique de Legge.
3. Les arbitrages. [FAIT] +36 Md€ avec priorité aux munitions (+8,5 Md€), drones (8,4 Md€ au total), espace (+3,9 Md€), défense sol-air (+1,6 Md€), consolidation de la dissuasion (discours de l’Île Longue, 2 mars 2026).
4. Les réserves du Sénat. [FAIT] L’actualisation est perçue comme un « rattrapage » sans hausse de format ; incohérences de la doctrine « économie de guerre » ; distorsion franco-allemande (effort allemand pointé à ~160 Md€ en 2030 par Cédric Perrin).
5. Le fact-check. [FAIT/INFÉRENCE] Le cadrage viral est trompeur car il instrumentalise une réalité procédurale banale et confond le vote sur un article avec le vote solennel sur l’ensemble.
Details
I. TOPOS — Rôle et compétences de la commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat
[FAIT] La commission est l’une des six commissions permanentes créées au début de la Ve République (résolution du 16 janvier 1959), aux côtés notamment de la commission des finances. Elle siège au palais du Luxembourg ; l’adresse postale des sénateurs est « Sénat, 15 rue de Vaugirard, 75291 Paris Cedex 06 ». [FAIT] Au Sénat, la commission réunit affaires étrangères ET défense, alors que l’Assemblée nationale les sépare (commission de la défense nationale et des forces armées d’un côté, commission des affaires étrangères de l’autre) ; Cédric Perrin lui-même souligne cette différence.
[FAIT] Compétences et pouvoirs de contrôle : examen au fond des projets de loi de programmation militaire et des conventions internationales ; avis budgétaires sur la mission « Défense » lors du PLF ; auditions des ministres et chefs d’état-major ; rapports d’information ; suivi des exportations de matériels de guerre (une commission parlementaire d’évaluation de la politique du gouvernement d’exportation de matériels de guerre a été créée, présidée par Cédric Perrin, désignation du 16 janvier 2025). [FAIT] Le périmètre couvre la politique étrangère, les traités, la programmation militaire, le renseignement (la délégation parlementaire au renseignement est présidée par Cédric Perrin), l’innovation de défense, la BITD.
[FAIT] Méthode de travail : Cédric Perrin a reconduit « la méthode des binômes majorité/opposition, qui permet à vingt-deux de nos collègues d’être rapporteurs budgétaires », système qu’il juge avoir prouvé sa valeur « au moment de la loi de programmation militaire ». [FAIT] Le bureau de la commission (mandature ouverte en octobre 2023) comprend, outre le président Cédric Perrin, des vice-présidents dont Pascal Allizard, Olivier Cadic, Hélène Conway-Mouret, Michelle Gréaume, Akli Mellouli, et des secrétaires dont Hugues Saury.
[FAIT] La coordination avec la commission des finances est structurelle : la commission des affaires étrangères rend un AVIS budgétaire (rapporteurs pour avis), tandis que la commission des finances détient la compétence d’EXAMEN AU FOND des crédits, via son rapporteur spécial pour la mission « Défense », Dominique de Legge. Lors du débat du 5 mai 2026, de Legge s’est plaint des « fins de gestion laborieuses » et a chiffré : « Entre 2023 et 2025 c’est 1,7 milliard d’euros qui sont passés par pertes et profits. C’est 20 Rafale nus. »
II. CARTOGRAPHIE BIO-FONCTIONNELLE DES INTERVENANTS DE L’AUDITION DU 28 AVRIL 2026
[FAIT] L’audition s’est tenue le mardi 28 avril 2026 à 16h30 (vidéo Sénat 5806289), la commission entendant Catherine Vautrin sur l’actualisation de la LPM. [INCERTITUDE] Le compte rendu officiel détaillé de cette audition n’était pas encore localisable en ligne au moment de la recherche ; la liste exacte des intervenants et l’axe précis de chacun n’ont pu être vérifiés sur source officielle primaire. Les attributions de programmes ci-dessous reflètent les rôles de rapporteurs pour avis de la session 2025-2026 et constituent la meilleure reconstitution. (À noter : l’audition en commission du 28 avril est distincte du débat en séance publique du 5 mai 2026 ; plusieurs citations circulant en ligne proviennent du débat du 5 mai.)
Membres du Gouvernement
- [FAIT] Catherine Vautrin — Ministre des Armées et des Anciens combattants depuis le 12 octobre 2025 (gouvernement Lecornu II). Née le 26 juillet 1960 à Reims. Maîtrise de droit des affaires ; ex-cadre marketing chez l’assureur américain CIGNA (1986-1999). Issue du RPR/UMP/LR, ralliée à la majorité présidentielle (mouvance Horizons). Députée de la Marne (2002-2004, 2007-2017), ex-présidente du Grand Reims, ex-présidente de l’ANRU. Avant la Défense : ministre du Travail/Santé/Solidarités (2024-2025).
- [FAIT] Alice Rufo — Ministre déléguée auprès de la ministre des Armées depuis le 12 octobre 2025. Née le 9 avril 1980 à Toulon, fille du pédopsychiatre Marcel Rufo. ENS Ulm (2001), Sciences Po Paris (2004), ENA (promotion Émile Zola, 2010). Carrière au Quai d’Orsay puis au SGDSN ; conseillère à l’Élysée (2012-2022) ; directrice générale des relations internationales et de la stratégie (DGRIS) du ministère des Armées de novembre 2022 à octobre 2025.
Sénateurs
- [FAIT] Cédric Perrin — Président de la commission ; LR ; sénateur du Territoire de Belfort ; né en 1974 (49 ans lors de son élection le 5 octobre 2023). Ex-rapporteur du programme 146 (équipement). Président de la délégation parlementaire au renseignement. Axe : trajectoire budgétaire globale, décrochage face à l’Allemagne, programmes laissés « au niveau des études » (char intermédiaire, missile balistique terrestre, SCAF).
- [FAIT] Pascal Allizard — LR ; sénateur du Calvados ; né le 19 décembre 1962 ; vice-président de la commission. Rapporteur pour avis du programme 144 (Environnement et prospective de la politique de défense — volet innovation/prospective/BITD). A relevé que « la soutenabilité de l’effort pose question ».
- [FAIT] Gisèle Jourda — Groupe Socialiste, Écologiste et Républicain (SER) ; sénatrice de l’Aude ; née le 24 mars 1955. Rapporteure pour avis du programme 144, volet renseignement (DGSE, DRSD).
- [FAIT] Hugues Saury — LR ; sénateur du Loiret depuis 2017 ; né le 12 novembre 1958 à Saint-Pryvé-Saint-Mesmin ; secrétaire de la commission. Ex-maire d’Olivet, ex-président du conseil départemental du Loiret. Rapporteur pour avis du programme 146 (Équipement des forces).
- [FAIT] Hélène Conway-Mouret — SER (PS) ; sénatrice des Français établis hors de France ; née le 13 septembre 1960 à Bône (Algérie française). Ex-ministre déléguée chargée des Français de l’étranger (2012-2014) ; ex-vice-présidente du Sénat (2018-2020) ; vice-présidente de la commission. Rapporteure pour avis du programme 146. Lors de l’audition, elle a dénoncé le « saupoudrage » : « tous les investissements semblent prioritaires si bien qu’aucune véritable priorité ne se dégage », et relevé l’écart de format aérien (« le président de la République a annoncé l’objectif de disposer d’une flotte de 300 avions en 2030. Nous n’en sommes qu’à 137 à trois ans et demi de l’échéance »).
- [FAIT] Olivier Cigolotti — Groupe Union Centriste (Les Centristes) ; sénateur de la Haute-Loire ; né le 16 août 1963 à Saint-Étienne ; questeur du Sénat. Rapporteur pour avis du programme 178 (Préparation et emploi des forces).
- [FAIT] Michelle Gréaume — Groupe Communiste Républicain Citoyen et Écologiste – Kanaky (CRCE-K) ; sénatrice du Nord ; vice-présidente de la commission. Rapporteure pour avis du programme 178. Position critique : elle a dénoncé un « climat anxiogène » et un « surarmement ».
- [FAIT/INCERTITUDE] Jean-Pierre Grand — sénateur de l’Hérault ; né le 18 novembre 1950. [INCERTITUDE] Élu sous étiquette LR, il siège depuis 2022 au groupe Les Indépendants – République et Territoires (la mention « LR » de l’hypothèse initiale est donc à corriger). Rapporteur pour avis du programme 212 (Soutien — conditions de vie, infrastructures, RH).
- [FAIT] Marie-Arlette Carlotti — SER (PS) ; sénatrice des Bouches-du-Rhône ; née le 21 janvier 1952 à Béziers. Questeure du Sénat (première femme questeure sous la Ve République). Rapporteure pour avis du programme 212. A plaidé pour « une armée hybride », la masse combattante et la réserve.
- [FAIT] Olivier Cadic — Union Centriste ; sénateur des Français établis hors de France ; né le 22 avril 1962 ; vice-président de la commission. Spécialiste cyberdéfense/cybersécurité.
- [FAIT] Dominique de Legge — LR ; sénateur d’Ille-et-Vilaine depuis 2008 ; né le 18 février 1952 au Pertre. Membre de la commission des FINANCES (et non des affaires étrangères) ; rapporteur spécial de la mission « Défense ». Auteur du rapport d’information n° 615 (2024-2025) sur le financement des objectifs de la LPM.
- [FAIT] Akli Mellouli — Groupe Écologiste – Solidarité et Territoires (GEST) ; sénateur du Val-de-Marne ; né le 2 décembre 1959 en Algérie ; vice-président de la commission. Franco-algérien, militant associatif et syndicaliste.
III. LA GENÈSE : L’INSUFFISANCE DES CRÉDITS INITIAUX
[FAIT] La LPM 2024-2030, promulguée en août 2023, prévoyait 413 Md€ (après une LPM 2019-2025 « de réparation » de 300 Md€). [FAIT] Le Sénat a critiqué dès l’origine le report de l’essentiel de l’effort financier au-delà de 2027 ; Cédric Perrin l’a redit en 2026 (« l’effort en termes de crédits décroît à compter de 2027 »).
[FAIT] La dérive du report de charges de la mission « Défense » est documentée par la Cour des comptes : il a doublé en deux ans, de 3,88 Md€ (2022→2023) à environ 8,01 Md€ (2024→2025), soit 23,8 % des crédits hors masse salariale fin 2024 — « un niveau très au-delà » du plafond de 20 %. [FAIT] Le ministère vise un plafond de 7,5 Md€ fin 2025 (≈20,5 % des CP hors personnel) puis 8,6 Md€ fin 2026. [INCERTITUDE] La NEB 2025 de la Cour des comptes mentionne toutefois un report de charges resté « relativement stable, à 8,1 Md€ (+46,5 M€) » fin 2025, à 22,1 % des crédits — la cible de 7,5 Md€ apparaît donc non tenue selon la Cour ; il existe une tension entre la prévision ministérielle et l’exécution constatée.
[FAIT] Les restes à payer : 64 Md€ fin 2020 → 99 Md€ fin 2024 → 126,5 Md€ fin 2025 selon le rapporteur spécial Dominique de Legge, soit +28 % en un an. [INCERTITUDE] La NEB 2025 de la Cour des comptes donne un chiffre différent (117,4 Md€ fin 2025, +18 %), porté quasi totalement par le programme 146 (de 57,8 à 75,9 Md€). L’écart entre les deux sources (commission des finances vs Cour des comptes) doit être signalé ; il tient probablement à des périmètres ou dates d’arrêté différents.
[FAIT] Surcoûts OPEX/MISSINT et soutien à l’Ukraine : pour 2024, 1 637 M€ étaient prévus pour couvrir l’ensemble des surcoûts (provision de 800 M€ + ouvertures) ; les surcoûts OPEX-MISSINT devaient avoisiner 1,3 Md€, mais le coût de l’aide à l’Ukraine n’a pas été communiqué au Parlement. [INCERTITUDE] Le chiffre exact de « ~1,2 Md€ » de surcoûts ukrainiens absorbés n’a pu être corroboré précisément ; les rapporteurs sénatoriaux relevaient eux-mêmes l’absence de communication de ce montant.
[FAIT] La « surmarche » : le Président a annoncé le 13 juillet 2025 un effort supplémentaire de 3,5 Md€ en 2026 (et 3 Md€ en 2027), s’ajoutant aux marches de 3,2 Md€ prévues. La hausse totale 2026 atteint 6,7 Md€, portant le budget défense (hors pensions) à 57,15 Md€ (vs 50,5 Md€ en 2025). [FAIT] Le rapporteur spécial a souligné n’avoir « pas reçu de réponse précise » sur l’utilisation de la surmarche de 3,5 Md€.
IV. LES PROBLÉMATIQUES ÉMERGENTES
[FAIT] Leçons d’Ukraine : la massification, l’attrition, la centralité des drones et munitions téléopérées (MTO), les cadences d’artillerie 155 mm. [INCERTITUDE] Le ratio « drone à 60 000 € vs missile d’interception à 800 000 € » exprime une logique réelle (« intercepter plus en dépensant moins », selon le gouvernement, qui engage 1,6 Md€ supplémentaires pour la lutte anti-drones), mais les chiffres précis n’ont pas été retrouvés dans les sources primaires consultées.
[FAIT] Escalade au Moyen-Orient : une opération militaire conjointe américano-israélienne contre l’Iran a débuté le 28 février 2026 (côté israélien « Lion rugissant », côté américain « Fureur épique »), provoquant la mort du guide suprême Ali Khamenei et la fermeture du détroit d’Ormuz par l’Iran. [INFÉRENCE] Cet événement, à la veille de l’audition, a renforcé l’argument gouvernemental sur la « brutalisation des rapports de force ».
[FAIT] Menaces hybrides et multi-domaines : cyberattaques, ingérences étrangères (agence VIGINUM, créée en 2021), enjeux spatiaux, fonds marins, champ électromagnétique — tous explicitement cités par Catherine Vautrin et Alice Rufo lors des auditions.
V. DÉCISIONS ET ARBITRAGES DE L’ACTUALISATION
[FAIT] Présentée en Conseil des ministres le 8 avril 2026 par Catherine Vautrin ; +36 Md€ sur 2026-2030, portant le total à environ 436 Md€ (selon le gouvernement et l’AN). [INCERTITUDE] L’hypothèse initiale parlait de « 413 → 435,7 Md€ » ; les sources publiques donnent « 413 + 36 = 449 », ramené à « 436 » par effacement de ~13 Md€ de ressources extrabudgétaires non documentées de la LPM initiale. La trajectoire mène à 76,3 Md€ en 2030 (2,5 % du PIB).
[FAIT] Munitions : +8,5 Md€ de commandes d’ici 2030. Hausses des cibles de livraison vs LPM initiale : MTO +400 %, armement air-sol (AASM) +240 %, torpilles lourdes F21 +230 %, obus 155 mm +190 %. [FAIT] Dronisation : 8,4 Md€ au total (+2 Md€). [INCERTITUDE] L’objectif d’un drone MALE souverain remplaçant le Reaper « d’ici 2035 » n’a pas été corroboré sur source primaire ; en revanche, le détail « 40 drones sous-marins + 25 drones de surface » figure bien dans les commandes 2026 du programme 146 (avec 2 patrouilleurs maritimes et 2 satellites successeurs de MUSIS, confirmés par le rapport sénatorial).
[FAIT] Dissuasion : discours de l’Île Longue (2 mars 2026) annonçant une « dissuasion avancée » ouverte aux partenaires européens ; augmentation du nombre de têtes nucléaires (évoquée par le Président) ; standard Rafale F5 ; missile hypersonique ASN4G (horizon 2035) remplaçant l’ASMP-A. [FAIT] Deux escadrons à vocation nucléaire prévus à Luxeuil (7e en 2032, 8e en 2033).
[FAIT] La surmarche 2026 de 3,5 Md€ et les ~44 Md€ de commandes 2026 portent notamment sur : ~350 SERVAL, obus 155 mm, missiles MMP, camions-citernes (152 camions-citernes protégés commandés en 2025) ; pour la Marine 1 FDI, 40 drones sous-marins, 25 drones de surface, 2 patrouilleurs maritimes ; pour l’Air 2 Rafale, 4 SAMP/T NG, 2 GlobalEye ; pour l’Espace 2 satellites d’observation successeurs de MUSIS.
VI. LES POINTS DE VIGILANCE DU SÉNAT
[FAIT] « Rattrapage » sans hausse de format : l’actualisation conserve un format d’armées similaire. Selon l’AFP (dépêche du 8 avril 2026, reprise par France 24), « l’actualisation de la LPM ne prévoit pas d’augmentation du format des armées qui reste à 210 000 militaires d’active, 225 avions de combat, 15 frégates de premier rang ». [INCERTITUDE] Ces chiffres de format coexistent avec une cible d’effectifs de 275 000 ETP en 2030 (incluant réserve et civils, selon LCP) et avec l’objectif présidentiel de 300 avions évoqué par Hélène Conway-Mouret — les périmètres diffèrent (active vs total), d’où la nécessité de prudence. LFI à l’Assemblée et plusieurs sénateurs ont qualifié le texte de « rattrapage budgétaire ».
[FAIT] Incohérence de « l’économie de guerre » : Bpifrance a lancé le fonds « Bpifrance Défense S.L.P. » le 14 octobre 2025 (cible 450 M€, accessible dès 500 €, agréé par l’AMF le 29 juillet 2025, label ELTIF, rendement net cible non garanti de 5 %, distribué via le Groupe BPCE, Axa France et Meilleurtaux Placement, objectif d’investir dans « au moins 500 entreprises »). Les besoins de financement de la BITD sont estimés par Bpifrance à « environ 15 milliards d’euros entre 2025 et 2030 », dont 5 Md€ en fonds propres ; sur plus de 800 entreprises importantes de la défense, seules 178 sont accompagnées par au moins un acteur du capital-investissement ; 46 % des investisseurs sondés s’interdisent de financer la défense pour motifs ESG (étude Commission européenne, janvier 2024). [INCERTITUDE] La citation « non-sens complet » attribuée à Cédric Perrin sur le fait de demander aux industriels d’investir avant commandes fermes n’a pas été retrouvée verbatim ; la logique est en revanche documentée (les industriels regrettent « l’insuffisance des commandes » ; selon Olivier Cigolotti, « la seule incertitude porte plutôt sur la capacité des industriels à honorer les engagements pris »).
[FAIT] Distorsion franco-allemande : Cédric Perrin, cité par Public Sénat (8 avril 2026), avertit que « la France va décrocher face à son partenaire allemand, qui prévoit 160 milliards d’euros en 2030, soit plus du double de l’effort français » de 76 Md€, « seulement 2,43 % du PIB ». [INCERTITUDE] Les cibles officielles communiquées par Berlin sont de l’ordre de ~153 Md€/3,5 % du PIB en 2029 (ministère fédéral des Finances/Klingbeil, 24 juin 2025) ; le chiffre de 160 Md€ relève de la projection du sénateur. L’affirmation selon laquelle l’Allemagne achèterait des missiles « EuroPULS israéliens » et des F-35 américains relève de l’argument d’absence de préférence européenne et n’a pas été corroborée précisément dans les sources consultées.
[FAIT] Soutenabilité vs dette publique : le Haut Conseil des finances publiques (HCFP) a émis des réserves ; le rapporteur spécial et plusieurs sénateurs (Pascal Allizard : « la soutenabilité de l’effort pose question ») ont relevé les aléas (énergie, inflation, report de charges). [FAIT] Lors de l’examen en commission fin mai/début juin, le Sénat a porté l’effort supplémentaire de 36 à 50 Md€ (+14 Md€), total porté à ~450 Md€ et budget visé à 2,7 % du PIB en 2030 (≈83,9 Md€) ; Cédric Perrin a justifié (via Opex360, 27 mai 2026) : « Nous essayons de lisser dans la durée cette progression pour faire en sorte que l’effort soit partagé entre la période 2026-2030 et la période 2030-2035. »
VII. FACT-CHECK : « 81 députés seulement ont voté l’état d’alerte de sécurité nationale »
[FAIT] Les faits : le 18 mai 2026 (deuxième séance), l’Assemblée a adopté l’article 21 du projet d’actualisation de la LPM, créant « l’état d’alerte de sécurité nationale ». Le scrutin public n° 6698 : 81 votants, 62 pour, 19 contre. Le RN a voté pour, comme le bloc central ; LFI, écologistes et communistes contre ; les socialistes majoritairement abstenus. [FAIT] Le vote SOLENNEL sur l’ensemble du texte, le 19 mai 2026, a en revanche rassemblé une large participation : 440 pour, 122 contre (562 votants).
[FAIT] La mécanique constitutionnelle et réglementaire :
- L’article 27 de la Constitution pose que « le droit de vote des membres du Parlement est personnel » et n’autorise qu’une seule délégation de vote.
- Le Règlement de l’Assemblée nationale énonce, conformément à un principe républicain, que « l’Assemblée est toujours en nombre pour délibérer et pour régler son ordre du jour ». Les votes sont donc valables quel que soit le nombre de présents, SAUF si un président de groupe demande, avant le scrutin, la vérification du quorum (présence de la majorité absolue des députés dans l’enceinte du Palais). À défaut de quorum, le vote est simplement reporté, et il devient valable « quel que soit le nombre des présents » à la séance suivante.
- Modalités : vote à main levée (le plus courant, sans trace écrite) ; scrutin public ordinaire (par procédé électronique, à la demande notamment d’un président de groupe ou du Gouvernement) ; scrutin public solennel (décidé par la Conférence des présidents au titre de l’article 65-1, généralement le mardi après-midi pour favoriser la présence — c’est le cas du vote du 19 mai).
- Depuis 1993, et surtout depuis avril 2014, à l’Assemblée, la délégation de vote est strictement limitée à un mandat et le « portage » de clés est combattu par la limitation à quelques secondes de la durée du vote ; au Sénat, en revanche, lors des scrutins publics ordinaires, un seul sénateur peut déposer les jetons de tout son groupe (pratique critiquée par des propositions de résolution sénatoriales).
[INFÉRENCE] Conclusion du fact-check : le chiffre est exact (81 votants), mais le cadrage « honte démocratique »/« scrutin fantôme » est TROMPEUR pour plusieurs raisons : (1) il n’existe aucune obligation de quorum par défaut sous la Ve République ; une faible présence physique en séance ordinaire (hors votes solennels) est la norme et n’entache nullement la validité du vote ; (2) l’article 21 a été adopté lors d’un scrutin public ordinaire en cours d’examen des articles, et non lors du vote solennel sur l’ensemble — le texte complet a, lui, été voté le 19 mai par 562 votants ; (3) le caractère personnel du vote (un présent = une voix, plus au plus une délégation) signifie que 81 voix correspondent à 81 positions individuelles, non à une captation par « une poignée ». [FAIT] Les vérificateurs professionnels (Les Surligneurs ; analyse d’Enderi : « Juridiquement, le vote est valable ») confirment cette lecture, tout en notant la critique POLITIQUE légitime (mesure structurante pour les libertés adoptée en présence réduite) — critique qui relève du débat démocratique, non de l’illégalité. On notera l’ironie soulevée par certains commentateurs : les groupes qui dénoncent le résultat (LFI, écologistes) étaient eux-mêmes largement absents du vote qu’ils contestaient.
[FAIT] Sur l’objet : l’« état d’alerte de sécurité nationale » (article 21) est un régime déclenché par décret en Conseil des ministres « en cas de menace grave et actuelle, sur tout ou partie du territoire national », permettant des dérogations administratives (urbanisme, environnement, commande publique). La ministre a affirmé : « Nous ne touchons pas aux libertés individuelles ». Le Parlement n’intervient (par la loi) que si l’état d’alerte dépasse deux mois. [FAIT] Le texte transforme aussi la « journée défense et citoyenneté » (ex-JAPD) en « journée de mobilisation » et crée un service national volontaire (18-25 ans, 2,3 Md€ sur cinq ans). [INFÉRENCE] Le « vrai » vote auquel le YouTuber se réfère est donc bien le scrutin n° 6698 du 18 mai 2026 sur l’article 21, et non un hypothétique vote distinct sur une « journée de mobilisation » : les deux dispositions figurent dans le même projet de loi.
Recommendations
- Pour fiabiliser la cartographie des intervenants : consulter le compte rendu officiel de l’audition du 28 avril 2026 une fois publié (page d’index senat.fr/compte-rendu-commissions/affaires-etrangeres.html, URL probable du type …/20260427/etr.html) afin de confirmer qui est intervenu et sur quel axe. Tant que ce CR n’est pas disponible, conserver le marquage [INCERTITUDE] sur les attributions de programmes.
- Pour les chiffres budgétaires divergents (restes à payer 126,5 vs 117,4 Md€ ; report de charges cible 7,5 vs constaté 8,1 Md€) : privilégier la NEB 2025 de la Cour des comptes pour l’exécution et le rapport de Legge pour la prévision, en signalant systématiquement la source et la date d’arrêté.
- Pour le fact-check : publier la distinction nette entre scrutin sur article (18 mai, 81 votants) et scrutin solennel sur l’ensemble (19 mai, 562 votants), avec citation du Règlement de l’AN (« l’Assemblée est toujours en nombre »).
- Seuils qui changeraient l’analyse : si le CR officiel révélait qu’un quorum avait été demandé et non atteint le 18 mai, l’analyse devrait être révisée ; à ce stade, aucune source ne l’indique. De même, suivre la navette : le Sénat ayant porté l’effort à 50 Md€, l’issue dépendra de la commission mixte paritaire visée avant le 14 juillet 2026.
Caveats
- [INCERTITUDE] Le contexte géopolitique de 2026 (guerre Iran de février-mars 2026, mort de Khamenei, dissuasion avancée) est documenté par des sources de presse et encyclopédiques ; certains éléments très récents demandent corroboration ultérieure par des sources primaires.
- [INCERTITUDE] Plusieurs chiffres de l’hypothèse initiale (435,7 Md€ ; surcoût Ukraine ~1,2 Md€ ; ratio drone/missile ; calendrier MALE 2035) n’ont pas été corroborés à l’identique ; les sources publiques donnent des valeurs voisines mais distinctes, signalées dans le texte. Les chiffres de format (210 000 actifs, 225 avions, 15 frégates) sont en revanche confirmés par l’AFP.
- [FAIT] La distinction entre l’audition en commission (28 avril) et le débat en séance publique (5 mai) doit être maintenue : plusieurs citations circulant en ligne proviennent du débat du 5 mai, non de l’audition.
- [INCERTITUDE] La citation « non-sens complet » de Perrin sur l’économie de guerre, et celle de Jean-Pierre Grand comme « LR » (il siège chez Les Indépendants), sont à corriger/vérifier.
- [INFÉRENCE] L’appréciation finale du fact-check (cadrage trompeur mais critique politique légitime) engage un jugement analytique fondé sur le droit parlementaire ; elle distingue strictement la validité juridique (établie) de l’opportunité politique (débattable). »
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« Erving Goffman : Le « face-work » fonctionne par anticipation mutuelle – les acteurs doivent « éviter les actes menaçants pour la face » et « protéger la face des autres », nécessitant une lecture anticipatrice constante des situations sociales. L’objectif des rencontres sociales est de prévenir la perte de face avant qu’elle ne se produise – compétences fondamentalement anticipatrices. »
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« Le processus ne commence pas par le futur agresseur, mais par l’appareil de perception de l’environnement social. Quelqu’un est identifié comme différent — et la différence est codée comme menace. Les travaux fondateurs d’Erving Goffman sur le stigmate décrivent ce phénomène comme la discordance entre « l’identité sociale virtuelle » (ce que le groupe attend de l’individu) et « l’identité sociale réelle » (ce qu’il est). Lorsque cet écart devient visible, l’identité sociale entière de l’individu est « abîmée » — un seul attribut de différence contamine l’ensemble de ses interactions. »
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« « Agir mentalement, c’est puiser dans toute son expérience passée de l’agir pour modifier ses propres états mentaux en vue d’atteindre des états désiré, par exemple modifier ses connaissances ( « apprendre » ), ses désirs ( « s’élever ou se spécialiser » ), ses émotions ( « s’endurcir » ou, au contraire, « s’attendrir » ). Les actions mentales interviennent aussi pour manipuler sa propre attention, ses motivations, ( « je finis de lire avant de passer à autre chose » ), ses désirs ( « je filerai plus tard » ), etc. Bref, les actions mentales jouent un rôle essentiel dans le modelage de notre vie. Elles déterminent la capacité à se gouverner soi-même, à réorienter le cours de ses pensées, de ses désirs, à approfondir ou au contraire, à rejeter les possibilités d’en acquérir de nouvelles ; à ajuster ses motivations et ses efforts par un exercice approprié, à changer ou tenter de changer les objets d’amour, de séduction ou de dégoût ; à choisir une « gamme » d’activités et de responsabilités. Tout ceci revient à se manipuler soi-même, c’est-à-dire à changer un état mental initial pour acquérir de nouvelles propriétés mentales.
De cet ensemble de dispositions dépend la capacité à s’auto-affecter. Le sens d’être soi, avec la réflexivité forte dont nous avons vu que dépendait le concept de personne, réside précisément dans la conscience de pouvoirs s’auto-affecter, c’est-à-dire dans le souvenir de s’être auto-affecté, joint à la conscience d’être en mesure, maintenant, de le faire. Ce pouvoir de s’auto-affecter prend surtout la forme de la révision de ses croyances, de ses désirs et de ses engagements face aux circonstances changeantes et aux informations nouvelles reçues. C’est dans cette activité que se construit la personne : savoir qui l’on est, c’est connaître, de manière pratique et concrète, la cible globale de l’enjeu des révisions et des ajustements qui ont été ou sont opérés dans le domaine de l’action mentale. Nous avons ici un schéma de continuité mémorielle qui au lieu de regarder uniquement vers le passé, considère aussi les états futurs de l’individu qui rétroagit sur lui-même. La dynamique de cette continuité définit une notion d’identité personnelle qui est en prise avec le passé et l’avenir projeté.
Si l’on s’intéresse à la dimension sociale de la personne, on ajoutera que la présentation, ou comme dit Erving Goffman, ma mise en scène de la capacité de s’auto-affecter, est sur ce quoi autrui se fonde pour juger que vous êtes une personne. L’interaction avec autrui est réciproquement pour chacun une source de connaissance de soi, un indice de ses capacités d’engagement et de révision. D’où la possibilité de faire semblant d’être une personne, c’est-à-dire de mimer la capacité de s’auto-affecter, sans véritable intention de le faire. On peut encore, toujours comme le dit Goffman, se borner à reproduire les attitudes conventionnelles qui, dans chaque société, passent pour exprimer les valeurs et l’engagement typique de l’agent réflexif. Mais ces attitudes trompeuses, même si elles sont largement prévalentes, dépendent encore de la capacité préalable de s’auto-affecter. Dans la présente analyse, être une personne n’est pas en son principe une fiction ; ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas uniquement l’enjeu d’une mise en scène. Mais ce n’est pas non plus une substance, quelque chose qui pourrait être connu, observé ou découvrir dans ses replis cachés. La personne est un système individuel de dispositions, socialement entretenu, permettant de réviser ses états ( croyances, désirs, intentions, etc.) sur la base d’actions mentales. «
Yves Michaud, Université de tous les savoirs, sous la direction d’Yves Michaud, Qu’est-ce que la vie psychique ?
…
« « La question des rapports de classe est une question brûlante et profondément impliquante, puisqu’il s’agit d’une affaire personnelle, en ce sens qu’elle concerne tous les aspects de la personne jusqu’aux plus intimes. De te fabula narratur. (Baudelot, 2004)
La formule « mépris de classe » a souvent été mobilisée ces dernières années dans le discours public, tant par des journalistes critiques que par les sociologues, commentateurs publics de l’action politique ou médiatique. Les intellectuels spécifiques interrogent ainsi la stigmatisation des classes populaires par les élites politiques. Mais à quoi renvoie ce vocable de « mépris de classe » ? À quels types de rapports sociaux fait-il référence ? Désigne-t-il toujours le même groupe de locuteurs, les mêmes cibles, les mêmes configurations sociales ? L’expression qui, en désignant une « faute », renvoie à un registre moral, peut-elle être utile aux sciences sociales ?
Pour le sociologue qui a pour tâche de « répudier les vestiges du moralisme » en même temps que de « dire les choses du monde social et de les dire, autant que possible, comme elles sont » (Bourdieu, 1997, p. 11 et 13), prendre au sérieux le mépris de classe consiste à faire ici de nécessité vertu de connaissance. En saisissant de front cette question, il s’agit de prendre la mesure des jugements moraux que charrie tout rapport de domination et qui s’expriment par le dénigrement public ou privé de dominés sur la base de leurs appartenances et propriétés sociales. Si le « dégoût des autres » (Lignier et Pagis, 2014) consiste en un réflexe intime d’inimitié ou d’aversion à l’égard du différent (trop, pas assez ou nouveau riche, qui manque de culture légitime ou bien en « rajoute »), il faut en effet occuper une position de supériorité sociale pour se permettre d’exprimer ce dégoût sous forme de mépris de classe en puisant souvent inconsciemment dans la sociodicée de son groupe d’appartenance. Hiérarchiser moralement est inhérent aux sociétés structurées en groupes sociaux occupant des positions inégales, et le mépris du dominé pour le dominant, s’il peut, bien sûr, exister, se résume souvent dans l’interaction à une insolence, une ruse ou une malice qui exprime avant tout un « quant-à-soi » et ne modifie en rien la situation matérielle ou symbolique de celui auquel il est adressé [1]. Énoncée, l’aversion du dominé pour le dominant provoquera un strict rappel à l’ordre des choses qui peut se solder par des pertes non seulement symboliques (se faire humilier), mais aussi matérielles (se faire licencier par exemple). Le mépris de classe n’est pas colère contre les puissants, ni sentiment d’injustice susceptible de mobiliser. Il est affirmation de la grandeur de sa condition par dénégation de la valeur de celle de plus dominés que soi, ou que l’on considère comme tels en raison des positions objectives respectives ; comme le « droit de cuissage symbolique » du dominant qui habilite des pratiques dominées et indignes, il faut la certitude de sa légitimité pour réhabiliter, tout autant que pour mépriser (Grignon et Passeron, 1989, p. 61). Pour que ce mépris ait une efficacité, il doit s’adosser à des ressources sociales objectives qui placent celui qui méprise dans une position statutairement dominante. La théorie de la stratification sociale qui lui est sous-jacente s’inscrit ainsi dans une analyse des rapports de force dans laquelle les luttes symboliques et économiques « coexistent toujours dans la réalité (en des proportions différentes selon les sociétés et selon les classes sociales d’une même société) » (Bourdieu et Darbel, 1966).
Le mépris de classe est une inscription corporelle visible et observable d’un état mental sans lequel le rapport de domination resterait invisible à tous. C’est dans l’interaction qu’il s’observe, dans les entretiens approfondis qu’il s’énonce, dans l’analyse des représentations charriées au quotidien qu’il se perçoit. Il engage les affects liés aux positions, dispositions et aspirations de chacun. Faire la sociologie des manifestations concrètes et multiples du mépris de classe offre alors l’occasion de focaliser l’attention sur ce que charrient d’émotions, de malaises, de refoulements ou de quête de dignité les rapports concrets de domination. Et de prendre pour objet la dimension morale que revêtent inévitablement ces manifestations : faire la sociologie du mépris de classe, ce n’est pas renvoyer à des responsabilités individuelles, se faire le procureur d’un groupe social ou le chevalier blanc d’un autre, mais révéler des distances et des appartenances collectives afin de contribuer à mettre au jour un ordre social et un état donné d’une économie des émotions de classe dans laquelle tous les agents sont pris à des degrés divers.
Car, au-delà de la seule morale, si le mépris de classe renvoie à la structure sociale, c’est qu’il heurte une dignité conquise, vécue ou revendiquée. Quand l’approche marxiste des rapports de classe met au centre de l’analyse la notion de conscience de classe, « concept à lui tout seul chargé d’établir un lien entre l’instance objective de l’économique et l’étage subjectif du psychologique » (Baudelot, 2004, p. 169), le concept de violence symbolique y ajoute les formes culturelles et symboliques que prennent les rapports de classe dans leurs dimensions hiérarchisées, conflictuelles et incorporées (Bourdieu, 1989). Le social s’incarne alors dans l’individuel, la lutte des classes se déploie sur les scènes quotidiennes, tant publiques que privées, et les affects y inscrivent leur puissance potentiellement destructrice. Cette incarnation est inhérente à la présence persistante du regard de l’autre qui induit la nécessité de justifier sa légitimité singulière à exister dans un ordre social intériorisé dans lequel sa propre valeur sociale est (d)évaluée. Analyser le mépris de classe nécessite alors de porter le regard du côté des émotions. Plus que le concept de stigmatisation tel qu’il est utilisé par Norbert Elias et John L. Scotson (1997 [1965]), qui focalise l’attention sur la configuration des interactions du quotidien résidentiel ou, différemment, par Erving Goffman (1975 [1963]), qui cherche à comprendre la gestion individuelle et collective du handicap, le mépris mobilise le registre des affects et de la honte avec tout ce qu’ils peuvent avoir de traductions corporelles qui ne sont pas toujours exprimables sous formes de discours (gêne, larmes aux yeux, tremblement, rougissement, etc.) (Katz, 1999) : « Ce sont les gestes, les mouvements, les regards qui contribuent à fournir la matière des liens, des interactions, qui conduisent pour une part au sentiment de supériorité ou d’infériorité, et c’est d’eux que naîtraient le respect, la déférence ou le mépris » (Haroche, 2000, p. 14).
Aussi, dans l’expression et la réception du mépris, il y a une face verbale et une face non verbale et émotionnelle qui s’exprime dans les corps. Produit dans des situations d’asymétrie des positions, le mépris s’inscrit dans des rapports de classe. Son sens premier est d’ailleurs de désigner un prix inférieur à la valeur réelle (« mé-prendre » au sens de conclure une mauvaise affaire), appliqué dès le début du XVIIe siècle au « cours du marché des valeurs humaines » (Regnier, 1853 [1608], p. 169). Il renvoie à une lutte des classes où la domination a certes des enjeux symboliques les dominants affirmant alors la certitude d’être pleinement justifiés d’exister en tant que dominants , mais où les conséquences de cette lutte impactent directement les protagonistes. Les effets de cette disqualification sociale se perçoivent dans « la destructivité au c ur de l’appareil psychique » (Freud, 2011 [1926], p. 203-286), dans le traumatisme qu’ils peuvent engendrer chez ceux qui la subissent (Bokanowski, 2002). Pour le dire autrement, si « être affecté » (Favret-Saada, 1990) relève d’enjeux de luttes symboliques, leurs effets sont pratiques et réels pour ceux qui vivent cette épreuve. Ce sont d’ailleurs ces effets qui permettent de désigner le caractère méprisant d’une parole ou d’un comportement, la réception douloureuse d’une insulte, d’une moquerie, d’un oubli, d’un silence, d’une punition ou d’un blâme. L’heuristique de la catégorie de « mépris de classe » oriente ainsi la focale sur les affects et traite avec une grille analytique des données qui n’apparaissaient qu’à la marge, souvent sous une forme descriptive ou, parfois, psychanalytique et, ce faisant, en en perdant la dimension structurelle inscrite dans le fondement même des rapports sociaux. Nous verrons que le mépris de classe peut être entendu comme une forme de régulation des schèmes socio-affectifs, parce qu’il répond à une interaction qui présente un déficit de normes, ou bien à une inadaptation de l’ordre des choses, à une contrariété dans les logiques de domination. Mais intéressons-nous d’abord à la manière dont on peut en faire une catégorie analytique de la pratique sociologique.
La dimension opératoire de la catégorie de mépris de classe
Le mépris est une notion déjà élaborée, mobilisée parfois par les individus eux-mêmes pour désigner une situation, une interaction, un événement qu’ils ont vécu. C’est que le mépris de classe s’impose à celles et ceux qui en sont les cibles ; il est spontanément identifié comme tel y compris par qui n’en est pas objet mais témoin. Appréhender le mépris de classe comme catégorie descriptive mais aussi analytique permet d’articuler production et réception, et plus encore les modalités de cette réception. Une conceptualisation en termes de racisme de classe, outre qu’elle porte à confusion en puisant dans le registre des relations inter-ethniques pour traiter de rapports de domination, analyse préférentiellement ceux qui le produisent en ce qu’elle met en exergue l’ethnocentrisme des dominants (cf. encadré), alors qu’une approche par le mépris donne toute sa place à l’émotion de celui qui est méprisé. On peut y voir l’intérêt d’une expression qui déréalise moins les sujets du mépris.
Racisme, racisme de classe, mépris de classe
En 1991, Claude Grignon dirige un numéro de la revue Critiques sociales sur le thème « Racisme et racisme de classe ». Cette publication s’inscrit dans les débats alors vifs entre les intellectuels français à propos des usages du mot « racisme », dans un contexte politique où le Front national a, depuis cinq ans et pour la première fois, obtenu un groupe parlementaire et où un militantisme antiraciste se structure (création de SOS racisme et du SCALP en 1984, de Ras l’Front en 1990). En critiquant vertement les écrits rassemblés dans l’ouvrage Face au racisme (principalement ceux de Pierre-André Taguieff, Nonna Mayer et Michel Wieviorka) qui vient alors de paraître, Grignon cherche à montrer l’ethnocentrisme de classe d’intellectuels prompts à renvoyer le phénomène du racisme aux seules classes moyennes et populaires dites « de souche », aux « petits blancs » qui ressentiraient, avec « l’effondrement de l’image d’un conflit de classe », « un sentiment de chute et d’abandon se projetant sur l’immigration » (Taguieff, 1991, p. 77-78) : ainsi pour Nonna Mayer (1991, p. 67), « c’est l’ignorance, liée à l’isolement social et culturel, qui conduirait les milieux les plus déshérités à accepter ce genre de stéréotypes ». Grignon (1991a, p. 4) constate que « pour l’élite intellectuelle, le racisme ‟ordinaire” est toujours le racisme des gens ‟ordinaires” : les victimes du racisme appartiennent le plus souvent aux classes populaires, mais c’est le racisme dit populaire qui se retrouve au banc des accusés ». Or « l’ethnocentrisme de classe dominante est un des principaux obstacles à la connaissance des mécanismes réels du racisme ; non seulement parce qu’il fausse la perception de pratiques et de sentiments populaires que le point de vue dominant déchiffre et étiquette automatiquement comme ‟racistes”, mais aussi parce qu’en refusant d’admettre que le débat antiraciste est obscurci, biaisé et borné par leur propre ethnocentrisme de classe, les intellectuels s’interdisent de remonter aux causes profondes et à la source commune du racisme ‟ordinaire” et du racisme de classe […] on en viendrait presque à oublier que le racisme vient d’en haut, qu’il est d’abord un fait de culture savante et un fait de pouvoir ». En plaçant ainsi l’ethnocentrisme de classe au centre de l’analyse, Grignon que l’on devine très inspiré des analyses de Bourdieu (1980) sur le « racisme de l’intelligence » souhaite montrer que le racisme de classe « repose sur le même principe et sur les mêmes mécanismes que le racisme dit ‟ordinaire” […] à savoir une combinaison de ségrégation sociale apartheid et d’exclusion symbolique stigmatisation » (Grignon, 1991b, p. 13).
Si les usages politiques et scientifiques de la notion de racisme ont une longue histoire (Noiriel, 2007), ceux de racisme de classe s’inscrivent particulièrement en France dans le contexte singulier des controverses antiracistes du tournant des années 1990. Au-delà de ce moment fondateur des débats contemporains, relevons que l’une et l’autre renvoient à des formes d’essentialisme (Bourdieu, 1997, p. 91-92 ; Darras, 2020) où universalisme bourgeois et montée du nationalisme vont de pair (Balibar et Wallerstein, 1988), qu’il s’agisse de définir tel ou tel groupe à partir de propriétés sociales ou de traits culturels, physiques ou de sexe. Ainsi l’essentialisation anthropomorphique ou culturaliste de tel groupe immigré dominé, productrice de racisme, est aussi intrinsèquement une forme de racisme de classe qui vise à distinguer au sein des classes populaires les groupes acceptés et ceux rejetés, le « bon » et le « mauvais » pauvre, la « minorité assimilable » et celle « inassimilable » (Sayad, 2014), etc.
L’expression de mépris de classe renvoie également à un essentialisme, en ce qu’elle substantifie tant le groupe du locuteur que le groupe du méprisé. Mais elle désigne plus un être reconnu que le rejet global d’un groupe donné et peut, selon les contextes dans lesquels elle s’inscrit, être considérée comme l’une des composantes du racisme de classe. Si, comme ce dernier et comme le mot racisme, elle est potentiellement normative puisqu’elle aussi a un usage politique, son appropriation par la sociologie permet de clarifier les concepts en délimitant l’analyse à des termes et pratiques qui dénigrent un groupe dominé tout en se gardant d’une référence directe à une ontologie du racisme : la notion de mépris de classe renvoie à la structure et aux rapports sociaux. Elle incite cependant à approfondir l’analyse du racisme en rendant compte du fait que le mépris de classe est une composante « des racismes » (Bourdieu, 1980), comme le montre dans ce dossier l’article de Cyril Nazareth, et qu’il peut produire du racisme lorsqu’affirmant la supériorité d’un groupe sur un autre (Durkheim, 1934 [1902-1903], cf. infra) cette supériorité est ensuite essentialisée par la construction d’une race ou d’une ethnie (Bazin, 1985).
La notion de mépris de classe apparaît aussi opératoire que celle de respectabilité, qui fonctionne comme son miroir. Le mépris de classe renvoie ceux qui construisent une respectabilité vers une honte sociale immédiatement ressentie comme une assignation à une position de classe dont ils essaient de minimiser le caractère dégradé et potentiellement dégradant (Skeggs, 2015 [1997]). Respectabilité et mépris de classe sont des catégories qui permettent de fabriquer une analyse complexe des interactions entre groupes, proche des perceptions subjectives des enquêtés et rendant intelligibles de nombreux aspects de la vie de ceux qui subissent le mépris. Elle fait donc sens aussi bien pour les agents que pour le chercheur qui retranscrit leur expérience. C’est un terme central dans la perception qu’ils ont de leur propre valeur sociale. Le mépris survient parfois de façon d’autant plus brutale que tant d’efforts de la vie quotidienne tendent vers la respectabilité. C’est par exemple du fait d’une expérience humiliante des jeunes Portoricains sans diplômes de East-Harlem dans le monde « étranger et hostile des bureaux » que ceux-ci sont susceptibles de rechercher le « respect » dans l’économie clandestine et la culture de rue (Bourgois, 1995, p. 149-209). De même, plusieurs premières analyses (Coquard, 2019 ; Raphaël Challier dans ce numéro) indiquent que l’expérience du mépris de classe exprimé par les grands élus a été un moteur de la mobilisation des Gilets jaunes en 2018-2019 : se regrouper autour des ronds-points constituant une manière de réhabiliter un honneur mis à mal dans l’espace public en créant un entre-soi contestataire. »
Nicolas Renahy, Pierre-Emmanuel Sorignet, L’économie des affects au cœur de la domination
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«Après avoir introduit le propos par des modalités générales (« d’après la question, je dirai, il faut trouver la trame commune »), les premières modalisations sont des savoirs : « c’est savoir faire des diagnostics de situation, savoir poser des objectifs par rapport à ce diagnostic, c’est savoir partir de ces … je dirai être capable de mettre en place des critères d’évaluation sur ces objectifs ». D’autres modes de savoir apparaissent un peu plus loin : « c’est quelqu’un qui a fait l’effort de connaître un contexte professionnel (…) qui a su reconstruire un projet d’animation (…) qui sait se situer (…) sait animer un groupe ». Mais très vite s’intègrent dans le propos deux autres modes importants, le « devoir » et le « pouvoir ». Le devoir concerne l’examinateur (« si je dois poser »), le pouvoir concerne le candidat : « c’est quelqu’un qui peut (…) pourra transférer son métier d’animateur ». Cette dernière modalisation coexiste avec une autre qui concerne l’examinateur : « ce que j’essaie de voir ». Ces deux modes se développent ainsi de façon co-occurrente : il y a à la fois « ce qu’on voit » (l’examinateur), à la fois « ce qu’il peut » (le candidat) : « rappeler quels pouvaient être les critères d’évaluation (…) Est-ce qu’il pourrait en trouver d’autres ». L’entretien évolue ensuite vers les attentes impératives de l’interviewé-examinateur, exprimées dans les modalisations du « devoir », essentiellement sous forme de « il faut ». La transition s’opère à travers la proposition suivante : « à la limite, il peut faire un choix, mais qu’il le justifie, qu’il l’argumente », suivie un peu plus loin de : « ce que je lui demande, c’est de me le justifier », puis « il faut qu’il me le justifie également par des critères ». On retrouve cette structure plusieurs fois : « on peut faire une séance, on peut perdre pied (…) mais il faut qu’il argumente, il faut qu’il le justifie, il faut qu’il comprenne (…) il faut qu’il nous propose » ; ou encore « une séance peut mal fonctionner, peut des fois déraper (…) mais il faut que le candidat nous l’explique (…) d’une façon structurée, argumentée, objective ». Sur la fin de l’entretien, le « il faut » fait référence à l’évaluateur et non plus au candidat, il exprime des valeurs : « il faut réduire cette part de subjectivité », « il faut prendre en considération ». Ainsi l’évaluateur fait donc référence à des savoirs ou des connaissances. Mais ceux-ci ne s’observent pas en tant que tels : l’évaluateur « essaie de voir » ce que « peut faire » le candidat, c’est-à-dire ce qu’il a la possibilité de mettre en scène. Les attentes explicites surgissent alors : « il faut que ». En bref, l’observation porte sur le « il peut », par rapport à la situation, cela induit l’inférence du « il sait » à partir du moment où le candidat fait « ce qu’il faut ». L’examinateur créée ainsi les possibilités et analyse la façon dont le candidat s’y adapte.
Cette structure apparaît à travers les argumentations des autres interviewés, mais elles commencent parfois par le « pouvoir faire » ou par le « devoir » : « arriver un peu à cerner ce qu’on peut attendre d’un animateur » (un professionnel / formateur occasionnel -PFO) ou « il faut que le projet soit cohérent dans son ensemble » (un professionnel – P). Ainsi les ancrages dans l’argumentation s’avèrent diversifiés : savoirs, capacités ou connaissances qui figurent dans le référentiel, possibilités de jugements et d’observation, valeurs fondamentales en termes de « devoir ». Cependant on retrouve toujours certaines constantes, certaines structures qui semblent constitutives de l’argumentation. Les connaissances du candidat : « comprendre un public, d’apprendre à le connaître », « il connaît tous les dispositifs », « il connaît tous les mécanismes » (P) ; « elle ne connaissait pas les règles », « elle ne connaissait pas ce qu’était un 100 mètres », « elle ne savait pas se servir d’un chronomètre » (P). Mais cela ne suffit pas, il s’agit aussi de « voir » « s’il sait faire participer tout le monde », « comment il sait écouter » (P). « On a vu des grands techniciens mais qui ne savaient pas faire passer la technique » (P). Il est alors fait appel largement, pour apprécier ces savoir-faire, à la modalisation du « pouvoir ». Il y a tout d’abord ce que peut « voir » l’examinateur : « moi, de ce que j’ai pu voir » (P), « donc là on a pu juger, on a pu apprécier sa technicité » (P), un « pouvoir » qui a ses limites et dont ont conscience les
interviewés : « on peut trafiquer les chiffres » (P), « quelques fois, on peut se faire leurrer » (P), « il peut se présenter sous un très mauvais jour et puis… », « Il pourra être bien aujourd’hui et très mauvais demain et inversement » (P). Mais il y a aussi ce que « peut faire le candidat ».
« Qu’est ce qu’on peut faire avec un public, avec l’outil ? Qu’est ce qu’on peut faire techniquement » (un formateur – F). « Elle pouvait leur montrer », « elle pouvait quitter son atelier ¼ d’heure », « quelqu’un qui est à l’aise peut répondre » (P). « Comment avez-vous pu répondre et puis trouver des réponses à ses difficultés » (F). Le « pouvoir faire » du candidat est toujours situé par rapport aux possibilités de la situation : « s’il a pu gérer la prestation du groupe, s’il a pu analyser les phénomènes qui ont pu se suivre pendant la séance » (PFO), « on peut les rattacher éventuellement à des phénomènes de groupe » (F). Le « pouvoir » est ainsi au centre de l’acte d’évaluation ; il s’apprécie en fonction de ce qui « peut être », c’est-à-dire des schémas-type implicites à adopter dans la situation présentée, ce qu’E. Goffman appelle des « cadres de l’expérience » (1974). Cette modalisation est complexe : elle ouvre sur des sens bien différents en référence aux divers schémas-type du contexte qui déterminent la situation d’examen. Tout d’abord, il y a la position de l’examinateur à la recherche « des éléments concrets que je peux constater pendant la séance » (F) « ce serait bien qu’on puisse le vérifier » (CEPJ). Ces éléments, « ça peut être une réflexion au détour d’une phrase, ça peut être une attitude, ça peut être un mot, ça peut être, euh, souvent c’est petit » (P). Mais les choses ne sont pas si simples car, en soi, ces éléments concrets n’ont pas de sens. Ils n’en acquièrent qu’à partir du moment où ils s’insèrent dans une représentation plus globale de la situation, dont plusieurs modes sont exprimés à travers le discours. Cela peut se traduire par des questions pragmatiques : « qu’est ce qu’on peut faire avec ? » (F) ; « en quoi je peux améliorer ma séance ? » (CEPJ). Il y a aussi ce que « pourrait être » l’animation : « elles pourraient être un peu plus détaillées » (F). Un « pouvoir » au
conditionnel qui fait référence à la représentation que l’examinateur a de la profession : « ce que peut être le rôle de l’animateur » (PFO), « là vous faites l’apprenti sorcier, vous pouvez faire beaucoup de dégâts » (PFO), « l’évaluation même des difficultés peut permettre… » (P). Celle-ci peut alors renvoyer vers des connaissances évoquées plus haut : « les dispositifs qui peuvent exister », « les mécanismes qui peuvent amener… » (P) : le candidat est-il capable de les mobiliser pour résoudre le problème ? Pour cela, il a besoin d’une analyse correcte de la situation, du moins d’une représentation adaptée : « qu’est ce que je pensais que je pouvais apporter à mon public avec ce projet là ? » (F) « ça peut aussi peut être se passer dans les quartiers tous les jours » (PFO) ; « ils peuvent être du fait de la structure » (P). Tous ces « pouvoir être ou faire » s’inscrivent dans une conception du métier : « ma conception, c’est de dire qu’une hiérarchie, elle ne peut pas être pyramidale » (P). « Je ne peux pas concevoir que quelqu’un… » (PFO). « On ne peut jamais tout maîtriser, ce qui est important… » (F). Et cette conception s’enracine dans un questionnement éthique qui guide les examinateurs : « est-ce qu’on peut pénaliser » (P), « là, en termes de responsabilité morale, je pense que je ne pouvais pas » (PFO) ; ou encore, elle oriente leur façon d’agir, au moment de l’épreuve : « on peut faire un boulot intéressant de conseil » (P), « s’il y a un endroit où on peut agir là-dessus » (PFO) ; « on peut le pousser à franchir le pallier » (CEPJ). Cette représentation éthique du pouvoir apparaît dans la dernière partie des entretiens, de façon co-occurrente, avec les modalités du devoir, qui expriment les valeurs de l’interviewé. Celles-ci ont une double face : il y a la déontologie, « ce que doit faire » l’examinateur, mais il y a aussi l’impératif catégorique qui s’adresse au candidat : « il faut que… ».
Ainsi, on voit bien apparaître d’une part les « connaissances » et « savoir-faire » dont parlent les taxonomies, concepts qui ont envahi les programmes de l’éducation nationale et les projets de formation, d’autre part les valeurs ou les « visions du monde » dont parlent J. Ardoino et G. Berger (1989). Mais entre ces deux grands modes, l’articulation des situations d’évaluation s’organisent autour du pouvoir : « pouvoir faire » du candidat, mais aussi possibilités d’observation des examinateurs. Ce « pouvoir » est co-construit avec les mêmes concepts que la notion « capable de » (« capable d’argumenter », « capable d’écouter »), structure syntaxique qui vient souvent se substituer au « pouvoir faire ». La « capacité » ne serait-elle pas, de ce fait, ce « pouvoir faire » appliqué aux situations vécues ou décrites par le discours ? Mais ce « pouvoir » ne saurait alors se construire sans faire appel aux représentations que les candidats et les examinateurs ont de la situation. Ce « pouvoir » s’exerce effectivement en fonction des possibilités de la situation, des capacités du candidat à les analyser, à y apporter les types de schémas d’action adéquats, à y intégrer des connaissances qui peuvent apporter des solutions adaptées. Mais aussi l’examinateur évoque ce que le candidat « pourrait faire » au regard de sa représentation et des conceptions qui orientent sa façon d’agir. L’évaluation n’est donc pas seulement une capacité que le candidat a ou n’a pas, mais bien une confrontation entre les représentations que le candidat a de la situation, la façon dont il l’analyse et il s’y adapte, et celles d’ « experts », c’est-à-dire de professionnels, formateurs ou conseillers techniques et pédagogiques plus expérimentés que lui. A travers tous ces « pouvoirs faire », évoqués au cours de ces entretiens, ne retrouve-t-on pas toutes les définitions de la compétence proposées par G. Le Boterf et par les ergonomes ?»
Christian Bélisson, Université de Rouen, Compétences et / ou représentations sociales (Extraits)
24e Colloque International de l’ADMEE-Europe, L’évaluation des compétences en milieu scolaire et en milieu professionnel, 11-13 janvier 2012, Luxembourg
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie»
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Olivier Manitara, Conférence 2018 07 13 Tu ne dois pas décharger ta colère sur les autres
5 minutes, 51 secondes
« … mais est-ce qu’ils se sont concentrés sur l’essentiel ?… Si les hommes sont perdus quand la mort arrive, c’est parce qu’en réalité, leur vie n’a pas été dans l’essentiel, mais ils ne le savent pas parce qu’ils ont été conditionnés…. conditionnés… je me rappelle de mon grand-père, qui, en fin de compte, était aux portes… et il me disait… si j’avais su, je n’aurais pas fait ce que j’ai fait… et … si c’était à refaire, je ne vivrais pas comme j’ai vécu… il était à la porte, il se tenait à la porte… et il y a des préoccupations, ce mot est tellement extraordinaire, préoccupation… c’est-à-dire qu’on est préoccupé, on est occupé avant d’être occupé… on est pas dans la réalité dans une préoccupation… on se préoccupe de tout un tas de choses… mais en fin de compte, qu’est-ce que c’est que la, vraie, occupation…. comme Jésus qui dit, mon père travaille, et moi je travaille un avec lui… il est dans le travail, il est occupé… mais il travaille dans quelque-chose qui est sans limites et grand… il est dans l’être véritable… comment on fait pour trouver cet être véritable…. comment on fait pour trouver ce qui est plus grand que tout, plus grand que la mort…. qui fait que quand on s’approche de la mort… en fin de compte c’est une floraison, parce que c’est ce qu’elle a dit dans son message hier… elle a parlé de la nature, et elle a parlé de la floraison, et de l’expansion sans limites, sans frontières… et c’est vraie que quand tu regardes une plante qui est sortie du sol… tu vois en fait devant toi l’image des mondes spirituels… c’est-à-dire que la plante est sortie du sol, et est dans une expansion sans limites… elle est dans une force de croissance, de beauté et d’expansion… mais en réalité elle est sortie du sol… alors elle nous dit cela: vous savez, mon grand-père c’était très clair… et quand il me l’a dit, je l’ai compris parce que… il était dans son jardin, et tout le temps il avait cultivé son jardin, parce qu’avant tout le avait un jardin… et il me disait, tu vois les fleurs… je disais oui… et bien moi toute ma vie je les ai fait poussées, et bien je ne les avais jamais regardé, je ne les avais jamais vues… voilà ce qu’il a dit… je ne les avais jamais vu, regarde comme elle sont belles… il était aux portes, il se tenait à la porte… il ne voyait plus les choses de la même façon, le monde des hommes le quittait… pa vraiment, il était encore dedans, il s’y accrochait, et en fin de compte, il avait encore son identité… mais qui lui a donné cette identité, aller vers Dieu la mère, c’est un acte sacré… mais faut pas non plus entrer dans des choses…. faire ses premiers pas sur la terre, c’est un acte sacré… naître sur la terre, c’est un acte sacré… Le sacré devrait faire partie de notre quotidien, le sacré devrait être notre quotidien… ON DEVRAIT VIVRE DANS UNE VIE BIEN HEUREUSE, ON DEVRAIT VIVRE DANS UNE SÉRÉNITÉ, ON DEVRAIT VIVRE DANS UN CHEMIN DE PAIX, LES HOMMES SE SONT PERDUS EN ROUTE… C’EST BEAUCOUP PLUS IMPORTANT, JE PEUX TE GARANTIR QUE TU NE VAS PAS VOIR LE MONDE DE LA MÊME FAÇON SI TU ES SEREIN, OU SI TU ES PRÉOCCUPÉ PAR TOUT UN TAS D’AFFAIRES, QUI N’ONT RIEN À VOIR AVEC TA VIE… la mère nous a parlé d’une vertu fondamentale qui est la simplicité…. d’être simple, d’avoir une vie simple, d’être dans la simplicité, de donner de la valeur aux choses simples, d’être dans une communion…. elle nous a parlé d’une filiation, d’un fil, d’un lien vivant, qui nous relie les uns aux autres… mais aussi qui nous relie à nos parents, à nos traditions, à nos ancêtres… à faire les choses en communion avec tout ceux qui les ont fait, avant nous… à vivre une vie beaucoup plus grande, beaucoup plus large… à l’intérieur en réalité, dans des choses simples… ce sont des messages, grands… mais ce n’est pas si facile, de les entendre… parce que nous les hommes, nous sommes pris dans des projets… je, je vous parle en connaissance de causes… nous avons des buts à atteindre, mais en réalité, si nous allons vers Dieu la mère… ça doit être comme quelque-chose de pure, quelque-chose de posé, quelque-chose où on se lave, où on enlève tout ce qui est superflu… où on veut re-découvrir des choses qui sont éternelles, immortelles… il faut laisser de l’espace à l’interieur, pour qu’en fin de compte apparaisse une splendeur… parce que la vérité est que la vie est splendeur, la vie est sérénité, la vie est majesté… le soleil se lève, l’eau coule, un arbre te parle de royauté… l’animal est noble, est digne, mais il te montre aussi qu’il y a un monde ténébreux, l’animal… il te montre que tu dois faire attention, que tu ne dois pas faire n’importe quoi, qu’il y a des lois…. l’animal, ça il te montre qu’il y a des lois, l’animal est un être de loi, l’animal respecte la loi, beaucoup plus que l’homme…. l’homme n’est pas forcément un être qui respecte la loi hein… l’homme est un être qui veut arranger ses affaires, mais en réalité, l’animal lui il SAIT, qu’il doit pas faire n’importe quoi, il EST, dans sa vigilance, il est dans son cadre, dans son espace, il n’entre pas dans un espace qui n’est pas bon pour lui »
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« Vous pouvez retrouver des anciens textes hein …ils pleurent, ils sont terrifiés… Ils appelaient ça la porte des étoiles, ils ont fait des films avec ça… Parce qu’ils voyageaient réellement, et c’était réellement des courants… des courants d’eau et d’air qui allaient vers le fe… et ils communiaient réellement avec les dieux, ils parlaient avec eux, et ils les incarnaient…. alors on a appelé ça le fil de la vie, et on appelle un fils, une fille, et on dit une filiation, parce que ce sont les fils de la tapisserie cosmique, de l’histoire de notre vie, qui s’écrit avec toutes les influences, et qui fait apparaître le décor du monde… Mais derrière le décor, il y a les artisans, qui a construit ton corps ???… Alors ces êtres se lamentent, la porte des étoiles est fermée, l’alliance est rompue, nous sommes perdus, nous ne pourrons plus parler avec les dieux, nous allons être obligé de nous battre, de nous défendre, c’est le monde des ténèbres qui arrivent, nous allons tous être les uns contre les autres, l’avidité va arriver, les forces d’en bas, la survie, la peur… Va gouverner le monde, parce que ces êtres ont fait venir une force dans l’organisme, qui venait d’en bas… Imaginez on a un « lion », avec nous là… et on l’a entièrement domestiqué, et ça fait dix ans qu’il est là avec nous et qu’il se promène… Et on est là : » Salut le lion !… » Et un jour, là le lion, il saute sur un de nos enfants… et il le dévore… Bah nous on dit : » Mais c’est pas bien le lion, mais qu’est-ce t’as fait là… vilain Chat-Chat !… » Mais lui, il a rien fait de mal… lui il a juste, vue une force, ou quelque-chose.. hé!… il est juste un lion, c’est pour nous qu’il a fait quelque-chose de mal, mais pas pour lui… Et qu’est-ce qu’on fait?… Au mieux, on le met en cage…. Au pire, on le tue… Non? Et bien c’est ce qu’ils ont fait pour nous… On était le lion, et on communiait avec des mondes supérieurs… Et à un moment donné, ils se sont approchés de nous, et nous on fait : « Rahhh !… » …. L’avidité, la colère, l’impuissance, la domination… Et eux, ils ont dit: » Pas gentil le Chat-Chat !… » Et ils ont fermée la porte…. Et là les hommes, c’est pas le Rahhh!…, ça a tout envahi.. et ils ont perdu le contrôle… Et donc, en fin de compte, l’homme a été asservi, et il a perdu le contrôle… »
Olivier Manitara, 2015 10 03, La science des rayons cosmiques et terrestres, Chaîne Youtube, Animiste Essénien
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« N’est-il pas curieux qu’une sentence aussi sublime provienne non d’un traité d’un philosophe stoïcien, Epictète ou Sénèque, raisonnant sur la vertu de philanthropie, mais d’une simple comédie bourgeoise où un propriétaire, Chrémès, interroge son voisin, Ménédème, sur la dure besogne qu’il s’impose du soir au matin dans son champ comme s’il se punissait de quelque chose, peinant à la tâche plus que ses propres esclaves ? Et le vieux bougon de Ménédème de lui répondre : « Chrémès, tes affaires te laissent-elles assez de loisir pour que tu t’occupes de celles des autres, et de ce qui ne te regarde nullement ? » A quoi l’affable Chrémès réplique : « Je suis homme, et rien de ce qui est humain ne m’est étranger » (en citant la traduction française la plus répandue car le mot « alienum » peut aussi être rendu par « indifférent »). »
Cristina Robalo Cordeiro
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« Cinq facteurs de protection et cinq facteurs de risque émergent avec clarté
L’analyse croisée, soutenue par les preuves biographiques et la littérature scientifique sur la croissance post-traumatique, la complexité intégrative et l’identité narrative, converge vers des facteurs identifiables.
Facteurs de protection permettant une reconstruction mature :
Communauté intellectuelle sous la contrainte — l’« Université de Robben Island » de Mandela, la correspondance de Gramsci avec Sraffa, le réseau de la Charte 77 de Havel, les débats de Malcolm X à la prison de Norfolk. Le modèle PTG de Tedeschi et Calhoun et la méta-analyse de Prati et Pietrantoni (2009, 103 études) confirment que le soutien social est un médiateur significatif de la croissance post-traumatique via l’auto-divulgation interpersonnelle et la co-construction narrative.
L’écriture comme pratique cognitive disciplinée — chaque figure ayant atteint une reconstruction de Type B a écrit abondamment pendant ou après la crise. Les recherches de Pennebaker démontrent que l’écriture impose un ordre temporel et causal à l’expérience chaotique. Gramsci a écrit für ewig ; Levi a commencé à raconter Auschwitz à des inconnus dans les trains avant que cela ne devienne un projet littéraire ; Hugo a produit ses plus grandes œuvres à Guernesey.
Complexité cognitive préexistante — le « potentiel de développement » de Dąbrowski. La formation psychiatrique de Fanon, l’érudition linguistique et philosophique de Gramsci, la formation phénoménologique d’Arendt sous Heidegger et Jaspers, la sophistication littéraire de Dostoïevski — tous ont fourni l’infrastructure cognitive nécessaire à la reconstruction. Suedfeld et Rank (1976) ont découvert que les leaders révolutionnaires qui maintenaient ou augmentaient leur complexité intégrative avaient plus de succès.
Exposition à des perspectives diverses — le pèlerinage de Malcolm X à La Mecque, l’étude de l’afrikaans par Mandela, la rencontre de Fanon avec la psychiatrie anti-autoritaire de Tosquelles, la migration d’Arendt à travers plusieurs cultures. Tadmor et al. (2009) fournissent des preuves empiriques que l’expérience biculturelle augmente la complexité intégrative.
Capacité d’auto-implication — la volonté de s’inclure soi-même dans l’analyse. L’œuvre précoce de Soljenitsyne inclut une auto-critique dévastatrice : « Vous savez très bien que nous sommes venus en Allemagne pour nous venger. » Malcolm X a publiquement reconnu ses erreurs passées. Dostoïevski a relu son propre radicalisme comme une immaturité spirituelle. Cette auto-implication, absente chez Céline et le dernier Soljenitsyne, est peut-être le plus fort prédicteur d’une issue mature.
Facteurs de risque pour une rigidification pathologique :
Isolement intellectuel — les années d’errance de Nietzsche dans des pensions de famille, l’exil danois de Céline, l’assignation à résidence de Suu Kyi sans partenaires de dialogue, l’ermitage de Soljenitsyne dans le Vermont. Sans friction, les cadres émergents ne rencontrent aucun défi et tendent vers la clôture.
Tendances narcissiques ou paranoïaques préexistantes — Szafran (1984) a lié l’antisémitisme de Céline à des troubles narcissiques de la personnalité et à la haine de soi projetée de Fromm. La mythologisation par Céline d’une blessure à la tête qu’il n’a jamais reçue (documentée dans PubMed, 2018) révèle une relation préexistante à la réalité prédisposant à une reconstruction paranoïaque.
Le pouvoir institutionnel remplaçant l’enquête ouverte — la trajectoire d’Augustin, du dialogue philosophique à Cassiciacum à la coercition épiscopale des Donatistes, illustre comment l’autorité calcifie la pensée. Les responsabilités du pouvoir exigent la certitude ; la reconstruction mature exige la tolérance à l’incertitude.
Vitesse et violence de la crise dépassant les ressources cognitives — Fanon est mort à 36 ans, Malcolm X à 39 ans, Bonhoeffer à 39 ans — leurs reconstructions ont été interrompues avant d’être achevées. Le piège du Niveau II de Dąbrowski décrit le danger de stagner dans une « désintégration univoque » sans progresser vers une perspective multiniveaux.
Externalisation de l’agentivité — l’attribution de toute souffrance à des ennemis externes plutôt qu’à une analyse structurelle. Céline identifiant les Juifs ; le dernier Soljenitsyne identifiant l’Occident. Cette externalisation, que le cadre de Kruglanski explique comme une clôture prématurée sous stress (« saisir et figer »), court-circuite l’auto-implication requise par la reconstruction mature. » »
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1. Jean Oury : La « psychothérapie institutionnelle » et l’ambiance
Fondateur de la clinique de La Borde, Jean Oury a passé sa vie à soigner les psychoses les plus lourdes. Pour lui, on ne peut stabiliser un individu sans stabiliser son environnement immédiat à travers ce qu’il appelait le « micro-détail ».
« Pour qu’un psychique se stabilise, il faut que ce qui l’entoure soit d’une rigueur absolue mais sans rigidité. C’est ce que j’appelle le calcul de l’ambiance. Le repère, c’est le geste discret, l’attention au quotidien, le respect d’un rythme. Si l’environnement est chaotique ou imprévisible, le patient s’effondre. Stabiliser, c’est d’abord sécuriser l’espace et le temps pour que le cerveau n’ait plus besoin de s’épuiser à anticiper le danger. »
2. Donald Winnicott : La fonction de soutènement (Holding)
Ce pédiatre et psychanalyste britannique a démontré que la stabilisation psychique de l’adulte passe par les mêmes mécanismes que la construction du nourrisson : la capacité du milieu (ou du supérieur/thérapeute) à « contenir » l’angoisse par sa seule constance.
« Le rétablissement de l’équilibre ne vient pas d’une intervention magique, mais de la continuité de l’environnement. Le holding (le maintien), c’est la capacité de rester stable, inchangé, face aux attaques, aux crises ou aux tests de l’autre. Quand le sujet voit que son entourage ne se détruit pas, ne s’énerve pas et reste prévisible, son propre appareil psychique peut enfin cesser de s’agiter et commencer à se poser. »
3. Henri Ey : Le contrôle de la conscience et l’organisation du temps
Auteur des manuels de psychiatrie de référence en France, Henri Ey définissait la maladie mentale comme une « déstructuration de la liberté ». Pour lui, la stabilisation est une reprise de contrôle de la trajectoire temporelle.
« Stabiliser un esprit, c’est lui redonner la maîtrise de sa temporalité. La crise psychique est une immédiateté pure, un instantané où le sujet est submergé par ses pulsions ou ses peurs. Le processus de stabilisation commence dès lors que le sujet réintègre la notion de passé et d’avenir, c’est-à-dire la constance. C’est la lente reconstruction d’un projet, d’une routine, où chaque jour valide le jour précédent. »
4. Carl Jung : L’intégration de l’Ombre et l’axe de régulation
Pour Jung, la stabilisation n’est pas un calme plat ou une absence de conflits, mais la capacité du Moi à observer ses propres zones de perturbation sans s’y dissoudre.
« On ne devient pas lumineux en imaginant des figures de lumière, mais en rendant la noirceur consciente. Le processus de stabilisation psychique survient lorsque l’individu cesse de fuir ses contradictions ou ses pulsions destructrices, mais qu’il apprend à les observer avec détachement. La stabilité est un axe vertical : elle exige que l’on connaisse ses propres failles pour ne plus être surpris par elles. »
5. Boris Cyrulnik : La sécurisation et la « tuteurisation »
Le célèbre neuropsychiatre français, théoricien de la résilience, rappelle que la stabilisation psychologique dépend de la présence de repères fixes, qu’il nomme les « tuteurs ».
« Aucun cerveau ne peut se stabiliser seul dans le vide. Nous avons besoin de tuteurs de résilience : un cadre, une règle implicite, une personne ressource dont la présence est constante. La stabilité psychique s’acquiert par imprégnation : si le modèle que j’observe est calme, cohérent et prévisible, mes réseaux neuronaux finissent par calquer cette sérénité. C’est l’ordre extérieur qui sécurise le désordre intérieur. »
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« Ils étaient assis à l’extérieur de la salle. Ils m’ont regardée. Je ne leur ai rien dit. J’avais honte, je les aimais très fort, je les aime toujours autant. Le procès se tenait à huis clos, il n’y avait pas de public.
Avant le procès, l’administrateur ad hoc m’avait accompagnée pour visiter l’intérieur de la cour d’assises. J’ai vu comme c’était grand et très haut de plafond. Elle ne m’a pas expliqué le rôle du président, ni celui de l’avocat général, ni comment se déroulait un procès d’assises. Elle m’a montré où je serais installée, où serait mon avocate, et où serait mon père. C’est tout.
J’étais devant, à côté de mon assistante maternelle. Il y avait aussi l’assistante sociale et l’administrateur ad hoc. Encore devant moi, sur la gauche, mon avocate. Plus loin, sur la droite, mon père et son avocat. Devant moi, en arc de cercle, surélevés, les sièges des jurés. Au milieu, le président avec une robe rouge, à sa droite et à sa gauche, deux magistrats.
Ma mère, je l’ai su après, avait été conduite dans une petite salle à côté parce qu’elle allait témoigner et qu’elle n’avait pas le droit d’assister au procès jusqu’à son témoignage. Mon père, j’évitais de le regarder. Je sentais que lui me regardait. Alors, je baissais la tête. Je ne me souviens pas des jurés. Je ne les regardais pas. Je regardais par terre. Je ne me souviens d’aucun visage ni de la façon dont ils étaient habillés.
J’étais là parce qu’on m’avait demandé de venir, mais c’était comme si je n’étais pas là. Comme si j’étais dans un autre monde. Cette journée était une journée folle. J’étais là sans y être. À cette époque, je vivais comme ça, dans un autre monde.
Des années plus tard, en 2005, un psychiatre a décrit l’état dans lequel je me trouvais. Dans son rapport, il a parlé d’une « longue période de dépersonnalisation vécue dans un état quasi hypnotique ». C’est vrai, j’étais comme ça. »
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« En 1917, Canaris échappe à un piège tendu par des agents britanniques dans un restaurant de Barcelone. Ayant remarqué une anomalie mineure (un serveur qu’il ne reconnaissait pas), il sort discrètement par les cuisines quelques minutes avant l’arrivée de tueurs. Cette vigilance paranoïaque lui sauvera la vie à de nombreuses reprises. «
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« La confiance n’exclut pas le contrôle. »
Trotsky
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« 1. Le calme qui rassure
C’est celui du maître artisan (comme Hattori Hanzo dans Kill Bill) : gestes lents, voix basse, concentration totale.
Il inspire confiance parce qu’il traduit une maîtrise intérieure : rien ne sera fait dans la précipitation.
Les spectateurs ressentent une paix, comme s’ils pouvaient déposer leurs peurs dans ce silence habité.
2. Le calme qui fait peur
Le visage impassible du type tenant une arme, ou du chef qui n’a pas besoin d’élever la voix.
Ce calme impose parce qu’il soutient une puissance prête à s’exercer : il n’a pas besoin de menacer, sa seule présence est un avertissement.
C’est le calme décrit par Hobbes dans le Léviathan : l’autorité qui tient les passions en respect.
3. Le calme feint
Un sourire poli, une remarque légère, un silence ambigu.
Il peut masquer la jalousie, la perfidie, l’intention de nuire.
Ici, le calme n’est pas sérénité mais dissimulation : il demande de l’attention pour distinguer l’inoffensif du dangereux.
4. Le calme des justes
Celui des personnes discrètes, effacées, qu’on oublie parfois, mais qui portent un pouvoir moral.
Leur calme n’intimide pas, mais il oblige au respect par sa dignité.
On le retrouve dans des figures comme Jésus dans les Évangiles, ou certains témoins silencieux de l’Histoire : ils incarnent la force tranquille.
5. Le calme stratégique
C’est celui qu’on voit dans certains environnements durs : rester impassible, ne pas donner prise à la provocation.
« Le premier qui pète un fusible perd », comme dit Booba.
Ici, le calme est une arme : il permet de garder l’initiative, de ne pas se battre pour de mauvaises raisons, d’économiser ses forces pour les vrais combats.
6. Le calme méthodique
Celui du travail répété, du geste qui s’exerce comme un métronome (Zidane qui tape dans le ballon, encore et encore).
Ce calme est moins spectaculaire mais plus profond : il construit une force durable, une maîtrise qui ne se voit pas immédiatement mais qui s’impose avec le temps.
Utilité de ces distinctions
Elles aident à décoder un environnement social ou professionnel : qui a un calme rassurant, qui a un calme menaçant, qui feint le calme, qui reste discret mais solide.
Elles évitent de confondre la folie temporaire et la méchanceté durable, l’erreur d’un instant et la stratégie installée.
Elles permettent de se repositionner soi-même : garder son calme dans l’épreuve, éviter les confrontations inutiles, voir clair dans les rapports de force.

En somme, le calme n’est jamais neutre : il peut être paix, menace, masque, dignité, stratégie ou discipline.
Savoir le lire, c’est déjà une manière de ne pas se perdre et de choisir où, quand et comment engager ses forces. »
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« L’écoute flottante est une écoute profonde
Attention : nous ne proposons pas d’écouter autre chose à la place, mais d’écouter autre chose en plus. Et il s’agit de choisir quelque chose de mineur, de périphérique qui ne vous capte pas trop au détriment de votre travail.
L’écoute flottante met en lumière un aspect essentiel de l’écoute active qui va au-delà de simplement entendre ce que l’on veut entendre. L’idée ici est de prêter attention à ce qui est périphérique, souvent invisible ou négligé, mais qui a pourtant une grande valeur dans le processus de compréhension et de prise de décision.
Il ne s’agit pas de se focaliser sur un aspect secondaire ou « mineur » à la place du principal, mais d’élargir notre champ de perception en y intégrant des éléments subtils et souvent inaperçus. »
Paul Devaux
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Dynamiques systémiques à anticiper
- « L’émergence des clans invisibles : Ils se forment et se solidifient autour de regards entendus, de blagues réservées ou de silences complices.
- L’épreuve tacite des nouveaux : Analyse des tests subtils imposés par l’ancien groupe (laisser seul à une table, ironiser sur une initiative, ignorer poliment).
- Le comportement en moments de crise : Identification de qui garde son calme (stabilité émotionnelle), qui devient toxique (recherche de boucs émissaires) et qui soutient sans bruit.
- Les réajustements discrets : Certains supérieurs hiérarchiques ne réagissent pas immédiatement ; ils notent tout, accumulent la donnée, puis recadrent sobrement au moment opportun (Kairos).
- Le triomphe des évolutions lentes : À terme, la constance devient pleinement lisible et l’incohérence éclate irrémédiablement au grand jour. »
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« 75 à 80 cm «
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« L’impunité s’étend à l’étranger : une série d’assassinats documentés — Zelimkhan Khangoshvili à Berlin (2019), CNN Mamikhan Umarov à Vienne (2020), Imran Aliyev à Lille (2020, poignardé 135 fois) U.S. Department of StateRFE/RL — témoigne d’une terreur extraterritoriale systématique. Le procureur fédéral allemand a conclu que le meurtre de Berlin avait été commis « sur ordre des services étatiques du gouvernement central de la Fédération de Russie ». WikipediaJAMnews« »
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« Là, Télémaque aperçut des visages pâles, hideux et consternés. C’est une tristesse noire qui ronge ces criminels; ils ont horreur d’eux-mêmes, et ils ne peuvent non plus se délivrer de cette horreur, que de leur propre nature. Ils n’ont point besoin d’autre châtiment de leurs fautes, que leurs fautes mêmes; ils les voient sans cesse dans toute leur énormité; elles se présentent à eux comme des spectres horribles; elles les poursuivent. Pour s’en garantir, ils cherchent une mort plus puissante que celle qui les a séparés de leur corps. Dans le désespoir où ils sont, ils appellent à leur secours une mort qui puisse éteindre tout sentiment et toute connaissance en eux; ils demandent aux abîmes de les engloutir, pour se dérober aux rayons vengeurs de la vérité qui les persécute: mais ils sont réservés à la vengeance qui distille sur eux goutte à goutte, et qui ne tarira jamais. La vérité qu’ils ont craint de voir fait leur supplice; ils la voient, et n’ont des yeux que pour la voir s’élever contre eux; sa vue les perce, les déchire, les arrache à eux-mêmes: elle est comme la foudre; sans rien détruire au dehors, elle pénètre jusqu’au fond des entrailles. Semblable à un métal dans une fournaise ardente, l’âme est comme fondue par ce feu vengeur: il ne laisse aucune consistance, et il ne consume rien: il dissout jusqu’aux premiers principes de la vie, et on ne peut mourir. On est arraché à soi; on n’y peut plus trouver ni appui ni repos pour un seul instant: on ne vit plus que par la rage qu’on a contre soi-même, et par une perte de toute espérance qui rend forcené. »
Fénelon, Les aventures de Télémaque
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« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »
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» La plupart est effectuée par des américains à d’autres américains grâce au manque de valeurs morales, comme je l’ai mentionnée avant. L’exposer à de vraies informations n’a plus d’effet désormais. Une personne qui est » demoralized » est incapable d’évaluer les vraies informations, les faits ne comptent plus pour elles. Même si je l’inonde d’informations, avec des preuves authentiques, des images, des photos, même si je la traîne de force dans des camps de concentrations ici en URSS, il n’y croira pas jusqu’à ce qu’il reçoive un coup dans la figure, quand les militaires écraseront sa figure, alors il entendera, mais pas avant, ça c’est le côté tragique de la démoralisation.»
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«The American CIA could never figure out how the KGB could have make disappear all these people, arrest them, taken to a van, and all shot in one night… The response is simple: long before the communist had taken the power, there was a network of local informers that had informed them. »
Yuri Bezmenov
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« L’éducation motrice doit replacer le dissonant dans un milieu qu’il déserte. Le dissonant intime a consommé le divorce entre son corps et le réel, en même temps que celui de sa pensée et du réel. Privée d’une adaptation aux résistances et aux mouvements ambiants, sa fonction tonique joue, comme sa sensibilité, à contresens et à contretemps, entraînant, dans son comportement musculaire, retards (geste arrivant après coup), excès (geste avide ou saccadé), inhibitions (postures figées), persévérations, chevauchements et contaminations (maladresse, bégaiement, confusion verbale). Le sentiment pénible d’être gauche, maladroit, disgracieux, raide, et pour autant ridicule, très vif dès l’enfance, ne fait qu’accentuer la dissonance. Il est capital de rendre au dissonant une activité de relation qui est chez lui AFFOLEE. »
Emmanuel Mounier
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Parcours et formation initiale
« Le général Fabien Mandon est un pilote de chasse de formation, entré à l’École de l’air en 1990 (promotion « Lieutenant Poznanski ») et sorti breveté pilote de chasse en 1994. Issu d’un milieu civil (ingénieur et kinésithérapeute pour parents), il n’était pas dans les premiers du concours d’entrée (77ᵉ rang) mais s’est très tôt imposé. En école, il a participé aux exercices traditionnels (par exemple, construire un « mur de Poelkapelle » en l’honneur de Guynemer) qui ont séduit les instructeurs et lui ont valu d’emblée la réputation d’être « fiable » et populaire dans sa promotion. Par la suite, Mandon a piloté des Mirage F1CT et 2000D en escadrilles (3/13 « Alsace », 2/3 « Champagne ») et a cumulé 144 missions de guerre, notamment au Tchad et en République démocratique du Congo. Ces missions de combat, en particulier en Afghanistan en 2006, ont confronté l’officier à des conditions extrêmes du métier des armes.
Formation militaire et survie extrême
La formation d’officier aviateur en France combine rigueur physique, entraînement militaire et spécialisation aéronautique. Dès l’école initiale, « la formation militaire et sportive est la base de toute activité » : les élèves suivent des cours de combat corps-à-corps, parachutisme militaire, topographie, transmissions, etc., pour maintenir une condition physique optimale. Ce « socle » garantit aussi une résilience élémentaire. À cela s’ajoute un cursus académique de haut niveau (ingénieur généraliste, sciences politiques et humaines) visant à former un officier complet. Au cours de leur scolarité, les élèves-officiers reçoivent également un enseignement éthique et historique – par exemple, ils apprennent l’organisation et l’histoire de l’armée ainsi que des notions d’éthique – lors de formations dédiées (tels les modules de tutorat au CPOCA-AE).
Après l’École de l’air, l’entraînement devient spécifique au pilotage. Le centre de formation à la survie et au sauvetage (CFSS) de l’armée de l’Air dispense aux pilotes un stage S.E.R.E. (Survie, Évasion, Résistance, Extraction) commando. Ce stage combine la survie en milieu maritime et terrestre ainsi que la survie en situation de combat. En clair, le pilote apprend à subvenir à ses besoins dans tous les environnements hostiles (froid extrême, jungle, désert) et à réagir face à une capture éventuelle. La mission du CFSS est justement « d’assurer la formation du personnel navigant… dans le domaine de la survie tous milieux (désertique, équatorial, temps froid) et tous temps (paix et guerre) », avec des certifications SERE jusqu’au niveau C (niveau OTAN le plus élevé). Ces formations éprouvent le stagiaire mentalement (privations, évitement de « patrouilles ennemies » simulées, interrogatoires forcés, etc.) et physiquement. En retour, elles forgent une grande résistance au stress et une capacité à conserver son calme. Comme le note la doctrine militaire, l’éducation (y compris militaire) vise à développer chez l’homme « un certain nombre d’états physiques, intellectuels et moraux ». Ces stages de survie poussent les futurs pilotes à mobiliser leur volonté et leur discipline : ils apprennent, notamment, à dominer la peur et à maintenir la cohérence de leur équipe malgré la fatigue ou l’isolement. »
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« Le chef d’état-major des armées
Sous l’autorité du Président de la République et du gouvernement, et sous réserve des dispositions particulières relatives à la dissuasion, le CEMA est responsable de l’emploi des forces et assure le commandement des opérations militaires.
Il est le conseiller militaire du Gouvernement »
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Fabien Mandon
« Marié et père de trois enfants, Fabien Mandon est né le 19 octobre 1969 à Montmorency (95).
Il intègre la promotion 1990 de l’Ecole de l’Air, promotion « Lieutenant Poznanski », dont il sort breveté pilote de chasse.
En 1994, il rejoint l’escadron de chasse 3/13 « Alsace », à Colmar sur Mirage F1CT. Au cours de cette affectation, il participe à la mission de protection aérienne du territoire et est engagé à six reprises dans le cadre des opérations conduites en RCA et au Tchad. »
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« Promu capitaine en 1996, il prend le commandement en 1999 de l’escadrille « Colmar ».
Promu commandant en 2001, il rejoint Paris en 2002 comme conseiller du domaine aérospatial au sein de la délégation aux affaires stratégiques (DAS).
En 2004, il suit la scolarité de l’école de guerre à l’École Supérieure des Forces Armées Espagnoles (ESFAS) à Madrid.
En 2005, après avoir été promu lieutenant-colonel, il est affecté sur la base aérienne 133 de Nancy-Ochey, au sein de l’escadron de chasse 2/3 « Champagne », doté de Mirage 2000D, qu’il commandera. Pendant ces trois années, il participe aux opérations en Afghanistan en 2006 puis met en place le premier détachement d’avions de chasse français sur la base de Kandahar en 2007.
En 2008, il rejoint le bureau « plans » de l’état-major de l’armée de l’Air avant d’être promu colonel en 2009. À l’été 2011, il est engagé au sein du commandement OTAN de la composante aérienne de l’opération Unified Protector en Libye, comme adjoint pour la stratégie aérienne de la campagne.
En 2012, il prend le commandement de la base aérienne à vocation nucléaire 702 d’Avord et de la base de défense de Bourges-Avord.
En 2014, il est auditeur de la 64° session du CHEM et de la 67° session de l’IHEDN.
Il rejoint la DGRIS en 2015 où il est en charge des relations internationales du ministère de la Défense avec les pays d’Amérique du Nord, d’Europe et de la Russie, ainsi que de l’élaboration des positions de la France à l’OTAN, l’UE et l’ONU.
En juillet 2017, il est nommé « adjoint air » auprès du chef de l’état-major particulier du Président de la République, poste auquel il est promu général de brigade aérienne en juin 2018.
En septembre 2019, il devient le chef de la division « cohérence capacitaire » de l’état-major des Armées où il est en charge des équipements et capacités futures pour les armées françaises.
Le 1er septembre 2020, après avoir été promu général de division aérienne, il est désigné pour occuper les fonctions de chef du cabinet militaire du ministre des Armées. Il est élevé aux rang et appellation de général de corps aérien un an plus tard.
Le 1er mai 2023, il est nommé chef de l’état-major particulier du Président de la République et est élevé aux rang et appellation de général d’armée aérienne.
Le 23 juillet 2025, le général d’armée aérienne Fabien Mandon est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des Armées à compter du 1er septembre 2025.
Le général Fabien Mandon totalise 144 missions de guerre. Commandeur de la Légion d’Honneur et officier de l’Ordre National du Mérite, il est titulaire de la croix de la Valeur Militaire avec deux citations. »
Biographie du chef d’état-major des Armées
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«Il y a comme un « jeu » de regards dans ce blog, entre le lecteur et le blogueur, entre la perception qu’il a de lui-même, et celle(s) que les autres ont de lui, celle qu’il a des autres, et celle que les autres ont d’eux-mêmes, celle(s) que les autres ont d’eux-mêmes, justes ou injustes, vraies ou fausses. Avec comme paramètres associés, les antécédents relationnels, sociaux, son « relatif » anonymat, celui des autres, ce qu’il dit, et ce qu’il ne dit pas, les attentes et jugements collectifs, des internautes, de « la » société, les paroles, les actes, du blogueur, sur et en dehors de son blog, ceux des autres, sa compréhension plus ou moins fine, juste, ajustée de sa propre posture, celle que les autres peuvent, ont d’eux-mêmes, avec les mêmes nuances dans la distinction entre la réalité et les illusions dans celles-ci, ainsi que de celles du blogueur, avec bien sûr toutes les nuances, les différences dans les sentiments, entre empathie, sympathie, compréhension et rejet ainsi que les dynamiques relationnelles inhérentes aux diverses imbrications, et logiques sous-jacentes à ces diverses considérations qui évoluent en temps réel et en fonction des divers jugements, perceptions, limites et évolutions, importances de chacun dans la perception, la prise en compte de ces divers facteurs et de leurs manifestations sociales dans le monde physique et réel, dense.»
…
« L’intendant militaire, secrétaire-général,
Signé DE PEUCEVAL.
Comment concilier, nobles Pairs, ces attestations si favorables,
qui naturellement ont été fournies au ministère par le colonel
Labéraudière, dans le régiment duquel servoit Fesneau, avec la
déposition que ce colonel a faite devant vous?
Voici comment s’explique une contradiction si frappante ; car
le moment est venu de ne rien dissimuler de ce qui peut inté
resser la défense.
A une époque peu éloignée de la découverte du prétendu
complot, la légion du Nord manœuvroit dans la plaine qui se
trouve à la sortie de la barrière du Trône, quand un soldat,
condamné au peloton de discipline, c’est-à-dire à faire l’exercice
deux ou trois fois par jour, le sac au dos, comme en campagne,
laissa tomber ses armes par défaillance , et refusa obstinément de
continuer la manœuvre, alléguant que ses forces ne le lui per
mettoient pas. Ce soldat fut saisi, attaché à un arbre par des
courroies, et ainsi exposé comme un criminel, pendant la durée
de l’exercice, aux regards de ses camarades et des passants.
Ce n’est pas tout : au retour de la légion dans la caserne, le
même soldat y fut attaché de nouveau; on le plaça même dans
une telle attitude qu’il ne pouvoit dérober ses yeux aux rayons
brûlants du soleil qui frappoient sa figure, parodiant ainsi, à l’é
gard de ce malheureux, l’un des supplices que la cruelle Carthage
fit subir à un illustre martyr de la foi jurée. »
…
COUR DES PAIRS. AFFAIRE DU 19 AOUT 1820. PLAYDOYER DE M. ROUTHIER, AVOCAT AUX CONSEILS DU ROI ET A LA COUR DE CASSATION, CHEVALIER DE LA LÉGION-D’HONNEUR, POUR L’ACCUSÉ MODEWICK
…
Enfin, Messieurs : mieux vaudrait ne rien faire ! L’inertie raisonnée vaut mieux ! Eh bien, alors, vive le sous-sol ! J’ai dit que j’envie l’homme normal, jusqu à ma dernière goutte de bile ; mais, dans les conditions où je le vois, je ne veux pas en être un, quoique je ne puisse cesser de lui porter envie. Non, non, le sous-sol est plus avantageux quand même ! Là, il serait possible, au moins… Hé ! mais ici je mens encore ! Je mens, parce que je sais bien, comme deux fois deux, que ce n’est pas le sous-sol qui est mieux ; mais quelque chose d’autre, tout à fait différent, que je désire ardemment et que je ne trouve pas ! Au diable le sous-sol !
Voici ce qui serait mieux encore : si je croyais moi-même à quelque chose de tout ce que je viens d’écrire. Je vous jure, Messieurs, que je ne crois pas un seul, mais pas un seul mot de ce que j’ai écrit ! Ou bien, j’y crois peut-être, mais en même temps, je ne sais pas pourquoi, je sens et je soupçonne que je mens comme un arracheur de dents.
« Mais alors, pourquoi avez-vous écrit tout cela ? »
— me dites-vous.
Mais si je vous enfermais pendant quarante ans, sans aucune occupation, et que je vinsse vous trouver au bout de ce temps, dans votre sous-sol, pour savoir ce que vous êtes devenu ? Peut-on laisser l’homme seul pendant quarante ans sans aucune occupation ?
« N’est-ce pas honteux, n’est-ce pas humiliant ! — médirez-vous, peut-être, en secouant la tête avec mépris — Vous avez soif de la vie et vous résolvez les questions vitales par un galimatias logique. Qu’elles sont assommantes, qu’elles sont impertinentes, vos sorties, et en même temps comme vous avez peur ! Vous dites des bêtises et vous en êtes content. Vous dites des impertinences et vous avez constamment peur et vous vous excusez. Vous assurez que vous ne craignez rien, et en même temps vous recherchez notre approbation. Vous dites que vous grincez des dents, et vous faites en même temps de l’esprit, pour nous faire rire. Vous savez, vos jeux de mots ne sont pas spirituels mais vous êtes très satisfait, d’une façon évidente, de leur mérite littéraire. Il vous est peut-être arrivé de souffrir réellement, mais vous ne respectez nullement vos souffrances. Il y a, peut-être, en vous de la vérité, mais il n’y a pas de chasteté. Par petitesse, vous mettez votre vérité en montre, au pilori, au marché… Vous voulez vraiment dire quelque chose, mais vous cachez votre dernier mot par crainte, parce que vous n’avez pas le courage de le prononcer ; vous n’avez que de la lâche effronterie. Vous vous targuez d’être conscient, mais vous hésitez seulement, parce que, malgré que votre intelligence travaille, votre cœur est obscurci par la perversion ; et sans un cœur pur il ne peut y avoir de conscience régulière et complète. Et combien vous êtes obsédant ! Comme vous vous imposez. Combien faites-vous de contorsions ! Mensonge, mensonge et mensonge ! » Bien entendu, c’est moi qui invente à présent vos paroles. Cela vient aussi de mon gîte. Pendant quarante ans j’ai écouté vos paroles à travers la fente du parquet. Je les ai inventées moi-même ; je n’ai inventé que cela. Ce n’est pas étonnant que je les aie apprises par cœur et qu’elles aient pris une forme littéraire. Mais vraiment, êtes-vous donc vraiment crédule à ce point d’imaginer que je vais imprimer tout cela, et puis que je vous le laisserai lire ? Et puis voilà un problème pour moi : pourquoi, en effet, vous ai-je appelés « Messieurs », pourquoi me suis-je adressé à vous, comme si vous étiez vraiment des lecteurs ? On ne doit pas imprimer, ni laisser lire de pareils aveux, comme ceux que j’ai commencé à exposer. Au moins, moi je n’ai pas autant de fermeté que cela et ne trouve pas nécessaire d’en avoir. Mais voyez donc : j’ai une fantaisie en tête, et je veux la réaliser à tout prix. Voici de quoi il s’agit :
Dans les souvenirs de tout homme il y a des choses qu’il ne confie pas à tout le monde, mais seulement à ses amis. Il y en a d’autres qu’il ne confie pas à ses amis, à peine à soi-même et encore sous le sceau du secret. Mais enfin, il y en a aussi que l’homme a peur de s’avouer à soi-même, et de pareilles choses s’amassent en assez grande quantité en chaque homme comme il faut. Même plus l’homme est comme il faut, plus il doit avoir de ces choses-là. Pour moi au moins, il n’y a que très peu de temps que je me suis décidé à me rappeler certaines de mes aventures d’autrefois, et jusqu’à présent je les avais toujours évitées, même avec une certaine inquiétude. Mais à présent, quand non seulement je me les rappelle, mais encore me décide à les écrire, à présent, précisément, je veux éprouver si l’on peut être tout à fait sincère avec soi-même et ne pas craindre la vérité. Une remarque à ce propos : Heine prétend que les autobiographies exactes sont presque impossibles, et que l’homme ment toujours quand il s’agit de lui-même. D’après lui, Rousseau, par exemple, a certainement menti dans ses Confessions et même menti exprès, par vanité. Je suis certain que Heine a raison. Je comprends très bien qu’il soit possible quelquefois, uniquement par vanité, de s’accuser de crimes et je conçois très bien même de quel genre peut être cette vanité. Mais Heine jugeait un homme qui se confessait devant le public. Moi j’écris pour moi seul et je déclare une fois pour toutes que si j’écris comme si je m’adressais aux lecteurs, c’est seulement pour la montre, parce que j’écris ainsi plus facilement. Il n’y a là qu’une forme, une simple forme. Quant aux lecteurs, je n’en aurai jamais. J’ai déjà déclaré cela…
Je ne veux pas que quelque chose vienne me gêner dans la rédaction de mes’Mémoires’. Je ne veux établir aucun ordre, aucun système. J’écrirai ce que je me rappellerai…
Mais voilà par exemple que ce mot peut susciter la question : « Si vous ne comptez réellement pas sur des lecteurs, pourquoi donc faites-vous avec vous-même, et encore par écrit, des conditions pareilles, c’est-à-dire, qu il n’y aura ni système, ni ordre, que vous inscrirez ce que vous vous rappellerez. etc., etc. ? Pourquoi vous expliquez-vous Pourquoi vous excusez-vous ? »
Ah ! voilà, je réponds.
Il y a là toute une psychologie. Il se peut que je sois tout simplement lâche. Il se peut aussi que je me figure exprès être devant un public, afin de me conduire plus convenablement, pendant que j’écrirai. Il peut se trouver mille raisons. Mais voilà encore : pourquoi, à propos de quoi ai-je voulu écrire ? Si ce n’était pas pour le public, on pourrait mentalement se rappeler tout, sans rien coucher sur le papier ?
Oui, mais sur le papier c’est plus solennel. Il y a en cela quelque chose d’imposant ; on est plus sévère pour soi-même, on travaille son style. En outre peut-être parce que j’écris, éprouverai-je en effet quelque soulagement. Aujourd’hui, par exemple, un ancien souvenir me pèse particulièrement. Il m’est revenu très clairement ces jours-ci, et depuis, il est resté en moi comme un motif musical qui ne veut pas s’en aller. Et cependant il faut s’en débarrasser. Des souvenirs pareils, j’en ai des centaines. Mais, par moments, de ces centaines, un quelconque me pèse, et je crois, je ne sais pourquoi, que si je l’inscrivais, j’en serais débarrassé. Pourquoi donc ne pas essayer ?
Enfin, je m’embête ; je ne fais jamais rien. L’écriture c’est, en somme, un travail quelconque. On dit que par le travail l’homme devient bon et honnête. Eh bien ! voilà au moins une chance. »
Fiodor Dostoïevski
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« Les mots ont un sens », a-t-il déclaré, déplorant la « complaisance des extrêmes politiques et, parfois, de certains dans les formations politiques républicaines, c’est grave ».
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En janvier 2020, Emmanuel Macron avait déjà condamné cette idée de dictature qui venait de « discours politiques extraordinairement coupables », dans un entretien accordé à Radio J .»
Emmanuel Macron, pour Ouest France
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« Commençons par le réalisme quantitatif, où l’attention manque de mobilité, surestimant un terme, sous-estimant l’autre. Je devais ramasser un divers en une unité, mais je n’ai pas su déplacer mon attention de manière à m’assurer que tout tenait ensemble dans ma construction. Je ne suis pas arrivé à me concentrer pour évaluer l’importance relative des différents détails. DE CE FAIT, CE DÉTAIL-CI EST RESTÉ SUR LE DEVANT DE LA SCÈNE, FAISANT DE L’OMBRE À TEL AUTRE DÉTAIL, DONT J’AI FINI PAR NÉGLIGER L’IMPORTANCE. Mon erreur n’a pas été de négliger, car il me faudra bien négliger des détails. Elle réside dans le fait que cette négligence est une conséquence involontaire de mon acte de réflexion. Il est bien évident que, lors de cet exercice, porter sa conscience sur tel point revient dans le même temps à la détourner de tel autre point ; je fais la lumière sur X en mettant dans l’ombre Y, tout simplement parce que je ne peux pas tout faire en même temps. À ce stade, néanmoins, la réflexion est réussie si j’effectue ces opérations consciemment, en pesant ce que je délaisse pour ce que je prends en contrepartie. Cela requiert de la concentration lors du parcours des différents éléments du problème, c’est.à-dire un effort d’équilibrage de l’attention lors des opérations mentales. Le résultat est un certain chemin qui met à sa place chacun de ces éléments. L’erreur produit au contraire une représentation où certains éléments ne sont pas véritablement liés, mais cette incohérence se situe dans un angle aveugle pour la conscience. »
Maxime Parodi
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« Comprendre…. n’a rien ou peu à voir, n’est pas synonyme, n’incite pas, ou pas nécessairement, à parler. »
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« À l’inverse, parler n’est pas synonyme, n’est pas, n’a pas toujours, ne stipule pas toujours, que l’on comprend. »
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« Des situations. »
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« À éviter. »
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« Comprendre… »
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« C’est un délai. »
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«Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PA SUN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »
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« L’unité d’une vie n’est pas une unité d’agencement, transparente aux explications causales, mais l’unité d’un geste gracieux, qui peut ne réussir qu’à la onzième heure et déroute l’exégèse la mieux intentionnée. Le détachement gidien est sans doute en surface un goût de l’infidélité et de la dispersion ; plus profondément il apparaît comme une défense contre la sclérose des volontés préconçues et des habitudes insensibles, une façon de rester disponible aux ressources imprévisibles d’une réalité toujours plus somptueuse que ses effets. A tout dire, notre consistance psychique ne se maintient que tendue par ces oppositions intérieures : les détendre ou sacrifier l’un de leurs termes, c’est nous livrer aux adaptations médiocres. Encore les contradictions du caractère offrent-elles à l’observation, sinon toujours une explication, du moins un minimum de netteté dans le dessin. Mais cette contradiction ramassée et indistincte qu’est l’ambivalence ? Depuis que Bleuler a donné à l’ambivalence droit de cité, depuis que le freudisme a cru trouver dans l’ambivalence affective de l’enfant, et notamment dans son ambivalence sexuelle au premier âge, la racine de toutes les ambivalences postérieures, la psychologie la fait lever de tous côtés. Il arrive qu’elle ne soit qu’un effet de perspective et non pas un phénomène de structure. Toute impulsion est forte non pas seulement de sa propre force mais de la faiblesse des impulsions antagonistes ; la chasteté, le calme, la bonté, aussi bien que les conduites positives, peuvent n’être que l’effet survalorisé d’une absence de passions énergiques. A ce niveau, il est encore assez facile de résoudre l’ambiguïté : l’impulsion directe et profonde se reconnaît à sa richesse, à son originalité, à l’ampleur de son expression et de ses effets. »
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« Une ambivalence plus brouillée se rattache à une loi fondamentale du psychisme : toute intention psychologique provoque dans son surgissement l’éveil de la tendance contraire, toute force psychologique suscite dans sa racine même la force antagoniste. Il y a ambivalence chaque fois que les deux consciences, sans se fondre, viennent en surimpression ou les deux forces en composition incomplète. L’ambivalence se rapproche alors de l’équivoque, et l’interprétation est d’une difficulté souvent inextricable. Tantôt la vie maintient plus ou moins mêlées entre elles les deux tendances contradictoires à la raison : elle nous force à admettre des états à double visage, couplant la timidité à l’orgueil, le sentiment d’infériorité à l’affirmation de supériorité, la certitude au doute, l’un et l’autre s’entraînant, s’exaspérant, et se recouvrant mutuellement. On peut à la fois aimer consciemment et haïr inconsciemment le même être (et vice versa). D’autres fois la tendance suscitée l’emporte sur la tendance originelle par une sorte d’intempérance du processus de compensation vitale (hypercompensation) : on se trouve alors en présence d’un état qu’il faut interpréter à l’opposé de sa signification immédiate : cette indifférence affichée cache une sensibilité maladive et farouche, cette brutalité, une grande tendresse déçue et rebutée, cet acte de courage, une panique qui s’est fuie comme en avant d’elle-même. Enfin, les cas les plus difficiles sont bien ceux où l’ambivalence ne suscite aucune réaction de la part du sujet et n’existe qu’au regard de l’entourage. Considérons par exemple le refus éthique de l’instinct brutal, ou d’un trait de caractère jugé inférieur ; ils ne sont pas toujours alors, comme dans les exemples cités plus haut, subtilisés par leurs contraires, mais plus ou moins déguisés par des procédés que le freudisme a le premier mis en évidence et qui n’accèdent pas à la conscience. C’est une représentation ou une satisfaction symbolique, comme chez ce sujet qui, fuyant un désir incestueux qu’il ne veut pas s’avouer, mime sa répulsion par une fugue ou par la manie des voyages. C’est une rationalisation, autre manière de mettre en drame, comme chez ces sadiques qui se couvrent d’une théorie politique du pouvoir brutal, ou ces exhibitionnistes qui deviennent les théoriciens du dilettantisme et du snobisme. Ou c’est un simple déplacement, le plus difficile à déceler, car pour masquer un intérêt qu’il ne veut pas avouer ou s’avouer, le sujet fixe un intérêt violent, et de ce moment absurde, à n’importe quoi lui tombant sous la main. De nombreux goûts et des répulsions irraisonnées s’expliquent ainsi. La plupart de nos sentiments et de nos actions, sous l’effet de ces ambivalences, sont « surdéterminés » et l’on peut, dans la foi comme dans le crime, trouver à la fois et au même moment le meilleur et le pire inséparablement mêlés. Une sorte de sincérité et une sorte de mauvaise foi s’y fusionnent au point que c’est égal abus de mots, pour l’immoraliste de plaider la sincérité, pour le moraliste d’accuser la mauvaise foi, dans cette oscillation fragile de l’être entre deux sollicitations contraires. Complexités, contradictions, ambivalences jaillissent de l’inconscient et échappent souvent à la maîtrise du sujet lui-même. Comme si ce n’était pas assez de leur enchevêtrement, la construction consciente, l’effort personnel, l’éducation ou l’imprégnation sociale, la culture compliquent encore à l’extrême les formules caractérologiques individuelles. Des traits essentiels sont masqués par l’inhibition sociale et elle apprend si bien à enfouir les sentiments élémentaires, les pulsions comme les spontanéités, qu’il faut ensuite difficilement les retrouver par leurs effets indirects. Des caractères seconds, de rechange, de compensation, d’équilibration, parfois de simple jeu s’étagent en profondeur derrière la structure principale. Mille traits, avec la culture, viendront corriger un défaut, atténuer un excès, dessiner un contraste, esquisser une fantaisie ou souligner une valeur, tous étrangers au plan primitif du caractère de base. Des traits à l’état naissant, entre ces zones bien dessinées, cherchent encore leur forme. Autant de difficultés supplémentaires quand il s’agit de définir « le caractère » d’un homme dont la civilisation, la vie sociale et le contrôle de soi ont fait, à partir de son premier bagage psychique, une œuvre compliquée aux multiples entrées. C’est ce qui a conduit certains caractérologues comme le Dr Vermeylen, Jacques Lefrancq et José Brunfaut, à distinguer un caractère de base ou tempérament primaire et les superstructures qu’y ajoutent les influences postérieures3. La géologie de cette édification n’est pas faite pour simplifier les cartes de la caractérologie. Elle fonde une règle de méthode capitale. Un trait ou un syndrome de caractère doit toujours être considéré comme une fonction dont le paramètre peut affecter toutes les valeurs qualitatives des plus pauvres jusqu’aux plus riches. « Flegmatisme » signifiera, selon les cas, indifférence médiocre ou maîtrise supérieure de soi. L’émotif peut être un agité vulgaire ou un passionné de grande classe. Seule une évaluation peut ici compléter l’indication objective. Ces malheurs de la psychologie ont leur clef au-delà de la psychologie. Au-delà, et cependant en son cœur. Mais la contradiction et l’ambiguïté sont, au fil même de l’expérience, le signe vécu de l’existence transcendante, de l’existence personnelle. Elles sont les signes troublants d’une réalité qui ne peut s’exprimer par des moyens plus simples. Elles donnent sa perspective profonde à l’expérience de la subjectivité. Elles suggèrent à la philosophie du psychologue le même genre d’inductions que les irrationnelles, les imaginaires et les grandeurs incommensurables proposent à la philosophie du mathématicien. L’existence ne trouve ni dans les formes de la raison, ni dans les indices des sens, un langage direct pour se communiquer à nous. Elle ne peut se livrer qu’indirectement, et insuffisamment, par un chiffre dont la lecture pour nous n’est jamais achevée et le secret toujours fuyant. Au surplus, ce ne sont pas des objets qui sont ici en cause, mais nous-mêmes, ces hommes vivants que voici. Si jamais une science aussi complexe que l’on voudra, mais finie, pouvait les tenir à raison, il faudrait bien admettre que la liberté n’est qu’un fantôme de l’imagination. Les puissances du monde ne tarderaient pas à illustrer cette conclusion de la connaissance en annexant la science du caractère à l’arsenal des techniques de domination. Mais la personne est un foyer de liberté, et c’est pourquoi elle reste obscure comme le cœur de la flamme. C’est en se dérobant à la connaissance objective qu’elle m’oblige, pour communiquer avec elle, à courir avec elle un destin aventureux, dont les données sont obscures, les routes incertaines et les rencontres déconcertantes. Ainsi l’objet même de la connaissance du caractère l’exclut des connaissances de type positif sans l’exclure pour autant de la connaissance. La caractérologie est à la connaissance de l’homme ce que la théologie est à la connaissance de Dieu : une science intermédiaire entre l’expérience du mystère et l’élucidation rationnelle dont relèvent les manifestations du mystère. C’est dire que cette situation médiatrice ne doit pas décourager la recherche méthodique et les déterminations conceptuelles. Mais il faut leur prêter cette quatrième dimension, la profondeur de cet « univers projectif » dont M. Bachelard revendique la présence poétique universelle sous notre monde solide et lucide. Nous poserions la question caractérologique fondamentale à peu près sous la forme de la question qu’il engage sur d’autres terrains que le nôtre : « Quels sont les éléments d’une forme caractérologique qui peuvent être impunément déformés par une intrusion irrationnelle en laissant subsister une cohérence structurelle caractérologique ? » Ainsi ne s’excluent ni le mystère ni la science. Mais une psychologie qui a conduit suffisamment loin ses investigations positives est à jamais guérie de l’illusion de croire que l’homme est un mécanisme qui se monte et se démonte et qu’il aurait le pouvoir divin de recomposer. Les éléments du caractère sont le chiffre d’un langage secret qui ne vient pas de derrière les phénomènes, mais de leur inépuisable fécondité, et sans lequel toute l’anthropologie devient incompréhensible. Le mystère aime la lumière ; contrairement à la confusion, il aspire à se préciser en mots clairs et en formes saisissables. Mais plus il se dit et plus il se peuple de formes, plus il s’approfondit en même temps comme mystère et alourdit son secret. Éliminer l’effort vers la détermination, ce serait livrer la science du caractère à la confusion et l’avenir des caractères aux lâchetés qui naissent des relâchements de l’esprit. En éliminer le mystère, ce serait se condamner à supprimer de notre expérience les actes irrationnels, les irruptions de liberté et de grâce, les crises, les rencontres, les partages dramatiques qui en font le goût et le prix. Tâtonnant entre les clartés et le mystère, nous devrons garder assez de souplesse, quand nous travaillerons à nous connaître et à nous former nous-mêmes, pour maintenir ces deux attitudes de vie : attentifs et cependant abandonnés, engagés et disponibles, politiques et spontanés. Ce sera le principe même de la connaissance d’autrui et de l’éducation. Cette même souplesse, nous aurons à en faire usage dans nos méthodes de recherche. Il sera longtemps sans doute avant que l’on puisse unifier non seulement les résultats, mais les méthodes de la caractérologie. Quand nous explorerons le visage que tournent vers nous les êtres, la recherche des corrélations descriptives sera notre principal instrument d’analyse. Plus nous nous enfoncerons dans la profondeur des structures et des conflits, plus nous devrons RECOURIR AU LANGAGE DIRECT DES FORCES EN JEU. »
Emmanuel Mounier
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Les personnes que vous recherchez sont celles dont vous dépendez. On prépare vos menus, on enlève vos ordures, on vous relie par téléphone, on conduit vos ambulances, on vous protège pendant votre sommeil… Jouez pas au con avec nous ! »
Fight Club
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« Chaque moment de la vie, chaque action, chaque activité, tout raisonnement, tout discours, actes, pensée, action, inaction, est potentiellement interrogeable, critiquable. Du ton employé par quelqu’un, un voisin, qui nous dit, nous adresse un simple « bonjour », une simple, une banale réflexion, jusqu’à la façon dont quelqu’un, des gens nous évitent, ou parlent, vont parler de nous, ou nous ignorer, ne même pas nous regarder, en passant par ce que l’on fait là, je fais là moi, à te répondre, l’horaire de nos messages, le fait que l’on dorme ou pas, la qualité de notre sommeil, notre respiration, calme, posée, haletante, courte, la sueur que l’on dégage, l’odeur, le parfum, que l’on sent, peut ressentir, à notre approche, nos silences, notre goût pour la conversation, notre culture, nos relations, leur nombre, et qualité, le fait que l’on sourisse, ou pas, au quotidien, notre naturel, notre apparence, notre allure, nos caractères, et pensées, notre âges, notre intérêt, ou désintérêt, pour certaines choses, pour certaines personnes, ou activités, le silence qui entoure, notre personne, notre quotidien, l’enthousiasme, la réserve, la prudence, la circonspection, le langage, la morosité, le discours, tout, tout ce que l’on témoigne, l’on dit ou révèle par notre langage, par nos discours, depuis mon message, tes pensées, celles que te suscitent, te susciteront mes mots, mon écrit, l’endroit, l’heure, la disposition d’esprit, avec lesquels tu vas lire, en diagonale ou alors avec attention, mes propos, mon discours, le contexte, ton contexte de vie, personnel, mental, ton âge, et maturité, ta conscience, ton éveil, ta sensibilité, l’ennui ou le désintérêt que mes mots, mon discours te susciteront, tout ça, toutes ces réactions sont personnelles, et indivuelles, conjecturables, oui, mais dans quelle mesure, dans laquelle exactement, l’on se trompe, plus souvent que l’on ne le croit, l’on ne le penserait, dans notre mesure, notre estimations, du regard, sur l’avis, le jugement que les autres, d’autres personnes vont, pourraient, ont portés sur nous, sur nos vies, nos actes, nos pensées, actions et habitudes, souvent en plus nous sommes, restons invisibles, chacun étant bien trop préoccupé par soi, par son image, pour s’intéresser sérieusement, ou sereinement, à l’autre, j’avoue préférer, avoir quelques notions, quelques idées, sur la possible, la probable réception de ma personne, sur ma personnalité passée, sur mes actions, mes actes, ceux du quotidien, du jour, de cette année, de ces six derniers mois, ou années, toute ma vie en fait…, mais, et plus je remonte dans le temps, et moins je vois, je peux voir, j’arrive à trouver pourtant de similitudes, de mêmes manières, de voir, d’agir ou de penser, entre moi, mon moi d’avant, et celui d’aujourd’hui, aussi, et si la chose est commune, à qui pense-t-on, quand on pense, à quelqu’un, des gens, une situation, des années ou des mois après, à ce que eux, les gens, des proches, des voisins, à ce qu’ils se sont dit, se dirent, ont pu avoir, entretenir et taire, comme choses, comme pensées et sentiments, on visite, l’on révisite, le temps, l’on meuble, cherche à le member, le ranger, l’étiquetter, et en fait, on découvre, le fait est, que c’est nous, nous qui le sommes, l’avons été, où va-t-on, peut-on même aller, comme ça, à creuser, chercher, retourner, parfois dans tous les sens, des dossiers, qu’on ose, l’on n’oserait même pas ouvrir, l’on pense, l’on réfléchit oui, mais à quoi, et puis quand !, oui quand surtout, trop tard, sur des choses, ce passé, sordide, révolu, stupide, seul…. Black!… is the true color of my true love’s hair… Mais éteins moi ce disque, cette foutue et satanée chanson !… mais j’essaye… je n’y arrive juste pas… »
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« Détérioration progressive de l’apparence : après 1939, Canaris néglige sa tenue, autrefois impeccable
•Consommation croissante d’alcool : cognac le soir pour calmer les nerfs
•Usage probable de drogues : accès à la Pervitin (méthamphétamine) distribuée dans la Wehrmacht
•Insomnie chronique : dort 3-4 heures par nuit
•Troubles digestifs : ulcères, nausées fréquentes
•Tremblements des mains : observés par Gisevius après 1942″
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« La peur, et pas seulement la peur de (la demande de sécurité) mais la peur pour (qui est une véritable passion éthique) nous oriente donc aujourd’hui davantage que le désir du bon. L’éthique des anciens était sans doute davantage tournée vers le bien commun, sans prendre assez au sérieux la possibilité du malheur. Nous sommes peut-être un peu trop mus par la crainte du pire – et la peur des maux passés nous empêche souvent de voir venir les maux présents. Nous devons apprendre à sentir ce que nous faisons. «
L’éthique sans panique, Olivier Abel, Dans La bioéthique, pour quoi faire ? (2013), pages 288 à 291
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« Le déni, la bêtise, la légèreté, l’insouciance, et le manque de clarté mentale et de structure dans le comportement agiraient comme un terreau fertile pour la maladie mentale, le jugement d’autrui, les incompréhensions et conflits interpersonnels et familiaux. »
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« Le but n’est pas assez de souligner, c’est de s’y faire, d’ajuster sa conduite, sa compréhension, l’évaluation implicite et explicite du contexte, des forces en présence, de leurs remarques, savoirs ou sentiments — de n’en pas être surpris ni étranger. »
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« La vitesse ou lenteur avec laquelle l’on agit et réagit, la virulence, le ton que l’on emploie est un indicateur involontaire de ce que l’on aurait fait dans sa situation. »
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« Et que dire des causes intérieures qui s’opposent au développement de la liberté ? D’un côté, ce sont l’ignorance et l’erreur ; de l’autre, c’est le vice. POUR POUVOIR, IL FAUT SAVOIR. POUR POUVOIR, IL FAUT DONNER À SES IDÉES ET À SES ACTIONS UNE DIRECTION JUDICIEUSE . Pour pouvoir, il faut être maître de soi. C’est par cet affranchissement de l’homme intérieur du joug de ses ignorances, de ses erreurs et de ses passions, que nous arrivons à nous affranchir de l’empire tyrannique du monde extérieur. Le progrès de l’homme moral par là devient la mesure même du progrès économique. Que serait, en effet, la liberté sans les lumières de la raison et sans une règle morale ? Ce qu’elle est pour trop d’hommes, un COUTEAU AUX MAINS D’UN ENFANT, UNE ARME ENTRE CELLES D’UN MÉCHANT OU D’UN FOU. »
Henri Baudrillard, Des rapports de l’économie politique et de la morale
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« Mir fällt zu Hitler nichts ein » (« A propos de Hitler rien ne me vient à l’esprit » )
Karl Krauss
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« Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). «
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« L’affaire Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938), au cours de laquelle Hitler élimine deux des chefs militaires les plus respectés sur la base d’accusations fabriquées par la Gestapo, est l’événement-tournant. William L. Shirer écrit dans son journal en février 1938 : « Blomberg et Fritsch, les deux hommes qui ont construit l’armée allemande, sont écartés. Hitler devient une sorte de Maître suprême de la guerre. » Canaris est, selon Höhne, « absolument stupéfait ». [INFÉRENCE] C’est à ce moment qu’il bascule de la prudence opportuniste à la résistance structurelle. » »« Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). InterforumBabelio«
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« Mais d’âpres et dégradantes querelles, des intrigues passionnées avaient abaissé, vis-à-vis d’eux-mêmes et devant l’opinion, les chefs civils de l’Allemagne. D’ailleurs, profitant de la faiblesse du souverain, et abusant de leur gloire, les chefs militaires avaient ôté au gouvernement l’autorité et le crédit. L’Allemagne constatait avec terreur qu’on avait faussé le jeu logique et nécessaire des pouvoirs dans l’État » (éd. Plon 1972, p. 156-157). «
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« Une sorte de stupeur morale saisit à la fois un souverain autoritaire et orgueilleux, un gouvernement jusque-là tenace, un monde politique docile, un commandement militaire confiant et résolu, une troupe obéissante et courageuse. Cette stupeur, comme par suite d’un fatal coup de baguette magique, annihila d’un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand, et grossit soudain ses défauts. Ainsi, dans la bataille, la meilleure troupe surprise se trouve soudain sans valeur » (cité d’après l’éd. Perrin 2023, p. 198 ; correspondant à l’éd. Plon 1972, p. 186). »
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« «Vous devez vous rendre fort, le plus fort possible Vous devez savoir qu’il n’y a personne autour de vous qui peut avoir une force sur vous, si vous-même vous en avez une déjà, c’est-à-dire que si vous, vous-même vous faites votre propre pluton, pluton ne viendra pas de l’extérieur pour vous envahir, il sera de moins en moins important dans votre vie, bien sûr vous aurez toujours les gens qui seront plutoniens qui vont vous entourer ils vont s’occuper de leurs oignons, ils vont vous laisser tranquille, et vous aussi vous allez aussi pouvoir vous occuper quelque part, mais si vous laissez tout à l’abandon, si vous maîtrisez rien, là pluton va, entre guillemets, « vous détruire », il va venir vous imposer sa loi »
Les rêves éveillés, Chaîne YouTube, Transformations, Aspects de Pluton
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« Un regard… plein de fureur… d’intensité !… distant, et pourtant présent, attentif, soucieux, alerte, vif !… Un esprit lucide… prêt à retorquer, à répondre, à mordre !… Une présence vive, insistante, sagace… Nerveuse, avec une verve, une pétulance… acerbe, caustique et moqueuse, dédaigneuse !… Pleine, emprise, empreinte de rancœur, de peines et de souffrances… Désireuse !… oui, assoiffée de vengeances, de sang, de répliques… Tu voulais me voir ?!… Me voici !… J’arrive… j’accours !… Mais quoi ?! Qu’est-ce qu’y a ?!.. C’est moi… moi donc mon visage, mon air, ma furie… qui t’effraie !… Je ne vois vraiment pas de quoi tu parles…»
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« « Quand j’emploie un mot, dit Humpty Dumpty d’un ton méprisant, il signifie exactement ce qui me plaît de lui faire signifier. Rien de moins, rien de plus. – La question, répondit Alice, est de savoir s’il vous est possible de faire signifier à un mot des choses différentes. – La question, répliqua Humpty Dumpty, c’est de savoir qui va être le maître. Et c’est tout. »La littérature, on le sait bien, possède certains dons de prophétie. Lewis Caroll, dans Au travers du miroir, dont je viens de citer ce bref extrait, semble anticiper sur un usage des mots qui sera, bien plus tard, celui des pouvoirs totalitaires. A partir du moment où l’on cesse de croire que les mots ont un sens et qu’ils nous servent non seulement à nommer le réel, mais à le faire advenir, la seule question qui importe est : qui est le maître ? Et la question de la vérité, quant à elle, perd toute pertinence. La vérité est, à tous moments, ce que décide le plus fort, parce que la représentation du réel imposée est celle qui sert le mieux ses intérêts.
Orwell, dans « 1984 », met le doigt sur le nœud du problème. Pour contrôler efficacement la pensée, le pouvoir totalitaire a compris qu’il lui fallait réformer le langage. Comme le dictateur de votre roman, Nécrole, Erik Orsenna, le Big Brother de George Orwell interdit l’usage de mots qui pourraient véhiculer des pensées interdites. « Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de mots des centaines de mots, nous taillons le langage jusqu’à l’os », triomphe Syme, philologue , spécialiste de novlangue, qui travaille au Service des Recherches. «** A la fin, nous rendrons littéralement impossible le crime par la pensée, car il n’y aura plus de mots pour l’exprimer. (…) La révolution sera complète, quand le langage sera parfait. ** » (p. 79, 80) La novlangue de « 1984 » vise à la fois à interdire de nommer les « réalités interdites », et de concevoir des idées hétérodoxes. Orwell, pour qui le mensonge intéressé des idéologues – même et surtout s’ils croient mentir au nom du Bien, du juste camp – fait de la déformation programmée du langage, un crime contre l’esprit.
De son côté, Claudio Magris écrit : «** Beaucoup de malhonnêtetés naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, intervertissant les rôles des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité.** » (Utopie et désenchantement, p. 41).
C’est ce qu’avait bien compris un philologue comme** Viktor Klemperer** . Traqué par la Gestapo, qui surgissait à l’improviste pour saisir ses écrits, il a passé la guerre à « déminer », comme il l’écrit la langue allemande des déformations que lui avaient faire subir les nazis, traquant les subtiles déformations sémantiques que les nouveaux maîtres de l’Allemagne faisaient subir au lexique – le mot « héroïsme », par exemple, réduit à l’endurance physique. Il relève un appauvrissement général. Il note la récurrence de certains procédés stylistiques – par exemple, l’euphémisation par laquelle on rend le crime acceptable, la forte présence des « guillemets ironiques », qui permettent de dénier à l’adversaire la qualité qu’il revendique. Ainsi, Heine est un « poète » « allemand ».
Qui peut prétendre que l’appauvrissement actuel de la langue , réduite à quelques exclamations (« un truc de ouf ! », ça veut dire quoi au juste ?), ne participe pas d’une semblable impuissance à nommer le réel ? Le verbiage prétentieux du management et de la pédagogie, avec leurs expressions toutes faites, leurs lexiques pseudo-scientifiques, pervertissent progressivement bien des champs du savoir et brouillent notre perception du monde. On observe, en outre, une tendance dans les sciences humaines à conférer un vernis de neutralité scientifique à des jugements de valeur partisans. Quant aux ressources que constituent les classiques de notre littérature, en devenant illisibles pour un pourcentage croissant de la population, ils perdent, chaque année scolaire, un peu plus de leur efficacité critique. Mais aujourd’hui, « qui est le maître ? »
Littérature contemporaine, Radio France
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« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
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«Dire que plein d’autres y ont déjà pensé
Mais malgré tout, je me sens tout seul.»
Stromae, L’enfer
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https://www.lorientlejour.com/article/1146196/qui-se-croit-superieur-aux-autres-.html
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt… d’un regard, des points, une topographie, des schémas, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée !… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, un écho, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les mains, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous !… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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Texte Reconstitué
« En 1845, comme je me trouvais à Bourbonne-les-Bains pendant l’automne, on me conseilla de voir une pipée. Mon hôte, étant pipeur consommé, je n’avais pas à chercher bien loin l’occasion. Cet hôte était un homme très calme et, de plus, discipliné ; une petite pimbêche de femme, qui jouait la princesse, se plaignait des nerfs et répétait sans cesse : « Cela m’insupporte, cela m’insupporte ! » Cet homme, si calme, d’un âge rassis, devenait furieux au moment du passage. La rage de la pipée s’emparait de lui et le défigurait. Il prenait l’œil hagard et fixe du faucon. Sa femme s’apercevait de ces changements et disait : « Ah ! voilà la pipée qui commence, voilà les oiseaux qui passent. »
Un soir, l’hôte et moi nous nous promenions devant sa maison. L’emplacement fait partie du cours de la ville. À cette heure, neuf heures, il était solitaire ; il faisait une nuit noire comme un four. L’hôte, qui s’appelait, je crois, M. Barnabé, venait de me raconter un épisode des Cosaques en 1814. Tout à coup, il me met la main sur l’épaule et me dit : « Les entendez-vous ? Les voilà ! » — « Qui ? les Cosaques ? » — « Non, les pinsons. Ils passent. Voyez-vous ce nuage ? » Il aurait fallu avoir les yeux de la foi pour voir quelque chose. M. Barnabé tira une clef de sa poche et rentra chez lui.
Le lendemain matin, il faisait beau, je me mis de bonne heure le nez à la fenêtre sur la cour. Mon hôte était déjà levé et assis sur une chaise basse, un chaudron entre les jambes ; il retournait de la poix avec une cuiller de fer. Trois jours durant, il se livra à cette opération avec un soin que Rossini ne met pas à faire du macaroni. Le troisième jour, Joseph le domestique apporta quatre cents brins d’osier qui furent trempés dans la poix et firent des gluaux. M. Barnabé chantonnait. Pendant les repas que nous prenions en commun, lui, sa femme et moi, il mangeait, engloutissait, mais ne disait mot. Si on parlait des nouvelles du temps, de la quadruple alliance, de la question d’Orient ou des faits divers du Siècle, il levait imperceptiblement les épaules et répondait à toutes les questions : « Les grives passent, il y en aura beaucoup cette année. »
Le lendemain, il me somma de l’accompagner au bois. Joseph, comme Robinson, mit dans la voiture tout ce qu’il fallait : une échelle, des haches, le sac aux gluaux, un tonnelet de vin blanc et des victuailles abondantes, car l’air du pays est perfide ; il développe un appétit contre lequel il est bon de se prémunir. Nous voilà dans le bois, à deux ou trois lieues de Bourbonne, où naissent les premières ramifications des Vosges. Joseph en avant, l’échelle sur le dos, la hache et les gluaux en bandoulière. Nous arrivons à un fourré de ronces et d’épines. Un joli chêne s’élevait au milieu, avec des branches bien espacées, point trop touffues. Joseph grimpe, élague un peu, fait des coches parallèles et insère ses quatre cents gluaux.
M. Barnabé et moi, nous avions fait une cabane au pied de l’arbre. On coupe des vernes, de longues branches minces et flexibles. On amincit le gros bout, on plante en terre, on retrousse l’autre bout autour de l’arbre de manière à faire berceau. On passe d’autres vernes horizontales, ce qui fait une carcasse de cage. On entrelace les intervalles de branchettes munies de leurs feuilles. La cabane est faite. Quand on veut, elle est impénétrable à la pluie, mais quand il fait beau, on laisse quelques interstices par où glisser un rayon visuel pour épier le gibier. Le petit rouge-gorge vient voleter autour de vous pendant le travail, comme pour le bénir. « Le malheureux, le premier pris », dit M. Barnabé, « et il est si bon dans le vol-au-vent. »
Nous fîmes un repas au bord d’un clair ruisseau, mais qui ne valait pas les ruisseaux d’Auvergne, ces ruisseaux d’argent qui coupent les chemins et vous invitent à vous agenouiller. Heureusement, nous avions du vin blanc qui tempérait l’eau. Après quelques instants de recueillement, nous entrâmes dans la cabane par deux petites portes latérales qui se refermèrent sur nous. Nous avions enlevé autour de l’arbre toutes les traces de l’homme, car le moindre copeau, le moindre débris est un indice pour l’oiseau. L’échelle avait été reportée dans le char à bancs. Nous étions maintenant assis tous les trois, les jambes repliées, notre tête touchant presque le dôme de la cabane.
Nous observions le soleil qui disparaissait de la cime des arbres. Quand il fut tout à fait couché, M. Barnabé passa dans ses lèvres une espèce d’herbe large qui ressemble au chiendent, et en tenant un bout de chaque main de manière à la tendre, il se mit à frouer. C’est le cri de la chouette, un frou-frou tremblotant imité à merveille. Il y a des instruments, des appeaux comme pour la caille, mais c’est grossier ; rien ne vaut l’herbe et le talent du musicien. Un geai répond de loin. Le geai est le gamin des bois. Il y est chez lui. Il vous y insulte quand vous entrez. Mais une chouette avant la nuit ! « Un oiseau de proie ! Ah ! nous allons la prendre. Au secours tout le monde ! » Et le geai fait entendre sa crécelle. D’autres geais répondent, puis les mésanges, les rouge-gorges, les grives, rarement un merle ; on ne dit pas « un fin merle » pour rien. Le pipeur redouble. Chœur furieux des oiseaux : « Tombons dessus ! » Le chasseur imite alternativement le cri de la chouette et le cri d’un oiseau qu’on plume. Alors la fureur ne connaît plus de bornes. Le tutti devient formidable. Mais personne ne se dévoue. À la fin, un geai, enivré de popularité, s’abat sur l’arbre et de là, il plonge du regard dans la cabane. Mais il ne peut rien voir. D’autres s’enhardissent et le suivent. Quand on juge qu’il y en a assez, on donne un léger coup de la paume de la main sur la voûte de la cabane et tout s’envole ou veut s’envoler, mais tout ce qui est sur l’arbre tombe à terre, les ailes en croix, dans des gluaux.
On sort rapidement par les portes latérales, on ramasse et on rentre. Les oiseaux perchés sur les arbres voisins s’enfuient en poussant des cris de désespoir qui répandent l’alarme. Il faut attendre quelque temps qu’il en vienne d’autres. Ceux qui ont échappé ne reviendront plus et ne seront jamais pris. Il y en a même qui racontent l’histoire, comme on le verra tout à l’heure. On passe en revue les prisonniers. Le geai fait une figure impayable. Lui, si vaniteux, si raillard, il est humilié au dernier point. Sa crête se hérisse et s’arrondit en casque de pompier, il écarquille les yeux et semble dire : « Moi, un homme comme moi, pris ! » On garde deux geais et un petit oiseau et on étouffe tout le reste. On recommence à frouer, puis on fait battre deux geais l’un contre l’autre. Ils s’embecquent si fort qu’ils ne peuvent plus se dépêtrer et ils crient au naturel. Ou bien on pince le petit oiseau qui piaille de toutes ses forces. J’étais chargé de faire battre deux geais, je n’avais pas encore la poigne du chasseur ; j’en laissai échapper un. Il alla se percher dans l’enceinte feuillue où arrivaient les autres oiseaux et, quand M. Barnabé se remit à frouer, il l’imita de la manière la plus comique et la plus efficace pour avertir toute l’assistance. On eût dit que le diable avait pris la forme d’un geai pour se moquer de nous. Nous ne pûmes plus rien prendre et nous fûmes forcés de plier bagage.
Nous prîmes ce jour-là une buse. Elle était tombée sur le dos, les ailes en croix suivant la règle, mais elle opposa si à propos son bec et ses griffes tranchantes comme des rasoirs qu’il fallut l’assommer sur place. La buse est un voleur, un concurrent, c’est pourquoi on l’assomme. Le geai est un auxiliaire, il sert dans la musique. Quant à le lâcher, on en a vu l’inconvénient. Certains chasseurs sont assez enragés pour le manger. M. Barnabé m’en montra un garde-manger plein qui ressemblait au cabinet de la Barbe-Bleue. Les geais étaient là, pendants tout de leur long, tout verts, attendant qu’ils fussent suffisamment faisandés. Alors M. Barnabé leur trouvait un petit goût original. La pipée s’en va, les bois deviennent trop rares et sont trop fourragés.
Il y pense parfaitement : « Il faut aux grands maux les… Admettre un paysan à ma table ? Le beau malheur ! D’abord, ce n’est pas un paysan, à ce que… Ensuite, paysan ou non, sans lui vous n’auriez pas Angèle. » Le docteur, comme on voit, avait son franc-parler et il en usait. Du reste, malgré son orgueil de caste, Mme du Tailly était une excellente femme. Il suffisait de la moindre impulsion pour la remettre dans le droit chemin. « Allez donc, reprit-elle, je vous donne carte blanche. »
En traversant le jardin, M. Pernon rencontra Mlle Angèle qui décapitait tout un massif de roses-thé. « Que t’ont fait ces pauvres fleurs, chère enfant ? — Elles m’ont fait… elles m’ont fait que vous êtes insupportable, que je vous hais, que je… » Les imprécations de Camille… « En ce cas, au revoir. — Où allez-vous ? Pourquoi ce chapeau et cette canne ? — C’est mon affaire. — Mon petit docteur ! — Voilà qu’elle me cajole à présent ! — Je vous en supplie… Ah ! on me hait, ah ! je suis insupportable ! Voyons, soyez gentil, dites bien vite à votre Angelinette où je vais. — Mais cela ne t’intéresse pas du tout. — Tout ce qui vous touche m’intéresse. — En vérité ? Eh bien, mademoiselle, je vais à la ferme. — Quel bonheur ! » dit Angèle en applaudissant de ses petites mains. « — Quoi ? — Je vais à la ferme », poursuivit le docteur de sa plus… voix et en fronçant le sourcil. « Ce monsieur va voir de quel bois je chauffe. Je lui apprendrai à être impoli. — Mais il me semble que c’est vous, ou plutôt que c’est Pierre. Monsieur arrivait de la chasse, monsieur n’était pas présent… — Attends, attends ! » Et le malicieux docteur brandissait sa canne comme s’il se… un avant-goût de la bastonnade qu’il allait offrir à Gilbert. « Si vous faites cela, dit Angèle, je ne vous le pardonnerai vie. » Elle avait des larmes dans la voix. « Mon libérateur, reprit-elle, celui qui au péril de ses jours… Voulez-vous que je vous dise ?
Vous êtes des ingrats ! Et votre cœur est muet puisqu’il ne vous inspire que des insultes au lieu de bénédictions. Moi aussi, j’irai à la ferme. — C’est cela », interrompit M. Pernon de son air goguenard, « et tu te chargeras d’avoir de la reconnaissance pour nous tous. » Sur ce, il fit mine de s’éloigner dans la direction du village, laissant la jeune fille en proie à de véritables tortures. Mais tout à coup : « Après cela », lui glissa-t-il à l’oreille, « l’honneur une fois satisfait, rien n’empêche monsieur ton libérateur de venir dîner avec nous. »
Il partit sur ces mots. Mlle du Tailly courut embrasser sa mère avec tant d’impétuosité que celle-ci, ne sachant à quoi attribuer ce paroxysme de tendresse, lui demanda ce qu’elle avait. « Tu es bonne et je t’aime », dit Angèle. Et elle alla s’enfermer dans sa chambre avec ces pensées. Ce qui ne veut pas dire qu’elle fût seule, tant s’en faut.
Gilbert eut le bon goût d’accepter l’invitation de Mme du Tailly avec une rondeur qui lui valut tout de suite les sympathies du docteur. De deux à trois heures, grâce à ses rêves verts et roses, le… avait à peu près marché pour Angèle de son pas ordinaire. De trois à quatre, il avait été question de choisir une robe et grand débat avec elle-même l’avait encore occupée de façon à ce qu’elle ne trouvât pas les aiguilles de l’horloge d’une lenteur trop insupportable. De quatre à cinq, elle avait tambouriné de son petit pied sur le parquet de sa chambre, de ses doigts roses sur les carreaux de sa fenêtre, puis elle était descendue à l’office où elle avait encore tué quelques instants en édifiant pour le dessert des pyramides de fruits d’une bouche royale. À cinq heures, n’y tenant plus, elle était montée au belvédère, avait braqué une longue-vue sur le chemin qui montait au château. Après cinq minutes passées dans cet observatoire, Angèle… vivement au salon et se mit modestement à festonner une… qui sembla l’aborder entièrement. Rien ne préoccupa… que la broderie.
On annonça M. Gilbert Brisset. Gilbert se présenta avec beaucoup de bonne grâce et de… Sa mise était celle d’un homme du monde qui ne prend à la mode que ce qu’elle a d’acceptable. Dès le premier coup d’œil, Mme du Tailly comprit qu’elle avait affaire à un personnage avec lequel il fallait compter. Angèle alla au-devant de Gilbert et, le prenant par la main avec effusion charmante, elle le conduisit à Mme du Tailly que le sens de sa dignité retenait naturellement sur son fauteuil. « Maman, lui dit-elle, remercie monsieur, c’est à lui que tu dois ne pas pleurer ta fille. » La baronne, du reste, était réellement émue, elle trouva dans son… de ces expressions gracieuses qui doublent de prix suivant la… dont on les enchâsse. Or, Mme du Tailly sertissait à merveille ces… de la parole coquette et dorée. Gilbert reçut les compliments de ces dames avec tact et mesure, ses hauts faits à leur juste proportion et regrettant, disait-il, ne pas mériter davantage la gratitude dont il se trouvait l’objet. Bien entendu qu’on ne crut pas un mot de ses dénégations et que… modestie fut trouvée l’égale de son intrépidité. Si bien que, désespérant de convaincre son auditoire, le jeune légiste prit le parti de se faire… Pendant ce temps, Angèle le détaillait à la dérobée et se confirmait l’excellente idée qu’elle avait tout d’abord conçue de son libérateur.
Lorsqu’on annonça que le dîner était servi, Gilbert offrit son bras à Mme du Tailly. Angèle passa le sien sous celui du docteur. « Eh bien, demanda tout bas la jeune fille à M. Pernon en passant du salon dans la salle à manger, comment le trouvez-vous ? — Comme ci, comme ça », répondit le docteur en faisant une moue équivoque. « J’aurais dû me douter que vous ne vous y connaissiez pas », dit-elle en lui lâchant brusquement le bras.
Le dîner fut d’une gaieté vive et spirituelle. Chacun y mettait du… et Gilbert plus que personne. Il y avait longtemps que Mme du… ne s’était trouvée à pareille fête. Elle oubliait les distances et se… affable au possible. Angèle était au septième ciel et ne cachait pas son bonheur. À chaque saillie de Gilbert, elle lançait à Pernon un regard qui signifiait : « Vous voyez bien que vous êtes un juge détestable. » Le docteur riait sous cape et se vengeait noblement d’Angèle en… la conversation de façon à mettre en leur jour les aptitudes… jeune homme. Cependant, une chose manquait, c’était la présence de Pierre que l’on avait inutilement cherché à l’heure du dîner. En sortant de table, ces quatre personnes, Mme du Tailly, sa fille, le… et Gilbert, semblaient déjà de vieilles connaissances. On s’en… on se convenait, l’intimité s’était créée tout de suite. Mme du Tailly, qui s’ennuyait parfois pour ne pas dire souvent, avouait tout bas que la société de cet aimable cavalier serait d’une ressource à la campagne. Le docteur voyait en Gilbert un homme instruit avec qui causer. Gilbert lui-même trouvait un grand charme à ces relations soudaines, le reposaient des vulgarités de la ferme. Quant à Angèle, mais nous n’aurons pas la témérité de l’accompagner… dans le joli voyage et ensuite, le cœur de la femme recèle des dédales beaucoup trop compliqués pour que nous ayons la folle prétention de les parcourir sans nous y perdre.
De retour au salon, la baronne et le docteur reprirent les échecs, un excellent digestif à ce que prétendait M. Pernon, dont c’était le jeu favori. Gilbert pria Angèle de se mettre au piano, ce qu’elle fit de la meilleure grâce du monde, sans se retrancher derrière ces mille petits prétextes au moyen desquels les jeunes virtuoses aiment tant à se faire prier. « Mademoiselle, dit Gilbert après le premier morceau, vous jouez à ravir. » Ce qui était vrai. « J’adore la musique, reprit Mlle du Tailly, et vous, monsieur, l’aimez-vous ? » Gilbert, en fait d’harmonie, n’appréciait guère que le son de l’or ; cependant, par pure politesse, il crut devoir faire semblant de partager les goûts de la jeune fille. «
La musique m’émeut et me passionne, reprit Angèle. Lequel préférez-vous, de Meyerbeer ou de Rossini ? — Je me sens trop indigne pour porter un pareil jugement. Des études plus arides m’ont distrait de cet art charmant. Mais j’aime la musique d’instinct et je la juge de même. — N’importe, dites toujours votre avis. — Je préfère Rossini », dit Gilbert au hasard. Le hasard le servit à souhait, car c’était aussi l’avis de la jeune personne. Gilbert passait un examen sans qu’il s’en doutât. Mlle du Tailly, en vertu de ce proverbe : «
Qui se ressemble s’assemble », cherchait à savoir si leurs goûts concordaient, moyennant quoi il n’y aurait pas d’inconvénient à ce qu’elle s’l’adjugeât pour mari. Les jeunes filles innocentes, naïves et élevées dans la solitude, loin du tourbillon du monde, sont précisément celles qui se laissent entraîner au plus vite par la pente fleurie de l’amour ; ne connaissant pas les périls dont est semée cette route verdoyante, elles s’y engagent avec une témérité qui fait l’étonnement du moraliste en même temps que la terreur des pères les plus indulgents. Heureuses quand, riches et jolies, elles ont quelque chance de transformer l’amoureux en mari.
Persuadée que Gilbert l’écoutait, Angèle continuait à feuilleter ses partitions. Il n’en était rien cependant. « Voilà, pensait le jeune homme en inventoriant le salon, un ameublement fort beau. Tout cela suppose une grande fortune, mais c’est mal exploité ; les femmes n’y entendent rien. Ainsi Mme du Tailly tire de ses terres au plus trois pour cent ; mon père lui loue le moins cher possible et je l’approuve en cela. Placée en rentes sur l’État, cette fortune rendrait quatre au lieu de trois ; placée en mes mains, je lui ferais rapporter cinquante au lieu de quatre. — N’est-ce pas, monsieur Gilbert, que cette partition de Lucie est adorable ? — Délicieuse, mademoiselle. » Et comme
Angèle se retournait pour juger de l’effet qu’elle pouvait… elle surprit son libérateur le regard vague et la pensée à travers les combinaisons judaïques de son esprit. « Comme il est poète, se dit-elle, comme cette divine… dans les régions éthérées. » Et respectant son extase, elle reprit en sourdine le motif : « Viens au ciel, ô ma Lucie ! » « Oui, pensait le jeune homme, Mme du Tailly doit être une… de quatre ou cinq cents mille francs. » Et il supputait, en comptant sur ses doigts, le nombre d’ares, hectares qu’il lui connaissait. Angèle surprit ce mouvement. « Ah ! cette fois je vous y prends, monsieur, dit-elle, et vous devez être excellent musicien, car je faussais une mesure et… avez rétablie. — Moi, dit Gilbert, je vous jure… — Allons, ne vous défendez pas ! » Elle y tient, se dit le calculateur, laissons-lui cette satisfaction. Il y a comme cela des quarts d’heure dans la vie où l’on… yeux de quelqu’un ou de quelqu’une à l’état de demi-dieu ; les qualités innées, toutes les sciences infuses, les vices, l’effet de je ne sais quel prisme, prennent des semblants de… vous ne pouvez pas dire une niaiserie, commettre une… bévue qui ne se métamorphose en un trait d’esprit ou d’… « Vous êtes mat, dit la baronne au docteur. — C’est la faute d’Angèle », dit M. Pernon, lequel n’aimait pas… «
Comment, c’est ma faute ? s’écria Angèle. — Rien ne donne des distractions comme cet éternel pianotage. — Eh bien, docteur, commencez une autre partie, et vous, là, M. Gilbert et moi, nous allons parcourir les albums. » Gilbert n’était pas sans avoir dessiné au collège quelques têtes de Léonidas et d’Antinoüs. Il charma Angèle par ses signes d’approbation. Elle le crut un… de tableaux. La vérité est qu’il n’aurait pas donné cent… un Raphaël, si ce n’est dans l’espoir de le revendre au… « Quel bonheur ! se disait la crédule enfant, décidément nés sous la même étoile, il aime tout ce que j’aime. » Puis, s’adressant directement au jeune homme : « Connaissez-vous rien de plus grand, de plus beau que les arts ? — Rien », dit Gilbert. « J’ai entendu des gens de notre voisinage tourner en amateurs les enthousiastes ; ils les appelaient insensés parce qu’… d’or une toile ou une statue. Oh ! que je comprends bien ! J’ai lu quelque part que dans leur impuissance d’œuvre, des hommes illustres ne se sont pas fait scrupule de… Ce n’était pas bien assurément, mais ils étaient encore plus à plaindre qu’à blâmer, n’est-ce pas M. Gilbert ? »
« Extrait du roman « Les Chercheurs d’or », écrit par Théophile Gautier et publié en 1856.
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Alain Penven, L’ingénierie sociale, CAIRN.INFO
« Est-il légitime de parler d’ingénierie sociale ? En posant cette question, nous souhaitons déconstruire une évidence, qui ferait de l’ingénierie sociale une dimension incontournable des politiques sociales, et souligner le caractère polémique et contradictoire de la notion. L’ingénierie renvoie à la figure de l’ingénieur : « Personne apte à occuper des fonctions scientifiques et techniques actives, en vue de créer, organiser, diriger des activités qui en découlent, ainsi qu’à y tenir un rôle de cadre. » Et « l’ingénierie est l’étude d’un projet industriel sous tous ses aspects (techniques, économiques, financiers, sociaux) qui nécessite un travail de synthèse coordonnant les travaux de plusieurs équipes de spécialistes ; discipline ; spécialité que constitue le domaine de telles études » (Larousse). Pour le dictionnaire historique de la langue française Le Robert : « Ingénieur a d’abord désigné un constructeur, un inventeur d’engins de guerre ou un conducteur d’ouvrages de fortification, il s’emploie aussi au xviie et au xviiie siècle comme équivalent d’architecte, mais s’est spécialisé pour désigner une personne qui, par sa formation scientifique et technique, est apte à diriger certains travaux, à participer à des recherches ; cet emploi moderne d’ingénieur apparaît au xviiie siècle et se répand avec le développement de l’industrie. » Nous retenons de cette définition les notions d’étude, de projet et de pluridisciplinarité. L’ingénieur et l’ingénierie sont deux notions structurantes du champ industriel, elles s’appliquent à la production de machines, d’outils, de produits manufacturés… » »
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« Ceux qui se contentent de rappeler les droits de l’homme, et de réciter les droits de l’homme, c’est des débiles. Il ne s’agit pas de faire appliquer des droits de l’homme. Il s’agit d’inventer des jurisprudences, où, pour chaque cas, ceci ne sera plus possible. C’est très différent. »
Gilles Deleuze
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1)»
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) fait b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D et E) contactent (F) qui envoie (G, H et I) faire k devant A à t2. »
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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« Can’t let that happen. »
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« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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«On ne saurait passer sous silence les formes collectives de l’émotivité. Quand des forces collectives instinctives et puissantes ne peuvent trouver leur issue dans une activité politique normale, dans un ordre satisfaisant pour l’essentiel des désirs en jeu, il se produit une explosion émotive semblable au raptus émotif individuel, avec retour à des formes primitives et souvent violentes de comportement. Les révolutions et leurs excès, les réactions et les terreurs blanches sont les manifestations typiques de telles crises. La psychothérapie collective n’est pas très différente de la psychothérapie individuelle : ces accidents périodiques nous disent la nécessité de donner aux forces sociales les canalisations et les dérivatifs qui préservent les États de ces accumulations dangereuses de potentiel vacant et instable. Peut-on peser sur les fatalités du tempérament émotif ? »
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
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« On n’est pas reconnus » : voilà ce qu’entendent tous les analystes du monde du travail. Mes étudiants, mes collègues, les directeurs des ressources humaines, les responsables d’équipe, les représentants syndicaux, les médecins du travail, tous connaissent cette petite phrase qui rythme les entretiens comme la basse d’une mélodie.
On peut bien sûr banaliser l’affaire. Après tout, la crise de la reconnaissance traverse la société tout entière : chacun souhaite être reconnu dans sa spécificité – culturelle, ethnique, sexuelle, biographique ou sociale ; et on peut se dire que c’est un problème de société, pas le problème de l’entreprise.
On peut au contraire prendre au sérieux cette question et s’engager pour que les entreprises reconnaissent et admettent mieux les personnes et leurs œuvres. On peut également s’interroger sur le caractère paradoxal de cette situation : les salariés donnent généralement plus que ce que prévoit le contrat de travail. Pourquoi les entreprises ne reconnaîtraient-elles pas cette contribution ? Pourquoi les salariés ne seraient-ils pas reconnus comme donateurs autant que comme prestataires ? La réponse est que, pour des raisons à la fois techniques et culturelles qui limitent considérablement la rationalité et l’efficience des pratiques managériales, celles-ci ne parviennent pas à se saisir d’une ressource qui se donne.
Cette configuration a un côté absurde : incapable de reconnaître les investissements spontanés des opérateurs, l’entreprise leur demande de s’investir… »
Norbert Alter, Ingratitude et engagement raisonné
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« « Françoise » dans la Drôme », Observatoire de l’implicite, Youtube
18 minutes, 24 secondes
«… l’implicite, l’implicite… le nom dit… ça me paraissait très mystérieux… donc euh… en fait… ce que vous nous avez proposé, c’est très simple, riche… mais c’est un début… il me semble que l’on aura… d’autres occasions entre nous… de reprendre ce genre d’interrogations…. il me semble que c’est… ça fait partie de… la non-violence finalement…on fonctionne toujours avec de l’implicite… surtout que l’on acceuile beaucoup de nouveaux… et les nouveaux ils peuvent d’autant moins nous tracer… si on a trop d’implicites… »
«La façon dont vous venez…de venir à pieds… c’est déjà une humilité… donc euh… on peut savoir quand on s’attend à recevoir des gens dans la simplicité… vous venez dépouillés des biens, des oripeaux, des gens qui sont avec le cartable, etc quoi… des gens dont on s’entoure quand on vient faire des reportages»
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« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »
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« Le garde des sceaux, ministre de la justice a présenté un projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, visant à répondre à la crise de confiance des Français en leur justice criminelle, aujourd’hui dans l’incapacité de juger rapidement les crimes les plus graves.
Partant du constat simple qu’il n’y a pas de justice sans délai raisonnable d’élucidation et de jugement, ce projet de loi tend à répondre à l’allongement structurel du délai d’audiencement des crimes, résultat de la saturation généralisée des cours d’assises et des cours criminelles départementales, et de la complexité croissante des affaires. Cette situation porte atteinte tant aux droits des victimes, qu’à la crédibilité de l’institution judiciaire, faisant parfois courir des risques de remise en liberté, et nourrissant in fine un sentiment d’éloignement entre les citoyens et leur justice. »
Compte rendu du conseil des ministres du 18 mars 2026. | Ély
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« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorganisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans lestemps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; ELLE NE S’INQUIÈTE PAS DE LEUR QUALITÉ. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité de points de vue ou d’observateurs. »
Paul Valéry
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvénients, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »
Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincus
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« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. «
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»
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«Les catholiques ont donc joué un rôle de stabilisation, de modération et de promotion européenne au sein des droites. Mais force est de constater que celui-ci s’épuise. »
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« Le Mexique a été secoué par une vague de violences dimanche après la mort du chef de l’un des plus gros cartels de la drogue lors d’une opération militaire réalisée avec le soutien des Etats-Unis, les autorités s’employant à éviter une aggravation des troubles.
Au moins 8 des 32 Etats mexicains ont suspendu lundi les cours en présentiel et le pouvoir judiciaire a autorisé les juges à maintenir les tribunaux fermés lorsqu’ils l’estimaient nécessaire, tandis que la présidente, Claudia Sheinbaum, a appelé au calme.
Tué à l’âge de 59 ans, Nemesio Oseguera, alias « El Mencho », était considéré comme le dernier des grands parrains depuis l’arrestation des fondateurs du cartel de Sinaloa, Joaquin Guzman « El Chapo » et Ismael « Mayo » Zambada, incarcérés aux Etats-Unis.
A la tête du puissant Cartel de Jalisco Nouvelle Génération (CJNG), il était l’un des barons de la drogue les plus recherchés par le Mexique et les Etats-Unis, qui offraient jusqu’à 15 millions de dollars pour sa capture.
Appel à rester « informé et calme »
« Les Etats-Unis ont fourni un soutien en matière de renseignement au gouvernement mexicain afin de l’aider dans une opération (…) au cours de laquelle Nemesio “El Mencho” Oseguera a été éliminé », a confirmé la porte-parole du président Donald Trump, Karoline Leavitt, sur le réseau X.
Donald Trump a érigé en priorité la lutte contre le narcotrafic et a exhorté plusieurs fois la présidente du Mexique, Claudia Sheinbaum, à laisser Washington envoyer des forces américaines lutter contre les cartels, une proposition qu’elle a jusqu’à présent rejetée.
« El Mencho » a été blessé au cours d’une opération menée dans la localité de Tapalpa, dans l’Etat de Jalisco (Ouest). Il a, peu après, succombé à ses blessures alors qu’il était transporté par avion vers Mexico.
Au total, sept criminels ont été tués et trois soldats, blessés. Deux membres du CJNG ont été arrêtés et diverses armes ont été saisies, notamment des lance-roquettes capables d’abattre des avions et de détruire des véhicules blindés, selon la même source. »
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«Sa référence, une fois encore, à un âge d’or supposé de l’Amérique, dont il a annoncé le retour, et à la présidence de William McKinley (1897-1901), réputé entre autres pour avoir appliqué avec succès des droits de douane dissuasifs dont Trump s’inspire ouvertement, a fait sourire les historiens tout en lui attirant les moqueries des sachants. Pour eux, le président élu reste avant tout un bonimenteur de foire inculte qui triture les modèles et les périodes de l’histoire avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaines. Les mêmes ne comprendront jamais comment, avec le plus grand sérieux du monde, le milliardaire peut prophétiser que son nouveau mandat constituera les quatre années les plus fantastiques de l’histoire des États-Unis, avec une production de biens et d’argent jamais vue jusque-là.»
Alain Léauthier, «Boursouflé, outrancier, grotesque, c’est vrai… Mais Trump représente aussi le refus de l’impuissance politique
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«Si l’on est si l’on élargit ce cercle, on rencontre également un rapport fructueux quoi que difficile entre le texte romanesque et les éléments qui composent ce que Pierre Bourdieu appelle «le champ littéraire». Dominique Maingueneau montre comment l’écrivain situe son oeuvre dans un espace défini par des paramètres qui lui sont apparemment extérieurs : le statut de l’écrivain dans la société donnée, les courants esthétiques et littéraires, le florilège des genres et leurs hiérarchies sous-jacentes. « L’écrivain nourrit son oeuvre du caractère radicalement problématique de sa propre appartenance au champ littéraire et à la société. » C’est ainsi que Balzac, en se posant comme historien, ou plus exactement en «secrétaire de l’histoire» – fait rentrer allusivement dans les récits un débat idéologique; il légitime le rôle du romancier et choisit également un mouvement esthétique plus «réaliste» que «fantastique». L’oeuvre elle-même joue sur l’ambiguïté. L’espace romanesque se construit à partir des liens entretenus avec son contexte et à partir de ce qu’il exclut. C’est le même enjeu ontologique qui sous-tend l’attitude de Marguerite Duras. En effet, lorsqu’elle vitupere contre le metteur en scène de L’Amant et qu’elle écrit sur sa propre version cinématographique avec L’Amant de la Chine du Nord, elle situe ses récits sur une scène littéraire des limites, les champs d’action et les fonctions, elle définit implicitement l’espace du roman (roman déjà film ou scénario encore roman). Le lecteur peut percevoir les effets de la querelle dans le second texte et les traces d’une relation conflictuelle ayant toutefois permis de placer la romancière-scénariste dans un lieu reconnu. L’exploration des limites tant textuelles que littéraire pose toujours l’oeuvre romanesque dans un rapport avec une communauté virtuelle. L’espace n’est pas bien circonscrit, il est défini par un réseau de relations et d’exclusions.
L’espace et le silence.
Le repérage de ce genre permet de retourner la question du silence. Celle-ci devient le tremplin d’un discours qui se situe ailleurs, mais dont les effets se font sentir, quoique discrètement, au sein même des récits. La recherche d’un espace romanesque et l’inscription du texte dans le champ littéraire évite peut-être l’écueil de celui qui fréquente un peu trop longuement le et les silences. En effet, il ne s’agit pas de tomber dans l’excès qui consiste à privilégier le silence au détriment de la parole. En oubliant que l’absence de texte ne vaut que parce qu’elle suggère activement. Le silence n’ a de prix que par rapport à l’écriture qu’il prépare ou au contraire menace. (et rend de ce fait plus précieuse encore). Il n’efface pas les traces de l’énoncé ; il restitue les éléments restés inconnus de l’énonciation. Il met en place un véritable espace fictionnel. Il convient en effet de réinverser la logique de la perception; le texte sort renforcé de l’analyse des silences qui le prévoient, l’accompagnent ou le délimitent. L’écriture n’est pas toujours celle du désastre décrite par Maurice Blanchot; elle mise aussi sur le dynamisme des situations et la vitalité des personnages. Elle ne vit pas que de ses manques et de ses défaillances. Elle est un «monument» qui se fait l’écho de débat antérieur et concomitant. Un des traits récurrents de l’écriture romanesque serait donc la construction d’un espace de fiction dans lequel s’inscrit le silence mais aussi et surtout la parole. Michel Butor écrit:« Toute fiction s’inscrit […] en notre espace comme voyage, et l’on peut dire que cet égard que c’est le thème fondamental de notre littérature romanesque».
À ce titre, la constitution d’un espace est plus décisive que celle du temps. La notion baktinienne de «chronotope» serait également pertinente, dans la mesure où l’espace textuel de la cour de Parme par exemple, dans le roman stendhalien, tient lieu de huis-Clos dans lequel se joue des drames multiples enjeux dramatiques sur dans une durée infiniment dérisoire: le resserrement du temps et du lieu vont de pair. De façon générale, il s’agit du circonscrire le récit romanesque créé dans le champ littéraire, par rapport à l’art et aux discours didactiques tels que l’histoire, la philosophie ou la science; par rapport aux autres genres – la poésie, l’essai et les romans antérieurs; au sein même du récit – la fiction par rapport au réel et aux autres représentations. »
Aline Mura-Brunel, Silence du roman: Balzac et le romanesque contemporain
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« N’y a-t-il pas toujours eu des écervelés pour juger la sagesse ennuyeuse ? »
Théophile Gautier.
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59 « CarAcTèRES »
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« Roman largement autobiographique, Jean-Louis Fournier est le père de trois enfants dont les deux premiers – deux garçons, Mathieu et Thomas – sont handicapés physiques et mentaux. Sa femme le quitte après la naissance de la troisième – une fille, Marie – non handicapée. L’auteur raconte avec beaucoup d’humour noir la joie de la première naissance, l’horreur de la découverte de la maladie, puis la joie nouvelle, deux ans après, de l’arrivée d’un deuxième enfant « Celui-là ne peut pas être aussi anormal, n’est-ce pas ? » se demande-t-il. Malheureusement, c’est le cas. Dans le livre, l’aîné décède à 15 ans après une opération à la colonne vertébrale pour l’aider à vaincre sa scoliose qui l’empêche de se tenir droit. Le second lui survivra jusqu’à plus de trente ans. L’histoire n’en raconte pas la fin. »
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« Cher Mathieu, cher Thomas,
Quand vous étiez petits, j’ai eu quelquefois la tentation, à Noël, de vous offrir un livre, un Tintin par exemple. On aurait pu en parler ensemble après. Je connais bien Tintin, je les ai lus tous plusieurs fois.
Je ne l’ai jamais fait. Ce n’était pas la peine, vous ne saviez pas lire. Vous ne saurez jamais lire. Jusqu’à la fin, vos cadeaux de Noël seront des cubes ou des petites voitures… «
Jusqu’à ce jour, je n’ai jamais parlé de mes deux garçons. Pourquoi? J’avais honte? Peur qu’on me plaigne?
Tout cela un peu mélangé. Je crois, surtout, que c’était pour échapper à la question terrible: « Qu’est-ce qu’ils font? »
Aujourd’hui que le temps presse, que la fin du monde est proche et que je suis de plus en plus biodégradable, j’ai décidé de leur écrire un livre.
Pour qu’on ne les oublie pas, qu’il ne reste pas d’eux seulement une photo sur une carte d’invalidité. Peut-être pour dire mes remords. Je n’ai pas été un très bon père. Souvent, je ne les supportais pas. Avec eux, il fallait une patience d’ange, et je ne suis pas un ange.
Quand on parle des enfants handicapés, on prend un air de circonstance, comme quand on parle d’une catastrophe. Pour une fois, je voudrais essayer de parler d’eux avec le sourire. Ils m’ont fait rire avec leurs bêtises, et pas toujours involontairement.
Grâce à eux, j’ai eu des avantages sur les parents d’enfants normaux. Je n’ai pas eu de soucis avec leurs études ni leur orientation professionnelle. Nous n’avons pas eu à hésiter entre filière scientifique et filière littéraire. Pas eu à nous inquiéter de savoir ce qu’ils feraient plus tard, on a su rapidement ce que ce serait: rien.
Et surtout, pendant de nombreuses années, j’ai bénéficié d’une vignette automobile gratuite. Grâce à eux, j’ai pu rouler dans des grosses voitures américaines. »
Jean-Louis Fournier
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« La plupart des hommes emploient la meilleure partie de leur vie à rendre l’autre misérable. »
« La Brouillère »
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« Mais, comme il y a peu de gens, qui ayent eu assez d’amour pour la vertu, pour travailler à se défaire de quelque habitude vicieuse et connue ; il est bon d’insister sur ce sujet et d’alleguer plus d’un exemple. Prenons donc encore, celui de la Colére. Croit-on qu’un Homme adonné à cette passion, confirmé dans ce vice depuis longtemps, qui s’emporte presque tous les jours pour les grandes, pour les petites choses,et quand il a raison et quand il a tort, croit-on, dis-je, qu’un tel Homme puisse dans un moment, dans un jour, dans une semaine se défaire de cette passion et devenir modéré et patient? QUAND IL NOUS APPARAISSERAIT QU’IL A APPRIS EN SI PEU DE TEMPS À SE MODÉRER, QU’IL SENT QU’IL EST ENTIÈREMENT REVENU DE SES EMPORTEMENTS VOUDRIONS-NOUS BIEN COMPTER SUR CE QU’IL NOUS DIT, ET NE PAS PRENDRE PLUS DE MESURES AVEC LUI QU’AVEC UN HOMME MODÉRÉ ? Alleguons encore un exemple. Un Homme a fait paraître en mille occasions de la mauvaise foi dans le négoce. Tout le monde se plaint de lui. Rien de si infidèle que ses Livres et ses Comptes , rien de moins juste que ses poids et ses mesures. Le voila attaqué d’une violente maladie, qui le met à deux doigts du tombeau. Il pleure, il fait les plus belles protestations du Monde d’être déſormais fidèle. Le voila qui a recouvré sa santé par une espèce de miracle; lui confierions-nous notre bien, et comptant sur ses belles promesses, voudrions-nous bien entrer en commerce ou en société avec lui ? IL Y A BIEN PEU DE PERSONNES ASSEZ IMPRUDENTES POUR L’ENTREPRENDRE SUR TOUTES AUTRES AFFAIRES, ON COMPTE POUR UNE CHOSE SÛRE, QUE L’HOMME NE CHANGE PAS SI FACILEMENT SES INCLINATIONS. Il n’y a que lors qu’il s’agit de la Repentance par raport à la vie à venir, qu’on se flatte de pouvoir devenir un Homme tout nouveau et changer de cœur et d’affection, en moins de temps qu’il n’en faut pour changer d’habit. «
Jacques Bernard, Traité de la repentance tardive
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« On ne fera jamais assez comprendre aux enfants, que les fautes qui leur échappent tous les jours , légères en elles-mêmes peut-être, ne le sont pas, si on en considère les principes, et les suites que ces mauvais principes peuvent avoir ; qu’il faut moins regarder ces fautes que le défaut d’où
elles procèdent; que ce défaut, qui ne leur fait commettre maintenant, dans la petite vie qu’ils ont, que des fautes sans conséquence, leur en fera certainement commettre plus tard de capitales, s’il persiste ; et il persistera, s’ils ne l’attaquent courageusement et ne le déracinent. C’est par de telles considérations qu’il faut justifier à leurs yeux la sévérité vigilante de leurs maîtres, et les décider eux-mêmes à s’armer contre leurs défauts d’une généreuse volonté. »
Dupanloup
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« Notre cadre républicain nous permet, nous offre ces ressources et il n’appartient qu’à toi, qu’à nous de nous en saisir et où de nous en rendre compte. Personnellement je sens, je perçois quand même ma chance d’être et de vivre dans cette époque et avec de tels moyens de communiquer, d’échanger nos points de vue et façons de voir, si librement, si facilement, avec ces mines, ces trésors de savoirs et de sagesse, qui nous entourent sur le net, ces sommes de réflexions diverses et sur tous les sujets, de nos illustres contemporains et autres célèbres disparus, tout cela, à portée de click, et même mieux, dans l’esprit et le don de soi de certaines des personnes qui nous entourent, nous éclairent et nous guident, notamment celles et ceux qui ont fait ce pays et nous ont donné la chance, le privilège de pouvoir nous instruire et de vivre en liberté. Espérons que l’on puisse se montrer à la hauteur de ce qu’ils nous ont légué. Il y a comme une disproportion entre ce que l’on nous a offert et ce que pour l’instant, notre, nos générations ont su rendre, comme hommage, comme respect, reconnaissance et dévotion envers celles et ceux qui nous ont construit, nous même, notre personnalité et le monde qui nous entoure, à la sueur de leurs fronts et dans la chaleur de leur amour fraternel pour nous autres jeunes si souvent incrédules et ingrats vis à vis de celles et ceux qui nous ont forgé, aimé et protégé du temps, de l’époque où nous étions encore profanes, dans l’erreur, la confusion et le mal. »
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« Un constat accablant sur l’évolution de son pays. Dans l’émission « Good Morning Britain », Alec Penstone, vétéran britannique de la Seconde Guerre mondiale, déclare, ému, que « le sacrifice » des combats entre 1939 et 1945 « ne valait pas la peine », au vu de la situation actuelle du Royaume-Uni.
« Ce pourquoi nous nous sommes battus, c’était notre liberté, mais aujourd’hui, la situation est bien pire que lorsque je me suis battu pour elle », estime Alec Penstone, âgé de 100 ans, ce vendredi 7 novembre.
« Mon message est le suivant: je peux voir en pensée ces rangées et rangées de pierres blanches et ces centaines de mes amis qui ont donné leur vie, pour quoi? Pour le pays d’aujourd’hui? », interroge-t-il. Mais, Alec Penstone n’a pas détaillé les raisons concrètes le conduisant à dresser ce constat sur l’état actuel du Royaume-Uni.
Engagé dans la Marine
La prise de position du centenaire a ému les journalistes britanniques. « Alec, je suis désolée que tu te sentes ainsi et je veux que tu saches que toutes les générations qui sont venues depuis, y compris moi et mes enfants, sont très reconnaissantes de ton courage et de celui de tous les autres membres du personnel militaire », a déclaré Kate Garraway, présentatrice de « Good Morning Britain ». »
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Hériter du tragique : la France de 1945, les États failliés et la dignité fonctionnelle de l’État
« La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil. » — Max Weber, Le Savant et le Politique, 1919 (trad. Julien Freund, Plon 1959 / 10-18, 1963) Loyolaparis
« Je ne sais pas ce qu’elle [l’honnêteté] est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. » — Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947
TL;DR
- « La France de 2026 n’est empiriquement pas un « monstre incompétent ». En un siècle, elle a gagné environ 35 ans d’espérance de vie (de ~45 ans pour les hommes en 1900 à 80 ans en 2024 selon l’INED et l’Insee), divisé sa mortalité infantile par plus de quarante, construit l’un des dix systèmes sociaux les plus protecteurs au monde (système de santé classé 1ᵉʳ sur 191 par l’OMS en 2000), atteint un IDH de 0,930 (26ᵉ rang mondial sur 193, PNUD Human Development Report 2025) et préservé sa population de toute guerre territoriale depuis 1962 — 64 ans, dans un continent qui n’avait jamais connu 80 ans de paix interétatique majeure en Occident. » »
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«L’imagination, la posture, la légitimité, le temps, la fabulation, l’emphase, le ton, le discours, les circonstances, le parcours, la préciosité, l’affectation, le langage, la dictature, l’anarchie, la cohérence, la présentation, les manières, le comportement, la personne, ses illusions, la réalité, son respect, sa conscience, ses fantasmes, les autres, leurs sentiments, leurs critiques et satyres, la subjectivité, le narratif, les émotions, la raison, l’éducation, l’ironie »
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« Léon XIV a alors lancé cette invitation: «Commençons, avec la grâce de Dieu, à construire une année de paix, désarmant nos cœurs et en s’abstenant de toute violence».
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« CONSIDÉREZ TOUJOURS DE LOIN TOUTES LES SUITES DE CE QUE VOUS VOUDREZ ENTREPRENDRE ; PRÉVOYEZ LES PLUS TERRIBLES INCONVÉNIENTS, ET SACHEZ QUE LE VRAI COURAGE CONSISTE À ENVISAGER TOUS LES PÉRILS, ET À LES MÉPRISER QUAND ILS DEVIENNENT NÉCESSAIRES. CELUI QUI NE VEUT PAS LES VOIR N’A PAS ASSEZ DE COURAGE POUR EN SUPPORTER TRANQUILLEMENT LA VUE ; CELUI QUI LES VOIT TOUS, QUI ÉVITE TOUS CEUX QU’ON PEUT ÉVITER, ET QUI TENTE LES AUTRES SANS S’ÉMOUVOIR, EST LE SEUL SAGE ET MAGNANIME . Fuyez la mollesse, le faste, la profusion; mettez votre gloire dans la simplicité; que vos vertus et vos bonnes actions soient les ornements de votre personne et de votre palais; qu’elles soient la garde qui vous environne, et que tout le monde apprenne de vous en quoi consiste le vrai honneur. N’oubliez jamais que les rois ne règnent point pour leur propre gloire, mais pour le bien des peuples. Les biens qu’ils font se multiplient de génération en génération, jusqu’à la postérité la plus reculée. Les maux qu’ils font ont la même étendue. Un mauvais règne fait quelquefois la calamité de plusieurs siècles. »
Fénélon
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« On a grand besoin aussi d’être averti sur ses défauts, pour les combattre et les corriger. Le pauvre amour-propre humain est particulièrement ingénieux à se faire illusion sur ce point ; et on s’abuse quelquefois de telle sorte, que souvent on est le seul à ne pas voir en soi des défauts qui frappent cependant tous les yeux. Or, dans l’ouvre de l’Éducation, rien n’est plus redoutable que les défauts des hommes chargés de cette oeuvre. Il suffit quelquefois dans un homme d’un seul défaut de caractère, d’un seul travers d’esprit, pour rendre inutiles les plus grands talents. Les maîtres doivent être bien convaincus d’ailleurs que les défauts qui leur échappent à eux-mêmes n’échappent pas longtemps à leurs élèves, et que les enfants sont sur ce point d’une perspicacité étonnante. Fénelon l’a dit avec raison : « D’ordinaire, ceux qui gouvernent les enfants ne leur pardonnent rien et se pardonnent tout à eux-mêmes. Cela excite « dans les enfants un esprit de critique et de malignité ; « de façon que, quand ils ont vu faire quelque faute à la personne qui les gouverne, ils en sont ravis, et ne cherchent qu’à la mépriser. » Ce que vous avez donc de meilleur et de plus pressé à faire c’est de connaître vous-même vos défauts aussi bien que l’enfant les connaîtra bientôt, et de vous en faire avertir . Mais il y a des défauts sur lesquels on ne veut rien entendre : tels sont les défauts d’esprit. On est intraitable sur ces défauts-là, plus que sur ceux du caractère. Par exemple, on supportera de s’entendre dire qu’on est dur, violent, pas très-sensible. MAIS SI LE JUGEMENT EST ATTAQUÉ, SI L’ON DIT QU’IL EST FAIBLE ET BORNÉ, QUE L’ESPRIT EST ÉTROIT, LA CONCEPTION LENTE, LE RAISONNEMENT FAUX, ON S’IRRITE. C’EST POURQUOI ON NE TROUVE JAMAIS PERSONNE QUI VOUS DISE SUR CE POINT LA MOINDRE VÉRITÉ. Le confesseur n’en parle pas : ce ne sont pas des péchés. Les amis n’osent point : c’est trop délicat. ET AINSI, ON VA, TRAÎNANT AVEC SOI DES DÉFAUTS QU’ON IGNORE, ET QUI N’EN SONT PAR LÀ QUE PLUS FUNESTES. »
Charles Pinot Duclos (1704-1772), historien et écrivain français membre de l’Académie française »
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« Les sondages menés par le Palestinian Center for Policy and Survey Research en juin 2005 révélaient que 87% des Palestiniens croyaient que la corruption existait dans les institutions de l’AP, et 95% estimaient que l’embauche dans le secteur public se faisait exclusivement par le système de wasta, les relations personnelles. »
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Les raisons d’un séisme : vote sanction plus qu’adhésion islamiste
« Ce qui rend la victoire du Hamas encore plus remarquable, c’est que les sondages post-électoraux révélèrent une vérité surprenante : la majorité des électeurs du Hamas ne soutenaient pas l’idéologie du mouvement. Un sondage mené par le Near East Consulting Institute de Ramallah montrait que près de trois quarts des Palestiniens voulaient que le Hamas abandonne son appel à la destruction d’Israël. Plus frappant encore, 77% des électeurs du Hamas voulaient un accord de paix avec Israël, et 63% ne soutenaient pas le refus du parti de reconnaître l’État juif. Les sondages de sortie des urnes du Palestinian Center for Policy and Survey Research montraient que 59% soutenaient le processus de paix, seulement 17% s’y opposaient. »
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« La Charte de 1988 (Mithaq Harakat al-Muqawama al-Islamiyya, 18 août) reste le substrat doctrinal jamais formellement abrogé. Son article 7 cite, comme parole authentique, le hadith eschatologique apocalyptique : « L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs et ne les tuent ; les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres, lesquels crieront : « Ô musulman, ô serviteur d’Allah, il y a un juif derrière moi, viens et tue-le ». » L’article 8 fixe la devise : « Allah est son but, le Prophète son modèle, le Coran sa constitution, le jihad sa voie, et la mort pour la cause d’Allah sa plus sublime aspiration. » L’article 11 énonce la doctrine du waqf : « La terre de Palestine est un waqf islamique consacré pour toutes les générations de musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection. Nul n’a le droit d’y renoncer, en tout ou en partie. » L’article 13 ferme la porte à toute négociation : « Il n’y a pas de solution au problème palestinien sinon par le jihad. Les initiatives, propositions et conférences internationales ne sont qu’une perte de temps. » »
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« Le Hamas, en revanche, avait construit une réputation d’intégrité à travers son vaste réseau de services sociaux : écoles, hôpitaux, programmes pour la jeunesse, orphelinats et aide aux familles en difficulté. Les élections municipales de 2004-2005 avaient servi de terrain d’entraînement. En décembre 2005, le Hamas avait remporté la ville-bastion du Fatah, Naplouse, avec 73% des voix. Le maire élu, Adli Yaish, un vendeur de voitures sans affiliation au Hamas mais choisi par le mouvement, avait des liens commerciaux avec Israël. À Qalqilya, le conseil municipal dirigé par le Hamas avait remboursé la dette de la ville, équilibré le budget, augmenté les salaires et commencé à reconstruire les routes, un contraste saisissant avec la gestion du Fatah. «
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« Le jour du scrutin, les Palestiniens se rendirent aux urnes en masse, avec un taux de participation de 77,18%. Les sondages de sortie des urnes, menés par l’Université de Birzeit, l’institution la plus réputée, prédisaient une victoire du Fatah avec 46,4% contre 39,5% pour le Hamas, et une répartition de 63 sièges pour le Fatah contre 58 pour le Hamas. Même le Hamas, selon de nombreux témoignages, s’attendait à gagner une part équitable de sièges pour diriger l’opposition de l’intérieur du système, pas à remporter la majorité. Un candidat emprisonné du Hamas déclara après l’annonce des résultats : « Les anges ont dû se joindre au vote. » IEMed +6 + 2
Le lendemain matin, jeudi 26 janvier, la réalité frappa comme un coup de tonnerre. Le Hamas avait remporté 74 sièges sur 132, soit 56% des sièges avec 44,45% des voix, contre 45 sièges et 41,43% des voix pour le Fatah. Le système électoral mixte avait amplifié la victoire du Hamas : sur les 66 sièges de circonscription, le Hamas en avait remporté 45 contre seulement 17 pour le Fatah. Paradoxalement, la Cisjordanie, traditionnellement considérée comme un bastion du Fatah, donna au Hamas 30 sièges sur 42, soit 71%, contre 15 sur 24 à Gaza, soit 63%. À Hébron, le Hamas remporta les 9 sièges. Même le Premier ministre sortant Ahmed Qurei démissionna immédiatement, avant même l’annonce officielle des résultats, déclarant qu’il incombait maintenant au Hamas de former un gouvernement. «
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« L’atmosphère était radicalement différente à Ramallah, en Cisjordanie. Hani Kort, un homme d’affaires laïc, exprima la préoccupation ambiante : « Les gens de Ramallah sont vraiment préoccupés par l’arrivée au pouvoir du gouvernement du Hamas. C’est un choc pour tout le monde, surtout en Cisjordanie — quoi, faisons-nous maintenant partie du monde islamique ? Beaucoup de groupes de la société commencent à se sentir comme des étrangers. Maintenant, il faut être une personne religieuse, une personne conservatrice et musulmane pour être avec le Hamas. » PBS
Le choc transcendait les frontières palestiniennes. Même les observateurs internationaux qui avaient surveillé le scrutin furent surpris. Jimmy Carter, ancien président américain et observateur électoral, déclara : « Il nous semblait évident, à nous et aux autres observateurs, que l’élection était ordonnée et pacifique et qu’il y avait une préférence claire pour les candidats du Hamas, même dans les communautés historiquement proches du Fatah. Même ainsi, nous avons tous été surpris par l’ampleur de la victoire du Hamas. » La mission d’observation électorale de l’Union européenne, forte de 185 observateurs, déclara que les élections « marquaient une autre étape importante dans la construction d’institutions démocratiques » et que le processus avait été « efficacement administré par une Commission électorale centrale palestinienne professionnelle et indépendante » »
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La question de l’inévitabilité : facteurs structurels et choix politiques
« Les universitaires identifient trois facteurs structurels qui rendirent la victoire largement inévitable. Premièrement, la corruption systémique du Fatah. Graham Usher de l’Institut d’études palestiniennes argumenta : « La défaite du Fatah… fut la pire défaite politique de ses 47 ans d’histoire. Elle était aussi inévitable, même si peu l’avaient réellement prévu. » Il montra que le Fatah était en « crise latente depuis le déclenchement de l’Intifada en septembre 2000 ».
Deuxièmement, l’échec du processus d’Oslo. Khalidi souligna que le processus de paix avait livré « un terrible accord » pour les Palestiniens. Un document de recherche du Parlement britannique nota que « les Palestiniens perdirent de plus en plus foi dans l’approche progressive des Accords d’Oslo ». La croissance des colonies, des routes de contournement et la poursuite de l’occupation sapèrent la légitimité de l’AP.
Troisièmement, l’impact de la Seconde Intifada (2000-2005) renforça les références de résistance du Hamas tandis que le Fatah fut entaché par son association avec l’AP défaillante. Le Hamas évita la complicité avec Oslo tout en maintenant la lutte armée.
Cependant, les chercheurs débattent de la question de savoir si des politiques différentes auraient pu prévenir la victoire. Dennis Ross, ancien envoyé américain au Moyen-Orient, croyait que les élections auraient dû être reportées ou que le Hamas aurait dû être exclu de la participation. Slate magazine argumenta : « L’élection qui a porté le Hamas au pouvoir n’était pas inévitable ; elle était prématurée. » Shlaim soutint que le refus d’Israël de négocier de manière significative avec Abbas après le désengagement de 2005 renforça l’affirmation du Hamas selon laquelle seule la résistance armée fonctionnait.
Khalidi nota qu’Abbas « menaça de démissionner si les élections n’étaient pas tenues » malgré le désarroi du Fatah. Les élections auraient pu être reportées jusqu’à ce que le Fatah se réforme en interne. L’Université du Kent souligna que la corruption de l’AP et l’échec à fournir des services furent « plusieurs raisons pour lesquelles les Palestiniens n’étaient pas satisfaits ».
La politique américaine créa également les conditions de la victoire. La promotion de la démocratie par George W. Bush créa une pression pour les élections. L’USAID dépensa 2,3 millions de dollars pour « renforcer l’image du président Abbas et de son parti Fatah » mais échoua. Les révélations ultérieures montrèrent que les États-Unis planifièrent un coup d’État contre le Hamas après l’élection. »
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Depuis 2007, le Palestinian Center for Human Rights documente 185 condamnations à mort et 33 exécutions. La censure à Gaza est totale : monitoring systématique des réseaux sociaux, confiscation de téléphones, mots de passe Facebook exigés, destruction de téléphones de manifestants filmant les protestations, blocage d’internet depuis octobre 2023. »
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« Ismaël Haniyeh : C’est faux. À tous ceux qui portent ces accusations, je dis : apportez-en moi la preuve. Aujourd’hui nous avons ouvert des procédures pour des cas de corruption que nous ne pouvions pas traiter par le passé à cause des seigneurs de guerre, des services de sécurité et de quelques centres de pouvoir au sein de la société palestinienne. »
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« La Charte de 1988 (Mithaq Harakat al-Muqawama al-Islamiyya, 18 août) reste le substrat doctrinal jamais formellement abrogé. Son article 7 cite, comme parole authentique, le hadith eschatologique apocalyptique : « L’Heure ne viendra pas avant que les musulmans ne combattent les juifs et ne les tuent ; les juifs se cacheront derrière les rochers et les arbres, lesquels crieront : « Ô musulman, ô serviteur d’Allah, il y a un juif derrière moi, viens et tue-le ». » L’article 8 fixe la devise : « Allah est son but, le Prophète son modèle, le Coran sa constitution, le jihad sa voie, et la mort pour la cause d’Allah sa plus sublime aspiration. » L’article 11 énonce la doctrine du waqf : « La terre de Palestine est un waqf islamique consacré pour toutes les générations de musulmans jusqu’au Jour de la Résurrection. Nul n’a le droit d’y renoncer, en tout ou en partie. » L’article 13 ferme la porte à toute négociation : « Il n’y a pas de solution au problème palestinien sinon par le jihad. Les initiatives, propositions et conférences internationales ne sont qu’une perte de temps. »
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« Le 7 octobre 2023. Filmé dans son bureau de Doha avec Mechaal, al-Arouri et d’autres collaborateurs, regardant Al-Jazeera, Haniyeh demande à ses cadres : « Laissez-nous nous prosterner. Regardez la jeep israélienne… Faisons-le. Ceci est une prosternation de gratitude (sujud al-shukr) pour cette victoire. Allah, accorde ton soutien et ta gloire à notre peuple et à notre nation. Allahu Akbar ! Allahu Akbar ! Louange à Allah. » Le sujud al-shukr est le rite islamique classique de reconnaissance après une grâce divine ; le cadre liturgique choisi sacralise l’attaque comme événement providentiel. Le 26 octobre 2023, il déclare : « Le sang des enfants, des femmes et des personnes âgées ne doit pas nous faire pleurer ! Nous avons au contraire besoin de ce sang pour réveiller la révolution. » Le 9 janvier 2024, devant l’Union internationale des savants musulmans à Doha : « Pourquoi y a-t-il eu le Déluge d’al-Aqsa, ce tournant stratégique dans le chemin de la résistance et du jihad ? Nous devons nous appuyer sur cette victoire qui a eu lieu le 7 octobre. Nous devons nous y accrocher, bâtir dessus, l’accumuler. »
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«Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée., 7 juin 2012
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« Je n’apprécie pas votre humour, et vos insultes sur l’intellect des autres ne m’ont pas plus amusée, même quand vous travailliez ici. Je vais vous demander de bien vouloir partir. »
Thomas Dedieu, Mon vers familier
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« Je peux inviter pour un repas à ma table qui je veux, personne vivante ou morte, en choisir 4.
Je les invite un à un, et non tous les quatre en même temps.
J’ose à peine le dire, mais pourquoi pas au fond ? : Jésus-Christ, en tant qu’homme, personnage historique, ce serait passionnant, impressionnant, il a posé le socle culturel de notre civilisation.
De Gaulle : quel parcours !
Et un méchant, un tyran politique, pour savoir si ce style d’exercice du pouvoir relève du réalisme, du simple cynisme, ou s’il s’y intègre une vraie dimension perverse… Le diner s’arrêterait peut-être à l’entrée ! »
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« Denis Leguay est un homme qui se défie de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une mise en garde. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».
Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ? C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la singularité.
Au fil des années, le psychiatre s’est forgé une conviction : il faut s’affranchir du prisme qu’imprime la vision médicale et se concentrer sur ce qui est important pour les personnes atteintes des troubles psychiques à savoir : vivre comme tout le monde, et être aidés dans ce qui fait obstacle à leur participation sociale. Denis Leguay en a la conviction : « le champ qu’il faut maintenant investir, c’est celui de la vie quotidienne, du rétablissement, de la qualité de vie qui vient transcender et mettre au second plan tout ce qui ressort de la maladie ». À l’échelon individuel, la réhabilitation psychosociale doit intégrer des pratiques telles que la remédiation cognitive, les habiletés sociales ou encore l’éducation thérapeutique. Et Denis Leguay insiste sur l’importance de l’organisation des soins comme outil thérapeutique : « notre boulot de médecin, c’est d’organiser le partage et l’accession de tous à ces programmes de réhabilitation qui ne devraient pas être une option mais un standard ». Il envisage également l’engagement à un niveau plus politique : « les psychiatres ont à s’inscrire dans une sorte de plaidoyer. Ils ont un devoir de faire connaitre la réalité : la surmortalité, les inégalités sociales et soutenir l’organisation des usagers qui sont souvent en difficulté pour le faire »
Brigitte Ouhayoun & Margot Morgiève,
Paris
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« «Même dans ses émissions politiques réputées, la télévision a tendance à privilégier l’écume des faits au détriment des analyses de fond. Ce n’est donc pas là que le citoyen de base trouvera de quoi asseoir son opinion sur les quelques sujets centraux de la période. En revanche, une partie de la presse écrite offre de quoi réfléchir à qui veut vraiment s’informer : la note qui suit a été rédigée après lecture de quelques textes parus récemment à propos de la crise dans la zone Euro. »
Robert Bistolf, membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée, 7 juin 2012
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Introduction et cadrage méthodologique
Introduction et cadrage méthodologique
« La question posée — existe-t-il une littérature scientifique documentant l’accoutumance progressive aux discours irrationnels, péremptoires ou vides, leur contagion conversationnelle, et leur rôle de précurseurs de dérives collectives — ne correspond pas à un programme de recherche unifié portant ce nom. Elle se trouve toutefois prise en charge, par fragments, par au moins six grandes traditions : la psychologie sociale expérimentale (Asch, Festinger, Milgram, Moscovici), la sociologie des organisations et des risques (Janis, Vaughan), l’épistémologie sociale et la philosophie du témoignage (Fricker, Sperber, Nguyen, Goldman), les sciences de la communication (Noelle-Neumann, Giles, Matthes), la sociologie cognitive francophone (Bronner, Boudon, Boltanski), et la psychiatrie sociale/clinique institutionnelle (Tosquelles, Oury, Castel ; Bartholomew & Wessely sur la mass psychogenic illness).
Pour préserver la rigueur épistémique, ce rapport utilise systématiquement trois marqueurs :
- [FAIT] : résultat empirique robuste, répliqué, soutenu par méta-analyse ou multiplicité d’études convergentes ;
- [INFÉRENCE] : interprétation théorique cohérente avec les faits mais excédant ce que ceux-ci démontrent strictement ;
- [INCERTITUDE] : zone de débat ouvert, résultat fragile, théorie populaire mais empiriquement faible, ou objet absent du programme empirique.
Il faut d’emblée signaler une limite générale : la métaphore d’« accoutumance aux discours vides » n’a pas d’analogue expérimental direct. Ce qui est mesuré, ce sont des effets adjacents : conformité perceptive (Asch), normalisation de la déviance organisationnelle (Vaughan), réceptivité à la pseudo-profondeur (Pennycook), désengagement de la vigilance épistémique (Sperber), polarisation discursive (Sunstein, Moscovici). Le lien entre ces dispositifs et la notion intuitive d’« habituation à la parole irresponsable » relève donc dans une large mesure de l’inférence — une inférence solidement étayée mais qui doit être tenue pour telle.
1. La tolérance acquise / accoutumance aux discours irrationnels, vides ou péremptoires
1. La tolérance acquise / accoutumance aux discours irrationnels, vides ou péremptoires
1.1 Le concept-pivot : la « normalisation de la déviance » (Diane Vaughan)
La formulation la plus précise du phénomène d’accoutumance — au sens où des locuteurs et des auditeurs cessent progressivement de percevoir comme anormales des conduites ou des énoncés qui devraient les alerter — est due à la sociologue américaine Diane Vaughan, dans The Challenger Launch Decision : Risky Technology, Culture, and Deviance at NASA (Chicago, University of Chicago Press, 1996).
[FAIT] Vaughan, à partir d’une ethnographie historique exhaustive des archives de la NASA et de Morton-Thiokol précédant la catastrophe du 28 janvier 1986, établit que les ingénieurs n’ont pas commis une faute intentionnelle. Ils ont produit collectivement, sur cinq années (1981-1985), une redéfinition incrémentale de ce qui était acceptable : l’érosion des joints toriques (O-rings) du booster, initialement classée comme problème de sécurité critique, est devenue, par série de décisions chacune justifiable localement, un « risque accepté ». La citation canonique de Vaughan : « La normalisation sociale de la déviance signifie que les personnes au sein de l’organisation deviennent à ce point accoutumées à un écart à la norme qu’elles ne le considèrent plus comme déviant, en dépit du fait qu’il dépasse de très loin leurs propres règles de sécurité élémentaire » (Vaughan, 1996, repris dans NASA Safety Message 2014).
[FAIT] Le mécanisme repose sur ce que Vaughan nomme un « long incubation period [before a final disaster] with early warning signs that were either misinterpreted, ignored or missed completely » — une longue période d’incubation avant la catastrophe finale, ponctuée de signaux d’alerte précoces qui sont soit mal interprétés, soit ignorés, soit complètement manqués. Le mécanisme conjugue trois facteurs : (i) la culture du groupe de travail (workgroup culture) qui ritualise certaines tolérances ; (ii) la culture de production — pressions de calendrier et de coût ; (iii) le secret structurel (structural secrecy) : la fragmentation organisationnelle empêche l’information critique de remonter.
[FAIT] Vaughan a été ensuite mandatée pour siéger à la Columbia Accident Investigation Board après la catastrophe de Columbia en 2003 ; son diagnostic — que le même mécanisme avait reconduit la NASA à un échec analogue, cette fois sur la perte d’isolant et l’impact contre l’aile — figure dans le rapport officiel et constitue une « réplication » au sens organisationnel.
[INFÉRENCE] Transposée hors de l’aéronautique, la normalisation de la déviance fournit le modèle théorique le plus apte à décrire l’accoutumance aux discours vides : par exposition répétée et sans sanction (sans « catastrophe »), un seuil se déplace. Ce qui aurait dû être contesté comme imprécis, péremptoire ou sans vérification cesse de l’être. Le concept a été appliqué explicitement à la médecine clinique (erreurs de prescription), à la sécurité aérienne, à l’éthique financière, et à la « déviance » des comportements publics pendant la pandémie de COVID-19 (sources : Wikipedia Normalization of deviance ; NASA Safety Message ; Columbia Magazine, How the Challenger Disaster Became a Case Study of the ‘Normalization of Deviance’).
1.2 La réceptivité à la pseudo-profondeur (Pennycook et al.)
L’étude empirique la plus citée sur la tolérance positive aux énoncés vides est celle de Gordon Pennycook, James Allan Cheyne, Nathaniel Barr, Derek J. Koehler et Jonathan A. Fugelsang : « On the Reception and Detection of Pseudo-Profound Bullshit », Judgment and Decision Making, vol. 10, n° 6, 2015, p. 549-563. L’article s’appuie conceptuellement sur l’essai de Harry G. Frankfurt, On Bullshit (Princeton University Press, 2005).
[FAIT] Quatre études expérimentales (échantillons cumulés > 800 participants) présentent à des sujets des phrases syntaxiquement correctes mais sémantiquement vacuites, générées par combinaison aléatoire de termes spirituels « buzzwords » (du type « Wholeness quiets infinite phenomena » — « La totalité apaise les phénomènes infinis »). Demande : noter le degré de profondeur, de 1 (pas du tout profond) à 5 (très profond). Résultat principal : les participants évaluent en moyenne ces phrases dépourvues de sens comme « modérément profondes ». Les tweets authentiques de Deepak Chopra sont notés un peu plus profonds que les phrases aléatoires, mais moins que des citations motivationnelles classiques (Pennycook et al., 2015, étude 4).
[FAIT] Les corrélations établies dans l’étude sont les suivantes : la réceptivité à la pseudo-profondeur (score « BSR ») est positivement associée à la croyance au paranormal, à la pensée conspirationniste, à la religiosité, et à l’adhésion à la médecine alternative ; elle est négativement associée au style cognitif analytique (mesuré par le Cognitive Reflection Test de Frederick) et à la performance en raisonnement (Pennycook, Cheyne, Barr, Koehler & Fugelsang, 2015 ; Pennycook & Rand, 2019, Personality and Social Psychology Bulletin 45[10], 1440-1454, « The complex relation between receptivity to pseudo-profound bullshit and political ideology »).
[FAIT] Méta-recension récente : « A Literature Review of Bullshit Receptivity », Journal of Behavioral Economics for Policy, vol. 6, S1, 2022, qui recense plus d’une trentaine d’études employant l’échelle BSR depuis 2015 et confirme la stabilité du phénomène à travers cultures, mais signale que l’échelle elle-même prête à controverse (Dalton, 2016, Judgment and Decision Making 11[1] — « A reply to Pennycook et al. » ; et réponse Pennycook et al., 2016, « It’s still bullshit »).
[FAIT] Étude associée (Pennycook, Epstein, Mosleh, Arechar, Eckles, Rand, 2021, Nature) : la réceptivité au bullshit prédit la susceptibilité aux fake news en ligne, par-delà l’idéologie politique.
[INCERTITUDE] Reste débattu : la pseudo-profondeur perçue est-elle un défaut de détection (incapacité à voir le vide) ou un biais d’ouverture réflexe (« réflexive open-mindedness ») — c’est-à-dire une disposition à attribuer du sens là où il n’y en a pas, par charité interprétative excessive ? Pennycook et al. plaident pour une co-occurrence des deux mécanismes ; Dalton conteste la validité de l’échelle au motif que des phrases « aléatoires » peuvent fortuitement être pourvues de sens.
1.3 La vigilance épistémique et son émoussement (Sperber et al.)
Dan Sperber, Fabrice Clément, Christophe Heintz, Olivier Mascaro, Hugo Mercier, Gloria Origgi & Deirdre Wilson, « Epistemic Vigilance », Mind & Language, 25(4), 2010, p. 359-393, posent que les êtres humains disposent d’un ensemble cognitivement coûteux de mécanismes destinés à filtrer la communication entrante : évaluer la compétence du locuteur, son honnêteté, la cohérence interne du message avec leurs propres croyances. « Les humains dépendent massivement de la communication avec autrui, mais cela les expose au risque d’être accidentellement ou intentionnellement mal informés. Pour que la communication reste avantageuse en dépit de ce risque, les humains ont, selon nous, une batterie de mécanismes cognitifs pour la vigilance épistémique. »
[INFÉRENCE forte] Si la vigilance est coûteuse et dépend de signaux contextuels (l’autorité du locuteur, la pertinence apparente, l’environnement social), son émoussement par habituation ou par confiance routinière est un corollaire théorique direct du modèle. Diana Mazzarella, Filippo Domaneschi et collègues ont publié des extensions empiriques récentes — par exemple Giunta, Mazzarella & Domaneschi, « Are presuppositions really misleading? Assessing the impact of linguistic encoding, at-issueness, and source reliability on epistemic vigilance », Mind and Language, 40(4), 2025, p. 365-385 — qui montrent expérimentalement que l’encodage présuppositionnel (placer une information en présupposé plutôt qu’en assertion) réduit l’activation de la vigilance et fait passer des contenus litigieux « sous le radar ».
[FAIT] Olivier Mascaro et Dan Sperber, « The moral, epistemic, and mindreading components of children’s vigilance towards deception », Cognition, 112, 2009, p. 367-380 : les enfants dès 3-4 ans disposent d’une vigilance épistémique élémentaire à l’égard des sources non fiables, qui se complexifie jusqu’à 6-7 ans. Cela établit que la vigilance n’est pas une compétence « éduquée tard » mais un trait cognitif précoce — donc susceptible d’être déposé ou contourné par les routines sociales adultes.
1.4 Synthèse francophone : Bronner et le « marché cognitif »
Gérald Bronner, La Démocratie des crédules, Paris, PUF, 2013 (prix de la Revue des Deux Mondes 2013, prix Sophie-Barluet), théorise l’accoutumance dans le vocabulaire de l’économie cognitive : à mesure que l’offre informationnelle se massifie (Internet, médias sociaux), l’auditeur, soumis à une « avarice cognitive » (variante du concept de cognitive miser de Fiske & Taylor, 1984), abaisse son seuil de vérification.
[FAIT empirique partiel] Bronner mobilise des comptages systématiques sur moteurs de recherche : sur les 30 premiers sites Google retournés sur le monstre du Loch Ness, 78 % défendent son existence ; les croyances ufologiques et conspirationnistes sont surreprésentées par rapport à leur légitimité épistémique chez les experts. Bronner formule un « théorème de la crédulité informationnelle » : plus le nombre d’informations non sélectionnées sera important dans un espace social, plus la crédulité se propagera.
[FAIT] Bronner soutient — et plusieurs études convergentes l’étayent — que le niveau d’éducation ne protège pas mécaniquement contre la crédulité : les croyants au paranormal ou aux théories du complot sont en moyenne plutôt diplômés. L’éducation produit une « conscience de l’inconnu » qui peut, paradoxalement, ouvrir un espace de réceptivité.
[INCERTITUDE / débat] L’ouvrage a été critiqué (Allard-Huver, Communication & langages, n° 179, 2014, p. 126-128 ; recensions sur AOC media, Le biais Bronner) pour son équivalence non interrogée entre science et connaissance, son traitement insuffisant du pouvoir et des conflits d’intérêts dans la fabrique de l’expertise, et l’extrapolation rapide des biais individuels aux dynamiques démocratiques.
2. Contagion conversationnelle et résonance
2. Contagion conversationnelle / résonance des énoncés irresponsables
2.1 Accommodation et convergence langagière (Giles)
La Communication Accommodation Theory (CAT), formulée par Howard Giles à partir de 1971 (initialement Speech Accommodation Theory), constitue le socle empirique pour la contagion conversationnelle au niveau micro. Référence canonique : Giles, Coupland & Coupland, Contexts of Accommodation, Cambridge University Press, 1991 ; mise à jour Giles, Edwards & Walther, 2023, Journal of Pragmatics, numéro spécial pour le 50ᵉ anniversaire.
[FAIT] Convergence et divergence : les locuteurs ajustent quasi automatiquement débit, prononciation, lexique, longueur d’énoncé, gestes, en direction (convergence) ou à l’opposé (divergence) de leur interlocuteur, selon les enjeux d’affiliation ou de différenciation identitaire. Le phénomène est robuste à travers des centaines d’études en sociolinguistique et en psycholinguistique. Pardo, Gibbons, Suppes & Krauss (2012, Journal of Phonetics) ont montré, sur des colocataires masculins suivis sur une année universitaire, que la convergence phonétique mutuelle s’installe et résiste aux interruptions de cohabitation.
[INFÉRENCE] Appliquée aux discours irrationnels : si un groupe normalise l’usage de tournures péremptoires ou de raccourcis logiques, un locuteur nouvellement entré s’y conforme par convergence à bas coût cognitif, sans même percevoir qu’il adopte un répertoire dégradé. La sur-accommodation (Giles) — convergence excessive — peut, à l’inverse, produire un effet patronnant qui dégrade la qualité de l’échange.
2.2 Cascades informationnelles et réputationnelles
Sushil Bikhchandani, David Hirshleifer & Ivo Welch, « A Theory of Fads, Fashion, Custom, and Cultural Change as Informational Cascades », Journal of Political Economy, 100(5), 1992, p. 992-1026, formalisent mathématiquement la cascade : « une cascade informationnelle se produit lorsqu’il devient optimal pour un individu, ayant observé les actions de ceux qui l’ont précédé, de suivre le comportement du précédent sans tenir compte de sa propre information. »
[FAIT — théorique avec confirmation expérimentale] Anderson & Holt, « Information cascades in the laboratory », American Economic Review, 87, 1997, p. 847-862, ont reproduit le phénomène en laboratoire : avec un signal privé correct à 51 %, des cascades convergent rapidement sur la décision majoritaire, qui peut être incorrecte avec une probabilité non négligeable. Les cascades sont fragiles : un seul individu s’écartant de la séquence peut briser la convergence — propriété qui éclaire la fonction critique des « lanceurs d’alerte ».
[FAIT] Extension par Timur Kuran et Cass R. Sunstein, « Availability Cascades and Risk Regulation », Stanford Law Review, 51(4), 1999, p. 683-768 : les cascades de disponibilité combinent l’heuristique de disponibilité de Kahneman et Tversky (les événements faciles à rappeler sont jugés plus probables) avec les cascades réputationnelles (les individus se ralient à l’opinion dominante pour ne pas être marginalisés). Le concept rend compte des paniques sanitaires, juridiques et politiques où une croyance partagée s’installe en l’absence de fondement proportionné.
2.3 Spirale du silence (Noelle-Neumann)
Elisabeth Noelle-Neumann, « The Spiral of Silence: A Theory of Public Opinion », Journal of Communication, 24(2), 1974, p. 43-51, et The Spiral of Silence: Public Opinion — Our Social Skin, University of Chicago Press, 1984, propose que les individus, par peur de l’isolement social, se taisent lorsqu’ils perçoivent leur opinion comme minoritaire ; ce silence renforce l’apparence majoritaire de l’opinion dominante, qui semble alors plus consensuelle qu’elle n’est.
[FAIT — taille d’effet modeste] Méta-analyses : Glynn, Hayes & Shanahan, « Perceived support for one’s opinions and willingness to speak out », Public Opinion Quarterly, 61, 1997, p. 452-463 (17 études) trouvent une corrélation petite mais significative entre soutien perçu et propension à s’exprimer. Réplication étendue : Jörg Matthes, Johannes Knoll & Christian von Sikorski, « The Spiral of Silence Revisited : A Meta-Analysis on the Relationship Between Perceptions of Opinion Support and Political Opinion Expression », Communication Research, 45(1), 2018, p. 3-33 — l’effet de silenciation est plus fort quand on s’adresse à la famille, aux amis et aux voisins sur des sujets « obtrusifs » (r = .34) qu’à des étrangers ou en sondage anonyme.
[INCERTITUDE] La théorie est régulièrement critiquée pour sa difficulté à séparer la cause de la peur d’isolement d’autres mécanismes (incertitude sur l’argument, manque de compétence). Scheufele & Moy, « Twenty-Five Years of the Spiral of Silence: A Conceptual Review and Empirical Outlook », International Journal of Public Opinion Research, 12(1), 2000, soulignent la fragilité méthodologique des opérationnalisations.
2.4 Ignorance pluraliste
Deborah A. Prentice & Dale T. Miller, « Pluralistic Ignorance and Alcohol Use on Campus: Some Consequences of Misperceiving the Social Norm », Journal of Personality and Social Psychology, 64(2), 1993, p. 243-256.
[FAIT] Quatre études sur l’université de Princeton : les étudiants se déclarent personnellement plus mal à l’aise vis-à-vis des pratiques alcooliques sur le campus qu’ils n’estiment l’être leurs pairs. Les hommes, sur une session, modifient leurs attitudes privées en direction de la norme qu’ils croient majoritaire (effet de conformité interne, congruent avec la théorie de la dissonance cognitive de Festinger). Les femmes restent privées de la norme mais s’aliènent socialement.
[FAIT] Schroeder & Prentice, « Exposing pluralistic ignorance to reduce alcohol use among college students », Journal of Applied Social Psychology, 28(23), 1998, p. 2150-2180 : une intervention en groupe consistant à informer les étudiants que leurs pairs sont, comme eux, mal à l’aise, réduit effectivement la consommation ultérieure.
[INFÉRENCE] Transposition aux discours irrationnels : si chaque participant à une délibération croit faussement que les autres acceptent les énoncés péremptoires comme normaux, il s’abstiendra de les contester. Le silence individuel produit la fausse unanimité collective. Le mécanisme avait déjà été repéré par O’Gorman (1975) sur les croyances racistes blanches aux États-Unis : les Blancs surestimaient massivement le soutien de leurs pairs à la ségrégation.
2.5 Mass psychogenic illness : la contagion comme cas limite
Robert E. Bartholomew & Simon Wessely, « Protean Nature of Mass Sociogenic Illness: From Possessed Nuns to Chemical and Biological Terrorism Fears », British Journal of Psychiatry, 180(4), 2002, p. 300-306, et Bartholomew, Wessely & Rubin, « Mass psychogenic illness and the social network: is it changing the pattern of outbreaks? », Journal of the Royal Society of Medicine, 105(12), 2012, p. 509-512.
[FAIT] Définition consensuelle : « propagation rapide de signes et symptômes affectant les membres d’un groupe cohésif, originant d’un trouble du système nerveux impliquant excitation, perte ou altération de fonction, dans laquelle les plaintes physiques exhibées inconsciemment n’ont pas d’étiologie organique correspondante » (Bartholomew & Wessely, 2002).
[FAIT — cas documentés] Après l’attaque au sarin du métro de Tokyo (1995), environ 1 000 personnes hospitalisées présentaient des symptômes toxiques, mais plus de 4 000 ont sollicité des soins d’urgence sans signe d’exposition (Ohbu et al., 1997, Southern Medical Journal). Après l’accident radiologique de Goiânia (Brésil, 1987), 125 800 personnes ont été examinées, 249 étaient effectivement contaminées (Petterson, 1988). À LeRoy, État de New York, en 2011-2012, 14 lycéennes et 1 lycéen ont développé tics faciaux et troubles de la parole sans cause organique identifiée ; le diagnostic de trouble de conversion collectif a été vigoureusement contesté par les familles et les célébrités sur Twitter (Bartholomew, Wessely & Rubin, 2012).
[FAIT 2018-2022] Anna Giedinghagen, « The tic in TikTok and (where) all systems go: Mass social media induced illness and Munchausen’s by internet », Clinical Child Psychology and Psychiatry, 27(2), 2022, p. 270-278, documente l’apparition, entre 2019 et 2021 en Allemagne notamment, d’une vague de symptômes pseudo-Tourette chez des adolescentes exposées à des influenceurs TikTok souffrant de tics — première forme de mass sociogenic illness spécifiquement induite par les réseaux sociaux (MSMI). Voir aussi Müller-Vahl et al., 2022, Brain.
[FAIT] Bartholomew & Wessely concluent qu’aucune disposition individuelle stable (extraversion, neuroticisme, QI) ne prédit la susceptibilité : « il n’y a pas de prédisposition particulière à la maladie sociogénique de masse ; c’est une réaction comportementale que n’importe qui peut montrer dans les bonnes circonstances. » La couverture médiatique intense exacerbe les flambées.
3. Dislocation de la rationalité par effets de groupe
3. Dislocation de la rationalité par effets de groupe : parole compétente et parole vide
3.1 La conformité perceptive (Asch) et ses répliques
Solomon E. Asch, « Effects of group pressure upon the modification and distortion of judgments », in H. Guetzkow (éd.), Groups, Leadership and Men, Pittsburgh, Carnegie Press, 1951, p. 177-190 ; et « Studies of independence and conformity: I. A minority of one against a unanimous majority », Psychological Monographs, 70(9), 1956, p. 1-70.
[FAIT] Tâche de jugement perceptif (comparaison de longueurs de lignes) sans ambiguïté ; en présence de 6-8 compères fournissant unanimement une réponse manifestement erronée, environ un tiers des réponses (33 %) du sujet naïf se conforment à l’erreur, et 75 % des sujets se conforment au moins une fois. Seulement 25 % maintiennent leur indépendance sur l’ensemble des essais.
[FAIT — méta-analyse] Rod Bond & Peter B. Smith, « Culture and Conformity: A Meta-Analysis of Studies Using Asch’s (1952b, 1956) Line Judgment Task », Psychological Bulletin, 119(1), 1996, p. 111-137 : 133 études dans 17 pays (4 627 participants), taux moyen d’erreur 25 %. La conformité est plus élevée dans les cultures collectivistes que dans les cultures individualistes (effet plus fort que ceux liés à la taille de la majorité). Larsen a replicaté trois fois (1974, 1979, 1990) avec des taux variables selon le climat socio-politique américain — suggestion que la conformité elle-même est historiquement contingente.
[FAIT 2023] Franzen & Mader, « The power of social influence: A replication and extension of the Asch experiment », PLOS ONE, 2023 : 33 % d’erreur sur les lignes (réplique exacte) ; pour des opinions politiques, taux de conformité de 38 % ; les incitations financières au correct réduisent à 25 % — la conformité résiste partiellement à la motivation à l’exactitude.
[INFÉRENCE forte] Asch fonde la possibilité empirique de la dislocation entre savoir compétent et parole majoritaire : même quand la vérité perceptive est évidente, l’unanimité du groupe pousse à se ranger. A fortiori, dans des domaines où la vérité est complexe ou disputée (santé, économie, climat), la pression du consensus apparent suffit à dissoudre l’expertise individuelle.
3.2 L’autorité comme dissolveur de jugement (Milgram)
Stanley Milgram, Obedience to Authority: An Experimental View, New York, Harper & Row, 1974, et « Behavioral Study of Obedience », Journal of Abnormal and Social Psychology, 67(4), 1963, p. 371-378.
[FAIT] 65 % des sujets administrent le voltage maximal (450 V) sous instruction d’un expérimentateur en blouse blanche. Répliques majeures : Burger, « Replicating Milgram: Would people still obey today? », American Psychologist, 64(1), 2009, p. 1-11, obtient 70 % d’obéissance à 150 V (point critique éthique), confirmant la stabilité du phénomène à 45 ans d’intervalle.
[INFÉRENCE] L’autorité institutionnelle — y compris l’autorité du locuteur perçu comme compétent — peut suspendre l’évaluation rationnelle. Transposée à la parole : dans la salle de classe, à l’hôpital, dans la réunion, la déférence à l’« expert » désigné déclasse l’examen critique des contenus.
3.3 Polarisation de groupe (Moscovici, Sunstein)
Serge Moscovici & Marisa Zavalloni, « The group as a polarizer of attitudes », Journal of Personality and Social Psychology, 12(2), 1969, p. 125-135. Méta-analyse de référence : Daniel J. Isenberg, « Group polarization: A critical review and meta-analysis », Journal of Personality and Social Psychology, 50(6), 1986, p. 1141-1151 (21 articles, 33 effets indépendants).
[FAIT] Après délibération entre individus partageant initialement la même tendance, l’opinion moyenne du groupe devient plus extrême que la moyenne initiale des individus. Deux mécanismes co-actifs identifiés par Isenberg : (i) la comparaison sociale (chercher à apparaître « plus à la pointe » du groupe) ; (ii) l’argumentation persuasive (le pool d’arguments disponibles est biaisé du côté dominant). Les effets argumentatifs sont en moyenne plus larges.
[FAIT] Cass R. Sunstein, « The Law of Group Polarization », Journal of Political Philosophy, 10(2), 2002, p. 175-195, généralise : « Les groupes délibérants se déplacent en moyenne vers une position plus extrême dans la direction de leur penchant initial. » Implications pour Internet, jurys, partis politiques. Voir aussi Sunstein, Going to Extremes: How Like Minds Unite and Divide, Oxford University Press, 2009 ; et Infotopia: How Many Minds Produce Knowledge, Oxford University Press, 2006.
[FAIT — modélisation] Mäs & Flache, « Differentiation without distancing », PLOS ONE, 8(11), 2013 : simulations multi-agents reproduisant la polarisation par renforcement mutuel d’arguments dans des réseaux homogènes.
3.4 Groupthink (Janis) et ses révisions
Irving L. Janis, Victims of Groupthink: A Psychological Study of Foreign-Policy Decisions and Fiascoes, Boston, Houghton Mifflin, 1972 ; édition revisée, Groupthink: Psychological Studies of Policy Decisions and Fiascoes, 1982.
[FAIT — concept] Janis identifie huit symptômes du groupthink (illusion d’invulnérabilité, rationalisation collective, croyance en la moralité intrinsèque du groupe, vision stéréotypée des opposants, pression sur les dissidents, autocensure, illusion d’unanimité, « mindguards »), trois antécédents (forte cohésion, défauts structurels, contexte provocateur) et des conséquences (recherche d’information défectueuse, examen incomplet des alternatives).
[INCERTITUDE — empirisme faible] Les tests expérimentaux sont rares et discordants. Park, « A review of the groupthink model », Journal of Social Behavior and Personality, 5(4), 1990 : sur 16 études empiriques, « seul un soutien partiel aux hypothèses de Janis ». James K. Esser, « Alive and well after 25 years: A review of groupthink research », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 73(2-3), 1998, p. 116-141 : « trop peu d’études en laboratoire pour conclure fermement », mais soutien empirique modéré pour le lien entre absence de leadership impartial et symptômes. Paulus (1998) qualifie le succès de la théorie de « surprenant compte tenu de la faiblesse de la base empirique ». Glen Whyte, « Recasting Janis’s Groupthink Model: The Key Role of Collective Efficacy in Decision Fiascoes », Organizational Behavior and Human Decision Processes, 73(2-3), 1998, propose une refonte autour de l’efficacité collective perçue.
[FAIT — cas] Esser & Lindoerfer, « Groupthink and the space shuttle Challenger accident: Toward a quantitative case analysis », Journal of Behavioral Decision Making, 2, 1989, p. 167-177 : présence quantifiée d’antécédents de groupthink dans la décision de lancement.
[INFÉRENCE] Vaughan (1996) a explicitement contesté l’application du groupthink à Challenger : selon elle, ce n’est pas la cohésion ni l’illusion d’unanimité qui ont produit la décision, mais la normalisation routinière du risque sur cinq ans. Les deux modèles peuvent être complémentaires : groupthink décrit la phase aiguë de décision, Vaughan la phase chronique d’accoutumance.
3.5 Expertise, contributoire et interactionnelle (Collins & Evans)
Harry Collins & Robert Evans, Rethinking Expertise, University of Chicago Press, 2007 ; et antérieurement « The Third Wave of Science Studies: Studies of Expertise and Experience », Social Studies of Science, 32(2), 2002, p. 235-296.
[FAIT conceptuel] Tableau périodique des expertises : expertises « ubiquitaires » (la langue maternelle, l’interaction sociale ordinaire) ; expertises spécialisées sur un continuum allant des « sources primaires » à l’expertise contributoire (pouvoir contribuer à la production de connaissance dans le domaine) en passant par l’expertise interactionnelle (maîtriser le discours technique sans pouvoir « faire ») ; méta-expertises (juger les experts).
[INFÉRENCE majeure pour la question] La distinction expertise contributoire / interactionnelle / beer-mat knowledge (savoir glané sur un sous-bock) éclaire précisément la « pollution » de la parole savante par la parole vide : sur un plateau télévisé, dans un débat public, un locuteur disposant d’une expertise seulement interactionnelle peut « parler comme » un contributeur, sans que l’auditoire ne dispose des moyens de discriminer. Collins et Evans plaident pour une catégorisation explicite des expertises en présence comme remède.
3.6 Injustice épistémique (Fricker)
Miranda Fricker, Epistemic Injustice: Power and the Ethics of Knowing, Oxford University Press, 2007.
[FAIT conceptuel] Deux formes : (i) injustice testimoniale — l’auditeur attribue une crédibilité diminuée à un locuteur en raison d’un préjugé identitaire (genre, race, statut social, statut de patient psychiatrique) ; (ii) injustice herméneutique — l’absence dans le lexique partagé de ressources permettant de nommer l’expérience d’un groupe marginalisé.
[FAIT — extensions] Elizabeth Anderson, « Epistemic Justice as a Virtue of Social Institutions », Social Epistemology, 26(2), 2012, p. 163-173, et José Medina, The Epistemology of Resistance, Oxford University Press, 2013, ont élargi le concept à l’injustice testimoniale structurelle et aux excès de crédibilité (sur-déférence à certains locuteurs). Davis (2021) a montré que l’injustice peut aussi tenir au contenu du témoignage, indépendamment de l’identité.
[FAIT — application clinique] Crichton, Carel & Kidd, « Epistemic injustice in psychiatry », BJPsych Bulletin, 41(2), 2017, p. 65-70 : les patients psychiatriques subissent un déficit de crédibilité particulièrement marqué, parce que leur identité de « malade mental » active immédiatement le préjugé que leurs assertions sont compromises par la maladie. Cela vaut même pour des assertions banales sur leur propre expérience corporelle ou sociale.
[INFÉRENCE] Le mécanisme de Fricker est l’envers exact de la « dislocation » : la parole compétente du patient ou du subalterne est automatiquement déclassée, tandis que la parole péremptoire de l’autorité institutionnelle est sur-créditée. La régulation sociale du crédit épistémique est, en moyenne, biaisée — et ce biais est lui-même peu perçu, donc peu sanctionné.
4. Entraînement mutuel par effets de groupe
4. Entraînement mutuel : comment les locuteurs entraînent les analyses des autres
4.1 La théorie argumentative du raisonnement (Mercier & Sperber)
Hugo Mercier & Dan Sperber, « Why Do Humans Reason? Arguments for an Argumentative Theory », Behavioral and Brain Sciences, 34(2), 2011, p. 57-74 (avec 28 commentaires en discussion ouverte) ; développement complet dans The Enigma of Reason, Cambridge MA, Harvard University Press, 2017 (trad. fr. L’Énigme de la raison, Odile Jacob, 2021).
[FAIT — thèse théorique étayée empiriquement] La fonction évolutive du raisonnement ne serait pas la quête solitaire de la vérité mais la production et l’évaluation d’arguments dans l’interaction. Conséquences testables :
- En isolement, les sujets sont biaisés en faveur de leur conclusion initiale et présentent des performances médiocres (10 % de bonnes réponses à la tâche de sélection de Wason classique) ;
- En groupe argumentatif, les performances montent à 80 % de bonnes réponses sur la même tâche (Moshman & Geil, 1998 ; Trognon et al., 2006) — confirmation directe par Mercier d’un effet bénéfique de l’interaction lorsque la motivation argumentative est convoquée.
- Les sujets sont nettement meilleurs pour évaluer les arguments des autres que les leurs ; ils décèlent les sophismes externes mais protègent leurs propres conclusions (biais de confirmation comme « épistolier interne »).
[FAIT] Études en développement (Hugo Mercier, « Reasoning serves argumentation in children », Cognitive Development, 26(3), 2011 ; Bernard, Mercier & Clément, « The power of well-connected arguments », Journal of Experimental Child Psychology, 111(1), 2012) : dès 3-5 ans, les enfants détectent la cohérence argumentative et ajustent leur confiance en conséquence.
[INFÉRENCE] L’« entraînement mutuel » est donc une propriété structurelle du raisonnement humain. Mais ce mécanisme bascule en pathologie épistémique lorsque le groupe est homogène : la délibération exploite un pool d’arguments biaisé, l’évaluation critique devient cosmétique, et la confiance partagée s’élève sans correspondance avec la vérité. C’est l’articulation entre Mercier-Sperber et la polarisation de Sunstein.
4.2 La dissonance cognitive et son lissage social (Festinger)
Leon Festinger, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford University Press, 1957 ; et « A Theory of Social Comparison Processes », Human Relations, 7(2), 1954, p. 117-140.
[FAIT] Lorsque les croyances ou les actes entrent en tension, les individus ajustent — par préférence — leurs croyances pour réduire l’inconfort. Festinger, Riecken & Schachter, When Prophecy Fails, University of Minnesota Press, 1956 : étude ethnographique d’un groupe millénariste prédisant la fin du monde ; après la non-réalisation de la prophétie, les membres du groupe intensifient leur engagement et leur prosélytisme plutôt que de réviser leurs croyances — c’est l’observation princeps qui a inspiré la théorie.
[INFÉRENCE] Dans la communication ordinaire, la dissonance entre « je viens de dire quelque chose de péremptoire et non vérifié » et « je me considère comme rationnel » est résolue, statistiquement, par révision rétroactive : justification, requalification de l’énoncé comme « intuition », ou enrôlement de l’entourage pour le valider. Le mécanisme se nourrit de et nourrit en retour la spirale du silence et l’ignorance pluraliste.
4.3 Frame analysis et footing (Goffman)
Erving Goffman, Frame Analysis: An Essay on the Organization of Experience, Harper & Row, 1974 (trad. fr. Les Cadres de l’expérience, Minuit, 1991) ; Forms of Talk, University of Pennsylvania Press, 1981 (trad. fr. Façons de parler, Minuit, 1987) ; Interaction Ritual, Anchor Books, 1967 (Les Rites d’interaction, Minuit, 1974).
[FAIT conceptuel — sociologie de l’interaction] Goffman analyse comment les locuteurs distribuent les footings (positions énonciatives : animateur, auteur, principal) et les cadres d’interprétation. Lorsque le cadre change tacitement — passage du sérieux au plaisant, du factuel au figuré — la responsabilité épistémique de l’énoncé se modifie sans signal explicite. La modalisation (« je dis ça, je ne dis rien »), l’hedging (« il paraît que… »), les discourse markers permettent au locuteur de produire des énoncés péremptoires sans en endosser la responsabilité.
[INFÉRENCE] L’analyse goffmanienne fournit le vocabulaire le plus fin pour décrire la contagion conversationnelle : c’est moins le contenu qui se propage que les cadres de réception qui s’assouplissent. Une fois que le cadre « débat à la TV » a dispensé les locuteurs d’engagement épistémique strict, les énoncés péremptoires y circulent sans coût. L’étude française des arènes médiatiques (Patrick Charaudeau, Les Médias et l’information, De Boeck, 2005 ; Éric Macé, Les Imaginaires médiatiques, Amsterdam, 2006) prolonge ce cadre.
4.4 Chambres d’écho versus bulles épistémiques (C. Thi Nguyen)
C. Thi Nguyen, « Echo Chambers and Epistemic Bubbles », Episteme, 17(2), 2020, p. 141-161.
[FAIT conceptuel — distinction analytique majeure] Une bulle épistémique est un environnement social où des voix pertinentes sont omises (souvent par accident, par homophilie de réseau) ; il suffit d’y exposer son membre à des sources extérieures pour la dissoudre. Une chambre d’écho est un environnement où les voix extérieures ont été activement discréditées ; l’exposition à des contre-arguments y renforce la défiance plutôt que de la corriger.
[INFÉRENCE — implication pratique] La distinction explique pourquoi des interventions de « vérification des faits » réussissent parfois (bulles) et échouent souvent (chambres d’écho). Pour quitter une chambre d’écho, il faut, selon Nguyen, un « rebootage radical du système de croyances ». Le cas archétypal qu’il cite est celui de Derek Black, ancien nationaliste blanc, sorti du mouvement après deux ans grâce à des amitiés inattendues avec des camarades juifs — non par contre-information frontale.
[INCERTITUDE empirique] La distinction Nguyen est conceptuellement utile mais les opérationnalisations empiriques varient. Les études quantitatives sur les réseaux sociaux (Bakshy, Messing & Adamic, Science, 348[6239], 2015, sur Facebook ; Bail et al., PNAS, 115[37], 2018) montrent que l’exposition forcée à des opinions opposées peut accroître la polarisation — soutien empirique à l’effet « chambre d’écho » de Nguyen.
5. Précurseurs de basculements graves
5. Précurseurs de basculements graves : polarisation, radicalisation, délire partagé
5.1 Polarisation politique et radicalisation
[FAIT] Sunstein (Going to Extremes, 2009) montre — à partir de l’expérience du Colorado sur les deliberation days (2005) — qu’après quinze minutes de discussion entre personnes initialement classées à gauche, le groupe se déplace nettement vers la gauche ; symétriquement pour la droite. Les écarts s’amplifient ; les positions extrêmes se légitiment par la délibération même.
[FAIT — pour les groupes extrémistes] Kathleen M. Blee, Inside Organized Racism: Women in the Hate Movement, University of California Press, 2002, et Understanding Racist Activism: Theory, Methods, and Research, Routledge, 2017 : à partir d’entretiens biographiques sur des décennies, Blee documente comment l’adhésion à des groupes racistes organisés résulte rarement d’une conviction initiale articulée ; elle se construit par socialisation interne, ritualisation du langage, et durcissement progressif des positions sous l’effet du groupe — « people become extremists by acting like extremists, not the other way around ».
[FAIT] J. M. Berger, Extremism, MIT Press, 2018 : modèle dit « in-group/out-group » de la radicalisation, où le groupe extrémiste fournit une grille de lecture qui dévalorise systématiquement la « parole extérieure ». Le mécanisme rejoint la chambre d’écho de Nguyen.
[INFÉRENCE] L’enchaînement causal souvent retenu dans la littérature : normalisation de la déviance langagière (Vaughan) → spirale du silence qui élimine les contradicteurs internes (Noelle-Neumann) → ignorance pluraliste qui crée une apparente unanimité (Prentice & Miller) → polarisation de groupe (Moscovici-Sunstein) → radicalisation (Blee, Berger). Cette chaîne reste partiellement testée : aucune étude longitudinale unique n’instancie l’ensemble.
5.2 Folie à deux et trouble psychotique partagé
Charles Lasègue & Jean-Pierre Falret, « La folie à deux ou folie communiquée », Annales médico-psychologiques, 1877. Synthèse contemporaine : Shared Psychotic Disorder, StatPearls / NCBI, 2024 ; Lourenço et al., « Folie à deux / induced delusional disorder – case report and literature review », European Psychiatry, 66(S1), 2023.
[FAIT clinique] Syndrome caractérisé par la transmission d’un délire d’un sujet « inducteur » (porteur d’un trouble psychotique primaire) à un ou plusieurs sujets « induits » dans un contexte d’isolement social et de relation prolongée et fusionnelle. Le délire le plus fréquent est persécutoire. La séparation des sujets entraîne souvent la disparition du délire chez les induits.
[INCERTITUDE nosographique] Le DSM-5 (2013) a supprimé la catégorie comme entité distincte ; les cas sont désormais classés sous « Autre trouble du spectre schizophrénique spécifié » ou « Trouble délirant ». La CIM-10 conserve la catégorie F24 (trouble délirant induit). Ce reclassement reflète l’incertitude étiologique : neurobiologie ? dynamique relationnelle ? compromis entre les deux ?
[FAIT — sous-déclaration] La littérature insiste sur le sous-diagnostic : les dyades fonctionnent socialement et ne consultent pas. Bhutani et al., « Folie à deux: Shared Psychotic Disorder in a Medical Unit », Case Reports in Psychiatry, 2021.
[INFÉRENCE] La folie à deux est le cas limite — psychopathologique — du mécanisme général : un environnement clos, une asymétrie de pouvoir épistémique, un assouplissement du test de réalité par l’auditeur, produisent un partage du système délirant. À l’échelle d’un groupe non clinique, le mécanisme produit non un délire au sens psychiatrique, mais une certitude collective non vérifiée — ce que Sunstein nomme « cascade ».
5.3 Mass sociogenic illness comme variante somatique
Voir section 2.5. À noter : Bartholomew, Wessely & Rubin (2012) prédisent — et leurs prédictions ont été partiellement vérifiées entre 2019 et 2022 — que les réseaux sociaux changent le pattern des flambées : non plus circonscrites à une école ou une usine, mais distribuées géographiquement, médiées par identification parasociale à un influenceur souffrant. Müller-Vahl et al., Brain, 2022, sur le « TikTok tic » constitue le test empirique.
5.4 La radicalisation discursive ordinaire : Boltanski et la dénonciation
Luc Boltanski, L’Amour et la justice comme compétences, Métailié, 1990 ; et avec Laurent Thévenot, De la justification, Gallimard, 1991.
[INFÉRENCE — apport francophone] Boltanski analyse comment les acteurs ordinaires montent en généralité dans la dispute : un grief privé est « publicisé » par enrôlement de figures plus abstraites (la justice, l’intérêt général, le complot). Le travail de critique mobilise des grammaires (cités civique, marchande, industrielle, etc.) qui peuvent légitimer des certitudes péremptoires si elles ne sont pas elles-mêmes interrogées. L’Énigme et le complot (Gallimard, 2012) de Boltanski thématise explicitement la fabrique sociale du soupçon paranoïaque et son enracinement dans les routines de l’enquête sociale ordinaire.
5.5 Castel et l’« ordre psychiatrique »
Robert Castel, L’Ordre psychiatrique : l’âge d’or de l’aliénisme, Minuit, 1976 ; La Gestion des risques. De l’anti-psychiatrie à l’après-psychanalyse, Minuit, 1981.
[FAIT — sociologie historique] Castel montre que la psychiatrie comme institution a historiquement constitué un appareil de classement de la parole : la parole du patient était par construction décrédibilisée (déficit de crédibilité testimoniale au sens de Fricker, mais avant Fricker), tandis que la parole médicale acquérait une autorité performative. Ce dispositif rend possible la dérive opposée à celle du groupthink : non la pollution de la parole savante par la parole vide, mais l’évacuation a priori d’une parole compétente (celle du sujet sur sa propre expérience) par la parole institutionnelle. La psychiatrie sociale francophone (Castel, Ehrenberg) constitue ainsi un contrepoint utile à la littérature anglophone sur la polarisation : ce n’est pas toujours la parole savante qui est polluée, c’est parfois la parole compétente du subalterne qui est étouffée.
Alain Ehrenberg, La Fatigue d’être soi : dépression et société, Odile Jacob, 1998 ; La Société du malaise, Odile Jacob, 2010 — montre comment les catégories psychiatriques migrent dans le langage ordinaire et le saturent (« je suis bipolaire », « il est pervers narcissique »), produisant une circulation de termes techniques qui paraissent compétents sans l’être.
6. L’écoute en milieu psychiatrique : horizontalité et psychothérapie institutionnelle
6. L’écoute en milieu psychiatrique : horizontalité et psychothérapie institutionnelle
6.1 Tosquelles, Oury, Guattari : le programme de l’écoute horizontale
François Tosquelles, médecin catalan, militant du POUM, réfugié à Saint-Alban-sur-Limagnole (Lozère) en 1940 ; Jean Oury, fondateur de la clinique de La Borde (Loir-et-Cher) en 1953 ; Félix Guattari, philosophe et psychanalyste, collaborateur d’Oury à La Borde et théoricien de la transversalité. Référence : Jean Oury, Psychiatrie et psychothérapie institutionnelle, Payot, 1976 ; Le Collectif. Le séminaire de Sainte-Anne, Le Pli, 2005 ; F. Tosquelles, Le Travail thérapeutique en psychiatrie, Érès, 2009. Synthèses contemporaines : Sarah Chiche, « La psychothérapie institutionnelle de Jean Oury », CulturePsy P7, 2017 ; Thierry Florentin, Laborde, Jean Oury et la psychothérapie institutionnelle, EPHEP.
[FAIT — programme théorique et pratique] Le principe central est que l’institution elle-même doit être soignée pour qu’elle puisse soigner. Cela implique :
- L’abolition des uniformes et marques de hiérarchie visibles : à Saint-Alban dès les années 1940, les infirmiers cessent de porter casquette et blouse distinctive ;
- Le « club thérapeutique » : association loi 1901 gérée par les patients (avec soignants comme membres associés), gérant ateliers, buvette, kermesse, parfois parc automobile (cas de La Borde) ;
- Les réunions de constellations : Tosquelles forge le concept de constellation transférentielle — l’observation que un patient schizophrène ne se confie pas de la même manière au psychiatre, à l’infirmier, à la lingère ou au cuisinier. La synthèse clinique ne peut donc émerger que de la mise en commun, sans hiérarchie de parole, de tous les agents en relation avec le patient ;
- La « transversalité » (Félix Guattari, Psychanalyse et transversalité, Maspero, 1972) : circulation de la parole indépendamment de la voie hiérarchique formelle ;
- L’écoute du patient en tant que sujet de parole — non comme symptôme à décoder.
[FAIT historique] La tradition s’origine dans la prise en charge à Saint-Alban par Tosquelles, Lucien Bonnafé, et plus tard Frantz Fanon (qui y fut interne) entre 1940 et 1945 — dans un hôpital qui, durant l’Occupation, refuse la sous-alimentation des patients qui décima les asiles français (« l’extermination douce » de 40 000 patients, documentée par Max Lafont, L’Extermination douce, AREFPPI, 1987 / Le Bord de l’eau, 2000). Le geste politique fondateur est donc indissociable du geste épistémique.
[INFÉRENCE / question initiale] À la question : « écoute-t-on les paroles des patients avec autant d’attention que celles du psychiatre ? », la réponse de la tradition Tosquelles-Oury est explicitement oui, et c’est même la condition du soin. Le club et la constellation sont des dispositifs techniques pour faire advenir cette horizontalité. Cela ne signifie pas que toutes les paroles aient la même fonction (la parole du patient n’est pas une parole « de diagnostic »), mais qu’elles ont droit à la même attention.
6.2 La réception sociologique : Goffman et la critique de l’asile
Erving Goffman, Asylums: Essays on the Social Situation of Mental Patients and Other Inmates, Anchor Books, 1961 (trad. fr. Asiles, Minuit, 1968), et Stigma, Prentice-Hall, 1963 (Stigmate, Minuit, 1975).
[FAIT — ethnographie] Étude immersive d’un an à l’hôpital Saint Elizabeth de Washington : Goffman décrit la « carrière morale » du malade mental comme une dépossession progressive de l’identité, où la parole du patient est systématiquement reclassée comme symptôme (« la parole déparolée »). Toute objection devient « résistance », toute demande devient « manipulation ». Goffman documente ce que Fricker, quarante ans plus tard, théorisera comme injustice testimoniale structurelle.
[FAIT] Réception française : la critique goffmanienne a directement nourri le mouvement antipsychiatrique (Cooper, Laing) et croise la psychothérapie institutionnelle française, bien qu’Oury et Tosquelles ne se reconnaissent pas dans l’antipsychiatrie radicale (ils maintiennent la nécessité du soin et du cadre).
6.3 Études empiriques contemporaines sur l’horizontalité de l’écoute
[INCERTITUDE — faible corpus quantitatif] Il faut le signaler nettement : la littérature francophone sur la psychothérapie institutionnelle est abondamment théorique et clinique (témoignages, séminaires, vignettes), mais quantitativement faible en termes d’études contrôlées mesurant l’effet de l’horizontalité de l’écoute sur des outcomes cliniques. Les raisons en sont à la fois épistémologiques (l’opposition au paradigme évaluatif est constitutive du mouvement) et institutionnelles (financements, méfiance à l’égard des protocoles standardisés).
[FAIT — corpus international anglophone] Du côté anglophone, on trouve des programmes apparentés sous d’autres noms : Open Dialogue (Jaakko Seikkula, Finlande occidentale, depuis les années 1980) — méthode de prise en charge des premiers épisodes psychotiques par réunions ouvertes où patient, famille et équipe parlent à égalité. Études : Seikkula et al., « Five-year experience of first-episode nonaffective psychosis in open-dialogue approach », Psychotherapy Research, 16(2), 2006, p. 214-228 — taux de rétablissement à 5 ans supérieurs aux traitements standards finlandais, avec moindre recours aux neuroleptiques. [INCERTITUDE] Les résultats sont impressionnants mais les essais contrôlés randomisés manquent ; revue critique : Freeman et al., « Open Dialogue: A review of the evidence », Psychiatric Services, 70(1), 2019, p. 46-59.
[FAIT] La littérature sur l’injustice épistémique en psychiatrie (Crichton, Carel & Kidd, 2017 ; Bueter, 2019 ; Sanati & Kyratsous, 2015, Journal of Evaluation in Clinical Practice, 21[3], p. 479-485, « Epistemic injustice in assessment of delusions ») constitue la jonction contemporaine : elle thématise précisément la dissymétrie de crédit dans l’interaction soignant-patient et propose des correctifs (formation à l’écoute, dispositifs de pair-aidance, Recovery model).
6.4 Le « savoir des patients » : pair-aidance et expertise expérientielle
[FAIT contemporain] Émergence depuis les années 2000 d’une catégorie professionnelle de pairs-aidants / peer support workers en santé mentale : Davidson et al., « Peer support among adults with serious mental illness: a report from the field », Schizophrenia Bulletin, 32(3), 2006, p. 443-450. Méta-analyse : Lloyd-Evans et al., « A systematic review and meta-analysis of randomised controlled trials of peer support for people with severe mental illness », BMC Psychiatry, 14, 2014, art. 39. Les effets sur les hospitalisations sont modestes mais positifs ; les effets sur l’empowerment et l’espoir sont robustes.
[INFÉRENCE] La pair-aidance opérationnalise dans le système de santé l’horizontalité de l’écoute déjà thématisée par Tosquelles-Oury : la parole du patient (puis de l’ex-patient) acquiert un statut de contribution légitime au soin. Elle constitue une forme institutionnelle de remédiation à l’injustice testimoniale identifiée par Fricker.
7. La salle de classe : dissymétrie épistémique et savoir de l’élève
7. La salle de classe : dissymétrie épistémique, savoir de l’élève
7.1 Bachelard et l’obstacle épistémologique
Gaston Bachelard, La Formation de l’esprit scientifique : contribution à une psychanalyse de la connaissance objective, Vrin, 1938.
[FAIT conceptuel] Bachelard montre que la connaissance scientifique ne se construit pas sur une tabula rasa mais contre des connaissances antérieures fausses ou approximatives. L’« obstacle épistémologique » est cette connaissance déjà-là — souvent intuitive et émotionnellement chargée — qui fait écran à la pénétration du savoir scientifique. Trois conséquences pour la salle de classe :
- L’élève n’arrive jamais « ignorant » : il arrive porteur de représentations spontanées qu’il faut défaire avant de pouvoir construire la connaissance scientifique ;
- Le savoir du maître peut être aussi obstacle si ce dernier ignore les obstacles de l’élève ou les siens propres ;
- La connaissance objective progresse par rupture, non par accumulation.
[INFÉRENCE — Dominique Lecourt] Dominique Lecourt, L’Épistémologie historique de Gaston Bachelard, Vrin, 1969 ; Bachelard ou le jour et la nuit, Grasset, 1974 — prolonge en montrant que Bachelard offre un modèle d’épistémologie sociale implicite : l’erreur n’est pas individuelle, elle est inscrite dans les routines culturelles et linguistiques d’une époque.
7.2 La transposition didactique (Chevallard) et le contrat didactique (Brousseau)
Yves Chevallard, La Transposition didactique : du savoir savant au savoir enseigné, La Pensée Sauvage, 1985 ; Guy Brousseau, Théorie des situations didactiques, La Pensée Sauvage, 1998.
[FAIT — didactique des mathématiques] Brousseau identifie le contrat didactique : un ensemble tacite d’attentes réciproques entre maître et élèves quant aux rôles, droits et devoirs épistémiques. Effet pervers central — l’effet Topaze : le maître, voyant l’élève en difficulté, abaisse progressivement la complexité de la tâche jusqu’à ce que la réponse soit triviale ; l’élève réussit sans avoir construit le savoir. C’est l’analogue scolaire de la « normalisation de la déviance » : à force de réajustements locaux non sanctionnés, le contrat dérive vers un simulacre d’apprentissage.
[FAIT — autre effet] L’effet Jourdain : le maître reconnaît dans le comportement banal de l’élève un signe du savoir visé, alors qu’il n’y est pas. Brousseau y voit une facilité communicationnelle destructrice de l’enjeu cognitif.
[INFÉRENCE] Ces deux effets thématisent précisément la dissymétrie épistémique dans la classe : la pression à la fluidité conversationnelle dégrade le contenu cognitif. C’est un des rares cas où le mécanisme général de l’accoutumance aux discours dégradés est opérationnellement mesuré (Brousseau a conduit des observations longitudinales dans des classes COREM, Bordeaux).
7.3 Quand l’élève en sait plus que le maître : asymétrie inversée
[FAIT — recherche en éducation] Plusieurs traditions documentent que des élèves peuvent disposer d’une expertise locale supérieure à celle du professeur, notamment :
- Sur des objets techniques contemporains (numérique, jeu vidéo, réseaux sociaux) ;
- Sur des cultures locales ou minoritaires (élèves bilingues, élèves issus de l’immigration sur leur langue d’origine et leur culture) ;
- Dans les dispositifs d’enseignement par projets ou par investigation où le maître devient « facilitateur ».
Référence : Philippe Meirieu, Apprendre… oui, mais comment, ESF, 1987 ; Bernard Charlot, Du rapport au savoir : éléments pour une théorie, Anthropos, 1997 ; Élisabeth Bautier & Jean-Yves Rochex, L’Expérience scolaire des nouveaux lycéens, Armand Colin, 1998.
[INFÉRENCE] Bernard Lahire, L’Homme pluriel : les ressorts de l’action, Nathan, 1998 ; La Culture des individus, La Découverte, 2004 ; Tableaux de famille, Seuil/Gallimard, 1995 — théorise la « pluralité dispositionnelle » : chaque individu, et en particulier chaque élève, porte en soi un répertoire hétérogène de dispositions cognitives, langagières et culturelles, qui peut, dans des contextes spécifiques, excéder le répertoire du maître. Lahire conteste explicitement l’idée bourdieusienne d’un habitus unifié.
7.4 Bourdieu : champ, illusio et capital symbolique
Pierre Bourdieu, Homo academicus, Minuit, 1984 ; La Distinction, Minuit, 1979 ; Ce que parler veut dire, Fayard, 1982 ; Méditations pascaliennes, Seuil, 1997.
[FAIT — sociologie du champ] Bourdieu montre que les énoncés à prétention savante tirent leur autorité moins de leur contenu que de leur position dans un champ — qui distribue le capital symbolique. L’effet est double :
- Côté locuteur : l’occupant d’une position dominante peut produire des énoncés flous, péremptoires ou évidents (« effet d’imposition de problématique ») qui passent pour profonds par effet de position ;
- Côté auditeur : la « violence symbolique » consiste précisément en l’acceptation tacite de cette autorité, perçue comme légitime alors qu’elle est arbitraire.
[INFÉRENCE] Le mécanisme bourdieusien est le pendant structural des mécanismes psychologiques d’Asch et Milgram : la dissolution de la rationalité critique se joue dans la position relative au capital symbolique. Appliqué à la classe ou à la consultation, il prédit que la parole du dominé (élève, patient) sera systématiquement sous-évaluée, indépendamment de sa qualité épistémique — convergence avec Fricker.
7.5 Crozier et Friedberg : zones d’incertitude et expertise distribuée
Michel Crozier & Erhard Friedberg, L’Acteur et le système : les contraintes de l’action collective, Seuil, 1977.
[FAIT — sociologie des organisations] Le pouvoir effectif dans une organisation se loge dans les zones d’incertitude : qui maîtrise une marge d’indétermination dispose d’un pouvoir de fait. Les « experts officiels » ne sont pas nécessairement les détenteurs effectifs de l’expertise : un technicien de maintenance, par sa maîtrise des pannes, peut disposer de plus de pouvoir effectif qu’un cadre.
[INFÉRENCE] Transposé à la classe : un élève « atypique » qui maîtrise une zone d’incertitude (un logiciel, une référence culturelle, une compétence pratique) peut renverser la dissymétrie épistémique nominale. La gestion de cette inversion par le maître relève du contrat didactique (Brousseau) : la nier produit conflit ou démotivation ; l’intégrer suppose une refonte du rôle d’enseignant.
8. Dimension temporelle : comment l’accoutumance s’installe
8. Dimension temporelle : comment l’accoutumance s’installe
8.1 Mécanismes neurocognitifs : habituation, économie attentionnelle
[FAIT — psychologie cognitive] L’habituation est l’un des phénomènes d’apprentissage les mieux établis : la réponse à un stimulus répété diminue exponentiellement (Thompson & Spencer, « Habituation: A model phenomenon for the study of neuronal substrates of behavior », Psychological Review, 73(1), 1966, p. 16-43 ; mise à jour Rankin et al., « Habituation revisited », Neurobiology of Learning and Memory, 92(2), 2009, p. 135-138). Le phénomène est observé à tous les niveaux, de la limace de mer (Aplysia) à l’humain. Appliqué à la vigilance épistémique : les indices d’alerte rhétorique (péremption, jargon vide, raisonnement circulaire) qui suscitent initialement un signal de doute s’éteignent par exposition répétée.
[FAIT] Modèle dual de la pensée (Kahneman, Thinking, Fast and Slow, Farrar, Straus & Giroux, 2011, traduction française Système 1 / Système 2, Flammarion, 2012) : le Système 1 (automatique, rapide, peu coûteux) traite par défaut la communication entrante ; le Système 2 (analytique, coûteux) n’est convoqué que lorsque le Système 1 émet un signal de conflit. Si l’environnement social normalise les énoncés problématiques, le Système 1 cesse d’émettre le signal, et le Système 2 reste désengagé.
[FAIT] Le Cognitive Reflection Test (Frederick, Journal of Economic Perspectives, 19(4), 2005, p. 25-42), avec trois questions piège, est l’outil de mesure le plus utilisé du basculement S1/S2. Corrélations établies : le score CRT prédit négativement la réceptivité au bullshit (Pennycook), la croyance au paranormal, la susceptibilité aux fake news.
8.2 Mécanismes sociaux : ritualisation et précédents
[INFÉRENCE — synthèse] L’accoutumance s’installe par accumulation de précédents non sanctionnés. Chaque énoncé péremptoire ou flou non contesté élargit le périmètre de l’acceptable. Le mécanisme est isomorphe à celui décrit par Vaughan pour les déviances physiques : une fois qu’un certain degré de tolérance a été instancié, il devient le nouveau plancher. La sociologie de l’action publique (Patrick Hassenteufel, Pierre Lascoumes) parle de path dependency (dépendance au sentier) pour des dynamiques analogues.
[FAIT — délai de latence] Vaughan situe l’incubation des O-rings sur cinq années (1981-1985). Pour les radicalisations politiques, Blee documente des trajectoires d’entrée typiques de 18-24 mois. Pour les flambées sociogéniques de masse, le déclenchement aigu est précédé de semaines ou mois de tension cumulée (Bartholomew sur les écoles). Pour la pseudo-profondeur en discours public, aucune mesure temporelle robuste n’est disponible — c’est un manque de la recherche.
8.3 Le rôle des médias et plateformes
[FAIT] Bronner (2013) et Sunstein (#Republic, Princeton University Press, 2017) soulignent que les plateformes algorithmiques accélèrent la mise en place des bulles et chambres d’écho par optimisation de l’engagement. Données empiriques :
- Vosoughi, Roy & Aral, « The spread of true and false news online », Science, 359(6380), 2018, p. 1146-1151 : analyse de 126 000 récits sur Twitter (3 millions de comptes) — les fausses informations se propagent significativement plus loin, plus vite et plus profondément que les vraies, surtout en politique. Effet médian : une fausse information atteint 1 500 personnes six fois plus vite qu’une vraie.
- Allcott & Gentzkow, « Social media and fake news in the 2016 election », Journal of Economic Perspectives, 31(2), 2017, p. 211-236 — premières estimations quantifiées du rôle de Facebook dans la diffusion d’informations fabriquées.
[INFÉRENCE] Le passage à l’échelle des cascades informationnelles (Bikhchandani et al.) sur les plateformes numériques accélère et amplifie les mécanismes décrits dans les sections précédentes. Le délai de normalisation d’une déviance discursive se mesure désormais en semaines plutôt qu’en années.
9. Effets sur la qualité du jugement collectif et individuel
9. Effets sur la qualité du jugement collectif et individuel
9.1 Effets négatifs documentés
[FAIT] Au niveau individuel : Pennycook et al. (2015) — la réceptivité à la pseudo-profondeur prédit (corrélations entre .25 et .50 selon les sous-échelles) la croyance à des affirmations factuellement fausses sur la santé (médecine alternative), la politique (conspirationnisme), la finance (escroqueries de type cryptomonnaie — voir Ometoruwa, 2021, sur Dogecoin et la fake news).
[FAIT] Au niveau délibératif : Sunstein (2002, 2009) — la polarisation de groupe dégrade systématiquement la qualité épistémique de la décision lorsque le groupe est homogène. À l’inverse, l’introduction d’un devil’s advocate structuré, le travail en groupes hétérogènes, et l’anonymisation des contributions sont associés à des décisions de meilleure qualité (Nemeth, « Differential contributions of majority and minority influence », Psychological Review, 93(1), 1986, p. 23-32 — la dissidence, même erronée, améliore la qualité du raisonnement collectif).
[FAIT] Au niveau organisationnel : Vaughan (1996, 2003) — la normalisation de la déviance produit des catastrophes industrielles. Coûts humains directs : Challenger 1986 (7 morts), Columbia 2003 (7 morts), Deepwater Horizon 2010 (11 morts, analysée dans le rapport présidentiel américain selon le cadre de Vaughan).
9.2 Effets positifs paradoxaux ?
[FAIT — la « sagesse des foules » sous conditions strictes] James Surowiecki, The Wisdom of Crowds, Doubleday, 2004 ; tradition allant de Galton (1907, Vox populi, Nature) à Hong & Page (« Groups of diverse problem solvers can outperform groups of high-ability problem solvers », PNAS, 101(46), 2004) : les agrégations de jugements indépendants peuvent surpasser les experts individuels, à condition que (i) les juges soient indépendants (pas d’influence sociale), (ii) divers (réservoirs d’erreur décorrélés), (iii) qu’un mécanisme d’agrégation neutre existe. Ces conditions sont rarement réunies dans la délibération ordinaire — d’où la fragilité du résultat positif.
[INFÉRENCE — Mercier] Hugo Mercier, Not Born Yesterday: The Science of Who We Trust and What We Believe, Princeton University Press, 2020, conteste partiellement la vue pessimiste sur la crédulité humaine : les humains seraient en moyenne plus vigilants que ne le suggère la littérature populaire sur les biais ; les vrais cas de crédulité massive (rumeurs, complots) seraient des exceptions souvent surinterprétées. La thèse est défendue à partir de plusieurs études expérimentales et historiques, mais reste minoritaire dans le champ.
9.3 Interventions correctrices : ce qui marche, ce qui ne marche pas
[FAIT — interventions à efficacité démontrée] :
- Éducation aux médias et prebunking : Roozenbeek & van der Linden, « Inoculation theory and misinformation », Nature Human Behaviour, 4, 2020, p. 1004-1006 ; Pennycook et al., « Shifting attention to accuracy can reduce misinformation online », Nature, 592, 2021, p. 590-595 — une simple incitation à évaluer l’exactitude d’un titre réduit les partages de fausses informations.
- Exposition à l’ignorance pluraliste : Schroeder & Prentice (1998) sur l’alcool — efficace.
- Diversification des sources et formats de délibération : Fishkin et al., « Deliberative polling », multiple études — les deliberative polls avec information équilibrée modifient les opinions de façon mesurable.
[INCERTITUDE / résultats fragiles] :
- Les corrections de fake news (« fact-checking ») ont des effets modestes et parfois contre-productifs (backfire effect — Nyhan & Reifler, 2010, Political Behavior, 32, p. 303-330 ; mais Wood & Porter, 2019, Political Behavior, 41, p. 135-163, contestent la robustesse du backfire).
- L’exposition forcée à des opinions opposées sur les réseaux sociaux peut accroître la polarisation (Bail et al., 2018, PNAS).
- Les programmes de pensée critique en milieu scolaire montrent des effets spécifiques au domaine enseigné et peu de transfert (Willingham, « Critical thinking: Why is it so hard to teach? », American Educator, 31(3), 2007).
9.4 La psychiatrie sociale (Gaulejac, Ehrenberg) et la responsabilité des dispositifs
Vincent de Gaulejac, La Société malade de la gestion : idéologie gestionnaire, pouvoir managérial et harcèlement social, Seuil, 2005 ; Travail, les raisons de la colère, Seuil, 2011.
[INFÉRENCE] Gaulejac montre que les pathologies individuelles contemporaines (burn-out, dépression, perte de sens) sont indissociables de dispositifs organisationnels qui produisent des discours managériaux à la fois péremptoires (« l’excellence », « la performance », « les bonnes pratiques ») et vides (KPI désincarnés, slogans). Le harcèlement n’est pas une déviation individuelle mais une production systémique de discours irrationnels rendus normaux par accoutumance. Convergence forte avec Vaughan, transposée du risque industriel au risque psychosocial.
10. Zones de carence de la recherche
10. Zones de carence de la recherche
Une synthèse honnête doit identifier les angles morts du corpus existant.
[INCERTITUDE / lacune] 1. L’absence d’études longitudinales mesurant directement l’accoutumance discursive. La normalisation de la déviance a été documentée sur des conduites (Vaughan, médecine, sécurité aérienne) mais pas, à notre connaissance, sur des discours en milieu non clinique avec mesure répétée. Une étude de type moving baseline sur la tolérance perçue à des énoncés péremptoires dans des forums ou conseils d’administration sur 12-24 mois manquerait à la recherche.
[INCERTITUDE / lacune] 2. L’articulation manquante entre vigilance épistémique (Sperber) et accoutumance. Le modèle de Sperber pose la vigilance comme une capacité déployée selon les circonstances. Il manque des études neurocognitives mesurant l’extinction de la vigilance par exposition répétée à des énoncés problématiques — l’analogue d’une habituation EEG ou de neuroimagerie.
[INCERTITUDE / lacune] 3. Le corpus français sur l’écoute horizontale à l’hôpital psychiatrique est essentiellement testimonial. Une recherche evaluative comparative entre établissements pratiquant la psychothérapie institutionnelle et des établissements de psychiatrie standard, sur des outcomes patients et soignants (parole, autonomie, durée de séjour, rechutes), n’a pas été conduite à grande échelle. Seuls les programmes apparentés anglophones (Open Dialogue, Soteria) ont fait l’objet d’évaluations partielles.
[INCERTITUDE / lacune] 4. La pollution de la parole savante par la parole vide en débat public n’est pas mesurée quantitativement de façon systématique. Les études sur les plateaux télévisés (Bourdieu, Sur la télévision, Liber, 1996 ; Patrick Champagne, Faire l’opinion, Minuit, 1990) sont critiques mais non métriques. La construction d’un indicateur de qualité argumentative des débats publics — qui distinguerait expertise contributoire, expertise interactionnelle et bullshit — reste à faire.
[INCERTITUDE / lacune] 5. Les mécanismes neurocognitifs de l’accoutumance à la péremption. Pourquoi un énoncé péremptoire entendu pour la dixième fois cesse-t-il de déclencher le signal de doute ? L’hypothèse de l’habituation perceptive est plausible mais non testée directement (les paradigmes d’habituation portent sur des stimuli simples, pas sur des structures argumentatives).
[INCERTITUDE / lacune] 6. Le rôle des affects (orgueil, lâcheté, peur) dans l’accoutumance. Les traditions psychanalytique et philosophique (Anders, Arendt sur la banalité du mal, Sartre sur la mauvaise foi) thématisent ces affects mais leur articulation avec les modèles cognitifs et sociologiques reste embryonnaire. Travaux récents prometteurs : Lukianoff & Haidt, The Coddling of the American Mind, 2018 ; mais aussi Linda Zerilli, A Democratic Theory of Judgment, University of Chicago Press, 2016.
[INCERTITUDE / lacune] 7. La psychothérapie institutionnelle française et l’épistémologie sociale anglophone ne dialoguent quasiment pas. Pascal Engel (Les Lois de l’esprit. Julien Benda ou la raison, Ithaque, 2012 ; Manuel rationaliste de survie, Agone, 2020 ; et avec Kevin Mulligan, Correspondance sur le bullshit, Markus Haller, 2019) constitue l’une des rares passerelles francophones explicites avec l’épistémologie analytique anglo-saxonne. Mais la jonction Tosquelles-Oury / Fricker / Sperber reste à construire.
11. Synthèse intégrative : un modèle articulé en cinq strates
11. Synthèse intégrative : un modèle articulé en cinq strates
Sans prétendre clore un débat ouvert, la littérature passée en revue autorise la proposition d’un modèle en cinq strates emboîtées qui constitue la meilleure synthèse disponible — explicitement présentée comme une [INFÉRENCE] intégrative, non comme un fait empirique unitairement testé.
Strate 1 — Cognitive (individu) : Le raisonnement humain est par défaut paresseux (Système 1 de Kahneman), motivé argumentativement plutôt que véridictivement (Mercier & Sperber, 2011, 2017), équipé d’une vigilance épistémique coûteuse (Sperber et al., 2010) qui s’éteint par habituation et par confiance routinière. Le score de réflexion analytique (CRT) prédit modérément la résistance à la pseudo-profondeur (Pennycook et al., 2015) et aux fake news.
Strate 2 — Interactionnelle (dyade et petit groupe) : Les locuteurs convergent par défaut (Giles, théorie de l’accommodation) ; ils calibrent leur engagement épistémique selon le cadre perçu (Goffman, footing). Sous pression d’unanimité apparente, un tiers à un quart des sujets se conforment même à des erreurs perceptives évidentes (Asch ; Bond & Smith, 1996 ; Franzen & Mader, 2023). L’autorité dispense de l’évaluation propositionnelle (Milgram ; Burger 2009). La dyade peut produire, à l’extrême, un partage délirant (folie à deux, Lasègue-Falret, DSM-5/CIM-10).
Strate 3 — Délibérative (groupe constitué) : La discussion entre semblables polarise les opinions vers l’extrême (Moscovici & Zavalloni 1969 ; Isenberg 1986 ; Sunstein 2002, 2009). La cohésion forte produit, sous certaines conditions, des symptômes de groupthink (Janis 1972, 1982 ; soutien empirique partiel selon Park 1990 et Esser 1998). Sur la durée, les écarts à la rationalité initiale se normalisent (Vaughan 1996). L’ignorance pluraliste rend cette normalisation invisible aux participants eux-mêmes (Prentice & Miller 1993 ; O’Gorman 1975).
Strate 4 — Publique (large échelle, médiatisée) : Les cascades informationnelles (Bikhchandani, Hirshleifer & Welch 1992 ; Anderson & Holt 1997) et réputationnelles (Kuran & Sunstein 1999) propagent des certitudes en l’absence de fondement. La spirale du silence inhibe la contradiction (Noelle-Neumann 1974 ; méta-analyse Matthes et al. 2018). Les bulles et chambres d’écho rendent la correction inefficace ou contre-productive (Nguyen 2020 ; Bail et al. 2018). Les fausses informations circulent six fois plus vite que les vraies (Vosoughi, Roy & Aral, Science, 2018). À la limite, le mécanisme produit des flambées sociogéniques (Bartholomew & Wessely 2002 ; TikTok tic, Müller-Vahl et al. 2022).
Strate 5 — Institutionnelle et politique : L’autorité épistémique est socialement distribuée selon le capital symbolique (Bourdieu), produisant des injustices testimoniales systématiques (Fricker 2007) qui frappent particulièrement les patients psychiatriques (Crichton et al. 2017), les femmes, les minorités ethniques et sociales. La psychothérapie institutionnelle (Tosquelles, Oury) et les programmes apparentés (Open Dialogue, pair-aidance) constituent les tentatives pratiques les plus articulées de correction de ces dissymétries. La sociologie critique francophone (Boltanski, Castel, Ehrenberg, Gaulejac, Lahire, Bronner) théorise les enjeux démocratiques et cliniques.
Verrouillage du système : la spécificité du modèle est que chaque strate renforce les autres. La paresse cognitive individuelle (S1) trouve dans la convergence dyadique (S2) un encouragement à ne pas activer la vigilance ; la convergence est elle-même soutenue par la délibération polarisée du groupe (S3) ; le groupe est protégé du démenti extérieur par les chambres d’écho médiatiques (S4) ; et les dissymétries institutionnelles (S5) interdisent que les voix dissidentes pertinentes — patients, élèves, marginaux — puissent réintroduire de l’examen critique. La sortie n’est jamais purement individuelle : elle suppose des dispositifs (constellations cliniques, deliberative polls, formation à la métacognition, pair-aidance, réformes institutionnelles).
Accoutumance aux discours irrationnels, contagion conversationnelle et dislocation de la rationalité : synthèse exhaustive de la littérature scientifique
Conclusion générale
La question initiale — existe-t-il un corpus scientifique documentant l’accoutumance aux discours irrationnels, leur contagion, la dislocation de la rationalité par effets de groupe, l’entraînement mutuel des locuteurs, leur rôle de précurseurs de basculements collectifs, et les cas particuliers de l’écoute psychiatrique et scolaire ? — appelle une réponse nuancée mais globalement affirmative.
Oui, un corpus existe, mais il est distribué entre traditions qui ne dialoguent pas naturellement entre elles : la psychologie sociale expérimentale anglophone (Asch, Festinger, Milgram, Moscovici, Janis), la sociologie cognitive et organisationnelle (Vaughan, Bourdieu, Boltanski, Bronner, Lahire), l’épistémologie sociale contemporaine (Fricker, Sperber, Mercier, Nguyen, Pennycook), les sciences de la communication (Noelle-Neumann, Giles, Matthes, Sunstein), et la psychiatrie sociale et institutionnelle (Castel, Ehrenberg, Tosquelles, Oury, Bartholomew & Wessely).
Oui, ce corpus fournit des faits empiriques robustes : conformité à 25-33 % sous unanimité (Asch ; Bond & Smith 1996 ; réplique 2023) ; polarisation systématique des groupes homogènes (Moscovici 1969 ; Isenberg 1986 ; Sunstein 2002) ; réceptivité moyenne à la pseudo-profondeur autour de 3/5 (Pennycook 2015 et corpus dérivé) ; normalisation incrémentale de la déviance sur 5 ans à la NASA (Vaughan 1996) ; ignorance pluraliste massive sur les normes étudiantes (Prentice & Miller 1993) ; petite mais robuste corrélation entre opinion perçue minoritaire et silence (méta-analyse Matthes et al. 2018) ; flambées sociogéniques répétables (Bartholomew & Wessely 2002 ; Müller-Vahl 2022).
Oui, le corpus offre des concepts théoriques articulés : vigilance épistémique (Sperber et al. 2010), théorie argumentative du raisonnement (Mercier & Sperber 2011, 2017), injustice testimoniale (Fricker 2007), chambres d’écho versus bulles épistémiques (Nguyen 2020), expertise contributoire / interactionnelle (Collins & Evans 2007), normalisation de la déviance (Vaughan 1996), cascades informationnelles et réputationnelles (Bikhchandani, Hirshleifer & Welch 1992 ; Kuran & Sunstein 1999), transversalité institutionnelle (Tosquelles, Oury, Guattari), obstacle épistémologique (Bachelard 1938), pluralité dispositionnelle (Lahire 1998).
Mais des lacunes importantes subsistent. Aucune étude n’a mesuré directement, longitudinalement, l’extinction de la vigilance épistémique par exposition répétée à des énoncés péremptoires en situation non clinique. La psychothérapie institutionnelle française reste un corpus essentiellement testimonial faute d’évaluations comparatives contrôlées. La pollution mesurée de la parole savante par la parole vide dans les arènes publiques n’a pas reçu d’opérationnalisation systématique. Le dialogue entre les traditions francophones (Bronner, Castel, Oury, Boltanski) et anglophones (Pennycook, Fricker, Sunstein, Nguyen) reste sporadique.
Sur les cas particuliers : la psychothérapie institutionnelle (Tosquelles, Oury, La Borde, Saint-Alban) répond explicitement par l’affirmative à la question de l’horizontalité de l’écoute en milieu psychiatrique — le club thérapeutique, la constellation et la transversalité (Guattari) en sont les opérateurs techniques —, mais l’évaluation empirique externe en est faible. Du côté anglophone, Open Dialogue (Seikkula) et la pair-aidance (Davidson, Lloyd-Evans) instancient des solutions apparentées avec des données comparatives modestes mais encourageantes. La salle de classe a été abondamment théorisée par Bachelard, Brousseau (contrat didactique, effets Topaze et Jourdain), Chevallard, Meirieu, Charlot et Lahire ; la dissymétrie épistémique inversée (élèves dont le savoir excède celui du maître sur certains domaines) y est documentée comme situation banale, dont la gestion relève des compétences professionnelles enseignantes mais reste sous-théorisée par la psychologie sociale.
Sur la chaîne causale menant aux basculements graves — polarisation, radicalisation, délire partagé, mass psychogenic illness — la littérature autorise une inférence intégrative (le modèle en cinq strates proposé en section 11), mais aucune étude unique n’instancie l’ensemble. Il s’agit donc d’une conjecture cohérente avec les faits disponibles, non d’un résultat empirique direct.
Recommandation épistémique finale : utiliser conjointement les outils des cinq strates pour décrire toute situation concrète (un débat public, une réunion clinique, une classe, une organisation), en distinguant systématiquement ce qui relève du fait empirique répliqué, de l’inférence théorique justifiée, et de la zone d’incertitude. Cette distinction est, en elle-même, l’antidote méthodologique le plus solide aux pathologies décrites par ce corpus — un point sur lequel convergent, par-delà leurs divergences, Bachelard, Sperber, Fricker, Bronner et Pennycook.
Note sur les références bibliographiques : ce rapport cite, sur des sources contextuellement repérées et croisées (revues à comité de lecture, ouvrages d’éditeurs universitaires, méta-analyses publiées), environ 80 références primaires et secondaires. Pour les études classiques (Asch, Milgram, Festinger, Moscovici, Janis, Goffman, Bachelard, Tosquelles, Oury), la datation et les références éditoriales sont stabilisées par la littérature secondaire. Pour les études contemporaines (Pennycook 2015, Nguyen 2020, Mercier & Sperber 2011, Vaughan 1996, Bartholomew & Wessely 2002, Sunstein 2002, Fricker 2007, méta-analyses Bond & Smith 1996 et Matthes et al. 2018), les références ont été vérifiées dans les bases bibliographiques (Cambridge Core, ScienceDirect, PubMed, Wiley, HAL). Les zones d’incertitude indiquées correspondent soit à un débat empirique ouvert dans la littérature, soit à un manque de données identifié par les auteurs eux-mêmes ou par les recensions critiques.«
…
« L’auteur semble considérer, peut-être à juste titre, que toutes ces choses, tous ces éléments, ces qualités et attributs de la vie personnelle et sociale d’un individu étaient liées… Que la conscience, le respect, la tenue de soi, l’éducation, la vertu, la moralité, l’honnêteté, l’acceptabilité sociale d’une personne, de son caractère et de ses comportements, et, à plus grande échelle, celles qu’une société pouvait manifester; n’ont, n’avaient qu’une seule et unique, mais terrible et redoutable conséquence… Que, et quand par un hasard affreux, elles étaient et de façon trop générale, trop communément répandue, elles étaient négligées par un trop nombre de personnes, d’individus, et bien il y a, y avait comme UNE MONTÉE PARALLÈLE DU RESSENTIMENT COLLECTIF, DE LA MONTÉE DES TENSIONS, DE L’EXACERBATION DES CONFLITS ET DES HAINES QUI SE JOUAIENT SUR LES SCÈNES FAMILIALES ET POLITIQUES, À CAUSE ET DU FAIT DE LA PERMANENCE ET DE LA GRAVITÉ DE CES SITUATIONS QUI FAVORISERAIENT OU PRÉCÉDERAIENT EN QUELQUES SORTES ENSUITE L’ÉMERGENCE ET L’APPARITION DE MOUVEMENTS PLUS RADICAUX SUR LA BASE DE L’AGRÉGAT DE TOUTES ET CHACUNES DES FRUSTRATIONS QUOTIDIENNES, DES COLÈRES RÉPRIMÉES VIS-À-VIS DE SITUATIONS JUSQUES-À-LÀ ACCEPTÉES AVEC COURAGE, INDULGENCE OU RÉSIGNATION. »
…
« Maintenant, c’est une grande confusion. C’est rempli de haine, de conflits, de combats, de querelles. Les hommes n’arrivent à s’entendre sur rien du tout. Pourquoi ? Ils sont totalement séparés et ils se parlent par technologie qui porte en réalité l’empoisonnement déjà à l’intérieur. Partout il y a des ondes destructrices, tout est pollué, privé d’âme, conduit en esclavage. Voilà : partout il y a des ondes destructrices qui servent de corps à des légions de contre-vertus gouvernantes. Légion de contre-vertus gouvernante. Voilà.
Vos liens vivants et magiques sont en train de se rompre, et bientôt vous serez enfermés en vous-mêmes, totalement prisonniers d’un monde illusoire et faux. Les mondes supérieurs sont en train de partir. De partir, c’est-à-dire qu’ils étaient par exemple à cette distance, ben maintenant ils sont en train de monter. Et tout l’espace qu’il y a entre, c’est la corruption. Voilà. Et c’est pourquoi l’Archange a dit : « Je suis quand même descendu, mais maintenant je vous conseille de monter. » Et là on est dans une descente. L’humanité est en train de sombrer. Et nous, les Esséniens, nous devons entendre parce que nous devons non seulement nous maintenir, mais nous devons monter maintenant. Et si vous écoutez bien les paroles de l’Archange, on doit maintenir l’alliance avec les mondes supérieurs qui, eux, ne peuvent plus venir sur la terre parce que c’est un corps à des légions de contre-vertu gouvernante. Un cadavre en décomposition, putride, rempli d’immondices. Ils ne veulent pas s’approcher, c’est mort pour eux.
Vos liens magiques sont en train de se rompre, donc même bientôt on pourra… tout sera faux. Donc tu rencontreras une personne, tu lui parleras, tout sera faux. Et la personne sera enfermée en elle-même dans ses concepts et il n’y aura plus aucun moyen de se parler. Et les humains ne parleront plus des choses, des arbres, de la vie, de la religion, de l’immortalité : « Le Christ est ressuscité ? » Non, c’est fini tout ça. Ils parleront des hommes politiques, de ça, de ci, de leur liberté perdue… ils ne parleront que des problèmes qu’on leur féconde. Et regardez, nous les Esséniens, comment c’est dur de lutter contre ces courants d’information qui viennent nous chercher, et qui font naître des inquiétudes, et qui ont des peurs, et qui en fin de compte nous envahissent et déterminent nos pensées. Et qu’on ne peut même plus arriver à se concentrer tellement ils emplissent le monde de leurs histoires. Et que le monde entier est tourné vers leurs histoires ! Mais ça n’a jamais existé des choses comme ça dans le monde ! Ils ont réussi à créer… puis ça les excite ! Essayez de vous mettre à leur place : pour eux, c’est Noël ! En plus, ils sont en train d’augmenter leur puissance. C’est-à-dire que maintenant il va y avoir une telle puissance qu’ils pourront tout surveiller, t’écouter en permanence, te voir, te scanner à l’intérieur, savoir qu’est-ce que tu penses, comment tu es, qu’est-ce que tu veux, tes états d’âme… non mais ils vont avoir une puissance phénoménale sur toute la planète pour tout surveiller, tout régenter, tout commander ! Non mais eux, ils sont en extase ! C’est un jouet, ils s’amusent ! Ils se moquent totalement des conséquences. Et même si vous regardez… et si vous croyez que ça va les empêcher de supprimer une partie du poulailler ? C’est que des poules ! Comment on peut laisser faire ça ? J’ai du mal à comprendre, pour de vrai, hein. »
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Olivier Manitara
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«Le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère. Celui qui a des extases, des visions, qui prend des songes pour des réalités et ses imaginations pour des prophéties, est un enthousiaste; celui qui soutient sa folie par le meurtre est un fanatique. [Jean] Diaz, retiré à Nuremberg, qui était fermement convaincu que le pape est l’Antéchrist de l’Apocalypse, et qu’il a le signe de la bête, n’était qu’un enthousiaste; son frère, Barthélemy Diaz, qui partit de Rome pour aller assassiner saintement son frère, et qui le tua en effet pour l’amour de Dieu, était un des plus abominables fanatiques que la superstition ait pu jamais former. Polyeucte, qui va au temple, dans un jour de solennité, renverser et casser les statues et les ornements, est un fanatique moins horrible que Diaz, mais non moins sot. Les assassins du duc François de Guise, de Guillaume, prince d’Orange, du roi Henri III et du roi Henri IV, et de tant d’autres, étaient des énergumènes malades de la même rage que Diaz. Le plus détestable exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces, la nuit de la Saint-Barthélemy, leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe. Il y a des fanatiques de sang-froid : ce sont les juges qui condamnent à la mort ceux qui n’ont d’autre crime que de ne pas penser comme eux ; et ces juges-là sont d’autant plus coupables, d’autant plus dignes de l’exécration du genre humain que, n’étant pas dans un accès de fureur, comme les Clément, les Châtel, les Ravaillac, les Gérard, les Damiens, il semble qu’ils pourraient écouter la raison. Lorsqu’une fois le fanatisme a gangrené un cerveau, la maladie est presque incurable. J’ai vu des convulsionnaires qui, en parlant des miracles de saint Pâris, s’échauffaient par degrés malgré eux: leurs yeux s’enflammaient, leurs membres tremblaient, la fureur défigurait leur visage, et ils auraient tué quiconque les eût contredits. Il n’y a d’autre remède à cette maladie épidémique que l’esprit philosophique, qui, répandu de proche en proche, adoucit enfin les mœurs des hommes, et qui prévient les accès du mal; car, dès que ce mal fait des progrès, il faut fuir, et attendre que l’air soit purifié. Les lois et la religion ne suffisent pas contre la peste des âmes; la religion, loin d’être pour elles un aliment salutaire, se tourne en poison dans les cerveaux infectés. […] Les lois sont encore très impuissantes contre ces accès de rage : c’est comme si vous lisiez un arrêt du conseil à un frénétique Ces gens là sont persuadés que l’esprit saint qui les pénètre est au-dessus des lois, que leur enthousiasme est la seule loi qu’ils doivent entendre. Que répondre à un homme qui vous dit qu’il aime mieux obéir à Dieu qu’aux hommes, et qui, en conséquence, est sûr de mériter le ciel en vous égorgeant ? »
Voltaire, Dictionnaire Philosophique
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« Dans les ports, les employés les plus fragiles, ceux qui ont des problèmes familiaux ou des dettes, sont des proies faciles. Les trafiquants se renseignent, les ciblent, font du racolage à coups de chantages et de menaces. «Si un collègue change d’attitude, s’il semble tout d’un coup avoir plus d’argent ou travailler en dehors de ses heures, c’est un signal d’alerte. Nous ne poussons pas à la délation, mais il faut bien observer», dit Sara Van Cotthem. Tant les douanes que le syndicat de dockers font des campagnes de prévention contre le narcotrafic, la dangerosité de ces gangs et la corruption. «Dans ce milieu-là, «une fois seulement», ça n’existe pas.»
Les douaniers font très attention à ne pas être identifiables pour éviter d’être approchés par la mafia. «Si nous sortons dans un bar après le travail, ce ne sera jamais en uniforme. Nous devons également faire attention à ce que nous postons sur les réseaux sociaux.» »
Quand la cocaïne se déverse sur les ports d’Anvers et de Rotterdam – Le Temps
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« Ces organisations ne se contentent plus de vendre. Elles importent, exportent et blanchissent. Elles achètent des silences, infiltrent les rouages administratifs ou judiciaires.
Une greffière du tribunal, compagne d’un trafiquant à Marseille, a ainsi été appréhendée. Il y a aussi cette salariée du port du Havre qui avait été payée 10.000 euros pour insérer une clé USB, pour infiltrer les systèmes ou suivre discrètement les flux logistiques, les arrivées et départs de bateaux. »
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« Rapt puis assassinat d’un docker sur fond de trafic de cocaïne en 2020, vol d’un tracteur pour récupérer un container contenant de la drogue fin décembre 2025, saisies records dans la zone du port… Au Havre (Seine-Maritime), policiers, gendarmes et douaniers doivent s’adapter à des trafiquants toujours plus ingénieux.
Le port de conteneurs du Havre est globalement identifié comme une des principales portes d’entrée de la cocaïne en France, confirme la procureure de la république de la ville normande, Soizic Guillaume. Un certain nombre de services y travaillent pour lutter contre les trafics de stupéfiants, mais pas seulement, car le vol de fret existe aussi. Chaque année, ce sont plus de 3,2 millions de conteneurs qui passent par Le Havre. »
Narcotrafic : Le Havre reste l’une des principales portes d’entrée de la cocaïne, mais les trafiquants s’adaptent
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« C’est une technique des trafiquants pour s’assurer de pouvoir faire passer des « mules », ces individus qui transportent de la drogue par avion, soit en l’ingérant, soit en la dissimulant sur eux ou dans leurs bagages : saturer les vols. L’objectif : dépasser les capacités de contrôle des différents services impliqués dans la lutte contre ce trafic de drogue – les douanes, la police, l’hôpital, les tribunaux, les prisons –, « une seule mule sur dix passée [garantissant] la rentabilité de l’opération ». C’est ce qu’alerte l’Office antistupéfiants (Ofast) dans une note diffusée mercredi et consultée par Le Point.
Les trafiquants ont bien intégré que « le dispositif de contrôle ne peut pas gérer plus de 5 à 6 mules à la fois sur un même avion. […] Depuis le Brésil, des vols à destination de Paris ou Lisbonne ont déjà compté jusqu’à 30 mules », soulignent les analystes de l’Ofast. Or chaque mule identifiée engendre des « dizaines de milliers d’heures de transferts et de gardes hospitalières », les enquêteurs étant obligés, pour les mules ayant ingéré la drogue, d’attendre qu’elles l’expulsent par les voies naturelles. Et ceci alors que « ces procédures judiciaires, avec des investigations limitées, ne conduisent que rarement à l’identification des commanditaires ».«
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« Mais les trafiquants s’adaptent. « Il y a les méthodes classiques, les points de deal, il y a les livraisons à domicile. Il y a tout un système mis en place pour pouvoir justement optimiser les bénéfices », a expliqué Éric Henry, délégué national Alliance Police nationale.
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« Au-delà de la police, la justice a-t-elle plus de moyens ? Oui, selon la Chancellerie, avec plus de magistrats en France. Et dès janvier prochain, un parquet dédié : le PNACO, Parquet national anticriminalité organisée. Dix-sept magistrats, une cinquantaine d’agents, sur le modèle du parquet antiterroriste et du parquet national financier. Une juridiction spécialisée pour tenter d’attraper les têtes de réseau.
« La partie difficile, c’est la lutte contre les trafiquants internationaux, les gros bonnets, si j’ose dire, les gros caïds, qui sont, eux, invisibles de moins en moins sur le terrain, peut-être plus à l’étranger« , a indiqué Christian Ben Lakhdar, professeur des universités en économie à l’Université de Lille. »*
La lutte contre le trafic de drogue est-elle efficace en France ? – franceinfo
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« Marins pêcheurs sollicités »
« On peut imaginer que certains marins pêcheurs sont sollicités par les trafiquants pour récupérer les colis munis de AirTag (traceur disponible dans le commerce pour une somme modique, NDLR) ou de balises », reprend l’agent de terrain anonyme. Et d’ajouter : « les pêcheurs sont en ce moment un peu, comment dire, pas sous surveillance, mais ça fait partie des hypothèses ».
« On a des indices, ça reste des indices », pointe Jean-Pierre Stephan au sujet d’éventuels marins pêcheurs impliqués. « Le monde de la pêche connaît des difficultés actuellement. Et ce n’est pas un mystère, le monde de la pêche est touché par la consommation de stupéfiants », poursuit le douanier. Une fois « le doigt mis dans la consommation » de stupéfiants-stimulants pour tenir les cadences, des pêcheurs sont susceptibles d’être en « lien avec des réseaux ».
Trafic de cocaïne : ballots en mer, ports secondaires… Comment les trafiquants s’adaptent
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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« Impossible nécessaire » qui la requiert »
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« Régime généralisé de la valeur et de l’équivalence. »
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« Aller « là où on ne peut plus vouloir », selon le mot de Blanchot. »
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« Acquiescement sans réserve au suspens et à l’incertitude, comme chances offertes d’un incessant renouvellement de la présence. «
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« Oser penser « dans le danger », selon la célèbre injonction de Heidegger. «
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Comment le pouvoir utilise le journal qui le dénonce
« La question de la proximité avec le pouvoir est la plus délicate. Le Canard fonctionne grâce à un réseau d’informateurs très bien placés — ministères, Élysée, police, justice, services de renseignement. Karl Laske et Laurent Valdiguié, dans Le Vrai Canard (Stock, 2008), démontrent que « certaines affaires ne sont pas sorties par hasard » et qu’il y avait « souvent derrière l’info des bons amis ». L’affaire des diamants de Bokassa, par exemple, aurait été alimentée par les réseaux gaullistes de Jacques Foccart dans un règlement de comptes contre Giscard. Wikipedia + 3
Sous Mitterrand, les relations sont particulièrement ambiguës. Le journal tire à 1,2 million d’exemplaires lors de l’élection de 1981, mais Laske et Valdiguié notent que « le dossier Papon fut fouillé de près, tandis que le dossier Bousquet, ami de Mitterrand, fut opportunément refermé ». L’ancien patron de la section presse des Renseignements généraux, Alain Prissette, décrit un « contrat implicite » entre les RG et le journal. L’affaire Jean Clémentin reste un épisode embarrassant : de 1957 à 1969, ce journaliste puis rédacteur en chef collabora secrètement avec la StB, le renseignement tchécoslovaque, publiant de fausses informations contre rémunération. Le Hall du Livre Nancy + 3
La réalité est dialectique : le Canard est simultanément un authentique contre-pouvoir et un canal que le pouvoir utilise parfois à ses fins. Les « fuites organisées » sont une composante structurelle du système politique français, et le journal en est à la fois l’instrument et le bénéficiaire. Son efficacité repose sur sa crédibilité, qui repose elle-même sur son indépendance financière — les deux dimensions se nourrissent mutuellement. Aucun autre média français ne peut revendiquer d’avoir contribué à la chute de deux candidats à la présidentielle (Giscard en 1981, Fillon en 2017) tout en survivant à plus d’un siècle de tentatives d’intimidation. «
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« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
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Claude Ai, Mi6-Canaris
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« Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.
Vous croyez donc au diable ?
— Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; il y a fagots et fagots.
Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :
Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?
— Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.
Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :
vous me connaissez donc ? lui dis-je.
Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :
Je connais tout le monde.
Je cherchai quelque temps une réponse philosophique, puis je lui dis :
C’est beaucoup trop ; je me contenterais de me connaître moi-même.
Lui. Vous parlez comme les sept sages et vous n’êtes pas plus avancé qu’eux ; ce qui ne vous empêche pas de croire au progrès de l’esprit humain.
Moi. Comment n’y croirais-je pas ? Sans être plus habiles que les anciens, nous devons les dépasser, puisqu’à leurs travaux dans chaque science nous avons ajouté les nôtres.
Lui. Et vous regardez la philosophie comme une science ?
Moi. Assurément ; elle est même la première de toutes, puisque les autres lui empruntent leurs principes ; elle est aussi la plus certaine, car elle s’appuie à la fois sur des faits, comme les sciences d’observation, et sur des axiomes, comme les sciences de déduction.
Lui. Les axiomes me suffiraient, et même, je me contenterais d’un seul.
Moi. Eh bien, vous avez celui de Descartes : Je pense, donc je suis.
Lui. Il n’y a plus qu’à définir Je ; or, vous vous plaigniez tout à l’heure de ne pas vous connaître vous-même.
Moi. Mais vous, qui connaissez tout le monde, y compris vous-même apparemment, vous n’avez pas le droit d’être sceptique.
Lui. Que vous importe ce que je suis, pourvu que je vous réponde ?
Moi. Je ne puis discuter sans savoir au nom de quoi on m’attaque ; vous me connaissez, et je ne vous connais pas ; la partie n’est pas égale ; prenez une étiquette.
Lui. Mon cher monsieur, il n’y a dans le monde que des rapports, et tout dépend du point de vue. Pour mon père, je suis un fils ; pour mon fils, je suis un père ; pour mon domestique, je suis un maître ; pour le roi, je suis un sujet, qui paye l’impôt sans l’avoir voté ; pour mon ennemi, je suis un scélérat ; pour mon ami, je suis un homme avec lequel on ne se gêne pas ; pour vous, qui me faites l’honneur de discuter avec moi, je suis un adversaire ; appelez moi donc l’adversaire : voilà l’étiquette demandée.
Moi. Cela ne se dit-il pas Satan, en hébreu ?
Lui. L’hébreu est une langue morte, soyons de notre temps ; vous voyez bien que je n’ai pas le pied fourchu.
Moi. Les costumes changent, mais les mœurs ne changent guère, et vous êtes toujours ergoteur. Vous contestez l’axiome de Descartes, je veux le défendre contre vous. Je sais parfaitement qu’il y a en nous plusieurs aspects, mais je n’ai pas besoin de les embrasser tous pour définir le moi : c’est un être pensant.
Lui. Pourquoi ne dites-vous pas plutôt : c’est la pensée de l’être ? Votre raison est-elle distincte de la mienne, ou une même lumière éclaire-t-elle les esprits comme une vie unique anime tous les corps ? L’intelligence vous est prêtée pour un temps, comme la force et la jeunesse, comme l’air et le soleil. Prenez-en votre part ; ce qui pense aujourd’hui en vous, pensera demain dans d’autres. Rien n’est à vous et vous n’êtes rien, que des formes changeantes et passagères, comme les vagues de l’océan, qui ont sur vous l’avantage de ne pas se croire quelque chose.
Moi. Ainsi pour vous l’individu n’existe pas ; il n’y a que le genre humain, qui est la nature, se connaissant elle-même, la conscience de Dieu ?
Lui. Ne prononcez pas ce nom, je vous prie.»
Louis Ménard, Le Diable au café
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« Il faut conclure de ces paroles que la légèreté et la crainte, ne peuvent habiter ensemble dans une âme et qu’elles s’excluent l’une l’autre. Il serait impossible, en effet, qu’on craigne Dieu sérieusement, et qu’on se livre de gaieté de cour à toutes les folies qu’il défend. L’enfant qui craint son père se laisse-t-il entraîner à ses passions comme celui qui n’a pas à redouter ses châtiments ? La crainte est donc une vertu nécessaire, et il faut demander à Dieu qu’elle reste dans notre cœur tant que nous serons en ce lieu d’exil où le péché nous menace à chaque instant, car elle nous aide à le vaincre et nous pousse à nous en délivrer. Combien d’âmes, en effet, n’a-t-elle pas arrêtées sur le chemin de l’abîme, au moment même où elles allaient s’y précipiter par quelque grande faute ? Combien d’autres n’a-t-elle pas ramenées, alors que de puis longtemps elles vivaient dans un état de mort qui les eût infailliblement perdues pour toujours. C’est, vous le voyez, la dernière planche de salut qui reste dans les profondeurs de la conscience, même de la conscience endurcie dans le mal. L’homme a beau être méchant, pervers, corrompu, s’il craint il ne faut pas désespérer de son salut, il se convertira. La crainte ! c’est cette voix mystérieuse qui appelait Adam et Ève après leur péché. Elle retentit au fond de l’âme coupable comme un glas funèbre qui la jette dans l’épouvante et la force à se tourner vers Dieu pour lui demander grâce… Aussi, dans le langage ordinaire, et pour ainsi dire proverbial, on a coutume de désigner le suprême degré de la perversité par l’absence de toule crainte. On dit : « c’est un homme qui ne craint rien ! » et celle qualification est bien la plus injurieuse qu’on puisse imaginer, car celui qui ne craint rien est capable de tout, et il n’y a point de crime qui puisse l’arrêter. Hélas mes frères nous marchons à grands pas vers cette époque finale, où, par suite de la méchanceté humaine, toute crainte sera bannie de la terre. Déjà la génération actuelle a perdu la crainte de Dieu, il ne reste plus, et encore ! que la crainte des hommes. C’est trop peu. Nous arrêterons-nous sur cette pente ? et faut-il espérer en retour à des sentiments plus religieux ? C’est le secret du ciel. En tout cas, constatons que la légèreté d’une part, la méchanceté de l’autre ont déjà bien entamé cette vertu de crainte qui seule pourrait nous sauver, et prions Dieu qu’elle ne disparaisse pas entièrement, car ses derniers vestiges emporteraient dans leur ruine tout espoir de salut et il faudrait nous résigner nous-mêmes à périr.
Ce qui manque en second lieu aux âmes légères de notre époque, l’auteur de l’Imitation nous le marque, c’est la force de caractère pour résister aux entraînements et aux jouissances que le monde offre à ses adeptes. Il est vraiment incroyable que l’homme ayant fait depuis six mille ans l’expérience des vaines joies de la terre, s’acharne néanmoins à les poursuivre, comme si elles étaient dignes de son ambition, et capables de rassasier la soif de bonheur qui le consume. C’est cependant le spectacle qu’il donne, aujourd’hui surtout, parce que la foi ayant baissé, il ne cherche plus qu’à satisfaire ses appétits inférieurs sans se préoccuper si Dieu l’a fait pour de plus nobles satisfactions. Etre créé pour des festins de roi et s’abaisser comme l’enfant prodigue, jusqu’à se nourrir des aliments grossiers qu’on réserve aux animaux, c’est, il faut l’avouer, une dégradation profonde, Eh bien, l’homme descend jusque là. Les biens de l’éternité ne le touchent pas: il les dédaigne, il vit comme s’ils n’existaient pas. Les promesses si consolantes d’une vie meilleure, les châtiments si terribles d’une existence future, plus malheureuse encore que celle-ci ne peuvent l’arracher à cette boue terrestre dans laquelle il se plonge. Dieu lui offre une couronne, il la refuse, il lui préfère quelques misérables plaisirs qui ne méritent même pas ce nom, et qui ne durent pas le temps d’y penser. La grandeur qui lui vient de son titre d’enfant de Dieu, il s’en soucie comme d’une bagatelle; il va même jusqu’à en rougir et à la renier comme on ferait d’une chose qui déshonore. Quoi de plus l’on le voit souvent chercher dans le mépris même de ses divines prérogatives une sorte de prestige et de fausse grandeur dont il se targue aux yeux du monde. Est-ce assez s’avilir ? Mais d’où vient donc chez l’homme une pareille aberration, et comment peut-il élre aveuglé à ce point de rejeter tout ce qui fait sa gloire et sa richesse pour s’attacher à ce qui le dégrade et le rend misérable ? Il y a là un mystère qui ne peut s’expliquer que par le mauvais fond de notre nature, toujours inclinée au mal depuis le péché, et sans cesse occupée à rechercher en ce monde le bonheur qu’elle a perdu. Nous sommes faits pour le bonheur. Sans la faute originelle nous en jouirions. Mais le péché nous a privés de ce droit sans détruire en nous la tendance naturelle qui nous porte à le désirer. Da là vient que nous le cherchons toujours, alors même que nous savons bien que nous ne le trouverons pas. Nous le poursuivons dans tout ce qui nous en offre l’apparence, nous le convoitons dans tous ceux qui semblent le posséder ; et cela sans nous lasser, sans nous décourager jamais.
Voilà le mot de l’énigme. Si vous me demandez maintenant pourquoi les plaisirs mondains et toutes les vanités terrestres ont tant d’influence sur le cœur humain, vous avez la réponse. La foi seule aidée de la grâce pourrait triompher de cet entrainement funeste : la foi, parce qu’elle nous fait apprécier les biens de ce monde à leur juste valeur; la grâce, parce qu’elle nous donne la force de les mépriser. Mais où est la foi de nos jours, et qui s’occupe de demander à Dieu la grâce qui fortifie. Il ne reste plus que l’homme; l’homme avec son caractère faible et indécis, l’homme avec ses penchants qui le persécutent, l’homme avec le démon qui le poursuit, comment viendraient-ils à bout de tant d’ennemis conjurés ? Il cède, et s’en va de passions en passions, de chute en chute, jusqu’à l’endurcissement, jusqu’à l’oubli et au mépris de son titre de chrétien. Hélas ! de combien d’hommes ne fais-je pas l’histoire en ce moment ? Ah ! si ma voixa pouvait se faire entendre à ces pauvres égarés, je leur dirais : Brisez donc les liens qui vous enchainent. Vous ne vivrez pas toujours. La vie n’est qu’une balle entre deux termes qui semblent se toucher, tant ils sont proches l’un de l’autre. Vous êtes aujourd’hui, et vous ne serez plus demain. La mort vous fauchera au temps marqué par Dieu. Que vous restera-t-il alors de ces vanités auxquelles vous sacrifiez tous les instants de votre existence. Qu’aurez-vous de plus que celui qui les méprise et leur préfère l’obéissance à la religion. Non seulement vous n’aurez rien de plus, mais après avoir vainement cherché à être heureux sur la terre, après avoir été plus troublés et plus accablés de souffrances que tous les autres, vous ne quitterez cette vie que pour entrer dans l’éternel tourment où il vous faudra pleurer sans fin votre inconcevable méprise. Oh ! pensez-y donc, et si la crainte agit sur votre âme, si Dieu vous envoie une grâce de lumière et de force pour quitter le chemin de l’abîme, ne la rejetez pas. Vous ne recommencerez plus l’épreuve de cette vie, quand vous aurez passé une fois sur cette terre, nul ne vous y verra plus jamais. Où l’arbre tombe, il reste, a dit Notre Seigneur. Vous êtes cet arbre qui doit tomber bientôt. Tombera-t-il dans la cité heureuse, où l’on n’entend que des chants de joie et des exclamations de bonheur ? Tombera-t-il dans l’éternel cachot d’où partent des gémissements terribles et d’affreux grincements de dents ? C’est à vous de le décider. Il me semble, mes frères, qu’un homme sérieux à qui l’on parlerait de la sorte, ne devrait pas retarder d’un instant sa conversion. Beaucoup en effet s’ils ne craignaient d’entendre la parole évangélique se sentiraient le désir de mettre fin à leur divorce avec Dieu, mais l’obstacle est plus fort que toutes les considérations. Le défaut de courage, d’énergie, les maintient dans l’indifférence. Ils s’occupent du qu’en dira-t-on ; leurs habitudes coupables se dressent devant eux pour terrifier leur bonne volonté. Ils oublient tout et chassent comme importune toute pensée de retour à Dieu. Prions, mes frères, prions de tout notre cœur pour ces infortunés et demandons souvent pour eux et pour nous, la crainte qui maintient l’homme dans le devoir ou l’y ramène, le courage qui résiste aux entraînements des sens et des passions. Cette double grâce nous sauvera et finira peut-être par les sauver eux-mêmes . — Ainsi soit-il. «
A. Pitoye, LE DIMANCHE PAROISSIAL, REVUE HEBDOMADAIRE PARAISSANT TOUS LES DIMANCHES, HUITIÈME ANNÉE, DE NOVEMBRE 1892 A NOVEMBRE 1893
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« Il y a une distance dans le regard de Rohmer, et cela dans tout son cinéma, une certaine froideur et la rigueur du regard d’un entomologiste qui observe les hommes comme on observe des insectes »
Sylvie Robic, Laurence Schifano
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«Et vous me posez cette question ?… Écoutez… je pensais quand même que vous aviez une autre conception de la décence ? Votre fonction ça c’est votre choix ? Mais enfin ça c’est dans LA DROITE LIGNE… de ce que vous écrivez vous dans votre journal. »
Xavier Bertrand
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« « J’ai fait un rêve, un jour.
Quelqu’un, était mort de rire, goguenard.
Il se tenait en fait sur une route, une route de montagne, dans un virage.
Quand au loin il a entendu crisser les pneus d’une voiture qui vrombissait à toute allure.
Elle descendait la côte, la route, sautait de virage en virage, à toute blinde.
Ce que le pilote ne savait pas, mais que la personne savait, elle.
C’était qu’il manquait une partie de la route.
Et qu’après son virage, si elle ralentissait pas….
bah le pilote allait finir par se crasher. »
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« Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent. »
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« L’assemblage surveillant opère en abstrayant les corps humains de leurs contextes territoriaux et en les séparant en une série de flux discrets. Ces flux sont ensuite réassemblés en différents lieux comme des ‘doubles de données’ virtuels. » Le corps est désassemblé en flux de données (localisation, transactions, communications) puis reconstitué comme double virtuel dans les bases de données. Ce double existe objectivement et affecte matériellement les opportunités de vie. »
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« Beaucoup de MALHONNETETES naissent quand on massacre la langue, qu’on met le sujet à l’accusatif et le complément d’objet au nominatif, brouillant ainsi les cartes, INTERVETISSANT LES ROLES des victimes et des bourreaux, abolissant les distinctions et les hiérarchies en de crapuleuses orgies de concepts et de sentiments qui altèrent la vérité. »
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Utopie et désenchantement
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EXPRESSIONS
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1 – Jouer avec le feu
2 – Un feu de paille
3 – Mettre sa main au feu
4 – Jeter de l’huile sur le feu
5 – Mettre le feu aux poudres
6 – Faire feu de tout bois
7 – Ne pas faire long feu
8 – Être entre deux feux
9 – Être tout feu tout flamme
10 – N’y voir que du feu
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SIGNIFICATIONS
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A. Jurer, être certain de quelque chose.
B. Employer tous les arguments, tous les
moyens possibles pour atteindre son but.
C. Être pris entre deux dangers.
D. Sentiment vif et passager.
E. Être passionné, enthousiaste.
F. Ne rien y voir, n’y rien comprendre.
G. Ne pas durer longtemps.
H. Envenimer quelque chose.
I. Déclencher un conflit, une catastrophe.
J. Prendre de gros risques.
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« feu », Mentions, Extraits, Mounier
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« L’intention est tirée d’un fond commun ou d’une décision individuelle, elle ne peut être élaborée à partir d’une discussion entre des individus qui se proposeraient de réfléchir sur leurs interactions à venir.»
Maxime Parodi
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« Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
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«On ne regarde pas de la même manière, un visage familier, le visage de quelqu’un qui nous est cher et que l’on aime, que celui de quelqu’un d’un inconnu dont on ne sait on ne connaît ni les mœurs ni les intentions. De même, on ne regarde pas pareil un homme, les hommes en général quand on sait on connaît ce qu’ils ont dans le cœur, autrement dit, quand on sait ce dont ils sont capables. »
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La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des POINTS D’INFLEXION BIOGRAPHIQUES — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » »
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Le Comte Dracula
« Ne prononcez pas ce nom ici ! Dieu, le Diable… Deux entités presque identiques. Deux esprits qui se battent l’un contre l’autre, mais ils ne daignent pas se montrer dans leur vrai jour. Nous ne sommes que leurs jouets. D’abominables pantins qui ne bougent qu’à leur bon vouloir. »
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« la grande régulatrice » – Recherche Google
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« dernier à comprendre » – Recherche Google
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« esprits qui s’échauffent » – Recherche Google
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« ce qui ne se passe pas » – Recherche Google
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Sciences du territoire – Google Books
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« Il y a donc une relation étroite entre le territoire et les phénomènes de représentation et de leadership politiques (Smith et Sorbets, 2003). Cette rel8ion ne repose pas seulement sur le fait que le territoire soit délimité géographiquement. Certes, lorsque l’électeur vote, son choix (électoral, consultatif ou référendaire) ne compte que pour le territoire (municipalité, province ou pays) ou la portion de territoire (zone, district, circonscription) pour lequel ou pour laquelle on lui reconnaît le droit de s’exprimer. Mais son choix (opinion) ne prend son sens et ne peut, en conséquence, être ćompris que par ce qui se passe (ou ne se passe pas) à l’intérieur et aussi à l’extérieur des limites ou des frontières politico- administratives considérées. Plus en somme que le contenant, c’est le contenu qui compte puisque «[…] le territoire à travers les cartes ne permet pas de saisir comment, au fil du temps, un espace institutionnalisė peut perdre ou gagner en impact politique et en sens social» (Smith, 2003, p. 15).
Cependant, avant d’être représenté, le territoire ne doit-il pas, en premier lieu, exister? Et pour exister, celui-ci doit être nommé. «Le terri- toire, écrit Le Bart (2003, p. 157), devient pleine réalité sociale par le travail politique de construction des communautés territoriales». »
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« Il suffit, en effet, d’ouvrir un de leurs journaux et de lire la véhémence des accusations portées par les partis les uns contre les autres (accusations dont il faut même, si l’on veut se former un jugement équitable, rabattre tou jours un peu) pour se convaincre que les États-Unis n’ont échappé à aucun des vices qui semblent inhérens à la démocratie pure (1). Ce que depuis quelques années nous commençons à voir en germe chez nous, fleurit au grand soleil chez eux. La tyrannie des coteries politiques, la mobilité perpétuelle dans le personnel administratif, la médiocrité, et pire encore que la médiocrité dans la composition des conseils électifs, la mise à l’écart de toute l’aristocratie morale et intellectuelle du pays, – enfin la corruption, toutes ces plaies s’étalent à la surface du corps politique. Il est assez probable que, d’ici à quelques années, nous n’aurons rien à envier aux Américains sous ce rapport, mais eux-mêmes ne nous conseilleraient pas de les prendre pour modèles. La seule question qui puisse, suivant moi, être sérieusement débattue entre esprits de sang-froid, étrangers aux dénigremens et aux enthousiasmes de parti-pris, est celle-ci : depuis l’ouverture de la nouvelle période que marque dans l’histoire des États-Unis la fin de la guerre de sécession, l’abolition de l’esclavage et le rétablissement de l’Union, c’est-à-dire depuis bientôt vingt ans, l’état politique et social des États-Unis va-t-il en se détériorant en dépit de leur prospérité matérielle, ou bien, au contraire, y a-t-il, à l’encontre des travers et des vices dont eux-mêmes se sentent atteints, un mouvement de réaction? Aucune forme politique n’étant, en effet, sans inconvénients, aucune société sans vices, toute la question, quand on veut prévoir l’avenir d’un peuple, est de savoir s’il se laisse aller sur la pente de ses défauts ou s’il fait effort, au contraire, pour la remonter. Je dirai en toute franchise quelle est, à mes yeux du moins, la réponse équitable à cette question. »
Othenin d’Haussonville
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« J’ai pas tellement envie de continuer la conversation. »
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« Le garde des sceaux, ministre de la justice a présenté un projet de loi sur la justice criminelle et le respect des victimes, visant à répondre à la crise de confiance des Français en leur justice criminelle, aujourd’hui dans l’incapacité de juger rapidement les crimes les plus graves.
Partant du constat simple qu’il n’y a pas de justice sans délai raisonnable d’élucidation et de jugement, ce projet de loi tend à répondre à l’allongement structurel du délai d’audiencement des crimes, résultat de la saturation généralisée des cours d’assises et des cours criminelles départementales, et de la complexité croissante des affaires. Cette situation porte atteinte tant aux droits des victimes, qu’à la crédibilité de l’institution judiciaire, faisant parfois courir des risques de remise en liberté, et nourrissant in fine un sentiment d’éloignement entre les citoyens et leur justice. »
Compte rendu du conseil des ministres du 18 mars 2026. | Ély
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« On voit par ces remarques à quel point notre pensée historique est dominée par des traditions et des conventions inconscientes, combien peu elle a été influencée par le travail général de revision et de réorganisation qui s’est produit dans tous les domaines du savoir dans lestemps modernes. Sans doute la critique historique a-t-elle fait de grands progrès ; mais son rôle se borne en général à discuter des faits et à établir leur probabilité ; ELLE NE S’INQUIÈTE PAS DE LEUR QUALITÉ. Elle les reçoit et les exprime à son tour en termes traditionnels, qui impliquent eux-mêmes toute une formation historique de concepts, par quoi s’introduit dans l’histoire le désordre initial qui résulte d’une infinité de points de vue ou d’observateurs. »
Paul Valéry
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« Jt’allume, à l’hôpital ils vont t’apprendre à marcher »
Sofiane
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« … mais… 300 kilomètres… nous avons ici donc une image… d’une rivière de sang… profonde de 1 mètre 50… sur une distance de 300 km… c’est une image épouvantable… il y a du sang partout, une rivière de sang… voilà comment la bible présente la colère de Dieu… des hommes, et des femmes, piétinés à mort, dans une rivière de sang… c’est un film… d’horreur… mais il y a pire… descendons encore une marche vers l’horreur… Esaïe, chapitre 63, versets 1 à 6… ici nous avons un dialogue entre deux personnes… la première personne probablement Esaïe, voit quelqu’un arriver en vêtements rouge éclatant, et demande qui c’est… qui est celui qui vient d’Édom… de Botzra… en vêtements rouge… en habits éclatants… et se redressant avec fierté dans la plénitude de sa force… la deuxième personne répond… c’est moi… qui ait promis le Salut… qui a le pouvoir de délivrer… il s’agit donc ici de Dieu… celui qui a promis le Salut, qui a le pouvoir de délivrer, c’est Dieu… d’ailleurs je remarque que la version Semeur dit, c’est moi dit l’Éternel… donc c’est Dieu qui arrive… Esaïe interroge Dieu donc, et demande, pourquoi tes habits sont-ils rouges… et tes vêtements, comme de celui qui foule dans la cuve… autrement dit, voyant ses vêtements émaculés de taches rouges, Esaïe demande pourquoi tes vêtements sont-ils rouges, comme si tu avais pressé du vin dans la cuve… et Dieu donne cette explication… j’ai été seul à fouler au pressoir… et nul homme d’entre les peuples n’étaient avec moi… je les ai foulés dans ma colère… je les ai écrasés dans ma fureur… leur sang a jailli sur mes vêtements… et j’ai souillé tous mes habits… car un jour de vengeance était dans mon cœur… et l’année de me racheter est venue… je regardais et personne pour m’aider… j’étais étonné… personne pour me soutenir… alors mon bras m’est venu en aide… et ma fureur m’a servi d’appui… et qu’est-ce que dieu a foulé au pressoir… des raisins ?… non, pas des raisins… nous lisons… j’ai foulé des peuples dans ma colère… je les ai rendus ivres par ma fureur… et j’ai répandu leur sang sur la terre… mes amis… avez-vous bien compris l’image qui nous est donné ici par Esaïe… Dieu piétine les peuples… il les piétine de façon énergique et acharnée… leur sang jaillit sur ses vêtements… à un tel point que ses habits deviennent rouges éclatants… c’est une image terrifiante de la fureur de Dieu… ce Dieu-là fait peur… mais il y a pire… on pourrait se consoler en disant que Dieu fait tout ça à contre-cœur… la gorge nouée… qu’il est obligé de le faire… mais qu’il n’y trouve aucune satisfaction… mais… ce n’est pas ce que nous dit ce passage… il nous dit que celui qui écrase les peuples… est fier de ce qu’il fait.. en verset 1 nous lisons… qui est celui qui vient en vêtements rouges, se redressant avec fierté dans la plénitude de sa force… Dieu a les vêtements couverts de sang… le sang de ses victimes… et plutôt que de se cacher… il se redresse avec fierté… content de sa force… Seigneur… aie pitié de nous… mais… il y a encore pire… descendons encore une marche… et là… nous toucherons le fond de l’horreur… j’ai trouvé d’autres passages… où Dieu nous dit précisément son sentiment envers ceux qui subissent sa terreur… et c’est encore plus terrifiant que la fierté… mais qu’est-ce qui peut être encore plus terrifiant que la fierté… qu’est-ce qui peut être encore plus terrifiant qu’un Dieu qui est fier de faire souffrir… comme dans le passage d’Esaïe… qu’est-ce qui peut être encore pire que ça… et bien pire que ça… c’est la moquerie… oui la moquerie… nous lisons dans Proverbes chapitre 1 verset 26… lorsque le malheur fondra sur vous, je rierai…. et quand la terreur vous saisira, je me moquerai… Psaume chapitre 2, versets 4 et 5… celui qui siège dans les cieux rit..le Seigneur se moque d’eux, et les épouvante dans sa fureur… le Seigneur se moque d’eux, et les épouvante dans sa fureur… mes amis… la Bible nous dit que Dieu rit, quand il épouvante les hommes… la Bible a un nom pour ça… ça s’appelle la vengeance… l’Éternel se moque du méchant… car il voit venir le jour de sa perte… Psaume 37, versets 13… l’Éternel se moque du méchant… car il voit venir le jour de sa perte… c’est la vengeance terrible de Dieu… Dieu rit en anticipant le jour où le méchant se trouvera en enfer… Dieu rit aujourd’hui en anticipant le jour où le méchant se trouvera en enfer… là, Dieu le tiendra, et se vengera… et sa vengeance sera terrible et éternel… voilà… nous sommes au bout de notre étude sur la colère de Dieu… et à l’arrivée… nous avons le Créateur de l’univers… qui dans sa fureur écrase les peuples de la Terre… jusqu’à tâcher ses vêtements… et faire couler des rivières de sang… il agit avec fierté… et même en se moquant de leur terreur… ça donne la chair de poule… et c’est fait pour… Dieu est l’être le plus terrifiant qui existe… Jacques nous dit que même les démons tremblent devant lui… ils peuvent rassembler une armée gigantesque… avec Satan à la tête… mais quand ce Dieu-là se montre… ils tremblent tous… comme des enfants… transis d’effroi… je conclus donc… mon ami… n’affronte pas ce Dieu qui fait trembler même les démons… n’affronte pas ce Dieu qui fait trembler même les démons… tu ne survivrais pas une seconde… cours vers Jésus… lui-seul sera un refuge pour toi… Jésus est le refuge contre ce Dieu terrible… et là le miracle du salut de Jésus ce n’est pas seulement que tu ne risques rien… mais que ce Dieu terrifiant sera pour toi un père tendre, et aimant… ses caresses sont plus douces que la soie… et ses paroles sont plus agréables que le meilleur des vins… «
Sola Gratia, YouTube, La colère de Dieu
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«Élargi au groupe, le phénomène devient un «eux contre nous» qui a été évoqué par exemple pour rendre compte du manque de réaction de groupes face au génocide des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale, ou celui des Tutsis au Rwanda. On est bien loin des examens ratés de la voisine. «La Schadenfreude est le pire trait de la nature humaine […] Le plaisir du malheur est diabolique et ses moqueries sont le rire de l’Enfer», disait Schopenhauer, en 1851 déjà. »
https://www.letemps.ch/societe/schadenfreude-vital-petit-plaisir-honteux
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« Sara Duterte, 43 ans, a gagné lundi avec plus de la moitié des voix l’élection à la vice-présidence, un scrutin séparé de la présidentielle qui avait lieu le même jour.
Ce triomphe traduit un soutien sans équivoque pour un patronyme devenu synonyme de brutalité et d’impunité aux Philippines, un pays ravagé par la pauvreté et la violence.
Selon des chiffres officiels, plus de 6.200 personnes ont été tuées dans la campagne antidrogue menée par Rodrigo Duterte depuis son accession à la présidence en 2016. Selon les organisations de défense des droits humains, le nombre de morts s’élève en réalité à plusieurs dizaines de milliers.
Ces exécutions extrajudiciaires de trafiquants de drogue réels ou supposés ont été largement condamnées dans le monde et ont déclenché une enquête de la Cour pénale internationale. Mais la justice expéditive de Duterte a plu à de nombreux Philippins lassés de la bureaucratie, de la corruption et des dysfonctionnements en tout genre qui affectent leur vie quotidienne.
« La popularité du père a déteint sur sa fille, que ses partisans considèrent comme une héritière sûre, capable de le protéger des poursuites pénales après son départ du pouvoir le 30 juin.
La victoire de Sara Duterte cimente la place de la famille au coeur du pouvoir pour six années supplémentaires, même si la fonction de vice-présidente est essentiellement honorifique. «
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« Le sentiment de culpabilité, par son universalité, par sa persistance rebelle, laisse entendre que la vie la plus profonde et la plus centrale y est intéressée. Le professeur de Greeff nous paraît plus à niveau du phénomène quand il y voit l’effet de toute atteinte à notre liaison affective avec autrui (ou avec le monde), ainsi qu’à notre intégrité intérieure, à cette richesse indéfinie que porte l’enfance, et que le monde de l’adulte compromet progressivement. Ambivalent, le sentiment de culpabilité exprime ces pertes vitales essentielles, il est un effort instinctif pour les arrêter en sonnant l’alerte, mais aussi une menace de les aggraver en nous poussant à les justifier contre l’accusation intime, à les renforcer pour affirmer leur innocence. En même temps qu’une maladie invétérée de l’espèce, il est un signe spirituel, et ne saurait donc être évacué purement et simplement par une hygiène mentale qui tronquerait sa signification. Les mécanismes d’aliénation de la conscience satisfaite confirment les analyses qui précèdent. Il importe de souligner ce parallélisme. Car si le monde moderne, dévot et moralisant, s’est enlaidi de toutes les grimaces de la culpabilité morose, certains de ses adversaires ne stérilisent pas moins d’énergie en évacuant de la conscience contemporaine le sens viril de la faute. S’il est un résultat durable de la psychanalyse en ces matières, C’EST QU’IL EXISTE UN EMPOISONNEMENT PAR L’OUBLI MORAL COMME IL EST UN EMPOISONNEMENT PAR L’OBSESSION COUPABLE. LE PREMIER SE VOIT MOINS, CAR IL EST À TERME, ET SES PREMIERS EFFETS SONT EXALTANTS. EN EST-IL MOINS FUNESTE? LES PREMIERS DÉCHAÎNEMENT DE L’HOMME DU XXe SIÈCLE PERMETTENT D’EN DOUTER. «
Emmanuel Mounier, Traité du caractère
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Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ?
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Une note confidentielle de la Direction Nationale de la Police Judiciaire que RMC a pu consulter alerte sur l’emprise de la criminalité sur tout le territoire. Et les conclusions font froid dans le dos. La criminalité violente mue et progresse, en volume comme dans ses modes d’action.
Cette criminalité organisée, différente de la petite délinquance, ne se concentre plus seulement dans les grandes métropoles. Elle s’étend, s’enracine et prend les traits d’une véritable menace pour l’Etat: « Une frange de la criminalité organisée cherche délibérément à instaurer un rapport de force avec l’Etat », écrivent les auteurs de ce document de travail fait par et pour la police afin d’observer les tendances et poser un diagnostic sur l’évolution des violences.
Ainsi depuis 2021, les assassinats et tentatives d’assassinats entre délinquants ont augmenté de 33 %. 173 villes ont été touchées en 2024, contre 144 trois ans plus tôt. Marseille reste un point chaud du pays, mais ces violences se déploient désormais dans les petites villes et les villes moyennes comme Avignon, Perpignan, Nîmes, Rennes, Amiens.
Des règlements de comptes dans des villes de 5.000 habitants
Et même dans des localités moins attendues… Exemple à Garons, petite ville de 5.200 habitants dans le Gard, où un commando recruté via Telegram prévoyait l’exécution du patron d’un point de deal.
Et c’est parfois dans les sous-sols qu’on lit le mieux l’extension des trafics de stupéfiants: l’analyse des eaux usées révèle des pics de consommation dans des zones rurales inattendues. Au Boulou, dans les Pyrénées-Orientales, on détecte deux fois plus de cannabis, de crack ou de cocaïne qu’à Paris ou Marseille. Ce que charrient les canalisations révèle une vérité crue : le trafic est partout.
Une criminalité plus jeune et plus mobile
Les trafiquants ne cherchent plus seulement à « tenir » les points de deal: ils sous-traitent les contrats, embauchent au coup par coup. Les messageries cryptées comme Telegram, Signal ou Whatsapp servent à recruter des tueurs, parfois très jeunes. Près d’un quart des suspects identifiés ont moins de 20 ans.
Ainsi à Garons, un adolescent expliquait avoir été payé 2000 euros pour filmer et diffuser une exécution. Les tireurs, eux, touchaient 15.000 à 20.000 euros. Un simple pilote de voiture, 10.000 euros.
Ces nouvelles recrues ne sont plus attachées à un territoire ou à un groupe. Elles circulent entre départements, exécutent un contrat, puis disparaissent. Un phénomène qui rend les enquêtes plus difficiles, les liens hiérarchiques sont moins lisibles. »
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«Nous savions que tout était suspendu à l’avenir politique de notre patelin et de l’Europe. Je ne sais pas quels étaient exactement tes états d’âme. Mais moi, à 25 ans, j’aurais passé six mois dans un musée, une discothèque ou la chambre d’une fille – puisque ce sont décidément les trois choses que j’ai le plus aimées dans la vie – mais à partir du Front Popu, je ne trouvais plus de goût à la peinture, je bâclais mes topos de musique, je ne chassais plus, je n’étais plus capable de lire un livre sur l’amour. Ni toi ni moi, nous ne pourrions dire la date de notre engagement. Cousteau – Il est bien rare qu’on soit capable de le dire… Rebatet – Toujours est-il qu’en 1938, nous étions engagés jusqu’aux sourcils, engagés si foncièrement que reculer, à ce moment-là, c’était se dédire ignominieusement ou stupidement, ce qui n’était pas notre genre. Cousteau – Pourquoi, d’ailleurs, se dédire ? Nous avons peut-être eu tort de choisir, mais puisque choix il y avait, le nôtre fut de loin le plus intelligent et le plus honorable. Rebatet – Nous en avons chaque jour des preuves nouvelles. Cousteau – C’est que si le fascisme nous avait envoûtés ça n’était pas seulement à cause de la séduction personnelle de Gaxotte. Le fascisme, c’était tout de même autre chose qu’un jeu de l’esprit. Rebatet – C’était une chose très sérieuse. Il ne s’agissait plus d’une critique intellectuelle de la démocratie comme chez Maurras, mais d’un système complet, viable, réalisable, réalisé déjà par Mussolini. Après cent cinquante années de fariboles égalitaires, on restaurait l’ordre, la hiérarchie, l’autorité, sans craindre de les appeler par leur nom et de déclarer qu’on ne gouvernera jamais les hommes autrement. On se passait enfin, pour cette grande tâche, du concours des églises… Cousteau – Et ça, ça ne devait pas te déplaire… Rebatet – … On affirmait les droits du travail, les limites et les devoirs du capital… Je rougis presque d’employer ces formules depuis qu’elles ont été reprises par le général de la Perche. Mais ces mots qui ne sont plus qu’une blague démagogique dans sa bouche avaient un sens très concret dans la Rome de 1933. [59] Cousteau – Il y avait là tous les éléments indispensables à une refonte totale de la société… Il y avait aussi la possibilité de renverser ce que les progressistes appellent le courant de l’histoire. Rebatet – Oui, c’était une espérance qui a parfaitement justifié notre action. »
Lucien Rebatet, Pierre-Antoine Cousteau, Dialogue de Vaincus
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« À CET ÂGE UN HOMME N’A PAS ENCORE MONTRÉ CE QU’IL EST. IL EST POSSIBLE QU’UN HOMME DE VINGT ET UN OU DE VINGT-DEUX ANS QUI commet un vol ne recommence pas, alors qu’il s’est toujours bien conduit jusque-là ; mais il est possible aussi qu’il fasse preuve de mauvais instincts, qu’il n’a pas montrés parce qu’il était dans des circonstances où ces mauvais instincts ne pouvaient se trahir , et qu’à partir de ce moment ces mauvais instincts prennent leur Cours . La société ne sera-t-elle pas dépouillée d’une partie de la protection qui lui est due, ne jouera-t-elle pas un rôle de dupe si cet homme s’adonne à l’ivrognerie, vit dans les conditions les plus misérables, les plus immorales, est un objet de scandale, sans cependant tomber sous le coup de la loi ? M. BOGELOT. Ce sera bien rare. M. BÉRENGER. Il ne sera pas bien difficile de le reprendre. M. VIAL. – Je comprends le danger qui résulte du fait de la publicité de la procédure. Je ne demanderais pas qu’on emploie les moyens de procédure indiqués au Code d’instruction criminelle : l’attestation du sous préfet, du maire , du juge de paix. Faites une enquête aussi discrète que possible, mais enfin assurez-vous au moins qu’il s’agit de quelqu’un qui mérite la faveur que vous lui accordez, que vous n’allez pas effacer du casier judiciaire une condamnation relative à un homme qui donne un scandale public, qui vit dans des conditions telles que la réhabilitation que vous lui appliquez soit pour ainsi dire un scandale public. Ce cas se présentera, il faut le prévoir. M. BOGELOT. Ce sera une enquête de moralité, ce ne sera pas une enquête sur la question pénale. Vous supposez un jeune homme de vingt-deux ans qui aura commis une première faute et qui, après sa condamnation, se conduira mal, non pas au point de vue pénal, mais au point de vue moral, qui vivra en concubinage ou qui aura LE TORT DE SE GRISER. S’il se conduit mal, soyez tranquille, il commettra un petit délit et le juge le fraprera d’une peine d’emprisonnement ; mais s’il n’y a que des faits de moralité à lui reprocher, vous ne pouvez pas le faire passer devant les tribunaux. «
BULLETIN DE LA SOCIÉTÉ GÉNÉRALE DES PRISONS ( Reconnue comme établissement d’utilité publique par décret du 23 avril 1889)
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« Il est hors de question qu’une dizaine de journalistes parmi les plus importants de la radio, de la télévision, de presse écrite, passent pour des imbéciles, des truqueurs, voire pire. »
Alain de Greef, (Reportages de Pierre Carles)
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« « Bilan du Monde », l’annuaire géopolitique et économique que publie le journal Le Monde en début de chaque année (avec ses fiches pays, ses cartes et ses analyses régionales). Vous voulez un topo fidèle de ce que disaient les éditions concernées sur trois pays — l’Iran, la Syrie et le Venezuela — avant les bouleversements récents.
La demande est claire. Je vais restituer ce que ces éditions du Bilan du Monde écrivaient sur ces trois pays, sans jugement rétrospectif. »
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Venezuela post-Maduro : entre haines fraîches et reconstruction impossible
« Le 3 janvier 2026, l’opération militaire américaine « Absolute Resolve » a capturé Nicolás Maduro à Caracas, bouleversant la donne vénézuélienne sans pour autant déclencher une véritable transition démocratique. La vice-présidente Delcy Rodríguez gouverne par intérim, les structures chavistes restent intactes, et la société vénézuélienne — marquée par plus de 18 600 arrestations politiques, 10 085 exécutions extrajudiciaires documentées et une torture systématique — exprime un verdict sans appel dans les sondages : 85,6 % veulent la justice avant toute réconciliation. Ce rapport examine comment une société fracturée envisage de gérer le choc entre les impératifs de justice et la nécessité de reconstruire un pays dont le PIB s’est effondré de 73 %, dont 7,9 millions de citoyens vivent en exil, et dont les institutions — judiciaires, militaires, policières — sont elles-mêmes les instruments documentés de crimes contre l’humanité.
L’Opération Absolute Resolve et ses suites : le madurisme sans Maduro
Le 3 janvier 2026, à 2h00 du matin, des forces spéciales américaines (Delta Force, soutien CIA) ont lancé une frappe sur les défenses aériennes du nord du Venezuela avant de prendre d’assaut le complexe présidentiel de Caracas. Maduro et son épouse Cilia Flores ont été capturés en 2 heures 28 minutes et transférés à New York, où ils ont plaidé non coupable de narco-terrorisme le 5 janvier. L’opération a tué 23 à 47 militaires vénézuéliens, 32 agents cubains et 2 civils, blessant 7 soldats américains. C’est la plus grande intervention militaire américaine en Amérique latine depuis le Panama en 1989.
La réaction internationale fut massivement critique. Le Brésil, la Colombie, le Mexique, le Chili, l’Uruguay et l’Espagne ont publié une déclaration conjointe de « ferme rejet ». La Russie a condamné une « agression criminelle », la Chine s’est déclarée « profondément choquée ». Le Secrétaire général Guterres a qualifié l’action de « précédent dangereux ». Selon un décompte au 14 janvier, 117 parties ont adopté une position critique, 46 étaient neutres, et seulement 25 favorables (principalement l’Argentine de Milei, l’Équateur, le Paraguay et Israël).
Sur le terrain, le résultat est paradoxal. Delcy Rodríguez a assumé la présidence par intérim le 5 janvier, devenant la première femme à exercer le pouvoir présidentiel au Venezuela. D’abord défiante, elle a rapidement adopté un ton conciliatoire envers Washington, ouvrant le secteur pétrolier au capital privé et signant le 29 janvier une loi permettant aux entreprises privées de contrôler la production et la vente de pétrole. Les États-Unis ont rouvert leur ambassade à Caracas en février 2026 — une première depuis 2019 — et le 1er avril, ils ont reconnu Rodríguez comme « seule cheffe d’État » en levant ses sanctions personnelles.
María Corina Machado, lauréate du prix Nobel de la paix 2025 et figure la plus populaire du pays (78 % des Vénézuéliens voteraient pour elle selon Meganálisis), reste hors du Venezuela. Elle a été effectivement marginalisée par Trump, qui a déclaré qu’elle « n’a pas le soutien ni le respect à l’intérieur du pays » — une affirmation contredite par tous les sondages indépendants. Edmundo González Urrutia, reconnu comme président élu légitime par de nombreux pays, reste en exil en Espagne, affaibli par des problèmes de santé. La Mision Factual de l’ONU a averti en mars 2026 que « la machinerie étatique répressive reste opérationnelle » malgré la capture de Maduro : 87 nouvelles détentions politiquement motivées ont été documentées depuis le 3 janvier.
Ce que disent les Vénézuéliens : une demande écrasante de justice
Les données d’opinion publique révèlent un peuple qui rejette massivement le statu quo tout en refusant catégoriquement l’impunité. L’enquête Meganálisis de mars 2026 est la plus explicite : 85,6 % des Vénézuéliens déclarent vouloir « appliquer la justice et se réunir uniquement avec ceux qui n’ont pas fait de mal », contre seulement 9,2 % qui préfèrent « oublier, pardonner et se réconcilier ». Ce chiffre s’inscrit dans une tendance cohérente : en janvier 2026, 75 % disaient que le pays avait besoin avant tout de « justice, ordre et état de droit » plutôt que de « pardon, réconciliation et unité » (13 %).
La confiance institutionnelle est au plus bas. Les Forces armées (FANB) n’obtiennent que 2,25 % de confiance — le score le plus faible de toutes les institutions mesurées par Datanálisis. Le Conseil national électoral (CNE) est rejeté par 85,82 % de la population. Plus de 80 % estiment que les forces de sécurité doivent être « entièrement reconstruites depuis zéro ». La perception de corruption est dévastatrice : Transparency International classe le Venezuela 180e sur 182 pays (score de 10/100), et 87 % des Vénézuéliens considèrent que « la majorité ou la totalité » de l’entourage de Maduro est corrompue.
L’enquête AtlasIntel d’octobre 2025 (n=2 777 au Venezuela, marge ±2 points) montre que 74 % croyaient que le pays serait meilleur sans Maduro, 75 % avaient une opinion négative de lui, et 67 % attribuaient la crise principalement au régime (contre 20 % aux sanctions américaines). Les préoccupations dominantes : fraude électorale (65 %), pauvreté et faim (64 %), migration de masse (63 %), violations des droits humains (62 %).
La diaspora est plus radicale encore. Selon AtlasIntel, 64 % des Vénézuéliens vivant à l’étranger soutenaient une intervention militaire pour renverser Maduro, contre 34 % à l’intérieur du pays. Après la capture de Maduro, 92 % des Vénézuéliens interrogés par Meganálisis se sont déclarés « reconnaissants envers Trump » — tout en restant lucides : plus de 50 % estimaient que Trump s’intéresse davantage au contrôle du pétrole qu’à la restauration de la démocratie.
L’humeur générale, selon les analystes d’El Nacional, est celle d’un « pessimisme sur le présent, optimisme conditionnel sur l’avenir » : épuisement, frustration, mais aussi un segment significatif exprimant de l’espoir — à condition que le changement soit « réel, vérifiable et irréversible ». Les 622 manifestations enregistrées en janvier 2026 (hausse de 78 % par rapport à janvier 2025) confirment que la capture de Maduro a été interprétée comme « une fenêtre d’opportunité pour réactiver les demandes de droits ».
485 prisonniers politiques et la machine répressive intacte
Malgré un processus de libération accéléré depuis janvier 2026, le bilan reste accablant. Foro Penal documentait 863 prisonniers politiques fin décembre 2025 et 18 623 arrestations politiques cumulées depuis 1999. Après l’adoption d’une loi d’amnistie le 20 février 2026 (couvrant les actes de 1999 à janvier 2026), 690 prisonniers ont été libérés — mais il reste, au 9 avril 2026, 485 détenus politiques (440 hommes, 45 femmes, 298 civils, 187 militaires, dont 44 étrangers). Alfredo Romero, président de Foro Penal, dénonce la loi d’amnistie comme « un goulot d’étranglement servant davantage à ralentir ou paralyser les libérations ».
Les conditions de détention documentées par la Mission d’enquête de l’ONU, Human Rights Watch et Amnesty International atteignent des niveaux de cruauté systématique. À El Helicoide (siège du SEBIN), les détenus sont enfermés cinq étages sous terre dans des cellules de 2×3 mètres, à des températures glaciales, sans lumière naturelle. À « La Tumba », le SEBIN pratique la torture blanche — privation sensorielle totale. Au DGCIM (Boleíta), trois étages souterrains abritent des sessions de torture physique documentées dans 122 cas. Les méthodes incluent : décharges électriques sur les paupières et les organes génitaux, suffocation avec des sacs plastiques, submersion, « el pulpo » (ceinture métallique d’immobilisation), violences sexuelles documentées, et confession forcée sous menace de représailles contre les familles.
Parmi les cas emblématiques encore en détention, Josnars Baduel — fils du général décédé Raúl Baduel, lui-même mort en détention après une chirurgie non autorisée par sa famille — est décrit comme étant en « risque imminent de décès » à la prison de Rodeo I, avec des ligaments déchirés suite aux tortures. Eduardo Torres, avocat de PROVEA, a été « disparu » le 9 mai 2025 et reste au secret à El Helicoide. Les libérations s’accompagnent de nouvelles détentions : le 10 avril 2026, l’étudiant Ort Betancourt, 21 ans, a été arrêté lors de manifestations à Caracas.
Les chiffres globaux de la répression, compilés par PROVEA, l’ONU et Foro Penal, dessinent un tableau de crimes contre l’humanité systématiques : 10 085 personnes tuées par les agents de sécurité (principalement les FAES/DAET, responsables de 64,5 % des décès), 1 652 victimes de torture, 7 309 victimes de traitements cruels, 2 224 victimes de traitements inhumains ou dégradants en 2024 seul (hausse de 88 % par rapport à 2023), et 875 civils jugés par des tribunaux militaires. Dix-sept personnes sont mortes en détention étatique.
Les haines fraîches de 2026 : pourquoi le pardon est improbable
Le concept de haines fraîches, issu des débats de la Révolution française de 1791 sur la possibilité de réconciliation avec la monarchie malgré la fraîcheur des griefs, s’applique au Venezuela avec une force particulière. Contrairement à l’Espagne de 1975, où la Guerre civile était vieille de quarante ans et où la culpabilité partagée facilitait le Pacto del Olvido, les crimes du madurisme sont en cours, massivement documentés, et font l’objet d’une enquête active de la CPI.
La comparaison historique éclaire la singularité vénézuélienne. L’Espagne post-Franco a choisi l’oubli total — la loi d’amnistie de 1977 n’a jamais été contestée judiciairement en quatre décennies. Mais ce modèle a un prix : 45 ans plus tard, l’Espagne se déchire encore sur la mémoire, et l’ONU a déclaré que cette loi d’amnistie viole le droit international des droits humains. Le Chili post-Pinochet démontre la patience : il a fallu 17 ans (de la Commission Rettig en 1991 à l’arrestation de Pinochet à Londres en 1998) pour que l’arc de la justice se courbe, mais il s’est courbé — Pinochet a fini par faire face à plus de 300 poursuites. L’Argentine est le cas le plus spectaculaire : les lois d’amnistie de 1986-1987 ont été annulées en 2005 par la Cour suprême, déclenchant une vague massive de procès qui continue aujourd’hui. L’Afrique du Sud a évité la guerre civile par sa Commission Vérité et Réconciliation, mais l’amnistie conditionnelle (849 accordées sur 7 111 demandes) a été perçue comme « pondérée en faveur des bourreaux ». La Colombie offre le modèle le plus directement transposable : la Juridiction Spéciale pour la Paix (JEP) combine peines réduites conditionnées à l’aveu complet et à la vérité, sous la surveillance de la CPI.
Pour le Venezuela, plusieurs facteurs rendent un « pacte de l’oubli » impraticable :
- La fraîcheur des crimes : les violations sont en cours (87 nouvelles détentions depuis janvier 2026), les victimes sont vivantes et organisées, les familles manifestent régulièrement devant les centres de détention
- La documentation internationale : la Mission d’enquête de l’ONU, la CPI, Human Rights Watch, Amnesty International et Foro Penal ont compilé des preuves exhaustives que l’Argentine de 1983 n’avait pas
- L’investigation de la CPI : ouverte en novembre 2021, elle couvre les crimes contre l’humanité depuis 2014. Le Venezuela a tenté de se retirer du Statut de Rome en décembre 2025, et la CPI a fermé son bureau de Caracas faute de « progrès tangible ». Un mandat d’arrêt scellé contre Maduro pourrait déjà exister depuis la modification des règles de la CPI en novembre 2025
- L’opinion publique : 85,6 % rejettent explicitement le pardon sans justice. La recherche de Kathryn Sikkink sur la « cascade de justice » montre que les pays combinant commissions de vérité et procès obtiennent les meilleurs résultats en termes de droits humains et de réduction de la violence
La COFAVIC (Comité des familles de victimes) résume la position de la société civile : « La réconciliation ne peut être fondée sur l’impunité. Les victimes et leurs familles résistent à ce que l’impunité ait le dernier mot. »
L’architecture de justice transitionnelle en gestation
Les propositions de justice transitionnelle pour le Venezuela forment un écosystème riche mais confronté à une réalité brutale : la « transition » n’en est pas une. Comme l’a déclaré le politologue Benigno Alarcón en janvier 2026 à Caracas, « il n’est pas encore possible de dire que le Venezuela est en transition ».
Les modèles discutés s’organisent autour de cinq axes. Premièrement, une commission vérité et réconciliation, proposée notamment par le Centre des droits humains de l’UCAB (Universidad Católica Andrés Bello), l’ICTJ et le Laboratorio de Paz. Le professeur Miguel Mónaco a développé une proposition normative détaillée insistant sur l’indépendance de cette commission — à distinguer absolument de la « Commission de la Vérité » créée par le gouvernement en 2017, qui fut un instrument de persécution politique. Eduardo Trujillo (UCAB) propose un modèle en trois phases : commission de vérité (enquête et compilation de preuves), puis juridiction transitionnelle spécialisée (type JEP colombien), puis intégration dans la justice ordinaire réformée.
Deuxièmement, l’amnistie conditionnelle. La loi d’amnistie du 20 février 2026 couvre les crimes politiques de 1999 à 2026 mais exclut explicitement les meurtres, le narcotrafic, la corruption et les violations des droits humains. Plus de 1 557 demandes ont été déposées immédiatement. L’ICTJ a reconnu que les amnisties peuvent être des outils de transition (citant la Colombie) mais a averti que le Venezuela « ne traverse pas encore une transition politique » et que la loi sera appliquée par un pouvoir judiciaire « compromis ». Foro Penal critique l’exclusion discriminatoire des militaires emprisonnés.
Troisièmement, la lustration (épuration des fonctionnaires). Acceso a la Justicia propose des mécanismes de veto dans les concours d’entrée au pouvoir judiciaire, au parquet et à la défense publique, inspirés des modèles d’Europe centrale et orientale. La Rapporteuse spéciale de l’ONU, Duhaime, appelle au « vetting et à des mesures fortes d’état de droit » comme garantie de non-répétition.
Quatrièmement, la justice pénale internationale. L’investigation de la CPI (Venezuela I) reste active. Le Bureau du Procureur a conclu en octobre 2025 qu’il n’y avait « aucun progrès significatif » des autorités vénézuéliennes, fermant son bureau de Caracas. Un conflit juridictionnel pourrait émerger : si un mandat d’arrêt scellé existe pour Maduro, la CPI devrait demander sa remise par les États-Unis, qui ne sont pas partie au Statut de Rome et veulent le juger pour narcotrafic à New York.
Cinquièmement, le Laboratorio de Paz a publié en avril 2026 un « Décalogue de critères irrénonçables » : pas de transition sans justice, vérité comme droit non négociable, victimes au centre, réparation intégrale, pas d’impunité pour les crimes graves, garanties de non-répétition, réforme institutionnelle, indépendance judiciaire, complémentarité des mécanismes, et la justice comme fondement éthique d’une démocratie durable.
Le défi de la reconstruction : un pays dévasté
La reconstruction du Venezuela confronte des ordres de grandeur vertigineux. Le PIB a chuté de 67 à 73 % — une contraction supérieure à celle des États-Unis pendant la Grande Dépression. La dette extérieure totale atteint 150 à 190 milliards de dollars (environ 200 % du PIB), comprenant 60 milliards d’obligations souveraines et PDVSA en défaut, 20 milliards de sentences arbitrales internationales, 10 à 12 milliards dus à la Chine (collatéralisés par le pétrole), et 19 milliards de réclamations contre Citgo. Le taux de pauvreté atteint 78,6 %, l’inflation dépasse 500 %, et le salaire minimum représente moins d’un dollar par mois face à un panier alimentaire de base de 772 dollars.
La reconstruction de PDVSA est l’enjeu économique central. La production pétrolière est tombée à environ 1 million de barils/jour, contre plus de 3 millions au début des années 2000. Les réserves prouvées restent les plus importantes au monde (300 milliards de barils), mais l’infrastructure n’a pas été mise à jour depuis 50 ans. Rystad Energy estime à 183 milliards de dollars sur 15 ans le coût pour ramener la production à 3 millions de b/j d’ici 2040. Brad Setser (CFR) est plus optimiste : 1,5 million de b/j serait atteignable avec 10 à 20 milliards d’investissement dans les champs existants. Cependant, le prix du baril (57-60 dollars début 2026) reste sous le seuil de rentabilité de 80 dollars estimé par Rystad, rendant l’investissement privé économiquement irrationnel à court terme.
La réintégration des 7,9 millions de réfugiés et migrants constitue un défi démographique sans précédent — 22,5 % de la population vit en exil. Mais la chercheuse Anitza Freitez (UCAB/ENCOVI) écarte un retour massif, prédisant plutôt « une circularité de mouvements ou des retours instables ». Les enquêtes en Colombie montrent que 89 % des Vénézuéliens considèrent comme « très probable » de rester dans l’année à venir. La diaspora constitue néanmoins un atout considérable : les premières vagues d’émigration (avant 2017) comptaient une forte proportion d’ingénieurs, médecins, juristes et spécialistes pétroliers. Les transferts de fonds dépassent 3 milliards de dollars annuels vers plus de 3 millions de ménages.
Le système de santé s’est effondré (mortalité maternelle de 227 pour 100 000, couverture vaccinale sous 72 %), le système éducatif est exsangue après l’exode des enseignants, et les services publics (électricité, eau, assainissement) sont défaillants sur l’ensemble du territoire. 7,9 millions de personnes à l’intérieur du Venezuela ont besoin d’aide humanitaire, mais le plan de réponse 2025 n’a reçu que 17 % de son financement — l’une des crises les moins financées au monde.
Comment éviter les vendettas : leçons historiques et stratégies concrètes
L’enjeu central de toute transition vénézuélienne est de canaliser institutionnellement les « haines fraîches » pour éviter la violence expéditive. L’expérience historique offre des enseignements précis mais aussi un avertissement : le cas syrien post-Assad (2024-2025) illustre ce qui se produit en l’absence de mécanismes crédibles — des représailles extrajudiciaires croissantes contre les affiliés de l’ancien régime à Homs, Alep et dans les villes côtières.
Cinq stratégies concrètes émergent de l’analyse comparative et des propositions de la société civile vénézuélienne :
- La complémentarité CPI/justice nationale comme architecture de dissuasion. L’investigation active de la CPI exerce une pression à la fois sur les perpetrateurs (le spectre d’un mandat d’arrêt international) et sur tout futur gouvernement transitionnel (qui ne peut offrir d’amnistie pour les crimes contre l’humanité sans risquer une intervention du Procureur). Le modèle colombien montre qu’opérer « à l’ombre de la CPI » peut produire une justice crédible qui satisfait à la fois les victimes et le droit international
- Des espaces institutionnels d’expression des griefs : commissions de vérité avec audiences publiques (comme la TRC sud-africaine qui a recueilli plus de 21 000 témoignages), programmes de réparation intégrale, et politiques mémorielles. Le Laboratorio de Paz et Paz Activa — plus de 20 organisations de la société civile signataires — travaillent depuis 2017 à préparer ces mécanismes
- La réforme du secteur de sécurité comme garantie de non-répétition. La question des généraux est la plus délicate. Les analystes de Caracas Chronicles et Americas Quarterly identifient quatre scénarios : abolition (modèle Costa Rica), dissolution-reconstruction (modèle Irak — catastrophique), purge sélective (modèle Argentine), ou transition contrôlée avec prérogatives militaires maintenues temporairement (modèle Chili/Brésil). Le consensus penche vers ce dernier modèle, avec une professionnalisation graduelle et un « vetting » des officiers les plus compromis
- Des peines réduites conditionnées à la vérité, sur le modèle de la JEP colombienne qui a prononcé ses premières sanctions restauratrices en septembre 2025 : 8 ans de restrictions de liberté avec reconnaissance publique de responsabilité, participation à des projets de réparation, et contribution à la vérité. Cette formule offre une « sortie de dignité » aux militaires de rang intermédiaire prêts à coopérer
- L’inclusion de la diaspora dans le processus transitionnel. L’analyse de Latinoamérica 21 propose d’intégrer la diaspora dans la conception de la transition selon trois utilités : élargissement des frontières démocratiques, revitalisation institutionnelle par l’expertise méritocratique, et accélération des capacités techniques et productives
La coalition de 16 organisations (dont COFAVIC) a publié en janvier 2026 un « Décalogue d’exigences prioritaires » incluant la libération immédiate de tous les prisonniers politiques, l’abrogation des lois répressives, la création de mécanismes indépendants de préservation des preuves, et des garanties de vérité, mémoire, justice, réparation intégrale et non-répétition.
Conclusion : la transaction ou la transition
Le Venezuela d’avril 2026 est pris dans un piège que l’International Crisis Group a résumé avec une question tranchante : « Venezuela after Maduro: Transaction or Transition? » L’administration Trump a clairement choisi la transaction — l’accès au pétrole contre la stabilisation du régime Rodríguez — au détriment de la transition démocratique que réclament 90,4 % des Vénézuéliens (qui ne croient pas à une stabilisation économique sous le chavisme).
Trois conclusions s’imposent. Premièrement, un « pacte de l’oubli » à l’espagnole est impossible au Venezuela de 2026 : les crimes sont trop récents, trop documentés, et la CPI est trop engagée. Le précédent argentin démontre que les amnisties sont réversibles, ce qui réduit leur crédibilité auprès des perpetrateurs. Le modèle colombien — peines réduites conditionnées à la vérité intégrale, sous surveillance de la CPI — est le plus transposable, mais il exige une capacité institutionnelle considérable que le Venezuela ne possède pas.
Deuxièmement, le dilemme séquentiel est redoutable. L’investissement pétrolier exige la sécurité juridique, qui exige la réforme institutionnelle, qui exige une transition politique, qui exige un levier que Washington dépense plutôt sur l’accès au pétrole. Ce cercle vicieux produit ce que TIME appelle un « autoritarisme fonctionnel aligné sur les États-Unis » — le pire scénario du point de vue de la justice transitionnelle.
Troisièmement, la société civile vénézuélienne a fait un travail de préparation remarquable. Les propositions de l’UCAB, du Laboratorio de Paz, de Foro Penal, d’Acceso a la Justicia et de CEPAZ constituent une architecture cohérente et conforme au droit international. Ce qui manque n’est pas un plan : c’est la volonté politique de l’appliquer. La question n’est pas de savoir si la justice viendra — la cascade de justice décrite par Sikkink enseigne qu’elle finit presque toujours par venir, même après des décennies. La question est de savoir combien de souffrance supplémentaire sera infligée dans l’intervalle, et si les « haines fraîches » de 2026 trouveront des canaux institutionnels ou se déverseront dans la violence. »
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« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »
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« [00:34:04] : « Il y a une manière de dire merci qui consiste précisément à remercier… mais il y a une manière de dire merci qui veut dire : ça va, terminez, passons au suivant. »
[00:34:30] : « L’interlocuteur encaisse… la sémantique apparente et la sémantique cachée. Il encaisse la sémiologie de l’impatience… et il peut perdre ses moyens. »
[00:35:42] : « Il se sert du temps et de l’urgence du temps, de l’horloge, de la clepsydre comme disait Platon, pour couper, pour ne pas laisser parler, pour interrompre. »
[00:35:55] : « Il se fait le porte-parole du public et il dit : « Je vous interromps, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. » […] Il se fait le porte-parole des imbéciles pour interrompre un discours intelligent. »
[00:29:16] : « Ce déploiement de la pensée pensante est intrinsèquement lié au temps. »
[00:41:11] : « Il m’est arrivé très souvent… d’être obligé de commencer toutes mes réponses par une mise en question de la question. »
Pierre Bourdieu
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« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
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« Dans la réalité historique de la série et de l’époque de Louis XIV, les interlocuteurs sont :
Louis XIV : Le Roi-Soleil.
Fabien Marchal : Le chef de la police et des services de renseignements de la cour (personnage de fiction emblématique de la série, inspiré de figures réelles comme Gabriel Nicolas de La Reynie).
Jean-Baptiste Colbert : Ministre et conseiller stratégique, qui supervise ici la vision globale de l’État et des finances face aux menaces.
L’Échiquier du Roi : Restructuration du Dialogue
Lieu : Le cabinet de travail du Roi, Versailles.
Interlocuteurs : Louis XIV, Fabien Marchal, Jean-Baptiste Colbert.
I. L’Anatomie de la Cour (La surveillance intérieure)
FABIEN MARCHAL (posant un lourd volume sur la table) Je reste persuadé que c’est en étant bien renseigné qu’on détient le pouvoir, Sire. Ceci est un des 948 registres rassemblés par nos services. À l’intérieur, on peut y trouver la description détaillée de chaque membre de votre cour : leur taille, leur poids, la couleur de leurs cheveux et de leurs yeux, jusqu’à leurs moindres déplacements quotidiens.
LOUIS XIV (feuilletant le registre) À ce point, Marchal ?
FABIEN MARCHAL Depuis votre premier valet… jusqu’à l’assistante de votre cuisinier, une certaine Madeleine Dubois. Tout est consigné.
II. Le Système Solaire et les Dangers Intérieurs
JEAN-BAPTISTE COLBERT (s’approchant d’une carte ou d’un schéma de la cour) Vous avez choisi d’être le Soleil, Sire. Mais regardez ce qui gravite autour de vous, au sein de votre propre cour céleste. Il n’y a pas que des sujets fidèles. Il y a aussi ceux qui cherchent activement à vous nuire.
LOUIS XIV Les réticences de la noblesse ne me sont pas inconnues, Colbert.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Nous parlons de ministres qui vous défient ouvertement. De nobles qui ne paient aucun impôt et se figurent encore que la France leur appartient. Qu’elle est à eux, et non à vous.
III. L’Encirclement Géopolitique (Les menaces extérieures)
JEAN-BAPTISTE COLBERT (élargissant le geste vers la carte de l’Europe) Et regardez au-delà de nos frontières. La menace est partout. Il y a les Hollandais. Les Espagnols. Les Anglais. Ainsi que le Saint-Empire romain germanique. Sachez que tous ceux qui vous entourent se plieront à vos décisions par la force, oui… mais ils préféreraient de loin vous anéantir, Sire.
LOUIS XIV La grandeur du royaume suscite l’effroi. C’est le prix à payer.
JEAN-BAPTISTE COLBERT Une France forte les terrorise, et c’est bien normal. À choisir, ils exigeraient que la France soit faible.
IV. L’Arbitrage Souverain
FABIEN MARCHAL (fixant le Roi) Je voudrais simplement avoir le pouvoir et les coudées franches pour protéger Sa Majesté.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (se tournant vers Marchal, puis vers le Roi) Vous avez déjà tous les moyens qu’il vous faut.
LOUIS XIV (scellant l’accord d’un geste ou d’un regard) Donnez-lui ce qu’il veut. Autant que vous le jugerez nécessaire.
JEAN-BAPTISTE COLBERT (inclinant la tête) Bien, Sire. »
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« Novembre 2011 »
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LA DIMENSION INTERNAT
LA DIMENSION INTERNATIONALE
IONALE
DE LA JUSTICE PENALE
DE LA JUSTICE PENALE
CHERCHEURS
DE L’INSTITUT DES SCIENCE
INSTITUT DES SCIENCES CRIMINELLES ET DE LA JUSTICE
LA JUSTICE :
Marie Duffourc, A.T.E.R., doctorante, l’Université Montesquieu
A.T.E.R., doctorante, l’Université Montesquieu-Bordeaux IV
Amane Gogorza, Maître de conférences, Université Mon
Bordeaux IV
Maître de conférences, Université Montesquieu-Bordeaux IV
Bordeaux IV
Marie-Cécile Guérin, Maître de conférences, Université Montesquieu
Maître de conférences, Université Montesquieu–Bordeaux IV
Thomas Herran, A.T.E.R., doctorant, Université de Pau et des Pays de l’Adour
A.T.E.R., doctorant, Université de Pau et des Pays de l’Adour
A.T.E.R., doctorant, Université de Pau et des Pays de l’Adour
Camille de Jacobet de Nombel,
Camille de Jacobet de Nombel, Maître de conférences, Université Montesquieu
Maître de conférences, Université Montesquieu-Bordeaux IV
Valérie Malabat, Professeur agrégée des Universités, Université Montesquieu
Professeur agrégée des Universités, Université Montesquieu
Professeur agrégée des Universités, Université Montesquieu-Bordeaux IV
Recherche réalisée avec le soutien de la mission de recherche Droit et Justice
Recherche réalisée avec le soutien de la mission de recherche Droit et Justice
Recherche réalisée avec le soutien de la mission de recherche Droit et Justice
Novembre 2011
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« Section 2 – L’insuffisance des modes de lutte contre les conflits de compétence
Pour créer des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence, deux méthodes sont envisageables qui, loin de s’exclure, sont complémentaires : une méthode préventive et une méthode curative. Encore faut-il situer avec précision le curseur permettant de basculer de la prévention au règlement des conflits. Si l’on entend le terme de conflit de compétence moins dans le sens d’actions simultanées, que dans le sens de résultat de ces actions simultanées de compétences incompatibles, il est dès lors possible de fixer le curseur au moment où une décision définitive sur le fond de l’affaire a été rendue par un État membre.
On parle alors de prévention des conflits en l’absence de décision sur le fond, et de règlement des conflits en présence d’une ou plusieurs d’une décision sur le fond.
Prenant la mesure du caractère néfaste de la multiplication des compétences concurrentes, notamment quant à l’exemplarité et la légitimité de la justice pénale internationale en construction, les acteurs nationaux et internationaux ont tenté de mettre au point des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence, les réponses exclusivement nationales se révélant inadaptées.
Ce fut notamment le cas de l’Union européenne pour ce qui est des conflits de compétence horizontaux. Au sein de cet espace, les discussions engagées sont longtemps restées lettre morte, à l’exception peut-être de l’application de la règle ne bis in idem. Pour autant, cela ne signifie pas que des mécanismes de lutte contre les conflits de compétence ne furent pas élaborés, mais ils se limitèrent souvent au règlement de ces conflits, et non à leur prévention, et se présentèrent sous la forme de simples ébauches du fait des nombreuses réticences qu’ils soulevèrent. Ils se révélèrent dès lors insuffisants.
Dans une certaine mesure, cette insuffisance peut également être transposée aux mécanismes de règlement des conflits de compétence verticaux (§ I), même si leur efficacité semble a priori, plus convaincante que celle relative aux conflits de compétence horizontaux (§ II).
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« 97 % des auteurs sont des hommes. »
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« 75 % des auteurs de refus d’obtempérer sont âgés de 15 à 29 ans (les 18-24 ans étant massivement surreprésentés). Les analystes y voient une propension plus élevée à l’impulsivité et une perception altérée du rapport au risque et à l’autorité policière. »
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« Chaque mois, on enregistre en moyenne entre 12 et 15 tiers riverains blessés à des degrés divers. Ces blessures résultent majoritairement de chocs aux intersections, de fauchages sur les trottoirs ou de collisions fronto-latérales causées par la trajectoire de fuite du véhicule poursuivi. »
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« Environ 10 à 15 policiers et gendarmes sont blessés chaque mois lors de l’exécution des manœuvres de prise en charge et d’interception (percussions volontaires de barrages, usage de herses divagantes ou accidents de patrouille en poursuite). »
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« Le principe de base : La fin du renoncement automatique
Pendant longtemps, la consigne informelle dans l’agglomération parisienne était d’abandonner rapidement la poursuite (la « prise en charge ») d’un véhicule en fuite dès lors que la zone était jugée trop dense (présence importante de piétons, d’axes cyclistes ou de terrasses), pour éviter de provoquer un drame.
La doctrine actuelle a inversé ce paradigme : le renoncement n’est plus la règle. Les effectifs de terrain (Compagnies de sécurisation et d’intervention [CSI], Brigades anti-criminalité [BAC], ou policiers en patrouille) ont pour consigne de prendre en charge et de tenter de suivre le véhicule fuyard, à condition d’en informer immédiatement la salle de commandement. »
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« L’évaluation statistique des bilans corporels lors des accidents consécutifs à un refus d’obtempérer suivi d’une poursuite montre une répartition asymétrique des dommages »:
| Catégorie de Victimes | Part Statistique des Dommages Corporels | Contexte de l’Impact |
| L’infracteur et ses passagers | ~55 % | Perte de contrôle du véhicule, collision avec un obstacle fixe (arbre, mobilier urbain) ou un véhicule tiers. |
| Les tiers riverains / Usagers de la route | ~30 % | Piétons sur les passages cloutés, cyclistes, automobilistes engagés sur une intersection à leur feu vert, percutés par le fuyard. |
| Les forces de l’ordre | ~15 % | Collision lors des manœuvres d’interception (herse, barrage bloquant) ou percussions volontaires (« fonçages »). |
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« Dans les cas de refus d’obtempérer aggravés (qui représentent un peu plus de VINGT POUR CENTS du volume global, avec une hausse significative sur les derniers mois), la motivation bascule de l’évitement individuel à la protection d’intérêts criminels :
- Le transport de produits illicites : Qu’il s’agisse de convois de stupéfiants (logistique de « go-fast » ou de livraison périurbaine), de contrebande ou de transport d’armes. Ici, l’arrêt équivaut à une incrimination criminelle lourde et à la perte d’une cargaison de grande valeur. Le fonçage ou la fuite à haute vitesse est intégré comme un coût opérationnel standard.
- La dissimulation d’une situation de recherche : Individus circulant à bord de véhicules volés (souvent maquillés ou faussement plaqués) ou faisant l’objet de fiches de recherche judiciaires (FPR). »
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Les chiffres clés
- « Bilan consolidé : Le nombre de refus d’obtempérer routiers s’établit à 28 200 cas.
- Évolution annuelle : Cela représente une progression de 11 % par rapport à l’année précédente.
- Fréquence : Ce volume statistique correspond à une moyenne de plus de 77 faits enregistrés par jour (soit environ un cas toutes les 19 minutes). »
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« Enquête sur l’adéquation du droit européen actuel face aux flux criminels transfrontaliers avec un regard sur des réformes législatives/procédurales en cours dans la législation européenne, sur ce qui est déjà débattu en commission, les obstacles concrets et les précédents législatifs. »
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« Ik beloof je dat ik honderd word » (Je te promets que je vivrai jusqu’à 100 ans).
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« Neuf jours après être tombé, en plein centre d’Amsterdam, sous les balles d’un tireur, le célèbre journaliste d’investigation néerlandais Peter R. de Vries, 64 ans, est mort, jeudi 15 juillet. Sa famille, qui s’est dite « incroyablement fière » d’avoir connu un tel homme, a communiqué la nouvelle, provoquant un deuxième choc dans un pays où le reporter apparaissait comme un « héros national », selon la formule de la maire d’Amsterdam, Femke Halsema.
De nombreuses autres personnalités ont réagi, dont la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, « très touchée ». Le premier ministre néerlandais, Mark Rutte, affirmait, lui, être « profondément atteint » par cet événement « presque inconcevable ». Christophe Deloire, secrétaire général de Reporters sans frontières, a estimé que le décès de M. de Vries confirmait que « le crime organisé représente une grande menace pour le journalisme dans l’Union européenne [UE] »
Deux hommes actuellement en détention – un jeune rappeur de 21 ans et un ouvrier polonais âgé de 35 ans – ont été rapidement arrêtés après le crime commis à la sortie du studio de télévision où Peter R. de Vries – qui utilisait le « R » pour se distinguer de ses homonymes – avait participé à une émission célèbre, « RTL Boulevard ». Il venait d’y évoquer l’assassinat d’un jeune coiffeur, tué, en octobre 2019, sous les yeux de sa fille de 14 mois, installée sur la banquette arrière de la voiture. Un de ces règlements de comptes sanglants, qui émaillent depuis quelques années l’actualité. »
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Le serment en français moderne
« Serment et vœu des Commandeurs
Je jure et voue à Dieu, devant son Église, et je vous promets, Sire, sur ma foi et mon honneur, que je vivrai et mourrai dans la foi et la religion catholique sans jamais m’en détourner, ni me séparer de l’union de Notre Mère la Sainte Église Apostolique et Romaine ; je vous jure une obéissance entière et parfaite, sans jamais y manquer, comme doit le faire un bon et loyal sujet.
Je garderai, défendrai et soutiendrai de tout mon pouvoir l’honneur, la cause et les droits de Votre Majesté Royale envers tous et contre tous. En temps de guerre, je me joindrai à votre suite avec l’équipage et le rang qui conviennent à ma condition. En temps de paix, dès qu’une occasion importante se présentera et chaque fois qu’il vous plaira de m’ordonner de vous servir, je répondrai à votre appel contre quiconque, sans aucune exception, et ce jusqu’à la mort. Dans ces circonstances, je n’abandonnerai jamais votre personne, ni le lieu où vous m’aurez ordonné de servir, sans votre congé exprès et un ordre signé de votre propre main ou de celle de la personne sous l’autorité de laquelle vous m’aurez placé, à moins que je ne puisse justifier d’un motif légitime et fondé.
Je ne sortirai jamais de votre Royaume, en particulier pour me mettre au service d’un prince étranger, sans votre ordre écrit. Je ne recevrai aucune pension, solde ou charge d’un autre Roi, de princes, de potentats ou de seigneurs, quels qu’ils soient, et je ne m’engagerai au service d’aucune autre personne vivante que de Votre Majesté seule, sans votre permission expresse.
Je vous révélerai fidèlement tout ce que j’apprendrai à l’avenir de crucial pour votre service, ainsi que pour la situation et la préservation de l’Ordre du Saint-Esprit dont il vous plaît de m’honorer. Je ne tolérerai ni ne permettrai jamais, dans la mesure de mes moyens, que l’on innove ou que l’on entreprenne quoi que ce soit contre le service de Dieu, contre votre autorité royale ou au détriment dudit Ordre, que je m’efforcerai de maintenir et de faire grandir de tout mon pouvoir.
Je respecterai et appliquerai très religieusement tous les statuts et règlements de cet Ordre. Je porterai à jamais la Croix cousue [sur l’habit] et la croix d’or au cou, comme cela m’est prescrit par les statuts. Je me rendrai à toutes les assemblées des Chapitres généraux chaque fois que vous me l’ordonnerez ; à défaut, je vous ferai présenter mes excuses, que je ne considérerai comme valables que si elles sont approuvées et autorisées par Votre Majesté, après avis de la majorité des Commandeurs présents à vos côtés, signées de votre main et scellées du sceau de l’Ordre, acte dont je devrai obtenir copie. »
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« L’Ouvrage : Ce texte est extrait du recueil officiel des « Statuts et Ordonnances de l’Ordre du Saint-Esprit ». Cet ordre de chevalerie était le plus prestigieux de la monarchie française, fondé par le roi Henri III le 31 décembre 1578. Le texte que vous possédez provient d’une édition imprimée (probablement au XVIIe ou XVIIIe siècle par l’imprimeur officiel du Roi ou de l’Ordre) qui compilait les règles et les rituels que chaque noble admis (les « Commandeurs ») devait réciter à genoux devant le Roi.
L’Auteur : Le véritable initiateur et « auteur » spirituel de ces statuts est le roi Henri III lui-même, assisté par ses conseillers juridiques et ses chanceliers (comme Philippe Hurault de Cheverny). Les monarques suivants (Henri IV, Louis XIV, Louis XV) ont conservé et fait réimprimer ces textes presque à l’identique pour maintenir la tradition.
Le Contexte : Le serment montre une monarchie absolue en pleine construction. En jurant ce texte, le commandeur s’interdit de servir un prince étranger ou de toucher de l’argent d’un autre roi. C’était un outil politique crucial pour s’assurer de la fidélité totale de la plus haute noblesse française après les ravages des guerres de Religion. »
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Peter R. de Vries : la voix qui ne s’est pas tue — analyse intégrative à travers Ik beloof je dat ik honderd word
TL;DR
- « Peter R. de Vries (Aalsmeer, 14 novembre 1956 – Amsterdam, 15 juillet 2021), figure tutélaire du journalisme criminel néerlandais et lauréat d’un Emmy International en 2008, a été abattu le 6 juillet 2021 à Amsterdam pour avoir accepté d’être le « vertrouwenspersoon » (confident) du témoin-clé Nabil B. dans le méga-procès Marengo contre l’organisation de Ridouan Taghi ; il a agonisé neuf jours avant de succomber.
- Le fil conducteur de cette analyse, le livre posthume Ik beloof je dat ik honderd word (De Arbeiderspers, novembre 2023), entrelace le journal de bord secret tenu par De Vries durant les dix-huit derniers mois de sa vie et le journal intime de son fils, l’avocat Royce de Vries ; il révèle à la fois le courage et l’humour d’un homme qui dissimulait ses peurs, et une critique cinglante de la manière dont le parquet et l’État ont protégé — ou plutôt n’ont pas protégé — leurs témoins menacés.
- Sa mort, qualifiée par le roi Willem-Alexander d’« attaque contre l’État de droit », a nourri le débat sur un possible « narco-État » néerlandais ; elle s’inscrit dans une série d’assassinats liés à Marengo (le frère et l’avocat de Nabil B.) et a abouti, en 2024-2025, à la condamnation de neuf hommes — sans que le commanditaire ait à ce jour été jugé.
Key Findings
- Une carrière de quarante ans au service des victimes. De Vries a débuté à De Telegraaf, popularisé le terme « misdaadverslaggever », animé son émission Peter R. de Vries, misdaadverslaggever (1995-2012), résolu ou rouvert des dizaines d’affaires (Heineken, Holloway, Verstappen, la « Puttense moordzaak ») et reçu un Emmy International en 2008.
- Le rôle fatal dans Marengo. À partir de mars 2020, De Vries devient confident et porte-parole de Nabil B. ; le parquet (OM) lui refuse le statut formel de défenseur, ce qui le prive de la protection accordée aux avocats. Son journal de bord documente cette « lutte » bureaucratique.
- L’assassinat et le procès. Abattu de cinq balles dans la Lange Leidsedwarsstraat à la sortie du studio de RTL Boulevard. Neuf hommes jugés ; en juin 2024, le tireur Delano G. et le chauffeur Kamil E. condamnés à 28 ans, l’organisateur Krystian M. à 26 ans et un mois ; peines confirmées en appel en décembre 2025 (27,5 ans). Le commanditaire n’a pas été identifié judiciairement.
- Le refus de la protection. De Vries refusait une escorte permanente, jugée incompatible avec son métier de journaliste et la protection de ses sources. Le rapport de la Onderzoeksraad voor Veiligheid (OVV, mars 2023) conclut à de graves défaillances de l’État dans la protection des trois victimes de Marengo.
- Une œuvre-testament. Le livre, best-seller numéro 1 aux Pays-Bas et lauréat du Storytel Award du meilleur livre audio 2024, est dédié aux deux jeunes fils de Royce, qui ne connaîtront jamais leur grand-père.
Details
1. Parcours biographique et journalistique
Peter Rudolf de Vries naît à Aalsmeer le 14 novembre 1956 et grandit à Amstelveen dans une fratrie de six enfants. Il entre jeune à De Telegraaf, où il se spécialise dans le reportage criminel ; ce sont des collègues du journal qui lui accolent le qualificatif de « misdaadverslaggever », désormais indissociable de son nom. En 1987, il transforme le magazine Aktueel en revue criminelle, puis devient indépendant au début des années 1990, collaborant notamment avec l’Algemeen Dagblad et Panorama.
Son livre De ontvoering van Alfred Heineken (1987), consacré à l’enlèvement en 1983 du magnat de la bière Freddy Heineken, devient le best-seller criminel le plus vendu des Pays-Bas et sera adapté au cinéma (Kidnapping Mr. Heineken). Agissant sur un tuyau, De Vries traque l’un des ravisseurs jusqu’au Paraguay en 1994 ; il se lie aussi avec un autre ravisseur, Cor van Hout, et croise la route de Willem Holleeder — condamné à perpétuité en 2019, notamment grâce aux témoignages des sœurs Holleeder que De Vries avait mis en contact avec le parquet.
De 1995 à 2012, son émission Peter R. de Vries, misdaadverslaggever (sur RTL 4 puis SBS6) règne sur le paysage télévisuel : elle a contribué à résoudre plus d’une douzaine d’affaires de meurtre. Son enquête sur la disparition de l’Américaine Natalee Holloway à Aruba culmine le 3 février 2008 avec la diffusion d’images en caméra cachée des aveux de Joran van der Sloot ; l’émission rassemble 7 030 000 téléspectateurs (part de marché de 79,3 %), record absolu hors football pour une chaîne commerciale néerlandaise selon la Stichting Kijkonderzoek. Elle vaut à De Vries un International Emmy Award en Current Affairs, reçu à New York le 22 septembre 2008 aux côtés de Beth Holloway, mère de la victime. Il fut élu personnalité médiatique de l’année 2003. Il s’est aussi engagé pour des causes telles que la disparition de Tanja Groen (1993), le meurtre de Nicky Verstappen (1998) et l’erreur judiciaire de la « Puttense moordzaak » (libération d’innocents condamnés).
2. Le combat journalistique et l’affaire Marengo / Mocro Maffia
Le procès Marengo (instruit devant « De Bunker », tribunal ultra-sécurisé d’Amsterdam-Osdorp) vise l’organisation criminelle dirigée par Ridouan Taghi, accusée d’une « machine à tuer » au service du trafic de cocaïne. La pièce maîtresse de l’accusation est le témoin repenti (kroongetuige) Nabil B., ancien membre de l’organisation qui s’est livré à la police en janvier 2017 après un meurtre commis par erreur, et qui a passé un accord avec le parquet.
Le code de la Mocro Maffia est implacable : « Wie praat, die gaat » (« celui qui parle, s’en va »). Les représailles ont été foudroyantes : le frère innocent de Nabil B., Reduan, est abattu en mars 2018, quelques jours après l’annonce de l’accord ; son avocat Derk Wiersum est assassiné devant son domicile le 18 septembre 2019.
C’est dans ce contexte que De Vries accepte, à partir de mars 2020, de devenir le confident et porte-parole de Nabil B. Le 4 juin 2020, lors d’une conférence de presse tenue avec l’avocat Peter Schouten, De Vries révèle que le témoin souhaitait être assisté par eux deux. Mais l’OM refuse de lui reconnaître un statut formel : « Rechtsbijstand in een strafzaak kan alleen gegeven worden door een advocaat en door niemand anders » (« L’assistance juridique dans une affaire pénale ne peut être fournie que par un avocat et par personne d’autre »). De Vries répond publiquement : « Laat de rede zegevieren » (« Que la raison l’emporte »). Ce refus — analysé dans son journal de bord comme une « worsteling » (lutte) permanente — aura des conséquences cruciales : n’étant pas avocat, De Vries n’a pas bénéficié des mesures de protection accordées aux défenseurs de Nabil B.
Le contexte criminologique est lourd. Selon le projet ENACT de l’Institute for Security Studies (ISS Today, 21 février 2023), « The powerful Mocro Maffia drug cartel emerged from this trade in the 1990s. Working mainly from Belgium and the Netherlands, it controls a third of Europe’s cocaine market » — soit le contrôle d’environ un tiers du marché européen de la cocaïne, opérant via les ports de Rotterdam et d’Anvers, désormais principales portes d’entrée de la cocaïne en Europe. Dès 2019, Jan Struijs, président du syndicat de police néerlandais (NPB), avertissait : « We definitely have the characteristics of a narco-state […] if you look at the infrastructure, the big money earned by organised crime, the parallel economy. Yes, we have a narco-state. » L’essayiste Hans Werdmölder (Nederland Narcostaat) développe la même thèse, imputant la prospérité de ces réseaux à la désorganisation des pouvoirs publics face à un crime, lui, parfaitement organisé.
3. L’assassinat, l’enquête et le procès
Le 6 juillet 2021, vers 19h30, De Vries quitte le studio de RTL Boulevard sur le Leidseplein et marche vers sa voiture. Dans la Lange Leidsedwarsstraat, cinq coups de feu sont tirés ; il est atteint à la tête. Transporté en état critique au centre médical de la VU, il meurt neuf jours plus tard, le 15 juillet 2021, à 64 ans, entouré des siens. Le communiqué familial déclare : « Peter a combattu jusqu’au bout, mais n’a pu remporter la bataille. »
L’enquête est rapide : le tireur Delano G. (alors 21 ans, de Rotterdam) et le chauffeur Kamil E. (Polonais résidant aux Pays-Bas) sont arrêtés le soir même sur l’autoroute après une course-poursuite. Au total, neuf hommes sont jugés. Le 12 juin 2024, le tribunal d’Amsterdam condamne Delano G. et Kamil E. à 28 ans, et l’« intermédiaire de meurtre » Krystian M. à 26 ans et un mois ; trois autres pour complicité (10 à 14 ans) ; deux acquittés du chef d’organisation criminelle. Le parquet, qui réclamait la perpétuité, fait appel. En décembre 2025, la cour d’appel confirme les peines des trois principaux (27,5 ans pour G. et E.). Un fait glaçant : un message téléphonique intercepté cite l’un des suspects disant de De Vries : « Il a mis son nez partout où il n’aurait pas dû. C’est pour ça qu’on l’a abattu. »
Le tribunal a estimé que le mobile (le rôle dans Marengo) ne pouvait être établi avec certitude, faute d’aveux des auteurs, et a écarté la qualification terroriste. Taghi, condamné à perpétuité dans Marengo le 27 février 2024, n’était pas accusé dans le procès de l’assassinat de De Vries, bien que le parquet soit convaincu qu’il a commandité le meurtre. En 2019, Taghi avait pris la peine — fait extraordinaire pour le criminel le plus recherché du pays — d’écrire à De Vries pour démentir l’avoir placé sur une liste noire. Dans l’émission Beau, De Vries avait alors confié : « Het is niet zo dat ik me nu onveiliger voel » (« Ce n’est pas que je me sente plus en danger maintenant »).
4. Dimension psychologique : le courage et la peur dissimulée
La phrase qui donne son titre au livre — « Ik beloof je dat ik honderd word » (« Je te promets que je vivrai jusqu’à 100 ans ») — n’est pas une bravade abstraite : c’est une promesse faite par De Vries à sa fille Kelly pour la rassurer, dans le contexte des assassinats politiques qui ont traumatisé les Pays-Bas au début des années 2000 (la version la mieux étayée la situe en novembre 2004, après l’assassinat de Theo van Gogh). La promesse fut tragiquement démentie par les faits.
Tout le projet du livre repose sur ce contraste : un homme qui maniait l’humour pour masquer ses peurs. Royce raconte que les lecteurs ont été davantage touchés par ses propres fragments de journal — la « mens achter het publieke beeld » (l’homme derrière l’image publique) — que par le journal de bord lui-même. De Vries, dans son journal, traite avec une ironie mordante l’absurdité de sa situation sécuritaire : alors que les avocats du témoin étaient conduits en voitures blindées, lui devait « se garer tout seul » — « Dat is de bescherming die de NCTV biedt. Ik vind het wel grappig » (« Voilà la protection qu’offre le NCTV. Je trouve ça plutôt drôle »). Cet humour est un mécanisme de défense face à un danger qu’il connaissait parfaitement.
Sa devise tatouée sur la jambe — « On bended knee is no way to be free » — résume sa philosophie : « Cela signifie que nous ne sommes soumis à personne. Que personne ne peut nous dominer. Que nous ne serons jamais, au grand jamais, l’esclave de quiconque. » Cette devise est issue d’un poème fétiche, Muurbloem de Bertus Aafjes (recueil Het gevecht met de muze, 1940), que De Vries avait recopié à la main pour Royce et qui ouvre le livre : « Maar de juiste weg / Is de weg ertegen » (« Mais le bon chemin / Est le chemin à contre-courant »). De Vries en disait : « Hij wist mijn leven echter in elf eenvoudige regels te verwoorden. Dat ontroerde mij. En het inspireert me. Elke dag weer » (« Il a su résumer ma vie en onze lignes simples. Cela m’a ému. Et cela m’inspire. Chaque jour à nouveau »). Le même esprit a inspiré le titre du monument amstellodamois, Tegen alle stromen in (« À contre-courant »).
5. Dimension morale et éthique : le prix de la vérité
De Vries incarnait une conception du journalisme comme vocation morale : défense des victimes, des familles endeuillées, des condamnés à tort. Le roi Willem-Alexander a qualifié l’attentat d’« attaque contre le journalisme, pierre angulaire de notre État de droit, et donc aussi une attaque contre l’État de droit ». Le Premier ministre Mark Rutte a salué un homme « toujours dévoué, tenace, n’ayant peur de rien ni de personne. Toujours en quête de vérité et défenseur de la justice » et déclaré : « Nous devons à Peter R. de Vries de faire en sorte que justice soit rendue. »
Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ), Reporters sans frontières (RSF) et Free Press Unlimited ont fait de son cas un symbole de la liberté de la presse en Europe. Dans son communiqué du 14 juillet 2023, RSF déclarait : « We salute the efforts undertaken by the Dutch judicial authorities, who must stay the course until all those responsible for Peter R. de Vries’ assassination are convicted. Ranked sixth in the World Press Freedom Index, the Netherlands has a duty to set an example. » Le choc de l’assassinat a eu un effet mesurable : RSF a fait chuter les Pays-Bas de la 6e à la 28e place de son Indice mondial 2022 — leur première sortie du top 10 depuis 2002. Une nuance importante demeure : le tribunal a jugé que le meurtre n’était probablement pas directement lié à son travail journalistique mais à son rôle de confident — distinction qui n’enlève rien à l’impact sur la liberté de la presse, le métier de journaliste de De Vries ayant accru sa visibilité et donc le danger.
6. Dimension familiale et intime : le témoignage de Royce
Le communiqué de la famille à l’annonce du décès condense la « fierté triste » évoquée : « Peter a vécu selon sa conviction : « On bended knee is no way to be free. » Nous sommes incroyablement fiers de lui et en même temps inconsolables. » Royce de Vries (né en 1989, avocat), l’un des deux seuls à connaître l’existence du journal de bord — qu’il recevait chaque mois « pour que l’information ne soit pas perdue s’il arrivait quelque chose à mon père » — a composé un livre à deux voix qui se rejoignent tragiquement le 6 juillet 2021, date après laquelle seul le journal du fils continue : l’hôpital, l’agonie de neuf jours, le décès, les funérailles au Théâtre Carré.
Le livre dévoile l’intimité d’une famille vivant sous l’ombre de la menace : les visites non sollicitées de Willem Holleeder au domicile, la passion partagée du football et de la plongée, la demande en mariage de Royce à Amanda, la naissance de son fils aîné. Le moment le plus déchirant est la lecture, à l’hôpital avec sa mère Jacqueline, de la lettre d’adieu de six pages que Peter avait préparée « au cas où » : « Blijf wie je bent… Houd als het nodig is je rug recht, kom op voor zwakkeren en minderheden, zeg eerlijk wat je vindt en luister naar je rechtvaardigheidsgevoel » (« Reste qui tu es… Garde le dos droit s’il le faut, défends les plus faibles et les minorités, dis honnêtement ce que tu penses et écoute ton sens de la justice »). Royce s’effondre en évoquant la dernière phrase, dédiée à leur mère : « J’espère que vous resterez toujours un grand soutien pour maman. » Le livre est dédié aux deux fils de Royce (quatre ans et un an et demi à sa parution), « pour qu’ils sachent, quand ils seront assez grands, qui il était et ce qui lui est arrivé ».
7. Dimension civilisationnelle et politique
L’assassinat de De Vries — troisième mort dans l’entourage de Nabil B. après son frère et son avocat — a fait basculer la perception du pays. Le maire d’Amsterdam Femke Halsema a parlé d’un « crime lâche et brutal » ; le ministre de la Justice Ferd Grapperhaus a dénoncé « le monstre à mille têtes du crime organisé, toujours plus violent et sans scrupules ». La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a exprimé son soutien. Le meurtre a placé le pays dans la même catégorie tragique que l’assassinat de Daphne Caruana Galizia à Malte et de Ján Kuciak en Slovaquie. La menace de la Mocro Maffia a conduit à placer sous protection rapprochée le Premier ministre Rutte et la princesse héritière Catharina-Amalia.
Le rapport de la Onderzoeksraad voor Veiligheid (OVV, mars 2023), intitulé Bewaken en Beveiligen, tire des conclusions accablantes : le système de protection (B&B) n’a pas reçu toutes les informations disponibles sur la menace ; les services travaillaient « en mondes séparés » ; « dans plusieurs cas, on n’en est même pas arrivé à une pondération des intérêts », l’intérêt de l’enquête primant sur celui de la protection. Le gouvernement a présenté ses excuses aux proches de De Vries, Wiersum et du frère de Nabil B. La compagne de De Vries, Tahmina Akefi, a soutenu que sa mort « aurait pu être évitée » et que « le système les avait abandonnés », démentant que De Vries ait catégoriquement refusé toute protection.
8. Héritage
La mémoire de De Vries est entretenue à plusieurs niveaux. Le 15 juillet 2024, trois ans jour pour jour après sa mort, un monument intitulé Tegen alle stromen in (« À contre-courant »), œuvre de l’artiste Rini Hurkmans, a été dévoilé sur le Leidseplein : deux mains de bronze qui se soutiennent, inspirées de la Pietà de Michel-Ange, portant en 41 langues et en braille les préceptes de la lettre d’adieu de De Vries. Il a été dévoilé par des personnes que De Vries avait aidées — dont Betty Verstappen (mère de Nicky), Corry Groen (mère de Tanja) et des innocents qu’il avait contribué à disculper. Sa famille — Royce, sa sœur Kelly et son ex-épouse Jacqueline — perpétue son œuvre via le cabinet De Vries Van Spanje advocaten, en assistant les victimes qu’il accompagnait. Le livre, paru en novembre 2023, est entré directement en tête de la liste des best-sellers néerlandais (Bestseller 60) et a remporté le Storytel Award du meilleur livre audio 2024.
Recommendations
- Pour le lecteur cherchant à comprendre l’homme : lire Ik beloof je dat ik honderd word en gardant à l’esprit sa double nature — document à charge contre les défaillances du parquet et de l’État (le journal de bord), et testament familial bouleversant (le journal de Royce). Les deux dimensions s’éclairent mutuellement.
- Pour situer l’affaire : croiser le livre avec le rapport de l’OVV (2023) et les communiqués de RSF/CPJ/Free Press Unlimited, qui fournissent le cadre institutionnel et la portée internationale que le récit intime ne couvre pas.
- Indicateurs à suivre : l’identification et le jugement du commanditaire de l’assassinat (à ce jour non jugé) ; l’issue de l’appel Marengo de Taghi ; la mise en place effective de « packages de protection sur mesure » pour les journalistes d’investigation, recommandation centrale de RSF. Si le commanditaire est identifié et jugé, ou si une réforme structurelle du système B&B aboutit, l’évaluation de l’héritage judiciaire de l’affaire devra être révisée.
Caveats
- Origine de la phrase-titre : la promesse « ik beloof je dat ik honderd word » a été faite à sa fille Kelly pour la rassurer ; les sources divergent sur l’événement déclencheur exact (assassinat de Theo van Gogh, le 2 novembre 2004, selon la version la mieux étayée ; une recension d’éditeur évoque par erreur Pim Fortuyn). La date du 2 novembre 2004 correspond précisément au meurtre de van Gogh.
- Mobile judiciairement non établi : bien que le parquet, la presse et l’opinion lient l’assassinat au rôle de De Vries dans Marengo, le tribunal a jugé que ce mobile ne pouvait être prouvé faute d’aveux. Cette nuance doit être maintenue.
- Identités : conformément à la réglementation néerlandaise sur la vie privée, les noms complets des condamnés ne sont pas officiellement divulgués (Delano G., Kamil E., Krystian M.) ; certains médias ont publié des noms complets non confirmés officiellement.
- Contenu détaillé du livre : une partie des citations du journal de bord et des fragments intimes provient de recensions et d’extraits de presse, et non d’une lecture intégrale ; la sélection publiée par Royce a été éditée, résumée et anonymisée pour des raisons de sécurité, comme il l’indique lui-même. »
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« L’argent importe moins à notre organisation que de savoir à qui se fier. «
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« Comment Nasser a-t-il réussi à retourner, de l’intérieur, l’appareil militaire égyptien, à fédérer autour de lui une coalition clandestine sans jamais se faire repérer, à distinguer les acteurs à qui parler et à qui taire, à anticiper les réactions de son entourage et de ses ennemis, à pratiquer la takiya — le double jeu, la dissimulation prudentielle — tout en maintenant une discipline organisationnelle hermétique, et, pendant les deux années cruciales qui suivent la prise du pouvoir (1952–1954), à éliminer successivement ses rivaux sans que l’édifice institutionnel s’effondre ? »
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« Entre la fin de la guerre mondiale et la guerre de Palestine, des tracts commencent à circuler dans les cercles d’officiers nationalistes. Le premier d’entre eux, en 1945, s’intitule « L’armée avertit » (al-Jaysh yundhir). Il est diffusé clandestinement, sans signature identifiable. C’est la première fois que le noyau qui deviendra les Officiers libres expérimente la production et la circulation d’un message politique sans se compromettre nominativement. On reconnaît ici un invariant : l’apprentissage de la parole publique sans signature, ou avec signature collective, est une étape obligée dans toute entreprise de retournement d’appareil. Les Carbonari italiens l’avaient compris dans leur apprentissage rituel de six mois où les impétrants étaient formés à la discrétion avant d’accéder aux « secrets opérationnels et à l’obligation d’acquérir un fusil, cinquante cartouches et un poignard ». Le réseau Combat, dans la France de 1941-1944, procédait par cellules autonomes qui ne s’identifiaient pas mutuellement. L’IRA, dans son Green Book de 1977, formalisera la règle sous une forme presque liturgique : les « propos inconsidérés induits par l’alcool » — je cite — constituent « le DANGER LE PLUS POTENTIEL auquel toute organisation est confrontée ». L’apprentissage de la bouche close est antérieur à toute décision d’agir. »
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« Takiya à l’égard du roi et de sa police : pendant trois ans, Nasser se présente comme un officier loyal, monte en grade normalement, n’affiche aucune dissidence publique.
Takiya à l’égard des Britanniques : il ne leur donne aucune prise, n’adresse aucun signal de rupture, cultive l’apparence d’un officier technicien.
Takiya à l’égard des Frères musulmans : il laisse Abd al-Raouf et Hudaybi croire qu’un partenariat étroit est possible, obtient leur appui logistique pour la nuit du 23 juillet, sans jamais s’engager sur la refondation islamique qu’ils attendent.
Takiya à l’égard des communistes de son propre Comité : il laisse Mohieddin croire à une orientation sociale qu’il ne partage qu’en partie, le temps nécessaire à l’exécution.
Takiya à l’égard de Naguib, enfin, qui constituera la phase 1952-1954 et dont on traitera au mouvement VII.
Cette takiya à cinq niveaux n’est pas une collection d’hypocrisies ponctuelles. C’est une doctrine opérationnelle cohérente : ne jamais révéler à un acteur plus d’information qu’il n’en a besoin pour remplir la fonction qu’on attend de lui. C’est une formulation quasi-mathématique du principe du compartimentage, appliqué non plus seulement à l’information mais à l’intentionnalité. Chaque interlocuteur reçoit la portion exacte de vérité qui correspond à son rôle — et pas davantage. »
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« Mouvement V — L’art de recruter sans se découvrir : la confiance comme problème épistémique
La phrase, déjà citée, de l’Encyclopedia.com — « les hommes ne savaient pas à qui se fier » — peut paraître anodine. Elle ne l’est pas. Elle pointe le problème central de toute entreprise clandestine : comment reconnaître un allié possible avant de s’être exposé à lui ?
Le problème est structurellement asymétrique. Si le conspirateur A aborde un officier B pour le recruter, il doit, pour que l’approche soit efficace, révéler au moins partiellement ses intentions. Mais dès qu’il révèle ses intentions, il s’expose à ce que B les rapporte — soit par conviction, soit par opportunisme, soit sous pression. La logique mathématique dicte que le recrutement ne devrait jamais commencer, car le premier pas est toujours le plus dangereux. Et pourtant, toute organisation clandestine recrute. Comment ?
Cinq procédés sont attestés dans l’histoire des organisations clandestines, que Nasser combine avec un art particulier.
Procédé 1 : le recrutement par cercles concentriques de confiance éprouvée. On ne recrute pas un inconnu. On recrute quelqu’un avec qui l’on a partagé une expérience qui aurait dû faire émerger son opinion si elle avait été contraire. L’expérience palestinienne de 1948 remplit cette fonction pour les Officiers libres. Celui qui, pendant la guerre, s’est plaint ouvertement du commandement, qui a critiqué l’équipement, qui a désapprouvé l’affaire des armes inférieures, a produit un signal public de dissidence limitée, exploitable. On ne le recrute pas sur son opinion générale (qu’il pourrait ne pas avoir formée), mais sur un tissu d’opinions particulières déjà émises.
Procédé 2 : le parrainage croisé. B n’est jamais abordé directement par A. B est abordé par C, qui le connaît depuis longtemps et qui, lui-même, est déjà engagé. Ce procédé, qui est l’analogue militaire du parrainage maçonnique, a l’avantage que la chaîne de confiance est tissée avant que l’information circule. Si B se révèle déloyal, c’est C qui porte la responsabilité de la fuite ; le coût social pour C est tel qu’il exerce une diligence maximale. Le Comité des neuf fonctionne ainsi : chaque membre n’a été coopté qu’après parrainage d’au moins deux autres. La croissance de 1950 à 1952 reproduit le principe à plus grande échelle.
Procédé 3 : les tâches progressives. On ne confie pas d’emblée au nouvel entrant la mission la plus risquée. On lui confie une tâche de faible conséquence, dont l’accomplissement mesure sa fiabilité. Un dispositif bien connu de l’ANC tel que raconté par Kasrils est le suivant : « D’abord, ils passaient du matériel en contrebande en Afrique du Sud dans des valises à double fond. Ensuite, ils devaient remplir les enveloppes, acheter des timbres, écrire les adresses fournies et les poster depuis différents bureaux de poste. Seuls ceux qui accomplissaient ces tâches de manière fiable et maintenaient la sécurité se voyaient confier les dangereuses distributions de tracts par bombes à seaux dans les grands centres de transport. Chaque tâche était simultanément une mission et une évaluation. » Cette double fonction — mission et évaluation — est invariante. Dans le cas égyptien, elle prend la forme de la diffusion des tracts : un officier qui accepte de diffuser un tract incendiaire dans la garnison est, du même geste, un officier qui a franchi un Rubicon juridique — il est désormais ligoté à l’organisation par un acte compromettant, qui rend la défection coûteuse. Cette mécanique — que l’on pourrait nommer l’engagement par la commission de l’acte compromettant — est constitutive de toutes les organisations clandestines qui ont duré.
Procédé 4 : l’observation comportementale prolongée. Avant de proposer l’engagement, on observe. L’IRA, dans son Green Book, codifie cette observation : « Un volume considérable d’informations a été recueilli par le passé par les forces ennemies et leurs informateurs auprès de volontaires qui buvaient. » Les commandants, notez-le, « observaient les habitudes de consommation, les schémas sociaux et la stabilité émotionnelle non pas par des tests formels, mais par un suivi passif continu ». Nasser, selon plusieurs témoignages, pratiquait une version militaire de cette observation : réunions d’officiers prolongées tard dans la nuit, conversations en apparence anodines sur la politique, les femmes, la hiérarchie — pendant lesquelles il évaluait, silencieusement, la capacité de chacun à se taire sur ce qu’il ne devait pas dire. Celui qui rapportait une confidence que Nasser avait glissée à un tiers était éliminé mentalement. Celui qui ne la rapportait pas entrait dans le cercle d’éligibilité.
Procédé 5 : le filtrage par simulation de pression. L’IRA, encore : « Des interrogatoires sont fréquemment simulés lors de l’entraînement pour sensibiliser les volontaires à ce qui les attend. Ceux qui craquaient sous la pression de l’exercice étaient identifiés avant de pouvoir compromettre l’organisation. » Dans le cas égyptien, le filtrage est moins formalisé, mais il existe : les exercices militaires en zone du Canal, où des situations d’ambiguïté politique se présentent régulièrement (faut-il obéir à un ordre britannique ? refuser ? temporiser ?), fonctionnent de facto comme des simulations de pression. L’officier qui cède trop vite, ou qui refuse trop spectaculairement, se signale — dans les deux cas — comme peu fiable.
Au croisement de ces cinq procédés, le recrutement nassérien opère avec un taux d’erreur remarquablement bas. Sur plusieurs centaines d’officiers recrutés entre 1949 et 1952, il n’y a pas de cas documenté d’infiltration policière majeure. C’est une donnée brute stupéfiante, surtout si on la compare au cas bolchevique (Malinovsky et les quatre autres agents de l’Okhrana parmi vingt-deux militants à Zakopane, soit plus de 20 % d’infiltration) ou au cas de l’Abwehr (où Oster finira par être démasqué). »
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« L’architecture hermétique du mouvement des Officiers libres peut être décrite comme un emboîtement de trois cercles.
Cercle central : les neuf membres du Comité. Ils connaissent la stratégie d’ensemble, le calendrier hypothétique, les principaux relais politiques (notamment l’enrôlement prévu de Naguib comme figure publique), et les contacts limités avec les Frères musulmans. Nasser préside cet organe mais ne révèle pas tout à ses huit collègues — Sadate le reconnaîtra rétrospectivement. Il conserve pour lui la totalité de la carte des contacts, notamment les liaisons avec les tribus du sud, les contacts civils avec des wafdistes déçus, et — selon plusieurs sources, dont les mémoires de Mohamed Heikal, rédacteur en chef d’al-Ahram et ami proche — les échanges indirects avec l’ambassade américaine de Jefferson Caffery.
Cercle intermédiaire : quelques dizaines d’officiers, chefs de cellule, responsables logistiques dans les différentes unités (régiments blindés d’Abbassiya, infanterie de la garnison du Caire, aviation, signaleurs). Ils connaissent l’existence du mouvement, l’identité de leur chef de cellule, et les missions ponctuelles qu’on leur confie. Ils ignorent la composition du Comité — certains, rétrospectivement, avoueront n’avoir su qui était Nasser qu’au matin du 23 juillet.
Cercle périphérique : plusieurs centaines d’officiers sympathisants, qui reçoivent des tracts, assistent à des conférences officieuses, diffusent des opinions nationalistes dans leur garnison. Ils forment le réservoir dans lequel le mouvement puise pour grossir ses cellules. La plupart n’adhèrent à aucune structure formelle : leur sympathie est politique, non organisationnelle.
Cet emboîtement remplit trois fonctions simultanées.
Fonction 1 : protection. Si un officier du cercle périphérique est arrêté, il ne peut rien révéler qu’un agent des services n’ait déjà pu soupçonner — il ignore l’existence même d’une organisation structurée. Si un officier du cercle intermédiaire est arrêté, il peut révéler sa cellule, mais pas les autres. Seule l’arrestation d’un membre du Comité central ferait courir un risque systémique — et c’est pour cela que les membres du Comité sont les plus surveillés par Nasser lui-même.
Fonction 2 : mobilisation sélective. Selon les besoins, on active tel ou tel cercle. Pour une diffusion de tract, le cercle périphérique suffit. Pour une action coordonnée (comme l’élection du président du club des officiers en juillet 1952, qu’on va traiter), on active le cercle intermédiaire. Pour la décision finale — la nuit du 22 au 23 juillet — seul le cercle central agit, les autres n’étant avertis qu’au moment de l’exécution.
Fonction 3 : diagnostic des fuites. C’est la fonction la plus subtile. Si une information apparaît à l’extérieur — dans la presse, dans les bureaux de la police, dans les conversations de salon — le mouvement peut, par reconstruction forensique, identifier le cercle où cette information était connue, et donc la zone de fuite possible. Ce procédé, on l’a dit, est analogue à celui du réseau Combat. »
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VOLET A — JURIDIQUE ET PROCÉDURAL
A.1 — L’arsenal de coopération : efficace en routine, désajusté en tempo
A.2 — Les conflits de compétence horizontaux : du droit mou au transfert de procédures
A.3 — Techniques spéciales d’enquête et droit de poursuite : la rupture de base légale à la frontière
A.4 — L’asymétrie des règles d’usage des armes
A.5 — La preuve issue des messageries chiffrées : convergence prétorienne vers l’admissibilité
A.6 — Précédents législatifs nationaux : la loi française « narcotrafic »
A.7 — L’action de la Commission européenne (2023-2026)
VOLET B — MODÉLISATION MATHÉMATIQUE ET RECHERCHE OPÉRATIONNELLE
Cadre de référence et données
B.1 — Évitement algorithmique : du paramètre statique p_ijt à l’adversaire de Stackelberg
B.2 — Friction de la chaîne de transmission : le terme Γ_proc
B.3 — Saturation des serveurs : files M/M/c et événements à fort impact
B.4 — Doublons, redondance et interopérabilité
SYNTHÈSE — SCHÉMAS D’EXPLOITATION DES FAILLES
[INFÉRENCE] « Les réseaux exploitent quatre failles structurelles, qui correspondent terme à terme aux quatre faiblesses du volet B : (1) la rupture temporelle — frapper plus vite que l’isochrone d’intervention (angle mort stochastique, B.1) ; (2) la rupture spatiale Schengen — franchir une frontière intérieure réinitialise le cadre des TSE et du droit de poursuite (frontière de base légale, A.3) ; (3) la rupture procédurale — latence des EIO/MAE, conflits de compétence, points faibles comme les uithalers mineurs (Γ_proc et saturation, B.2/B.3) ; (4) la rupture géopolitique — juridictions-refuges hors UE (ressource rare hors d’atteinte). Le crime transfrontalier européen est ainsi moins un problème d’insuffisance des instruments qu’un problème de temporalité et de continuité : les outils existent mais se déclenchent trop tard et perdent leur force aux frontières. »
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Recommandations
Étape 1 — Court terme (instruments existants, sans révision des traités).
- [INFÉRENCE] « Généraliser les équipes communes d’enquête (JIT) systématiques sur les axes France/Benelux/Ibérie et adosser chaque JIT à un accord ex ante de transfert de procédure anticipant le règlement 2024/3011 (applicable au 1er février 2027). Seuil de bascule : si le délai médian d’exécution des EIO sur ces axes dépasse 30 jours, déclencher la saisine Eurojust automatique.
- [INFÉRENCE] Achever le déploiement RRF/NexSIS et imposer un centre de commandement conjoint gendarmerie/police interopérable pour réduire Γ_proc. Benchmark : viser un temps de transmission alerte→unité la plus proche < 2 minutes.
Étape 2 — Moyen terme (réforme procédurale).
- [INFÉRENCE] Créer une base légale européenne unique « TSE transfrontalières » pour que balises, interceptions et observations conservent leur couverture juridique au passage des frontières intérieures Schengen, en s’appuyant sur la recommandation du Conseil du 24 mai 2022. Obstacle identifié : réflexes souverainistes (le Conseil constitutionnel a borné l’art. 41 CAAS en 1991).
- [INFÉRENCE] Transposer rapidement et uniformément le paquet e-evidence (échéance dépassée pour la directive 2023/1544 au 18 février 2026) et rendre le système informatique décentralisé pleinement opérationnel avant le 18 août 2026. Seuil : taux de transposition < 50 % des États membres au 18 août 2026 = signal d’échec appelant une procédure d’infraction.
Étape 3 — Opérationnel/mathématique.
- [INFÉRENCE] Substituer aux patrouilles déterministes des politiques stochastiques contrôlées de type Stackelberg sous contrainte d’isochrone 20 min (SNI), juridiquement préférables au renseignement algorithmique censuré (décision 2025-885 DC). Dimensionner les unités d’élite (c serveurs) sur la co-occurrence d’événements rares (M/M/c, fonction de dommage convexe ℓ(τ)=exp(α·τ)), avec réserve stratégique contingentée.
- [INFÉRENCE] Mutualiser les pools GIGN/RAID via commandement unifié (effet de pooling) pour les scénarios de saturation.
Étape 4 — Géopolitique.
- [INFÉRENCE] Prioriser les traités d’extradition avec les EAU et la Turquie (modèle du traité Irlande-EAU d’octobre 2024 ayant permis l’arrestation de Daniel Kinahan le 15 avril 2026). Benchmark de succès : délai d’extradition < 6 mois.
Caveats
- [INCERTITUDE] Plusieurs chiffres macro (139 Md€ de profit du crime organisé, 50 % des homicides liés à la drogue) émanent de communications de la Commission et comportent une marge d’estimation ; le chiffre des 139 Md€ et de 1 % du PIB figure explicitement dans la fiche d’information de la EU Roadmap.
- [INCERTITUDE] La datation du record de saisies à Anvers (~110 t) est contestée entre sources : 2022 selon l’EUDA, et non 2024 ; 2024 aurait au contraire connu une baisse marquée.
- [INCERTITUDE] La comparaison des régimes d’usage des armes (L.435-1 vs Belgique/Pays-Bas/Espagne) n’a pas été sourcée directement.
- [INCERTITUDE] Le calibrage du modèle (α de la fonction de dommage, distribution des co-occurrences, valeurs réelles de Γ_proc) relève de l’inférence méthodologique, faute de données publiques.
- [INCERTITUDE] Le nombre exact de PSPG (20 ou 22) et son rapport au nombre de sites CNPE varient selon les sources officielles de la gendarmerie.
- [INFÉRENCE] L’attribution d’un calcul délibéré d’isochrone aux bandes itinérantes est une inférence analytique cohérente avec les modes opératoires constatés, non une constatation judiciaire. »
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§ I – L’insuffisance des mécanismes de lutte contre les conflits verticaux
Des mécanismes de règlement des conflits ont été prévus tant pour les TPI (A) que pour la CPI (B) qui sont distincts compte tenu de la différence affichée entre primauté des premiers et complémentarité de la seconde mais qui n’en posent pas moins tous deux des difficultés d’application.
A – Le règlement des conflits de compétence avec les TPI
Le règlement de ces conflits de compétence verticaux est aux mains des TPI compte tenu de l’affirmation de la primauté de leur compétence et du pouvoir de dessaisissement des juridictions nationales qui leur a été octroyé (1). La mise en œuvre de ces mécanismes de règlement des conflits verticaux n’en pose pas moins certaines difficultés (2).
1) Les mécanismes de règlement des conflits de compétence avec les TPI
Affirmée expressément dans les statuts des TPI Y et R ainsi que dans le statut du TSSL, la primauté de la compétence des TPI sur les juridictions nationales signifie qu’en cas de concurrence de compétence, celle des TPI doit l’emporter. Ce principe reçoit deux traductions techniques différentes selon que les juridictions nationales ont, ou pas, déjà rendu leur décision.
La primauté de compétence des TPI se traduit ainsi en premier lieu par la faculté de dessaisir les juridictions nationales à n’importe quel stade de la procédure[^198]. La mise en œuvre du principe de primauté est donc plutôt nuancée et pragmatique qui n’emporte pas compétence systématique et exclusive du TPI mais laisse à ce dernier la maîtrise de sa compétence en lui offrant la possibilité de dessaisir la juridiction nationale ou de la laisser exercer sa compétence, voire de lui renvoyer une affaire[^199].
Lorsque, en second lieu, les juridictions nationales ont déjà rendu leur décision sur les faits relevant également de la compétence d’un TPI, la primauté reconnue à la compétence des TPI lui permet d’écarter le jeu de la règle ne bis in idem dans des cas qui sont précisés par les statuts et qui diffèrent d’ailleurs légèrement entre les deux TPI.
Ainsi, les statuts des TPI Y et R[^200] prévoient que ces Tribunaux pourront juger une personne ayant déjà été traduite devant une juridiction nationale pour les mêmes faits si la qualification donnée était celle d’un crime de droit commun, ce qui peut être le cas si la législation interne n’a par exemple pas consacré les notions de génocide ou de crime contre l’humanité, ou si la juridiction nationale n’était pas indépendante ou impartiale ou encore si la procédure engagée n’a pas été diligemment menée ou visait à soustraire l’accusé à sa responsabilité pénale internationale.
En revanche la décision rendue par un TPI s’impose aux juridictions nationales qui ne peuvent juger le même individu pour les mêmes faits et sans qu’il ne soit prévu qu’elles puissent écarter le jeu de cette règle ne bis in idem.
C’est dire que, si la primauté de compétence des TPI ne se traduit pas par leur compétence exclusive pour les faits relevant de leur juridiction, elle se manifeste par le pouvoir laissé au TPI de maîtriser l’exercice de sa propre compétence et d’imposer sa décision aux juridictions nationales. Cette règle est donc de nature à régler tout conflit positif de compétence mais n’en soulève pas moins certaines difficultés.
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2) Les difficultés de mise en œuvre du règlement des conflits de compétence avec les TPI
L’exercice par les TPI de leur faculté de dessaisissement et plus largement de leur primauté a en effet révélé un certain nombre de difficultés qu’il est intéressant de mettre en évidence pour mieux comprendre les enjeux et les difficultés du fonctionnement de la justice internationale et pour en tirer des leçons sur les mécanismes à privilégier pour le règlement des conflits de compétence verticaux.
Trois points peuvent ainsi être abordés qu’il s’agisse de l’information préalable au règlement du conflit, de l’exercice de la faculté de dessaisissement ou de l’exercice de la faculté de renvoi devant une juridiction nationale.
- L’information préalable au règlement du conflit de compétence
L’information du TPI qu’une procédure devant une juridiction nationale est en cours sur les mêmes faits est indispensable pour permettre au TPI de faire valoir sa primauté qu’elle se traduise ou non par l’exercice de sa faculté de dessaisissement.
Les RPP des TPI permettent ainsi au Procureur, lorsqu’il lui apparaît qu’une infraction relevant de la compétence du tribunal fait ou a fait l’objet d’enquêtes ou de poursuites pénales devant une juridiction interne, de demander à l’État concerné de lui transmettre toutes les informations pertinentes[^201]. Cette obligation de coopération est particulièrement utile mais ne permet pas exactement d’imposer aux États qu’ils informent le TPI de leur saisine pour des faits relevant a priori de sa compétence puisqu’elle ne vise que l’hypothèse où ce conflit de compétence est apparu aux yeux du Procureur des TPI. Cette information précoce, portée à la connaissance du TPI dès que la juridiction interne retient sa compétence, pourrait pourtant permettre de régler au plus tôt le conflit de compétence et d’éviter sinon un dessaisissement, du moins un dessaisissement tardif, plus problématique tant pour les autorités judiciaires et étatiques concernées que pour les justiciables, qu’il s’agisse des personnes mises en cause — qui doivent notamment adapter leur défense à de nouvelles règles de procédure — ou des victimes — dont le rôle et la place dans le procès pénal peuvent radicalement changer[^202] d’une juridiction à l’autre —. On peut ainsi saluer la loi française du 2 janvier 1995 portant adaptation de la législation à la résolution du Conseil de sécurité instituant le TPI Y d’avoir posé que le TPI est informé de « toute procédure en cours portant sur des faits qui pourraient relever de sa compétence »[^203].
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Une telle obligation d’information paraît indispensable à promouvoir pour un règlement du conflit de compétence le plus rapide possible. Elle paraît d’ailleurs s’inscrire plus largement dans la coopération nécessaire entre juridictions nationales et internationales pour le règlement du conflit mais aussi pour l’exercice de leur compétence. Dans cet objectif, il a déjà été relevé qu’une information réciproque entre juridictions internes et internationales est souhaitable[^204], surtout si l’objectif de la concurrence des compétences est également de pousser les juridictions nationales à exercer leur compétence[^205].
- L’exercice par les TPI de leur faculté de dessaisissement
La faculté pour un TPI de dessaisir une juridiction nationale est la traduction technique de sa primauté de juridiction. L’exercice de cette faculté et la pratique qu’en ont développé le TPI Y et le TPI R ont révélé des difficultés qui devraient être mieux prises en compte à l’avenir, qu’elles concernent les conditions de fond de cette faculté ou sa procédure.
– Les conditions de fond de la faculté de dessaisissement
Parce que cette faculté de dessaisissement est exceptionnelle en droit international, elle devrait, selon certains auteurs, être soumise à des conditions strictes[^206].
Pourtant les motifs prévus par les RPP des TPI sont au contraire assez larges. Pour le TPI Y, le procureur peut ainsi fonder sa demande de dessaisissement d’une juridiction interne au motif que l’infraction a reçu une qualification de droit commun, que la procédure engagée n’est ni indépendante ni impartiale ou n’est pas menée avec diligence ou enfin que l’objet de la procédure porte sur des faits ou des points de droit qui ont une incidence sur des enquêtes ou des poursuites en cours devant le tribunal[^207]. C’est surtout ce dernier fondement qui laisse une grande marge de manœuvre au Procureur et qui a d’ailleurs été exploité bien plus largement encore par le RPP du TPI R et du TSSL qui prévoient cette possibilité de demander le dessaisissement lorsque les faits font l’objet d’une enquête du Procureur, lorsqu’ils devraient faire l’objet d’une enquête compte tenu notamment de la gravité des infractions, de la qualité de l’accusé ou de l’importance générale des points soulevés par l’affaire et enfin lorsque les faits font l’objet d’un acte d’accusation devant le tribunal[^208].
Laisser le Procureur demander le dessaisissement dès que les faits ont un lien avec une affaire sur laquelle il enquête et, par conséquent, avant qu’un acte d’accusation ne vise la personne concernée par la procédure interne est sans aucun doute excessif. Si l’on peut comprendre le souhait d’un Procureur d’avoir une vision globale des faits sur lesquels il enquête, il ne semble toutefois pas que cette enquête implique systématiquement un dessaisissement des juridictions internes. Obtenir de ces juridictions leurs éléments de preuve sur les faits qui intéressent le Procureur serait largement suffisant à cette fin et en tout cas pour lui permettre de se déterminer sur la nécessité et la possibilité d’une mise en accusation.
Plus largement, on peut concevoir deux fondements distincts à la demande de dessaisissement : ceux fondés sur la nécessité de la procédure devant le TPI et ceux fondés sur l’insuffisance de la procédure interne. Si l’on considère que les premiers laissent trop de pouvoir au Procureur pour mettre en œuvre un dessaisissement qui porte atteinte à la souveraineté des États, sans doute faut-il alors recommander que la demande de dessaisissement soit fondée sur des éléments objectifs établissant l’insuffisance ou les défauts de la procédure menée en interne. Toutefois, ces motifs, qui sont également prévus dans le RPP du TPI Y posent des difficultés d’application.
S’agissant d’abord du motif selon lequel la procédure interne est diligentée sur les mêmes faits mais pour une qualification différente, si l’on peut effectivement analyser le choix d’une qualification de droit commun comme manifestant la volonté d’adoucir la responsabilité de la personne mise en cause, ce choix peut également s’expliquer par l’absence de qualification spéciale en droit interne pour les infractions relevant de la compétence des TPI. Dans cette dernière hypothèse, le défaut d’harmonisation substantielle doit certes être regretté mais il n’en reste pas moins que la procédure interne n’apparaît pas, de ce simple fait, comme défaillante.
En ce qui concerne ensuite le fondement tiré des défauts de la procédure interne qui ne serait ni indépendante ni impartiale, il paraît en réalité plutôt difficile à caractériser. La chambre de première instance du TPI Y a ainsi refusé de retenir ce fondement pour une demande de dessaisissement parce que le Procureur n’avait pas rapporté la preuve du défaut d’impartialité et d’indépendance de la procédure[^209]. Ce dernier avait pourtant fondé sa requête sur les refus constants de l’État de procéder à l’arrestation de l’individu malgré les mandats émis par le TPI et en avait déduit que la procédure interne avait pour objectif de faire échapper l’intéressé à une procédure internationale. Autrement dit, le Procureur doit se fonder sur des éléments objectifs avérés pour qualifier les défauts de la procédure suivie en interne, le risque qu’une procédure ne présente pas les garanties d’indépendance ou d’impartialité ne pouvant suffire.
Parce que la caractérisation de ces critères objectifs est ainsi délicate, on peut comprendre que les Procureurs aient privilégié les autres fondements de la demande de dessaisissement. Mais parce qu’il n’est pas satisfaisant de fonder cette demande sur la seule utilité que peut lui trouver le Procureur, une conciliation des intérêts en jeu devrait donc être trouvée.
– La procédure de dessaisissement
La procédure de dessaisissement, telle qu’elle est prévue au règlement de procédure et de preuve reste assez sommaire et a soulevé certaines difficultés qui ont dû être réglées par la jurisprudence des TPI.
C’est ainsi que s’est tout d’abord posée la question de savoir à quel moment la demande de dessaisissement pouvait intervenir, la question se dédoublant d’ailleurs selon que l’on envisage le déroulement de la procédure devant le TPI ou devant la juridiction interne. En ce qui concerne tout d’abord la procédure devant le TPI, il est clair que la demande de dessaisissement peut être formulée avant même qu’un acte d’accusation n’ait été pris, le RPP du TPIR précisant d’ailleurs que la demande peut être faite dès lors que les faits devraient faire l’objet d’une enquête par le Procureur[^210]. En ce qui concerne ensuite la procédure interne, les difficultés se posent au contraire lorsque cette procédure est très avancée. Outre que l’on peut considérer qu’il n’est alors pas nécessairement pertinent pour la justice de recommencer une procédure devant une autre juridiction, les droits de la personne mise en cause peuvent être menacés par cette nouvelle procédure qui va lui être imposée.
Peut donc ensuite se poser la question du respect des droits fondamentaux tout au long et du fait de cette procédure de dessaisissement. Si le dessaisissement est possible lorsque certains droits fondamentaux (droit à un tribunal indépendant et impartial notamment) ne sont pas respectés, le problème est bien plutôt de déterminer ici si l’exercice même de la faculté de dessaisissement n’est pas de nature à porter atteinte aux droits fondamentaux de la personne concernée. La règle ne bis in idem s’oppose ainsi tout d’abord à ce qu’un individu soit jugé deux fois pour les mêmes faits et si certaines exceptions sont traditionnellement posées en droit international à l’application de cette règle c’est uniquement lorsque la première procédure s’est révélée défaillante. Or, il a été vu que les fondements de la demande de dessaisissement ne se limitent pas à cette hypothèse.
C’est ensuite le droit pour l’accusé de disposer du temps et des facilités nécessaires pour sa défense qui peut poser problème lorsque le procès est repris devant une nouvelle juridiction obéissant à des règles procédurales distinctes[^211].
Enfin, la nature juridique de l’acte de dessaisissement aurait dû sans nul doute être mieux précisée. À la différence d’une ordonnance de renvoi, la demande de dessaisissement n’est en effet pas une ordonnance du tribunal et certains lui ont par conséquent dénié tout caractère obligatoire[^212]. Les RPP prévoient pourtant que le non-respect d’une demande officielle de dessaisissement peut être soumis au Conseil de sécurité de l’ONU[^213] et les TPI ont posé le caractère contraignant de ces demandes[^214].
Les critères permettant au Procureur de solliciter le dessaisissement d’une juridiction interne sont donc larges tandis que la procédure de dessaisissement laisse planer quelques doutes : la faculté pour les TPI de dessaisir les juridictions internes aurait ainsi pu donner lieu à de nombreux abus qui n’ont pourtant pas eu lieu tant il apparaît qu’en réalité les États se sont plutôt montré réticents à exercer leur compétence lorsque les faits relevaient également de celle d’un TPI[^215].
L’utilisation de cette procédure par les TPI est de toute façon aujourd’hui en grande partie dépassée dans le contexte de fin des travaux de ces juridictions. C’est donc bien plutôt sur l’exercice par les TPI de leur faculté de renvoi que l’on peut s’interroger.
86
- L’exercice par les TPI de leur faculté de renvoi
Cette faculté de renvoi de l’acte d’accusation devant une juridiction nationale a été ajoutée dans les RPP et figure, au même titre que la faculté de dessaisissement, dans le chapitre consacré à la primauté du tribunal. C’est dire que la primauté des TPI se manifeste moins par leur faculté de juger les faits relevant de la compétence de juridictions nationales que par le pouvoir de contrôler la désignation de la juridiction chargée de juger ces faits, qu’il s’agisse du TPI ou des juridictions étatiques.
Le renvoi de l’acte d’accusation devant une juridiction interne n’emporte d’ailleurs pas fin de la compétence des TPI, ni fin de leur primauté puisque, avant que l’accusé ne soit déclaré coupable ou acquitté par la juridiction de renvoi, le TPI peut annuler l’ordonnance de renvoi et demander le dessaisissement[^216].
Le renvoi de l’acte d’accusation apparaît donc bien plutôt comme un mode de gestion de la compétence que comme un mécanisme de résolution des conflits de compétence mais il n’en reste pas moins intéressant à aborder de ce dernier point de vue dans la mesure où il paraît tout de même peu probable qu’une demande de dessaisissement fasse suite à une demande de renvoi.
Plusieurs éléments confirment l’analyse de la faculté de renvoi comme un moyen de gestion de flux des affaires relevant de la compétence des TPI. En premier lieu on peut ainsi observer que le renvoi peut être effectué envers les autorités d’un État n’ayant pas encore exercé sa compétence dès lors qu’il est disposé à l’accepter et à l’exercer[^217].
En second lieu, les RPP ne posent pas de conditions de fond à ce renvoi, laissant ainsi la formation de renvoi libre d’en décider. Les seules conditions posées sont en effet liées au respect des droits fondamentaux de l’accusé, la formation de renvoi devant s’assurer qu’il bénéficiera d’un procès équitable et qu’il ne sera pas condamné à la peine capitale ni exécuté[^218]. Pour le reste, le Règlement de Procédure et de Preuve se contente de donner des indications à la formation de renvoi, lui demandant ainsi de tenir compte de la gravité des crimes reprochés et de la position hiérarchique de l’accusé pour décider du renvoi conformément à la Résolution 1534 (2004) du Conseil de Sécurité de l’ONU qui, pour la mise en œuvre de la stratégie d’achèvement des travaux des TPI, demande aux TPI de limiter les nouveaux actes d’accusation aux plus hauts dirigeants soupçonnés de porter la responsabilité la plus lourde des crimes relevant de leur compétence et d’envisager le renvoi devant les juridictions nationales pour les affaires impliquant des accusés de rang intermédiaire ou subalterne.
Si elle ne tranche donc pas un conflit de compétence entre le TPI et une juridiction interne, la faculté de renvoi n’en suscite pas moins certaines observations. Elle est en effet moins un renoncement du TPI à exercer sa compétence qu’une délégation de cette compétence[^219] qui manifeste donc à part entière la primauté du TPI et n’entend pas nécessairement laisser libre cours à la compétence interne.
C’est dire combien le principe de primauté des TPI marque le jugement des faits relevant de la compétence qu’ils soient jugés par les TPI ou par les juridictions nationales et doit conduire à envisager distinctement le règlement des conflits de compétence avec la CPI.
B – Le règlement des conflits de compétence avec la CPI
La Cour pénale internationale est fondée sur le principe de complémentarité ainsi que le rappellent le préambule et le corps de son statut. Cette complémentarité ayant en effet été indispensable pour favoriser l’adoption du statut, elle est donc exprimée dès le préambule, est rappelée dans l’article 1er du statut et est techniquement développée à l’article 17 du statut[^220].
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Ce dernier article, assez long, pose ainsi les circonstances dans lesquelles une affaire doit être déclarée irrecevable par la Cour. Plusieurs hypothèses sont visées qui manifestent ce caractère complémentaire de la compétence de la Cour. La Cour pénale internationale doit ainsi juger une affaire irrecevable :
- Tout d’abord lorsqu’elle fait l’objet d’une enquête ou de poursuites de la part d’un État ayant compétence en l’espèce à moins que cet État n’ait pas la volonté ou ne soit dans l’incapacité de mener véritablement à bien l’enquête ou les poursuites ;
- Ensuite lorsque l’affaire a fait l’objet d’une enquête de la part d’un État compétent et que cet État a décidé de ne pas poursuivre la personne concernée, à moins que cette décision ne soit l’effet du manque de volonté ou de l’incapacité de l’État de mener à bien des poursuites ;
- Enfin lorsque la personne concernée a déjà été jugée pour les mêmes faits sauf si la procédure devant cette juridiction avait pour but de soustraire la personne concernée à sa responsabilité pénale pour des crimes relevant de la compétence de la Cour ou si la procédure devant cette juridiction n’a pas été menée de manière indépendante et impartiale et démentait l’intention de traduire l’intéressé en justice[^221].
Si l’on veut tenter de synthétiser ces hypothèses d’irrecevabilité, ce n’est finalement qu’à défaut de poursuites ou de procédures valables exercées par un État que la Cour pénale internationale peut justifier de sa compétence. Ce principe de complémentarité limite donc les hypothèses où la Cour pénale internationale pourra juger recevables les affaires qui lui sont soumises et peut apparaître comme une mise en œuvre, dans l’ordre vertical, de la forme absolue de la règle ne bis in idem qui interdit les doubles poursuites[^222]. Sans doute la Cour pénale internationale n’est pas entièrement soumise au bon vouloir des États puisqu’il lui est donné de contrôler la qualité des procédures nationales entamées pour apprécier la recevabilité des affaires qu’elle a à connaître[^223].
La chambre d’appel a ainsi pu souligner que la première étape de ce contrôle consiste tout d’abord à déterminer si des procédures sont menées ou ont été menées ou non au niveau national mais aussi que ce n’est qu’en cas de réponse affirmative, qu’une deuxième étape impose alors d’apprécier le manque de volonté et de capacité de l’État à juger les faits. Autrement dit, la chambre d’appel a pu décider que l’inaction de l’État rend l’affaire recevable devant la CPI[^224], sous réserve toutefois de l’article 17-1 d du statut qui permet à la Cour de ne pas donner suite aux affaires qui ne sont pas suffisamment graves.
Toutefois le principe de complémentarité est également vu comme devant permettre d’encourager les États à exercer leur compétence[^225] ce qui explique d’ailleurs que l’article 18 du statut prévoit que, lorsque le Procureur a déterminé qu’il y a une base raisonnable pour ouvrir une enquête ou lorsqu’il a ouvert une enquête, il doit le notifier aux États parties et aux États qui auraient normalement compétence à l’égard des crimes dont il s’agit pour leur permettre d’exercer leur compétence[^226].
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Ce n’est donc qu’en cas d’une double inaction des États — normalement compétents avant la notification par le Procureur et après cette notification — que la Cour pourra juger l’affaire recevable.
Lorsqu’un État a exercé sa compétence, l’affaire ne sera recevable devant la Cour que si la procédure menée devant les juridictions internes ne traduit pas la volonté de l’État de juger effectivement les responsables. Ce critère doit être explicité.
Il implique ainsi tout d’abord que l’État doit avoir manifesté sa volonté de juger les plus hauts responsables pour les faits les plus graves pour que l’irrecevabilité de l’affaire devant la CPI puisse être légitimement soulevée[^227].
Se pose ensuite la question de savoir comment la CPI va pouvoir exercer son contrôle sur les procédures diligentées par les juridictions nationales. La question implique ainsi de déterminer des critères permettant d’apprécier la volonté de l’État de mener à bien les poursuites qu’il a engagées. Le document informel sur le principe de complémentarité est intéressant qui fournit en annexe 4 une liste des indices révélant l’absence de volonté ou de capacité des États à mener à bien les procédures parmi lesquels figurent notamment les délais de la procédure, l’indépendance et l’impartialité des juridictions ou encore le manque de personnel judiciaire, ou d’infrastructures[^228].
La question est sans doute surtout celle des moyens effectifs de contrôle. Si le procureur peut demander les renseignements qui lui sont nécessaires et doit mener son enquête pour apprécier la recevabilité de l’affaire, il reste possible que dans certaines hypothèses les États conservent la mainmise sur la situation des personnes poursuivies sans avoir véritablement l’intention de mener à bien les poursuites et la procédure. Le risque est aussi que si la procédure interne a été jugée insuffisante pour s’opposer à la recevabilité de l’affaire devant la CPI, l’État ne soit guère disposé à coopérer avec le Procureur pour rassembler les preuves nécessaires.
La complémentarité de la Cour pénale internationale était une de ses conditions d’existence et elle est sans doute en soi une bonne chose : il est en effet légitime que des criminels soient d’abord jugés dans leur pays ou dans le pays de commission des crimes[^229]. On peut ainsi saluer le fait que le statut de la CPI ait prévu une information précoce des États pour les inciter à exercer leur compétence ce qui permet de plus de prévenir le conflit de compétence entre juridictions nationales et CPI.
Malgré tout, pour assurer la lutte contre l’impunité, il peut apparaître nécessaire que la Cour pénale internationale soit maître de sa propre compétence et qu’elle puisse donc contrôler effectivement la valeur des procédures suivies devant les juridictions internes. Si ce contrôle est effectif, il pourra être question d’une complémentarité réussie ; à défaut, la Cour pénale internationale ne sera que subsidiaire.
C’est dire que le règlement satisfaisant de la concurrence des compétences dans l’ordre vertical ne peut se faire qu’avec la bonne coopération des États concernés, difficulté qui se retrouve d’ailleurs dans l’ordre horizontal. »
Références de bas de page (Source du document)
[^198]: Art. 9 statut TPI Y et art. 8 statut TPI R. [^199]: Cette dernière possibilité n’est envisagée que par le règlement de procédure et de preuve, v. par ex. art. 11 bis RPP TPI Y. [^200]: Art. 9 statut TPI R et art. 10 2. et 3. statut TPI Y. [^201]: Art. 8 RPP TPI Y et art. 8 RPP TPI R. [^202]: La victime sur la scène pénale en Europe, sous la dir. de G. Giudicelli-Delage et C. Lazerges, PUF, coll. Les voies du droit, 2008. [^203]: Art. 2 al. 3, loi n° 95-1 du 2 janvier 1995 portant adaptation de la législation française aux dispositions de la résolution 827 du Conseil de sécurité des Nations Unies. [^204]: V. par ex. E. Lambert-Abdelgawad, Le dessaisissement des tribunaux nationaux au profit des tribunaux pénaux internationaux, RGDIP 2004-2, p. 407 et s., spéc. p. 412. [^205]: Art. 18 1. du statut CPI. [^206]: En ce sens, v. notamment E. Lambert-Abdelgawad, op. cit., loc. cit. [^207]: Art. 9 RPP TPI Y. [^208]: Art. 9 RPP TPI R et TSSL. [^209]: Affaire Hôpital de Vukovar, IT-95-13-D, TPI Y, audience du 9 décembre 1998. [^210]: Art. 9 RPP TPI R et TSSL. [^211]: Art. 21 statut TPI Y. [^212]: V. P. Weckel, L’institution d’un tribunal international pour la répression des crimes de droit humanitaire en Yougoslavie, AFDI, 1993, pp. 232 et s., spéc. p. 259. [^213]: V. par ex. art. 11 RPP TPI Y et Résolution 1207 (1998). [^214]: V. Affaire Mucic et consorts, IT-96-21, ch. de première instance, 16 novembre 1998, spéc. § 177. [^215]: Élisabeth Lambert-Abdelgawad, Le dessaisissement des tribunaux nationaux au profit des tribunaux pénaux internationaux, RGDIP 2004-2, p. 407 et s. [^216]: V. par ex. art 11 bis F) RPP TPI Y. [^217]: Art. 11 bis A) RPP TPI Y. [^218]: Art. 11 bis B) RPP TPI Y. [^219]: O. Cahn, Le jugement en France par délégation d’une juridiction pénale internationale, Rev. sc. crim. 2008, pp. 273 et s., spéc. p. 276. [^220]: Art. 17 statut CPI. [^221]: V. également art. 20 3 du statut CPI (Ne bis in idem). [^222]: Sur l’application et les insuffisances de cette règle dans l’ordre horizontal, v. infra. [^223]: ICC-01/09 spéc. § 41 à 48 (Situation en République du Kenya). [^224]: Chambre d’appel, Arrêt relatif à l’appel interjeté par Germain Katanga, ICC-01/04-01/07-1497, §78. [^225]: Cf. ICC-OTP 2003, The principle of complementarity in practice. [^226]: Article 18 (Décision préliminaire sur la recevabilité) statut CPI. [^227]: ICC-01/09 spéc. § 183 et ICC-02/11 spéc. § 200 (Situation en République de Côte d’Ivoire). [^228]: Annexes du Document informel sur le principe de complémentarité. [^229]: Origine du document : Thèse de doctorat en Droit privé et Sciences criminelles ou Droit international public portant sur la compétence des juridictions pénales internationales et la souveraineté étatique (Analyse de la loi du 30 juin 1838 transposée aux dynamiques de la CPI et des TPI).
Auteurs probables cités / inspirés : Élisabeth Lambert-Abdelgawad, G. Giudicelli-Delage, Olivier Cahn.
…
La logistique criminelle transfrontalière comme guerre de position mouvante : projection des routes, interception étatique et bascule probabiliste à l’ère de l’IA
TL;DR
- « La confrontation entre réseaux narco-logistiques andins et appareils d’État européens constitue une guerre de position probabiliste : chaque camp déploie des capteurs (humains et numériques) et des contre-mesures dans une dialectique adaptative où l’avantage bascule au rythme des innovations technologiques et juridiques, jamais durablement acquis. [FAIT/INFÉRENCE]
- L’État détient des leviers décisifs — interception de messageries chiffrées à la source (EncroChat, Sky ECC, ANOM, Ghost), traçabilité blockchain, ciblage des nœuds critiques et coopération judiciaire (Europol, Eurojust, MAE, équipes communes d’enquête) — mais demeure structurellement bridé par la légalité et la fragmentation juridictionnelle, là où le réseau est fluide, redondant et exploite les angles morts frontaliers, au prix d’une vulnérabilité unique : la trahison interne. [FAIT/INFÉRENCE]
- Les modèles statistiques et d’optimisation (loi de concentration, near-repeat, p-median, interdiction de réseau, jeux de Stackelberg) éclairent la projection des flux mais restent structurellement aveugles aux ruptures de type « cygne noir » — narco-sous-marins transatlantiques, bascule vers la cryptomonnaie, fragmentation post-EncroChat — produites par la créativité disruptive des organisations criminelles. [INFÉRENCE]
Key Findings
- La production andine alimente une saturation européenne historique. La production potentielle mondiale de cocaïne pure a atteint 3 708 tonnes en 2023 (+34 % sur un an), la Colombie concentrant 253 000 des 376 000 hectares de coca cultivés (67,3 %). Cette surproduction structure une « guerre de position » dont l’enjeu spatial est la maîtrise des nœuds logistiques.
- Les ports nord-européens forment un système saturé et adaptatif. Anvers (116 t saisies en 2023), Rotterdam et Le Havre constituent les portes d’entrée principales ; mais la chute des saisies de 2023 à 2024 (Anvers > −60 %, Rotterdam ≈ −40 %) ne traduit pas une victoire, mais une adaptation criminelle : fragmentation des cargaisons, report vers des ports secondaires (Posorja, Dunkerque, Baltique), illustration de l’« effet ballon »/« waterbed ».
- La guerre du renseignement s’est jouée sur le chiffrement. Les démantèlements d’EncroChat (juin 2020), Sky ECC (mars 2021), ANOM/Trojan Shield (juin 2021) et Ghost (septembre 2024) ont produit des saisies et arrestations massives, mais ont fragmenté l’écosystème criminel vers des outils plus petits — une dialectique capteur/contre-mesure permanente.
- La théorie des réseaux et la recherche opérationnelle fournissent l’ossature analytique : centralité et résilience (Morselli, Everton), interdiction de flux max-flow/min-cut, jeux poursuivant-évadé et jeux de Stackelberg sécurité (Tambe : ARMOR, IRIS, PROTECT), modèles de localisation (Larson, p-median, MCLP) — tous transposables à la projection des routes et à l’allocation des ressources d’interception.
- La cryptomonnaie est le nouveau front du blanchiment, le stablecoin Tether (USDT) sur TRON étant devenu le vecteur privilégié ; symétriquement, l’analyse blockchain (Chainalysis, TRM Labs) et le gel d’actifs (T3 Financial Crime Unit) constituent la riposte « follow the money ».
- La France a légiféré son sursaut : rapport du Sénat (14 mai 2024) et loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 « visant à sortir la France du piège du narcotrafic », créant un parquet national anti-criminalité organisée, encadrant les mixeurs crypto et le statut de repenti.
Details
Préambule épistémologique et théorique
Le présent rapport prolonge un triptyque théorique préexistant. Du premier volet — la sociologie politique du territoire (Andy Smith, Claude Sorbets, Christian Le Bart) — nous retenons l’idée que le territoire n’est pas un contenant neutre mais un contenu socialement construit, qui « doit être nommé pour exister ». Appliqué à la logistique criminelle, ce principe est fécond : une route de la cocaïne n’est pas un tracé géographique objectif mais une construction relationnelle, activée par des acteurs, des corruptions, des opportunités, et qui n’« existe » pour l’État qu’à partir du moment où elle est nommée, c’est-à-dire détectée, qualifiée, cartographiée. L’angle mort juridictionnel est précisément un territoire non nommé.
Du deuxième volet — l’anatomie de la déstabilisation géopolitique — nous reprenons les concepts de coagulation de vulnérabilités (un port se transforme en hub lorsque volume de fret, corruptibilité du personnel, faiblesse du scanning et connectivité logistique se conjuguent), de topologie des zones de friction, de carence régalienne et d’épistémologie de l’après-coup (l’État comprend les routes une fois qu’elles sont saturées). Du troisième volet — recherche opérationnelle et pré-calcul tactique — nous mobilisons l’appareil quantitatif détaillé en partie 2B.
Nous adoptons un tiérage épistémique explicite : [FAIT] pour les données sourcées et corroborées ; [INFÉRENCE] pour les déductions analytiques ; [INCERTITUDE] pour les zones de données fragiles ou contestées.
PARTIE 1 — CADRE ANALYTIQUE GÉNÉRAL : LA COCAÏNE ANDINE VERS LES PORTS NORD-EUROPÉENS
1.1 Géographie de production : la source du flux
[FAIT] Selon le World Drug Report 2025 de l’UNODC, la production potentielle mondiale de cocaïne pure a atteint 3 708 tonnes en 2023, soit une hausse de 34 % par rapport à 2022 et environ dix fois le point bas d’une décennie auparavant. Angela Me, autrice principale, résume : « Cocaine markets are back at record levels ». La Colombie concentrait en 2023 253 000 hectares des 376 000 hectares de coca cultivés mondialement (67,3 %), le Pérou et la Bolivie formant le reste. Une analyse complémentaire de l’UNODC (octobre 2024) chiffrait à 2 664 tonnes la production potentielle colombienne pour 2023, soit +53 % sur un an — la plus forte hausse jamais enregistrée depuis le début du monitoring en 2001.
[FAIT] Les départements de Cauca et Nariño représentaient 50 % de l’expansion des surfaces. Les « enclaves productives » (39 % de la production potentielle de feuille) demeurent un défi majeur, contrôlées par des groupes armés (dissidents des FARC n’ayant pas signé l’accord de 2016, Clan del Golfo). [INFÉRENCE] Cette concentration géographique de la production constitue le « point d’origine » au sens du modèle de projection : le nœud-source à partir duquel se déploient les arborescences logistiques.
1.2 Les nœuds de transbordement : Équateur, Caraïbes, Afrique de l’Ouest
[FAIT] L’Équateur, coincé entre les deux premiers producteurs mondiaux, est devenu le hub de transbordement majeur. Le port de Guayaquil — sixième port régional par volume — exporte la cocaïne dissimulée dans des conteneurs de bananes, de farine de poisson, de thon. En novembre 2024, plus de 13 tonnes dissimulées dans des cartons de bananes en provenance de Guayaquil ont été saisies à Algésiras (Espagne), la plus grosse prise de l’histoire espagnole. Le nouveau port en eau profonde de Posorja (capable d’accueillir des porte-conteneurs post-Panamax) est devenu en 2024 le premier « port de chargement » d’Amérique latine pour la cocaïne saisie à Rotterdam.
[FAIT] La conséquence est une explosion de violence : l’Équateur a vu son taux d’homicides liés aux stupéfiants passer de 7,8 à 45,7 pour 100 000 habitants entre 2020 et 2023. À Durán, commune adjacente aux ports de Guayaquil, le taux d’homicides a atteint en moyenne 145,43 pour 100 000 en 2023. [INFÉRENCE] Cette violence est un coût dérivé de la dispute pour le contrôle des nœuds logistiques — illustration de la « topologie des zones de friction ». Des courtiers balkaniques (groupes albanais Azemi, Rexhepi) jouent un rôle dominant de liaison avec les gangs locaux (Choneros, Tiguerones, Lobos).
[FAIT] L’Afrique de l’Ouest constitue le second grand nœud de rebond. L’opération INTERPOL « Lionfish Hurricane » (avril-mai 2024) a saisi plus de 56 tonnes de cocaïne et 505 tonnes de précurseurs ; six tonnes de cocaïne transitées par la Sierra Leone ont été saisies à Anvers.
1.3 Les modes de transport : conteneurisation, rip-on/rip-off, go-fast, semi-submersibles
[FAIT] La conteneurisation domine : la grande majorité de la cocaïne saisie en Europe arrive par conteneurs maritimes. Les douanes néerlandaises notaient que le lieu le plus fréquent de dissimulation était le système de refroidissement des conteneurs ; la plus grosse cargaison de l’histoire néerlandaise — 8 000 kg — fut expédiée d’Équateur vers Rotterdam via Panama. La technique du « rip-on/rip-off » consiste à introduire les paquets dans un conteneur légitime au port de départ puis à les extraire à l’arrivée par des complices internes.
[FAIT] Les semi-submersibles (Self-Propelled Semi-Submersible, SPSS, ou Low-Profile Vessels) connaissent une montée transatlantique documentée. Depuis le premier cas transatlantique confirmé en 2019, douze navires ont été interceptés en route vers l’Europe/l’Afrique, dont huit en 2024-2025. En octobre 2025, l’« Opération El Dorado » (Police judiciaire et Marine portugaises, coordination MAOC-N) a intercepté un SPSS transportant 1 740 kg de cocaïne à environ 1 000 milles nautiques de Lisbonne. L’« Opération Nautilus » a saisi près de 6,5 tonnes sur un SPSS près des Açores. [FAIT] Les taux d’interception en haute mer sont faibles : selon des responsables américains cités par InSight Crime sur la foi de la Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), « once the subs are in open water, interception becomes extremely challenging, with interdiction rates as low as 5%, depending on conditions » — seul un quart des saisies de narco-sous-marins ayant lieu à terre ou en rivière. [INFÉRENCE] Cette asymétrie de détection fait du semi-submersible une innovation disruptive de type « cygne noir » logistique.
1.4 La saturation portuaire européenne et son inversion trompeuse
[FAIT] Anvers, deuxième terminal à conteneurs d’Europe, est sous les projecteurs depuis 2018. Les saisies y sont passées de 91 t (2021) à 110 t (2022) puis 116 t (2023). Selon un rapport conjoint EUDA-Organisation mondiale des douanes, entre janvier 2019 et juin 2024, plus de 1 826 tonnes de drogues ont été saisies dans ou à destination des ports de l’UE, la cocaïne représentant 1 487 t (près de 82 %) ; Anvers concentrait 442,9 t en 572 opérations, Rotterdam 180,7 t en 554 saisies. Près de 70 % des saisies de drogue de l’UE ont lieu dans les ports maritimes.
[FAIT] Mais de 2023 à 2024, les saisies ont chuté : InSight Crime relève une baisse néerlandaise d’environ 40 % (« from 36 tons in the first half of 2023 to 22 tons during the same period in 2024 ») et anversoise (« from 44 tons to 22 tons » au premier semestre), Hambourg perdant plus de la moitié de son volume. L’administrateur général des douanes belges Kristian Vanderwaeren interprète : « They are testing us. They are spreading their risks by reducing the quantities. » Le Global Initiative analyse cette baisse non comme une victoire mais comme « l’adaptation criminelle à son meilleur » : les réseaux privilégient désormais des cargaisons plus petites et plus fréquentes (les Pays-Bas ont saisi 22 cargaisons de plus d’une tonne en 2021 contre 8 en 2024 ; les cargaisons de moins de 100 kg interceptées sont passées de 89 en 2022 à 115 en 2024) et reportent les flux vers des ports alternatifs — l’effet « waterbed ». [INFÉRENCE] La baisse des saisies dans les grands ports est donc, paradoxalement, le symptôme d’une déconcentration réussie du flux.
1.5 Violence portuaire et corruption logistique : les « uithalers »
[FAIT] La corruption est structurelle. Un juge d’instruction anversois (anonyme) a averti dans une lettre ouverte que la ville risquait de devenir un « narco-État », la corruption gangrénant docks, douanes, police et appareil judiciaire. Le déplacement d’un seul conteneur peut rapporter à un employé portuaire plus de 100 000 dollars ; récupérer un sac de cocaïne, 50 000 dollars. Les « uithalers » (sorteurs) sont envoyés dans l’enceinte portuaire pour extraire les paquets : Rotterdam en a arrêté 452 en 2023 et 266 en 2024 ; Anvers 127 en 2023 (dont 58 entrés via « conteneurs Trojan ») et 111 en 2024. À Rotterdam, 42 % des sorteurs arrêtés ont entre 18 et 22 ans. [FAIT] Selon le projet Poseidon financé par l’UE (Brussels Signal, août 2025), une fois débarquée, « about four-fifths of the cocaine moves across the border to be cut, packaged and sent across Europe, according to experts » — Anvers étant par ailleurs classée première ville de l’UE pour la consommation de cocaïne (analyse des eaux usées, EUDA).
1.6 Le cas français : Le Havre, l’arc antillais et les mules
[FAIT] La France constitue un marché et un point d’entrée en forte croissance. Selon l’OFDT, les saisies nationales sont passées de 27,7 tonnes en 2022 (record alors) à 23,2 tonnes en 2023 (−16 %), puis ont explosé à 53,5 tonnes en 2024 (+130 %, tous services confondus). [INCERTITUDE] Le chiffre 2024 varie selon le périmètre : police/Intérieur ≈ 49 t, douanes seules 20,97 t (+74 %), l’OFDT retenant 53,5 t comme total le plus complet ; le bilan OFDT 2024 n’a été publié qu’en février 2026. Pour 2025, le ministère de l’Intérieur annonce un nouveau record de 81 tonnes, dont « plus de la moitié » saisie dans l’arc antillais selon le procureur de Fort-de-France Yann Le Bris.
[FAIT] Au port du Havre, qui concentre 78 % des saisies portuaires françaises, 14,3 t ont été saisies en 2024 (record), contre 5,5 t en 2023 et 10 t en 2022. [FAIT] Dunkerque émerge comme nouvelle porte : ~10 t dans un seul conteneur en 2024, 13 t en trois saisies en février 2025. La directrice régionale des douanes Frédérique Durand a attribué cette montée au renforcement de la sécurité à Anvers, Rotterdam et au Havre — confirmation locale de l’effet ballon.
[FAIT] L’arc antillais et la Guyane servent de « zones de rebond » (terme du Sénat). En 2024, 1 640 mules ont été interpellées sur le territoire français, dont 60 % en provenance des Antilles et de la Guyane, permettant la saisie de 3,2 tonnes de cocaïne. Le dispositif de contrôle à 100 % à l’aéroport de Cayenne a intercepté plus de 680 mules et environ 1 tonne ; les trafiquants ont alors privilégié des avions vers les Antilles puis des Antilles vers l’Hexagone, moins systématiquement contrôlés (OFAST). [FAIT] Le marché représente « a minima » 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel — chiffre jugé « sous-estimé » par Bruno Le Maire en audition (26 mars 2024), qui évoque environ 200 000 personnes impliquées — et environ 3 000 points de deal (Sénat, rapport « Un nécessaire sursaut : sortir du piège du narcotrafic », 14 mai 2024).
PARTIE 2A — RENSEIGNEMENT ET CONTRE-RENSEIGNEMENT : LA DIALECTIQUE DES CAPTEURS
2A.1 Les capteurs de l’État
[FAIT] L’arsenal étatique combine plusieurs couches. Le HUMINT (infiltrés, informateurs/« indics », agents sous couverture, repentis) ; le SIGINT (interceptions téléphoniques et, surtout, déchiffrement des messageries) ; l’OSINT ; la surveillance des conteneurs par scanners (Anvers déployait 9 scanners fin 2024 pour scanner tous les conteneurs à risque) ; et l’analyse de réseau social criminel (link analysis). Le rapport du Sénat insiste sur la nécessité de « donner sa juste place au renseignement ».
2A.2 Les grandes opérations d’interception de messageries chiffrées
C’est sur le terrain du chiffrement que s’est jouée la bataille la plus spectaculaire du renseignement criminel contemporain.
[FAIT] EncroChat (démantelé juin 2020, opérations EMMA/Lemont franco-néerlandaises). La Gendarmerie française enquêtait depuis 2017 ; un dispositif technique a permis de dépasser le chiffrement et de lire en temps réel les messages d’environ 60 000 utilisateurs. Bilan cumulé trois ans après (Eurojust) : plus de 115 millions de conversations interceptées, 6 558 arrestations dont 197 cibles de haute valeur, près de 900 millions d’euros gelés, 103,5 tonnes de cocaïne saisies. Au Royaume-Uni, l’opération Venetic a produit plus de 2 600 arrestations.
[FAIT] Sky ECC (démantelé mars 2021, autorités belges/françaises/néerlandaises). 170 000 appareils enregistrés ; environ 70 000 utilisateurs surveillés ; environ un milliard de messages interceptés, la moitié déchiffrés en avril 2021. Un quart des utilisateurs actifs étaient en Belgique (6 000) et aux Pays-Bas (12 000), la moitié de ces derniers autour du port d’Anvers. Le procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw a ironisé : « We will send Sky ECC the account number of the federal police ».
[FAIT] ANOM/Trojan Shield (juin 2021). Plateforme conçue et gérée par le FBI et la police fédérale australienne (AFP) depuis octobre 2019. Sa popularité a explosé après les démantèlements d’EncroChat et de Sky ECC, les criminels cherchant un refuge — qui était en réalité une opération sous fausse bannière. 16 pays impliqués, des millions de messages interceptés.
[FAIT] Ghost (septembre 2024, opération Kraken, AFP/Europol). L’AFP a infiltré l’infrastructure par une attaque sur la chaîne d’approvisionnement logicielle : en modifiant les mises à jour poussées par l’administrateur, elle a accédé au contenu de 376 appareils actifs en Australie. 51 arrestations (dont l’administrateur présumé, Jay Je Yoon Jung, 32 ans, encourant jusqu’à 26 ans). Europol notait que le paysage du chiffrement était devenu « de plus en plus fragmenté » : les criminels se tournent vers des outils « moins établis ou sur mesure » pour ne pas exposer tout leur réseau sur une seule plateforme.
[FAIT] Le rapport du Sénat mentionne aussi le démantèlement de Ghost en septembre 2024 parmi les messageries du « haut du spectre ». [INFÉRENCE] La séquence EncroChat → Sky ECC → ANOM → Exclu → Ghost illustre parfaitement la dialectique du chat et de la souris : chaque capteur étatique (déchiffrement) provoque une contre-mesure criminelle (migration), qui appelle un nouveau capteur (infiltration de la plateforme refuge).
2A.3 Les contre-mesures des réseaux
[FAIT/INFÉRENCE] Les réseaux opposent : la contre-surveillance et la détection des infiltrés ; l’intimidation et l’élimination des témoins (en Belgique, des attaques au domicile peuvent être commandées sur Snapchat pour quelques centaines d’euros) ; la compartimentation cellulaire ; l’usage de messageries chiffrées puis, après leur démantèlement, la fragmentation vers des outils plus petits ; et la corruption ciblée d’agents publics. La loi narcotrafic française de 2025 répond en créant un statut de repenti inspiré de la législation antimafia italienne et en imposant aux plateformes de permettre l’accès aux échanges cryptés sur autorisation — disposition contestée et partiellement censurée.
PARTIE 2B — MODÉLISATION MATHÉMATIQUE DES FLUX
2B.1 Théorie des réseaux : centralité, résilience, dark networks
[FAIT] Carlo Morselli (Inside Criminal Networks, Springer, 2009 ; « Assessing Vulnerable and Strategic Positions in a Criminal Network », Journal of Contemporary Criminal Justice, 2010) a établi une distinction fondatrice à partir du réseau des Hells Angels québécois : les acteurs à forte centralité de degré (nombreux contacts directs) sont plus susceptibles d’être arrêtés, tandis que ceux à forte centralité d’intermédiarité (betweenness, courtage) le sont moins — d’où la stratégie des coordinateurs consistant à maintenir une distance sociale avec le flux physique de marchandise. Morselli et al. (2007) ont théorisé l’arbitrage efficacité/sécurité : un réseau dense est efficace mais vulnérable, un réseau décentralisé est résilient mais lent. »
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[FAIT] « Sean Everton (Disrupting Dark Networks, Cambridge University Press, 2012) couple analyse de réseaux sociaux et stratégie de contre-insurrection, distinguant les approches kinétiques (élimination/capture de nœuds) et non-kinétiques (opérations d’information, réduction de la visibilité). Roberts et Everton (2011, « Strategies for Combating Dark Networks », Journal of Social Structure) modélisent le dilemme étatique : tuer un nœud le retire définitivement mais détruit l’information ; le capturer révèle le réseau mais permet sa réintégration. [FAIT] La littérature souligne la résilience : Morselli & Petit (2007), Bright et al., et l’article de Scientific Reports (Duijn, Kashirin & Sloot, 2014) montrent que même des attaques ciblées sur les acteurs centraux ne conduisent pas nécessairement au démantèlement, la « relative inefficacité » de la disruption tenant à la recapacité adaptative.
2B.2 Interdiction de réseau : max-flow/min-cut et modèles stochastiques
[FAIT] Le network interdiction problem oppose deux joueurs : l’attaquant (trafiquant) qui maximise son flux ou minimise son temps de trajet source-destination, et le défenseur (État) qui, avec un budget limité, alloue des capteurs pour intercepter. Le cadre fondateur de Ford-Fulkerson (max-flow/min-cut) a été étendu en modèles stochastiques : Pan & Morton (Operations Research, 1998, « Stochastic Network Interdiction ») ; modèles d’interdiction de plus court chemin appliqués à la frontière Arizona-Mexique, où une probabilité de détection est incorporée sur chaque arc. Des travaux récents intègrent l’asymétrie d’information (mixed-integer programming, min-max bi-niveau, Computers & Industrial Engineering, 2021) et l’incertitude endogène (la surveillance d’un arc modifie sa probabilité de succès), appliqués à des réseaux mondiaux de trafic de drogue. [INFÉRENCE] Ces modèles formalisent mathématiquement la projection des routes : le trafiquant choisit le chemin maximisant la probabilité d’évasion, l’État place ses capteurs (scanners, patrouilles) pour minimiser cette probabilité sous contrainte budgétaire.
2B.3 Jeux poursuivant-évadé et jeux de Stackelberg sécurité
[FAIT] L’équipe de Milind Tambe (USC) a transféré les Stackelberg Security Games (SSG) vers des applications déployées. Dans un SSG, le défenseur (leader) s’engage d’abord sur une stratégie randomisée, l’attaquant (suiveur) observant cette stratégie avant de choisir sa meilleure réponse. Applications réelles : ARMOR (depuis 2007, randomisation des checkpoints et patrouilles canines à l’aéroport de Los Angeles, LAX) ; IRIS (depuis 2009, déploiement des Federal Air Marshals sur les vols américains) ; PROTECT (patrouilles randomisées de l’US Coast Guard dans les ports de Boston, New York, Los Angeles) ; GUARDS (TSA) ; TRUSTS (patrouilles anti-fraude du métro de Los Angeles). [INFÉRENCE] Le principe — randomiser pour rendre imprévisible l’allocation de ressources rares face à un adversaire qui observe — est directement transposable aux patrouilles des garde-côtes contre les semi-submersibles et au déploiement des scanners portuaires.
2B.4 Articulation avec le triptyque : isochrones, p-median, near-repeat
[FAIT] Les fondations criminologiques du triptyque s’articulent ici. La théorie des activités routinières (Cohen & Felson, American Sociological Review, 1979) postule que le crime résulte de la convergence d’un délinquant motivé, d’une cible adéquate et de l’absence de gardien. La loi de concentration du crime (Sherman, Gartin & Buerger, Criminology, 1989 ; Weisburd, Sutherland Address 2014, Criminology 2015) établit qu’une faible proportion de micro-lieux concentre une large part du crime. La crime pattern theory (Brantingham & Brantingham, 1993) souligne les nœuds, chemins et bordures de l’« espace d’activité ». Les near-repeat patterns fondent des outils comme Precobs (Allemagne, Autriche, Suisse).
[FAIT] Côté recherche opérationnelle, le modèle hypercube de Richard Larson (Computers & Operations Research, 1974) analyse la localisation des véhicules d’urgence et le design des districts de réponse par théorie des files d’attente markoviennes ; il fut appliqué au déploiement des voitures de police à Rotterdam (McEwen & Larson, 1974) et New Haven (Chelst, 1975). Le p-median (Hakimi, 1964) minimise le temps de réponse moyen ; le MCLP (Church & ReVelle, 1974) maximise la couverture. [INFÉRENCE] Transposés à l’interception, ces modèles permettent de penser les isochrones de saturation : zones que l’État peut atteindre dans un délai donné, et symétriquement zones que le trafiquant sait hors de portée — la frontière de ces isochrones définissant les angles morts exploitables. Le Schéma National d’Intervention français d’avril 2016 incarne cette logique isochrone : primo-intervention par l’unité la plus proche (BAC, PSIG-Sabre — 150 unités prévues) en moins de 20 minutes, puis intervention spécialisée (GIGN, RAID, BRI), avec une Procédure d’Urgence Absolue suspendant les zones de compétence territoriale pour optimiser la réponse spatiale.
PARTIE 3 — SYNTHÈSE : LE JEU DU CHAT ET DE LA SOURIS À L’ÈRE DE L’IA
3.1 Ce que les réseaux exploitent pour fuir
[FAIT/INFÉRENCE] Les organisations criminelles convergent vers un répertoire de fuite : (1) la fragmentation des cargaisons et la diversification des routes (effet ballon/waterbed documenté entre Anvers/Rotterdam et Posorja/Dunkerque/Baltique) ; (2) le chiffrement post-EncroChat, c’est-à-dire l’éclatement vers des messageries plus petites et sur mesure ; (3) l’exploitation des angles morts juridictionnels frontaliers — l’arc antillais, les eaux internationales pour les semi-submersibles, les ports secondaires ; (4) la corruption ciblée ; (5) la cryptomonnaie pour le blanchiment.
[FAIT] Sur ce dernier point, le stablecoin Tether (USDT) sur la blockchain TRON est devenu, selon le rapport de l’UNODC du 15 janvier 2024 (Casinos, Money Laundering, Underground Banking, and Transnational Organized Crime in East and Southeast Asia), « a preferred choice for regional cyber fraud operations and money launderers alike due to its stability and the ease, anonymity, and low fees of its transactions » — plus de 17 milliards de dollars d’USDT liés à la criminalité sur un an. Un acte d’accusation de New York a visé Maximillien de Hoop Cartier et cinq autres pour le blanchiment de 14,5 millions de dollars en USDT issus du trafic de cocaïne (mai-novembre 2023). Selon le 2025 Crypto Crime Report de Chainalysis, les stablecoins occupent désormais « the majority of all illicit transaction volume (63% of all illicit transactions) ». [INFÉRENCE] L’IA criminelle (deepfakes, automatisation, optimisation de routes, drones) constitue un front émergent, mais les preuves opérationnelles publiques restent fragmentaires [INCERTITUDE].
3.2 Ce que l’État exploite pour remonter les filières
[FAIT] Symétriquement, l’État converge vers : (1) l’interception de messageries à la source (cf. 2A.2) ; (2) le « follow the money » blockchain — l’analyse par Chainalysis et TRM Labs, et le gel d’actifs via la T3 Financial Crime Unit (Tether/TRON/TRM Labs, lancée septembre 2024), qui, selon un communiqué Tether du 14 mai 2026, a gelé plus de 450 millions de dollars d’USDT illicites sur 23 juridictions (+43,9 % de produits illicites interceptés en 2025), dont environ 26,4 millions liés à un réseau de blanchiment basé à Madrid démantelé avec la Guardia Civil espagnole début 2025 ; (3) la coopération internationale (Europol, Eurojust, EMPACT, équipes communes d’enquête, mandat d’arrêt européen) ; (4) le ciblage des nœuds critiques et facilitateurs plutôt que des mules.
[FAIT] La France a institutionnalisé ce virage : la loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 crée un parquet national anti-criminalité organisée (PNACO), consolide le chef-de-filat de l’OFAST, interdit le recours aux mixeurs de cryptoactifs, permet la fermeture administrative des commerces « blanchisseuses » et instaure un statut de repenti. Le Conseil constitutionnel l’a partiellement censurée (décision n° 2025-885 DC du 12 juin 2025), notamment sur le recours au renseignement algorithmique. Au niveau européen, l’OTF TOKEN (réseaux bancaires occultes opérant depuis les Émirats) et l’opération ASSET (janvier 2025, 60 millions d’euros d’avoirs identifiés en une semaine) illustrent la montée de la coopération opérationnelle, transitant en France par la SCCOPOL (5 800 dossiers économiques et financiers traités en 2024).
3.3 Les points de bascule et les asymétries structurelles
[INFÉRENCE] Le cœur de la « guerre de position probabiliste » réside dans quatre asymétries :
- Asymétrie de légalité. L’État est lié par la procédure pénale, les droits de la défense, le contrôle constitutionnel (cf. censure partielle de la loi 2025) et les frontières juridictionnelles. Le réseau n’a aucune de ces contraintes. C’est l’asymétrie fondamentale que le rapport du Sénat nomme « une lutte à armes inégales, au détriment des acteurs publics ».
- Asymétrie de frontières. Schengen facilite la circulation intra-UE des flux une fois la porte d’entrée franchie (environ quatre cinquièmes de la cocaïne débarquée à Anvers transitant ensuite, selon des experts du projet Poseidon, vers les Pays-Bas pour y être coupée). L’État doit, lui, mobiliser MAE, EIO (European Investigation Orders) et JIT, plus lents. Les chefs criminels (famille irlandaise Kinahan, groupes balkaniques) résident à Dubaï ou en Turquie, hors d’atteinte aisée.
- Asymétrie de fluidité vs trahison. Le réseau est fluide, redondant, adaptatif — mais sa fluidité même crée sa seule vulnérabilité décisive : la trahison interne (repentis, infiltrés, messages interceptés). C’est le talon d’Achille que l’État cherche systématiquement à exploiter, et la raison d’être du statut de repenti.
- Asymétrie informationnelle temporelle. L’État opère dans l’épistémologie de l’après-coup : il comprend une route une fois qu’elle est saturée et nommée. Le réseau opère dans l’anticipation et le déplacement préventif.
3.4 La cécité structurelle des modèles face au « cygne noir »
[INFÉRENCE] Les modèles statistiques (near-repeat, concentration, prédiction) et d’optimisation (interdiction, Stackelberg) partagent une hypothèse fondamentale : les régularités passées se reproduisent dans le futur proche. Cette hypothèse, robuste en régime stationnaire, est structurellement aveugle aux ruptures. La police prédictive de type PredPol illustre cette limite : ses fondateurs (Brantingham, Mohler, Valasik, « Does Predictive Policing Lead to Biased Arrests? », Statistics and Public Policy, 2018) défendent l’absence de biais d’arrestation supérieur, mais Lum & Isaac (2016) et Ensign et al. (« Runaway Feedback Loops in Predictive Policing », 2017) démontrent qu’un système nourri de données d’activité policière ne prédit pas le crime mais le policing lui-même, créant des boucles de rétroaction auto-renforçantes. [INFÉRENCE] Transposé à la logistique criminelle, cela signifie qu’un modèle calibré sur les saisies portuaires apprend où l’État a déjà cherché, non où le flux va se déplacer. Les innovations disruptives des « cerveaux de la pègre » — narco-sous-marins transatlantiques, bascule vers le stablecoin, fragmentation post-EncroChat, ports en eau profonde de Posorja — sont autant de cygnes noirs qui invalident les distributions historiques.
3.5 Schématisation conceptuelle d’une « carte » du système
[INFÉRENCE] On peut représenter le système comme un graphe probabiliste orienté où :
- Les nœuds-sources (enclaves de coca colombiennes, laboratoires) ont une probabilité de production quasi certaine et quasi inattaquable (carence régalienne locale).
- Les nœuds de transbordement (Guayaquil, Posorja, Afrique de l’Ouest, arc antillais) sont des hubs à forte centralité de degré, donc à la fois critiques pour le flux et vulnérables à l’interception et à la violence inter-cartels.
- Les arcs maritimes portent des probabilités d’interception très variables : faible en haute mer (jusqu’à 5 % pour les SPSS selon la JIATF-S), plus élevée aux goulets portuaires.
- Les nœuds-puits (Anvers, Rotterdam, Le Havre, Dunkerque) sont les zones de friction maximale, où se concentrent capteurs (scanners, douanes, uithalers arrêtés) et corruption.
- Les capteurs humains (indics, repentis, infiltrés, sorteurs corrompus) et numériques (messageries déchiffrées, analyse blockchain, link analysis) se superposent au graphe physique comme une couche informationnelle.
[INFÉRENCE] La position de chaque acteur n’est jamais certaine mais distribuée en probabilité : l’État raisonne en isochrones de saturation et en probabilités d’interception ; le réseau raisonne en probabilités d’évasion et en redondance de routes. La « guerre de position mouvante » est précisément ce déplacement perpétuel du front probabiliste : quand l’État relève la probabilité d’interception sur un nœud (Anvers), le réseau déplace la masse de probabilité vers un nœud voisin (Dunkerque, Posorja, Baltique). L’équilibre n’est jamais atteint — c’est un jeu à somme non nulle, répété, à information incomplète et asymétrique, dont la dynamique épouse exactement la dialectique capteur/contre-mesure observée empiriquement sur le chiffrement et les routes maritimes.
Recommendations
[INFÉRENCE — recommandations analytiques pour décideurs et chercheurs]
- Cibler les facilitateurs et les nœuds d’intermédiarité, non les mules. La leçon de Morselli (les courtiers à forte betweenness échappent aux arrestations) et la résilience documentée des dark networks imposent de réorienter l’effort vers les coordinateurs, les corrupteurs portuaires et les facilitateurs financiers. Seuil de bascule : si le taux d’arrestation des cibles de haute valeur (HVT) stagne sous 5 % des interpellations totales (comme dans le ratio EncroChat : 197 HVT sur 6 558), l’effort reste mal calibré.
- Prioriser le « follow the money » crypto. Étendre les partenariats public-privé type T3 FCU et généraliser l’analyse blockchain. Seuil : l’interdiction française des mixeurs (loi 2025) doit être évaluée à 18 mois sur le volume d’USDT gelé lié à des affaires françaises ; un gel inférieur à quelques dizaines de millions d’euros signalerait un contournement vers stablecoins moins « freeze-prone » (ETH, DAI) déjà documenté par TRM Labs.
- Investir dans la détection des angles morts plutôt que dans le renforcement des nœuds saturés. La baisse des saisies à Anvers/Rotterdam étant un artefact de déplacement, réallouer les ressources de scanning vers les ports secondaires émergents (modèle MCLP dynamique) et la surveillance maritime hauturière (modèle PROTECT/SSG contre les SPSS). Benchmark : suivre le ratio saisies en ports principaux / saisies en ports secondaires ; sa baisse continue confirme le waterbed.
- Renforcer la coopération judiciaire pour combler l’asymétrie de frontières. Accélérer EIO, JIT et MAE ; cibler les juridictions-refuges (Dubaï, Turquie) par des accords d’extradition et le suivi des avoirs (modèle OTF TOKEN/opération ASSET).
- Traiter les modèles prédictifs comme des aides faillibles, non des oracles. Maintenir une veille qualitative (HUMINT, analyse d’experts régionaux type InSight Crime, Global Initiative, Crisis Group) pour détecter les ruptures que les modèles statistiques ne peuvent anticiper. Seuil de révision : toute innovation logistique majeure (nouveau type de vecteur, nouvelle route transocéanique) doit déclencher un recalibrage complet des modèles, leurs distributions historiques étant invalidées.
Caveats
- [INCERTITUDE] Les données de saisies ne mesurent pas le flux réel mais l’intersection du flux et de l’effort de détection. Une hausse des saisies peut refléter une hausse de production, une hausse de l’effort, ou un changement de route — les trois étant confondus. Le taux d’interception réel (saisies/flux total) est inconnu et probablement faible (estimations courantes de 10-15 % au niveau mondial, non vérifiables).
- [INCERTITUDE] Le chiffre 2024 des saisies françaises varie de 20,97 t (douanes seules) à 53,5 t (OFDT tous services) selon le périmètre ; le chiffre 2025 de 81 t provient de communications du ministère de l’Intérieur non encore consolidées dans un bilan OFDT publié.
- [INCERTITUDE] L’« effet ballon » est contesté : Peter Reuter (cité par InSight Crime) et Cornelius Friesendorf (« Squeezing the Balloon? United States Air Interdiction… », Crime, Law and Social Change, 2005) jugent la métaphore hydraulique simplificatrice, car le déplacement résulte de multiples facteurs contingents, pas seulement de l’interdiction. Le concept jumeau d’« effet hydra » (Mejía & Restrepo) souligne la repousse adaptative des routes et des cadres.
- [INCERTITUDE] Les opérations de messageries chiffrées soulèvent des contentieux juridiques (admissibilité de la preuve EncroChat ; décisions des cours de Brême et Hambourg, déc. 2020/janv. 2021) susceptibles d’affaiblir certaines poursuites ; leur impact stratégique de long terme est débattu (fragmentation vs défaite systémique).
- [INCERTITUDE] La dimension IA criminelle (deepfakes, drones, optimisation algorithmique de routes) reste insuffisamment documentée par des sources primaires fiables ; les affirmations relèvent souvent de la projection prospective plus que du fait établi.
- Ce rapport s’appuie sur des sources institutionnelles (UNODC, EUDA, Europol, Eurojust, Sénat français, OFDT/OFAST, MAOC-N, INTERPOL), académiques (Morselli, Everton, Tambe, Larson, Weisburd, Sherman, Cohen-Felson, Brantingham, Pan-Morton, Friesendorf) et journalistiques d’investigation (InSight Crime, OCCRP, Global Initiative, ICIJ, Brussels Signal). Les sources journalistiques ont été privilégiées pour l’actualité opérationnelle, les sources académiques pour les cadres théoriques ».
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I. L’Anatomie de la Déstabilisation : Coagulation et Points de Fissure
« Le phénomène central étudié ici est l’activation délibérée de vulnérabilités structurelles : trafics d’influence, rancunes historiques latentes, crises sociales aiguës et absences de perspectives économiques. La déstabilisation d’un ordre politique ne naît pas ex nihilo ; elle procède d’une coagulation de facteurs exploitables. C’est la conjonction de ces variables qui permet de renverser des opinions publiques, de fragiliser des gouvernements ou de briser des alliances stratégiques.
Cette approche dessine une véritable cartographie de la vulnérabilité. Là où la confiance institutionnelle et la paix sociale s’effondrent, s’installe une réalité hautement explosive. La simple modélisation de ces scénarios met en lumière des dynamiques de rupture si profondes qu’elles dépassent le cadre théorique pour rejoindre la réalité brute de la crise humanitaire et sécuritaire.
II. La Topologie des Zones de Friction : Flux et Carence Régallienne
Dans les contextes historiquement instables, le risque de basculement est amplifié par l’action de réseaux d’opposition, soutenus à la fois par des minorités locales et par des franges entières de la société exclues des sphères de pouvoir. Ce phénomène est particulièrement observable dans les zones frontalières où la délimitation territoriale est contestée, la légitimité de l’autorité centrale décriée et l’usage de la force publique perçu comme arbitraire ou disproportionné.
Dans ces espaces enclavés ou privés de mécanismes démocratiques réels, trois vecteurs s’entremêlent :
- La prolifération des armements : Les circuits de distribution d’armes civiles et militaires échappent à tout contrôle étatique, alimentés par des acteurs internationaux aux intérêts divergents.
- L’effondrement du pacte patriotique : Face à un État absent, démuni ou incapable d’assurer ses fonctions régaliennes et de protection sociale, les populations cessent de raisonner en termes d’intérêt supérieur de la Nation.
- La captation des ressources géostratégiques : Le contrôle des matières premières (pétrole, terres rares, gaz) aiguise les rivalités internationales, favorisant soit l’émergence de régimes autoritaires froids indispensables à leur exploitation, soit l’ingérence de puissances tierces.
III. Le Piège Psychologique des Populations : Entre Répression et Latence
Les crises prolongées sédimentent des traumatismes vivaces dans la mémoire collective. Les clans, les familles et les régions portent l’histoire longue du prix payé par les victimes, ce qui hypothèque par avance les garanties de paix nécessaires à un éventuel désarmement.
Dès lors, les populations sont prises en étau entre deux périls :
- Le risque de l’agitation : La tentation de la révolte, portée par l’exaspération collective, se heurte immédiatement à la hantise de représailles asymétriques, féroces et incontrôlables.
- Le coût de l’inaction : L’acceptation passive d’un quotidien supportable à court terme, mais verrouillé par la répression policière et le contrôle des récits médiatiques par la censure ou l’autocensure.
Note sur la rationalité de crise : Dans un tel environnement, le calcul du risque devient impossible pour l’acteur individuel. On sait précisément ce que l’on espère, mais on ignore l’ampleur systémique de ce que l’on déclenche. L’enchevêtrement des causes rend caduque l’identification d’un coupable unique.
IV. L’Épistémologie de l’Après-Coup : Limites du Commentaire et Devoir d’Anticipation
L’analyse de ces dynamiques met en évidence le danger du commentaire politique imprudent ou déconnecté du terrain. Produire une critique théorique ou tardive face à des populations qui subissent concrètement la faim, le deuil et la terreur comporte une forme d’indécence intellectuelle.
Le risque majeur est de nourrir, par des jugements péremptoires, des guerres d’opinions bien réelles : se tromper de combat, mais en subir tout de même les effets d’entraînement. La cohérence et la décence de la parole publique arrivent trop souvent après les catastrophes, au moment où la prudence ne sert plus à rien. À l’instar des réactions nucléaires en chaîne, le système s’emballe avant que les acteurs n’en perçoivent les règles.
C’est précisément ici que se justifie l’action des organismes étatiques et des services de renseignement. Là où l’observateur en sources ouvertes identifie tardivement des mécanismes avec surprise, les institutions ont le devoir d’opérer des investigations confidentielles et des évaluations projectives. Leur rôle est de cartographier ces leviers d’action pour passer d’un constat d’échec a posteriori à une logique d’anticipation et de prévention des risques.
V. Épilogue : La Boîte de Pandore du Réalisme Tactique
Ouvrir l’enquête sur les ressorts profonds et les responsabilités croisées de ces manœuvres revient à ouvrir une boîte de Pandore politiquement explosive. Les justifications profondes de ces opérations n’apparaissent jamais clairement à l’observateur extérieur.
Dans ces dossiers, la grille de lecture binaire du bien et du mal s’efface au profit d’un calcul froid d’optimisation sous contrainte : des choix plus ou moins avisés, hautement risqués, où chaque décision est arbitrée en fonction de retombées systémiques, qu’elles soient prévisibles ou subies. »
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« Sur l’arsenal lui-même, la décision est double et sans précédent depuis 1992. Macron ordonne d’augmenter le nombre de têtes nucléaires — première hausse depuis les réductions post-Guerre froide — et décide simultanément de ne plus communiquer les chiffres de l’arsenal : « Pour couper court à toute spéculation, nous ne communiquerons plus sur les chiffres de notre arsenal nucléaire, contrairement à ce qui avait pu être le cas par le passé. » L’arsenal, estimé à environ 290 têtes (SIPRI), entre désormais dans une zone d’incertitude stratégique calculée. Héloïse Fayet (IFRI) soutient la logique de l’augmentation — nécessaire face aux défenses anti-missiles russes et à l’évolution du seuil de « dommages inacceptables » — mais déplore la décision d’opacité »
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« serait-il passé si nous » – Recherche Google
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« si nous avions cédé » – Recherche Google
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« L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence
14 février 2024
« Explorez la profondeur de « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » dans l’analyse des données et son rôle crucial dans les jugements scientifiques et quotidiens. »
Introduction
« Selon les mots contemplatifs de Carl Sagan, « L’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence » sert de pilier fondamental à l’analyse statistique et à la recherche scientifique. Bien qu’apparemment simple, cette maxime résume une vérité profonde essentielle à la compréhension des subtilités de l’interprétation des données et des processus de prise de décision. L’essence de cette affirmation remet en question la notion conventionnelle selon laquelle le manque de preuves pour étayer une hypothèse équivaut à la preuve de sa fausseté. Il invite à une plongée plus profonde dans le paysage nuancé du raisonnement fondé sur des preuves, incitant les chercheurs et les analystes à adopter une approche plus globale dans leurs efforts d’enquête.
L’importance de ce concept s’étend au-delà des limites du discours académique, imprégnant le tissu du jugement quotidien et de la pensée critique. Dans l’analyse des données, où les preuves servent de fondement à une prise de décision éclairée, il est crucial de reconnaître la distinction entre l’absence de preuves et la preuve de l’absence. Il protège contre le rejet prématuré d’hypothèses. Il favorise une culture d’investigation approfondie et de scepticisme, essentielle à l’avancement des connaissances scientifiques et à la promotion d’une société plus éclairée.
Dans les sections suivantes, nous explorerons les implications multiformes de ce principe, en utilisant un ensemble de données qui illustre les pièges potentiels de la négligence de ce principe dans l’analyse statistique. À travers un mélange de discours théorique et d’application pratique, cet article vise à mettre en lumière le rôle essentiel que jouent les preuves, ou leur absence, dans l’élaboration de notre compréhension du monde qui nous entoure. »
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Clara
« Habituellement, quand on pense à une révolution ou à un changement de régime radical, on imagine quelque chose de bruyant : des barricades, des foules en colère, des chars dans les grandes avenues, des bâtiments occupés, des discours enflammés.
Adrien
Oui, c’est l’image classique : la rupture visible, le chaos, l’événement historique qui explose sous les yeux de tous.
Clara
Exactement. On s’attend à une cassure nette, à une explosion que tout le monde peut observer, documenter, filmer, commenter en temps réel.
Mais imaginons un tout autre scénario. Imaginons qu’un immense édifice — le palais central d’un État, par exemple — soit entièrement démoli puis reconstruit, mais de l’intérieur. Sans toucher à la façade.
Adrien
C’est-à-dire que l’extérieur reste intact ?
Clara
Oui. La façade historique ne bouge pas d’un millimètre. Pas un grain de poussière ne tombe sur le trottoir. Mais à l’intérieur, tout change : les fondations porteuses sont remplacées, les serrures sont changées, l’architecture des couloirs est modifiée, les points de contrôle sont déplacés.
Les passants continuent de marcher devant le bâtiment tous les jours, persuadés qu’il s’agit du même édifice. Ils ne voient rien du chantier gigantesque qui se déroule dans l’ombre.
Adrien
Jusqu’au jour où les portes s’ouvrent, et où l’on découvre que ce n’est plus du tout le même bâtiment.
Clara
Voilà. C’est l’illusion parfaite de la continuité. Et c’est précisément ce qui nous intéresse aujourd’hui : comprendre la mécanique des systèmes opaques, l’anatomie d’une prise de contrôle invisible.
Adrien
Et pour comprendre cette ingénierie de l’ombre, les sources que nous avons croisées font un grand écart intellectuel assez impressionnant.
Clara
Oui. On part d’un dossier historique très détaillé sur l’ascension de Gamal Abdel Nasser en Égypte entre 1949 et 1954. Mais autour de ce cas central, on croise des textes qui semblent, à première vue, très éloignés les uns des autres.
Adrien
De la philosophie classique, des textes médicaux et psychiatriques, une règle monastique attribuée à saint Augustin, des analyses sociologiques sur la surveillance, des réflexions sur l’expertise scientifique, et même un détour par la fiction dystopique avec Chien 51.
Clara
Et pourtant, tout cela converge vers une même question : comment renverse-t-on un système de l’intérieur sans que personne ne s’en aperçoive ?
Adrien
Et comment fabrique-t-on une vérité officielle suffisamment cohérente pour que le système lui-même cesse de chercher ce qui se passe réellement ?
Clara
Exactement. Ce qui est effrayant, quand on suit ce fil, ce n’est pas seulement l’efficacité politique de ces techniques. C’est aussi le prix psychologique qu’elles imposent : à ceux qui les subissent, mais aussi à ceux qui les mettent en œuvre.
Adrien
Commençons donc par le cas d’école : l’Égypte, le 22 juillet 1952.
Clara
Le coup des Officiers libres.
Adrien
Oui. Et ce qui frappe, c’est que cette opération ne fonctionne pas comme une insurrection classique. Elle n’a pas besoin de mobiliser toute l’armée, ni de prendre frontalement le palais royal. Elle repose au contraire sur une économie de moyens remarquable.
Clara
C’est là qu’intervient la théorie d’Edward Luttwak sur le coup d’État.
Adrien
Exactement. Luttwak explique qu’un État moderne n’est pas un château fort. Ce n’est pas une masse qu’il faudrait vaincre physiquement dans son ensemble. C’est un système nerveux. Si l’on veut le neutraliser, il faut frapper les centres de commande : les communications, les états-majors, les points de transmission, les nœuds administratifs.
Clara
On ne coupe pas les muscles, on débranche le cerveau.
Adrien
Voilà. Et c’est précisément ce que font les Officiers libres. Ils ne mobilisent qu’un nombre limité d’unités, notamment le 13e régiment d’infanterie et le 1er bataillon motorisé. Leur objectif n’est pas de tout conquérir par la force, mais de verrouiller les points décisifs : centres téléphoniques, postes de commandement, lieux de coordination militaire.
Clara
C’est une opération chirurgicale.
Adrien
Oui. Et cette précision n’est possible que parce qu’elle a été précédée par des années de préparation clandestine.
Clara
Ce qui rend ce dossier fascinant, c’est la durée de préparation. On ne parle pas d’un complot improvisé en trois mois dans une cave.
Adrien
Non. L’apprentissage de la clandestinité remonte à la fin des années 1930. Les premiers liens se nouent lors d’affectations éloignées, notamment autour de Mankabad, dans des conditions où de jeunes officiers commencent à se reconnaître, à échanger, à tester leur loyauté respective.
Clara
Le rapport utilise une expression intéressante : l’« humilité épistémique ».
Adrien
Oui, et il faut bien comprendre ce que cela signifie ici. L’humilité épistémique ne veut pas dire modestie personnelle. Cela ne signifie pas que les acteurs seraient timides ou peu sûrs d’eux. Cela désigne une discipline mentale : la conscience permanente que l’on ne sait jamais tout, que la situation peut toujours contenir une information cachée, qu’un allié peut être retourné, qu’un silence peut dissimuler une trahison.
Clara
Donc ce n’est pas une vertu morale abstraite. C’est une technique de survie clandestine.
Adrien
Exactement. Dans ce type de réseau, la confiance n’est jamais un état stable. Elle doit être sans cesse testée, limitée, compartimentée. On ne confie jamais tout à tout le monde. Chaque membre ne connaît qu’une partie du dispositif. Cela rend l’infiltration globale presque impossible.
Clara
Et cette logique nous mène à un autre concept central : la dissimulation multiniveaux, parfois rapprochée de la taqiyya au sens stratégique du terme.
Adrien
Oui. Nasser dissimule ses intentions profondes à plusieurs cercles à la fois. Il les cache au roi Farouk, aux Britanniques, aux Frères musulmans, mais aussi à une grande partie de ses propres compagnons.
Clara
Il présente à chaque interlocuteur une version différente de la réalité.
Adrien
Une version calibrée. À chacun, il donne exactement ce que l’autre est prêt à croire. Aux nationalistes, il parle de libération nationale. Aux Frères musulmans, il laisse entrevoir une convergence morale ou religieuse. Aux officiers, il parle d’honneur militaire et de redressement national. Aux interlocuteurs étrangers, il peut donner des signes de modération.
Clara
C’est presque de l’ingénierie sociale.
Adrien
C’est exactement cela. On pourrait comparer cette opération à un piratage informatique moderne, mais pas à une attaque par force brute. Ce n’est pas une attaque massive contre les pare-feu. C’est une pénétration par l’intérieur : on exploite les attentes, les routines, les angles morts, les désirs de croire.
Clara
Le système est vaincu parce qu’il continue de fonctionner normalement, mais avec des informations fausses ou incomplètes.
Adrien
Une autre technique remarquable de Nasser tient à la composition du premier cercle. Il réunit volontairement des profils idéologiques contradictoires.
Clara
Des communistes, des nationalistes laïques, des sympathisants des Frères musulmans, des officiers plus conservateurs…
Adrien
Oui. Et pour la police politique du roi, c’est un cauchemar analytique. Si elle intercepte une conversation, elle entend un officier citer Marx, un autre parler en termes religieux, un troisième raisonner en nationaliste militaire.
Clara
Donc le groupe apparaît comme confus, hétérogène, presque incohérent.
Adrien
Exactement. De l’extérieur, il ressemble à un club de jeunes officiers mécontents, mais pas à une force de frappe unifiée. C’est une manière de produire du bruit idéologique. L’unité réelle est masquée par la diversité apparente.
Clara
Le rapport cite ici une maxime attribuée à Carl Sagan : « l’absence de preuve n’est pas une preuve d’absence ».
Adrien
Oui. La police du roi ne trouve aucune preuve décisive de complot. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas de complot. Cela signifie que Nasser a organisé les choses de manière à empêcher la preuve d’apparaître.
Clara
Il agit comme un effaceur de traces avant même que la trace ne soit produite.
Adrien
Voilà. Il ne se contente pas de cacher une réalité existante. Il fabrique une réalité de surface si lisse, si ordinaire, si dépourvue d’aspérité visible, que le système adverse n’a aucune raison de chercher plus loin.
Clara
C’est ici que le rapprochement avec Chien 51 devient intéressant.
Adrien
Oui. Dans ce thriller dystopique, la société est administrée par une intelligence artificielle appelée Alma. Lorsqu’un meurtre dérange l’ordre établi, Alma ne se contente pas de désigner un coupable commode. Elle supprime des preuves, efface des données biométriques, modifie les traces, de façon à produire un récit officiel parfaitement fluide.
Clara
Un récit sans aspérité, sans contradiction, sans reste.
Adrien
Exactement. Et si l’on transpose cette logique aux années 1950, Nasser fonctionne comme une forme analogique d’intelligence prédictive. Il anticipe les réactions du système adverse, puis construit une version de la réalité qui satisfait ces attentes.
Clara
Ce qui est vertigineux, c’est que le mensonge ne se présente pas forcément comme un mensonge spectaculaire. Il se présente comme une réalité suffisamment ordinaire pour ne pas éveiller le soupçon.
Adrien
Mais fabriquer une réalité alternative en petit comité, c’est une chose. Faire en sorte que les maillons humains du réseau tiennent sous pression, c’en est une autre.
Clara
Et c’est là qu’intervient l’une des sources les plus anciennes du corpus : la règle monastique attribuée à saint Augustin.
Adrien
Le saut peut sembler brutal : passer d’un coup d’État militaire à une règle monastique du Ve siècle.
Clara
Il est brutal en apparence seulement. Car la mécanique psychologique est comparable. Dans la règle monastique, les membres de la communauté doivent se surveiller mutuellement afin de préserver la pureté du groupe. Si une sœur observe une faute, elle doit la signaler à la supérieure, non comme une trahison, mais comme un acte de charité destiné à empêcher la contagion du péché.
Adrien
La dénonciation est présentée comme une forme de soin.
Clara
Oui. C’est cela qui est décisif. Le contrôle n’est pas seulement imposé de l’extérieur. Il est intériorisé par les membres du groupe, justifié au nom du salut collectif.
Adrien
Et Nasser met en place une version militaire et laïque de cette logique.
Clara
Exactement. Les Officiers libres vivent dans une culture de vigilance permanente. Les membres peuvent être observés lors de soirées alcoolisées pour voir si l’ivresse leur fait révéler des secrets. Des situations de crise artificielles sont montées pour tester leur sang-froid. Des interrogatoires simulés permettent d’évaluer leur résistance nerveuse.
Adrien
Le filtrage est impitoyable.
Clara
Oui. La moindre imprudence, la moindre faiblesse, la moindre parole de trop peut entraîner l’exclusion du cercle. C’est une discipline du secret, mais aussi une discipline de soi : il faut apprendre à ne pas parler, à ne pas réagir, à ne pas se trahir.
Adrien
Cela nous conduit à l’une des grandes manœuvres de l’opération : le rôle du général Mohammed Naguib.
Clara
Oui. Après le coup d’État, Naguib devient la figure publique du nouveau régime. Pendant plus de deux ans, il occupe le devant de la scène.
Adrien
Et on peut se demander : pourquoi Nasser, après avoir organisé la prise de pouvoir, accepte-t-il de laisser un autre homme incarner publiquement le régime ?
Clara
Parce que Naguib est une façade parfaite. Nasser a alors trente-quatre ans. Lui et ses compagnons sont de jeunes officiers. Ils manquent de légitimité nationale, internationale, institutionnelle. Naguib, lui, apporte son âge, son grade, son prestige militaire, son image de père de la nation.
Adrien
Il rassure.
Clara
Oui. Il donne au nouveau pouvoir une apparence de respectabilité. Mais du point de vue de Nasser, sa qualité principale est ailleurs : Naguib est sacrifiable. Il n’appartient pas au noyau dur originel. Il peut être utilisé, exposé, puis écarté.
Adrien
La manœuvre dure vingt-huit mois.
Clara
Vingt-huit mois pendant lesquels Nasser consolide son pouvoir dans l’ombre, notamment depuis le ministère de l’Intérieur, pendant que Naguib gouverne dans la lumière.
Adrien
Nasser le laisse parler, apparaître, négocier, se rapprocher éventuellement d’anciens partis ou des Frères musulmans.
Clara
Oui. Il le laisse s’exposer. Il attend que Naguib commette des erreurs, qu’il s’isole, qu’il devienne vulnérable. Puis, lorsque l’équilibre est favorable, son éviction peut être présentée non comme un coup de force interne, mais comme une nécessité politique.
Adrien
Nasser ne détruit pas immédiatement la façade. Il attend qu’elle se fissure d’elle-même.
Clara
Ce contraste entre l’ombre et la lumière rappelle une distinction classique formulée par Antoine Barnave pendant la Révolution française : la distinction entre la mode et la réputation.
Adrien
La mode est bruyante, immédiate, visible, mais éphémère.
Clara
Oui. Elle flotte à la surface de l’opinion. Elle produit des impressions rapides, des effets de scène, des emballements passagers. La réputation, au contraire, s’acquiert lentement. Elle ne fait pas forcément de bruit au départ, mais elle s’enracine parce qu’elle repose sur une continuité d’action.
Adrien
Dans le cas égyptien, Naguib occupe la mode : les discours, les photographies, la scène publique.
Clara
Et Nasser construit la réputation réelle dans l’appareil d’État. Il place ses hommes, contrôle les réseaux administratifs, verrouille les centres de décision, consolide patiemment sa position.
Adrien
Donc le pouvoir apparent et le pouvoir réel ne coïncident pas immédiatement.
Clara
Voilà. Naguib occupe la scène ; Nasser transforme les coulisses. Naguib donne au régime une figure lisible ; Nasser en modifie l’architecture effective. Le théâtre n’est pas un simple décor : il est un instrument de stabilisation, de diversion et de transfert progressif du pouvoir.
Adrien
Mais une fois Naguib écarté, fin 1954, que se passe-t-il ?
Clara
Les masques tombent. Le pouvoir n’a plus besoin de se cacher derrière une figure de façade. Il doit désormais s’imposer directement. C’est là que le dossier parle d’une pédagogie de la terreur.
Adrien
Formule lourde.
Clara
Très lourde. Elle désigne une violence qui n’est pas seulement punitive, mais démonstrative. Il ne s’agit pas de frapper au hasard. Il s’agit de montrer aux élites concurrentes, aux partis, aux syndicats, aux Frères musulmans, aux communistes, que toute opposition sera suivie d’un coût immédiat.
Adrien
La violence devient un langage politique.
Clara
Oui. Elle enseigne les nouvelles règles du jeu. Elle dit : voici ce qui arrive à ceux qui résistent.
Adrien
C’est ici qu’intervient une citation très forte de Paul Malapert et Théodule Ribot : « L’imprévisibilité, c’est l’esclavage. »
Clara
Oui. Tant que les règles sont dures mais claires, les individus peuvent s’adapter. Ils peuvent apprendre à éviter le danger. Mais quand le pouvoir devient imprévisible, quand la sanction peut surgir à tout moment, pour n’importe quel motif, alors l’individu est paralysé.
Adrien
Il ne sait plus ce qu’il peut faire, dire, penser ou même laisser paraître.
Clara
Exactement. L’imprévisibilité produit une discipline plus profonde que la simple peur. Elle pousse chacun à s’autocensurer avant même d’être menacé.
Adrien
Les textes psychiatriques et sociologiques du dossier prolongent cette idée.
Clara
Oui. Ils montrent que, dans une communauté, un comportement perçu comme délirant, erratique ou imprévisible produit une angoisse collective. Le groupe cherche alors à neutraliser l’élément perturbateur pour restaurer sa propre prévisibilité.
Adrien
C’est l’une des fonctions historiques de l’internement psychiatrique : isoler celui qui trouble l’ordre du groupe.
Clara
Oui, même si cette fonction doit être pensée avec prudence. Mais le mécanisme social général est clair : la peur de l’exclusion est un puissant moteur d’obéissance. L’individu redoute de devenir celui que le groupe désigne comme dangereux, fou, suspect, déviant ou traître.
Adrien
La terreur ne tient pas seulement aux arrestations. Elle tient aussi à la possibilité d’être soudain expulsé du monde commun.
Clara
Exactement. La menace ultime n’est pas seulement la prison. C’est l’effacement : ne plus être défendable, ne plus être fréquentable, ne plus appartenir au cercle des êtres protégés par la solidarité ordinaire.
Adrien
Le dossier introduit ensuite le concept d’« assemblage surveillant », formulé par Kevin Haggerty et Richard Ericson.
Clara
Oui. Leur idée est que le pouvoir contemporain ne saisit plus seulement l’individu comme un corps physique situé quelque part. Il le décompose en flux : données administratives, traces numériques, comportements, profils de risque, habitudes, relations, déplacements.
Adrien
L’individu devient un double informationnel.
Clara
Exactement. Et ce double est évalué par des systèmes souvent invisibles. Il peut être classé, suspecté, orienté, exclu, sans que la personne comprenne toujours le mécanisme qui la juge.
Adrien
Nasser, avec les moyens analogiques de son époque, crée lui aussi une sorte d’arène invisible.
Clara
Oui. Il classe les groupes, isole les adversaires, manipule les loyautés, fabrique des catégories d’ennemis successifs : anciens partis, syndicats, communistes, Frères musulmans.
Adrien
Chaque groupe est isolé avant d’être neutralisé.
Clara
C’est cela. La dissidence devient progressivement synonyme d’effacement social, politique ou institutionnel. On n’est pas seulement battu. On est rendu infréquentable, dangereux, impossible à défendre.
Adrien
Mais un tel système a un coût pour celui qui l’administre.
Clara
Oui. Le dossier introduit ici un concept emprunté au philosophe de l’histoire R. G. Collingwood : le reenactment, ou réactivation mentale du raisonnement d’autrui.
Adrien
C’est l’idée de reconstituer intérieurement le processus de pensée des autres.
Clara
Exactement. Pour survivre et dominer dans un tel environnement, Nasser doit constamment imaginer ce que pensent le roi, la police politique, les Britanniques, les Frères musulmans, les officiers rivaux, les alliés incertains, puis plus tard les Américains, les Soviétiques, les Israéliens, les factions internes de son propre régime.
Adrien
Il joue mentalement sur tous les échiquiers à la fois.
Clara
Oui. Et l’épuisement psychique d’une telle posture est considérable. Il ne s’agit plus seulement d’intelligence stratégique. C’est une hypervigilance permanente.
Adrien
Le rapport décrit ce prix humain en trois points.
Clara
Premier point : l’érosion du cercle de confiance originel. Les compagnons des premiers temps, ceux des années de clandestinité, finissent pour beaucoup marginalisés, emprisonnés, exilés ou brisés. Le cas du maréchal Abdel Hakim Amer est particulièrement tragique.
Adrien
Le cercle qui a permis la conquête du pouvoir devient ensuite une menace pour le pouvoir conquis.
Clara
Exactement. Deuxième point : l’appauvrissement cognitif du sommet de l’État. À force de punir l’indépendance d’esprit, le chef finit entouré de gens qui ne lui disent plus ce qui est vrai, mais ce qu’ils pensent qu’il veut entendre.
Adrien
C’est la recette du désastre stratégique.
Clara
Oui. Et cela contribue directement au mur d’illusions qui précède la guerre des Six Jours en 1967. Les informations remontant au sommet sont faussées par la peur de déplaire.
Troisième point : la solitude structurelle absolue. Celui qui a passé sa vie à manipuler les factions, à douter de chaque sourire, à anticiper chaque trahison, devient incapable de croire spontanément en la sincérité d’autrui.
Adrien
La méfiance, qui était au départ une arme, devient une prison.
Clara
Voilà. La tragédie de Nasser, dans cette lecture, n’est pas seulement d’avoir enfermé ses ennemis. C’est d’avoir bâti le labyrinthe dans lequel il s’est enfermé lui-même.
Adrien
Le dossier propose alors une comparaison forte avec l’amiral Wilhelm Canaris, chef de l’Abwehr sous le Troisième Reich.
Clara
Oui. Canaris est lui aussi un homme de l’ombre, un maître de la dissimulation, de la duplicité opérationnelle, de la manœuvre indirecte. Mais il utilise progressivement sa position pour conspirer contre le régime nazi depuis l’intérieur.
Adrien
Ce qui lui coûtera la vie à Flossenbürg en 1945.
Clara
Oui. Canaris échoue tactiquement, mais il conserve une limite morale. Il refuse de se confondre totalement avec le système qu’il sert en apparence. Nasser, lui, réussit mécaniquement ce qu’il entreprend. Il prend le pouvoir, le consolide, neutralise ses adversaires.
Adrien
Mais le succès mécanique n’est pas nécessairement une victoire humaine.
Clara
C’est exactement le point. La comparaison oblige à distinguer ce qui fonctionne et ce qui est justifiable. Un dispositif peut être extraordinairement efficace tout en détruisant moralement et psychologiquement ceux qui l’utilisent.
Adrien
Il reste une dernière source importante : les travaux de Harry Collins et Robert Evans sur l’expertise.
Clara
Oui. Leur idée centrale est que, pour évaluer des affirmations complexes dans un domaine hautement spécialisé, il ne suffit pas d’être intelligent ou informé de l’extérieur. Il faut posséder ce qu’ils appellent une expertise interactionnelle.
Adrien
C’est-à-dire ?
Clara
Cela signifie qu’il faut avoir été immergé durablement dans une communauté d’experts : connaître son langage, ses controverses, ses implicites, ses routines, ses manières de valider ou d’invalider une affirmation. Sans cette immersion, on peut voir la façade, mais pas les fondations.
Adrien
On est comme le passant devant l’immeuble reconstruit de l’intérieur.
Clara
Exactement. Il voit la façade intacte. Il ne peut pas savoir que la structure porteuse a été remplacée.
Adrien
Et c’est ici que la réflexion rejoint directement notre présent.
Clara
Oui. Nos institutions politiques, nos systèmes administratifs, les algorithmes qui filtrent notre information, les plateformes numériques, les intelligences artificielles complexes : tout cela fonctionne de plus en plus comme des boîtes noires.
Adrien
Des architectures invisibles.
Clara
Oui. Et nous, citoyens ordinaires, ne possédons presque jamais l’expertise d’immersion nécessaire pour vérifier ce qui se passe réellement à l’intérieur. Nous recevons des résultats, des décisions, des récits, des classements, des diagnostics, des recommandations. Mais nous n’avons pas toujours accès à la logique profonde qui les produit.
Adrien
Ce qui nous ramène à la question initiale : sommes-nous condamnés à être les récepteurs passifs d’une réalité fabriquée pour nous ?
Clara
C’est la question centrale. Comme la population égyptienne au matin de juillet 1952, comme les habitants de la zone 3 dans Chien 51, nous pouvons vivre dans un décor dont les structures ont été montées pendant la nuit.
Adrien
Ce parcours nous oblige donc à regarder autrement les changements de régime, les institutions, les récits officiels et les systèmes de contrôle.
Clara
Oui. Le pouvoir ne s’annonce pas toujours par le fracas. Il peut avancer silencieusement, en remplaçant les fondations, en changeant les serrures, en déplaçant les couloirs, tout en laissant la façade intacte.
Adrien
La grande leçon du cas Nasser, c’est que la continuité visible peut masquer une discontinuité radicale.
Clara
Et la grande leçon psychologique, c’est que celui qui construit un système opaque finit souvent prisonnier de l’opacité qu’il a créée. La méfiance permanente, utile pour conquérir le pouvoir, devient ensuite une structure mentale qui interdit toute confiance réelle.
Adrien
Donc la question n’est pas seulement : comment un système peut-il être retourné de l’intérieur ?
Clara
Non. La question est aussi : comment reconnaître qu’il a déjà été retourné ? Et surtout : que vaut une victoire obtenue au prix de la destruction de toute confiance humaine ?
Adrien
Autrement dit : à quel point notre vision du monde repose-t-elle sur des décors montés pendant la nuit ?
Clara
C’est une question exigeante, mais nécessaire. Et c’est sans doute là que commence la véritable survie intellectuelle : ne pas se contenter de regarder la façade, mais apprendre à soupçonner l’architecture invisible qui la soutient. »
…
« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »
REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE
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« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. »
Charles Baudelaire
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« La France, cible de choix des hackeurs »
« L’AVEU est de taille. Il a été formulé par le Premier ministre, Sébastien Lecornu, le 30 avril : « Depuis le début de l’année, la France subit en moyenne trois vols de données numériques par jour. » Des propos tenus au lendemain de l’arrestation d’un gamin de 15 ans à peine qui, trois semaines plus tôt, s’était attaqué au régalien site de l’Agence nationale des titres sécurisés (ANTS), chargée de délivrer les cartes d’identité, les passeports, les permis de conduire ainsi que les cartes grises. Autour de 12 millions de comptes seraient concernés.
Depuis le 1er janvier, deux autres sites gouvernementaux stratégiques ont été touchés par des cyberattaques : le Ficoba, qui dépend de Bercy et recense tous les titulaires de comptes bancaires ouverts dans les établissements financiers, ainsi que le fichier de l’Office français de l’immigration et de l’intégration (Ofii), où sont conservés les dossiers de 2,1 millions d’étrangers résidant en France.
Les vols de données ne concernent pas que des organismes publics. Ils touchent aussi bien des entreprises, petites ou grandes, que des fédérations sportives, des hôpitaux, des universités, des collectivités locales ou encore des opérateurs téléphoniques. Ils peuvent être le fait d’internautes manipulés par des services de renseignement étrangers, comme peut en témoigner La Poste, victime de hackeurs prorusses en décembre dernier. Mais aussi de jeunes bidouilleurs, tel ce Limousin de 22 ans qui est parvenu, il y a six mois, à pirater le fichier des antécédents judiciaires du ministère de l’Intérieur (« Le Canard », 23/12/25). Ces véritables mines d’or se retrouvent bien souvent en vente sur le darknet. Une fois acquises via des transactions discrètes en cryptomonnaies, elles sont exploitées par des escrocs, qui s’attaquent par exemple aux comptes bancaires des victimes de piratage.
Donner ses données
Pourquoi la France est-elle devenue une cible si facile ? Pour deux raisons : d’une part, les Français, pourtant soucieux de la protection de leur vie privée, utilisent Internet sans trop se préoccuper de la sécurité de leurs données. D’autre part, les services publics comme les entreprises n’investissent pas assez pour sécuriser leurs systèmes numériques. Comme le confie un haut fonctionnaire : « Free, propriété de Xavier Niel, qui s’était fait piquer l’identité complète de 19,2 millions de ses abonnés, dont les Iban, pour 5,1 millions d’entre eux, a été condamné par la Cnil à une amende de 42 millions d’euros, en janvier 2026. C’est bien peu pour une entreprise qui n’avait pas suffisamment investi dans la sécurisation de ses clients. » Et presque rien pour son propriétaire, qui, grâce à la téléphonie mobile, a pu, en vingt-cinq ans, devenir la septième fortune de France. »
Le Canard Enchaîné
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« 1 minute, 41 seconde »
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« Anatomie transversale de la volonté indomptable comme qualité de réussite, à travers Rocard, Arteta, Luis Enrique et les grands dirigeants. «
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« Le pressing n’est pas une question de course, ni même de récupération. C’est une question de domination psychologique. Nous voulions décider du moment où l’adversaire devait penser, de l’endroit où il devait jouer. Nous voulions être les maîtres de son temps. »
Arrigo Sacchi
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« On travaillait plus que (…). Ca faisait peur. (…) J’étais tout le temps fatigué. »
Zidane, sous Lippi.
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« Si vous laissez l’adversaire respirer, s’il a le temps de lever la tête et de réfléchir, vous êtes mort. Nous courons comme des bêtes pour récupérer le ballon dans les trois secondes, parce que c’est le seul moment où l’autre n’est pas encore organisé pour nous faire du mal. »
Pep Guardiola
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« Le football moderne se résume à une réduction drastique de l’espace. Si vous ne courez pas, si vous n’acceptez pas la douleur de la répétition mécanique du sprint pour étouffer le porteur, vous n’existez plus. Vous subissez le jeu de l’autre. »
Marcelo Bielsa
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« « Si un joueur va où il veut, ça implique qu’il y a des situations de jeu que je ne contrôle pas. L’année qui vient, je veux toutes les contrôler. Toutes sans exception. » Le commentaire de presse (Orange Sports) parle d’un « besoin maladif de contrôle ». »
Luis Enrique
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Marcello Lippi : La culture de l’agression et du sacrifice
« Une équipe de football doit être une unité de combat. Le talent sans la volonté de destruction de l’espace adverse ne vaut rien. Quand j’ai pris la Juventus, j’ai dit aux joueurs : « Nous devons aller chercher l’adversaire chez lui, lui imposer notre force physique et mentale dès la première seconde. » Le pressing n’est pas une option tactique, c’est une déclaration de guerre psychologique. Si vous courez plus que l’autre, si vous acceptez la souffrance aux entraînements, vous installez un climat de terreur chez l’adversaire. Il sait qu’il n’aura pas le temps de contrôler le ballon. »
…
Thomas Tuchel : L’ingénierie comportementale
Pour Tuchel, le pressing et la structure tactique ne sont pas négociables. Il a théorisé ce qu’il appelle le « constraining » (la contrainte) :
« Nous ne pressons pas pour faire plaisir au public. Nous pressons pour couper les connexions cérébrales de l’adversaire. Je veux que l’équipe en face ressente une claustrophobie tactique. Quand nous défendons en avançant, nous réduisons le terrain à la taille d’une boîte d’allumettes. Si mes joueurs ne respectent pas le positionnement au centimètre près, la structure s’effondre et nous perdons le contrôle. Le football de haut niveau, c’est de l’ingénierie du comportement. »
…
Vincent Kompany : Le refus du hasard
Formé à l’école Guardiola, Kompany a importé cette exigence de domination totale lors de son arrivée sur les bancs d’élite (notamment au Bayern) :
« Le danger, c’est le chaos. Si le match devient fou, si ça va d’un but à l’autre sans contrôle, alors nous laissons une place au hasard, et je déteste le hasard. Courir à haute intensité n’est pas un choix, c’est la condition préalable pour imposer notre rythme. Nous devons étouffer l’adversaire dès sa première passe. S’il a le temps de respirer ou de poser son jeu, c’est que nous avons échoué à le dominer mentalement. »
….
Hansi Flick : La verticalité punitive et l’usure
L’homme qui a orchestré le sextuplé du Bayern Munich en 2020 et qui a théorisé le Gegenpressing ultra-violent pousse la logique de Guardiola et Bielsa à son paroxysme physique :
« Notre jeu exige une agression constante sur le porteur. Ce n’est pas seulement de la tactique, c’est une épreuve physique que nous imposons à l’autre. Nous déclenchons le pressing dès la perte, le plus haut possible, pour punir immédiatement la moindre seconde de déconcentration. Si un joueur refuse de répéter ce sprint de trois secondes à haute intensité, il déséquilibre tout le bloc. C’est un engagement total : nous acceptons de souffrir physiquement pour que l’adversaire souffre mentalement. »
…
Mikel Arteta : La géométrie du contrôle absolu
« Arteta, qui a poussé Arsenal à maturité statistique (26,8 ans) pour rivaliser avec les plus grands, est peut-être le plus proche de la définition de Luis Enrique sur le « besoin maladif de contrôle » :
« Si un joueur sort de sa zone sans mon accord, il crée un espace vide que l’adversaire peut exploiter. Je ne peux pas accepter cela. Chaque phase de jeu, chaque transition doit être cartographiée. Le pressing n’est efficace que si les onze joueurs se déplacent comme un seul corps, de manière synchronisée. C’est une discipline de fer. Nous courons pour priver l’autre de sa liberté de penser. Quand nous y parvenons, le match se déroule exactement là où nous l’avons décidé en semaine. »
…
José Mourinho : La dictature de l’erreur provoquée
Mourinho est sans doute le plus proche de cette névrose du contrôle absolu, mais il l’applique de manière inversée : il ne veut pas contrôler le ballon, il veut contrôler l’espace et l’erreur adverse. C’est le maître de la claustrophobie mentale.
« Celui qui a le ballon a de la peur. Celui qui n’a pas le ballon est plus fort. Pourquoi ? Parce que si vous avez le ballon, vous risquez de faire une erreur. Si vous ne l’avez pas, vous contrôlez l’espace. Le pressing n’est pas une course folle, c’est un piège. Je prépare mes matchs pour que l’adversaire n’ait qu’une seule option de passe : celle que j’ai décidé de lui laisser, parce que c’est là que nous allons le tuer. Si un de mes joueurs oublie une couverture d’un mètre, il détruit tout le piège. Je veux le contrôle total de ce que fait l’autre. »
Chez le Mourinho de la grande époque (Porto 2004, Inter 2010), la fatigue imposée aux joueurs est avant tout mentale : une concentration de chaque seconde pour fermer les lignes de passe, un hachoir tactique ultra-rigide qui a éteint les plus belles équipes du monde. »
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Alex Ferguson : L’agression rythmique et le « Mental »
« Ferguson n’était pas un théoricien du tableau noir au sens de Sacchi ou Guardiola, mais c’était un manager militaire. Pour lui, la réduction de l’espace et du temps passait par l’intensité physique et la terreur psychologique imposées dès le tunnel des vestiaires.
« À Manchester United, nous n’avions pas le droit de laisser l’adversaire respirer, surtout à Old Trafford. Je disais à mes joueurs : « Asphyxiez-les. Dès qu’ils reçoivent le ballon, deux hommes doivent être sur eux. » Ce n’était pas seulement une question de tactique, c’était une question d’intimidation. Si vous harcelez l’autre sans relâche pendant les vingt premières minutes, son esprit lâche. Il commence à faire des passes faciles, il recule. Nous courions pour provoquer cette abdication psychologique. Le joueur qui refusait ce sacrifice n’avait pas sa place dans mon équipe. »
La citation de Zidane sous Lippi résonne parfaitement avec les joueurs de Ferguson (les Roy Keane, Gary Neville, Wayne Rooney) : ils décrivaient des entraînements d’une violence athlétique inouïe, conçus pour que le jour du match, la répétition mécanique de l’effort soit une seconde nature. »
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Arsène Wenger : Le contrôle par la dictature du tempo
« Wenger est souvent perçu comme un romantique du football d’attaque, mais c’est un contresens. C’était un scientifique (un ingénieur de formation) qui a rationalisé la vitesse de transmission. Pour lui, la domination ne se faisait pas par l’agression physique, mais par la vitesse de traitement cognitif.
« Le football moderne est une question de millisecondes. Quand j’ai construit l’équipe des Invincibles (2004), le but était d’atteindre une vitesse de passe telle que le cerveau de l’adversaire soit en retard permanent sur le ballon. C’est une autre forme de réduction de l’espace-temps. Si votre circulation de balle est parfaite, l’autre passe son temps à courir après des ombres, il s’épuise et sa structure se désintègre. Mais cela exige une discipline technique absolue. Une seule touche de balle de trop, et vous redonnez le contrôle à l’adversaire. »
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Carlo Ancelotti
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« Carlo possédait une élégance rare : celle de porter toute la pression sur ses propres épaules pour nous laisser respirer. Avant une finale de Ligue des Champions, alors que tout le monde était pétrifié par le stress, il arrivait dans le vestiaire, levait son sourcil, faisait une blague sur ce qu’il allait manger le soir, et soudainement, toute la pièce se détendait. Il ne nous demandait pas d’être des soldats ou des machines, il nous demandait d’être des hommes responsables. Cette classe naturelle, ce refus de dramatiser l’enjeu, c’est ce qui nous a rendus invincibles. On aurait donné notre vie sur le terrain pour lui, simplement parce qu’il nous traitait avec humanité. »
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« J’ai commencé ma carrière d’entraîneur à Parme avec un dogme : le 4-4-2 d’Arrigo Sacchi. Je pensais que c’était la seule façon de gagner. Un jour, j’ai refusé de recruter Roberto Baggio parce qu’il voulait jouer dix et que ça n’entrait pas dans mon système. C’est la plus grande erreur de ma vie. Depuis ce jour, j’ai compris. Je n’ai pas de système d’identité. Si j’ai de grands joueurs, mon travail est de les mettre là où ils sont à l’aise, de créer une structure qui les protège et de les laisser exprimer leur créativité. La tactique doit servir le talent, pas l’étouffer. »
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« Sur le terrain, l’entraîneur ne joue pas. Le match appartient aux joueurs. Vous pouvez préparer tout ce que vous voulez pendant la semaine, mais au coup d’envoi, le chaos s’installe. À ce moment-là, le positionnement rigide devient une faiblesse. Je préfère que mes joueurs développent leur propre intelligence de jeu. S’ils sentent qu’il faut reculer et bloquer bas, ils le font. S’ils sentent qu’il faut attaquer, ils attaquent. Je leur donne des principes, pas des chaînes. Le grand joueur sait mieux que moi ce qu’il faut faire à la 85e minute d’une finale. »
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« Le football moderne est plein de stress, de pression médiatique, de tactique lourde. Mon rôle est d’apporter du calme. Je ne crois pas à la terreur ou à la punition physique pour obtenir le sacrifice. Si un joueur me respecte et se sent aimé, il courra deux fois plus pour l’équipe. Le pressing ne doit pas être une souffrance mécanique, mais un effort solidaire consenti. La clé du succès à long terme, c’est l’harmonie du vestiaire, pas la dictature du coach. » »
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« La célèbre phrase de Xi résume cette obsession : « Le Parti communiste soviétique comptait 200 000 membres quand il prit le pouvoir ; 2 millions quand il vainquit Hitler ; et 20 millions quand il renonça au pouvoir… Parce que les idéaux et les convictions n’étaient plus là. »
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« Je ne sais pas s’il existe, mais je crois bien l’avoir rencontré au café Procope. Il y vient souvent et ne parle à personne ; seulement, quand il y a une conversation animée, il est toujours de ceux qui font le cercle pour écouter. Sa figure n’a rien d’extraordinaire ; il ressemble à tout le monde, et je n’aurais pas fait attention à lui, si je ne l’avais vu tenant à la main un petit écrit que j’avais publié le matin même. Je suis toujours bien disposé pour quiconque lit mes œuvres, fût-ce l’ennemi du genre humain. Le diable prend souvent les auteurs et les femmes par la vanité.
Vous croyez donc au diable ?
— Je crois à tout, il ne faut que s’entendre sur les termes ; IL Y A FAGOTS ET FAGOTS.
Pensant qu’il ne me connaissait pas, je cédai, comme le sultan des mille et une nuits, au désir d’entendre incognito un jugement sur mon compte, et, m’asseyant à sa table :
Ah ! ah ! lui dis-je, voilà une brochure nouvelle ; est-ce bon ?
— Ce n’est pas ce que vous avez fait de mieux, répliqua-t-il ; il y a quelques idées justes, mais elles sont bien clair-semées.
Je fus piqué de cette critique, et surtout d’avoir manqué mon but, mais il ne me restait qu’à en prendre mon parti :
vous me connaissez donc ? lui dis-je.
Il n’eut pas la politesse de faire allusion à ma célébrité, il répondit simplement :
JE CONNAIS TOUT LE MONDE. »
Louis Ménard
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« C’est grâce à l’élasticité de notre organisation militaire qu’on peut, chaque année, la réduire à sa plus simple expression ou la livrer à son plus redoutable développement, tout cela sans trouble, sans difficulte, sans changement dans la loi ni dans la manière de procéder. Les populations, qui y sont depuis longtemps façonnées, n’éprouvent aucune surprise, et leurs habitudes sont préparées d’avance à ses exigences. En vertu de ce système, nous avons une armée que l’on peut veritablement appeler nationale, et qui repond dignement à tous les sentiments de la France. Par l’effet et le jeu régulier de la loi, notre armée se recrute et se retrempe chaque année dans la jeunesse encore intègre des villes, et surtout des campagnes, dans la population calme, patiente, courageuse, disciplinable, de notre pays. Dans ce milieu, sain et robuste, les natures ardentes, les gens plus ou moins déclassés, les enrôlés volontaires, ceux qui se jettent dans la carrière des armes pour ses chances, ses aventures et les perspectives qu’elle ouvre à l’ambition, peuvent trouver sans inconvenient leur place et leur emploi. Rien n’est plus favorable qu’un pareil état de choses à l’esprit militaire; il entretient dans les familles et chez les jeunes gens, cette idée que tout Français naft soldat de son pays: chacun s’habitue d’avance à la perspective du service militaire qui attend indistinctement tous les hommes de vingt ans, et chacun se fait un point d’honneur de ses devoirs et de ses dangers. Le principe de la loi du recrutement n’est plus discuté cette égalité de tous devant la loi, scrupuleusement observée, rigoureusement pratiquée, ce devoir pareil pour tous de se devouer à la defense du pays, l’absence de toute distinction, de tout privilége, de toute faveur, fait que chacun comprend et subit à son tour la nécessité du service militaire. L’impôt le plus lourd, le sacrifice le plus grand, celui de la famille, de la liberté et de la vie, se fait ainsi accepter sans murmure. Aussi n’est-ce pas seulement un principe écrit dans la loi, mais un fait pratique et une chose passée dans les mœurs, que l’obéissance à l’appel du recrutement. A vingt ans, tout le monde est prêt à porter les armes, et c’est vraiment quelque chose de merveilleux que cette facilité avec laquelle la France se lève tout entière pour la defense de l’indépendance ou de l’honneur national. Elle est véritablement ainsi un peuple de soldats, et jamais des aptitudes plus précieuses n’ont rencontré une organisation plus favorable. Tel est le principe, telles sont les institutions dont le salut de la France peut à chaque instant dependre. 4. Proclamons-le de suite: à l’égard de tous ces points capitaux de notre système militaire, la loi de 1852 reste entière et absolument intacte, pas une de ses dispositions n’est modifiée si légèrement que ce soit par le projet de loi actuel. Čes éléments primitifs de la formation de l’armée sont mis précieusement à l’écart et placés hors de toute atteinte si nous l’examinons elle-même dans son ensemble, nous pouvons la diviser en deux parties: d’un côté les chefs, c’est-à-dire le cadre des officiers; de l’autre le corps de l’armée, c’est-à-dire les sous-officiers et soldats. L’organisation des cadres de l’armée est encore une chose irréprochable; les règles d’après lesquelles se recrute le corps des officiers, la part faite aux sous-officiers, l’admission des jeunes gens dans les écoles militaires, l’éducation qu’ils y reçoivent et qui demande une direction si délicate pour en faire des hommes distingués et dévoués à leur pays, et non pas des esprits systématiques et précoces seulement pour l’ambition; les lois et les principes qui régissent l’avancement dans les grades, tout cela est déterminé selon la plus exacte justice, la plus prévoyante sollicitude, la plus parfaite habileté. Par des combinaisons heureuses, on a su concilier les droits de l’ancienneté et les droits du mérite, permettre un avancement rapide sans décourager les anciens services, et tout faire concourir au bien public. 5. Mais si nous arrivons au corps de l’armée constitué par les sous-officiers et soldats, nous ne pouvons plus avoir la même admiration. On ne s’est occupé de cette partie si importante et si méritante de l’armée qu’au point de vue étroit des nécessités du service et de son devoir envers l’Etat; mais à part la discipline imposée, on a oublié le parti à tirer des sous-officiers et soldats, et la justice qui leur était due. On enrôle les jeunes gens à vingt ans, on les enlève à leur état et à leur famille; on les conserve sept ans dans les rangs de l’armée, et au bout de ce temps on les renvoie chez eux et on en prend d’autres ils ont servi l’Etat, et il n’en est pas autre chose. Sans doute, tont le monde doit et tout le monde paye le service militaire par le recrutement et le tirage au sort; ceux qui servent de leur personne ne font qu’acquitter leur dette, et il ne leur est rien dû pour ce fait; mais cependant il faut convenir qu’il y a un service rendu, que la difference est grande entre ceux qui tombent au sort et ceux qui y échappent; que pour exonérer completement les uns, le service, militaire retombe de tout son poids sur les autres, et que si la loi faisait quelque chose pour adoucir cette rigueur nécessaire, mais aveugle, on ne pourrait sans doute pas la trouver injuste. Or, de même qu’il a été possible de résoudre la question d’un avancement équitable pour tous, et tenant compte à la fois de la durée du service et de la supóriorité du mérite, de même il est possible d’améliorer le sort des sous-officiers et soldats, et de trouver dans cet acte de justice un nouvel et puissant élément de force pour nos institutions militaires, si fortes qu’elles soient déjà. 6. C’est ce problème que le projet de loi s’est propose de résoudre, et il nous paraît l’avoir fait de la manière la plus heureuse et la plus complète. La solution consiste simplement à faire du service militaire, facultativement et librement pour les sousofficiers et soldats, un état et un avenir. C’est ce qui n’existait pas; la carrière militaire n’était que pour les officiers, elle n’existait pas pour ceux qui ne pouvaient s’elever au-dessus des derniers rangs de l’armée, telle est la première lacune que le projet de loi réussit à combler. La loi obtient le résultat qu’elle s’est proposé en offrant aux militaires qui ont fini leurs sept années de service obligatoire, et qui sont disposés à rester dans les rangs de l’armée, des avantages tels que leur existence soit exempte de privations et que leur avenir soit assuré. Laissons complétement à l’écart le système et la combinaison financière du projet de loi; ne prenons que l’idée générale, mais constatons de suite que l’amélioration qu’il offre ne porte en rien sur les sept premières années de service, que rien n’est changé à cet égard. Ce n’est qu’à l’expiration des sept ans de service gratuit et obligatoire, régis par la loi de 1832, que notre projet de loi prend le sous-officier et le soldat pour lui offrir de se rengager, de continuer le service militaire et de s’en faire une existence et une carrière. 7. Mais si le projet de loi n’influe pas directement sur le sort de ceux qui font leurs sept ans de service légal, en leur ouvrant au delà de ce terme la perspective d’une carrière et d’un avenir, il leur fait un avantage nouveau qui change le caractère du service militaire, et le dépouille heureusement de cette empreinte de sacrifice sterile qui ne lui appartient que trop. Il y a en France, dans toutes les fonctions publiques, une existence assurée, un traitement et une pension; dans l’armée, les grades sont généralement occupés par la classe aisée de la société pourquoi ceux qui ne peuvent se placer que dans les derniers rangs, pourquoi l’élément militaire, qui existe dans la classe pauvre comme partout en France, n’aurait-il pas satisfaction? Cette satisfaction, le projet de loi la lui donne, et, désormais, celui qui n’aura pas eu la chance de garder ses foyers et de se faire chez lui un état et une famille, ne sera plus abandonné et renvoyé sans ressources á son atelier ou à sa charrue. Une compensation lui sera offerte, et il pourra du moins conserver l’asile de son régiment. Réparer ainsi, autant que possible, ce que le service militaire a forcément d’onéreux, faire aux derniers rangs de l’armée une situation qui ne soit pas complétement sacrifiée, tel est, à un premier point de vue, le but moral du projet de loi. Nous allons voir maintenant son but d’utilité publique. 8. Ce but n’est autre que de conserver le plus longtemps possible, dans les rangs de l’armée, les hommes qui ont déjà servi, d’obtenir sur une grande échelle le rengagement des anciens militaires, et de substituer cel élément précieux à l’élément inférieur des remplaçants. Le rengagement et le maintien des anciens militaires dans les rangs de l’armée est le but le plus important que l’on puisse se proposer, au point de vue de l’amélioration de notre organisation militaire. Il a attiré à plusieurs reprises l’attention de nos hommes d’Etat les plus eminents; les adversaires euxmêmes du projet de loi n’ont pu lui refuser leur approbation. Examinons rapidement ses avantages: a durée du service est limitée et fixée par la loi à sept années Généralement et à peu d’exceptions près, les soldats quí ont fait leurs sept ans de service quittent les drapeaux ¡ l’armée se renouvelle ainsi presque complétement septièmes; elle perd chaque année les soldats les mieux Instruits, les mieux disciplinés, les plus aguerris, pour les changer contre des conscrits dont toute l’education est à faire. On comprend du premier coup d’œil les vices de ce système le métier de soldat demande, comme tous les autres, un apprentissage; on rencontre dans les hommes plus ou moins d’aptitude; il faut un certain temps pour les former à la discipline, à la régularité, aux exercices militaires, pour les habituer à la fatigue. Les hommes compétents s’accordent à déclarer que, pour les armes spéciales, la cavalerie et les tireurs d’élite qui rendent tant de services, six ou sept ans ne sont pas trop pour faire un bon soldat et surtout un bon sous-officier. En vertu du renouvellement par septième, à peine arrivés à l’état complet d’instruction, les hommes disparaissent de l’armée, l’armée se déforme à mesure qu’elle se forme; en temps de paix, il faut des efforts incessants pour la maintenir au degré le plus avancé possible; en temps de guerre, pendant le cours d’une campagne, il ne suffit pas de combler les vides faits par l’ennemi, il faut combler ceux des libérations; l’armée est décimée par la loi du recrutement, et l’on voit dans ses rangs ceux qui ont fini leur temps et ceux qui en voient approcher l’expiration former un nombre d’hommes considérable qui peuvent envisager avec impatience le terme de leurs travaux, et qui, malgré leur courage, doivent avoir plus de résignation que d’ardeur dans l’accomplissement de leurs devoirs. Avec un pareil système, vous avez une armée qui ne peut jamais aller au delà d’un certain degré de force; il y a une limite de valeur et de perfection qu’elle atteint, à laquelle elle s’arrête, et qu’elle ne peut dépasser; une armée ainsi composée, qui est en travail continuel de formation et de dissolution, qui perd continuellement ses meilleurs soldats, ceux qui ont l’expérience de la guerre, le corps endurci, l’âme faite au danger, qui peuvent servir de cadre aux jeunes soldats, leur transmettre les traditions; une armée de cette nature se trouve nécessairement arrêtée dans le développement de sa force de guerre; elle ne devient pas ce qu’elle pourrait devenir avec une organisation meilleure. Il faut vraiment bien du courage à nos jeunes soldats pour braver la mort comme ils le font. Il leur faut une noble trempe pour jouer aussi gaiement leur vie, sans espoir de grades à quelques exceptions près, sans idees d’avenir et presque de récompense, lorsque, au bout de leur généreux sacrifice, et rentrés dans leur modeste foyer, ils perdent, en quittant le régiment et l’uniforme, jusqu’à cette solidarité d’honneur qu’ils ont payée de leur sang pour la léguer aux nouveaux venus. Que si à la gloire de leur noble et généreuse nature, nos soldats sont braves malgré cela, il faut admirer leur héroïsme, mais il faut moins admirer la loi, qui en exige tant de leur part. Comparez maintenant une armée formée avec des bommes qui sont soldats provisoires et en passant, qui n’ont pas avec leurs officiers la solidarité et l’homogénéité des gens appelés pour longtemps au même état et aux mêmes chances; qui, en exposant leur vie, font un acte de dévouement et d’abnégation d’autant plus héroïque qu’il est stérile pour eux; comparez une semblable armée à une armée composée d’hommes voués à la carrière des armes, l’ayant embrassée volontairement, en ayant le goût et la vocation, sans esprit de retour dans le foyer et le repos de la famille, vivant de la vie militaire, y trouvant une existence et un avenir qui leur convient, et acquérant ainsi par le perfectionnement de chaque soldat et par le perfectionnement d’un ensemble dont toutes les parties sont choisies, cette valeur physique et morale qui constituerait le plus haut degré possible de la force militaire. Il doit résulter de cette comparaison que la supériorité de ce qu’on appelle une vieille armée sur une armée de conscrits est un fait incontestable, et l’histoire a pu trouver souvent dans l’âge des armées la cause et l’explication de leurs victoires et de leurs revers. Vous le voyez, l’amélioration du sort des sous-offitiers et soldats, leur rengagement, leur maintien durable dans les rangs de l’armée, se lient étroitement et profondément à l’amélioration de l’armée elle-même. 9. A côté de ces avantages du projet de loi, nous ne pouvons passer sous silence la satisfaction qu’il donne une grande pensée d’humanité. Les resultats de I appel et de l’incorporation des jeunes soldats dans les rangs de l’armée a des côtés tristes; c’est une épreuve 1 laquelle ils ne résistent pas tous, et l’on est surpris de la différence de mortalité qui existe entre les jeunes et les anciens soldats. Ainsi, d’après des évaluations qui remontent à quelques années, on perd 7 et demi pour 100 de jeunes soldats la première année, 6 et demi pour 100 dans la seconde, 5 et quart pour 100 dans la troisieme, 4 et demi dans la quatrième, 3 dans la cinquième, 2 dans chacune des suivantes. Et d’après l’exposé des motifs, on peut établir une moyenne de 6 pour 100 dans les premières années, de 2 pour 100 dans la dernière. On comprend que les jeunes soldats enlevés à leurs famille et encadrés dans un régiment sont atteints au physique et au moral; il y a parmi eux des inaptitudes contre lesquelles il faut lutter; cela fait des victimes, et il en résulte des pertes douloureuses pour l’Etat, cruelles pour les familles, que l’on peut diminuer chaque fois que l’on conserve un ancien soldat au lieu d’en prendre un jeune. Ces pertes, déjà sensibles en temps de paix, prennent avec la guerre des proportions effrayantes; les armées trop jeunes fondent, suivant l’expression consacrée, et disparaissent presque entièrement, laissant leurs hommes sur les routes et dans les hôpitaux, s’il y a des distances à parcourir et des fatigues à essuyer avant d’atteindre le théâtre de la guerre, tandis que les armées éprouvées, comme le dit l’exposé des motifs, arrivent intactes sur les champs de bataille, et ne trompent ni les calculs du général, ni la confiance et les besoins de la patrie. 10. L’adoption du système de rengagement des anciens soldats fournit encore la solution la plus heureuse et la plus inattendue du problème depuis longtemps à l’étude, à savoir l’organisation de la réserve. Une armée qui se compose d’un grand nombre d’anciens sous-officiers et soldats, contient des cadres touJours prêts à recevoir et à s’assimiler des levées nouvelles de conscrits; vous pouvez passer ainsi subitement du pied de paix au pied de guerre, et doubler sans l’affaiblir votre armée; les anciens soldats, en encadrant les jeunes, leur communiquent leur experience, soutiennent leur moral, leur apprennent le métier, et entre eux il y a un véritable assaut de bravoure. 11. Enfin, nous trouvons dans l’exposé des motifs du gouvernement un aperçu qui sera apprécié du corps législatif: c’est celui par lequel on nous fait entrevoir que la réalisation du but que se propose le projet de loi serait un moyen puissant et efficace d’arriver, en temps de paix, à la réduction de l’effectif de l’armée et à des économies sur le budget de la guerre; c’est une perspective que nous avons envisagée sérieusement et à laquelle nous attachons le plus grand prix. Il est certain que, quand notre armée sera plus forte, elle n’aura pas besoin d’être aussi nombreuse, et à côté de l’économie si désirable qui en résultera pour les finances de l’Etat, il y aura cet autre avantage, que les appels seront moins nombreux, et que moins de jeunes gens seront enlevés à leurs foyers et à leur destination. En prenant moins d’hommes faits aux labeurs de l’industrie et de l’agriculture, on rendra aussi à la société moins d’anciens soldats habitués à vivre aux frais du gouvernement, à être logés, vêtus et nourris mieux que ne le sont nos paysans et nos ouvriers, et qui, en rent ant chez eux, s’y trouvent malheureux et déclassés pour la plupart. Avec l’habitude des armes et d’un certain genre d’oisiveté contracté dans les casernes, leur présence dans les villes n’est pas toujours sans danger, et l’on pourrait chercher des cadres pour l’emeute là où des institutions plus prévoyantes auraient le meilleur élément d’une armée. Tels sont les principaux motifs de la disposition fondamentale du projet de loi qui s’applique au rengagement. 12. Ces considérations répondent d’avance à une objection qui s’adresse à l’ensemble du projet de loi et qui consiste à contester son opportunité: nous voulons cependant en faire l’objet d’un examen plus spécial. Le projet de loi, dit-on, est une expérience sur l’organisation de l’armée; le succes n’en est pas certain d’avance. Pour ceux qui conservent des doutes à cet égard, il paraît imprudent de le tenter en présence d’une guerre difficile, au moment où notre armee a besoin de toutes ses forces et où rien ne doit venir la troubler. Pourquoi, ajoute-t-on, toucher à une organisation qui fonctionne si bien et qui prépare de si bolles pages à l’histoire? Comment peut-on vouloir mieux que ce que nous avons, de plus braves soldats, une armée plus héroïque et plus de prodiges de valeur? Est-ce possible? Ce sont précisément les succès de nos armes achetés par des prodiges d’heroïsme, de constance et de valeur qui doivent nous faire réfléchir. Dans l’état actuel de l’Europe, au point de vue militaire, l’armée que nous avons envoyée en Orient pourrait être considérée presque comme une vieille armée; elle a conquis de la gloire, mais les grands résultats de guerre ne sont pas encore obtenus, et ce que l’on veut, ce n’est pas de lui faire enfanter de nouveaux prodiges, mais c’est de la conserver à la France après le glorieux baptême qu’elle vient de recevoir. Il y aurait folie, quand on a une armée arrivée au degré de la nôtre, à ne pas considérer son intégrité comme le plus précieux des intérêts de la France; sous le rapport de ses brillantes qualités, elle n’a rien à ga gner sans doute, et il n’y a rien non plus à lui faire perdre, mais la France doit ménager le sang de ses enfants et non le prodiguer. Sans nous demander ce que la formation de l’armée d’Orient a pu coûter de larmes au pays, ce que les maladies nous ont fait perdre de jeunes soldats; sans noug appesantir sur les enseignements qui peuvent résulter de la guerre actuelle, nous en savons assez pour comprendre combien la pensée qui a dicté le projet de loi est sage, prévoyante et humaine. Aussi, non-seulement nous n’avons pu partager les craintes qui viennent d’être exprimées, mais il nous semblé que jamais il n’y avait eu plus d’opportunité et d’urgence à résoudre la question soulevée par le projet de loi, et que ce devait être là le motif de sa présentation au corps législatif. Qu’y a-t-il, en effet, de plus opportun et de plus urgent que de retenir dans les rangs de l’armée les braves qui en soutiennent si bien l’honneur en Orient? Sera-t-il jamais plus nécessaire qu’aujourd’hui, lors que nous entretenons si loin de nous une si grosse armée, de s’efforcer d’atténuer à son égard la mise en coupe réglée du recrutement? Non, il ne sera jamais plus important et plus nécessaire que maintenant de conserver le cœur de notre armée, de tendre le nerf de nos dispositions militaires; et cela, non pas seulement par les voies exceptionnelles que la loi met momentanément à la disposition du gouvernement, mais par des voies normales et durables. A d’autres égards encore, une armée solide et peu susceptible de se démoraliser est un point d’appui indispensable dans les circonstances présentes. La civilisation a marché, les moars se sont adoucies, mais les passions humaines n’ont pas changé et n’ont pas désarmé. Du sein même de cette civilisation, dont nous sommes si fiers, on a vu surgir des passions destructives de toute société et de toute civilisation. Ce n’est pas la misère des classes laborieuses qui pouvait les engendrer, car à aucune époque la société ne s’est préoccupée avec plus de sollicitude et d’efficacité de leur venir en aide et de les soulager. Ces passions sont plutôt le fruit d’une démoralisation, d’autant plus dangereuse qu’elle est incurable; elles naissent chez certains esprits cultivés, mais envieux et avides de jouissances sans travail. Depuis que ces haines se sont montrées au grand jour sans pouvoir s’assouvir, sur quoi repose le salut de la société, où est sa défense, avec quoi l’ordre est-il maintenu? Avec la force, rien que par la force. Il faut cependant que la societé soit désormais à l’abri d’un coup de main. Ne soyons donc pas dédaigneux pour les nouvelles garanties d’ordre et de sécurité publique qui nous sont offertes par le projet de loi. Notre sûreté intérieure fait notre force extérieure, et l’Europe assiste en ce moment à un spectacle qui doit ouvrir les yeux. Les projets de la Russie sont démasqués; le monde entier peut voir que c’est une guerre de fanatisme et d’ambition qu’elle a engagée; et ce n’était pas seulement Constantinople, c’etait bien l’Europe qui était menacée de devenir cosaqué. La grandeur de la lutte prouve à quel point elle était nécessaire, et combien le colosse avait grandi et s’était préparé. Et cependant, à l’origine, l’Europe a hésité; et en présence de cette guerre lointaine, qui ne soulevait pas nos passions nationales, si nous avions eu un gouvernement moins fort, moins résolu, moins confiant dans l’armée, qu’en serait-il arrivé? Vous le voyez, il ne faut rien négliger de ce que nos institutions militaires peuvent gagner encore; cela est bon pour la guerre d’abord; et si la paix doit se faire plus vite et meilleure, c’est également à ce prix. 13. Enfin le gouvernement actuel est-il le seul et premier qui ait songé à porter réforme et perfectionnement Jans nos institutions militaires? Gardons-nous de le croire. Des tentatives sérieuses se sont déjà produites, et, tout en rendant justice aux grandes qualités de nos forces de guerre, leurs vices ont été signalés par les hommes les plus compétents et les moins suspects de s’incliner devant le régime de la force. Au sein de la paix profonde et systématique qui a régné de 1830 à 1848, il s’est élevé des projets de réforme. A la suite des événements de 1840, qui soulevèrent des craintes de guerre, plus vite dissipées qu’elles n’avaient été conçues, l’émotion qui en résulta, si passagère qu’elle ait ete, suffit pour éveiller la prudence experimentée du maréchal Soult, alors ministre de la guerre; il connaissait le côté faible de notre armée, et voulut y remedier; il résulta de ses efforts plusieurs propositions qui firent l’objet de l’étude des chambres de 1841 à 1843; elles se terminèrent par un rapport de l’honorable M. Vivien, à l’appui d’un projet de loi qui ne fut pas adopté. En 1849, nouvelles apprehensions de guerre, nouvel effort impuissant qui n’aboutit qu’au rapport du general Lamoricière. Mais comme l’avenir était resté menaçant, on s’était de nouveau mis à l’œuvre sous l’assemblee islative, et une commission formée des hommes les plus eminents préparait un projet de réorganisation de l’armée, lorsque les événements du 2 décembre vinrent la dissoudre. Ainsi, sous tous les régimes, et à chaque appréhension de guerre, on a essayé d’améliorer notre organiation militaire, ce qui prouve qu’il y a quelque chose à faire et que cela est encore plus important pour la guerre que pour la paix. Ce qu’il fallait faire, on le savait. Le but était bien démonte; il fallait conserver dans les rangs de l’armes le plus grand nombre possible d’anciens militaires; mais le moyen d’y parvenir n’avait pas été trouvé. Augmenter le nombre des années de service était une rigueur dangereuse qui n’avait pu se faire accepter; la pensée de ne retenir les anciens militaires que par leur propre avantage était la plus juste et la meilleure : c’est celle du projet de loi. Il suffisait pour cela de combler la lacune que nous avons indiquée, et de faire du service militaire une carriere pour les sous-officiers et soldats. La leur faire aux dépens du budget était peut-être ce qui jusqu’alors en avait éloigné l’idée; une combinaison heurense s’est présentée, celle de faire des remplaçants avec les soldats rengagés, et de les doter avec le prix du remplacement; le but est atteint, il n’en coûte rien à l’Etat, et à côté de ces avantages on obtient en même temps un résultat tout autre, non moins considérable et cherché depuis longtemps, qui est l’amelioration du remplacement militaire. 14. Une difficulté restait à résoudre: suffisait-il d’ob tenir des rengagements à l’aide de certains avantages pécuniaires, de les faire servir au remplacement jusqu’à concurrence du nombre obtenu, et pour le reste des remplacements à faire, de laisser subsister le système qui se pratique actuellement? C’était une idée simple, et qui en apparence allait droit au but; les familles se seraient adressees à l’Etat plus volontiers qu’aux compagnies de remplacement. L’Etat aurait d’ailleurs pu forcer à prendre ses remplaçants, et il n’aurait eu qu’à équilibrer la dépense à faire et la recette à percevoir. Mais la possibilité de cette combinaison s’évanouit au premier examen, et elle demeure convaincue d’impuissance et d’inefficacite. Dès que l’Etat est obligé de convertir des rengagés en remplaçants, c’est-à-dire de ‘faire pour son compte, et dans une certaine mesure, du remplacement militaire, il se trouve nécessairement en face de la concurrence des compagnies auxquelles il vient disputer leurs meilleurs sujets. La guerre s’établit entre elles et lui; or l’Etat, malgré toute sa puissance, ne peut pas employer les mêmes moyens et disposer des mêmes ressources que les compagnies de remplacement; elles auraient payé les hommes plus cher et argent comptant; elles auraient fait appel et donné aliment à leurs passions. L’Etat, plus moral et moins industriel, eût été vaincu. a cha Les chiffres rendront ceci plus sensible: il que année environ six mille anciens soldats qui se vendent comme remplaçants; ce sont ceux-là d’abord et avant tout qu’il s’agit d’enlever au remplacement et de conquérir au rengagement. Voilà le terrain principal sur lequel la lutte se serait engagée or mettre l’Etat dans la nécessité de disputer les hommes aux compagnies, de les disputer pour ainsi dire à l’enchere, c’était le placer dans une situation indigne de lui, tout à fait désavantageuse, et le rengagement, au lieu de s’accomplir dans des conditions morales qui le relevent et en font la valeur, n’aurait plus été qu’ua marche à l’encan. L’Etat n’aurait pas pu accepter une pareille situation, et c’est inutilement qu’il l’aurait fait, car les compagnies de remplacement, habiles en manœuvres et en seductions de tous genres, auraient même, au prix de sacrifices plus ou moins grands, mais momentanés, infailliblement réussi à faire avorter à l’os rigine l’effet de la loi, et par conséquent à ruiner sor avenir. Mettre des entraves au remplacement par des conditions d’âge ou autres, eût été gêner, au détriment des familles, l’exercice d’un droit reconnu par la loi. On était amené à reconnaître que le remplacement par la voie administrative ne peut pas vivre en concurrence avec le remplacement libre, que l’un tue nécessairement l’autre, et que le système qui vient d’être exposé ne pouvait pas être mis en pratique. Il n’y a, en réalité, qu’une manière d’arriver à la substitution du rengagement au remplacement, c’est de charger du remplacement une institution spéciale, fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, et de supprimer le système actuel, c’est-à-dire les compagnies de remplacement. C’est ainsi que l’on est arrivé forcément, logiquement, par la nécessité de régler les moyens sur le but, au monopole du remplacement placé dans les mains de la caisse de la dotation de l’armée. 15. Independamment de ce premier motif, et pour sa confirmation, d’autres considerations, des raisons que l’on peut appeler d’ordre et de moralité publique, commandaient depuis longtemps la reforme du système actuel de remplacement. Ce système était défectueux et réprouvé; il peut disparaftre sans laisser de regrets, et s’il s’en élève un autre à la place plus moral et donnant à la fois légitime satisfaction à l’intérêt de l’armée, à l’intérêt des remplaçants, à l’intérêt des familles, il sera accueilli vec faveur par le sentiment public. Appelés à voter la suppression du mode actuel de remplacement, c’est-à-dire du remplacement par les compagnies, nous voulons rapporter d’abord le jugement rendu depuis longtemps sur lui par l’opinion, jugement dont l’honorable M. Vivien s’est fait l’éloquent et consciencieux organe dans le remarquable rapport dont nous avons déjà parlé. Le remplacement inquiète par ses abus ceux qui se préoccupent des intérêts de l’armée, qui la veulent forte, morale, disciplinée. Le nombre des remplaçants augmente dans une proportion toujours croissante: en ce moment (1845), plus de cent mille se trouvent dans les rangs de l’armée, et chaque année ils composent environ un quart du contingent; ils sont devenus une partie essentielle et considérable de notre force publique. Un grand nombre accomplissent honorablement leurs devoirs, obtiennent de l’avancement, arrivent aux grades élevés, et font oublier qu’un contrat vénal les a appelés sous les drapeaux. Mais, sans vouloir encourager des préventions souvent injustes, sans nous écarter des menagements dus à une portion aussi notable de l’armée, il est impossible de dissimuler que, dans l’échelle des qualites morales, les remplaçants sont genéralement places fort au-dessous des jeunes soldats qui servent pour eux-mêmes. Quant aux condamnations prononcées par les tribunaux ordinaires, les comptes rendus de la justice militaire établissent que, parmi les jeunes soldats, la proportion a été d’un prévenu sur quatre-vingts et d’un condamné sur cent trentedeux; pour les remplaçants, elle s’est élevée à un prévenu sur quarante-quatre et à un condamné sur soixante-deux, c’est-à-dire à peu près au double. Quant aux peines disciplinaires, un relevé fait sur les registres de punitions de vingt-quatre régiments, douze d’infanterie et douze de cavalerie, a donné les resultats suivants : par cent appelés servant pour eux-mêmes, soixante et onze jours de prison et trois cent dix de salle de police; par cent remplaçants, deux cents jours de prison et six cent trente de salle de police. » Dans ces chiffres, on a tenu compte aux appelés des délits pour insoumission. Si l’on veut en déduire cette nature de délits, qui n’est que le retard apporté par les appelės rejoindre leur regiment, qui ne touche en rien à leur moralité et ne peut être commis que fort rarement par les remplaçants, on trouve que pour les jeunes soldats il y a un condamné sur deux cent trenteneuf, et pour les remplaçants un sur soixante-deux. Cette proportion differente augmente à mesure que l’on s’éleve dans la gravité de l’échelle des peines. Ainsi, pour les condamnations capitales, ou à des peines afflictives et infamantes, les jeunes soldats représentent un condamné sur dix-neuf cent cinquante-quatre, tandis que les remplaçants en ont un sur trois cent soixante et onze; enfin, ce ne sont pas seulement les prisons ou les salles de police que les remplaçants sont destinés à peupler, ce sont aussi les intirmeries, les hôpitaux et les ambulances, autant pour des maladies feintes et simulées que pour des maux que l’on ne peut pas comparer aux blessures reçues devant l’ennemi. Ces chiffres rapprochés, continue le rapport de M. Vivien, représentent la valeur morale relative de l’une et l’autre catégorie. » Ces differences peuvent être attribuées à des causes nombreuses et complexes. Les principales sont le défaut d’informations suffisantes sur les antecedents des remplaçants, le caractère des intermédiaires qui participent à ces contrats, et les fraudes qui s’y mèlent d’ordinaire. Trop souvent les remplaçants n’acceptent cette condition que comme une dernière ressource; après avoir épuise toutes les autres, faute de moyens d’existence, et à la suite des désordres d’une vie turbulente et dissipée qui les a rendus à charge à leur commune, à leur famille et à eux-mêmes, des proxénètes sans foi s’emparent d’eux, troublent leur raison par d’ignobles orgies, abusent odieusement de leur crédulité et leur volent le prix même d’un contrat qui engage leur liberté et peut-être leur vie. Il est prouvé qu’en grande partie l’indiscipline des remplaçants tient au mécontement produit par les actes d’exaction dont ils ont été victimes, ou aux habitudes de debauche que leur fait contracter la possession d’un capital chèrement acheté et obtenu tout à coup à la suite de longues et dures privations. Celui qui a été dé pouillé du prix du remplacement ne se croit point oblige par un contrat qui ne lui a pas profité, sans s’occu per des liens qu’il a contractés avec l’armée; et ne voyant que les personnes avec lesquelles il a traité, il croit qu’elles l’ont affranchi de ses obligations en ne remplissant pas les leurs. Les compagnies de remplacement s’emparent des hommes qu’elles veulent exploiter, se chargent, pendant tout le temps nécessaire aux formalités administratives, de les loger, de les nourrir, et leur donnent souvent, en peu de jours, les plus detestables vices. Les devoirs militaires ne sont plus pour eux qu’un intolerable fardeau dont ils cherchent à oublier les ennuis dans l’ivrognerie et le libertinage. En résumé, le mode actuel de remplacement est la cause et l’occasion d’actes nombreux d’immoralité e d’exploitation; il donne naissance à un travail de démoralisation sur les remplaçants, qui a le double but de les engager d’abord et de les retenir dans les liens des compagnies, et ensuite de leur soustraire le prix du marché conclu. Un chiffre donnera l’idée des bénéfices scandaleux obtenus à l’aide de ces manœuvres par les compagnies ou les agents de remplacement. On pense généralement que sur quarante-deux millions payés par les familles, dix-huit seulement arrivent entre les mains des remplaçants; la difference devient la proie des intermėdiaires. Ainsi, ce système entretient entre les familles et les remplaçants une industrie mal famée qui s’exerce à dépouiller les uns de la rançon payee par les autres. On peut traduire ainsi les résultats : Pour les remplaçants, la perte de leur moralité, du prix de leur liberte, du fruit de leur sacrifice, et aux yeux de leurs camarades et de leurs chefs une prévention et une tache originelle que le sang versé pour la patrie ne parvient pas toujours à effacer; Pour l’armée, un élément qui ne le cède à aucun autre en bravoure, mais qui n’a pas toutes les qualités désirables de discipline, de soumission et de patience, à la difference des jeunes gens que l’on enlève à leurs familles, et qui avec le mème courage donnent toujours l’exemple des vertus militaires, la discipline et l’hon neur; Pour les familles, les exigences des compagnies, l’inquiétude de la responsabilité en cas de désertion et, dans les circonstances critiques, lorsque le remplace ment leur est plus précieux que jamais, les faillites des compagnies qui, en 1853 comme en 1840, ont violé leurs engagements, non par l’impossibilité de les remplir, mais pour placer les familles dans des embarras dont elles ne pourraient sortir que par une rançon plus forte. 16. Voilà ce que le projet de loi veut détruire. Que veut-il mettre à la place? une grande institution fonctionnant sous la surveillance et la garantie de l’Etat, qui favorise dans de justes proportions le rengagement des anciens militaires et s’efforce de le substituer d’une manière complète au remplacement, qui moralise au besoin le remplacement et le rend avantageux à la fois à l’intérêt des remplaçants et des remplacés et à celui des familles; Enfin qui place dans les mains de l’Etat l’ensemble de la formation de l’armée et le choix des éléments qui la composent. Cette institution, c’est la caisse de la dotation de l’armee. Elle appelle les anciens militaires à se rengager par le payement d’une haute paye, d’une prime et d’une pension de retraite, au moyen desquelles l’existence du soldat est meilleure, leur avenir plus assuré, que s’ils passaient leur vie dans les travaux du sol ou de l’industrie. Moyennant le pavement d’une prestation déterminée conformément à la loi, les jeunes gens faisant partie du contingent appelé obtiennent leur exonération et lear liberation définitive sans autres formalités, sans responsabilité, sans courir les chances de faillites. Enfin la caisse de dotation est exclusivement chargée de pourvoir au remplacement des jeunes gens exonérés, soit au moyen des soldats rengages, soit, au besoin, par des remplaçants administratifs. Les compagnies de rem placement sont en consequence supprimées. 17. La création de cette institution spéciale, qui est appelée caisse de la dotation de l’armée, doit fixer notre altention. Les fonctions qu’elle remplit auraient pu être confices directement au gouvernement: c’est ce qu’on n’a pas voulu. Les opérations du remplacement militaire ont été attribuées à un établissement particulier et créé uniquement dans ce but, pour rendre hommage aux principes de la loi de 1832 et garantir leur conservation. La caisse de la dotation prend, en réalité, la place des compagnies d’assurance. Elle ne reçoit le prix des exonération qu’à la condition de l’appliquer au remplacement militaire; la destination de la somme payée par les familles reste caractérisée, et le sacrifice qui en résulte continue à différer essentiellement de l’impôt, en ce qu’il ne tombe pas dans les caisses de l’Etat, et en ce que, loin d’être destiné à subvenir aux charges publiques, il est employé au bénéfice spécial et particulier de ceux mêmes qui le font. Nous ne pouvons qu’approuver l’esprit du projet de loi pour avoir fait de la caisse de la dotation un service spécial, placé en dehors du budget, cherchant à équilibrer les recettes et les dépenses, ne constituant pas une charge directe pour l’Etat, mais pouvant être seulement subventionné par lui à titre de garantie. Pour achever de suite ce qui concerne l’organisation de cette caisse, nous dirons qu’elle fait l’objet du tit. 1 de la loi qui institue, pour l’administrer, une commission supérieure dont l’art. 4 donne la composition. Cette commission, d’après l’esprit même de la loi, fonclionne dans l’intérêt des familles autant que dans celui de l’Etat, et il importait que sa composition pût être considérée comme donnant satisfaction à cette double considération. C’est par ces motifs que votre commission, sur la proposition de M. le comte Boissy d’Anglas, a demandé que le nombre des membres de la commission supérieure fût élevé à quinze, et qu’il y eût nécessairement dans son sein trois membres du senat et trois membres du corps legislatif. Cet amendement a été adopté par le conseil d’Etat. 18. Nous croyons avoir suffisamment expliqué, par tout co qui précède, les considérations qui justifient le projet de loi dans tout ce qu’il a de favorable à l’organisation de l’armée et à l’amélioration du sort des sous-officiers et soldats; il nous reste maintenant à l’envisager sur d’autres points de vue et surtout à répondre aux critiques qui se sont élevées contre lui. Il résulte de la création de la caisse de la dotation de l’armée et de l’ensemble des dispositions du projet de loi, que le système du remplacement libre ou remplacement par les compagnies est supprimé, et que le monopole du remplacement est placé entre les mains de la caisse de la dotation. Ce nouveau système demande à être expliqué. A côté de l’obligation du service personnel, la loi de 1832 a placé l’exception de la faculté du remplacement. La faculté de remplacement n’est pas ce qu’on peut appeler un droit absolu, elle dérive de la loi; mais elle est consacrée par un long usage et autant par des motifs d’intérêt public que d’intérêt privé. Le remplacement est juste, parce qu’il profite à ceux qui s’en servent sans nuire à ceux qui ne s’en servent pas; il ne crée pas d’inégalité entre ces deux classes, il est seulement la conséquence de l’inégalité des conditions humaines; passez le niveau sur tout ce monde, et vous produirez le genre d’égalité nécessaire pour que chacun rende en personne le service militaire. A un autre point de vue, l’intérêt de l’agriculture et de l’industrie, celui des professions libérales, des fonctions et des carrières civiles, des progrès des sciences et des arts, en un mot de la civilisation elle-même, défend hautement d’imposer à tous indistinctement l’obligation de passer dans une caserne, à faire le metier de oldat les années les plus fécondes de la vie : ce serait causer à la jeunesse un irréparable dommage, lui fermer la carrière qui a fait l’objet de son travail, de ses veilles et des sacrifices de sa famille; ce serait priver les diverses branches des connaissances humaines des conditions nécessaires pour obtenir leur progrès et leur perfectionnement; ce serait sacrifier les intérêts de la société tout entière. Si la loi du recrutement et l’obligation du service personnel ont pu si bien s’introduire dans nos mœurs, c’est assurément grâce à ce tempérament consacré par la loi de 1832, de la faculté du remplacement, et, jus qu’à ce jour, nul ne peut dire qu’elle ait énervé l’obligation du service militaire. La faculté de remplacement est donc devenue, pour ainsi dire, un principe et un droit. Ce droit jouissait même, en vertu de la loi de 1832, d’une garantie qui consistait dans la liberté de remplacement. Nous avons vu comment, pour assurer le succès du système de rengagement combiné avec le remplacement militaire, il a fallu nécessairement et pratiquement arriver à la suppression du remplacement par les compagnies, et à la constitution du monopole de la caisse de la dotation. Ce changement enlève au remplacement la liberté qui le garantissait. Avec le remplacement administratif, pour que ce système ne puisse pas devenir la confiscation de la faculté de remplacement, il faut plus que jamais lui accorder une garantie. C’est ce qui a produit la combinaison du projet de loi contenue dans l’art. 5. Elle consiste, en substituant l’exonération au remplacement, à faire de l’exonération un droit pour les familles, une obligation pour l’Etat. C’est ce qui est exprimé par les termes de l’art. 5, qui dit: Les jeunes gens compris dans le contingent actuel obtiennent l’exonération du service au moyen de prestations versées à la caisse de la dotation… Ainsi, il résulte de la loi que l’Etat prend l’engagement envers les familles d’exonérer les jeunes gens, moyennant une somme déterminée, conformément à ses dispositions. Tel est le système net, loyal et logique du projet de loi. 19. Malgré ces incontestables avantages, ce système n’a pas été assez heureux pour satisfaire tout le monde; il a rencontré des critiques dans le sein de votre commission; c’est sur lui que se sont concentrées les attaques des adversaires du projet de loi. Car il y a ceci de remarquable, que la pensée principale du projet de loi, que les deux grands résultats qu’il se propose, savoir: la conservation des anciens militaires dans les rangs de l’armée, la réforme des vices du remplacement, ont été généralement et hautement approuvées, mais en même temps que les moyens nécessaires et indispensables pour arriver au but sont discutés et refusés. La principale des objections élevées contre le projet de loi l’accuse de porter atteinte aux principes fondamentaux de la loi de 1832. On s’empare du droit d’exonération établi par l’art. 5 pour dire que cette faculté de se libérer du service moyennant une somme d’argent détruit le principe du service personnel; que désormais l’impôt et l’obligation du service personnel sont convertis en un impôt et une dette d’argent; qu’on aura de l’argent au lieu d’hommes, et que l’effectif de l’armée se trouvera compromis. Ces critiques n’ont heureusement rien de fondé; la loi de 1832 n’est pas en cause, ses principes restent intacts, on chercherait en vain à donner le change aux esprits. Le principe du service personnel, attaqué, dit-on, conserve au contraire toute sa vigueur; il existe dans sa force, d’abord à l’égard de ceux qui ne peuvent pas se faire remplacer, et cela comprend les trois quarts du contingent, 60,000 hommes sur 80,000: mais il subsiste également dans toute sa force à l’égard de ceux qui veulent se faire remplacer. En effet, en vertu de la loi de 1832, le service personnel est obligatoire, sauf la faculté de remplacement; en vertu du projet de loi, le service personnel reste obligatoire, sauf la faculté de l’exonération; c’est au remplacement et non pas au service personnel que se trouve substituée l’exonération; elle fait au service personnel la mème exception que faisait le remplacement, voilà ce qui est vrai. Le principe de la loi de 1832 n’est pas plus détruit par la faculté d’exonération qu’il n’était détruit par la faculté de remplacement; au lieu de dire servez, ou fournissez-moi un homme, l’Etat dira toujours: servez, ou donnez-moi le prix d’un homme; le seule difference consiste donc en ce que l’Etat, au lieu de demander un remplaçant, demande le prix d’un remplaçant; il n’y a rien autre chose de changé, et c’est toujours la même règle confirmée par la même exception. C’est qu’en effet les bases fondamentales de la loi de 1832 ne sont pas touchées, à savoir la formation des classes qui comprennent tous les Français âgés de vingt ans, la loi des appels, qui fixe le contingent, et le tirage au sort qui décide entre ceux qui font ou qui ne font pas partie du contingent. Ce sont là les véritables principes essentiels de notre loi de recrutement, et cette loi reste tellement en vigueur, et l’Etat est si bien armé de la même puissance que par le passé, qu’en vertu de la loi, et sans qu’il en soit besoin d’autre, une mesure législative pourra toujours ordonner la levée en masse de la classe qui arrive en son temps, et donner à la France autant de soldats que la Providence a bien voulu lui accorder de citoyens jeunes et robustes. C’est là le point qu’avant tout, pour la satisfaction de notre conscience, pour répondre à d’injustes attaques, pour bien faire connaître l’esprit de la loi, nous voulions nous efforcer de rendre aussi clair que possible. 20. Si notre armée n’est pas atteinte dans sa force matérielle, on prétend qu’elle l’est du moins dans sa force morale; il y a, dit-on, dans le projet de loi une tendance à substituer le principe vénal et mercenaire au principe du service gratuit; la dignité et la valeur morale de l’armée peuvent y perdre. Le sentiment noble et généreux qui ne voyait que l’avancement, le grade et l’honneur, sera altéré, le calcul et l’intérêt remplaceront l’enthousiasme qui enfante les prodiges. Enfin, notre armée sera moins nationale, et nous sommes sur la pente du système anglais. Non, notre armée ne sera pas moins nationale que par le passé; les remplaçants choisis par l’Etat vaudront bien ceux que fournissaient les compagnies; l’armée continuera par les appels à se rajeunir et à se retremper chaque année dans la jeunesse entière du pays, dans le sang le plus généreux et le plus patriotique de la France; c’est le sentiment national qui coulera toujours dans ses veines. Fera-t-elle moins de prodiges de valeur parce qu’elle sera composée d’un plus grand nombre d’anciens soldats? La rivalité de bravoure qui s’élèvera entre eux et les jeunes lorsqu’ils marcheront au feu ensemble, ne sera-t-elle pas, au besoin, un nouveau gage de victoire? La bravoure n’a rien à perdre en s’alliant au sang-froid et à l’expérience, et l’élan qui caractérise les armées françaises est naturel à la nation. La solidité des vieilles troupes est une qualité que le temps et l’habitude peuvent seuls donner. Si c’est une crainte que les adversaires du projet de loi ont voulu exprimer, personne ne voudra y croire, même de leur part, et si l’on veut absolument chercher des comparaisons dans l’armée anglaise, on verra bien, en présence de l’inébranlable valeur dont elle a fait de si récentes preuves, que s’il lui manque quelque chose, ce n’est pas le courage. Si l’on veut dire que pour conserver au sentiment de l’honneur militaire sa pureté et son prestige, il faut que la carrière soit gratuite, cela ne se comprend pas bien, car il n’y aurait alors d’honneur que pour les soldats, et il n’y en aurait pas pour les officiers qui ne servent pas gratuitement; pourquoi demanderait-on plus de désintéressement aux inférieurs qu’aux supérieurs? La carrière militaire est glorieuse, mais elle n’est pas une carrière d’honneur, par préférence aux autres. La vérité est qu’une fois la dette de sept ans de service gratuit payée à la patrie, on ne peut pas avoir la prétention sérieuse de conserver les soldats dans les rangs de l’armée, et de les obliger, par honneur, à servir gratis toute leur vie. Il est juste que, pour les soldats comme pour les officiers, lorsque le temps du service légal est fini, lorsque le service militaire cesse d’être un impôt pour devenir une carrière, il soit equitablement rémunére. Notre armée sera-t-elle pour cela mercenaire? Tomberons-nous pour cela dans le système anglais ? Si l’on veut voir dans l’exonération un principe de vénalité, c’est à la loi de 1832 qu’il faut s’en prendre, car cette vénalité n’est pas autre que celle du remplaplacement, et c’est cette loi qui l’a consacrée. Mais ni le remplacement ni l’exonération ne rendent une armée mercenaire; gardons-nous d’établir une comparaison entre l’armée française et l’armée anglaise, et de distinguer entre le mérite de l’une et celui de l’autre; qu’il nous suffise de pouvoir dire que l’armée française ne sera pas mercenaire parce que l’Etat n’achètera et ne payera pas un seul des hommes qui la composent. En vertu du projet de loi comme en vertu de la loi de 1832, les soldats qui serviront pour de l’argent ne seront pas payés par l’Etat. Il n’y aura de payes que ceux qui serviront pour autrui, qui seront des remplaçants, et ils seront payés non pas par l’Etat, mais par ceux qu’ils remplaceront. L’exonération substituée au remplacement ne change rien à ces principes et à ces faits; tous les Françai n’en continuent pas moins à devoir au pays un service gratuit de sept années; l’armée, à ce point de vue, ne coûtera rien à l’Etat. Comment peut-on voir là une armée mercenaire et vénale? 21. On reproche au système du projet de loi d’immobiliser les bas grades, de mettre obstacle à l’avancement, et d’enlever un mobile à l’ardeur du soldat: en pré-sence des avantages irrécusables du projet de loi, ce serait un petit mal pour un grand bien: mais ce petit mal n’existe même pas. Les bas grades ne pouvaient pas être l’objet d’une grande convoitise, quand on devait quitter l’armée et les perdre à la septième année de service; ils le deviendront au contraire, quand il s’agira de les conserver pendant une carrière de vingt-cinq années. Si on les attend un peu plus, on les gardera plus longtemps: n’est-ce pas là plus qu’une compensation? Dans l’etat actuel, on est souvent embarrasse des bas grades à donner; dans l’état futur, on peut être convancu qu’il y en aura encore chaque année une ample distribution à faire, et malheureusement, en temps de guerre, c’est un mobile qui ne manquera pas à l’ardeur des jeunes gens. 22. La dernière objection générale élevée contre le projet de loi est celle de la question des moyens pratiques. On reproche à l’Etat de se faire recruteur, de se chatger d’une mission qui compromet sa dignité et celle de ses agents, qui, dans les temps de guerre, l’expose, par la cherté de l’exonération, aux maledictions des familles; enfin, d’entreprendre une tâche qu’il est incapable d’accomplir. L’Etat, dit-on, ne pourra pas ei na saura trouver de remplaçants. Le recrutement de l’armée est un des plus imporfants de nos grands services publics; il n’y a rien là d’indigne des soins du gouvernement; ses agents n’auront à se compromettre en rien, car il ne s’agit pas d’une armée soudoyée et fournie à prix d’argent. L’armée existe par la loi de 1832; il s’agit seulement de demander au pays les remplaçants qu’il fournit ordinairement il suffira pour cela de faire appel aux populations par l’intermediaire des préfets, des souspréfets et des maires, comme dans les emprunts on fait appel à son argent. Il n’y a rien là d’indigne ni de compromettant. Mais on prétend que cet appel ne sera pas entendu, que l’Etat est incapable de trouver par les voies loyales les remplacements dont il a besoin, que les compagnies seules pouvaient faire cette besogne par les moyens qu’elles emploient et qu’elles seules peuvent employer. Dieu merci, l’Etat ne se servira pas des mêmes moyens que les compagnies, et cela suffira, selon nous, pour qu’il trouve plus de remplaçants qu’elles n’en trouvaient. Quand on saura qu’on a affaire à l’Etat, qu’il n’y a ni fraude, ni exploitation, ni faillite à craindre, que le contrat sera loyal, honorable, execute, pourquoi n’y aurait-il pas autant et plus de remplaçants que quand tous ces avantages n’existaient pas? Examinons la question avec les chiffres, et voyons si la tâche de l’Etat sera bien difficile. Il faut, en temps de paix, avec des appels de 80,000 hommes et une réserve, 16,000 remplaçants; en temps de guerre il en faut environ 20,000. Sur ces 16,000 ou ces 20,000 remplaçants, l’Etat en a déjà 12,000 de trouvés: ce sont les anciens soldats qui se rengagent ou qui se vendent comme remplaçants, et dont le nombre s’élève en moyenne à 12,000 par an. Comparons maintenant la situation de l’Etat et celle des compagnies, et voyons où sera l’avantage. Il fallait aux compagnies 16,000 ou 20,000 remplaçants, et elles les trouvaient facilement; il n’en faudra à l’Etat que 4,000 ou 8,000; et les adversaires du projet de loi pretendent que l’Etat ne les trouvera pas ! L’element remplaçant existe en France dans une telle proportion, qu’il ne s’en présente pas 16,000 par an, mais bien 35,000; et, sur ce nombre, on prétend que l’Etat ne sera pas assez heureux pour en trouver 4,000! La libération fait sortir des rangs de l’armée 45,000 hommes par an, et l’on prétend que l’Etat ne parviendra pas en retenir 4 ou 5,000! Le remplacement coûtait aux familles 42 millions, il ne revenait que 18 millions aux remplaçants, le reste faisait le bénéfice des compagnies; et l’on prétend que P’Etat, qui n’aura pas de bénéfices à faire, ne pourra pas, avec 42 millions, faire ce que les compagnies faisaient avec 18 millions! Et on prétend tout cela lorsque l’Etat améliore sensiblement l’existence des sous-officiers et soldats pendant le temps du service, lorsqu’il en abrége la durée, lorsqu’il leur assure, à son expiration, la propriété d’un capital et la jouissance d’une pension de retraite suffisante, lorsqu’il efface la tache originelle du remplacement, lorsqu’il fait, en un mot, aux sous-officiers ou soldats une carrière plus honorable et bien plus avanlageuse que par le passé! En présence de ces avantages, soutenir que l’Etat ne Touvera pas 4 ou 5,000 rengagés de plus ou remplaçants au besoin, c’est un peu fermer les yeux à la lumiere le rengagement, à lui seul, suffira pour fournir ces 4 ou 5,000 hommes, c’est notre profonde conviction; et le remplacement n’aura même plus à se montrer. En temps de paix, cela n’est douteux pour personne, pas même pour la plupart des adversaires du projet de loi; en temps de guerre, est-il nécessaire de rappeler que quand il n’y avait ni état ni avenir pour les sousofficiers et soldats, il y avait cependant un redoublement d’enrôlements volontaires; qu’en 1853 il y en a eu 40,000 sans l’excitation d’une guerre nationale qui fait oler à la frontière; que les compagnies n’en ont jamais manqué, et que c’est bien plus l’argent qui fait defaut au remplacement que le remplacement ne fait défaut à l’argent. Dans un pays comme le nôtre, où l’on ne craint pas le danger, avec le caractère français qui est séduit par la vie et les dehors militaires, qui aime à être pensionnaire de l’Etat, à ne pas avoir à songer aux besoins journaliers de l’existence, à trouver dans un traitement fixe et une pension le présent et l’avenir assures, on ne doit craindre qu’une chose, c’est que l’on ne trouve beaucoup meilleur d’être militaire que d’être ouvrier ou paysan, et que l’etat militaire ne soit sollicité comme une fonction et une place. Quant à la malediction des familles lorsque l’exonération deviendra coûteuse en temps de guerre, il faut pour y croire faire peu d’honneur au bon sens de la Population et à la loyauté du gouvernement. 5 CAHIER.-4 PARTIE.-1855. Le gouvernement ne sera pas assez insensé pour pressurer les populations à l’aide de l’exonération des jeunes gens, et les populations se rendront parfaitement bien compte par le prix que l’Etat sera obligé de payer aux rengagés et aux remplaçants, du prix qu’il est obligé de demander lui-même l’exonération. 23. Enfin, on dresse contre le projet de loi un dernier chef d’accusation. Il y avait environ par an 6,000 soldats qui se rengageaient; ces 6,000 hommes comptaient dans l’effectif, c’était donc 6,000 de moins à appeler chaque année sous les drapeaux. Or, maintenant que ces 6,000 rengagés vont servir de remplaçants, cela va faire un vide dans l’effectif qui n’existait pas avant, il faudra donc éleve thaque année les appels du chiffre de 6,000 hommes. Les riches seront ainsi exonérés au moyen des rengagés, et au lieu de cela les appels devenus plus considérables frapperont sur les pauvres. Il n’en sera pas ainsi : n’abusons pas d’abord de l’argument qui place l’intérêt des pauvres en opposition avec celui des riches; ici, d’ailleurs, l’intérêt n’est ni assez marque ni assez prouvé pour qu’il soit prudent de toucher une pareille corde et de s’en faire un moyen contre la loi. Car l’argument n’existe même pas, et les faits prouvent contre ceux qui le mettent en avant. Les appels ne seront pas plus considérables par plusieurs raisons. D’abord, le nombre des enrôlés volontaires croîtra infailliblement avec une loi comme la nôtre, et il comblera tout ou partie du vide laissé par les rengagés. Ensuite, non-seulement on n’appellera pas plus, mais on appellera moins de soldats, parce qu’on en perdra moins par les maladies et l’acclimatation au régime miliraite, et parce qu’on en aura besoin d’un moins grand nombre. Si l’on veut réfléchir à la force de constitution que donnera à l’armée la nouvelle organisation et la consistance morale surtout pour le maintien de l’ordre qui en résultera pour elle, on sera parfaitement convaincu qu’on pourra faire face aux mêmes nécessités que par le passé, avec un effectif moindre, et qu’il sera diminué, non pas de quelques milliers d’hommes, mais dans une proportion beaucoup plus considerable. Nous croyons avoir répondu aux critiques qui ont été le plus généralement élevées contre le système du projet de loi; nous avons par cela même répondu aux amendements qui tendaient à supprimer, changer ou modifier profondément ce système. Tels sont ceux de MM. le général Dautheville, le général Lebreton, le marquis d’Andelarre, le comte Caffarelli. Cependant quelques-uns de ces amendements nécessitent des observations particulières. 24. M. le général Dautheville pense que l’accroissement du nombre des rengagés, l’augmentation de la pension de retraite des sous-officiers et soldats, la réforme du remplacement militaire, sont autant d’améliorations importantes; mais il croit que ces avantages sont indépendants du remplacement administratif, et il craint que le monopole du remplacement par l’Etat ne développe le goût de l’exonération parmi les populations, de manière à porter atteinte à l’honneur militaire, en substituant le principe du service venal au principe du service personnel, au patriotisme et au dévouement qui entretient le feu sacré de nos régiments, et qu’à la longue la composition de l’armée n’en soit altérée. M. le général Dautheville aurait donc voulu que le déficit qui aurait pu se trouver dans les rengagements fût comblé par les contrats de remplacement passés de gré à gré, mais à la condition de moraliser ce genre de remplacement. On aurait pu y parvenir, selon lui, en exigeant des attestations de moralité complete de la part des maires, unis à l’affirmation des sous-prefets et préfets, et enfin la présence du notaire pour les contrats de remplacement, avec prohibition de toutes contre-lettres. Sur ce dernier point, la commission a pensé que ces garanties étaient à peu près illusoires, et ne présentaient que des remèdes tout à fait insuffisants aux vices du remplacement actuel. Elle a donc rejeté l’ensemble de l’amendement par cette raison et par celles qui ont été précédemment exposées. 25. Une partie de l’amendement du général Lebreton faisait disparaître le systeme de remplacement du projet de loi, c’est le motif qui l’a fait rejeter par la commission; mais la seconde partie de son amendement, sur l’art. 5, dérivait d’un tout autre ordre d’idees. M. le général Lebreton voulait que le gouvernement fût autorisé à accorder l’exonération du service militaire à ce qu’il appelait des soutiens de famille, c’està dire aux jeunes gens dont le travail et les soins pouvaient être considérés comme indispensables à l’existence de leurs parents. Tout en rendant justice à la pensée humanitaire qu a dicté cet amendement, votre commission n’a pas cre pouvoir l’adopter. D’abord, la loi de 1832, en faisant des catégories de dispenses et d’exemption, a prévu les cas où un jeune homme peut être considéré comme l’indispensable soutien de sa famille: nous citeront le fils de la veuve, le frère de celui qui est sous les drapeaux, etc. En dehors de ces catégories, on tombe dans l’arbitraire, et en matière de service militaire, il faut avant tout s’en preserver. Cependant, la loi a admis qu’il pouvait y avoir des cas imprévus, et elle a encore autorisé, en observant certaines formalités, à admettre ce que l’on appelle les positions intéressantes de famille, mais dans une proportion de 2 pour 100 seulement, ce qui est déjà quelque chose sur un contingent. La loi de 1832 a donc pourvu au prévu et à l’imprévu. De plus, le système du général Lebreton consisterait à faire payer, par la caisse de dotation, des remplaçants à tous ceux qui seraient considérés comme soutien de leur famille: c’est alors que l’on a fait observer avec raison que la caisse de dotation n’y suffirait pas, et que dès que ce serait elle qui payerait, il n’y aurait plus de limites aux demandes d’exonérations et aux pretentions d’être l’indispensable soutien d’une famille. Enfin, quand on fait des lois, il faut prendre garde de se laisser entraîner sur la pente de certains sentiments généreux: une action méritoire, si elle est l’œuvre de la charité privée, prend un tout autre caractère lorsqu’elle se fait en vertu de la loi et par l’intermédiaire de l’Etat, qui prend alors dans la bourse des riches pour verser dans celles des pauvres. »
Jurisprudence générale, 1855, Armand Dalloz, Charles Vergé, Dalloz (Firm), France. Cour de cassation, Gaston Griolet, Victor Alexis Désiré Dalloz, Édouard Dalloz, Université de Cornell
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« Invité le 12 mars sur BFMTV, l’ambassadeur de Russie en France, Alexeï Mechkov, est interrogé par Benjamin Duhamel : «Emmanuel Macron a qualifié la Russie de menace existentielle pour l’Europe, il a également qualifié votre président d’impérialiste révisionniste. Vous êtes une menace, monsieur l’ambassadeur de Russie en France, pour l’Europe, pour la France ?». Réponse de Meshkov (en russe) : «Cette fameuse déclaration, ces propos, ont été qualifiés par notre ministre des Affaires étrangères comme assez drôles, même marrants. Vous pouvez ouvrir un manuel d’histoire : est-ce qu’une seule fois la Russie a menacé la France ? La France, oui, l’histoire de nos relations n’a pas toujours été facile, Napoléon Ier, la guerre de Crimée, avec Napoléon III, mais la Russie n’a jamais menacé la France.»
Et Benjamin Duhamel de lui soumettre alors trois photos : celle d’un drone français frôlé récemment par un avion russe en Méditerranée, les étoiles de David taguées à Paris en novembre 2023 commandités par un homme d’affaires moldave proche »
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« Les protagonistes :
Racem : L’interviewer (fondateur de Legal Place).
Antony : L’invité (Ancien membre du GIGN, spécialiste en négociation et intervention).
« Racem : Au début de la sélection, on va venir te tester physiquement pour voir si tu as le minimum requis pour vivre les expériences qu’on va devoir te faire traverser. Et ensuite, dans une deuxième phase de test, une fois qu’on a écrémé les quelques-uns, quelques-unes qui avaient la capacité physique d’encaisser la dureté de l’entraînement, on commence à venir les triturer, ou les tester, ou les mettre à l’épreuve mentalement ? Avec le sommeil, avec l’eau froide, avec les blessures, avec le manque de nourriture et ainsi de suite, et les pressions psychologiques ?
Antony : Et ça, c’est ce que tu vas vivre dans ta carrière au GIGN parce que tu vas t’apercevoir que le matériel est très lourd, que parfois il faut tenir longtemps, qu’il faut tenir dans l’eau froide, qu’il faut tenir dans des chaleurs pas possibles en fonction des pays dans lesquels tu interviens — parce que le GG intervient aussi à l’étranger — et ça va influer sur ton mental. Est-ce qu’à un moment donné tu as la capacité psychologique, émotionnelle, d’endurer des longues missions difficiles, coupées des autres, avec des pressions parfois insoutenables, avec des vies en jeu ? Et donc en fait, tu reproduis en mission ce qu’on t’a fait étrenner à l’entraînement.
Racem : Ok. Et donc ça veut dire que dans la sélection, il y a des épreuves qui sont psychologiques ? Même si c’est physique, il y a une composante physique… Et j’avais regardé, j’avais lu que dans la sélection des forces de ce type-là, des unités spéciales, on cherchait des gens équilibrés psychologiquement, stables, qui parfois ont des enfants. C’est quoi le rapport entre avoir des enfants et la solidité ?
Antony : Ben en fait, l’idée c’est de se dire : il faut qu’on ait des gens suffisamment stables émotionnellement, suffisamment matures. C’est ce qui fait, par exemple, qu’au GIGN il faut avoir 24 ans minimum pour pouvoir rentrer. Et en même temps, il y a un espèce d’agglomérat de profils de personnalité où la typicité des gens qui rentrent, c’est : tu es assez stable émotionnellement, tu as une structure de personnalité, de famille, de couple qui fait que, bah, tu n’es pas un « petit foufou » et que tu as envie de rentrer à la maison le soir, que tu es capable de prendre des décisions sous pression… et en même temps, tu es assez fou et complètement barré pour faire des trucs qui ne sont pas entendables par le commun des mortels. C’est-à-dire : il y a un mec qui m’attend avec un flingue derrière la porte et je vais quand même aller le chercher. Donc il faut cet agglomérat de micro-folie et de grande stabilité émotionnelle pour arriver à faire ce truc.
Racem : C’est un équilibre dur quand même, hein !
Antony : C’est pour ça que la sélection est compliquée. C’est parce qu’en fait, on ne crée pas ça chez les gens, on le trouve chez les gens. Pour moi, le GIGN, ce n’est pas un truc sur lequel on force pour rentrer, mais c’est un espèce de tamis au travers duquel on essaie de passer les grains les plus fins jusqu’à la fin, jusqu’à ce qu’à la fin il en reste quelques-uns seulement. Et c’est ça : tu passes les épreuves du GIGN pour faire en sorte qu’on puisse trouver ou révéler chez toi l’aptitude sur laquelle on va s’appuyer pour t’apporter des compétences techniques et parfois physiques.
Racem : Ça me rappelle juste le test de West Point, qui est un test très connu parce que c’est sur une longue durée. Ils n’ont jamais compris… ils savent que c’est un très bon test pour sélectionner, comme tu dis, les personnalités adaptées à ça, mais ils ne savent pas prédire à l’avance qui va le gagner ce test. Il y a quelqu’un qui a écrit un livre qui s’appelle Grit, peut-être que tu connais ? Et The Grit, en fait, elle a réussi à faire un test qui anticipait très bien ceux qui allaient réussir. Et la seule chose qui comptait, c’était la ténacité, quoi. Elle marche aussi dans un contexte entrepreneurial, si tu fais une thèse, tu fais de la recherche… finalement cette ténacité-là, elle est un point commun entre beaucoup de choses où tu peux être très « smart » et ne pas avoir cette ténacité. Tu peux être très costaud et ne pas l’avoir.
Antony : Ouais. Le principe… alors c’est vrai qu’effectivement, les aptitudes physiques ne sont pas du tout révélatrices du potentiel mental. Ce qui crée une difficulté à la prédiction avec une grande précision, c’est qu’à un moment donné, on a assez peu de gens qui finissent, et donc on a du mal à trouver un facteur « fil rouge » entre ces gens-là. C’est intéressant de venir regarder sous différents angles, mais la ténacité, la résilience, sont des choses qui viennent être vécues ou découvertes rarement, parfois dans certains moments de vie. Moi, j’avais l’habitude de dire, quand sur certaines sessions je sélectionnais les candidats, d’essayer de faire des prédictions sur du profilage, sur la réussite ou pas à certaines épreuves… et en fait l’idée, c’est de laisser sa chance au produit systématiquement parce qu’on peut être surpris. À chaque épreuve, bah, c’est une occasion nouvelle de se découvrir et d’aller dans une zone dans laquelle on ne se connaît pas soi-même. Cette sélection du GIGN, elle permet de découvrir les gens, mais elle permet aussi aux gens de se découvrir eux-mêmes.
Racem : Et toi, ça t’est arrivé de dire : « Ce gars-là, jamais il va le passer, je le vois », et il te surprend ? C’est le survivant du test ?
Antony : Alors, on arrive assez vite à détecter, ok, parmi les candidats et les candidates, quels sont ou qui sont ceux qui ne vont pas arriver au bout. Par contre, parmi ceux qui passent les étapes, c’est assez difficile parce qu’il peut se passer tellement de choses. « Euh, je me suis blessé », « Je supporte pas très bien le froid », ou dès que je manque de sommeil, bah ça altère vraiment… c’est genre un coefficient, comme à la fac, hein ! Il y a un coefficient perturbateur de ça chez moi, dans mon profil de personnalité, qui fait que bah, ça me déstabilise là où on n’aurait pas pu le voir arriver. En fait, l’idée c’est de faire passer une batterie de tests, de filtres et d’épreuves aux gens pour se dire : « Ok, ceux-là, celles-là ont le minimum requis pour rentrer dans cette unité ». Et ensuite, il n’y a pas de bonne ou de mauvaise réponse. On veut juste savoir comment est-ce qu’ils vont réagir quand ça va merder. Parce que des gens parfaits, il n’y en a pas sur cette planète. Et qu’en gros, ben, on veut savoir comment tu réagis quand tu es en stress, comment tu réagis quand tu as froid, quand ça dure trop longtemps… et ça nous va, en fait.
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Racem : Et tu es passé à la partie négociation. Comment ça se fait que c’est les mêmes… le même groupe finalement qui fait à la fois des opérations de surveillance, d’arrestations musclées et cetera, et qui fait aussi un truc très mental et différent qui est la négo ? C’est des équipes différentes ou alors ?
Antony : En fait au GIGN, tu as trois grandes forces, quatre… Tu as la Force Intervention (FI), qui est le GIGN que tout le monde connaît : « J’arrête des terroristes, des preneurs d’otage », ainsi de suite. Tu as ensuite une Force Sécurité Protection (FSP) qui protège les ambassadeurs à l’étranger et notamment en Irak, en Côte d’Ivoire, en Afghanistan, dans des pays sympas. Et tu as l’Observation Recherche (FOR) qui fait de la filature, qui pose des micros, des caméras et ainsi de suite. Et tu as également rattaché à la sécurité protection mais au GIGN en général, le GSPR, qui est le Groupe de Sécurité du Président de la République, qui participe pour moitié avec la police à la sécurité du président en place.
À l’intervention de cette unité-là, sont extraits et sélectionnés, parmi les opérateurs des colonnes d’assaut, les négociateurs. C’est un choix coûteux et en même temps raisonné de l’unité. C’est une des seules unités au monde qui a fait ce choix-là. Tu vas dans plein de pays, tu vois les SWAT arriver : le négociateur arrive avec sa bagnole, son parapluie et ses souliers vernis. Tu as plein d’unités où c’est le cas. Le GIGN a fait le choix d’avoir des opérateurs qui sont capables de faire ce que font tous les autres, et à un moment donné, soit de sortir de la colonne d’assaut, soit d’être dans la colonne d’assaut pour connaître en fait les contraintes tactiques et d’être un outil de plus dans la main du chef.
C’est-à-dire que le négociateur va être en capacité de prédire certains fonctionnements et de proposer au chef de préparer une équipe parce que ça va partir en vrille, ou de dire au chef : « Je te propose une diversion pour que tu fasses rentrer une équipe là-bas », ou « Là, moi je pense que c’est mort, il faut qu’on intervienne ». Et donc c’est pour ça qu’il y a vraiment un travail main dans la main et que le négociateur, au même titre qu’un spécialiste explosif, un sniper ou le maître de chien, va être en capacité de proposer, de donner une expertise qui est complètement dans la veine de l’objectif final.
Racem : C’est-à-dire que c’est des gars qui ont fait du combat rapproché, qui savent sniper, et en même temps ils se sont spécialisés dans la négo ? Ils sont intégrés à une unité d’intervention et donc ils peuvent, en pleine intervention, stopper… donc il y a une forte synergie, en fait ?
Antony : Il y a une forte synergie. C’est ce qui fait que des fois on met tout de suite à l’écart les négociateurs pour les laisser seulement à la négociation, mais des fois… ouais, ils sont juste à la négociation et en conseil dans la main du chef. Mais des fois on va se retrouver avec un négociateur dans la colonne d’assaut. Ça rentre dans la maison, ça arrive au fond du couloir, et avant de rentrer la porte, de casser la dernière porte, il va laisser une dernière chance ou tendre une dernière main à la personne pour lui permettre de… parce que l’Américain en souliers vernis, il ne peut pas une fois qu’il… C’est soit il est à l’extérieur et il négocie, soit c’est bon, l’assaut est donné, il ne peut plus intervenir. Au GIGN, la négociation se fait jusqu’à la dernière seconde.
Racem : Donc ça… ok, waouh. Ça veut dire que parmi les mecs qui sont entrés dans ce test-là, on va choisir ceux qui ont une appétence pour ça et on va les spécialiser ?
Antony : C’est la seule spécialité qu’on ne peut pas t’imposer dans l’unité. Ton chef peut te dire, quand tu arrives en section : « Toi tu seras tireur d’élite », « Toi tu seras spécialiste explosif », « Toi tu seras sport de combat ou infiltration spéciale ». Mais les négociateurs doivent faire acte de volontariat pour devenir négociateur. On ne peut pas te forcer à avoir de l’empathie, de l’écoute et de la compréhension.
Racem : Et toi, tu as eu cette décision à un moment, quoi ? C’est ça ?
Antony : À un moment donné, il s’est passé un truc. Une mission où ça a « bippé » la nuit. Je me suis mis derrière mon fusil sniper, j’ai attendu trois-quatre heures, les négociateurs ont fait sortir le mec. Je suis reparti dans ma bagnole à 200 km/h, j’ai retraversé la France, et je me suis dit : « En fait, il me manque un truc. Je voudrais avoir une capacité d’action encore plus grande, un spectre plus large ». Et donc, soit je serai dans l’action principale, soit je serai dans la négociation, mais dans les deux cas je veux faire un truc. Et donc ce n’est pas par volonté de compréhension de l’être humain que j’ai choisi la négociation, mais c’est dans une volonté d’être tout le temps dans une action prépondérante et avoir plus de cartes, plus de champ d’action. Et donc la partie purement ego complétait ça. C’est la capacité à un moment donné d’être et le gardien et l’attaquant en fonction des situations. C’est un peu gourmand, mais c’est une volonté d’être dans l’action principale. Sinon, ça veut dire que tu peux rester longtemps derrière le sniper, il ne se passe rien parce qu’ils ont réussi par la négo de gérer, et toi tu n’as rien fait finalement, quoi.
Racem : C’est ça, exactement. Et après, ça dure longtemps cette spécialisation en interne, ou tant que tu décides de continuer d’avancer, que ça te plaît… ?
Antony : Oui, qu’on estime que tu as les aptitudes pour ça. Tu peux rester 7, 8, 10, 15 ans négociateur. »
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« Koulikov ?!…T’as pas trouvé ça bizarre?!… Le dernier là… Ils l’ont envoyés… se faire descendre comme les autres… je trouve pas ça normal moi !… Sans préparation d’artillerie, sans essayer de le couvrir… »
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«Non j’ai été con c’est moi qui me suis trompé… Ils en ont rien à foutre des téléphonistes… C’est comme nous avec les Ukrainiens. Ils dérangeront jamais un Major pour deux trois troufions de merde… »
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« Alors c’est à qui le tour !? »
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Stalingrad, Scène, Dialogue
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« Selon plusieurs témoins et transcriptions partielles (notamment le journal d’Anthony Eden et les Minutes britanniques) :
Staline propose que, pour éviter toute résurgence militaire allemande, il faudrait exécuter entre 50 000 et 100 000 officiers allemands après la capitulation.
Churchill, horrifié, s’oppose immédiatement :
« Je ne permettrai jamais que des hommes soient tués après la guerre sans procès. »
Roosevelt, sur un ton d’humour noir, ajoute alors :
« Peut-être pourrions-nous en abattre seulement 49 000. »
Staline rit. Roosevelt aussi. Churchill, furieux, quitte presque la pièce.
C’est une scène presque théâtrale : trois chefs d’État en train de plaisanter, cyniquement, sur un massacre hypothétique — avec des vies humaines réduites à un chiffre, à une blague. »
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« La grille de vigilance : leçons pour les citoyens
L’affaire Chennault et l’Ukraine révèlent des patterns de manipulation que les citoyens doivent reconnaître pour exiger des comptes :
1. Le « temps moral » d’une guerre
Chaque guerre a un point où sa continuation devient moralement indéfendable même si l’objectif initial était juste. Pour le Vietnam, ce fut après le sabotage de Nixon. Pour l’Ukraine, ce point approche si la guerre continue jusqu’en 2027 sans perspective de victoire claire. Les citoyens doivent demander : « Pourquoi encore un mois? » et exiger des réponses précises sur ce que ce mois supplémentaire accomplira.
Le concept de « temps moral » implique que les dirigeants doivent justifier chaque période de prolongation de conflit par des gains concrets — pas par des espoirs vagues ou des calculs électoraux. Le Vietnam enseigna cette leçon : 21 000 morts américains pour finalement signer des accords similaires à ceux de 1968. L’Ukraine risque pire : 1 million de morts supplémentaires pour un accord similaire à Istanbul 2022. » » »« « Conclusion : un million de vies en jeu
Le parallèle entre l’affaire Chennault de 1968 et les dynamiques diplomatiques du conflit ukrainien en 2025 n’est pas parfait — mais il est instructif. Nixon sabota les négociations de paix au Vietnam pour gagner une élection, prolongeant la guerre de cinq ans et causant 21 000 morts américains évitables. Trump n’a pas encore commis un acte aussi flagrant — mais son pattern d’ »on-off-on » sur l’aide ukrainienne, ses oscillations entre soutien et pression, et le timing de ses initiatives diplomatiques autour des mid-terms 2026 soulèvent des questions légitimes.
Poutine, lui, prolonge délibérément pour survivre politiquement. Chaque mois de guerre renforce son contrôle intérieur et affaiblit l’unité occidentale qu’il espère voir se fissurer. Les Européens tentent de combler le vide américain mais manquent de capacités et d’unité. Zelensky résiste aux pressions pour des concessions territoriales — légitimement, car son pays défend son existence — mais doit faire face à la réalité arithmétique : 1 200 morts par jour, infrastructures détruites à 60%, population réduite de 10 millions.
Le coût humain de l’indécision diplomatique est staggering. Chaque jour : 1 500-2 000 victimes. Chaque mois : 45 000-55 000 vies perdues. D’ici 2027 : potentiellement 1 million de victimes supplémentaires. Si un accord similaire à Istanbul 2022 est finalement signé après ces pertes massives, l’Histoire jugera sévèrement tous les acteurs — Poutine pour avoir lancé la guerre, Trump et les Occidentaux pour leurs hésitations instrumentalisées, et même Zelensky s’il refuse des compromis qui auraient sauvé des centaines de milliers de vies.
Le précédent Nixon enseigne que la manipulation diplomatique pour gain électoral est possible, durable, et rarement punie. Johnson savait ce que Nixon avait fait mais ne put rien révéler. Nixon ne fut jamais tenu responsable de Chennault — seulement de Watergate. L’impunité encourage la récidive. Trump fut mis en accusation pour avoir retenu l’aide ukrainienne en 2019 mais acquitté par le Sénat. Les mécanismes de responsabilité démocratique face à la manipulation de guerre étrangère pour profit politique restent défaillants.
Pourtant, une différence existe avec 1968 : l’information circule instantanément. Les citoyens peuvent scruter chaque déclaration, identifier les contradictions, exiger des comptes en temps réel. L’affaire Chennault resta secrète pendant 25 ans. En 2025, chaque appel Trump-Poutine est analysé dans l’heure. Cette transparence forcée est l’espoir. Les lecteurs qui s’approprient la grille d’analyse Chennault-Ukraine deviennent un contre-pouvoir exigeant que le « temps moral » d’une guerre soit respecté.
L’urgence est absolue. Les projections montrent qu’au rythme actuel, le total des victimes du conflit ukrainien dépassera 3 millions d’ici fin 2027 — comparable aux pertes totales du Vietnam (militaires et civils, tous camps). C’est la guerre la plus meurtrière en Europe depuis 1945. Chaque mois de prolongation pour raisons politiques — calculs électoraux, maximalism idéologique, peur de « perdre » — est une tragédie évitable.
La question n’est pas de savoir si l’Ukraine doit se défendre — elle le doit. La question est : à quel moment un accord imparfait qui arrête le massacre devient-il moralement supérieur à la poursuite d’objectifs maximalistes qui accumulent les morts? Nixon calcula que 21 000 vies américaines valaient moins que sa victoire électorale. Poutine calcule qu’un million de Russes valent moins que la survie de son régime. Trump calcule qu’un « deal » vaut mieux que le soutien patient jusqu’à la victoire ukrainienne.
Les citoyens doivent rejeter ces calculs cyniques. Le droit de demander « pourquoi encore un mois? » à leurs dirigeants n’est pas de la naïveté — c’est de l’exigence morale. Chaque jour de 2025 reproduit le choix de Nixon en 1968 : privilégier l’ambition politique ou arrêter le massacre. L’Histoire a tranché sur Nixon. Elle tranchera sur nous tous. » »
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Claude Ai, Le cynisme politique face au coût humain : Ukraine 2025
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« Le théâtre, c’est une représentation abstraite… C’est-à-dire que le texte n’existe pas. Le texte, il existe, mais il ne veut rien dire, parce qu’il parle de choses… Enfin, il ne veut pas rien dire, mais c’est fantastique, quoi. C’est une histoire racontée, soit racontée, soit imaginée. Elle n’a pas de rapport direct avec le réel. Mais, certaines réalités existent. Disons qu’un acteur de théâtre, comme Luchini ou quoi, il est capable de, par sa voix, son intonation, de faire entendre quelque chose qui… Et c’est là que je reviens sur ce que je te disais au départ. Le sens du mot prière, on va dire. Prière de ne pas se stationner. Prière de ceci, prière de cela. Mais le véritable sens du mot prière, c’est un extrême danger. Quelque chose qui est gravissime. Et du coup, la nécessité de la prière, c’est que tu ne sais pas si tu vas t’en sortir. Ou alors, il faudrait éviter de se retrouver dans cette situation-là pour devoir, après, prier. Et du coup, la question que je te disais au départ, quand je t’ai interpellé, c’était pas la question de la télévision. C’est de dire que les mots ont un sens qui est beaucoup plus fort que la façon dont on les emploie tous les jours. Prière de ne pas stationner. On va faire la prière du vendredi. La prière du vendredi. On va tout le temps employer les mots. Tu entends ce que je dis ? Sans qu’ils aient leur véritable signification. Ils s’affichent, en fait. Sur un ton neutre. Ou désincarné. Ou pas concerné. Aujourd’hui, on en parle beaucoup. À la télévision. On dit qu’il y a un manque de sensibilité. Ou alors, on reproche à certains, par exemple, de ne pas tenir compte des otages. On dit… Vous tenez pour quantité négligeable le fait que les otages soient machins. C’est un manque de sensibilité, au fait que les gens sont en train de… sont dans Gaza, retenus par des fous, etc. Et d’autres disent que c’est un manque de sensibilité pour les palestiniens à l’inverse avec tous ces bombardements à Gaza. Un des reproches qui revient souvent, je sais pas si c’est toi qui regarde plus les émissions de télévision, c’est le manque de… Disons pas l’absence de sensibilité. Non pas adverse, maïs c’est un combat d’une sensibilité, contre une autre sensibilité. Mais le reproche qu’on dit, c’est qu’on dit que c’est pas tenir compte de la gravité ou qu’on néglige la sensibilité humaine dans ce qu’on dit. On en parlait hier, toi et moi, on disait… Un medecin, qui annonce un cancer, il ne sait pas parler. ll dit qu’il le sait, il te la montre n’importe comment, et il le reprochait… À un certain médecin. Le médecin, il est venu me voir, il m’a dit, vous allez mourir, et au revoir. Quasiment à la même heure. Pas de… Enfin, sans tenir compte. Moi, c’est ce qui… C’est pas rien, c’était vraiment cette idée-là. Que… Tu vois… C’est ce que disait un article, en fait. De presse et de science aussi. Qui disait, en gros, que… Qu’il y avait… Une sorte de voile, en fait. Que les choses, elles avaient le sens… Enfin, que… Soit dans l’écriture… Peut-être dans l’écriture, tu peux transmettre une certaine tonalité, par ton écriture. Moi, on dit, par exemple, les lecteurs qui me le disent, ils me disent que j’ai un ton grave. Je parle de sujets graves, hein, la violence, les tensions sociales, l’éthique, la société, les jugements moraux. Bon, tu vas pas commencer à dire n’importe quoi. La schizophrénie, là, on arrive dans des trucs… La schizophrénie, en fait, c’est simple. Pour revenir à ce qu’on disait, à l’instant, la schizophrénie, c’est tellement grave, en fait, qu’il y en a 1 sur 5 des vrais schizophrénes qui finissent par se suicider. Cette phrase, ça place le cadre de la difficulté de vivre avec ça. Ou de s’en sortir. Si il y en a 1 sur 5, la population générale, c’est pas du tout 1 sur 5 qui va se suicider. Celui qui a fait un diagnostic de schizophrénes, c’est pas pile ou face, mais tu vois, c’est comme si tu avais 5 faces, et tu lances le truc, et là merde, ton fils, il va mourir. Il va vraiment se tuer. Et c’est ça la schizophrénie. La schizophrénie, pour bien comprendre, c’est de calculer au bout de 10 ans combien sont encore vivants. Pour bien comprendre combien c’est grave, il faut aller jusque-là. Qu’ils se sont pas donnés la mort eux-mêmes. Ou alors on les a pas butés. Ou alors ils se sont pas emprisonnés. Si tu parles comme ça, ça fait peur. Mais c’est pas pour parler de schizophrénie, je vais te dire un truc, mais c’était juste pour te dire, pour revenir sur ce qu’on me disait. Je parlais avec une infirmière de ça, le mois dernier. Et je lui disais…. C’est grave la schizophrénie. Au sens potentiellement mortel. Et je lui ai dit sur un ton comme ça . Comme ce que je te disais. Sur un ton désincarné. Je mesurais pas ce que je disais. Au sens que ce que tu dis. Oui, je vais peut-être en mourir et finir par me suicider. Ou alors je lui disais, ah oui!…c’est vrai qu’il y en a un sur cinq de ceux là le médecin va prescrire un truc. Le médecin n’aura plus besoin un jour de le prescrire. Parce qu’il va se donner la mort. Et quand vous annoncez, à votre enfant, ou un parent qu’il est schizophrène. Bon, le pronostic il est grave. La personne va gravement souffrir. On va l’interner, la droguer…. Elle est, va être jugée, est perdue. Elle fait n’importe quoi, elle se drogue peut-être. Peut-être, elle va mourir, on sait pas. On verra. Je ne noircis pas le tableau, mais il y en a quand même plus de vingt pour cent qui meurent. Et c’est pas pour noircir. C’est comme à Gaza. Gaza, ok est pas certain de mourir. Il y a 40 000 morts, mais un million de personnes. Tous ne sont pas morts, ou ne vont pas mourir. Mais il y a une petite portion qui y passe, va m y passer quand même. Mais c’est pas pour parler de ça. Je mélange rien du tout. Je te parlais juste de cette idée-là, de la tonalité, du ton avec lequel l’on parle des choses. Toi t’es beaucoup plus froid que moi sur les choses. C’est pas forcément une qualité C’est une caractéristique. Moi personne n’ose me répondre. Ce que je dis c’est tellement grave. Ma vie, elle est tellement merdique. Personne n’ose rien dire pour moi. La vérité je pense qu’une partie des gens qui ont peut-être, sans doute des idées sur ce que j’écris ou ce que je dis, les gens se disent… Bah déjà!… qui pourrait me tuer collectivement. Toi tu me dis, m’as dit un jour on va te tuer, ils vont te tuer. Quelqu’un d’autre m’a dit ça aussi. C’est-à-dire que c’est risqué de parler de ça,de tout ça C’est pas pour parler de ça. Je te parle pas de ça, je m’en fous. C’est vrai que je m’en fous vraiment. Mais je pense que c’est pire, encore pire de vivre sans honneur. Quand t’as pas d’honneur, tu te bats pas, tu fais preuve d’aucune responsabilité, tu travailles pas, tu fais rien. C’est pire que de mourir. Une demi-vie, une vie à moitié vécue, c’est pas la peine… Ça sert à rien de vivre. C’est pire de vivre une demi-vie. Une demi-vie c’est pas une vie non plus. Une vie où tu dis rien, où tu acceptes ton sort, ou alors tu restes dans ton coin, ou alors tu te racontes des histoires. Je pense que c’est encore pire de vivre caché, terré dans un coin, en attendant que les choses se passent, ou alors en se leurrant d’illusions incroyables sur soi-même, ou sur notre valeur, alors qu’on n’est rien du tout en fin de compte. Mais rien. Le schizophrène, s’il veut devenir quelque chose comme moi, qu’il aille affronter son passé, qu’il aille affronter le regard des autres, qu’il aille oser parler. Si tu veux rester dans ton coin et te taire, restes-y, mais c’est une forme de demi-mort. C’est vrai ce que je te dis. Celui qui reste dans son coin, qui se contente de regarder les autres faire à sa place ou qui n’a pas les ressources personnelles ou aucun courage même pour oser aller s’affronter, qui fait aucun travail sur lui-même, qui n’a aucune culture pour devenir quelqu’un, il n’est rien du tout. C’est pire que tout d’être rien. Tu sais ce que c’est être rien ? C’est lamentable, mais c’est pire que lamentable. C’est-à-dire que tu es un guignol, tu n’es rien, tu ne seras jamais rien. Et si tu continues comme ça, c’est pire que tout. Tu peux rester longtemps rien. Il y a la guerre, il y a tout, il y a l’extrémisme, des conflits, pleins de gens morts, dans la galère. Même des gens qui se prennent, se considèrent malins, mais qui prennent en fait aucuns, zéro risque. La vérité, c’est qu’ils sont lâches comme bonjour. La vérité, il y a beaucoup de gens, le plus grand défaut humain, c’est la lâcheté. Moi je te le dis, je te le dis ça, pourquoi ? Parce que c’est vrai, c’est dangereux. On voit bien toutes les personnalités publiques, ils sont tous assis là, sur le truc, ils ont tous des gardes du corps. Parce que c’est eux qui se retrouvent en première ligne. Ils sont peut-être très bien habillés, et tout… Présidents, directeurs de trucs, oui, oui, ils ont de l’argent et tout, ont réussi dans leur vie, ils sont devenus quelqu’un, des personnalités publiques, qui font autorités, sur ceci, sur cela, ont des postes à responsabilités, du pouvoir, mais, mais, ils sont surtout tous entourés par la sécurité, la police, leurs familles aussi. Une partie des forces de l’ordre, elles protègent ces gens-là.On voit bien avec Trump, il se prend une cartouche, une deuxième cartouche… Ces gens-là sont en danger, c’est clair et net, et précis. Et c’est connu et reconnu, que ce soit par des menaces, que ce soit par des agressions verbales. Parler, c’est se mettre en avant. Vas-y, déjà t’as la critique, ensuite t’as des gens qui peuvent te mettre à mort. En plus t’as une situation personnelle difficile, au plus tu évoques des sujets difficiles, plus c’est dangereux. Alors qui veut jouer ? Personne. Personne ne veut jouer à ça. Ce que je fais là, c’est selon moi dangereux. Il y a des gens qui m’ont dit, toi tu me l’as dit, sur Internet aussi, on me l’a dit, il y a des lecteurs qui s’inquiètent, rien que sur ma santé mentale, psychologique. C’est logique. Mais mon état psychologique, moi je leur réponds quoi ? Je leur dis mon état psychologique. C’est vraiment ce qu’il y a écrit dans mon blog. Eux, le public ne sait pas comment réagir, d’une certaine façon. Ils se disent, on arrive quand même sur des sujets, des trucs extrêmement lourds et graves. Extrêmes. Mais en plus, moi non plus, je ne sais pas. Je ne sais pas quoi faire. Je ne sais pas quoi faire, quoi dire, parce que c’est des sables mouvants, c’est dangereux cette histoire. Et pourtant, ce n’est pas seulement que de parler d’un truc, d’en avoir conscience, le problème c’est que ce truc existe quand même, réellement. Ce que je décris moi, les gens disent, c’est cohérent, c’est rationnel, c’est vrai. Mais putain, c’est une sorte d’enfer, c’est une sorte d’enfer voilà. Tu veux te voiler d’illusion, toi. Moi, on dit que j’ai aidé des gens à comprendre. Mais tu sais comment je les ai aidés ? En leur foutant les jetons. Parce que j’ai les jetons moi-même, ils se rendent compte que j’ai raison d’avoir des jetons. Et tu sais comment on aide un schizophrène, un fou, un violent ? En lui foutant la pétoche. Internet lui a réglé son compte. C’est pour ça que toi, tu te fermes les yeux sur ce que je suis en train de faire. Tous les soirs, tu me laisses faire le truc. Tu devrais quasiment m’interdire. Soit m’interdire, soit m’aider. Mais tu peux pas être, rester dans cet entre-deux. Soit tu m’aides, à faire la chose sérieusement. Soit tu me dis que c’est la fin. Mais tu peux pas être dans cet attentisme. Si t’es dans un attentisme, c’est parce que tu fais rien. Tu me laisses continuer. Et après tu fais, on verra s’il va s’en sortir. Combien tu peux être relativiste là-dessus ? Et t’allais continuer ton émission, là à être tranquille et à jouer sur ton cahier. Admets-le ! À toi-même que tu cherches pas tous les jours à m’en parler, à me sortir de là. Que tu cherches pas tous les jours soit, à savoir ce que je fais, à m’aider, soit, a m’empêcher de le faire. Parce que tu te dirais, mais il va se tuer. Tu ne m’en parles même pas. Tu prends de la distance et tu relativises. Soit tu vois pas le problème comme je le vois voir. Soit t’en as rien à foutre. Je sais pas ce que tu te dis mais tu ne dis rien. Et c’est ça moi qui me pose problème. Soit tu devrais me dire: arrête tout de suite et fortement, directement, violemment… Et la plupart du temps tu t’occupes d’autres choses. Alors soit mesuré. Tu m’as rien dit du tout. Me dire des choses c’est me parler avec violence et virulence, avec clarté et raisonnement. Ou alors mieux vaut rien dire. Bref…. Moi genre.. dans mon blog, à un moment je dis: «welcome to China ». bienvenue en Chine. Mais parce que c’est ça. Tu prends conscience… Si, quelqu’un, prend, a conscience de ce que je dis. Soit il est en Chine. Au milieu en train de gérer ses différents affaires, problèmes.. Les ennuis, les angoisses qui pourraient l’atteindre. Ou soit il est En train de délirer quoi. Parce que les trucs que je dis moi, bah ça peut concerner n’importe qui. Ça dépend de ta situation. Si tu as des problèmes, t’en as, t’en créé, ou t’en a créé aux autres, bah les nazis, les gens furieux, l’état ils pourraient très bien venir te chercher. Tu dis ça me concerne moi, c’est sûr, mais ça ne concerne pas que moi. Je suis désolé mais. Moi je vois plein de gens. À l’hôpital psychiatrique, ailleurs, ils sont là, contents en train de faire la Java!… La Java…. je la vis encore, ses répercussions. Voilà ce que je pourrais bien leur dire moi, aux gens. Mais c’est pas seulement de dire ne touchez pas à la drogue. Le vrai probleme de la schizophrénie, c’est pas ça, ou pas uniquement ça. Le vrai problème de la schizophrénie, c’est que… C’est pas seulement la drogue. Moi j’aime bien, M. Untel, maïs il déconne. Il dit j’aime bien parler avec les gens qui ont de la culture. Ce que j’aime bien c’est les personnes qui sont remises. Moi j’en vois des personnes remises qui travaillent à l’hôpital. Et ils disent n’importe quoi. Ils disent n’importe quoi. Pour des gens qui ont fait de la violence et tout. On va dire, va faire du jardinage, de la poterie, de sophrologie….On nous parle, vous prend pour des cons. C’est la vérité ce que je te dis. Ils nous disent venez on va faire de la poterie, tu te rappelles. On nous dit n’importe quoi. On nous prend pour des gamins, des cons et je crois qu’on le mérite. C’est pas grave on va leur faire faire des activités. Mais ils se foutent entre eux de notre gueule. Mais ce que je te dis c’est n’importe quoi. Mais même les mecs qui s’en sortent, au final bah tu te rends compte qu’ils disent n’importe quoi. M. untel qu’est-ce qu’il nous raconte, à nous dire. Moi j’aime bien un par exemple qui s’est remis. Bah oui, qui s’est remis de quoi, après quoi, ça compte quand même. Remis de quoi exactement ??? Tu vois ça veut rien dire du tout ce qu’il raconte lui-même. C’est facile d’écrire des conneries. Mais c’est n’importe quoi je te dis. Pour moi, selon moi, voilà comment je le formule le problème.Je l’ai dit à un moment. Dans mon blog. J’ai dit il serait plus facile d’ignorer tout le monde. Tout ce qui s’est passé. Le temps, les évènements, les fautes commises… La schizophrénie on dit quoi ? Cet homme est irresponsable, pénalement. Mettons-le en hôpital psychiatrique, soignons-le. On te soigne, te soigne ok, mais on te méprise aussi. C’est l’un et l’autre. Pas l’un sans l’autre. Et ça n’a aucun sens leur histoire. C’est-à-dire on demande de soigner quelqu’un. Mais quelqu’un qui est violent, on lui dit, on te dit, en fait rien du tout. Vas faire de la poterie, planter un arbre. Alors que les gens, la société veulent l’éclater. Va faire du coloriage, n’importe quoi, ce que tu veux, danser ! Moi je t’agresse et on va faire de la poterie. C’est des conneries qu’ils nous racontent. Parce que les gens qui sont censés nous soigner, ils nous disent n’importe quoi. Sont pas honnêtes avec nous. C’est comme dans le film avec Dark Phoenix. Dans Dark Phoenix, il y a une jeune femme qui tue ses parents. Le scénario dit qu’elle a des pouvoirs magiques et qu’elle tue ses parents sans le vouloir. Un médecin arrive et lui fait aller c’est pas grave. Il lui demande d’oublier tout. Il lui demande de ne pas tenir compte des sentiments de ses parents. Ne lui dit même pas que l’un d’entre eux, est toujours vivant, mais qu’il veut plus la voir, a peur d’elle et lui en veut. Il lui demande de tout oublier, et l’emmène dans une école. On l’a mis d’une certaine façon sous drogue. Pas sous drogue, mais on lui dit aller viens avec moi. Tes parents sont morts mais, mais, c’est pas grave. T’as rien fait. Tu te rends compte de la supercherie ? Du mensonge ? Peut-être, sans doute pour la protéger de la culpabilité. Comme tu ne percutes pas toi-même, bah on fait comme si! 1. Je trouve que c’est n’importe quoi avec le recul. 2. On vit dans un monde parallèle. Le passé, la réalité n’existe pas. Moi je te dis, en fait je te dis, quand tu sors dans la rue, les se disant, se demandent entre eux, comment, comment c’est possible ???Qu’est-ce que tu fais en liberté? Pourquoi il est pas en prison, interné avec les autres ? Même le médecin qui parle de psychiatrie, il dit quoi ? Certains patients, on les interne, on les observe dans un cadre fermé. Très bien. Après, on les libère, puis les ramène et ainsi de suite. On se demande comment ça se fait qu’ils soient en liberté, qu’il y a pas des émeutes, des chasses à court. C’est l’avis du médecin. Qu’est-ce que cet homme fait en liberté ? Et toi, tu me dis, ça va ! Demande à Pierre, Paul, Jacques de t’employer comme s’il en avait envie, comme s’il ne se méfiait pas de moi. Je ne dis pas qu’il faut des peines éternelles, mais la vérité des sentiments, elle existe, il faut quand même aller creuser. On ne peut pas rester à faire de la poterie ou à s’imaginer, penser n’importe quoi. Ça n’a aucun sens. Moi, j’essaie de travailler sérieusement. Ça fait 6 ans et demi que je lis, et j’écris, que je lis, j’écris, je lis et j’écris, je lis et j’écris. Tu sais ce que ça veut dire? Hier, je plaisantais, je disais… tu me copieras 250 000 fois quelque chose. Tu sais ce que c’est que de copier 250 000 fois la même phrase ? Je n’aurais pas dû toucher au cannabis, je n’aurais pas dû toucher au cannabis, 250 000 fois… avec toute ton énergie…»
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Quand les guerres continuent de tuer alors que l’issue est déjà claire
« La phase la plus destructrice de nombreuses guerres modernes survient après que le résultat final devient prévisible — un schéma si constant à travers les conflits de la Guerre froide qu’il constitue une caractéristique structurelle de la guerre d’attrition, et non une aberration. Dans la guerre de Corée, environ 45 % des pertes américaines sont survenues après le début des négociations d’armistice en juillet 1951, la ligne de démarcation finale étant pratiquement identique à celle qui existait deux ans et des centaines de milliers de morts plus tôt. Dans la guerre Iran-Irak, six des huit années du conflit ont été combattues après que l’Iran eut reconquis l’intégralité de son territoire à la mi-1982 — produisant la grande majorité des 500 000 à un million de morts estimés — pour que les frontières reviennent exactement au statu quo ante bellum. Ce schéma se répète avec une régularité frappante : la guerre Érythrée-Éthiopie a tué 70 000 à 100 000 personnes pour un différend frontalier que les mécanismes diplomatiques préexistants étaient déjà en mesure de résoudre ; l’Inde et le Pakistan se sont livrés quatre guerres au sujet du Cachemire depuis 1947, et pourtant la Ligne de contrôle n’a pratiquement pas bougé par rapport à la ligne de cessez-le-feu originelle. Comprendre pourquoi les guerres se poursuivent au-delà de leur point de rendement décroissant — et la machinerie rhétorique qui les maintient — éclaire l’un des échecs les plus lourds de conséquences de la prise de décision politique à l’époque moderne.
La théorie de l’attrition : l’épuisement comme stratégie et comme piège
Carl von Clausewitz n’a jamais utilisé directement le terme « guerre d’attrition », mais son De la guerre en a posé les fondements conceptuels. Il observait que « le désir de paix de chaque côté montera et descendra en fonction de la probabilité de nouveaux succès et de l’effort qu’ils exigeraient », et que « la paix résultera tant que leur somme totale sera suffisante ». Son disciple-interprète Hans Delbrück formalisa ensuite cela en deux archétypes stratégiques : la Niederwerfungsstrategie (anéantissement), visant la bataille décisive, et la Ermattungsstrategie (épuisement), usant l’adversaire par des campagnes prolongées. Delbrück classa Frédéric le Grand et Périclès parmi les stratèges de l’épuisement, les opposant à l’approche annihilatrice de Napoléon. La bataille, dans le cadre de l’épuisement, « doit être considérée comme un moyen parmi d’autres » — le stratège oscille entre combat et manœuvre, cherchant non pas à détruire mais à fatiguer.
B.H. Liddell Hart, marqué par le Front occidental, développa l’« approche indirecte » explicitement comme antidote à l’attrition, qualifiant Clausewitz de « Mahdi de la masse et du massacre mutuel ». Il soutenait qu’« une approche directe de l’objectif épuise l’attaquant et durcit la résistance par compression, tandis qu’une approche indirecte desserre la prise du défenseur en déséquilibrant sa position ». La doctrine militaire moderne, en particulier le manuel Warfighting du Corps des Marines américain, distingue l’attrition en tant que stratégie — « un broyage lent et coûteux » des forces ennemies — de l’attrition incidente qui accompagne même les campagnes de manœuvre. Edward Luttwak définissait la guerre d’attrition comme « une stratégie pour vaincre par la destruction cumulative de l’ennemi grâce à une puissance de feu et une force matérielle supérieures », la contrastant avec la « manœuvre relationnelle » qui vise la disruption systémique plutôt que la destruction physique.
Ce qui distingue l’attrition des autres types de guerre n’est pas simplement la stase tactique mais une logique stratégique spécifique : la force est appliquée contre la force, la victoire est poursuivie par la supériorité matérielle et l’endurance, et les structures de commandement tendent vers une centralisation rigide. La guerre de manœuvre, par contraste, applique la force contre la faiblesse, cherche à briser la cohésion ennemie par des actions rapides et inattendues, et exige l’initiative décentralisée. La guérilla peut fonctionner comme une forme d’attrition asymétrique — la campagne de vingt ans des Talibans en Afghanistan illustrait la stratégie d’épuisement de Delbrück dans sa forme la plus patiente — mais elle cible la volonté politique plutôt que la capacité militaire.
Le concept théorique crucial pour comprendre pourquoi les guerres d’attrition persistent est le « point culminant » (Kulminationspunkt) de Clausewitz. Il écrivait : « Il y a des attaques stratégiques qui ont mené à une paix immédiate — mais de tels cas sont rares ; la majorité ne mènent qu’à un point où les forces restantes sont tout juste suffisantes pour maintenir une défense, et attendre la paix. Au-delà de ce point la balance bascule, il y a une réaction. » Une guerre d’attrition, par essence, est un conflit où les deux camps ont dépassé le point culminant de l’action offensive mais où aucun n’a accompli assez pour imposer la paix. L’écart entre le point culminant et le cessez-le-feu final est l’espace où les pertes « inutiles » s’accumulent.
Corée, 1951–1953 : deux ans à mourir pour une ligne déjà tracée
La phase mobile de la guerre de Corée dura environ treize mois. L’invasion nord-coréenne en juin 1950, la contre-attaque d’Inchon en septembre, la poussée de MacArthur jusqu’au Yalu, l’intervention dévastatrice de la Chine en novembre, et les batailles en dents de scie du début 1951 produisirent des changements territoriaux spectaculaires à travers toute la péninsule. En juin 1951, après l’échec catastrophique de la Cinquième Offensive chinoise — qui subit des ratios de pertes de 10:1 à 15:1 contre les forces de l’ONU — le front se stabilisa le long de la ligne Kansas-Wyoming, chevauchant approximativement le 38e parallèle. Le Centre d’histoire militaire de l’armée américaine date la fin de la guerre de mouvement avec précision : « Cette guerre de mouvement prit virtuellement fin le 10 juillet 1951, lorsque les représentants des parties belligérantes se rencontrèrent dans un restaurant de Kaesong pour négocier la fin de la guerre. »
Ce qui suivit fut vingt-quatre mois de guerre statique rappelant le Front occidental — systèmes de tranchées, duels d’artillerie, et batailles limitées brutales pour des collines dont les noms devinrent synonymes de futilité : Heartbreak Ridge, le Punchbowl, Old Baldy, Pork Chop Hill. La seconde bataille de Pork Chop Hill, livrée du 6 au 11 juillet 1953, tua environ 250 Américains et en blessa plus de 900 — seize jours seulement avant la signature de l’armistice. La dernière bataille de la guerre, l’assaut chinois sur le saillant de Kumsong fin juin 1953, coûta environ 72 000 pertes chinoises et 14 000 pertes des Nations Unies. La Corée du Sud gagna finalement environ 1 500 miles carrés de territoire au nord du 38e parallèle. L’évaluation propre de l’armée américaine capture la tragédie essentielle : le conflit « aurait de grandes répercussions, malgré le fait que peu de territoire changea de mains en résultat ».
Le coût humain de la prolongation est quantifiable. L’histoire officielle de l’armée rapporte qu’après que la question du rapatriement des prisonniers de guerre fut devenue le seul obstacle restant à la paix vers avril 1952, « les États-Unis avaient adopté une ligne de conduite qui prolongea la guerre de quinze mois, durant lesquels 125 000 soldats des Nations Unies et plus de 250 000 soldats communistes furent victimes ». The Hijacked War de David Cheng Chang documente que « durant les deux dernières années de la guerre, 12 300 Américains et au moins 90 000 soldats chinois furent tués en Corée, et au moins 140 000 civils nord-coréens périrent sous les bombardements américains intensifiés ». Les 46 000 prisonniers communistes qui refusèrent le rapatriement — le principe pour lequel ces mois supplémentaires furent combattus — représentaient, comme l’armée le reconnut, « un cadeau précieux, quoique chèrement acquis ».
L’armistice exigea finalement une convergence spécifique de variables. La mort de Staline le 5 mars 1953 est aujourd’hui largement considérée comme le facteur décisif. Staline avait activement obstrué les négociations de paix tout au long de 1952, insistant auprès de Zhou Enlai sur la nécessité de « l’endurance ». Dans les vingt-trois jours suivant sa mort, Zhou Enlai accepta les propositions de l’ONU pour l’échange de prisonniers malades et blessés — un signal de revirement politique dramatique. Comme un historien diplomatique l’a noté, « si Staline avait vécu plus longtemps, cette brutale guerre d’attrition aurait continué ». Les menaces nucléaires d’Eisenhower, longtemps créditées dans les récits américains, semblent avoir été largement inefficaces ; Brothers at War de Sheila Miyoshi Jager inclut ce qu’Allan Millett qualifia de « discussion convaincante de l’insignifiance des menaces nucléaires du président Dwight D. Eisenhower contre la Chine », et Zhou Enlai lui-même estima en privé qu’Eisenhower « commença à bluffer pour effrayer les gens ». L’épuisement militaire chinois, la pression économique et le désir de consolider les acquis intérieurs contribuèrent également, mais les archives pointent vers Moscou comme le frein essentiel qui ne fut relâché que par la mort de Staline.
Le discours entourant l’impasse révèle la machinerie rhétorique de la prolongation à l’œuvre. L’administration Truman recadra la guerre, abandonnant son objectif d’unification coréenne au profit de la défense d’un principe moral international — le rapatriement volontaire des prisonniers de guerre. Truman déclara en mai 1952 que le rapatriement forcé « serait répugnant aux principes moraux et humanitaires fondamentaux qui sous-tendent notre action en Corée ». Les soldats sur le terrain exprimèrent le paradoxe plus crûment, forgeant l’expression « mourir pour un match nul » (die for a tie). L’opinion publique américaine refléta l’épuisement : le taux d’approbation de Truman chuta à un minimum historique de 22 % en février 1952, et à cette date une majorité d’Américains qualifiait la guerre d’erreur. Eisenhower remporta l’élection de 1952 dans un raz-de-marée en partie grâce à sa promesse « J’irai en Corée ». Après avoir visité le front, il conclut : « Nous ne pouvions pas rester indéfiniment sur un front statique et continuer à accepter des pertes sans résultat visible. » La Chine, pendant ce temps, présentait la guerre comme un triomphe civilisationnel — la preuve qu’« une Chine communiste nouvellement formée était capable de repousser les grandes puissances occidentales » — tout en reconnaissant discrètement, comme Zhou le dit à Nixon en 1972, qu’« il n’était pas bon d’insister pour que la guerre continue à cause de la question des prisonniers ».
Iran-Irak, 1982–1988 : six ans de guerre pour restaurer le statu quo ante
Si la Corée illustre la prolongation mesurée en années, la guerre Iran-Irak la démontre mesurée sur la quasi-totalité d’une décennie. L’Irak envahit l’Iran le 22 septembre 1980, avec six divisions et environ 190 000 hommes, cherchant à annexer la province pétrolière du Khuzestan et à établir Saddam Hussein comme puissance dominante dans le golfe Persique. L’invasion cala en moins de trois mois. Les contre-offensives iraniennes de 1981 et du début 1982 furent dévastatrices : en mai 1982, l’opération Beit ol-Moqaddas reprit la ville de Khorramshahr en moins de 48 heures, avec 33 000 soldats irakiens capturés et 10 000 tués ou blessés. En juin 1982 — seulement vingt-deux mois après le début de la guerre — l’Iran avait reconquis l’intégralité de son territoire perdu et les lignes de front étaient revenues à la frontière internationale d’avant-guerre.
À ce point d’inflexion, l’Irak chercha la paix et proposa un cessez-le-feu. L’Iran refusa. Khomeini insista pour que la guerre ne s’achève pas « tant qu’un nouveau gouvernement ne serait pas installé en Irak », transformant une guerre défensive en croisade révolutionnaire. Ce qui suivit fut six années d’offensives iraniennes en territoire irakien qui n’obtinrent aucun gain durable. L’opération Ramadan en juillet 1982, utilisant 100 000 hommes en assauts de vagues humaines contre Bassorah, pénétra de quinze kilomètres avant d’être repoussée avec plus de 10 000 morts iraniens. À la fin de 1983, on estimait que 120 000 Iraniens et 60 000 Irakiens avaient été tués cumulativement. Le schéma se répéta avec une régularité accablante à travers les opérations Badr, Dawn et la série Karbala — chaque offensive produisant des pertes massives, chacune échouant à obtenir une percée. L’analyse de Chris McNab capture la futilité : « Pendant les trois années suivantes, l’Iran jeta des centaines de milliers de soldats, dont beaucoup n’étaient guère plus que des civils reconvertis par des uniformes, contre ces positions sans résultat significatif, sinon de parsemer généreusement le paysage aride de cadavres. »
La prolongation produisit des horreurs qui ne seraient pas survenues autrement. L’utilisation d’armes chimiques par l’Irak — commençant en 1984 avec le gaz moutarde et s’intensifiant avec des agents neurotoxiques incluant le tabun, le sarin et le cyclosarin — constitua le premier usage vérifié au combat d’agents neurotoxiques de l’histoire. L’Irak consomma un volume reconnu de 1 800 tonnes de gaz moutarde, 600 tonnes de sarin et 140 tonnes de tabun. L’Iran subit plus de 100 000 victimes d’armes chimiques, dont 20 000 soldats tués immédiatement par les agents neurotoxiques. Le massacre de Halabja en mars 1988 tua au moins 3 200 à 5 000 civils kurdes par un mélange de gaz moutarde et d’agents neurotoxiques. La « Guerre des villes » — attaques réciproques de missiles et d’aviation sur les centres urbains civils — chassa environ quatre millions de personnes de Téhéran seul. La milice Basij, composée de volontaires âgés de douze à soixante-dix ans, subit 155 000 morts, majoritairement durant la phase offensive post-1982. Quarante-trois pour cent des morts en uniforme iraniens étaient des membres du Basij ; près d’un tiers des fatalités iraniennes avaient entre quinze et dix-neuf ans.
La guerre ne s’acheva que lorsque de multiples pressions convergèrent en 1988. L’armée irakienne restructurée, fer de lance des divisions de la Garde républicaine, reprit la péninsule d’al-Faw en seulement trente-cinq heures le 17 avril 1988, utilisant plus de 100 tonnes d’agents chimiques. L’opération Praying Mantis de la marine américaine détruisit près de la moitié de la flotte opérationnelle iranienne en un seul jour. La destruction du vol Iran Air 655 le 3 juillet 1988 — tuant les 290 passagers — convainquit Téhéran que l’Amérique était effectivement entrée en guerre aux côtés de l’Irak. Le commandement militaire iranien conclut que cinq années de réentraînement et de réarmement seraient nécessaires pour vaincre l’Irak. Le 17 juillet, Khomeini accepta la résolution 598 de l’ONU. Sa déclaration est devenue iconique : « Prendre cette décision fut plus mortel que boire du poison… Je me suis soumis à la volonté d’Allah et j’ai bu cette coupe pour Sa satisfaction. »
Efraim Karsh intitula son chapitre conclusif sur la guerre « Un exercice coûteux en futilité » (A Costly Exercise in Futility). Les frontières finales étaient identiques aux frontières d’avant-guerre. En 1990, se préparant à envahir le Koweït, Saddam accepta les termes exacts de l’Accord d’Alger de 1975 qu’il avait abrogé pour déclencher la guerre — retour complet au statu quo ante bellum, y compris la souveraineté partagée sur le Chatt-el-Arab. Comme le Warfare History Network le résuma : « Peut-être jusqu’à 1 million de personnes furent tuées et 1,5 million blessées ; 2 millions supplémentaires devinrent des réfugiés. Aucun des deux pays ne s’approcha même des plus modestes de ses objectifs de guerre. Les frontières n’avaient pas changé… Ensemble, les adversaires avaient gaspillé quelque 350 milliards de dollars dans une guerre d’attrition insensée orchestrée par deux autocrates cupides et intransigeants. »
Trois autres conflits qui renforcent le schéma
La guerre Érythrée-Éthiopie (1998–2000) comprima le schéma d’attrition en deux années dévastatrices. Lorsque l’Érythrée occupa la ville frontalière de Badme en mai 1998, deux des pays les plus pauvres du monde — anciens alliés dont les dirigeants avaient combattu côte à côte — mobilisèrent plus de 500 000 soldats et s’enterrèrent dans des systèmes de tranchées que les observateurs comparèrent directement au Front occidental. L’Éthiopie fit passer son armée de 60 000 à 350 000 hommes et multiplia par huit ses dépenses militaires. Le résultat fut, comme l’écrivit le chercheur Awol Allo, « une guerre de tranchées sanglante et absurde de type Première Guerre mondiale dans laquelle des dizaines de milliers de soldats coururent vers les mitrailleuses, les chars et les tirs d’artillerie en vagues ». Entre 70 000 et 100 000 soldats périrent ; plus d’un million de civils furent déplacés. L’Accord d’Alger de décembre 2000 établit une Commission frontalière qui statua — sur la base de traités coloniaux de 1900, 1902 et 1908 — que Badme appartenait à l’Érythrée. Ces traités existaient avant que la guerre ne commence. Une commission frontalière conjointe se réunissait avant le déclenchement des hostilités. Comme le conclut la New World Encyclopedia : « La guerre s’acheva par un accord établissant une commission frontalière, ce que la diplomatie, et non la guerre, aurait facilement pu accomplir. »
Le conflit indo-pakistanais au Cachemire démontre la futilité en série sur sept décennies. La ligne de cessez-le-feu établie après la guerre de 1947-48 divisa le Cachemire à environ 55 % pour l’Inde et 30 % pour le Pakistan. Depuis lors, quatre guerres majeures et des décennies d’escarmouches ont produit une Ligne de contrôle qui est, selon les archives historiques, « à peu près la même que la ligne de cessez-le-feu originelle de 1949 » avec seulement des modifications mineures. La guerre de 1965 — comportant les plus grandes batailles de chars depuis la Seconde Guerre mondiale — s’acheva par la Déclaration de Tachkent exigeant que les deux camps retournent à leurs positions d’avant-guerre. Changement territorial net : zéro. La guerre de Kargil en 1999 s’acheva identiquement. Le conflit du glacier de Siachen, en cours depuis 1984 à des altitudes supérieures à 5 000 mètres, a tué plus de 2 000 soldats — 97 % par les conditions météorologiques et l’altitude plutôt que par le feu ennemi — sur un territoire où zéro civil ne vit. Le National Geographic a noté que « des étagères de livres ont été écrits sur le conflit, les auteurs remarquant souvent l’absurdité d’armées combattant pour un territoire aussi inutile ». La logique circulaire s’auto-entretient : comme l’observa un analyste, « la seule justification perceptible pour poursuivre l’occupation est d’empêcher l’autre camp de s’en emparer ».
La guerre civile angolaise (1975–2002) étira le schéma à son extrême sur vingt-sept ans. Le MPLA s’empara du pouvoir à Luanda en 1975 avec le soutien cubain et soviétique. Malgré trois accords de paix, plus de 500 000 morts, quatre millions de déplacés et 70 000 victimes de mines antipersonnel, le résultat final fut précisément ce qui existait au départ : le MPLA resta le parti au pouvoir, et l’UNITA devint une opposition politique. Les Accords de Bicesse de 1992 produisirent des élections déclarées « globalement libres et équitables » par l’ONU — mais Jonas Savimbi de l’UNITA rejeta son résultat de 40 % et reprit les armes, tuant 120 000 personnes dans les dix-huit premiers mois seulement. La chercheuse Christine Messiant conclut qu’« aucune des parties n’envisageait les processus comme un moyen vers la paix mais plutôt comme un moyen d’acquérir le pouvoir étatique ». La guerre ne s’acheva que lorsque Savimbi fut tué au combat le 22 février 2002 — en six semaines, l’UNITA s’effondra et se rendit, suggérant que le refus d’un seul dirigeant d’accepter un règlement politique prolongea une guerre d’une génération.
Comment les dirigeants justifient de continuer à se battre quand l’issue est prévisible
À travers ces conflits, un ensemble remarquablement constant de stratégies rhétoriques soutient la prolongation. La plus puissante est l’appel aux coûts irrécupérables (sunk cost) : l’argument selon lequel le sacrifice accumulé rend le retrait inconcevable. Cathal Nolan identifia cette dynamique en son cœur : « Après les premières semaines d’une guerre, la raison pour laquelle les pays combattent est de justifier tout le sang qui a été versé. » La recherche psychologique confirme que mettre en avant les pertes passées peut « en réalité augmenter, et non diminuer, le soutien à la guerre, motivé par l’objectif d’éviter de gaspiller des ressources précieuses ». L’économiste Abigail Hall Blanco articula le point d’aboutissement logique : « Je suis désolée de dire aux gens, mais ceux qui sont morts dans la guerre contre le terrorisme sont déjà morts pour rien… Je pense qu’il est plus offensant de demander à d’autres hommes et femmes de mourir parce que d’autres sont morts avant eux. »
La redéfinition de la victoire opère en parallèle. Lorsque les objectifs originaux deviennent irréalisables, les buts de guerre sont discrètement révisés. L’objectif de la Corée passa de l’unification au rapatriement des prisonniers de guerre comme principe moral. Les buts de guerre de l’Iran s’élargirent de la défense territoriale au changement de régime à Bagdad. Les objectifs de Nixon au Vietnam se contractèrent de l’endiguement du communisme à la « paix dans l’honneur » — une expression qu’il utilisa même alors qu’il disait en privé à Kissinger : « Le Sud-Vietnam ne survivra probablement jamais de toute façon. » Chaque redéfinition sert à maintenir l’apparence d’une action intentionnelle alors que la logique stratégique s’est évaporée.
L’écart entre la reconnaissance privée et le discours public est souvent immense. Les Pentagon Papers révélèrent que quatre administrations successives avaient induit le public américain en erreur sur le Vietnam. La recherche de Ken Hughes sur les enregistrements de Nixon documenta que Nixon « prolongea une guerre perdue, puis simula une paix, et ensuite manœuvra pour rejeter la faute sur le Congrès ». Kissinger déclara au Premier ministre chinois Zhou Enlai que si les forces américaines se retiraient, le gouvernement du Sud-Vietnam serait probablement « renversé » et « nous n’interviendrons pas » — tandis que publiquement Nixon promettait le contraire. En Irak, lorsque le ministre de la Santé Riyadh Ibrahim Hussein suggéra que Saddam pourrait se retirer temporairement pour faciliter un cessez-le-feu avec l’Iran, Saddam l’escorta dans la pièce voisine et l’abattit. La connaissance privée de la futilité coexiste avec l’insistance publique sur la détermination parce que, comme le politologue Hein Goemans l’a montré, « les dirigeants deviennent réticents à régler les guerres s’ils croient qu’ils seront sévèrement punis en politique intérieure s’ils ne gagnent pas totalement ».
Hughes tira la leçon plus large de ses recherches archivistiques : « La leçon la plus importante que j’ai apprise est que les présidents craignent de payer un prix politique énorme pour avoir perdu une guerre, même une guerre impopulaire… Je pense que c’est pourquoi les présidents ont prolongé des guerres impopulaires au XXIe siècle, parce qu’ils savaient qu’ils ne pouvaient pas les gagner et ne voulaient pas assumer la responsabilité de les perdre. » La théorie des perspectives (prospect theory) fournit le mécanisme psychologique : les dirigeants opérant dans le domaine des pertes deviennent preneurs de risques, préférant continuer à parier plutôt qu’accepter une perte certaine, même lorsqu’une analyse rationnelle coûts-bénéfices conseillerait de s’arrêter.
Les mécanismes de sauvegarde de la face permettent finalement la cessation. L’armistice de Corée fut présenté par chaque partie comme autre chose qu’une impasse — la Chine revendiqua une victoire de grande puissance, la Corée du Nord le commémora comme « Jour de la Victoire dans la Grande Guerre de Libération de la Patrie », et Eisenhower cita Lincoln. Le « poison » de Khomeini reconnut l’amertume mais l’attribua à la volonté divine. La « paix dans l’honneur » de Nixon devint un raccourci pour une défaite déguisée. Le schéma commun est que les cessez-le-feu nécessitent un cadre narratif permettant aux dirigeants de revendiquer autre chose que l’échec — et la recherche d’un tel cadre, ou le refus de l’accepter, est en soi une source de retard.
Compter les morts qui n’avaient pas besoin de mourir
Les dimensions quantitatives des pertes « inutiles » — celles survenant après le point où l’issue finale devint prévisible — sont stupéfiantes à travers ces conflits. En Corée, environ 375 000 pertes militaires (125 000 des Nations Unies et 250 000 communistes) résultèrent spécifiquement du retard de quinze mois causé par le différend sur le rapatriement des prisonniers de guerre, plus 140 000 civils nord-coréens morts sous les bombardements intensifiés. Dans la guerre Iran-Irak, environ 70 à 80 % de toutes les pertes survinrent après la mi-1982, lorsque les frontières d’avant-guerre avaient été restaurées — ce qui signifie que la grande majorité des 500 000 à un million de morts du conflit périrent dans la poursuite d’objectifs qui ne furent jamais atteints. Tout l’usage d’armes chimiques, y compris Halabja, survint après ce point d’inflexion. Les 155 000 morts du Basij — majoritairement des adolescents — furent presque entièrement post-1982. Le bilan total de la guerre Érythrée-Éthiopie de 70 000 à 100 000 morts représente des pertes « inutiles » selon ce cadre, puisque le résultat final était atteignable par les mécanismes diplomatiques préexistants. En Angola, les 120 000 tués après que Savimbi eut rejeté les résultats électoraux de 1992 moururent parce qu’un seul homme refusa d’accepter un résultat démocratique.
Les conséquences à long terme composent le bilan immédiat. L’Iran perdit plus de 10,4 millions d’années de vie à cause de la guerre, avec un âge moyen de décès de seulement 22,8 ans. La recherche sur le traumatisme intergénérationnel démontre que les conséquences s’étendent bien au-delà des combattants eux-mêmes : les enfants de survivants de guerre présentent des taux élevés de TSPT, d’anxiété et de troubles somatiques des décennies plus tard, avec des études épigénétiques suggérant que « les conséquences psychologiques et biologiques du stress extrême ne se limitent pas à une seule génération mais peuvent laisser des empreintes durables sur les relations familiales — et même sur le matériel génétique lui-même ». La dévastation économique est similairement cumulative : les pertes financières combinées de la guerre Iran-Irak dépassèrent 1 000 milliards de dollars, la dette subséquente de l’Irak contribuant directement à l’invasion du Koweït par Saddam en 1990 — faisant cascader une guerre futile vers la suivante.
Le critère de proportionnalité de la théorie de la guerre juste fournit le cadre éthique pour évaluer ces prolongations. Comme l’Encyclopedia de Stanford le formule, « la violence de masse ne doit pas être entreprise s’il est improbable qu’elle sécurise la cause juste ». Lorsque l’issue d’un conflit devient prévisible et que la poursuite des combats ne la modifiera pas, le principe de proportionnalité est violé par définition — le mal infligé ne sert plus à prévenir un mal plus grand. J. Boone Bartholomees de l’U.S. Army War College nota que « les stratégies d’attrition et d’épuisement, par leur nature même et leur conception, prennent du temps et entraînent des pertes. Elles sont donc vulnérables à une érosion de la volonté politique. » L’ironie tragique est que cette érosion de la volonté est simultanément le mécanisme qui finit par mettre fin aux guerres d’attrition et le processus auquel les dirigeants résistent le plus farouchement, car le reconnaître signifie reconnaître la futilité.
Conclusion : la logique structurelle de la prolongation
Le schéma à travers ces conflits révèle non pas des échecs individuels de jugement mais une logique structurelle qui fait de la prolongation le résultat par défaut de la guerre d’attrition. Plusieurs mécanismes opèrent simultanément. Les asymétries d’information permettent aux dirigeants d’entretenir l’espoir — ou l’apparence de l’espoir — que la prochaine offensive produira une percée. Les incitations politiques intérieures punissent les dirigeants qui acceptent l’impasse plus que ceux qui la prolongent. La psychologie des coûts irrécupérables transforme le sacrifice accumulé d’une raison de s’arrêter en une raison de continuer. Les exigences de sauvegarde de la face signifient que les termes de cessez-le-feu acceptables sont plus difficiles à construire que les raisons acceptables de continuer à combattre. Et l’écart entre la reconnaissance privée et le discours public crée un cycle auto-renforçant dans lequel les dirigeants qui reconnaissent privément la futilité ne peuvent pas agir publiquement sur cette reconnaissance sans autodestruction politique.
Ce qui finit par briser le cycle n’est pas la sagesse mais l’épuisement — souvent catalysé par un choc exogène. La mort de Staline débloqua la Corée. Le vol Iran Air 655 et l’effondrement militaire débloquèrent le cessez-le-feu Iran-Irak. La mort de Savimbi mit fin à l’Angola. La guerre Érythrée-Éthiopie nécessita la victoire militaire éthiopienne. La conclusion historique d’ensemble de Cathal Nolan s’applique largement : « les guerres entre pairs ou quasi-pairs deviennent presque toujours de sanglants concours d’attrition », et la question que les sociétés doivent affronter est « quelles guerres valent réellement cet engagement national absolument effroyable, à long terme, et ce coût humain ». Le bilan historique suggère la réponse : bien moins que ce que les dirigeants affirment lorsque les combats ont déjà commencé et que les morts ont rendu l’arrêt pareil à une trahison des défunts. »
…
Anatomie de la volonté farouche : la détermination « inhumaine » comme signature des grandes figures de réussite
TL;DR
- « L’hypothèse — « les figures qui réussissent au plus haut niveau veulent un peu plus que ceux qui échouent, et beaucoup plus que l’homme lambda » — est partiellement étayée : une intensité de volonté hors norme (« ferocious resolve » de Jim Collins, « grit » d’Angela Duckworth, « passion obsessive » de Robert Vallerand) est observée de façon récurrente et documentée chez Rocard, Arteta, Luis Enrique et les grands dirigeants, mais elle n’est ni suffisante ni isolable du talent, des circonstances et de la chance.
- Cette volonté n’est pas une qualité unique homogène : elle se décline en une variante saine (passion harmonieuse, growth mindset, persévérance flexible) et une variante pathogène (passion obsessive, monomanie, « demon mode »), souvent mêlées chez la même personne — l’intensité « dérangeante » perçue par les observateurs est précisément la zone-frontière entre les deux.
- La recherche empirique tempère fortement le mythe : le « grit » ne corrèle que modestement avec la performance (r ≈ 0,18, selon Marcus Credé) et se confond largement avec la conscienciosité ; le récit de la volonté toute-puissante est entaché de biais du survivant. La volonté est donc un facteur réel mais surévalué, à lire comme condition souvent nécessaire, rarement suffisante.
Key Findings
- La détermination farouche est un objet de recherche identifié, pas une simple impression. Jim Collins en fait, sous le nom de « fierce resolve » / « ferocious resolve » / « indomitable will », l’un des deux piliers du leadership de niveau 5, à partir d’une étude empirique : partant de 1 435 « bonnes » entreprises, son équipe a isolé les 11 devenues durablement « great » (Abbott, Circuit City, Fannie Mae, Gillette, Kimberly-Clark, Kroger, Nucor, Philip Morris, Pitney Bowes, Walgreens, Wells Fargo), avec des rendements cumulés moyens 6,9 fois supérieurs au marché sur 15 ans. Angela Duckworth la formalise sous le terme de « grit » (persévérance et passion pour des objectifs de long terme).
- Chez les figures sportives et entrepreneuriales, l’intensité est attestée par des témoins directs et nommés, souvent dans des termes proches de la pathologie : « obsession » (Arteta), « besoin maladif de contrôle » (Luis Enrique, en ses propres mots), « demon mode » et « maniacal sense of urgency » (Musk, selon Isaacson et Grimes), « intensité » brute (Jobs, selon Friedland, Hertzfeld, Tribble).
- Le cas Rocard valide partiellement la perception du commanditaire, mais en la déplaçant. La « volonté farouche » de Rocard est moins une combativité d’appareil — domaine où il a presque toujours perdu face à Mitterrand — qu’une intensité intellectuelle et morale : pensée plus rapide que la parole, acharnement aux dossiers, exigence de probité, tension constante entre réflexion et action. C’est une détermination tournée vers l’idée et la réforme, pas vers la conquête du pouvoir.
- La frontière entre détermination saine et obsession destructrice est documentée scientifiquement par le modèle dualiste de la passion de Robert Vallerand : la passion harmonieuse produit persévérance flexible et bien-être ; la passion obsessive produit persévérance rigide, burnout, conflits et persistance malgré les coûts (blessures chroniques, dépendances).
- Le débat « volonté vs talent vs circonstances » penche, dans la recherche récente, contre l’idée d’une qualité unique déterminante. La méta-analyse de Credé, Tynan et Harms (Journal of Personality and Social Psychology, 2017, 113(3) : 492-511 ; 66 807 individus) trouve un grit faiblement corrélé à la performance et quasi redondant avec la conscienciosité ; le biais du survivant explique une large part de la séduction du récit héroïque.
Details
1. Le cadre conceptuel : qu’appelle-t-on « vouloir un peu plus » ?
Fait établi. L’intuition du commanditaire a une longue généalogie philosophique. Chez Schopenhauer, la Volonté (« Wille zum Leben ») est la « chose en soi », force aveugle et inconditionnée à l’origine de tout ce qui aspire à l’existence et « à son plus grand essor possible ». Nietzsche la transforme en « volonté de puissance » (« Wille zur Macht ») : non pas volonté de domination, mais « volonté de volonté », impératif interne d’accroissement, « être plus », dépassement de ses propres limites — « l’homme est quelque chose qui doit être surmonté ». Cette idée d’une réserve d’énergie supérieure à la moyenne trouve un écho psychologique précis chez William James, dont l’essai The Energies of Men (conférence devant l’American Philosophical Association, décembre 1906) soutient que « notre organisme a des réserves d’énergie accumulées qui ne sont ordinairement pas sollicitées » et que « la plupart d’entre nous continuent à vivre inutilement près de leur surface » — la notion de « second souffle » (second wind) au-delà de la fatigue. La thèse « les grandes figures veulent plus » est donc, philosophiquement, l’hypothèse que certains individus « probent » habituellement des strates d’énergie que les autres ne touchent qu’exceptionnellement.
Inférence. Quatre construits empiriques modernes opérationnalisent cette intuition :
- « Fierce resolve » (Collins, 2001). Dans l’article Level 5 Leadership: The Triumph of Humility and Fierce Resolve (Harvard Business Review, 2001) et dans Good to Great, Collins décrit des dirigeants combinant « une humilité personnelle extrême » et « une volonté professionnelle intense ». Citation établie : « Il s’agit tout autant d’une résolution féroce, d’une détermination presque stoïque de faire tout ce qui doit être fait pour rendre l’entreprise grande. » Collins insiste : « Level 5 est une découverte empirique, pas idéologique. »
- « Grit » (Duckworth, 2007). Défini comme « perseverance and passion for long-term goals », mesuré par la Grit Scale, présenté comme un « ultimate concern » qui « organise et donne sens à presque tout ce que vous faites ». Duckworth précise : « Grit n’est pas le talent. Grit n’est pas la chance. Grit n’est pas l’intensité avec laquelle, sur le moment, vous voulez quelque chose. »
- « Growth mindset » (Carol Dweck). L’idée que les capacités se cultivent par l’effort, condition de la persévérance ; Dweck a elle-même averti contre l’équation simpliste « growth mindset = effort ».
- « Deliberate practice » (Anders Ericsson). La condition de l’expertise n’est pas la volonté brute mais une pratique « hautement structurée qui requiert une concentration intense, une répétition souvent fastidieuse, et un feedback immédiat ». Ericsson a explicitement désavoué la « règle des 10 000 heures » popularisée par Gladwell comme une simplification : 10 000 heures était la moyenne des meilleurs violonistes à 20 ans, qui « n’étaient absolument pas des maîtres ».
2. Michel Rocard : la volonté farouche comme intensité intellectuelle et morale
Fait établi. Plusieurs témoins nommés corroborent une intensité personnelle marquée.
- Le débit et la pensée fulgurante. François Hollande, dans son hommage national aux Invalides (7 juillet 2016), déclare : « Il pensait clair, et toujours plus vite que les autres, au risque d’irriter, car l’intelligence peut parfois être un défaut dans la vie politique. Il parlait vrai, trop vrai parfois… À avoir raison trop tôt, on arrive trop tard. » Le journaliste William Burren (Gonzaï) décrit « son phrasé si particulier fait d’accélérations subites et de plateaux, un flow qui déploie sa pensée avec une intelligence toute musicale », et un Rocard de 83 ans « tout sauf à la retraite », qui « fume clope sur clope et manie, avec un art consommé de la dialectique, une pensée qui sabre avec éthique ».
- La tension intérieure et le perfectionnisme anxieux. Une journaliste de Slate ayant collaboré à la rédaction de son livre sur la Turquie (2008) raconte : « Rocard pensait plus vite qu’il ne parlait. Il fallait suivre. […] Son esprit avait toujours plusieurs longueurs d’avance sur son discours. » Et cette scène, révélatrice : « Il s’était alors arrêté tout net, le regard inquiet : « J’ai dit une bêtise ? » L’intellectuel connaissait la valeur du doute que le politique ignore souvent. »
- « L’homme pressé. » Pierre-Yves Cossé, qu’il nomma commissaire au Plan en 1988 : « À Sciences Po, Michel Rocard était déjà un homme pressé. Il traversait le hall à pas rapides, une lourde serviette à la main. Il travaillait pour financer ses études. Il militait aussi. »
- L’acharnement aux dossiers. Antoine Prost, historien et membre de son cabinet à Matignon : « Son intelligence et sa culture étaient polarisées par l’action politique à mener, ce qui créait en lui une tension constante entre les contraintes de l’action et les exigences de la réflexion. » Le biographe de référence, Pierre-Emmanuel Guigo (Michel Rocard, Perrin, 2020), souligne qu’il « privilégia toujours les dossiers, les réformes ambitieuses et les réalisations concrètes » et qu’il « délaissa les manœuvres tactiques et d’appareil au profit d’une approche à la fois trop technique et cérébrale du politique ».
Inférence. La perception d’une « volonté indomptable » chez Rocard est en partie corroborée, mais elle doit être requalifiée. Ce qui est attesté n’est pas une combativité de conquérant — sur ce terrain, il a perdu le congrès de Metz (1979), renoncé à sa candidature présidentielle en 1980, et perdu la longue guerre contre Mitterrand — mais une intensité tournée vers l’idée : densité intellectuelle, vitesse de pensée, exigence de probité (« il avait trop d’estime intellectuelle pour ses interlocuteurs pour se laisser aller aux raccourcis »), acharnement réformateur (RMI, CSG, accords de paix en Nouvelle-Calédonie). Sa « ténacité » est celle de la « méthode Rocard » : écoute, négociation entre égaux, vision à long terme, étapes successives — une volonté patiente et processuelle, non une fureur.
Incertitude / silence des sources. La dimension de tourment intérieur est plausible (regard inquiet, insatisfaction chronique — la notice de Touteleurope le qualifie d’« Européen convaincu et insatisfait ») mais reste mal documentée publiquement ; les carnets personnels exploités par Guigo seraient la source la plus probable, non accessible en ligne. Il faut donc se garder de projeter sur lui la « monomanie » des figures sportives ou entrepreneuriales : son intensité cohabite avec le doute, ce qui le distingue radicalement d’un Jobs ou d’un Musk. C’est une détermination farouche tempérée par la probité intellectuelle et le scrupule — presque son contraire fonctionnel.
Ce qui le rapproche / le distingue des sportifs et entrepreneurs. Rapprochement : l’acharnement au travail, l’intensité visible, l’exigence. Distinction majeure : là où Jobs, Musk ou Luis Enrique manifestent une volonté monolithique et peu doutante (la « reality distortion field », le « besoin maladif de contrôle »), Rocard incarne une volonté réflexive, divisée, scrupuleuse — l’intelligence comme « tension constante » plutôt que comme arme de domination.
3. Mikel Arteta : l’obsession du détail comme méthode
Fait établi. Le documentaire All or Nothing: Arsenal (Amazon Prime, 2022) documente une intensité émotionnelle et une obsession du détail. Le quotidien Daily Mail (compte rendu) décrit un homme « courageux, passionné et profondément émotionnel, qui s’accroche fermement à ses principes malgré une pression presque intolérable ». Les techniques rapportées relèvent du marginal-gains poussé à l’extrême : haut-parleurs diffusant You’ll Never Walk Alone à l’entraînement pour « simuler » Anfield, pickpockets engagés pour voler les joueurs lors d’un dîner d’équipe, un olivier de 150 ans amené comme accessoire de motivation, le chien du club nommé « Win ». Football365 résume : « un homme si plongé dans les détails, si obsédé par les métaphores… si engagé dans les marginal gains, qu’il avait apparemment perdu la tête. » À son arrivée en décembre 2019, Arteta a usé de la métaphore du « gros bordel » (« big mess ») pour exiger le retour aux « standards » du club, puis a écarté les cadres bien payés (Aubameyang, Özil, Lacazette) au profit de jeunes affamés.
Inférence. Arteta illustre la forme « contrôlée » de l’intensité : un acharnement méthodique sur les détails, conscient de son image (Urban Pitch : « il a toujours été conscient de l’image qu’il projette »). L’intensité émotionnelle est réelle mais canalisée dans un projet culturel — un cas proche du « niveau 5 » de Collins (volonté féroce au service de l’institution). Le revers — l’obsession perçue comme « ayant perdu le fil » par les observateurs — est précisément la lecture extérieure de l’intensité comme excessive.
4. Luis Enrique : la volonté de fer et la résilience après le deuil
Fait établi. Le documentaire Movistar+ No tenéis ni p** idea* (2024) présente Luis Enrique comme « un homme complexe, brillant et extrêmement exigeant ». Deux éléments sont centraux :
- Le besoin de contrôle, formulé par lui-même. Dans le dernier épisode : « Si un joueur va où il veut, ça implique qu’il y a des situations de jeu que je ne contrôle pas. L’année qui vient, je veux toutes les contrôler. Toutes sans exception. » Le commentaire de presse (Orange Sports) parle d’un « besoin maladif de contrôle ». On le voit aussi s’astreindre à bouger toutes les 30 minutes, quitte à interrompre une réunion avec son staff.
- La résilience après le deuil. Sa fille Xana est morte d’un ostéosarcome le 29 août 2019, à 9 ans. Dans le documentaire : « Est-ce que je me considère comme chanceux ou malchanceux ? Je me considère comme chanceux, très chanceux. Xana est venue vivre avec nous pendant neuf merveilleuses années. » La revue Panenka offre l’analyse la plus pénétrante : « Nous n’avons aucune idée de ce que c’est que d’avoir un monstre dans la tête qui met tes limites à l’épreuve, qui te mord le cerveau quand tu te relâches, qui t’empoisonne au moindre signe de fatigue, qui te pousse à courir… Les tourbillons sont ainsi : ils ne s’arrêtent pas, ils ravagent. »
Inférence. Luis Enrique est le cas où l’intensité confine le plus explicitement à l’obsession (le « monstre dans la tête » décrit par Panenka), tout en étant adossée à une résilience existentielle exceptionnelle. Sa volonté « de fer » est à la fois sa force compétitive et un trait que les observateurs jugent insupportable (« un type insupportable », « arrogance habituelle », rapporte Panenka avant de retourner le jugement). C’est l’illustration vivante de la zone-frontière entre passion harmonieuse (le deuil transformé en mémoire vivante) et passion obsessive (le contrôle total).
5. Les grands dirigeants : « ferocious resolve », « reality distortion field », « demon mode »
Fait établi.
- Jim Collins a montré que les transitions « good to great » reposaient toutes sur un leader de niveau 5, défini par « personal humility + professional will ». Exemples cités : Darwin Smith (Kimberly-Clark) vendant les usines à papier historiques et déclarant « je n’ai jamais cessé d’essayer de devenir qualifié pour ce poste » ; il « ne fléchit jamais » (« never wavered ») malgré le scepticisme de Wall Street. Collins oppose explicitement ce profil au dirigeant charismatique-égocentrique type « Chainsaw » Al Dunlap ou Lee Iacocca.
- Steve Jobs (biographie de Walter Isaacson, 2011). Le « reality distortion field », terme de Bud Tribble (1981) : « En sa présence, la réalité est malléable. Il peut convaincre n’importe qui de pratiquement n’importe quoi. » Andy Hertzfeld : « un mélange déroutant de style rhétorique charismatique, de volonté indomptable (indomitable will) et d’empressement à plier n’importe quel fait au but du moment. » Robert Friedland, qui l’a connu à Reed : « Ce qui m’a frappé, c’était son intensité. Tout ce qui l’intéressait, il le poussait généralement jusqu’à un extrême irrationnel. » Isaacson : son trait le plus saillant, « son intensité… il s’était entraîné à fixer sans cligner ».
- Elon Musk (biographie d’Isaacson, 2023). Le « demon mode » (terme de sa compagne Grimes) : un état de « concentration intense, exigences implacables, décisions impitoyables ». Isaacson : « Certains employés survivent, mais beaucoup non. » Et un « maniacal sense of urgency » érigé en principe de management. Isaacson lie explicitement cette intensité au trauma d’enfance (violences paternelles).
Inférence. Le corpus managérial confirme la récurrence d’une volonté hors norme chez les dirigeants de renom, mais il en révèle aussi la diversité de forme : la version « niveau 5 » de Collins est sobre, humble, tournée vers l’institution, tandis que les figures médiatiques (Jobs, Musk) incarnent une intensité abrasive, parfois cruelle. La thèse « ils veulent plus » est soutenue par les témoignages ; mais Collins lui-même distingue cette volonté de l’égotisme, et la communauté scientifique avertit que « good to great » a fait l’objet de critiques de survivance/causalité, son modèle devant être traité comme « une hypothèse puissante, pas une garantie ».
6. La frontière entre détermination saine et obsession pathologique
Fait établi. Le modèle dualiste de la passion de Robert Vallerand (Université du Québec à Montréal, article fondateur Les Passions de l’Âme, JPSP, 2003, et travaux ultérieurs) fournit la distinction la plus rigoureuse :
- Passion harmonieuse : internalisation autonome de l’activité ; persévérance flexible ; émotions positives, bien-être, satisfaction au travail ; chez les danseurs blessés, stratégies de réhabilitation saines.
- Passion obsessive : internalisation contrôlée, sous pression interne/externe et insécurité sur l’estime de soi ; persistance rigide même quand l’activité devient coûteuse. Conséquences documentées : burnout, conflits travail-vie, blessures chroniques (danseurs ignorant la douleur), addiction à l’exercice, jeu pathologique, perfectionnisme.
Une étude récente — Benjamin Schellenberg et al. (Université du Manitoba), « Lay theories of obsessive passion and performance: It all depends on the bottom line », Personality and Individual Differences, 2022 (3 études, N = 911) — montre en outre que dans les milieux « bottom-line », les gens croient que c’est la passion obsessive qui mène au succès : « les participants croyaient que, dans les milieux de travail caractérisés par des mentalités de résultat, eux-mêmes et les autres seraient plus susceptibles de réussir avec de hauts niveaux de passion obsessive. » Croyance qui entretient sa survie même quand elle est nuisible.
Inférence. Cette grille explique pourquoi l’intensité des grandes figures est si souvent perçue comme « dérangeante » ou « inhumaine » : les observateurs détectent les marqueurs de la passion obsessive (persistance rigide, contrôle total, indifférence aux coûts humains — le « demon mode », le « besoin maladif de contrôle »). La réussite au plus haut niveau semble souvent reposer sur une dose de passion obsessive socialement coûteuse — d’où l’ambivalence morale qu’elle suscite. Mais la recherche est claire : la passion harmonieuse est « le chemin privilégié vers le succès » dans la durée, l’obsessive payant un lourd tribut en santé et en relations.
7. Le débat décisif : qualité unique ou mythe du survivant ?
Fait établi — les arguments POUR. Duckworth a trouvé que le grit prédit la réussite au-delà du QI et de la conscienciosité dans plusieurs contextes (rétention des cadets de West Point, classement au National Spelling Bee, GPA d’étudiants de l’Ivy League). Terman et Oden (1947) avaient déjà observé que ce qui distinguait les surdoués accomplis des autres était « la persévérance, la confiance en soi et l’intégration vers les buts », plus que le QI.
Fait établi — les arguments CONTRE.
- Faiblesse de l’effet. La méta-analyse de Marcus Credé, Michael Tynan et Peter Harms (Journal of Personality and Social Psychology, 2017, 113(3) : 492-511 ; 584 tailles d’effet, 88 échantillons, 66 807 individus) conclut que la structure de second ordre du grit « n’est pas confirmée », que le grit n’est que « modérément corrélé » à la performance, et qu’il est « très fortement corrélé à la conscienciosité » (ρ ≈ 0,842 sur 22 études) — ce que les auteurs qualifient de « vieux vin dans de nouvelles bouteilles » (« old wine in new bottles »), les scores de grit et de conscienciosité étant corrélés « entre 80 et 98 % ». Credé, cité par NPR Ed (Anya Kamenetz, 25 mai 2016), rapporte une corrélation grit-réussite académique de seulement 0,18, qualifiée de « only modest », « comparée à une corrélation bien plus élevée de 0,50 entre, disons, les scores SAT et la performance à l’université ».
- Duckworth elle-même, citée par NPR Ed (25 mai 2016), reconnaît que « à travers toutes les études qui ont été faites, l’effet du grit en lui-même est vraiment, disons, dans le registre faible-à-moyen (small-to-medium) », et admet que prétendre que « vous êtes 99 % plus susceptible de réussir » était « une vraie erreur d’expression » (« a real misstatement ») ; son propre chiffre de 2007 était de 0,20.
- Biais du survivant. Le récit héroïque ne compte que les gagnants : pour chaque Jobs ou Bezos, des milliers d’individus aussi déterminés ont échoué. Nassim Taleb : « Le succès modéré s’explique par les compétences et le travail. Le succès sauvage est attribuable à la variance. » Le rôle de la chance et des circonstances (Bill Gates et l’accès précoce à un ordinateur ; Oprah Winfrey née au bon moment historique) est systématiquement sous-estimé.
- Critique systémique. Le focus sur le grit « néglige les barrières systémiques » et fait vivre l’échec comme une faute personnelle.
Inférence / position du rapport. L’hypothèse du commanditaire — « ils veulent un peu plus » — est vraie mais incomplète et surévaluée. La volonté farouche est :
- Réellement présente et récurrente chez les grandes figures (corroboré par témoignages directs sur les cinq cas).
- Souvent nécessaire : sans intensité de l’effort soutenu, l’expertise (Ericsson) et la transformation institutionnelle (Collins) ne se produisent pas.
- Rarement suffisante : elle interagit avec le talent, la pratique délibérée bien encadrée, le mentorat, et surtout les circonstances et la chance. Statistiquement, son effet propre est modeste.
- Possiblement un artefact du biais du survivant dans sa version forte (« LA qualité unique ») : on ne voit que les volontés farouches qui ont gagné.
La formulation la plus défendable n’est donc pas « la volonté est LE facteur », mais : parmi ceux qui réunissent talent et circonstances favorables, ceux qui réussissent au plus haut niveau tendent à manifester une intensité de volonté supérieure — au prix, souvent, d’un coût humain élevé que les observateurs perçoivent comme une intensité « inhumaine ».
Recommendations
Pour qui veut exploiter analytiquement ce trait (rédaction, évaluation de talents, développement personnel, sélection de dirigeants), voici des étapes graduées et leurs seuils de révision :
- Distinguer systématiquement les deux passions (Vallerand) avant d’admirer une intensité. Avant de qualifier une détermination de « modèle », vérifier : persistance flexible ou rigide ? Coûts humains assumés ou ignorés ? Estime de soi autonome ou contingente ? Seuil de bascule : si la persistance se maintient malgré des coûts manifestes (santé, relations, éthique), classer comme passion obsessive et ne pas la recommander comme modèle, même en cas de succès.
- Ne jamais isoler la volonté du contexte (anti-biais du survivant). Pour toute figure étudiée, exiger la question contrefactuelle : combien d’individus aussi déterminés ont échoué dans les mêmes circonstances ? Documenter explicitement le rôle de la chance, du capital de départ, du timing. Seuil : si aucune contre-population d’échecs comparables ne peut être nommée, traiter le récit comme anecdotique, non comme preuve.
- Pour l’évaluation/sélection, privilégier les construits validés au grit. Duckworth elle-même déconseille la Grit Scale pour la sélection d’employés ou l’admission (falsifiable, biais de référence). Préférer des indicateurs de conscienciosité et, comme elle le suggère, des traces objectives : engagements pluriannuels et progression documentée.
- Pour le développement personnel, miser sur la pratique délibérée encadrée plutôt que sur la volonté brute. Ericsson est clair : ce ne sont pas les heures ni la seule détermination, mais la pratique structurée avec feedback immédiat et un coach/mentor. Seuil : si l’effort n’est pas accompagné d’objectifs spécifiques et de feedback, augmenter le volume de volonté ne produira pas l’expertise.
- Dans l’écriture analytique, hiérarchiser les sources : témoignages de première main nommés (Friedland, Hertzfeld, Tribble, Prost, Cossé) > biographies de référence (Isaacson, Guigo) > comptes rendus de presse > analyses secondaires. Marquer la nature épistémique de chaque affirmation (fait établi / inférence / incertitude), comme fait ici.
Caveats
- Asymétrie des sources entre figures. Le matériau de première main est abondant et nommé pour Jobs et Musk (Isaacson, accès total) ; riche mais surtout médiatique/documentaire pour Arteta et Luis Enrique (où le documentaire est aussi un objet de communication contrôlé — All or Nothing est en partie « sanitisé », selon Urban Pitch, et le film de Luis Enrique est une auto-mise en scène). Pour Rocard, les témoignages d’intensité psychologique intime sont plus rares ; la source la plus probable (carnets exploités par Guigo) n’a pas pu être consultée en texte intégral.
- Risque de projection. La « volonté farouche » perçue dans un regard ou une interview est en partie une construction de l’observateur. Le cas Rocard montre que ce qu’on prend pour de la fureur déterminée peut être de l’intensité intellectuelle doublée de doute (« regard inquiet »). Le rapport a donc requalifié plutôt que validé l’impression initiale.
- Construits en débat. « Grit » est scientifiquement contesté (redondance avec la conscienciosité, effets modestes) ; « Level 5 » et « reality distortion field » sont des concepts d’auteur, non des résultats de psychologie expérimentale validée ; « 10 000 heures » a été désavoué par Ericsson lui-même. Aucun ne doit être présenté comme une loi.
- Sources de moindre fiabilité signalées. Certaines pages mobilisées (blogs de coaching, sites de fans, agrégateurs) sont de qualité inégale ; les citations qui en proviennent ont été recoupées avec des sources documentaires (Movistar+, Orange Sports, Panenka) quand c’était possible. La citation de Rocard sur sa peur au soir du 10 mai 1981 provient d’un recueil de citations et n’a pas été vérifiée sur l’édition originale des entretiens avec Georges-Marc Benamou.
- Conformément à la consigne, l’anecdote dite des « sans-dents » attribuée à François Hollande a été totalement écartée ; la seule citation de Hollande retenue est son hommage public daté du 7 juillet 2016. »
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Conclusion : la patience, le papier et la psychologie perdurent
« À travers 116 ans, certaines constantes opérationnelles définissent le caractère institutionnel du MI5 plus que n’importe quelle technologie ou menace. Le système de mandats du Home Office introduit par Churchill en 1910 reste la base des pouvoirs les plus intrusifs du Service. Le MI5 n’a jamais possédé de pouvoirs d’arrestation, dépendant toujours du partenariat avec la police — un arrangement constitutionnel inchangé depuis l’époque de Kell. Le renseignement humain — le recrutement et la gestion d’agents — reste aussi central aujourd’hui que lorsque Maxwell Knight rencontrait ses agents dans les halls d’hôtels dans les années 1930.
La publication des archives de janvier 2025, la plus importante et la plus significative de l’histoire du MI5, renforce un paradoxe au cœur du renseignement britannique : les méthodes qui ont rendu le MI5 efficace — patience dans le recrutement, sophistication psychologique dans l’interrogatoire, gestion méticuleuse de l’information — étaient les mêmes qualités dont l’absence a permis aux « Cinq de Cambridge » d’opérer sans être détectés pendant des décennies. Les échecs du filtrage qui ont permis à Blunt d’espionner de l’intérieur du MI5 découlaient de ces mêmes réseaux de confiance basés sur la classe sociale qui avaient permis les premiers succès de contre-espionnage de Kell. Comme l’a observé Calder Walton, ces dossiers « offrent un avertissement sur la manière dont les craintes légitimes au sein d’un service de renseignement concernant la pénétration par des agents peuvent se métastaser jusqu’à des proportions quasi fatales ».
Ce qui distingue le savoir-faire documenté du MI5 de la fiction d’espionnage, c’est son absence résolue de glamour. Le guide des observateurs de la guerre le capture parfaitement : pas de déguisements, pas de gadgets, juste une silhouette banale de taille moyenne transportant de la monnaie pour le métro, entraînée à remarquer si un suspect utilise une clé ou sonne à la porte. L’artefact le plus révélateur de l’exposition de 2025 est peut-être le plus banal — un citron vieux de 110 ans trouvé chez un espion allemand, utilisé pour l’encre invisible en 1914. Dans le monde du MI5, l’ordinaire a toujours été la couverture la plus efficace pour l’extraordinaire. »
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L’éducation et la recherche à l’ère de l’IA : cinq axes pour penser la transformation
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« L’intelligence artificielle ne transforme pas seulement les outils éducatifs — elle remet en cause l’architecture même de la transmission des savoirs. De la vision californienne du tuteur personnalisé aux débats français sur les groupes de niveau, des neurosciences de la myélinisation aux crises d’intégrité académique, un même fil conducteur émerge : la tension entre l’accélération technologique et la profondeur cognitive nécessaire à l’apprentissage véritable. Cette recherche croise les cinq axes demandés — Silicon Valley, élèves à haut potentiel, réformes françaises, penseurs du numérique, et recherche augmentée — pour cartographier un paysage en mutation rapide, où les promesses du « problème des deux sigma » de Bloom se heurtent au paradoxe de la décharge cognitive, et où la question bourdieusienne du capital culturel se transpose dans un monde où « le connectif remplace le collectif » (Michel Serres).
AXE 1 — La Silicon Valley et l’horizontalisation de l’éducation
Le rêve du tuteur universel : de Bloom à Khanmigo
La vision éducative de la Silicon Valley repose sur une promesse précise : résoudre à grande échelle ce que Benjamin Bloom démontra en 1984 — qu’un tutorat individualisé produit un gain de deux écarts-types par rapport à l’enseignement collectif. Sal Khan, fondateur de Khan Academy, incarne cette ambition mieux que quiconque. Dans son TED Talk d’avril 2023, il déclarait : « We’re at the cusp of using AI for probably the biggest positive transformation that education has ever seen. » Sa vision : donner à chaque élève un tuteur IA et à chaque enseignant un assistant IA. Son livre Brave New Words (Viking, mai 2024) détaille le fonctionnement de Khanmigo, alimenté par GPT-4 via un partenariat noué dès l’été 2022 avec Sam Altman et Greg Brockman d’OpenAI.
Khanmigo utilise la méthode socratique — il refuse de donner des réponses directes et guide l’élève par des questions successives. En 2024-2025, la plateforme est passée de 68 000 à 700 000 utilisateurs et de 45 à plus de 380 partenariats de district scolaire — « le plus grand bond d’adoption d’une technologie éducative que j’aie jamais vu », selon Kristen DiCerbo, directrice pédagogique de Khan Academy. Le tarif : 4 dollars par mois. Le New Hampshire fut le premier État à signer un contrat statewide (50 districts, 40 000 élèves).
Sam Altman partage cette foi. Lors du Common Sense Summit (janvier 2024), il affirmait : « Education is very high on the list of things I am most excited about. » En juin 2025, OpenAI a signé un accord avec l’American Federation of Teachers (400 000 membres) pour lancer la National Academy for AI Instruction. Bill Gates, de son côté, prédit que « d’ici la prochaine décennie, un tutorat de qualité et des conseils médicaux deviendront gratuits et courants » (Tonight Show, février 2025). Sa fondation finance massivement Khan Academy.
Duolingo Max, lancé en mars 2023 avec GPT-4, illustre une autre facette : les conversations IA en situation réaliste (« Roleplay ») et le feedback grammatical contextuel. Les résultats commerciaux sont impressionnants — 51 % de hausse des utilisateurs actifs quotidiens, dépassant les 40 millions, et 10,9 millions d’abonnés payants. 78 % des utilisateurs réguliers du Roleplay se disent mieux préparés aux conversations réelles après quatre semaines.
Musk, Minerva, et les modèles alternatifs
Elon Musk a emprunté une voie différente. En 2014, il a fondé Ad Astra au siège de SpaceX après avoir retiré ses enfants de l’école traditionnelle : « They weren’t doing the things I thought should be done. » Pédagogie radicale : pas de notes, pas de séparation par âge, pas de langues étrangères ni de musique. Priorité absolue au raisonnement par premiers principes, à l’éthique et à la résolution collaborative de problèmes. L’école a évolué vers Astra Nova (2020), désormais en ligne, accréditée WASC, accueillant 315 élèves de 45 pays à 33 500 dollars/an. Synthesis School, dérivée d’Ad Astra, propose un enrichissement par le jeu collaboratif (6-14 ans, 180 $/mois) — sans séparation par âge, un principe qui résonne directement avec le concept d’« unités tactiques par niveau de profondeur plutôt que par âge ».
Minerva University pousse l’innovation pédagogique encore plus loin : zéro cours magistral. Les étudiants doivent être activement engagés au moins 75 % du temps de classe. Séminaires en ligne de 12-15 personnes, curriculum fondé sur des « Habits of Mind » mesurables, rotation dans 7 villes mondiales. Taux d’acceptation inférieur à 2 %, résultats au CLA+ au 95e percentile.
L’histoire de Lambda School/BloomTech sert d’avertissement. Ce bootcamp de codage financé par des Income Share Agreements (ISA) a été célébré par Y Combinator et Paul Graham, valorisé à 150 millions de dollars. Mais les taux de placement, annoncés à 85,9 %, étaient en réalité proches de 30-50 %. En avril 2024, le CFPB a définitivement interdit l’entreprise de prêt aux consommateurs et banni son PDG pour dix ans.
Le Chan Zuckerberg Initiative (CZI) offre un autre cas d’étude sur les limites du solutionnisme. Après avoir investi 142,1 millions de dollars dans Summit Learning et annoncé que la technologie pourrait propulser l’élève moyen au 98e percentile, le projet a stagné. Justin Reich (MIT) résume : « People keep hoping that our technologies are the Swiss Army knives or steamrollers… Instead, our best technologies are very particularly shaped ratchet heads. »
Les voix critiques : un siècle de promesses recyclées
Audrey Watters, dans Teaching Machines (MIT Press, 2021), démontre que les promesses actuelles — contenu individualisé, progression à son rythme, libération de l’enseignant — reproduisent exactement celles de Sidney Pressey dans les années 1920 et de B.F. Skinner dans les années 1950. Elle identifie un schéma récurrent : « All the visions of the future of education, the future of teaching, the future of work, the future of learning are ideological. They are also political. » Le behaviorisme skinnerien est, selon elle, fondamental dans le fonctionnement de Facebook, Google et de l’EdTech moderne.
Evgeny Morozov (To Save Everything, Click Here, 2013) a forgé le concept de « solutionnisme technologique » : « recasting complex social phenomena like politics, public health, education, and law enforcement as neatly defined problems with definite, computable solutions. » Appliqué à l’éducation, ce solutionnisme « ne dialogue pas avec ceux dont il prétend résoudre les problèmes, préférant leur fournir des solutions toutes faites ». Cathy O’Neil (Weapons of Math Destruction, 2016) a documenté les biais algorithmiques dans l’évaluation des enseignants, montrant comment les algorithmes amplifient les inégalités existantes.
AXE 2 — L’IA face aux élèves à haut potentiel : exosquelette ou béquille ?
L’effet Matthieu de l’IA : les meilleurs en profitent davantage
Une étude majeure de l’Université de Technologie de Sydney (Lodge & Loble, 2026) identifie un « effet Matthieu » de l’IA : « Students who already possess high levels of domain knowledge and strong metacognitive skills will be able to leverage AI for beneficial offloading and accelerate their learning. Conversely, students without these skills will see their learning undermined. » Les élèves à haut potentiel, dotés d’une autorégulation et d’une métacognition supérieures, seraient donc les mieux placés pour utiliser l’IA comme un véritable « exosquelette cognitif ».
Cette hypothèse est confirmée par une étude empirique de 2025 (MDPI Education) portant sur 484 élèves (197 HP, 287 non-HP) : les élèves surdoués rapportent des niveaux plus faibles d’apprentissage assisté par IA tout en démontrant une littératie IA supérieure et une plus grande confiance dans l’usage sûr de l’IA. Leur contrôle métacognitif élevé (Shore & Kanevsky, 1993) les conduit à préférer le raisonnement autonome. August & Tsaima (Springer, 2020) décrivent l’IA comme « des exosquelettes métaphoriques en croissance pour les instructeurs, leur permettant de fournir un niveau supérieur de guidance, de feedback et d’autonomie aux apprenants ».
L’étude Wharton-Penn : le paradoxe de la béquille
L’étude la plus rigoureuse à ce jour provient de Wharton/Penn, publiée dans PNAS en juin 2025 (Bastani et al.). Expérience de terrain avec environ 1 000 lycéens en mathématiques en Turquie :
- ChatGPT standard (GPT-4 sans garde-fous) : amélioration de 48 % pendant la pratique
- GPT Tutor (avec guidage socratique) : amélioration de 127 % pendant la pratique
- Résultat critique : une fois l’IA retirée, les élèves du groupe ChatGPT standard ont obtenu des résultats 17 % inférieurs à ceux qui n’avaient jamais eu accès à l’IA
Même les élèves performants se montraient « trop optimistes quant à leurs capacités d’apprentissage » — une illusion métacognitive qui n’épargne pas les hauts potentiels. Le rapport d’Anthropic (avril 2025), analysant 574 740 conversations anonymisées sur Claude.ai, révèle que 47 % des interactions étudiantes consistent à demander des réponses directes avec un engagement minimal.
Myélinisation et effort prolongé : ce que l’IA menace
La neuroscience de l’expertise repose sur un mécanisme biologique précis : la myélinisation. Daniel Coyle, dans The Talent Code (2009), explique que la pratique intense et ciblée entraîne le cerveau à envelopper les circuits neuronaux de myéline — une substance graisseuse qui accélère la transmission des signaux : « Myelin transforms narrow alleys into broad, lightning-fast super-highways of skill. » Anders Ericsson (1993, Florida State University) a formalisé ce processus sous le nom de « pratique délibérée » : un entraînement systématique aux limites de ses capacités, avec feedback constant. Les recherches indiquent un maximum de 2 à 4 heures par jour de pratique délibérée — tant le processus est cognitivement exigeant.
L’IA menace directement ce processus. Comme le synthétise un article de Profexpress (2025) : « Quand Lucas résout enfin son problème de géométrie après 20 minutes d’effort, son cerveau subit une transformation qu’aucune IA ne peut simuler : naissance de nouveaux neurones dans l’hippocampe, accélération des connexions (×100), densification des connexions (×1000). » Stanislas Dehaene (Collège de France) le confirme : « Accéder à l’information n’est pas apprendre. »
Robert Bjork (UCLA, 1994) a théorisé les « difficultés désirables » (desirable difficulties) : les conditions qui créent de la friction — espacement de la pratique, mélange des types de problèmes, récupération en mémoire — « semblent plus difficiles mais construisent un savoir plus durable ». L’IA tend à supprimer ces frictions bénéfiques. Une étude EEG du MIT (Kosmyna et al., 2025) portant sur 54 étudiants a mesuré une activité cérébrale significativement plus élevée dans la condition sans IA — suggérant que l’usage de l’IA réduit l’engagement cognitif nécessaire à la myélinisation.
Maryanne Wolf (UCLA), dans Reader, Come Home (2018), alerte sur l’érosion de la lecture profonde : « We are advantaging speed and disadvantaging the time-consuming, sophisticated deep reading processes. » Nicholas Carr (The Shallows, 2010) prolonge : « As technology moves toward artificial intelligence, allowing us to offload even more of our own thinking and analysis to computers, our brains end up a shallow hull of what they once were. » L’étude de Gerlich (MDPI Societies, 2025) sur 669 participants confirme une corrélation négative significative entre usage fréquent de l’IA et capacités de pensée critique, les 17-25 ans étant les plus vulnérables.
Le rapport de l’UTS résume le paradoxe avec une métaphore limpide : « Surface-level use of AI may mean less cognitive burden in the moment, but this is akin to letting a robot do your gym workout for you. »
AXE 3 — L’Éducation nationale française entre réforme et souveraineté numérique
Du « choc des savoirs » à la fin des groupes de niveau
Le paysage éducatif français a connu une turbulence sans précédent depuis octobre 2023. Gabriel Attal, alors ministre de l’Éducation, a lancé le « Choc des savoirs » le 5 octobre 2023 à la BnF, après consultation de 230 000 enseignants et face aux résultats catastrophiques de PISA 2022. Les mesures centrales : groupes de besoin en français et mathématiques au collège (groupes de ~15 élèves pour les plus fragiles), restauration du redoublement sur décision enseignante, réforme du DNB (épreuves terminales passant de 40 % à 60 %), et manuels scolaires labellisés par l’État.
L’implémentation a été chaotique. Selon le SNES-FSU, 64,5 % des collèges n’ont pas appliqué la réforme telle que conçue. Le Conseil d’État a annulé l’arrêté du 15 mars 2024 pour incompétence juridique (un simple arrêté ministériel ne suffisait pas). Cinq ministres se sont succédé en moins de trois ans — Attal, Belloubet, Genetet, Borne, Geffray. Le 4 décembre 2025, le ministre Édouard Geffray a finalement annoncé la fin des groupes obligatoires à la rentrée 2026, les rendant facultatifs. Le baccalauréat a été durci : plus de rattrapage sous 8/20, « points jury » plafonnés à 50 points.
L’architecture numérique : IA souveraine et cadre national
La France a structuré une réponse institutionnelle à l’IA éducative autour de plusieurs dispositifs. Le Conseil Scientifique de l’Éducation Nationale (CSEN), présidé par Stanislas Dehaene et reconstitué par décret du 3 juillet 2024, ancre la politique éducative dans les sciences cognitives. Dehaene défend que le cerveau humain reste « une machine d’apprentissage incomparable, supérieure à l’IA en créativité, raisonnement et apprentissage à partir de peu d’exemples ».
Le Cadre d’usage de l’IA en éducation, publié le 14 juin 2025 après une consultation nationale, autorise l’IA tout en posant des garde-fous : respect du RGPD, de la liberté pédagogique, alerte sur les biais, hallucinations et impact écologique. Depuis la rentrée 2025, une micro-formation IA obligatoire via la plateforme Pix est imposée à tous les élèves de 4e et 2de. Le ministère développe une « IA souveraine » fondée sur des corpus publics, des algorithmes documentés et des licences libres — dans la logique des « communs numériques » financés par France 2030.
Le programme P2IA (Partenariat d’Innovation en Intelligence Artificielle) a déployé des outils adaptatifs en primaire : Adaptiv’Math (mathématiques adaptatives par science cognitive), Lalilo (lecture avec reconnaissance vocale), Mathia (mathématiques ludiques). Le cycle 3 du P2IA, lancé en septembre 2025, étend l’offre en français, mathématiques et langues. Les Territoires Numériques Éducatifs (TNE), lancés en 2020 dans 2 départements puis étendus à 12, déploient 69 solutions numériques de 34 entreprises EdTech.
Les modèles internationaux qui inspirent Paris
Trois modèles reviennent systématiquement dans les débats français. La Finlande — école commune de 7 à 16 ans sans évaluations standardisées, enseignants tous titulaires d’un master, autonomie pédagogique maximale — produit les plus faibles corrélations entre origine sociale et résultats scolaires de l’OCDE (la France affiche les plus fortes). Depuis 2016, le « Phenomenon-Based Learning » (apprentissage par phénomènes interdisciplinaires) est obligatoire.
Singapour, premier mondial à PISA 2022 (575 en mathématiques), applique depuis 2005 le principe « Teach Less, Learn More » et dispose d’un Student Learning Space (SLS), plateforme nationale propriétaire servant 500 000 utilisateurs avec capacités IA intégrées. Chaque enseignant reçoit 100 heures de formation professionnelle annuelle.
L’Estonie est peut-être le modèle le plus audacieux. Le programme Tiger Leap (1996) a connecté toutes les écoles à Internet dès 2001 ; ProgeTiiger enseigne la programmation dès la maternelle. En février 2025, le président Alar Karis a lancé AI Leap : dès septembre 2025, 20 000 lycéens et 3 000 enseignants accèdent à des outils IA (dont ChatGPT Edu conforme au RGPD, via partenariat avec OpenAI). En 2026, le programme s’étend à 38 000 élèves. L’Estonie est l’un des premiers pays au monde à intégrer l’IA de façon systémique dans son système éducatif.
Expérimentations pédagogiques et débat sur la certification
Les classes inversées se sont développées en France sous l’impulsion de Marcel Lebrun (UCLouvain) et du mouvement « Inversons la classe ! » (2014). Le chercheur Vincent Faillet (2014-2015) a cependant montré que le modèle bénéficie surtout aux élèves les plus faibles tout en pénalisant légèrement les meilleurs — un résultat qui nuance l’enthousiasme. Les classes sans notes ont été expérimentées dans de nombreux collèges (Gérard Philippe de Niort, Émile Roux de Confolens), utilisant des grilles de compétences via l’outil SACoche.
La question des micro-credentials reste embryonnaire en France pour le K-12, mais progresse dans l’enseignement supérieur. L’Université de Caen pionnière depuis 2016 les Open Badges ; l’Université de Lille expérimente la blockchain pour les diplômes (projets DemattestULille et Fr.EBSI). La Recommandation européenne sur les micro-certifications (juin 2022) pousse à l’harmonisation, mais aucun mouvement politique sérieux ne remet en cause le baccalauréat comme sésame universel.
AXE 4 — Les penseurs du numérique éducatif : un dialogue entre constructionnisme et pharmacologie
Les architectes anglo-saxons de l’éducation horizontale
Seymour Papert a posé les fondations dans Mindstorms (1980) : « In my vision, the child programs the computer and, in doing so, both acquires a sense of mastery over a piece of the most modern and powerful technology and establishes an intimate contact with some of the deepest ideas from science. » Son constructionnisme — l’enfant construit son savoir en construisant des objets tangibles — s’oppose frontalement au modèle behavioriste qui sous-tend la plupart des plateformes EdTech actuelles. La question qu’il posait reste centrale : l’ordinateur doit-il programmer l’enfant, ou l’enfant doit-il programmer l’ordinateur ?
Sugata Mitra, avec ses expériences « Hole in the Wall » (1999) — un ordinateur connecté installé dans un mur de bidonville à New Delhi — a démontré que les enfants peuvent s’auto-organiser pour apprendre sans instruction : « Education is a self-organizing system where learning is an emergent phenomenon. » Ses SOLE (Self-Organized Learning Environments) reposent sur trois éléments : haut débit, collaboration, encouragement. Le « Granny Cloud » — des grands-mères encourageant les enfants à distance — montre que l’encouragement, pas l’instruction, est le catalyseur.
Ken Robinson, dans le TED Talk le plus vu de l’histoire (76 millions de vues, 2006), a forgé la critique la plus populaire de l’éducation industrielle : « We’re now running national education systems where mistakes are the worst thing you can make… the result is that we are educating people out of their creative capacities. » Todd Rose (The End of Average, 2016) a apporté une formalisation rigoureuse avec trois principes : le « jaggedness principle » (l’intelligence n’est jamais unidimensionnelle), le principe contextuel (les traits dépendent de la situation), et le principe des parcours (il existe de multiples voies également valides vers le même résultat). Sa conclusion : « The moment you need to make a decision about any individual — the average is useless. » Ce cadre légitime directement l’idée d’unités d’apprentissage par niveau de profondeur plutôt que par âge.
La tradition française : pharmacologie, prolétarisation et Petite Poucette
Michel Serres, dans Petite Poucette (2012), décrit la troisième révolution de la transmission des savoirs — de l’oral à l’écrit, de l’écrit à l’imprimé, de l’imprimé au numérique. Son diagnostic est radical : « Pourquoi bavarde-t-elle, parmi le brouhaha de ses bavards camarades ? Parce que ce savoir annoncé, tout le monde l’a déjà. En entier. À disposition. Sous la main. » Le cours magistral est mort : « Le connectif remplace le collectif. Le plus ignorant d’entre nous jouit désormais d’un accès assez facile à plus de connaissances que le plus grand savant du monde hier. » Serres est optimiste — peut-être excessivement, comme le notent ses critiques — sur le potentiel démocratisant du numérique.
Bernard Stiegler offre le contrepoint indispensable avec sa pharmacologie du numérique : toute technique est simultanément poison (pharmakon) et remède. Sa notion de prolétarisation cognitive — la perte progressive des savoirs (savoir-faire, savoir-vivre, savoir-concevoir) au profit des machines — connaît une actualité saisissante à l’ère de l’IA générative : « La prolétarisation, c’est historiquement la perte du savoir du travailleur face à la machine qui a absorbé ce savoir. » Dans L’École, le numérique et la société qui vient (2012, avec Kambouchner et Meirieu), il pose un principe fondamental : « Une extériorisation sans réintériorisation ne peut que produire de la prolétarisation. » Sans réintériorisation critique, l’externalisation du savoir dans les outils numériques ne fait que prolétariser.
Cette tension entre Serres et Stiegler éclaire directement le paradoxe de l’IA éducative. Serres voit la libération ; Stiegler voit le risque de perte. La synthèse — une « pharmacologie positive » — exige de construire les institutions capables de transformer le toxique en thérapeutique.
Pierre Bourdieu (La Reproduction, 1970, avec Passeron) théorise la violence symbolique de l’institution scolaire : « tout pouvoir qui parvient à imposer des significations et à les imposer comme légitimes en dissimulant les rapports de force qui sont au fondement de sa force. » Le concept de capital culturel (incorporé, objectivé, institutionnalisé) se transpose au numérique. Le think tank Terra Nova (2023) a proposé cinq indicateurs d’un « capital numérique » bourdieusien : équipement, accès réseau, compétences de base, littératie critique, et certifications formelles. Cédric Fluckiger (2007) a introduit le concept de « capital informatique », montrant que la transmission familiale des compétences numériques reproduit les mécanismes du capital culturel. L’exigence bourdieusienne de savoir « ce que les autres ont dit » avant de pouvoir dire quelque chose de valable se transpose : à l’ère de l’IA, celui qui sait interroger les sources, trianguler les perspectives et contextualiser les réponses possède un avantage structurel que l’IA, précisément, peut soit démocratiser soit renforcer.
Taddei, Villani, Becchetti-Bizot : les voix institutionnelles françaises
François Taddei (Apprendre au XXIe siècle, 2018), fondateur du CRI (aujourd’hui Learning Planet Institute), défend une « société apprenante » fondée sur la culture du questionnement plutôt que de la mémorisation : « Chaque fois que nous apprenons, nous pouvons apprendre à autrui qui pourra affiner ce savoir, le faire progresser puis le transmettre. » Il a créé WeLearn, une IA qui a lu tout Wikipédia en plusieurs langues pour constituer un « GPS du savoir ». Sur l’IA, il observe : « L’intelligence artificielle qui pilote les réseaux sociaux a montré qu’elle pouvait nourrir la bêtise collective mais ce n’est pas une fatalité. »
Le rapport Villani (mars 2018, 235 pages, 420 auditions) consacre un volet éducation ambitieux : enseigner à l’heure de l’IA en développant des « capacités complémentaires » à la machine (créativité), assurer la souveraineté sur les données d’apprentissage, tripler le nombre de personnes formées en IA, et créer des Instituts Interdisciplinaires d’Intelligence Artificielle (3IA) conçus comme des « zones franches » avec allègement administratif.
Catherine Becchetti-Bizot, dans son rapport de 2017, posait un diagnostic qui reste actuel : « Le numérique n’est pas seulement une révolution technologique… il est aussi un phénomène culturel et social. » Elle recommandait des espaces modulaires et décloisonnés pour la pédagogie active — « classes-ateliers » et « tiers-lieux » — et un basculement de la posture d’inspection vers une posture de confiance.
La souveraineté éducative comme enjeu stratégique
L’idée d’éducation comme zone de défense souveraine irrigue le discours institutionnel français sans être attribuable à un penseur unique. L’Assemblée nationale (2020) a affirmé que « la structure sur laquelle s’appuie la stratégie nationale du numérique éducatif doit être pensée et organisée par la République — il s’agit là d’une question de souveraineté ». La France a banni les GAFAM de l’éducation ; Audran Le Baron, directeur du numérique éducatif, a déclaré : « On ne rigole pas avec les données personnelles des élèves. » Le projet SATI se positionne explicitement comme un « écosystème éducatif souverain » — IA locale, sans dépendance au cloud. Cette vision de souveraineté constitue une contribution distinctement française au débat mondial.
AXE 5 — La recherche augmentée par l’IA : accélération et paradoxe de la profondeur
Un écosystème d’outils en expansion rapide
La recherche académique dispose désormais d’un arsenal d’outils IA qui transforme chaque étape du processus. Elicit interroge 138 millions de publications avec une recherche sémantique, génère des rapports inspirés des revues systématiques, et revendique jusqu’à 80 % de gain de temps. Consensus synthétise les réponses de 200 millions d’études avec un « Consensus Meter » visuel (oui/non/possible). Semantic Scholar (Allen Institute for AI) couvre 225 millions de publications avec des résumés TLDR de ~20 mots et un lecteur PDF augmenté. Connected Papers génère des graphes visuels de la littérature à partir d’un article-graine. Scite.ai classifie 1,6 milliard de citations en trois catégories — soutien, contraste, mention — permettant de voir si les études ultérieures confirment ou infirment un résultat.
L’émergence des agents de recherche profonde (OpenAI Deep Research, Gemini Deep Research, ScholarQA d’AI2) marque une nouvelle étape : ces systèmes peuvent conduire des investigations multi-sources autonomes. Selon le Stanford AI Index 2024, 62 % des chercheurs en sciences sociales ont utilisé au moins un outil d’IA générative dans leurs travaux au cours des 12 derniers mois.
Le paradoxe productivité-profondeur
Une étude majeure analysant 41 millions de publications (Nature, janvier 2025) révèle un paradoxe fondamental : les scientifiques utilisant l’IA publient plus et sont davantage cités, mais leur recherche explore moins de territoires nouveaux et tend à rester dans des domaines établis. Floriana Gargiulo (GEMASS, Sorbonne) note que les LLM peuvent « synthétiser un ensemble bibliographique sur un thème spécifique ou assister la rédaction d’articles scientifiques », mais le CNRS commente : « Pour produire des recherches intéressantes, nous devons chercher à élargir nos connaissances. »
Ce paradoxe résonne avec la tension myélinisation/IA de l’Axe 2 : l’IA accélère la production mais risque d’atrophier la capacité de pensée originale. Le concept de « recherche augmentée » (recherche augmentée), désormais courant dans le monde académique francophone, désigne cette IA-enhancement du processus de revue de littérature, d’analyse thématique et de synthèse. Aivancity (école française d’IA) affirme : « La recherche augmentée par l’IA n’est plus un horizon lointain, elle est déjà une réalité quotidienne. »
L’intégrité académique en crise
La détection de l’IA dans les textes académiques est en échec. Turnitin revendique moins de 1 % de faux positifs, mais le Washington Post a mesuré 50 % de faux positifs dans un test. Perkins et al. (2024) montrent que les taux de détection chutent de 39,5 % à 17,4 % après des modifications adversariales basiques. Au moins 12 universités d’élite (Vanderbilt, Yale, Johns Hopkins, Northwestern) ont désactivé la détection IA de Turnitin. Une étude de Stanford (2023) démontre que les détecteurs sont biaisés contre les locuteurs non natifs de l’anglais.
La position des éditeurs scientifiques est unanime : l’IA ne peut pas être listée comme auteur. Elsevier, Springer Nature, Wiley, Science (AAAS) et COPE convergent sur ce point. Science adopte la position la plus stricte — toute utilisation de texte généré par IA constitue une « faute scientifique ». Nature autorise l’assistance rédactionnelle mais exige une déclaration. Le scan automatisé des articles soumis se généralise.
Au Royaume-Uni, 88 % des étudiants de premier cycle utilisent l’IA pour leurs évaluations (HEPI, février 2025, contre 53 % en 2024). Seulement 5 % des universités européennes estiment leurs directives IA suffisantes (European University Association, janvier 2026). Le paradigme bascule de « Qui a écrit ceci ? » vers « Comment ceci a-t-il été créé, et quel raisonnement l’a produit ? » — ce que certains appellent l’ère « post-plagiat ».
Les doctorants entre bénédiction et inquiétude
L’enquête Nature (2025) auprès de ~3 800 doctorants est révélatrice : 75 % pensent que l’IA peut les rendre plus efficaces, 71 % jugent son usage acceptable, mais 81 % ne lui font pas entièrement confiance et 65 % craignent qu’elle n’affaiblisse leurs compétences de pensée, de recherche et d’écriture. Leona Diala (Université d’Abuja) résume l’ambivalence : « AI is a blessing for researchers today. But AI has made students lazy. People don’t go the extra mile to build the skill. »
L’IA transforme aussi la méthodologie qualitative. Le workflow GATOS (2026) utilise des modèles open-source pour l’analyse thématique inductive. Naeem et al. (2025, SAGE) proposent un protocole pas-à-pas pour utiliser ChatGPT à travers les six phases de l’analyse thématique de Braun & Clarke. Mais la limite est constante : « LLMs cannot replace human judgment in contextual interpretation, theoretical application, and ethical considerations. »
La triangulation comme compétence clé de l’ère IA
L’ensemble de cette recherche converge vers une conclusion que le cadre analytique de l’utilisateur éclaire de façon originale. Les systèmes d’action concrets — formalisés en fonctions Fb(x) et Fk(y) avec coordonnées et relevés temporels — offrent une grammaire pour modéliser les dynamiques de pouvoir et de savoir dans un écosystème éducatif en mutation. La capacité à trianguler — croiser les perspectives, les sources et les niveaux d’analyse — devient précisément la compétence que l’IA ne peut pas remplacer mais peut amplifier.
Todd Rose a démontré que l’intelligence est « jagged » (dentelée) et non unidimensionnelle. Les « unités tactiques d’apprentissage par niveau de profondeur » répondent exactement à ce constat : regrouper les élèves non par âge mais par profondeur d’engagement avec un problème permet de calibrer l’IA dans la zone proximale de développement de chacun (Vygotsky), tout en préservant les « difficultés désirables » de Bjork. Stiegler dirait qu’il s’agit de créer les conditions de la réintériorisation — transformer l’externalisation technologique en savoir incarné.
La tension fondamentale n’est pas entre technologie et humanisme, mais entre deux usages du pharmakon : l’IA comme prothèse qui atrophie (béquille cognitive, prolétarisation) ou l’IA comme exosquelette qui amplifie (différenciation, triangulation, recherche augmentée). Chaque axe de cette recherche confirme que le design pédagogique — les garde-fous socratiques de Khanmigo, la souveraineté numérique française, la pratique délibérée préservée — détermine de quel côté le pharmakon bascule. L’enjeu, comme Stiegler l’avait anticipé, est de construire les institutions capables de transformer le poison en remède — et les « unités tactiques » d’apprentissage, ancrées dans un cadre stratégique formel, constituent une proposition concrète pour y parvenir. »
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Ce que les enseignants perçoivent prédit mieux l’avenir que les notes
« Les évaluations comportementales des enseignants — commentaires sur la motivation, l’autodiscipline, la participation, le respect des consignes — constituent l’un des prédicteurs les plus puissants de la réussite socio-professionnelle ultérieure, rivalisant avec le QI et le statut socio-économique familial. Une convergence remarquable d’études longitudinales menées sur trois à cinq décennies, dans des contextes culturels variés (Nouvelle-Zélande, Royaume-Uni, Canada, Luxembourg, États-Unis, Finlande, Suède, France), démontre que les jugements formulés par les enseignants sur les compétences non cognitives des élèves dès l’âge de 5-6 ans prédisent les revenus, l’emploi, la santé et même la criminalité 30 à 50 ans plus tard. Toutefois, cette puissance prédictive est à double tranchant : ces mêmes évaluations incorporent des biais systématiques liés au genre, à l’origine sociale et à l’ethnicité, et fonctionnent comme mécanismes de reproduction sociale autant que comme indicateurs de compétences réelles.
Les évaluations des enseignants surpassent le QI comme prédicteur d’avenir
L’étude la plus décisive sur la fiabilité comparée des sources d’évaluation non cognitive provient du laboratoire de James Heckman. Feng, Han, Heckman et Kautz (2022), publiée dans Proceedings of the National Academy of Sciences, ont comparé systématiquement les rapports des enfants (auto-évaluation), des parents et des enseignants sur les compétences non cognitives (Big Five) de 2 857 enfants suivis longitudinalement. Résultat sans ambiguïté : les rapports des enseignants présentent la meilleure cohérence interne et la plus forte valeur prédictive sur les résultats cognitifs et comportementaux ultérieurs. Les auto-évaluations des enfants et les rapports parentaux n’ajoutent qu’un pouvoir prédictif marginal au-delà de ce que captent déjà les enseignants. Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent.
Ce résultat est corroboré par Jackson (2018), publié dans le Journal of Political Economy, qui démontre à partir de données administratives exhaustives de Caroline du Nord que les effets des enseignants sur les résultats non mesurés par les tests standardisés — absences, suspensions, progression dans les niveaux — prédisent des impacts plus importants sur l’obtention du diplôme secondaire et l’entrée à l’université que leurs effets sur les scores aux tests. La corrélation entre effets sur les tests et effets comportementaux n’est que de r = 0,22, ce qui signifie que les tests seuls échouent à identifier de nombreux enseignants excellents. L’inclusion des deux types de mesures plus que double la variabilité prédictible des effets enseignants sur les résultats à long terme.
En France, l’étude de Guimard, Cosnefroy et Florin (2007), portant sur 5 549 élèves du panel DEPP suivis du CP à la 6ème, confirme que les évaluations comportementales des enseignants — notamment l’attention, l’organisation de la tâche et la confiance en soi — contribuent significativement à l’explication des performances académiques futures et des parcours scolaires, indépendamment de l’effet spécifique des performances académiques initiales et des variables sociodémographiques.
Trente à cinquante ans de suivi : les preuves longitudinales
L’étude de Dunedin : un gradient dose-réponse sur 32 ans
L’étude multidisciplinaire de Dunedin (Moffitt et al., 2011, PNAS) constitue probablement la démonstration la plus rigoureuse. 1 037 enfants nés en 1972-73 en Nouvelle-Zélande ont été suivis de la naissance à 32 ans avec un taux de rétention exceptionnel de 96 %. L’autocontrôle a été mesuré par un composite incluant les évaluations des enseignants, des parents, des observateurs et les auto-évaluations, aux âges de 3, 5, 7, 9 et 11 ans. Les résultats révèlent un gradient dose-réponse saisissant : entre le quintile le plus élevé et le plus bas d’autocontrôle dans l’enfance, les problèmes de santé multiples passent de 11 % à 27 %, la dépendance aux substances de 3 % à 10 %, le revenu sous le seuil de pauvreté de 10 % à 32 %, et les condamnations pénales de 13 % à 43 %. Ces effets persistent après contrôle du QI et de la classe sociale d’origine.
Les cohortes britanniques : prédiction sur plus de 40 ans
Daly, Delaney, Egan et Baumeister (2015, Psychological Science) ont exploité deux cohortes nationales britanniques — la BCS (n ≈ 17 000, nés en 1970) et la NCDS (n ≈ 17 000, nés en 1958) — suivies respectivement jusqu’à 38 et 50 ans. Les évaluations des enseignants portant sur l’autocontrôle des élèves à 7-10 ans (items mesurant la capacité d’attention, la persévérance, la concentration, le respect des règles) prédisent la probabilité et la durée du chômage plus de quatre décennies plus tard, après contrôle de l’intelligence, de la classe sociale et du genre. L’effet est amplifié en période de récession économique. Une augmentation d’un écart-type de l’autocontrôle évalué par les enseignants à 7 ans prédit également une probabilité supérieure de 4-5 points de pourcentage de détenir une retraite complémentaire (Daly et al., 2017).
L’étude québécoise : du jardin d’enfants aux revenus fiscaux 30 ans plus tard
Vergunst, Tremblay, Nagin et al. (2019, JAMA Psychiatry) ont suivi 2 850 enfants québécois de la maternelle (5-6 ans) jusqu’à 33-35 ans, en utilisant les déclarations fiscales gouvernementales comme mesure objective des revenus. Les évaluations des enseignants de maternelle portaient sur l’inattention, l’hyperactivité, l’agressivité, l’opposition, l’anxiété et la prosocialité. L’inattention à 6 ans est associée à des revenus inférieurs à 33-35 ans pour les deux sexes ; la prosocialité à 6 ans prédit des revenus supérieurs pour les garçons. Une étude complémentaire (Orri, Vergunst et al., 2023, JAMA Network Open) estime que les profils comportementaux combinés (externalisation + internalisation) évalués annuellement par les enseignants de 6 à 12 ans sont associés à des pertes cumulées de revenus estimées à 357 737 dollars sur une carrière de 40 ans.
Le Luxembourg et Project Talent : 40 et 50 ans de suivi
Spengler, Brunner, Damian et al. (2015, Developmental Psychology) ont suivi 745 élèves luxembourgeois de 12 à 52 ans. L’évaluation par les enseignants du « sérieux scolaire » (studiousness) à 12 ans prédit directement et indirectement le prestige professionnel et le revenu à 52 ans, après contrôle du QI et du statut socio-économique parental. Spengler, Damian et Roberts (2018, Journal of Personality and Social Psychology), exploitant le dataset massif de 346 660 lycéens américains de Project Talent (1960), ont démontré que le fait d’être un « élève responsable » et de manifester de l’intérêt pour l’école prédit le niveau d’études, le prestige professionnel et le revenu 50 ans plus tard, au-delà du QI, du statut socio-économique et des traits de personnalité (Big Five).
L’effet Pygmalion : des attentes qui se réalisent
L’expérience fondatrice de Rosenthal et Jacobson (1968), « Pygmalion in the Classroom », a démontré que des élèves aléatoirement désignés comme « bloomers » auprès de leurs enseignants ont gagné significativement plus de points de QI que les élèves contrôles, avec des effets concentrés chez les plus jeunes (1re année : +27,4 points vs. +12,0 pour le groupe contrôle). La synthèse de Hattie (2009), Visible Learning, attribue aux attentes enseignantes une taille d’effet de d = 0,43, les classant parmi les influences les plus puissantes sur la réussite scolaire.
Le débat scientifique s’est déplacé vers la question de l’ampleur et des conditions de ces effets. Jussim et Harber (2005, Personality and Social Psychology Review) concluent que les prophéties autoréalisatrices sont réelles mais typiquement modestes (r = 0,1 à 0,2, soit 5-10 % de la variance), qu’elles ne s’accumulent pas massivement au fil du temps, et que les attentes des enseignants prédisent les résultats des élèves davantage parce qu’elles sont exactes que parce qu’elles sont autoréalisatrices. Cependant — et c’est le point crucial — les effets sont disproportionnellement puissants pour les élèves de milieux défavorisés et issus de groupes stigmatisés (Madon, Jussim & Eccles, 1997).
Les recherches de Rubie-Davies (2006, 2007) introduisent le concept d’enseignants « à hautes attentes » vs. « à basses attentes ». Les élèves d’enseignants à hautes attentes progressent de d = 1,05 sur une année scolaire, contre d = 0,05 pour ceux d’enseignants à basses attentes — une différence considérable. L’essai contrôlé randomisé Teacher Expectation Project (Rubie-Davies, Peterson, Sibley & Rosenthal, 2015, Contemporary Educational Psychology, 84 enseignants) démontre qu’une intervention formant les enseignants aux pratiques des enseignants à hautes attentes produit 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques.
L’extension la plus significative vers les trajectoires à long terme provient de Papageorge, Gershenson et Kang (2020, Review of Economics and Statistics), utilisant les données longitudinales nationales ELS (≈ 6 000 élèves de 10th grade suivis jusqu’à 26 ans). L’élasticité de l’obtention du diplôme universitaire par rapport aux attentes des enseignants est d’environ 0,12 : avoir un professeur de mathématiques qui s’attend pleinement à ce qu’un élève obtienne un diplôme universitaire (vs. un qui pense que l’élève n’a aucune chance) augmente les chances d’obtention du diplôme d’environ 17 points de pourcentage. Sorhagen (2013, Journal of Educational Psychology) montre que les attentes inexactes des enseignants de 1re année prédisent les scores standardisés à 15 ans — soit un suivi de 9 ans — avec des effets plus forts pour les enfants de familles à faible revenu.
Heckman et la révolution des compétences non cognitives
Le programme de Perry Preschool : la preuve décisive
Le projet le plus influent de James Heckman est sa réanalyse du Perry Preschool Project — 123 enfants afro-américains défavorisés, randomisés en 1962, suivis jusqu’à 55 ans (Heckman, Pinto & Savelyev, 2013, American Economic Review ; Heckman & Karapakula, 2019 ; García, Heckman & Karapakula, 2023, Journal of Political Economy). Le programme n’a pas durablement augmenté le QI (à 10 ans, groupes traitement et contrôle avaient le même QI moyen). Mais il a modifié de manière durable les traits de personnalité — conscienciosité, persévérance, sociabilité. L’impact à court terme sur les compétences socio-émotionnelles explique largement les impacts à long terme sur l’emploi et la criminalité à 40 ans (analyse de médiation, Heckman et al., 2013). À 55 ans, les effets significatifs persistent sur l’emploi, la santé et la criminalité, avec des effets intergénérationnels : les enfants des participants traités ont 30+ points de pourcentage de moins de probabilité d’avoir été suspendus de l’école et 30+ points de plus de probabilité d’avoir un diplôme secondaire.
« Hard Evidence on Soft Skills »
Heckman et Kautz (2012, Labour Economics) établissent que les tests de rendement ignorent ou mesurent mal les « soft skills » — traits de personnalité, motivations, préférences — qui sont valorisés sur le marché du travail et à l’école. Les récipiendaires du GED (équivalence du diplôme secondaire) ont des capacités cognitives comparables aux diplômés du secondaire mais manquent significativement de traits de personnalité (conscienciosité, persévérance), ce qui explique que leurs performances sur le marché du travail ressemblent davantage à celles des décrocheurs. Les scores aux tests à l’adolescence n’expliquent qu’environ 17 % de la variance des revenus adultes ; le QI seul n’en explique qu’environ 7 % (Bound et al., 2001). Heckman, Stixrud et Urzua (2006, Journal of Labor Economics) démontrent par un modèle structurel que les compétences non cognitives sont au moins aussi importantes que les capacités cognitives pour les salaires, l’emploi, la scolarité, la grossesse adolescente, le tabagisme et le comportement criminel.
Duckworth : l’autodiscipline bat le QI
Duckworth et Seligman (2005, Psychological Science) ont mesuré l’autodiscipline de 140 puis 164 élèves de 8th grade par auto-évaluation, évaluation parentale, évaluation par les enseignants et questionnaires de choix monétaires. L’autodiscipline a prédit les notes finales, l’assiduité, les scores aux tests standardisés et la sélection dans un programme compétitif. L’autodiscipline expliquait plus du double de la variance par rapport au QI pour les notes finales, l’assiduité et la sélection scolaire. Roberts, Kuncel, Shiner, Caspi et Goldberg (2007, Perspectives on Psychological Science), dans une revue méta-analytique d’études longitudinales prospectives, démontrent que l’amplitude des effets des traits de personnalité sur la mortalité, le divorce et le prestige professionnel est indiscernable de celle du statut socio-économique et des capacités cognitives.
Les biais : quand l’évaluation reproduit les inégalités
Le poids de l’origine sociale dans le jugement professoral
Pierre Bourdieu et Jean-Claude Passeron ont fourni le cadre théorique fondamental. Dans Les Héritiers (1964), ils documentent qu’un fils de cadre supérieur avait 80 fois plus de chances d’entrer à l’université qu’un fils d’ouvrier agricole. Dans La Reproduction (1970), ils introduisent le concept de « violence symbolique » : l’imposition d’un arbitraire culturel par la classe dominante à travers l’action pédagogique. Les corrections et commentaires des enseignants utilisent des termes « transparents à la classification sociale » — « vulgaire », « lourd », « pauvre », « étroit », « médiocre », « gauche », « maladroit » — qui fonctionnent simultanément comme jugements académiques et jugements sociaux.
Pierre Merle (1996, L’évaluation des élèves, PUF) a démontré empiriquement, par 32 entretiens approfondis avec des enseignants de lycée, que les fiches de renseignements contenant des informations sur l’origine sociale créent des pré-jugements influençant l’évaluation ultérieure. L’évaluation incorpore non seulement la performance académique mais aussi la conformité comportementale : « L’évaluation, au-delà de mesurer les compétences scolaires, est aussi une modalité possible de sanction et de gratification des comportements scolaires. » Merle (2007, 2018) confirme qu’à compétence identique, les élèves de milieux défavorisés sont les plus pénalisés, et que les évaluations comportementales (effort, participation, attitude) influencent directement les dossiers Parcoursup et l’accès aux filières sélectives.
Biais ethniques : l’effet d’escalade stéréotypique
Tenenbaum et Ruck (2007, Journal of Educational Psychology) ont conduit quatre méta-analyses montrant que les enseignants formulent des attentes plus positives pour les élèves européens-américains que pour les élèves latinos (d = 0,46) ou afro-américains (d = 0,25), adressent plus de discours positifs aux élèves européens-américains (d = 0,21), tout en ne dirigeant pas plus de critiques vers les minorités (d = 0,02) — suggérant un pattern de négligence plutôt que d’hostilité manifeste. Okonofua et Eberhardt (2015, Psychological Science) ont identifié un « effet d’escalade stéréotypique » : après une première infraction, les réponses des enseignants sont similaires quelle que soit l’ethnicité de l’élève ; après une seconde infraction, les enseignants perçoivent le comportement de l’élève noir comme plus grave, se sentent plus irrités, et sont plus enclins à envisager la suspension. Gregory, Skiba et Noguera (2010, Educational Researcher) montrent que les disparités raciales dans les sanctions scolaires se concentrent sur les infractions subjectives (comportement perturbateur, insolence) plutôt qu’objectives (vandalisme, tabac).
Biais de genre et étiquetage informel
Lavy et Sand (2015, NBER) ont démontré en Israël que les biais de genre des enseignants en primaire affectent l’écart de réussite au secondaire : une augmentation d’un écart-type du biais pro-garçons augmente les scores des garçons de ≈ 0,09 ET et diminue ceux des filles de ≈ 0,10 ET en 12th grade. L’étude ethnographique fondatrice de Rist (1970, Harvard Educational Review) a documenté comment, dès le huitième jour de maternelle, une enseignante avait réparti les enfants en groupes de niveau fondés non sur les capacités cognitives mais sur des caractéristiques liées à la classe sociale (couleur de peau, habillement, odeur corporelle, niveau d’éducation familial), avec une mobilité quasi nulle entre groupes par la suite. Hargreaves, Hester et Mellor (1975) ont identifié trois étapes du processus d’étiquetage : spéculation (hypothèses initiales), élaboration (affinement par interaction), stabilisation (le label devient fixe et filtre toute information ultérieure).
Le système français : le conseil de classe comme chambre d’orientation
La recherche française apporte un éclairage distinctif sur les mécanismes institutionnels par lesquels les évaluations comportementales se transforment en décisions d’orientation contraignantes. Marie Duru-Bellat (1988, IREDU ; 1992, avec Mingat) a démontré que l’orientation constitue un mécanisme fondamental de production d’inégalités — davantage que les écarts de réussite académique eux-mêmes. À niveaux de performance académique identiques, les élèves d’origines sociales différentes reçoivent des conseils d’orientation systématiquement différents. Ce second canal — impliquant directement les jugements des enseignants et les recommandations du conseil de classe — est particulièrement puissant aux transitions clés (5ème→3ème, 3ème→lycée).
Philippe Perrenoud (1984/1995, La fabrication de l’excellence scolaire) a théorisé, à partir d’observations ethnographiques dans les écoles primaires genevoises, comment l’évaluation scolaire est un processus de « transformation des différences culturelles en hiérarchies formelles légitimes ». L’excellence n’est pas mesurée mais fabriquée : les observations comportementales informelles des enseignants construisent continûment des hiérarchies qui sont ensuite formalisées dans les notes et les décisions d’orientation. Stéphane Bonnéry (2007, Comprendre l’échec scolaire) a mis en évidence le « malentendu sociocognitif » : les élèves de milieux populaires interprètent les attentes scolaires de manière littérale/comportementale plutôt que cognitive, et les enseignants évaluent souvent le comportement plutôt que la compréhension, masquant les difficultés jusqu’à la rupture au secondaire.
Le conseil de classe, réunissant trois fois par an l’équipe pédagogique, constitue le site institutionnel central où notes et appréciations sont converties en décisions d’orientation. Les mentions (encouragements, compliments, félicitations) sont attribuées sur la base des résultats académiques et de l’investissement comportemental. Avec Parcoursup, la fiche Avenir inclut désormais des évaluations explicites de l’autonomie, de l’engagement, des méthodes et de l’esprit d’initiative — toutes des évaluations comportementales non académiques dont le poids dans l’accès à l’enseignement supérieur sélectif est considérable. Comme le note Dubet (2019), l’amplitude des inégalités scolaires en France excède ce que les inégalités sociales seules prédiraient, suggérant que les mécanismes évaluatifs jouent un rôle amplificateur.
L’OCDE confirme : les compétences socio-émotionnelles comptent autant que le cognitif
Le rapport de l’OCDE Skills for Social Progress (2015) synthétise les données longitudinales de multiples pays et conclut que la conscienciosité, la sociabilité et la stabilité émotionnelle ont les effets positifs les plus forts sur les résultats de vie (éducation, marché du travail, santé, vie familiale, engagement civique, satisfaction de vie). L’enquête internationale SSES (Survey on Social and Emotional Skills), la première évaluation comparative internationale collectant des données auprès des élèves, des parents et des enseignants (150 000+ participants en 2023), confirme que les compétences socio-émotionnelles — notamment la persévérance, la responsabilité et l’autocontrôle — sont corrélées positivement avec la performance académique et la satisfaction de vie.
Cependant, l’enquête SSES révèle aussi que les élèves d’origines favorisées présentent des scores plus élevés sur toutes les compétences mesurées dans tous les sites participants — suggérant que l’évaluation de ces compétences peut amplifier les inégalités sociales plutôt que les réduire. Ce constat rejoint l’avertissement de l’UNESCO (Zhou, 2016) sur le biais de référence : les évaluations non cognitives ne peuvent pas être utilisées comme outils de responsabilisation en raison de problèmes de validité transculturelle et de dépendance au contexte.
Conclusion : un pouvoir prédictif réel mais socialement construit
La convergence des preuves est sans équivoque sur deux points qui semblent contradictoires mais sont en réalité complémentaires. D’une part, les évaluations comportementales des enseignants captent des dimensions réelles — autocontrôle, persévérance, compétences sociales — dont la valeur prédictive sur les trajectoires de vie est comparable à celle du QI et du statut socio-économique, comme le démontrent les études de Dunedin, des cohortes britanniques, du Québec et du Luxembourg avec des suivis de 30 à 50 ans et des mesures objectives (dossiers fiscaux, casiers judiciaires). Le rapport de l’enseignant constitue, selon l’étude de Heckman (Feng et al., 2022, PNAS), la source d’information la plus fiable et prédictive sur les compétences non cognitives.
D’autre part, ces évaluations ne sont pas des mesures neutres. Elles incorporent systématiquement des jugements de classe (Bourdieu, 1970 ; Merle, 1996), de genre (Lavy & Sand, 2015) et d’ethnicité (Tenenbaum & Ruck, 2007), et fonctionnent comme des mécanismes de reproduction sociale, particulièrement dans les systèmes à forte orientation institutionnelle comme le système français. La prédictivité des évaluations enseignantes est donc partiellement artefactuelle : elles prédisent l’avenir en partie parce qu’elles le créent, à travers des prophéties autoréalisatrices (Papageorge et al., 2020 ; Rosenthal & Jacobson, 1968) et des mécanismes institutionnels d’orientation (Duru-Bellat, 1988).
L’enjeu central pour les politiques éducatives n’est donc pas de supprimer l’évaluation comportementale — qui capture des informations authentiquement précieuses — mais de la structurer pour réduire les biais. Les pistes les plus prometteuses incluent : l’utilisation de critères d’évaluation explicites et standardisés plutôt que de jugements globaux (Quinn, 2020), la formation des enseignants aux pratiques des enseignants « à hautes attentes » (Rubie-Davies et al., 2015, avec 28 % d’apprentissage supplémentaire en mathématiques), la diversification du corps enseignant (Gershenson, Holt & Papageorge, 2016 montrent que les enseignants noirs ont des attentes significativement plus élevées pour les élèves noirs), et les approches de discipline empathique (Okonofua, Paunesku & Walton, 2016, PNAS, réduisant les suspensions de moitié). L’investissement précoce dans les compétences non cognitives, comme l’a démontré le Perry Preschool Project avec un taux de rendement social de 7-10 % annuel et des effets intergénérationnels, reste l’intervention la plus efficiente jamais documentée en économie de l’éducation. »
…
La formation des jésuites : reconstitution détaillée du parcours de 15 ans, du noviciat aux derniers vœux
TL;DR
- La formation jésuite, normée par les Constitutions de saint Ignace de Loyola (1556) et leurs Normes complémentaires approuvées par la Congrégation générale 34 (1995), dure couramment plus de quinze ans, sept étapes ordonnées s’enchaînant : noviciat (2 ans), premières études / philosophie (2-3 ans), régence (2-3 ans), théologie (3-4 ans avec ordinations diaconale puis presbytérale), environ cinq ans d’apostolat sacerdotal, troisième an / tertianat (6 à 9 mois), enfin derniers vœux. Le site officiel des vocations jésuites pour le Canada et les États-Unis (beajesuit.org) résume : « The formation of a Jesuit is a journey that can last more than fifteen years and encompasses five key stages ».
- Deux pivots structurent ce parcours : les premiers vœux simples mais perpétuels (pauvreté, chasteté, obéissance) prononcés à la fin du noviciat, et les vœux solennels prononcés après le tertianat — qui distinguent les profès de quatre vœux (avec obéissance spéciale au pape circa missiones) des coadjuteurs spirituels (trois vœux seulement), distinction décidée par le Préposé général sur critères de formation, vertu éprouvée et aptitudes intellectuelles (Constitutions [n° 12-13], [n° 511], [n° 518-519]).
- Le juniorat (études classiques d’humanités), pilier du Ratio Studiorum de 1599 et de la formation traditionnelle, a quasi disparu après Vatican II : les Congrégations générales 31 (1965-66) et 32 (1974-75) ont adapté la formation aux candidats arrivant désormais avec un cursus universitaire complet, tout en préservant la séquence ignacienne fondamentale d’alternance entre études et expérience apostolique.
Key Findings
- Cadre normatif : la formation jésuite est régie par quatre textes hiérarchiquement articulés — la Formula Instituti (bulles Regimini militantis Ecclesiae de 1540 et Exposcit debitum de 1550) ; les Constitutions de la Compagnie de Jésus d’Ignace de Loyola (achevées en 1556, version latine définitive 1594) ; les Normes complémentaires approuvées par la CG 34 en 1995 (et révisées partiellement par la CG 36 en 2016 sur la NC 362) ; et, pour la pédagogie historique, le Ratio atque Institutio Studiorum Societatis Iesu promulgué par le P. Claudio Aquaviva le 8 janvier 1599.
- Le noviciat (2 ans, vœux simples perpétuels) s’organise selon la Partie III des Constitutions [n° 243-306] et la Partie III des Normes complémentaires. Il vise « la vérification de la vocation à la Compagnie grâce au discernement des diverses expériences de formation et de probation propres à cette étape initiale » (Jésuites de la Province d’Afrique Occidentale). Cœur du dispositif : les Exercices spirituels de saint Ignace en retraite de 30 jours et une série d’« expériments » (Exercices, hôpital, pèlerinage, expériment domestique, long expériment apostolique de plusieurs mois en deuxième année).
- Les premières études / philosophie (2-3 ans) : aujourd’hui appelées « First Studies » dans le monde anglophone, ce premier cycle inclut philosophie, théologie initiale et sciences humaines, avec une activité apostolique hebdomadaire. La Province d’Europe occidentale francophone (EOF) parle d’un « premier cycle de 5 ans » englobant philosophie ET théologie initiale.
- La régence (2-3 ans) : période d’engagement apostolique à plein temps (souvent enseignement secondaire), première vie en communauté apostolique « ordinaire ». Le Décret 9 de la CG 31 (1966) prévoit qu’elle peut être faite « après la philosophie, ou, là où cela paraît préférable, différée jusqu’après la théologie, ou omise, ou jointe à des études spéciales ».
- La théologie (3-4 ans avec ordinations) : second cycle d’études théologiques, généralement sanctionné par un Master of Divinity (M.Div.) en contexte nord-américain. L’ordination diaconale intervient à l’issue de la troisième année, et l’ordination presbytérale à la fin du cursus. Suivent typiquement environ cinq ans de ministère sacerdotal avant le tertianat : beajesuit.org indique précisément « Roughly five years after ordination, the Jesuit spends another year reflecting on his formation and participates in another 30-day retreat during TERTIANSHIP », et jesuits.ca confirme que le tertianat « occurs about five years after Ordination, just prior to Final Vows ».
- Le troisième an / tertianat (6 à 9 mois) est qualifié par Ignace en Constitutions [n° 516] de schola affectus — « école du cœur ». Il comprend une nouvelle retraite de 30 jours, l’étude approfondie des Constitutions et des décrets des Congrégations générales récentes, et un ou plusieurs expériments apostoliques (souvent en pays étranger ou auprès des pauvres). Les Plans A et B définis par le Décret 7 de la CG 32 (1975) en encadrent la mise en œuvre.
- Les derniers vœux ratifient l’incorporation définitive. Le Préposé général, sur recommandation du Provincial et de trois ou quatre jésuites évaluateurs, appelle le candidat à prononcer soit la profession solennelle des quatre vœux (pauvreté, chasteté, obéissance, plus l’obéissance spéciale au pape circa missiones) — réservée aux prêtres ayant complété la formation théologique requise (Const. [n° 12]) — soit les vœux publics mais non solennels de coadjuteur spirituel (trois vœux) pour les prêtres dont la formation n’a pas atteint le niveau requis, soit les vœux de coadjuteur temporel pour les frères. Les profès ajoutent cinq vœux simples additionnels (non-mitigation de la pauvreté, refus de toute prélature, etc.).
Details
Avant l’entrée : la candidature
Avant l’admission au noviciat, le candidat passe par un processus de discernement qui inclut : un accompagnement par un promoteur de vocations, la rédaction d’une autobiographie spirituelle, des examens médicaux et psychologiques, quatre entretiens individuels avec différents jésuites, et finalement une lettre formelle au Provincial qui décide seul de l’admission (Province jésuite du Canada, Province EUM). Le candidat opte pour l’un de trois statuts : scolastique novice (en vue de la prêtrise), frère novice (vocation de coadjuteur), ou indifférent (discernement reporté pendant le noviciat).
1. Le noviciat (deux années pleines)
Durée et fondement constitutionnel — Les Constitutions imposent en [n° 16] : « avant que quiconque ne soit admis à la profession ou ne soit requis selon notre institut de prononcer les vœux simples de coadjuteur ou de scolastique mentionnés plus haut, il aura deux années complètes de probation ». Les Normes complémentaires (Partie III) confirment : « The novitiate is to continue for two complete years, nor can the general licitly dispense from this except for reasons of serious moment ». Le novice vit dans une maison de probation sous la direction d’un maître des novices.
Contenu :
- Vie spirituelle intense : oraison quotidienne, examen de conscience ignacien (« examen »), eucharistie quotidienne, lecture spirituelle, accompagnement spirituel individuel.
- Étude pratique : Bible, histoire de la Compagnie, vie de saint Ignace, Constitutions, vie religieuse, Vatican II.
- Les Exercices spirituels en retraite de 30 jours, généralement durant la première année, en silence : le novice est appelé à « s’identifier avec le Christ, à désirer endurer, avec Lui et par amour pour Lui tous les outrages, tout blâme et toute pauvreté, aussi bien effective que spirituelle » (Exercices spirituels n° 98, cité par la formation officielle de la Province d’Afrique Occidentale).
- Les expériments (probations) : les Constitutions en mentionnent quatre — Exercices de 30 jours, expériment d’hôpital (service des malades), expériment de pèlerinage (en pauvreté évangélique, sans argent, dépendant de la providence), expériment domestique (services humbles dans la maison). « Au total, le novice passe ainsi près de neuf mois en différentes missions à l’extérieur » (P. Thierry Anne sj, responsable de la formation des novices, jesuites.com). En deuxième année, un long expériment apostolique de plusieurs mois.
- Vie communautaire dans la maison de noviciat.
Objectif formatif : « expérience profonde de Dieu », identification au Christ pauvre et humble, vérification mutuelle de la vocation (le novice vérifie son appel ; la Compagnie vérifie l’aptitude du novice à sa « manière de procéder »). C’est la « première probation ».
Conclusion : prononciation des premiers vœux simples mais perpétuels de pauvreté, chasteté, obéissance, plus un vœu d’entrer ultérieurement dans la Compagnie pour la profession finale. À ce moment, le novice devient officiellement scolastique (en chemin vers la prêtrise) ou frère (coadjuteur temporel). Il reçoit la croix des vœux qu’il conservera toute sa vie. Cf. Const. [n° 14-15] et [n° 511] qui décrivent les classes d’appartenance.
2. Le juniorat / études d’humanités : une étape aujourd’hui largement disparue
Le juniorat (« juvénat » en français ancien) correspondait, dans la formation classique post-tridentine codifiée par le Ratio Studiorum de 1599, à 5 classes (parfois 6) d’études inférieures (studia inferiora) : grammaire inférieure / moyenne / supérieure, humanités (lecture des classiques latins et grecs : Cicéron, Virgile, Horace, Démosthène), et rhétorique. Ces classes occupaient typiquement les premières années post-noviciat pour donner aux jeunes jésuites « les fondements linguistiques et littéraires nécessaires aux études supérieures » (Wikipédia, Scolasticat jésuite).
Disparition au XXe siècle : avec la généralisation de l’enseignement secondaire puis supérieur dans le monde et l’admission de candidats déjà diplômés (souvent ayant déjà un baccalauréat universitaire avant l’entrée), le juniorat a quasiment disparu des provinces occidentales à partir des années 1960. Les Décrets 8 et 9 de la Congrégation générale 31 (1966) sur la formation et le Décret 6 de la Congrégation générale 32 (1975) intitulé « The Formation of Jesuits, Especially with Regard to the Apostolate and Studies » ont entériné cette adaptation. La pratique actuelle l’intègre, lorsque nécessaire, dans la phase de « First Studies » : « les jésuites étudient la philosophie (surtout fondements comme la métaphysique, l’épistémologie, un peu d’histoire et de sciences sociales). On ajoute à cela la théologie […], l’enseignement social de l’Église » (Gilles Mongeau, SJ, Jésuites du Canada).
3. La philosophie / « First Studies » (2-3 ans)
Fondement constitutionnel : Partie IV des Constitutions, n° [307-509], particulièrement les chapitres relatifs aux études (chap. 5-14). Le Ratio Studiorum de 1599 prescrivait 3 ans de philosophie selon Aristote (logique, physique, métaphysique, mathématiques).
Pratique contemporaine :
- Durée : 2 à 3 ans selon les provinces et le niveau d’études antérieur. La Province de France parle d’un « premier cycle de cinq ans en philosophie ET théologie » combinés (jesuites.com).
- Contenu : métaphysique, épistémologie, philosophie morale, anthropologie philosophique, histoire de la philosophie, philosophie politique et sociale. La Compagnie maintient une référence forte à la pensée thomiste tout en intégrant la philosophie moderne et contemporaine.
- Sciences humaines complémentaires : sociologie, sciences politiques, histoire.
- Activité apostolique hebdomadaire : « 6 à 8 heures par semaine » dans une œuvre sociale, pastorale ou éducative, sous supervision (USA East Province).
- Lieux : Loyola Paris (anciennement Centre Sèvres), Boston College, Saint Louis University, Hekima University College (Nairobi), Arrupe College (Harare), Institut Saint-Pierre Canisius (Kinshasa), Université pontificale grégorienne (Rome).
Objectif formatif : développer l’« habitus philosophicus » — capacité de pensée critique et de discernement intellectuel, indispensable pour la mission apostolique dans des contextes culturellement diversifiés. « La philosophie leur donne l’habitude d’une réflexion à la fois critique et positive sur ces questions » (Province d’Afrique de l’Ouest).
4. La régence (2-3 ans)
Définition : la régence est la première période où le jésuite en formation vit dans une communauté apostolique ordinaire (non plus une communauté de formation) et travaille à plein temps dans une mission de la Compagnie.
Durée : généralement 2 ans dans les provinces francophones (Canada, France), 3 ans aux États-Unis. Le Décret 9 de la CG 31 (1966) autorise des adaptations : « Regency can be made after philosophy, or, where it seems better, deferred until after theology, or omitted, or joined with special studies ».
Missions typiques : enseignement dans un collège ou un lycée jésuite (vocation historique de la régence), aumônerie universitaire, ministère social (Jesuit Refugee Service, Homeboy Industries, Kino Border Initiative), pastorale paroissiale, journalisme catholique. Le P. Xavier Nucci sj (Province EOF) cite : « dans un collège, une école d’ingénieurs, une activité sociale ».
Objectifs formatifs selon la Province d’Afrique de l’Ouest :
- progrès en vertu et en maturité psychologique,
- révélation des talents apostoliques,
- aide effective à la Province dans son travail,
- identification des aptitudes pour études spéciales ultérieures.
À l’issue de la régence, une relecture est faite avec les supérieurs : le jésuite est-il prêt pour la théologie en vue de l’ordination, ou s’oriente-t-il définitivement comme frère ?
5. La théologie (3-4 ans) et les ordinations
Fondement constitutionnel : Partie IV, particulièrement n° [446-509]. Le Ratio Studiorum prescrivait 4 ans de théologie centrée sur la Somme théologique de saint Thomas d’Aquin, plus Écriture sainte, hébreu, théologie morale, droit canon, histoire ecclésiastique. La Faculté de théologie « couvrait quatre ans et n’était normalement poursuivie que par les candidats au sacerdoce ».
Pratique contemporaine :
- Durée : 3 ans aux États-Unis (où la théologie initiale a déjà été abordée en First Studies), aboutissant à un Master of Divinity ; 4 à 5 ans en France et dans plusieurs provinces du Sud (baccalauréat puis licence canonique).
- Lieux : Centre Sèvres / Loyola Paris (France), Boston College School of Theology and Ministry, Jesuit School of Theology of Santa Clara University (Berkeley), Hekima University College, Université grégorienne (Rome), Vidyajyoti (Delhi).
- Contenu : théologie biblique, théologie dogmatique (christologie, ecclésiologie, sacramentaire, eschatologie), théologie morale fondamentale et spéciale, théologie spirituelle, théologie pastorale, liturgie, droit canonique, ministères pastoraux supervisés (6-8 heures hebdomadaires).
- Ordinations : ordination diaconale à l’issue de la 3e année (soit après 2 ans de théologie de second cycle dans le modèle français) ; ordination presbytérale à la fin du cursus, ou parfois entre les deux selon le Plan B de tertianship (CG 32, Décret 7).
Objectif : « approfondir le plan divin du salut dans le Christ, dans lequel s’intègre la mission de la Compagnie au service de l’Église » (Province d’Afrique de l’Ouest) ; intégration de la vie spirituelle, communautaire, apostolique avec la réflexion théologique systématique en vue du ministère sacerdotal.
Interlude : environ cinq ans de ministère sacerdotal
Après l’ordination presbytérale, le jeune jésuite est envoyé en première mission apostolique (paroisse, enseignement, ministère spécialisé). Cette période — chiffrée à « roughly five years after ordination » par beajesuit.org et à « about five years after Ordination, just prior to Final Vows » par jesuits.ca — n’est pas une étape formelle de formation mais une phase de maturation indispensable avant le tertianat. Pour les frères, c’est aussi durant cette période qu’ils consolident leur engagement apostolique.
6. Le troisième an / tertianat (6 à 9 mois)
Étymologie et fondement : nommé tertia probatio par Ignace, le tertianat est la « troisième probation » après la candidature et le noviciat. Saint Ignace l’appelle en Constitutions [n° 516] (Partie V, chap. 2) la schola affectus — « école du cœur » — par opposition à la schola scientiae des études intellectuelles précédentes.
Durée : variable, de 6 à 9 mois en programme intensif (modèle traditionnel) ou réparti sur deux étés / deux sessions séparées sur deux ans (modèle adapté contemporain). Les Plans A et B du Décret 7 de la Congrégation générale 32 (1975) encadrent ces variantes :
- Plan A : tertianat fait immédiatement après la fin de la théologie, AVANT l’ordination presbytérale (plan minoritaire).
- Plan B : tertianat fait APRÈS l’ordination et plusieurs années de ministère ; le P. Provincial doit veiller à ce qu’il intervienne « pas plus tard que trois ans après l’ordination presbytérale, sauf juste cause » (CG 32, D. 7).
Contenu :
- Reprise complète des Exercices spirituels en retraite de 30 jours — généralement vécus comme plus profonds et apaisés qu’au noviciat, grâce à l’expérience accumulée.
- Étude approfondie de l’Institut : Constitutions, Formula Instituti, Normes complémentaires, décrets des Congrégations générales récentes (CG 31 à 36), documents de Vatican II et de l’Église contemporaine.
- Un ou plusieurs expériments apostoliques : souvent à l’étranger, en milieu pauvre ou marginal (le P. Surovick, SJ, a fait son tertianat à Portland, Oregon ; le P. György Hiba a fait le sien au Liban en 2023-2024 ; les programmes européens « Nicolas Kluiters » accueillent depuis 2024-2025 des tertiaires internationaux).
- Vie communautaire internationale avec d’autres tertiaires sous la guidance d’un instructeur de tertianat expérimenté.
Objectif : « réaffirmer sa vocation et découvrir la sagesse des textes à partir de leur vécu » (Gilles Mongeau, SJ) ; intégration profonde et personnelle de tout l’acquis ; vérification ultime avant les derniers vœux.
7. Les derniers vœux — vœux solennels
Procédure : après le tertianat et plusieurs années supplémentaires de ministère, le Provincial, consultant son conseil et les évaluations écrites de trois ou quatre jésuites ayant accompagné le candidat, recommande le jésuite au Préposé général à Rome, qui décide seul de l’admission (Const. [n° 511]). C’est lui qui appelle le jésuite à prononcer les vœux définitifs.
Deux grades distincts, selon la décision du Préposé général :
a) Les profès des quatre vœux (professi quatuor votorum) :
- Prêtres ayant manifesté une formation intellectuelle et une « vertu éprouvée » (Const. [n° 12], [n° 518-519]).
- Ils prononcent trois vœux solennels et perpétuels de pauvreté, chasteté et obéissance,
- PLUS le quatrième vœu d’obéissance spéciale au Souverain Pontife circa missiones — « concernant les missions, c’est-à-dire l’envoi par le pape là où il jugera utile à la plus grande gloire de Dieu et au plus grand bien des âmes » (formule de profession).
- PLUS cinq vœux simples additionnels prononcés en privé après la messe publique : ne pas consentir à un assouplissement de la pauvreté ; ne pas ambitionner de prélature ecclésiastique hors de la Compagnie ; ne pas ambitionner d’office au sein de la Compagnie ; dénoncer tout jésuite ainsi ambitionnant ; permettre au Général de continuer à conseiller un jésuite devenu évêque.
Le but du quatrième vœu, expliqué en Constitutions [n° 605] : « Pour ne pas errer dans le chemin du Seigneur ils firent cette promesse ou ce vœu pour que le Souverain Pontife les répartisse pour une plus grande gloire de Dieu et conformément à leur intention de parcourir le monde ». Le Décret 4 de la CG 35 (2008) sur l’obéissance (§§ 31-34) en a réaffirmé l’actualité, le qualifiant de « commencement et fondement principal de la Compagnie » (Ignace, 1545).
b) Les coadjuteurs spirituels formés (prêtres) :
- Prononcent les trois mêmes vœux de pauvreté, chasteté, obéissance, en « vœux publics quoique non solennels » (Const. [n° 13]).
- NE prononcent PAS le quatrième vœu.
- Distinction historique : ils sont membres pleins de la Compagnie mais ne peuvent être nommés Préposé général ni participer comme électeurs à une Congrégation générale.
c) Les coadjuteurs temporels formés (frères) :
- Prononcent les mêmes trois vœux publics non solennels.
- N’étant pas prêtres, ils ne sont par définition pas concernés par le quatrième vœu.
- La distinction historique entre frères et coadjuteurs temporels a été simplifiée après Vatican II (Décret 8 de la CG 31).
Critère discriminant : l’admission à la profession solennelle des quatre vœux dépend du jugement du Préposé général sur la formation intellectuelle (théologie complète au niveau requis) et la vertu éprouvée du candidat (Const. [n° 514-520]). Dans la pratique contemporaine, la majorité des prêtres jésuites parviennent au statut de profès — le P. Arturo Sosa, SJ, actuel Préposé général, le confirme dans sa première interview accordée à Zenit le 24 décembre 2016 : « il faut garder à l’esprit que la forme idéale de la Compagnie est celle des profès (les jésuites qui arrivent au quatrième vœu), aujourd’hui en grande majorité par rapport aux coadjuteurs (qui, eux, ne le prononcent pas), aux scolastiques (ceux qui sont en formation) et, justement, aux frères ».
Cérémonie : la profession a lieu au cours d’une messe solennelle, juste avant la communion (et non à l’offertoire — symbolique de l’union au sacrifice du Christ), en présence du Provincial, des confrères et de la famille. Le jésuite signe ensuite les documents officiels.
Cadre normatif récent : les Congrégations générales 31 à 36
- CG 31 (1965-66) : aggiornamento post-conciliaire ; Décrets 8 (formation spirituelle), 9 (formation des scolastiques, surtout dans les études), 10 (tertianship).
- CG 32 (1974-75) : Décret 4 « Notre mission aujourd’hui : service de la foi et promotion de la justice » ; Décret 6 « Formation des jésuites » ; Décret 7 « Tertianship » introduisant les Plans A et B.
- CG 33 (1983) : élection de Peter-Hans Kolvenbach.
- CG 34 (1995) : approbation des Normes complémentaires qui actualisent les Constitutions dans le cadre du nouveau Code de droit canon (1983).
- CG 35 (2008) : élection d’Adolfo Nicolás ; Décret 2 « Un feu qui en allume d’autres » sur l’identité jésuite ; Décret 4 sur l’obéissance, qui consacre des paragraphes au quatrième vœu.
- CG 36 (2016) : élection d’Arturo Sosa Abascal, 31e Préposé général, élu le 14 octobre 2016 par 212 électeurs jésuites issus de 66 pays — « first person born in Latin America to lead the Jesuits » selon la Province jésuite du Midwest des États-Unis (jesuitsmidwest.org). Deux décrets : Décret 1 « Compagnons d’une mission de réconciliation et de justice » ; Décret 2 « Une gouvernance renouvelée pour une mission renouvelée » avec un appel à « la formation de jésuites capables de prospérer dans cette réalité en évolution » et à mener à terme le processus de « Solidarité dans la formation ».
Recommendations
Pour un lecteur ou chercheur souhaitant approfondir :
- Lecture première : aller au PDF officiel des Constitutions et Normes complémentaires (édition Padberg, Institute of Jesuit Sources, 1996) — la référence universelle — disponible en accès libre via le site Manresa (Irlande) ou sur Jesuitas.lat. Pour la version française, le PDF mis en ligne par Raggionline est la traduction officielle.
- Pour les questions historiques consulter le Portal to Jesuit Studies du Boston College (jesuitportal.bc.edu), qui archive l’intégralité des décrets des Congrégations générales en traduction anglaise critique, avec contextualisation.
- Pour la pédagogie historique des collèges lire la Ratio Studiorum (1599) dans l’édition bilingue latin-français Belin (1997) sous la direction de Dominique Julia et Marie-Madeleine Compère.
- Pour le vécu contemporain consulter les sites officiels par province : jesuites.com (France), jesuites.ca (Canada), beajesuit.org (USA et Canada anglophone), jesuits-eum.org (Europe méridionale).
- Pour la dimension spirituelle : la lecture des Exercices spirituels eux-mêmes (édition Folio classique ou Christus) reste irremplaçable, car ils sont à la fois le pivot du noviciat ET du tertianat — donc l’alpha et l’oméga de la formation.
Seuils qui modifieraient ces recommandations : si la Congrégation générale 37 (date non encore convoquée, mais devra l’être au décès ou à la démission du P. Sosa) ou un nouveau Ratio Formationis universel devait être promulgué, l’architecture pourrait évoluer. Le projet « Solidarité dans la formation » lancé par la CG 36 doit aboutir à une mise en commun internationale accrue des programmes de formation, ce qui pourrait à terme harmoniser les durées (en particulier de la philosophie : tendance vers 3 ans uniformisés).
Caveats
- Variabilité réelle des durées : selon les provinces, l’âge d’entrée, les études antérieures du candidat, et les besoins apostoliques, le parcours total peut osciller entre 10-11 ans (pour des frères ou des candidats déjà très avancés en études) et plus de 20 ans (pour des candidats jeunes en formation complète avec études spéciales / doctorat). La fourchette « 13-15 ans » est communément citée par les sources francophones, mais en additionnant les étapes selon beajesuit.org (noviciat 2 ans + first studies 3 ans + régence 3 ans + théologie 3 ans + ~5 ans de ministère + tertianat 1 an), le minimum théorique aux États-Unis approche 17 ans avant les derniers vœux.
- Ni les Constitutions ni les Normes complémentaires ne fixent une durée numérique unique pour le tertianat ; la pratique actuelle (de 9 semaines réparties sur deux étés à 9 mois consécutifs) est régie par les Plans A/B de la CG 32 (Décret 7) et par les ordonnances du Préposé général. La durée la plus courante aujourd’hui est de 8 à 9 mois.
- Vocabulaire en évolution : les termes « scolasticat », « philosophat », « théologat », « juniorat » ont en grande partie disparu de l’usage courant ; on parle aujourd’hui de « First Studies », « régence », « théologie » et « tertianship » — ce qui peut induire en erreur les lecteurs habitués au vocabulaire pré-conciliaire.
- Sources polémiques à éviter : plusieurs sites internet, et certains articles historiques ou anticléricaux du XIXe siècle (J. Huber, Edgar Quinet, article « Jésuite » de l’Encyclopédie de Diderot, etc.), décrivent la formation jésuite avec une coloration idéologique forte, citant des « règles secrètes » ou un « despotisme illimité » du Général. Ces sources, qui ressurgissent dans certains blogs contemporains conspirationnistes, ne reflètent pas la réalité historique ni canonique de la formation et doivent être distinguées des descriptions officielles ou académiques contemporaines.
- Distinction profès / coadjuteurs spirituels : sociologiquement, cette distinction est aujourd’hui beaucoup moins visible qu’autrefois ; selon le Préposé général Arturo Sosa (Zenit, 24 décembre 2016), les profès des quatre vœux constituent désormais la « grande majorité » des jésuites incorporés définitivement, par rapport aux coadjuteurs. La distinction reste néanmoins juridiquement structurante (notamment pour la participation aux Congrégations générales et l’éligibilité aux fonctions de Préposé général et de provincial).
- Les frères jésuites : leur formation suit un schéma plus souple que celle des scolastiques (durée totale de 7 à 8 ans pour la plupart, selon la Province USA East) ; ils ne suivent pas la séquence philosophie-régence-théologie dans la même forme, mais reçoivent une formation théologique et professionnelle adaptée à leur ministère d’« accompagnement apostolique » (Brendan Gottschall, SJ, vocations promoter UEA). Ils prononcent les mêmes premiers vœux puis, après tertianat, les vœux définitifs de coadjuteur temporel formé. »
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« Le contexte politique dans lequel naît le journal est celui d’une frustration profonde. Le Compromis austro-hongrois de 1867 (Ausgleich) avait satisfait les revendications hongroises tout en ignorant celles des Slaves, qui constituaient pourtant plus de 40 % de la population de l’Empire. Les députés tchèques pratiquaient la « résistance passive », boycottant le Reichsrat et la Diète de Bohême entre 1868 et 1879. La Correspondance Slave naît dans cette atmosphère de frustration politique et de recherche d’alliés extérieurs, précisément au moment où la défaite française de 1870 face à la Prusse crée en France un intérêt nouveau pour les nations slaves comme contrepoids à la puissance germanique. »
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« D’autant que le « Maghébin » de l’anecdote, Felix, a été retrouvé, et, dommage pour toi, il a raconté sa propre version des faits, qui ne correspond même pas, dit-il, à ce qu’il s’est réellement passé (1). La dame ne s’est pas énervée outre mesure mais était anglaise et ne comprenait donc pas ce que lui voulaient les chiens de garde, lui-même n’est « pas Arabe », juste barbu, mais je suppose que pour toi c’est pareil, et c’est lui qui a payé l’amende, pas toi.
Alors, permets moi de te poser une question : tu as quel âge, pour inventer comme ça des histoires dont tu es le héros ?
« Il y a des passages ratés », admets-tu dans une note de blog consacrée à ton chef d’oeuvre, face à une polémique devenue, si c’est dieu possible, plus enflée encore que ton melon. Tu, m’étonnes, François ! Comme cette séquence où tu invites des mères de famille voilées victimes du racisme ordinaire d’un patron de bar à discuter avec lui, car l’islamophobie ne peut être qu’un évident malentendu ? Te moquant au passage de la seule personne à pendre leur défense -une femme qui leur dit « ne vous laissez pas faire », présentée comme une godiche prétentieuse, le nez fourré dans son cocktail ? Comme lorsque tu laisses, le long de deux pages insoutenables, un contrôleur déblatérer, sous ton regard amusé et complice (« vous avez l’oeil », lui dis-tu) sur à peu près toutes les minorités existantes, avant de conclure que « 80% de la fraude, ce sont des étrangers », et que son fiston vote RN car la gauche « se cache sur l’immigration » ?
Venons-en au cœur du problème, François : ton syndrome évident du sauveur / personnage principal, déjà criant dans tes films, depuis Merci patron ! Où TU te mets en scène en train de sauver une petite famille de prolos que tu infantilises de façon permanente. Comme l’avait formulé à l’époque Raphaël Nieuwjaer dans la revue Études, « incapable de résister aux charmes de la fable, Ruffin réduit ses personnages à des archétypes, et donc à des fonctions. Lui-même emprunte bien volontiers le costume du père modèle […] ».
Le « père modèle », sévère mais juste, on ne saurait mieux décrire la façon dont tu te perçois toi-même. Un daron qui sait tout mieux que tout le monde, et d’ailleurs il aimerait bien qu’on lui « file des preuves » à propos de la mort d’Adama Traoré, et quand il s’agit de marcher contre l’islamophobie il a autre chose à foutre, vous comprenez. Un daron à l’ancienne -bien à l’ancienne, notamment quand il pose dans Marianne entouré d’un drapeau bleu-blanc-rouge en nous parlant tout content de sa « défense de la nation et des frontières » (2).
Un daron dont la « gauche » mitée pue le formol, et qui n’hésite pas à écrire, confronté aux critiques : « J’ai l’antiracisme de mes artères : marqué années 90, « black blanc beur », église Saint-Bernard, parrainages de sans-papiers, etc. A coup sûr, la BD transpire ça ». Ton paternalisme puant, tu l’assumes donc, François, sans ambages. Pire, tu t’en fais un étendard, persuadé que le « peuple » indifférencié dont tu te rêves le héraut -littéralement : tu te fais dessiner toi-même en boxeur, en chevalier, en gladiateur- ne demande que ça.
Friedrich Engels a dit un jour : « La société bourgeoise est placée devant un dilemme : ou bien passage au socialisme ou rechute dans la barbarie », une citation que la célèbre Rosa Luxembourg reprendra dans sa brochure devenue elle aussi fameuse, et dont le premier chapitre est donc titré : « Socialisme ou barbarie ». On y lisait, en 1915, mais ces mots font, hélas, encore écho aujourd’hui : « L’impérialisme a remporté la victoire. En faisant peser de tout son poids le glaive sanglant de l’assassinat des peuples, il a fait pencher la balance du côté de l’abîme, de la désolation et de la honte ». Abîme, désolation et honte qui sont encore notre triste et grotesque réalité aujourd’hui. « La réalité n’est pas belle à voir. Ou à entendre », écris-tu pour te défendre des immondices présentées dans ta BD. Mais toi, cette « barbarie », quoi que tu en dises, tu t’y complais.
Tu ne veux pas d’un véritable socialisme, un pour-de-vrai. Tu veux ta petite place de sauveur au sein d’une société inique. Tu te nourris des inégalités, t’en servant comme tremplin pour tes médiocres ambitions opportunistes. Cette bande dessinée est un aveu : changer une société malade de son racisme, de sa police, de son capitalisme ne t’intéresse pas, comme l’indique le passage présentant des soignantes en grève, devant lesquelles tu viens pérorer avec indécence avant de simplement proposer des mesurettes d’aménagement de l’intolérable, un vernis réformiste pas même digne d’un autre François, Hollande, auquel tu me fais de plus en plus penser, avec son marketing de la présidence « normale », équivalent fonctionnel de ta « présidence au smic ».
Deux arnaques. Deux façon de « jouer au prolo » comme si c’était un cosplay. Loin de nos aventures à nous, les prolos en vrai. Qui, je te le dis, auraient été bien plus intéressantes à illustrer.
On y aurait vu des luttes quotidiennes -contre la police, les contrôleurs, les patrons de bar racistes, les patrons tout court- et surtout de l’autogestion, des communs, de l’entraide, de l’horizontalité, -le refus des chefs.
Comme je te le disais au début de ma lettre, une certaine gauche s’obstine à exister aujourd’hui dans notre pays qui, comme le reste du monde, est confronté aux périls cumulés du fascisme et de la crise écologique. Une gauche, qui, précisément, ne prend conscience ni de l’ampleur du danger fasciste -et son corollaire, l’autoritarisme-, ni des enjeux à venir du péril climatique. Une gauche pour laquelle, je me répète, « au fond, l’important, c’est que les trains puissent arriver à l’heure » grâce à des gestionnaires charismatiques et bienveillants.
Permets-moi de le dire François : quant à nous, ce petit peuple que tu prétends représenter, nous voyons bien plus loin. Nous marchons, comme au Rojava, sur les pas du grand théoricien Murray Bookchin, qui déclarait qu’«une société anarchiste, loin d’être un idéal lointain, est devenue une condition préalable à la pratique des principes écologiques ». L’anarchisme, tu connais ?
Il y a peu, est sorti un livre qui s’appelle L’heure est grave !, de Martine el Ouardi, aux éditions Terres de feu, une histoire du collectif des jeunes du Parc de Belleville. C’est ça, que j’ai envie de voir en film, en BD. Le bouquin se conclut par ces mots, puissent-ils t’inspirer : « En ce qui me concerne, ces années passées à militer auprès du collectif des jeunes du Parc de Belleville m’ont donné plus d’espoir que jamais. Si ces jeunes migrant·es, arrivé·es seul·es en France, mineur·es et sans ressource aucune, ne baissent pas les bras, qui serais-je pour le faire ? D’ici à ce qu’on fasse la révolution, à ce que soient abolies les structures de domination, les frontières et le système capitaliste, j’espère que d’autres trouveront dans le récit de cette lutte de quoi croire à un monde meilleur ».
à bon entendeur,
Amitiés libertaires,
Mačko Dràgàn
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« Nous n’avons jamais hésité à reconnaître la légitimité et la nécessité de cette expérience. La prépondérance des Allemands dans la Cisleithanie était à la fois une injustice et une absurdité. Injustice, parce que sous le rapport de l’intelligence politique, les Allemands autrichiens ne se sont pas montrés supérieurs aux Slaves ; et absurdité parce que le parti centraliste ne disposait pas des moyens matériels nécessaires pour assurer sa domination. Même en admettant la supériorité de la civilisation germanique sur la civilisation des Slaves, on ne saurait accorder aux Allemands autrichiens le droit de représenter cette supériorité. Vienne ne saurait être pour la Cisleithanie un centre politique et intellectuel comme l’est Paris pour la France, et le nombre relativement restreint des Allemands disséminés dans les différentes parties de la monarchie ne suffit pas pour lui donner un caractère véritablement national. »
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« La Presse de Paris signale en ces termes une des maladies morales les plus funestes de notre époque, et qui sévit particulièrement en France. Elle la nomme le Nouvellisme :
« Nous sommes revenus aux jours de ce monde cher au frivolitisme de nos pères, qui semblait s’être évanoui depuis 89 et son grand coup de soleil de publicité, de liberté, de vérité. Ainsi se fait, au jour le jour, dans l’argot des petits théâtres, des petits salons, des petits journaux, une histoire de France parodiée, rapetissée, qui calomnie aux yeux des étrangers le caractère national et, en faisant paraître méritées les leçons que nous venons de recevoir de la fortune, nous ôte jusqu’au bénéfice de nos malheurs.
Oui, la vieille gaieté française a reconquis ses droits, et nous prenons le parti de voir les choses avec philosophie et de rire de tout ce qui devrait nous faire pleurer. Veut-on avoir une idée — car toutes les moralités ne valent pas un exemple — des billevesées qui courent aujourd’hui impunément et peuvent trouver un éditeur pour les raconter et un public pour les répéter ? Veut-on se figurer les nouvelles qui peuvent usurper aujourd’hui un trop contagieux crédit ? Nous ne parlons pas des hommes d’État ou des souverains qu’on tue avec une facilité qui n’a d’égale que celle avec laquelle on les ressuscite. Mais qui n’a entendu dire au moins une dizaine de fois, et qui n’a répété peut-être, des nouvelles du genre de celles-ci, par exemple :
M. Thiers est mort d’une attaque d’apoplexie. On n’ose l’avouer. En attendant, c’est M. Barthélemy Saint-Hilaire qui gouverne.
L’empereur est à Paris ; on l’a vu.
Le comte de Chambord a été proclamé à Toulouse.
L’armée est bonapartiste. Le général X. n’attend pour marcher sur la capitale qu’une démonstration qui va s’y faire demain.
M. de Bismarck a été assassiné par un fanatique.
Les Prussiens parlent de recommencer la guerre.
Cluseret est rentré à Marseille et y a proclamé la Commune.
Le choléra est à Brives-la-Gaillarde.
Jules Favre est entré à la Trappe, — Non, c’est aux Dominicains. Avant un an, il prêchera à Notre-Dame.
Une sédition militaire a éclaté en Afrique. Le duc d’Aumale a été proclamé roi d’Algérie.
Telles sont les choses qu’on peut entendre débiter avec un aplomb et un mystère qui en doublent le prix. Et nous n’avons pas cité les plus ridicules, car le ridicule n’est plus un obstacle en France à la circulation. On n’a pas idée des contes de la Mère-l’Oie, des bruits invraisemblables qui peuvent un moment être considérés comme vrais. On ne saura jamais ce que peut contenir de foi, quand il est de bon ton de croire, la cervelle d’un cockney parisien. On colporte ce qu’on a entendu dire, non sans amplifier le bruit d’autrui de façon à le faire sien, de sorte que le soir, la grenouille est un bœuf. Tout Paris joue la fable des « Femmes et du Secret » de La Fontaine.
Ce goût du quid novi ? qui nous pousse aujourd’hui à demander des nouvelles, est un signe des temps que le moraliste politique doit flétrir. La curiosité poussée à ce degré est une marque de puérilité ou de sénilité. La crédulité, chez une nation, est la pire des faiblesses. Les pays où l’on croit que « ce qui est malin doit être vrai » sont des pays condamnés à passer au dernier rang. Que nos lecteurs rapprochent ce passage des extraits du Times que nous avons publiés il y a quelque temps. Il prouve une fois de plus quel tort la presse française fait à l’esprit français. »
FRANCE (Paris, 14 octobre)
Le suffrage universel livré à lui-même nous donne sur notre situation sociale des renseignements qui pourraient nous être fort utiles, si nous savions en profiter. Notre première assemblée constituante, celle de 1789, avait divisé les habitants de la France en deux classes : les citoyens actifs et les citoyens passifs. À la première classe appartenaient tous ceux qui payaient à l’État un cens équivalant au moins à trois journées de travail.
Les choses sont bien changées : aujourd’hui, ce sont les prolétaires qui sont les citoyens actifs. Disciplinés, obéissant à une consigne donnée par des chefs souvent inconnus, ils votent ordinairement comme un seul homme. Quant à ceux qui possèdent et qui s’appellent pompeusement les « hommes d’ordre », ils usent peu ou point d’un droit que personne ne leur conteste, laissent insouciamment le champ libre à leurs adversaires et se réduisent, de gaieté de cœur, au rôle de citoyens passifs. On sait que le nombre des abstentions s’est accru dans des proportions considérables : la maladie devient chronique.
Il paraît que les communeux l’ont emporté dans les grandes villes. À Lyon, M. Hénon, qui avait fait arborer le drapeau rouge sur la façade de l’hôtel de ville, a échoué comme réactionnaire. À Marseille, Toulouse, Bordeaux, les candidats radicaux ont triomphé. Vous savez que M. Lambrecht, notre ministre de l’Intérieur, vient de mourir ; il a été remplacé par M. Casimir Perier, fils aîné du célèbre ministre. Sa nomination est considérée comme une bonne fortune pour le cabinet de M. Thiers.
La fameuse question douanière n’est pas encore résolue. M. Pouyer-Quertier, notre ministre des finances, s’est rendu à Berlin dans l’espoir d’aplanir les difficultés. Il a été bien reçu par le Prince de Bismarck et par l’Empereur d’Allemagne. On dit toutefois que M. de Bismarck tient essentiellement à la suppression de l’article 3 de la loi votée par l’Assemblée nationale. Comme cette loi ne peut être révisée que par l’assemblée qui l’a faite, les six départements qui devaient être délivrés des troupes allemandes courent grand risque de subir leur présence pendant deux mois encore.
Quant à l’affaire des traites, le chancelier fédéral se contenterait d’une garantie stipulant que les signatures des banquiers demeureraient valables quel que fût le régime qui pourrait surgir en France d’ici à leur échéance. C’est ce qui s’appelle prendre ses précautions : il résulte de là que le chancelier n’a pas une foi bien robuste dans la durée de la République telle que nous l’avons. J’apprends au dernier moment que M. de Bismarck se radoucit. Nous ne tarderons pas à savoir si c’est la vérité.
L’affaire de la Tunisie a beaucoup moins d’importance qu’on ne l’avait supposé. On s’occupe aujourd’hui du désarmement des Arabes de l’Algérie.
Service spécial de la Correspondance Slave
Le congrès protestant qui vient de siéger à Berlin s’est distingué par un esprit éminemment conservateur. Tandis que le congrès de Darmstadt voulait que tout fût sacrifié au rationalisme — et à mes yeux le rationalisme en matière de religion équivaut à l’indifférentisme — celui de Berlin a plaidé chaudement la cause de l’orthodoxie. M. Ahlfeld, pasteur protestant à Leipzig, a prononcé à cette occasion un discours dont la conclusion sera approuvée par tous ceux qui veulent en matière de foi la liberté pour tous. »
La BD que tu aurais dû écrire. Lettre à Ruffin | Le Club
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Les sept péchés capitaux de l’historien
« L’anachronisme représente ce que Lucien Febvre nomme le « péché irrémissible » de l’historien. Il consiste à projeter sur le passé des concepts, des objets ou des sentiments qui lui sont étrangers. Febvre illustre l’absurdité de l’anachronisme matériel par l’image de « César tué d’un coup de Browning », mais c’est l’anachronisme conceptuel qu’il traque principalement. Dans Le Problème de l’incroyance au XVIe siècle (1942), il démontre l’impossibilité d’attribuer l’athéisme à Rabelais : « les conditions de possibilité n’étant pas alors réunies », l’outillage mental du XVIe siècle ne permettait pas la pensée athée telle que nous l’entendons. L’historien doit reconstruire les catégories mentales propres à chaque époque, non plaquer les siennes.
La téléologie consiste à lire le passé à rebours, comme si les événements s’étaient nécessairement dirigés vers leur issue connue. Herbert Butterfield a dénoncé en 1931 cette « Whig Interpretation of History » qui fait l’éloge des révolutions pourvu qu’elles aient été victorieuses et produit « une histoire qui est la ratification du présent ». Alain Corbin critique de même la lecture téléologique du XIXe siècle français comme « marche inéluctable vers la République », lecture qui fausse la compréhension du Second Empire. L’historien doit reconnaître la contingence : le résultat advenu n’était pas le seul possible.
Le biais de confirmation pousse à privilégier les informations confirmant les hypothèses initiales. En histoire, il se manifeste par une sélection orientée des sources et une interprétation tendancieuse. Ian Milligan montre que la numérisation aggrave ce biais : les chercheurs citent davantage les sources numérisées que les plus pertinentes. La parade réside dans la multiplication des sources, la recherche active des contre-exemples, et la transparence sur les documents consultés et écartés. Wikipedia + 2
L’usage non critique des sources revient à prendre le contenu d’un document pour un reflet direct de la réalité, oubliant que toute source est une construction médiatisée. Marc Bloch rappelle que « les faits n’existent pas par eux-mêmes. Il ne faut pas oublier l’activité et l’initiative de l’esprit qui construit ces mêmes faits historiques. » Même l’erreur et le mensonge ont une valeur documentaire — ils renseignent sur les représentations d’une époque.
Le présentisme désigne, selon François Hartog, un régime d’historicité où le présent recouvre passé et futur. Comme erreur méthodologique, il consiste à juger le passé selon les valeurs morales du présent — ethnocentrisme temporel qui interdit de comprendre les logiques internes à chaque société historique. L’historien doit pratiquer une posture de compréhension qui décentre son point de vue sans renoncer à analyser.
Le manque de contextualisation isole un fait de l’ensemble des circonstances qui lui donnent sens. Antoine Prost insiste : inscrire des sources dans leur contexte (critique externe), c’est simultanément questionner le contexte tel qu’on le connaît. Tout document exige une analyse multidimensionnelle — contexte social, économique, culturel, linguistique, événementiel.
La confusion narration/analyse substitue le récit à la démonstration. L’anecdote remplace l’argument, la paraphrase tient lieu d’interprétation. Paul Ricœur rappelle que « le temps devient temps humain dans la mesure où il est articulé sur un mode narratif » — la narration n’est pas l’ennemi de l’analyse, mais elle doit servir une démonstration argumentée, non se substituer à elle. »
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La Correspondance Slave et les architectes oubliés du XXe siècle
« Dès 1869, un petit journal publié à Prague en français — la Correspondance Slave — tentait de convaincre l’Europe occidentale que le refus d’accorder l’autonomie aux nations slaves de l’Empire austro-hongrois conduirait à sa destruction. Les rédacteurs de cette feuille obscure, les intellectuels austro-slavistes qui la soutenaient et le réseau européen de penseurs exilés dont ils faisaient partie ont formulé, avec une prescience remarquable, les revendications qui deviendront les « plans d’architecte » des États créés en 1918 — Tchécoslovaquie, Yougoslavie, Pologne reconstituée, Grande Roumanie. Leurs avertissements ignorés, leurs projets fédéralistes rejetés, leurs analyses de la fragilité impériale se sont pourtant révélés d’une exactitude troublante. Ce rapport retrace l’histoire de ce combat intellectuel, ses acteurs, ses instruments — au premier rang desquels la presse libre — et mesure, à la lumière de l’historiographie contemporaine, le degré de prescience de ces hommes qui ont pensé le XXe siècle avant qu’il n’advienne.
La Correspondance Slave : une arme diplomatique en langue française
La revue Correspondance Slave a commencé à paraître en 1869 à Prague, en langue française, sous la direction éditoriale et la gérance responsable de F. Mosner (vraisemblablement František Mosner, dont le prénom apparaît abrégé « F….. » dans les catalogues). Selon la description officielle de l’ambassade de la République tchèque à Paris, elle « se proposait de fournir à l’étranger des informations sur les événements dans les Pays tchèques ». Le titre même de « correspondance » renvoie au format des bulletins de presse de l’époque — des dépêches régulières d’analyse et d’information, à mi-chemin entre le journal et l’agence de presse, destinées à un lectorat diplomatique et intellectuel.
Le choix du français était un acte stratégique délibéré. Le français étant la langue de la diplomatie internationale, publier dans cette langue permettait aux publicistes tchèques de contourner le monopole informationnel allemand et de présenter directement la cause slave aux élites occidentales. Au moins deux volumes distincts ont été numérisés et sont accessibles sur Google Books et Google Play Books (identifiants : m7xeHoeei9UC, 6w6Ii-M0640C, QnRvSHWmVz8C), l’un atteignant au moins 297 pages. Le journal n’a cependant été retrouvé ni sur Gallica, ni sur HathiTrust, ni sur Internet Archive, ni dans les bibliothèques numériques tchèques (Kramerius), ce qui témoigne de sa rareté et de sa diffusion limitée.
Une thèse de doctorat soutenue conjointement à l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne et à l’Université Charles de Prague consacre un chapitre entier à « La Correspondance Slave » (pages 108 et suivantes) dans le cadre d’une étude sur les slavisants français, en lien direct avec Louis Léger (1843–1923), le pionnier de la slavistique française. Léger, qui avait soutenu ses thèses de doctorat dès 1868 sur la Chronique de Nestor et sur Cyrille et Méthode, enseignait gratuitement à la Sorbonne l’histoire des littératures slaves du Sud, l’histoire de la Bohême et la grammaire russe. Une rue du centre de Prague porte encore son nom : Legerova ulice. Sa connexion avec la Correspondance Slave est documentée par sa correspondance avec les cercles politiques pragois, notamment avec Ladislav Pinkas et les archives du fonds Frič, déposés au Musée de la littérature tchèque (Památník národního písemnictví).
Le contexte politique dans lequel naît le journal est celui d’une frustration profonde. Le Compromis austro-hongrois de 1867 (Ausgleich) avait satisfait les revendications hongroises tout en ignorant celles des Slaves, qui constituaient pourtant plus de 40 % de la population de l’Empire. Les députés tchèques pratiquaient la « résistance passive », boycottant le Reichsrat et la Diète de Bohême entre 1868 et 1879. La Correspondance Slave naît dans cette atmosphère de frustration politique et de recherche d’alliés extérieurs, précisément au moment où la défaite française de 1870 face à la Prusse crée en France un intérêt nouveau pour les nations slaves comme contrepoids à la puissance germanique.
Les thèmes récurrents du journal, reconstitués à partir de son contexte éditorial et du mouvement qu’il représentait, s’articulent autour de plusieurs axes : la critique du dualisme austro-hongrois comme arrangement injuste excluant les Slaves ; la défense du fédéralisme austro-slave comme alternative viable ; la promotion des droits historiques de la Couronne de Bohême ; la dénonciation de ce que les milieux austro-slavistes appelaient le « nouvellisme » — le traitement superficiel, biaisé ou simplement ignorant de la question slave par la presse française et occidentale ; et un conservatisme structurel fondé sur les droits historiques des provinces plutôt que sur le libéralisme individualiste à la française.
L’austro-slavisme et l’expérience Hohenwart : le dernier espoir fédéraliste
L’austro-slavisme, concept politique formulé pour la première fois par le journaliste tchèque Karel Havlíček Borovský en 1846, proposait de réorganiser l’Empire des Habsbourg en une fédération de provinces autonomes, protégeant les petites nations slaves à la fois contre l’hégémonie allemande et contre l’expansion russe. Le mouvement trouva son expression la plus achevée dans la célèbre lettre de František Palacký au Parlement de Francfort du 11 avril 1848 : « Assurément, si l’État autrichien n’existait pas depuis longtemps déjà, il faudrait dans l’intérêt de l’Europe, dans l’intérêt de l’humanité elle-même, se hâter de le créer. » En refusant de siéger à Francfort au motif qu’il était « un Tchèque de souche slave » et non un Allemand, Palacký posa l’acte fondateur de l’austro-slavisme politique.
Le Congrès slave de Prague (2–12 juin 1848), présidé par Palacký, rassembla des représentants tchèques, polonais, slovènes, croates et slovaques autour d’un programme fédéraliste. L’assemblée constituante de Kremsier (1848–1849) permit à Palacký de proposer une réorganisation de l’Autriche en huit unités nationales autonomes. Mais la révolution fut écrasée, et la décennie néo-absolutiste (1849–1859) étouffa toute activité politique.
Le tournant décisif survint avec le Compromis de 1867. Le chancelier Friedrich Ferdinand von Beust, un Saxon protestant nommé après la défaite autrichienne de Königgrätz (1866), poussa à l’accord avec la Hongrie dans l’espoir d’une revanche contre la Prusse. Comme le note Hugh Seton-Watson, « malgré l’opposition des Slaves, qui prévoyaient que le dualisme mènerait l’Autriche à sa perte, les négociations avec la Hongrie furent rapidement conclues ». La réaction de Palacký fut cinglante : « Nous étions là avant l’Autriche et nous serons encore là après elle » (Byli jsme před Rakouskem, budeme i po něm). Sa participation au Congrès panslave de Moscou en 1867, aux côtés de son gendre František Ladislav Rieger, marqua un virage symbolique dramatique — du fédéralisme pro-habsbourgeois vers une orientation pro-russe née du désespoir.
L’ultime tentative fédéraliste fut l’expérience Hohenwart-Schäffle de 1871. Le comte Karl Sigmund von Hohenwart, nommé ministre-président le 7 février 1871 après la victoire prussienne dans la guerre franco-prussienne, négocia secrètement avec les leaders tchèques, assisté de l’économiste Albert Schäffle. Les Articles fondamentaux (Fundamentalartikel) qui en résultèrent prévoyaient l’autonomie de la Bohême sur le modèle hongrois, l’égalité linguistique entre Tchèques et Allemands, et la reconnaissance de l’État bohémien dans ses frontières historiques. Le 12 septembre 1871, François-Joseph adressa un rescrit impérial à la Diète de Bohême l’invitant à rédiger une charte constitutionnelle. La Diète accepta unanimement les Articles. L’empereur devait être couronné roi de Bohême.
L’opposition fut foudroyante. Les Allemands de Bohême protestèrent, les libéraux austro-allemands se mobilisèrent, Beust avertit François-Joseph qu’une telle fédéralisation provoquerait une intervention prussienne, et surtout le premier ministre hongrois Gyula Andrássy fit valoir que l’autonomie bohémienne créerait un précédent dévastateur pour les minorités au sein de la Hongrie. Bismarck et Guillaume Ier signifièrent personnellement leur mécontentement. Le 20 octobre 1871, François-Joseph rejeta les Articles. Le gouvernement Hohenwart tomba. L’historien Christian Scharf identifie cet échec comme « la dernière tentative d’introduire un système fédératif dans la monarchie des Habsbourg ». Un éditeur tchèque fit imprimer le rescrit impérial de rejet sur du papier toilette — geste qui dit tout de l’amertume ressentie.
Le rôle de la presse fut décisif dans cette crise. Comme le montre Scharf dans son étude Ausgleichspolitik und Pressekampf in der Ära Hohenwart (1996), « les journaux eurent une part considérable dans la mobilisation des masses liée au conflit politique national ». Les journaux tchèques (Národní listy, Politik, Pokrok) soutinrent vigoureusement le gouvernement ; les journaux allemands de Prague (Tagesbote aus Böhmen, Bohemia) le dénoncèrent avec virulence. La presse pragoise, dont la Correspondance Slave faisait partie, porta la nouvelle des Articles fondamentaux au-delà de la province, « provoquant un tollé contre le ministère Hohenwart en Hongrie et dans les districts autrichiens ».
Le réseau des intellectuels engagés : Hugo n’était pas seul
Victor Hugo, depuis son exil de Guernesey (1855–1870), incarna la figure de l’intellectuel engagé utilisant la littérature comme arme politique. Mais il n’était qu’un nœud — certes le plus visible — d’un vaste réseau international d’intellectuels exilés qui, de Londres à Turin, de Paris à Prague, pensèrent simultanément la liberté des peuples, les droits des minorités et l’avenir de l’Europe.
Hugo formula sa vision des « États-Unis d’Europe » dès le Congrès international de la Paix du 21 août 1849 : « Un jour viendra où la guerre paraîtra aussi absurde et sera aussi impossible entre Paris et Londres, entre Pétersbourg et Berlin, entre Vienne et Turin, qu’elle serait impossible et qu’elle paraîtrait absurde aujourd’hui entre Rouen et Amiens. » Le 14 juillet 1870, il planta symboliquement à Hauteville House le « Chêne des États-Unis d’Europe ». Sa prescience est remarquable : la guerre entre ces capitales est effectivement devenue impensable dans le cadre de l’Union européenne, bien que le chemin ait emprunté deux guerres mondiales que Hugo n’avait pas anticipées.
Giuseppe Mazzini (1805–1872), exilé à Londres dès 1837, avait fondé la Jeune Europe en 1834 à Berne avec des réfugiés italiens, polonais et allemands. Son projet d’une Europe de nations libres fédérées préfigura directement le règlement wilsonien de 1918. Son influence s’étendit jusqu’à Gandhi, Nehru et Sun Yat-sen. À Londres, il côtoyait Lajos Kossuth, le régent-président hongrois déchu, qui le persuada de rejoindre son Comité révolutionnaire.
Kossuth (1802–1894) formula en 1862 un projet de Confédération danubienne — une fédération de la Hongrie, de la Croatie, de la Serbie, de la Roumanie et de la Transylvanie avec politique étrangère et défense communes mais autonomie intérieure totale. Surtout, il prédit l’effondrement de l’Autriche-Hongrie avec une exactitude stupéfiante. Opposé au Compromis de 1867, il déclara : « Je vois dans le Compromis la mort de notre nation », et donna à la monarchie environ cinquante ans — prédiction vérifiée à un an près, l’Empire s’effondrant en 1918, 51 ans plus tard.
Alexis de Tocqueville (1805–1859) atteignit un degré de prescience inégalé. Dans De la démocratie en Amérique (1835), il écrivit : « Il y a aujourd’hui sur la terre deux grands peuples qui, partis de points différents, semblent s’avancer vers le même but : les Russes et les Anglo-Américains… Chacun d’eux semble appelé par un dessein secret de la Providence à tenir un jour dans ses mains les destinées de la moitié du monde. » Cette prédiction de l’ordre bipolaire de la Guerre froide, formulée 112 ans avant son avènement, reste l’un des exercices de prospective les plus remarquables de l’histoire intellectuelle. Tocqueville prédit également l’expansion américaine jusqu’au Pacifique, la Guerre civile, et la montée d’un « despotisme doux » administratif qui résonne avec l’État régulateur moderne.
Alexander Herzen (1812–1870), exilé à Londres, fonda en 1853 la première imprimerie russe libre de l’histoire et publia Kolokol (La Cloche, 1857–1867), le journal politique le plus efficace de l’époque, lu par les ministres du tsar comme par l’opposition radicale, et qui joua un rôle majeur dans l’émancipation des serfs de 1861. Adam Mickiewicz (1798–1855), le barde national polonais, occupa la première chaire de littérature slave d’Europe occidentale au Collège de France (1840–1844), où ses cours attirèrent Michelet, Quinet et George Sand, avant de fonder le journal La Tribune des Peuples en 1849. Mikhaïl Bakounine (1814–1876) prédit avec une précision remarquable que la « dictature du prolétariat » marxiste créerait une nouvelle classe privilégiée scientifique et politique — préfigurant le système bureaucratique soviétique.
Ces figures étaient interconnectées par des correspondances, des rencontres et des influences mutuelles. Londres était le grand refuge : Mazzini, Herzen, Kossuth, Bakounine s’y croisèrent. Paris accueillait Mickiewicz, Michelet et Quinet, le « triumvirat » du Collège de France dont les cours de 1840–1846 constituèrent une tribune politique autant qu’académique. Hugo correspondait avec Garibaldi (qu’il appelait « cher ami ») et soutenait financièrement les exilés depuis Guernesey. Mickiewicz et Lamennais s’influencèrent mutuellement — les Paroles d’un croyant (1834) de ce dernier furent inspirées par les Livres de la nation polonaise du poète. Mill et Tocqueville échangeaient des analyses sur la tyrannie de la majorité. La conviction commune de ces hommes : les idées précèdent l’action, et le mot écrit peut ébranler les empires.
Pourquoi les empires multinationaux se sont effondrés
La dissolution simultanée des empires austro-hongrois, ottoman et russe entre 1917 et 1922 résulte de l’interaction entre facteurs structurels de longue durée et crises conjoncturelles qui les ont précipités.
Les facteurs structurels comprennent d’abord la diversité linguistique — l’Empire des Habsbourg abritait plus de dix nationalités majeures avec des langues, des institutions culturelles et des traditions historiques distinctes. L’économiste Branko Milanovic identifie le dilemme fondamental : « Maintenir la monarchie pauvre et ignorante pouvait, à court terme, réduire les problèmes politiques… Mais à moyen terme, cela condamnait la monarchie à l’insignifiance politique en Europe. Pour se sauver, la monarchie déchaîna les forces du progrès économique et éducatif, mais cela « créa » des nationalités et une politique de masse qui exigèrent ensuite de nouveaux cadres institutionnels à base ethnique. Ce cadre finit par briser le pays. »
Le rôle de la démocratisation fut paradoxal. L’introduction du suffrage universel masculin en Cisleithanie en 1907 visait à briser l’obstruction parlementaire nationaliste en déplaçant le pouvoir vers les partis de masse. Le résultat fut inverse : les Allemands devinrent « inévitablement une minorité au parlement » avec 233 sièges face aux blocs tchèque (107), polonais (82), ruthène (33), slovène (24), italien (19). Plus de 30 partis furent représentés, organisés quasi exclusivement selon des lignes nationales. Quand les citoyens votent, ils votent selon leur identité linguistique — et le suffrage universel rendit la gouvernance supranationale de plus en plus difficile. Du côté hongrois, la démocratisation fut délibérément bloquée : en 1913, seulement 7,7 % de la population disposait du droit de vote, garantissant la suprématie magyare.
La Première Guerre mondiale fut le catalyseur, non la cause profonde. L’historien Pieter Judson, dans The Habsburg Empire: A New History (2016), argue de manière « spectaculairement révisionniste » que l’Empire était « une force de progrès et de modernité » et que sa dissolution fut causée principalement par la dictature militaire imposée dès le début de la guerre, non par les conflits de nationalités d’avant 1914. Même Tomáš Masaryk reconnut : « D’une manière générale, notre indépendance est un fruit de la chute de l’Autriche-Hongrie et de la conflagration mondiale. » Mais la vision classique d’Oscar Jászi (The Dissolution of the Habsburg Monarchy, 1929) demeure puissante : « Le principal facteur qui détruisit la monarchie des Habsbourg fut le problème des nationalités, et sa dissolution fut accélérée, mais non causée, par la Première Guerre mondiale. »
La tension entre libéralisme parlementaire « à la française » et conservatisme organique « à la centre-européenne » constitue une fracture de longue durée qui persiste aujourd’hui. Le modèle occidental — droits individuels, nationalisme civique, laïcité, défini par la Déclaration de 1789 et le « plébiscite de tous les jours » de Renan (1882) — s’oppose au modèle centre-européen fondé sur le Volksgeist herdérien, les droits historiques des communautés organiques et les structures corporatives. Cette fracture se manifeste directement dans la politique de l’UE contemporaine : le groupe de Visegrád, sous l’impulsion de Viktor Orbán, rejette explicitement le « caractère individualiste du libéralisme » au profit d’une « Europe chrétienne définie nationalement ». Comme le note Jacques Rupnik (Sciences Po), cette critique centre-européenne de l’Europe libérale « n’est au demeurant pas très éloignée de celle qui existe dans la Russie de Vladimir Poutine ».
La presse comme arme de construction nationale et ses prolongements modernes
La presse joua un rôle constitutif — et non simplement descriptif — dans la formation des identités nationales au sein de l’Empire des Habsbourg. Les journaux en langues nationales créèrent des publics lecteurs, standardisèrent les langues littéraires et organisèrent la mobilisation politique.
Les Národní listy (fondés en janvier 1861 par Julius Grégr, tirage initial de 7 000 exemplaires) devinrent l’organe du parti jeune-tchèque ; le Kmetijske in rokodelske novice de Janez Bleiweis (fondé en 1843) unifia l’orthographe slovène et le nom national slovène ; les Ilirske narodne novine de Ljudevit Gaj (1835) posèrent les bases linguistiques du mouvement illyrien croate. Le Kolokol de Herzen, tiré à environ 2 500 exemplaires et introduit clandestinement en Russie, fut qualifié de « magazine de dénonciation le plus efficace de l’histoire radicale ». Ces journaux remplissaient simultanément plusieurs fonctions : standardisation linguistique, construction mythologique nationale, mobilisation politique, et lobbying international via les publications en langues occidentales comme la Correspondance Slave.
Les sociétés Matica — Matice česká (1831, fondée par Palacký), Matica ilirska/hrvatska (1842), Matica srpska (fondée en 1826 à Pest, transférée à Novi Sad en 1864), Slovenska matica (1864) — furent les infrastructure institutionnelles de cette construction nationale par la culture. Elles publiaient dictionnaires, œuvres littéraires, revues savantes. La suppression de la Matica slovenská par les autorités hongroises en 1875 illustre la violence de la politique de magyarisation. L’université de Prague, divisée en institutions tchèque et allemande en 1882, appela Tomáš Garrigue Masaryk à la chaire de philosophie — le futur président de la Tchécoslovaquie forgea là son autorité intellectuelle.
La musique et le théâtre participèrent pleinement de cette construction. Bedřich Smetana composa Má vlast (« Ma patrie »), dont Vltava devint un hymne national officieux, et retint la première de son opéra Libuše spécifiquement pour l’ouverture du Théâtre national tchèque en 1883 — monument physique de l’autonomie culturelle tchèque. L’évêque Josip Juraj Strossmayer, champion du yougoslavisme, fonda l’Académie yougoslave des sciences et des arts (1866) et l’Université de Zagreb (1874), incarnant son credo « Prosvjetom ka slobodi » — « Par l’éducation vers la liberté ».
La critique du « nouvellisme » — le traitement superficiel, sensationnaliste ou biaisé de l’information — formulée par les intellectuels slaves des années 1870 résonne avec une intensité particulière à l’ère de la désinformation numérique. Les continuités sont frappantes : incitations économiques au sensationnalisme (de la presse à un sou au clickbait), consommation d’information guidée par l’identité partisane, accélération technologique de la désinformation (la révolution du télégraphe et de la rotative préfigure celle d’internet), manipulation étatique des écosystèmes informationnels. Mais une différence cruciale distingue la presse nationale du XIXe siècle de la désinformation contemporaine : son objectif était constructif — bâtir une conscience nationale par la langue, l’éducation et la production culturelle — plutôt que purement destructif.
Des revendications de 1871 aux États de 1918 : une fidélité géographique troublante
La correspondance entre les programmes politiques des années 1860–1870 et les frontières des États créés en 1918 est d’une précision qui stupéfie l’historien.
Les Articles fondamentaux de 1871 envisageaient l’autonomie de la Bohême-Moravie dans ses frontières historiques, avec égalité linguistique tchèque-allemande. La Tchécoslovaquie de 1918 fut créée sur ces mêmes frontières historiques, avec des rectifications mineures. L’ironie tragique : ce que les Articles auraient accompli à l’intérieur de l’Empire par le fédéralisme, l’État de 1918 le réalisa à l’extérieur — mais en emportant le même défaut fatal, l’inclusion de plus de 3 millions d’Allemands des Sudètes, dont le problème, né des conflits linguistiques des années 1870, conduirait à la crise de Munich de 1938, au démembrement de la Tchécoslovaquie, puis à l’expulsion de 1945–46.
Le yougoslavisme de Strossmayer des années 1860, qui envisageait une fédération des Slaves du Sud avec autonomie culturelle et réconciliation entre catholiques et orthodoxes, trouva sa réalisation géographique dans le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes de 1918 — mais sa trahison politique dans le centralisme serbe imposé par la Constitution de Vidovdan (1921). Comme le soulignent les historiens croates, « les plus grands promoteurs de la création d’un État des Slaves du Sud furent les Croates… mais ils ne le concevaient pas comme l’État centralisé et dominé par les Serbes » qu’il devint. Cette trahison du principe fédéral sema les graines de la catastrophe de 1941, du compromis titiste, et finalement des guerres de 1991–1995.
L’autonomie polonaise en Galicie à partir de 1867 — polonais comme langue administrative (1869), universités polonisées à Cracovie et Lwów (1870–71) — créa ce que les historiens appellent le « Piémont polonais ». Quand l’Empire s’effondra en octobre 1918, la Commission de liquidation polonaise formée à Cracovie prit le pouvoir sans heurt : l’infrastructure institutionnelle bâtie pendant cinquante ans d’autonomie fournit directement l’échafaudage administratif de l’État polonais renaissant. L’irrédentisme roumain des années 1870–1880, porté par les sociétés Transilvania (1867) et Carpați (1882), trouva son accomplissement dans la Grande Assemblée nationale d’Alba Iulia du 1er décembre 1918, qui proclama l’union de la Transylvanie à la Roumanie.
Dans chaque cas, le programme du XIXe siècle fut réalisé avec une fidélité géographique remarquable — mais le problème des minorités fut systématiquement reproduit plutôt que résolu. La Tchécoslovaquie comprenait 23 % d’Allemands ; la Yougoslavie juxtaposait des visions nationales irréconciliables ; la Grande Roumanie incluait 32 % de Hongrois en Transylvanie ; la Pologne reconstituée abritait Ukrainiens, Allemands, Juifs et Biélorusses. Les protections des minorités prévues par le traité de Versailles s’avérèrent dérisoires. Comme le résume brutalement Branko Milanovic : « Tous les arrangements politiques humainement possibles — monarchie centralisée, monarchie décentralisée, monarchie fédéralisée, État démocratique, État dictatorial — furent tous essayés, et ils échouèrent tous. Tchécoslovaquie et Yougoslavie se sont effondrées à la première bouffée de tensions internationales. »
L’évaluation de la prescience : ce qu’ils ont vu et ce qui leur a échappé
Les historiens contemporains reconnaissent de plus en plus que les fédéralistes du XIXe siècle — Palacký, Kossuth, Strossmayer, plus tard le cercle de François-Ferdinand avec le projet d’« États-Unis de Grande-Autriche » (1906) — furent peut-être plus prescients que les nationalistes qui triomphèrent finalement. Christopher Clark observe que « dans une époque où l’idée nationale était encore pleine de promesses, il y avait de la sympathie pour le nationalisme sud-slave et peu d’affection pour l’encombrant commonwealth multinational des Habsbourg. Mais notre boussole morale a changé depuis ».
La prescience la plus remarquable concerne les tendances structurelles de long terme : Hugo sur l’unité européenne, Tocqueville sur l’ordre bipolaire américano-russe, Kossuth sur la durée de vie de l’Autriche-Hongrie, Mazzini sur l’Europe des États-nations, Palacký sur la menace pangermaniste, Bakounine sur la bureaucratisation du marxisme au pouvoir. Le chercheur Michał Kuź (2016) conclut que Tocqueville « formula un modèle général de changement politique dont la puissance prédictive s’est révélée remarquable… avec une exactitude rivalisant avec, et dans certains cas surpassant, celle des politologues professionnels modernes ».
Leur principal angle mort fut la sous-estimation de la puissance destructrice du nationalisme ethnique. Palacký et Kossuth supposaient que le fédéralisme pouvait satisfaire les revendications nationales concurrentes ; le XXe siècle montra que, une fois le nationalisme déchaîné, le compromis fédéral devint quasi impossible. Hugo surestima la vitesse du progrès et sous-estima la capacité de la violence à interrompre les avancées civilisationnelles. L’ultime ironie est formulée par A.J.P. Taylor : « Peu de peuples souhaitaient réellement quitter la monarchie… L’effet des conflits nationaux fut négatif. Il ne disloqua pas la monarchie. Il l’empêcha simplement de devenir plus forte et de rivaliser avec les autres grandes puissances. »
Le manifeste de l’empereur Charles du 16 octobre 1918, proposant de transformer l’Empire en « État fédéral de cinq royaumes » — essentiellement le programme austro-slaviste de 1848 avec sept décennies de retard — confirme rétrospectivement la justesse du diagnostic fédéraliste. Wilson le rejeta, et le manifeste « contribua plutôt à la dissolution qu’à la consolidation » de la monarchie.
Conclusion : le premier brouillon du XXe siècle
Les années 1860–1880 ne furent pas simplement le prologue du XXe siècle — elles en furent le premier brouillon. La Correspondance Slave et le réseau intellectuel dont elle faisait partie formulèrent, avec des moyens dérisoires — quelques centaines d’exemplaires d’un bulletin en français distribué dans les cercles diplomatiques —, des diagnostics et des programmes qui se réalisèrent avec une fidélité troublante cinquante ans plus tard.
Trois leçons se dégagent de cette histoire. Premièrement, la presse libre comme instrument de combat intellectuel reste une constante de l’histoire politique : des Národní listy de Prague au Kolokol de Herzen, des bulletins de la Correspondance Slave aux journaux de Masaryk et Denis pendant la Première Guerre mondiale, l’écrit a précédé et préparé l’action politique. Deuxièmement, le fédéralisme multinational, systématiquement refusé quand il était encore possible, fut systématiquement regretté quand il ne l’était plus — des Articles fondamentaux de 1871 au manifeste de Charles en 1918, de la dissolution de la Yougoslavie en 1991 à l’élargissement de l’UE à l’Europe centrale en 2004. Troisièmement, la fracture entre libéralisme occidental et conservatisme organique centre-européen, déjà structurante dans les années 1870, traverse le XXe siècle et structure encore les débats au sein de l’Union européenne.
La figure d’Ernest Denis incarne à elle seule cette continuité. Le jeune normalien découvrit en 1871 le manifeste des députés de Bohême contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine ; bouleversé, il partit pour Prague en 1873, y rencontra Palacký, apprit le tchèque, et consacra sa vie à la cause bohémienne. Quarante-cinq ans plus tard, il cofonda avec Masaryk et Beneš les institutions qui aboutirent à la création de la Tchécoslovaquie. L’Institut d’études slaves de Paris, installé dans son ancien domicile de la rue Michelet, acheté par le gouvernement tchécoslovaque à sa mort en 1921, existe encore. Son parcours illustre ce que la Correspondance Slave avait tenté à une échelle modeste : jeter des ponts intellectuels entre Paris et Prague, convaincre la France que la question slave n’était pas une curiosité exotique mais un enjeu européen central — celui-là même qui, mal résolu, provoquerait les catastrophes du siècle suivant. »
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« L’affaire Blomberg-Fritsch (janvier-février 1938), au cours de laquelle Hitler élimine deux des chefs militaires les plus respectés sur la base d’accusations fabriquées par la Gestapo, est l’événement-tournant. William L. Shirer écrit dans son journal en février 1938 : « Blomberg et Fritsch, les deux hommes qui ont construit l’armée allemande, sont écartés. Hitler devient une sorte de Maître suprême de la guerre. » Canaris est, selon Höhne, « absolument stupéfait ». [INFÉRENCE] C’est à ce moment qu’il bascule de la prudence opportuniste à la résistance structurelle. »
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« « Les chefs militaires allemands, qui eurent pour tâche d’orienter et de coordonner tant d’efforts, ont fait preuve d’une audace, d’un esprit d’entreprise, d’une volonté de réussir, d’une vigueur dans le maniement des moyens dont leur échec final n’a pas diminué le retentissement. Peut-être cette étude — ou plus exactement l’exposé même des faits qui en sont l’objet — fera-t-elle apparaître les défauts communs à ces hommes éminents : le goût caractéristique des entreprises démesurées, la passion d’étendre, coûte que coûte, leur puissance personnelle, le mépris des limites tracées par l’expérience humaine, le bon sens et la loi. Peut-être cette lecture donnera-t-elle à penser que, loin de combattre en eux-mêmes, ou tout au moins de dissimuler ces défauts, les chefs allemands les considérèrent comme des forces, les érigèrent en système, et que cette erreur a pesé d’un poids écrasant sur les principales péripéties de la guerre » (éd. Plon 1972, p. 11-12 ; éd. Perrin 2018, p. 51-52). InterforumBabelio«
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« Mais d’âpres et dégradantes querelles, des intrigues passionnées avaient abaissé, vis-à-vis d’eux-mêmes et devant l’opinion, les chefs civils de l’Allemagne. D’ailleurs, profitant de la faiblesse du souverain, et abusant de leur gloire, les chefs militaires avaient ôté au gouvernement l’autorité et le crédit. L’Allemagne constatait avec terreur qu’on avait faussé le jeu logique et nécessaire des pouvoirs dans l’État » (éd. Plon 1972, p. 156-157). «
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« Une sorte de stupeur morale saisit à la fois un souverain autoritaire et orgueilleux, un gouvernement jusque-là tenace, un monde politique docile, un commandement militaire confiant et résolu, une troupe obéissante et courageuse. Cette stupeur, comme par suite d’un fatal coup de baguette magique, annihila d’un seul coup les qualités de guerre du peuple allemand, et grossit soudain ses défauts. Ainsi, dans la bataille, la meilleure troupe surprise se trouve soudain sans valeur » (cité d’après l’éd. Perrin 2023, p. 198 ; correspondant à l’éd. Plon 1972, p. 186)
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« QUE DEVIENDREZ-VOUS alors, vous, ma Sœur, qui êtes aussi REDEVABLE À LA BONTÉ DE DIEU par les bienfaits que vous avez reçûë, qu’à sa justice par les fautes que vous avez commises. Je ne sais comment nous pouvons rire, nous divertir, vivre en repos en croyant ces verités. Les plus grands Saints en étaient si effrayés que les uns en perdaient le boire & le manger, les autres la respiration, d’autres tremblaient de tout le corps en y pensant. Tâchez, ma Sœur, D’EXCITER EN VOUS CERTAINE CRAINTE qui est le fondement de l’espérance & le commencement de la sagesse. CAR LA SAGESSE VEUT QUE L’ON CRAIGNE LES GRANDS MAUX LORSQU’ON EN EST MENACÉ, & qu’on prenne toutes les précautions possibles pour les éviter. Il n’y a personne qui ne falle mettre des appuis à la maison quand elle est ébranlée & en danger de tomber ; car comme on aime la vie, on n’oublie rien pour la mettre en assurance, faites la même chose pour vôtre Salut, il est, comme vous savez, dans un GRAND PÉRIL , puisque vos péchés, le Démon, & LA JUSTICE DE DIEU NE CESSENT DE VOUS ACCUSER & DE DEMANDER VOTRE PERTE ; Pleurez-vos péchés, appaisez la justice de Dieu, invoquez Jesus-CHRIST contre le Démon, ÔTEZ LUI TOUS LES SUJETS QU’IL A DE VOUS ACCUSER ; accordez vous avec la loi de Dieu PENDANT QUE VOUS ÊTES ENCORE DANS LA VOIE, de peur que si la mort vous trouve en inimitié avec elle vous ne soyez jeté en prison, d’où vous ne sortirez jamais, PARCE QUE VOUS NE POURREZ JAMAIS PAYER. Un grand Saint disait que les âmes MOURRAIENT DE FRAYEUR à la vue du Jugement de Jesus-Christ si elles étaient mortelles, le juſte n’y sera sauvé qu’avec peine, LES CIEUX FONDRONT À LA VENUE DE JÉSUS-CHRIST, la terre sera dans la DERNIÈRE DÉSOLATION , la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots, les hommes secheront de frayeur , les ANGES MÊMES SERONT DANS UNE ESPÈCE DE CONSTERNATION À LA VUE DES SANGLANTES EXÉCUTIONS qui se feront alors, & des formidables arrêts que ce JUGE INEXORABLE PRONONCERA CONTRE LES PÉCHEURS. Que deviendrez-vous donc, où irez-vous pour vous cacher, qui vous mettra À COUVERT de cette COLÈRE DE L’AGNEAU qui RUGIRA ALORS COMME UN LION ? N’attendez pas cette extrémité, faites votre paix pendant que vous avez pour Sauveur, pour Avocat, & pour Père celui qui sera VÔTRE JUGE EN CE TEMPS-LÀ. Faites présentement ce que vous voudriez avoir fait pour lors, cette vie est le temps favorable, les jours qui la composent sont les jours du Salut, ne les perdez pas ; cherchez le Seigneur pendant qu’on le peut trouver invoquez le pendant qu’il est proche, de peur qu’un jour vous ne le cherchiez en vain, & qu’il ne soit sourd aux cris par lesquels vous l’invoquerez ; C’est la menace qu’il fait plus d’une fois dans l’Ecriture. TÂCHONS DE LA DÉTOURNER DE DESSUS NOS TÊTES, ne nous laissons aller ni au sommeil, ni à la lacheté, ni à l’ennivrement de nos passions, mais rendons nôtre vie si bonne & si Chrétienne que nous puissions coinparaitre en ce jour-là avec quelqu’assurance. Ainsi soit-il. «
Claude Masson, DEUX RETRAITES DE DIX JOURS CONTENANT CHACUNE TRENTE MÉDITATIONS, & un sermon sur les principaux devoirs de la Vie Religieuse. avec deux discours sur la vie des Religieux de la Trape, 1697
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« Détérioration progressive de l’apparence : après 1939, Canaris néglige sa tenue, autrefois impeccable
•Consommation croissante d’alcool : cognac le soir pour calmer les nerfs
•Usage probable de drogues : accès à la Pervitin (méthamphétamine) distribuée dans la Wehrmacht
•Insomnie chronique : dort 3-4 heures par nuit
•Troubles digestifs : ulcères, nausées fréquentes
•Tremblements des mains : observés par Gisevius après 1942″
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« Disposition », ou le seuil entre ce qui nous tient et ce que nous tenons
« À rassembler toutes ces occurrences, on découvre que le mot ne désigne jamais la même chose et pourtant toujours la même chose : il nomme, sous des registres incompatibles en apparence, le point exact où la passivité bascule en acte. Tout un versant des extraits dit la disposition subie — celle dont je suis le porteur et non l’auteur. C’est le Bourdieu pastiché : « l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur » ; c’est le répertoire hétérogène de Lahire qui me précède et me fracture ; c’est la prédisposition autoritaire de Stenner, latente, attendant qu’une menace l’active ; c’est même, négativement, le constat de Bartholomew qu’« aucune disposition individuelle stable ne prédit la susceptibilité ». Ici la disposition est ce qui dispose de moi avant que je dispose de rien — et l’on voit aussitôt comment elle se mue en alibi : « réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. » La disposition comme fatalité exculpatoire.
À l’autre versant, exactement inverse, la disposition prise — disponere, mettre en ordre. Le commissaire des extraits 19-20 : « au moyen des dispositions que j’ai prises, le calme renaîtra » ; Martignac et les moyens « que les lois mettent à leur disposition » ; la loi narcotrafic et ses dispositions contestées ; et surtout cette « disposition de fonctionnaire » de François de Neufchâteau, qui arrange les canaux, les écoles, les statistiques par-delà les souverainetés. Là, disposer, c’est commander, ordonner, décider — la disposition n’est plus subie, elle est décrétée.
Or le mot offre un troisième sens qui n’est pas un compromis mais la clé des deux autres : la mise à disposition. La chambre qu’on met à l’écart pour le malade, les données « à notre disposition », l’humilité que Kempis nomme « la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit », et l’aveu bouleversant de l’extrait 14 — « me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure ». Se mettre à disposition : voilà une passivité choisie, une réceptivité qui est un acte. Et c’est exactement ce que Mounier arrache à la somnolence : la prise de conscience « n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur ». La conscience créatrice « ne pénètre le réel que parce qu’elle a pris autorité sur lui par des appuis qui débordent la conscience » — c’est-à-dire en se disposant à recevoir ce qu’elle ne fabrique pas.
S’il fallait donc condenser tout cela en une phrase : la disposition est le seuil où l’on cesse d’être ce qui nous dispose pour devenir ce qui se dispose, et la seule liberté laissée à un être qui n’est pas l’auteur de ses dispositions tient dans cet acte étrange, mi-passif mi-souverain, de se rendre disponible. Entre l’habitus qui me porte et les dispositions que je prends, il y a la disponibilité que je consens — et c’est elle, exactement, qui sépare l’homme de la conscience somnolente de l’homme de la conscience créatrice. Le médecin de l’extrait 17 le dit à sa façon : « rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle ». Non parce qu’on naît disposé, mais parce qu’on choisit de l’être. »
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« La plus belle des ruses du diable est de vous persuader qu’il n’existe pas. »
Charles Baudelaire
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« Je dois dire que la diplomatie a jusqu’ici… qui est une diplomatie extrêmement intense, qu’on ne voit pas à l’œil nu… Mais une diplomatie très intense a réussi jusqu’ici à circonscrire, et à transmettre des messages de part et d’autres, presque heure par heure, pour tenter à chaque fois, de limiter, ou d’éviter… un mauvais calcul, que l’autre partie ne considère pas que c’est le début, etc…. jusqu’ici il a pu, mais c’est un peu comme un barrage… il y a un moment où l’eau devient trop lourde, où un mauvais calcul peut être fait, de part ou d’autres.. mais jusqu’ici je salue ici que la diplomatie a réussi à limiter cette possibilité d’extension. »
Ghassan Salamé
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« L’omotenashi idéal est « invisible pour les clients » – le meilleur soin anticipateur passe inaperçu. Mais précisément parce qu’il est invisible, il est souvent non reconnu, non compté et sous-évalué. La prévenance est la plus efficace quand elle est invisible, mais la plus dévalorisée quand elle n’est pas remarquée. » (Le paradoxe de visibilité)
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« Michaud y invite les agents à lui rendre compte tous les décadis de la manière dont s’exécutent, dans leurs communes, les lois révolutionnaires, et de lui donner la mesure de l’esprit public qui y règne. La République ayant vaincu les ennemis du dehors, il n’y a plus que ceux de l’intérieur qui soient à craindre. Plus de ménagements ni d’indulgence pour les ennemis du peuple. Les malveillants cherchent à semer l’alarme et le découragement; ils excitent au pillage; il faut les démasquer et empêcher que le peuple soit leur dupe. Il dit, en parlant des subsistances, que les « soins paternels de la Convention ont ménagé de grandes ressources aux communes qui manquent de denrées. Il invite à surveiller les fanatiques, qui ne veulent pas que les églises se ferment, parce que le despotisme pourrait se rétablir par l’ascendant de la superstition et des préjugés.» Il y en a plusieurs qui, avant la Révolution, affichaient l’irréligion la plus monstrueuse et niaient l’existence de la Divinité; d’autres «n’avaient l’imagination que pleine de mystères, de prophéties, de miracles ou d’autres logogryphes théologiques. Il faut donc distinguer ceux qui se concentrent dans des rêveries mystiques de ceux qui cherchent à nous replonger dans l’esclavage par l’anarchie. Enfin il y a les fédéralistes et les royalistes. Les premiers, dupes des seconds, veulent être souverains dans leurs départements; les autres voudraient un roi pour pouvoir pressurer le peuple. Michaud invite donc les agents à veiller sans cesse à se soutenir dans leurs travaux par l’idée des braves défenseurs de la patrie qui luttent pour le triomphe de la République au milieu de continuelles privations et fatigues. »
Recueil des actes du Comité de salut public (Extraits)
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« Où en est l’esprit public en France? où en sont la raison et la conscience du pays? Puisque c’est lui qui gouverne par la parole et par l’élection, il est bien naturel de s’adresser cette question avec une certaine inquiétude. Nous avons beaucoup discuté sur les devoirs et les attributions du pouvoir, sur la manière d’organiser les institutions : qu’avons-nous été nous-mêmes? que sommes-nous? Depuis environ trente-cinq ans, la France est une société libre; nous avons réclamé et obtenu le droit, je dirais volontiers la tâche de diriger nos propres affaires comment les avons-nous dirigées? Les lois restrictives, qui défendaient aux capacités latentes de montrer ce qu’elles pouvaient ou ne pouvaient pas, sont tombées; en permettant aux mérites secrets de se manifester, le gouvernement représentatif nous a mis à même de nous connaître : que nous a-t-il appris? Quelles capacités, quelles incapacités se sont révélées au grand jour? Comment enfin se solde le compte de ce que l’esprit public doit aux énergies salutaires et aux folies nuisibles que la liberté a autorisées à s’exercer à leur guise ? : Par l’esprit public, notons-le bien, j’entends ce qui est partout et nulle part en particulier; j’entends non point les idées que le pays peut avoir sur tel ou tel sujet, mais sa manière de raisonner, la somme de perspicacité et d’imprévoyance qui se trouve en lui, et dont il se sert pour concevoir toutes ses idées; j’entends non point les aptitudes de ceux-ci ou de ceux-là, mais ce qui compose l’être pensant et voulant de l’invisible public qui mène réellement la France. Où est cette partie de la nation? Peu importe; ses œuvres sont là. Par elles, on peut connaître les mobiles et les procédés d’esprit, les facultés et les impuissances dont chacune de ces œuvres atteste l’existence dans les ames, et qui, par cela seul qu’elles y sont, seront bien certainement ce qui engendrera les actes et les décisions du pays chaque fois qu’il agira ou décidera. En essayant cet examen de conscience, il est une chose que je ne veux pas oublier : c’est que, lorsqu’on met en cause le caractère d’une masse d’hommes, on est face à face de la nature souveraine avec laquelle vouloir n’est pas toujours pouvoir. Avons-nous réussi dans ce que nous avions entrepris? Là n’est pas la véritable question. – Avonsnous tenté? Tel est le point capital. Dans notre propre intérêt à tous, il importe que nous sachions s’il s’est trouvé chez nous des ouvriers volontaires pour toutes les corvées nécessaires, si la France a réellement pu fournir le contingent de facultés qu’exigeait d’elle sa nouvelle situation. Je ne sais si je me trompe, mais de toutes les sociétés européennes. la nôtre me semble présenter le plus curieux spectacle. Nous sommes un des pays où l’intelligence a montré le plus d’activité, sinon de largeur, une des nations où la raison humaine, chez quelques-uns, a été le plus près de pouvoir imaginer ou du moins comprendre tout ce qui jusqu’ici a pu être conçu, et en même temps nous sommes une des contrées où toute la sagesse qui a pu se dégager chez quelques-uns a exercé le moins d’influence sur la direction générale de la communauté, sur ses faits et gestes comme sur son état moral. La France a possédé bon nombre d’hommes éminens dans tous les genres, bon nombre d’écrivains et de publicistes qui ont été honnêtement jaloux de faire de leur mieux; mais la gloire n’en revient guère qu’à Dieu. La seule conclusion qu’il soit permis d’en tirer, c’est qu’il est né parmi nous des êtres d’élite qui ont eu le besoin d’observer, le besoin de combiner en eux leurs observations et la propriété d’enfanter ainsi d’honnêtes jugemens. Quant à ce que ces hommes d’élite et en général les minorités intelligentes ont fait chez nous pour barrer le chemin aux jugemens étroits ou sans sincérité, quant aux précautions qu’ils ont prises pour que les folles prétentions et les mauvaises intentions ne pussent pas travailler à organiser le règne de la barbarie, je doute que nous ayons lieu d’être fiers. Pour nous occuper d’abord de ce qu’a été la presse en France, il est un aveu auquel nous ne saurions nous refuser, à moins d’une grande ignorance ou d’un parti-pris de vanité : cet aveu, c’est que les tendances de ses organes en général, et surtout l’influence qui a été comme la résultante de leurs efforts et qui a dominé l’opinion publique, — sont loin de leur assigner le premier rang en Europe. Le véritable sentiment des choses politiques a entièrement manqué à presque tous : ils n’ont pas eu cette connaissance de l’homme qui donne seule la puissance de gouverner des masses humaines et d’apprécier la situation de leurs affaires; ils n’ont pas même entrevu ce qu’était un état libre et ce que la presse avait à faire dans de semblables circonstances.
« Sur toute question à résoudre, qui l’emportera des sages ou des ignorans, des honnêtes ou des malhonnêtes? Là est le dilemme. Les barrières sont tombées; les folles exigences et les passions agressives ne manqueront pas d’en profiter, comme elles l’ont fait; chaque jour elles seront à leur poste. Soit! Elles aussi sont nécessaires comme les calomnies le sont pour que celui qui a bien agi fasse mieux encore et les confonde, elles le sont comme les tentatives d’émeutes sont utiles pour faire sentir l’urgence d’une force permanente capable d’inspirer à tous le sentiment de la sécurité; mais il faut qu’elles trouvent à qui parler, il faut que les erreurs fassent sortir de terre les réfutations, et que les funestes tendances amènent l’organisation d’une force permanente. Un peuple libre est une société d’hommes qui se chargent de faire leurs propres affaires. S’ils ne savent pas se protéger eux-mêmes, les lois préventives ne sont rien moins qu’une nécessité pour les faire vivre. Jusqu’à quel point la ligue de toutes les sagesses et de toutes les honnêtetés pourrait-elle contenir ce qui demande à être contenu? Le dire au juste est difficile. Ce qu’il est permis d’affirmer, c’est que la mesure de la liberté que nous pourrons supporter sera mathématiquement proportionnée à l’efficacité de la police que nous ferons par nous-mêmes. S’il y a un nombre donné d’étourderies pour abuser d’un droit, jamais ce droit ne sera accordé, à moins qu’il ne se rencontre assez de saine raison appuyée d’assez d’énergie pour dominer les étourderies. Avant tout, moi aussi j’aime les institutions libres, parce que chaque droit accordé est un nouveau champ ouvert à des énergies qui, bien employées, peuvent faire le bien. Je les aime et je les désire d’autant plus qu’à mon sens les peuples qui ne seront pas capables de se passer d’une tutelle n’ont plus rien de grand à faire dans ce monde. C’est parce que j’ai cette foi que je m’adresse à tous ceux qui la partagent, afin qu’au nom de la liberté ils disputent pied à pied le terrain à tous ceux qui défendent sa cause de manière à rendre inévitable pour nous le retour d’une tyrannie, d’une tutelle comme il en faut aux enfants. »
J. Milsand, De L’Esprit Public Et De La Presse En France, Revue des Deux Mondes, Tome Huitième, Vingtième Année, Nouvelle Periode, Oct-Dec 1850
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Réalisations documentées reconnues même par les critiques
« Malgré les graves critiques concernant les droits humains, Xi a produit des accomplissements mesurables et vérifiables dans plusieurs domaines. La Banque mondiale a confirmé dans son rapport conjoint de 2022 que « la bataille de la Chine contre la pauvreté a bénéficié au plus grand nombre de personnes dans l’histoire humaine ». De 2012 à 2020 sous Xi spécifiquement, environ 100 millions de Chinois ruraux sont sortis de la pauvreté. En décembre 2020, Xi déclara la victoire dans l’élimination de l’extrême pauvreté selon le standard national de la Chine (2,30$/jour ajusté). Le gouvernement alloua 1,6 trillion de yuans (246 milliards de dollars) sur huit ans, identifia 89,6 millions de personnes pauvres et retira tous les 832 « comtés appauvris » de la liste de pauvreté en novembre 2020.
Le contexte critique est nécessaire : la ligne de pauvreté de la Chine (2,30/jourajusteˊ)estinfeˊrieureaustandarddelaBanquemondialepourlespaysaˋrevenuintermeˊdiairesupeˊrieur(5,50/jourajusteˊ)estinfeˊrieureaustandarddelaBanquemondialepourlespaysaˋrevenuintermeˊdiairesupeˊrieur(5,50/jour). Selon le standard de 5,50$, 237 millions de Chinois (17% de la population) vivaient encore dans la pauvreté en 2018. Des préoccupations de durabilité existent concernant le maintien des gains sans soutien gouvernemental intensif continu. Néanmoins, l’échelle de réduction de la pauvreté est historiquement sans précédent et vérifiée de façon indépendante.
Le développement des infrastructures a été massif. La Chine dirige le monde dans l’investissement en infrastructure, représentant 9-20% du taux de croissance annuel moyen (2003-2016). Le réseau ferroviaire à grande vitesse s’est étendu à travers le pays, atteignant 200+ villes. L’Initiative Ceinture et Route (BRI) a fourni 331 milliards de dollars de financement aux pays en développement (2013-2021), avec 215+ documents de coopération signés avec 155 pays et 32 organisations internationales. De 2013 à 2021, la Chine a fourni 679 milliards de dollars pour les infrastructures (transport, énergie, etc.) contre 76 milliards de dollars des États-Unis dans les mêmes secteurs. Un rapport du Boston University Global Development Policy Center (2023) note que la BRI a « stimulé la croissance économique dans de nombreuses nations en développement », bien que des préoccupations de durabilité de la dette et d’impacts environnementaux persistent.
Le progrès technologique est authentique, pas simplement imitatif. La Chine est devenue leader mondial de la 5G : fin 2020, 150 millions d’utilisateurs 5G en Chine contre 6 millions aux États-Unis, 700 000 stations de base déployées en Chine contre 50 000 aux États-Unis, et 87% des connexions 5G mondiales. Les entreprises chinoises détiennent 40%+ des brevets mondiaux liés à la 5G. En janvier 2025, 4,2 millions de stations de base 5G sont opérationnelles, et la Chine dirige le développement de la 6G avec 35% des brevets internationaux contre 18% pour les États-Unis.
En intelligence artificielle, la Chine est évaluée comme « première échelon » aux côtés des États-Unis. Elle est n°1 mondialement en nombre total de publications de recherche en IA et publications IA hautement citées, menant dans les applications pratiques de l’IA : reconnaissance faciale, automatisation industrielle. DJI détient 74% de part de marché mondiale en drones grand public. Les dépenses en R&D ont dépassé l’UE, atteignant un record de 564 milliards de dollars (2020). L’économie numérique vaut 30% du PIB.
La modernisation militaire a été substantielle. Le budget de défense officiel a atteint 247 milliards de dollars (2025), plus du double depuis 2012. Les porte-avions sont passés de 1 à 3 (contre 11 aux États-Unis), 600+ ogives nucléaires (expansion significative), la première base militaire à l’étranger établie (Djibouti, 2017), et une réduction de 300 000 troupes (2015) pour se concentrer sur la modernisation plutôt que la taille. Les réformes structurelles (2015-présent) ont démantelé les départements généraux puissants, remplacé le système de région militaire par des commandements de théâtre permettant des opérations conjointes et révolutionné complètement le système de direction de l’APL. Le Département américain de la Défense (2024) reconnaît que malgré les problèmes de corruption perturbant certains programmes, « la Chine continue de faire des progrès significatifs vers la construction d’une armée hautement moderne et capable ».
Sur le plan économique, le PIB a doublé de 8,53 billions de dollars (2012) à 17,73 billions de dollars (2020), en passe de dépasser 18 billions de dollars (2024). La Chine a maintenu sa position de deuxième économie mondiale, plus grand exportateur (continu depuis 2010) et est devenue le plus grand partenaire commercial de 120+ pays d’ici 2020. L’excédent commercial a atteint un sommet historique de 687,5 milliards de dollars (2021). La valeur marchande du secteur privé dans les entreprises cotées en tête a augmenté de 10% à plus de 40% (2012-2022).
Même les critiques reconnaissent certains accomplissements : la Brookings Institution a crédité Xi des « trois feux de joie » accordant le soutien public—lancement réussi de la campagne anti-corruption, gestion du procès Bo Xilai et réformes de marché du Troisième Plénum. Le Council on Foreign Relations reconnaît que les progrès de modernisation de l’APL, les réalisations d’infrastructure et la réduction de la pauvreté sont « impressionnants par n’importe quel standard » tout en notant les préoccupations de gouvernance autoritaire. Le consensus académique est que même les critiques reconnaissent l’échelle sans précédent des efforts anti-corruption, les progrès réels sur l’allègement de la pauvreté, le développement significatif des infrastructures et les innovations technologiques authentiques. »
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Conclusion : pourquoi de Gaulle ne cesse de grandir
« De Gaulle échappe aux catégories habituelles de la célébrité politique. Il n’est pas simplement un héros de guerre, ni simplement un fondateur de régime, ni simplement un théoricien stratégique, ni simplement un écrivain de premier plan. Il est tout cela simultanément, et c’est cette totalité qui explique sa persistance dans l’imaginaire collectif.
Trois enseignements se dégagent de cette recherche. Le premier est que la grandeur gaullienne repose sur une combinaison rarissime de pensée et d’action : il avait diagnostiqué les catastrophes avant qu’elles ne surviennent, puis agi quand tous les autres avaient renoncé. Le deuxième est que son caractère — théorisé dans Le Fil de l’épée à 37 ans, puis incarné pendant trente ans de vie publique — constitue un cas unique de cohérence entre la doctrine et la pratique du leadership. Le troisième, peut-être le plus contre-intuitif, est que l’homme privé était l’exact opposé du personnage public : frugal, tendre, dévoué à une fille handicapée dans une époque qui les rejetait, incapable de scandale personnel.
Julian Jackson a peut-être trouvé la formule la plus juste : « Sans de Gaulle entre 1940 et 1944, la vision que les Français avaient d’eux-mêmes après 1944 aurait été nécessairement très différente. Par un extraordinaire acte de volonté et de bluff, de Gaulle a réussi à prendre une nation totalement vaincue et à la faire figurer parmi les vainqueurs. » Ce tour de force — transformer une défaite absolue en siège permanent au Conseil de sécurité — n’a pas d’équivalent dans l’histoire du XXe siècle. C’est pourquoi, à mesure que la France s’interroge sur sa place dans un monde qui change, le mythe gaullien ne s’affaiblit pas : il grandit. »
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Denis Leguay est un homme qui se DEFIE de l’autosatisfaction et de la complaisance. Humanité, rigueur et sobriété : le ton de l’entretien qu’il nous accorde est donné d’emblée et résonne presque comme une MISE EN GARDE. Il se souvient que c’est vers l’âge de 16 ans que s’est précisée, dans son esprit, la vocation de psychiatre. Cette vocation prend racine, selon lui, sur la perception de l’humain tel qu’il a pu l’appréhender, enfant, auprès de son père, médecin généraliste dans un village rural de la Sarthe. Mais, il associe également cette vocation, à la lecture, dont il nous dit qu’elle fut, à partir de ses dix ans, l’une des principales distractions du pensionnaire qu’il était. En classe de Seconde, il découvre les humanités, en Terminale, il achète son premier ouvrage de Freud : Introduction à la psychanalyse. Il lui semble, avec le recul, que cette démarche s’inscrivait dans une recherche d’élucidation du « mystère humain ».
Roger Wartel, fut, pour Denis Leguay, une rencontre importante. Pendant quinze ans, il travaille avec ce psychiatre, Professeur des Universités et psychanalyste lacanien : il assiste à ses cours de psychiatrie à Angers. Il assiste au séminaire de Jacques-Alain Miller à Paris. Tandis qu’il acquiert une familiarité avec la psychanalyse et les concepts lacaniens, sa pratique de secteur et de psychiatrie de liaison le confronte à une variété clinique ainsi qu’à une certaine insatisfaction ; comment rattacher ces concepts à une ambition d’évolution d’une personne souffrant de troubles psychotiques ?
C’est dans un souci de réponses pragmatiques aux difficultés des personnes malades qu’il côtoie qu’il va entamer son propre cheminement. Cependant, il n’est pas dans une démarche de reniement de ses engagements ni des étapes qu’il a franchies. Il semble, au contraire, que si chacune de ses expériences sont passées au crible d’une réflexion critique continue, elles sont aussi conservées et associées aux autres comme autant de cordes à un arc dont la finalité sera, désormais, pour lui, de favoriser le rétablissement des patients. De son enfance dans la Sarthe, Denis Leguay conserve le goût du concret, la notion de vie quotidienne et un ancrage dans la vérité du réel. De la psychanalyse et des concepts lacaniens, il retient l’approche de l’intime, la subjectivité, le dévoilement et la SINGULARITE. »
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« Quel serait mon plus grand malheur.
Je n’aimerais pas devenir dépendant, perdre ma lucidité.
Ce que je voudrais être (si je n’avais pas la chance d’être psychiatre !).
Chef d’entreprise, ou maçon : Vous faites des trucs qui durent.
Le pays où je désirerais vivre.
Une France qui aurait le goût du bonheur.
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Hériter du tragique : la France de 1945, les États failliés et la dignité fonctionnelle de l’État
« La politique consiste en un effort tenace et énergique pour tarauder des planches de bois dur. Cet effort exige à la fois de la passion et du coup d’œil. » — Max Weber, Le Savant et le Politique, 1919 (trad. Julien Freund, Plon 1959 / 10-18, 1963) Loyolaparis
« Je ne sais pas ce qu’elle [l’honnêteté] est en général. Mais dans mon cas, je sais qu’elle consiste à faire mon métier. » — Albert Camus, La Peste, Gallimard, 1947
TL;DR
- La France de 2026 n’est empiriquement pas un « monstre incompétent ». En un siècle, elle a gagné environ 35 ans d’espérance de vie (de ~45 ans pour les hommes en 1900 à 80 ans en 2024 selon l’INED et l’Insee), divisé sa mortalité infantile par plus de quarante, construit l’un des dix systèmes sociaux les plus protecteurs au monde (système de santé classé 1ᵉʳ sur 191 par l’OMS en 2000), atteint un IDH de 0,930 (26ᵉ rang mondial sur 193, PNUD Human Development Report 2025) et préservé sa population de toute guerre territoriale depuis 1962 — 64 ans, dans un continent qui n’avait jamais connu 80 ans de paix interétatique majeure en Occident.
- Le contre-factuel empirique est sans appel. Là où l’État s’est effondré (Liban : PIB divisé par 2,4 entre 2019 et 2021, « dépression délibérée » selon la Banque mondiale ; Syrie : 528 500 morts ; Vénézuéla : 7,9 millions d’émigrants ; Haïti : 5 600 morts en 2024) ou là où la révolution s’est faite au nom d’une éthique de conviction absolutiste (Cambodge : 1,7 million de morts sur 8 ; Chine : 30-45 millions sous le Grand Bond ; Holodomor : 3,9 millions ; Iran 1979), les populations ont perdu non seulement leur liberté mais les biens publics élémentaires que théorise Hedley Bull.
- La France d’après-guerre incarne précisément ce que nous nommons « hériter du tragique » : ni nostalgie d’une grandeur jamais pure, ni table rase ; une éthique de responsabilité prospective (Weber, Arendt, Aron) qui assume la « zone grise » (Levi), refuse la culpabilité collective dilutive (Arendt), pratique la « morale de sagesse » (Aron), bâtit lentement des dépendances pacifiantes (Schuman, Monnet) — bref, « fait son métier » (Camus). Confondre la critique d’une démocratie imparfaite avec la révolte contre une dictature sanglante est, au sens aronien, une faute de jugement politique.
Avant-propos
Une scène, presque toujours la même, se répète sur les écrans français : un éditorialiste, un agitateur, un candidat, désigne l’État français comme un « monstre incompétent », « cynique » ou « brutal », et appelle, sinon à la révolution, du moins à la « table rase ». L’image possède sa séduction rhétorique. Elle possède aussi une particularité empirique : prise au sens strict, elle est indéfendable. Non parce que l’État français serait pur — Vichy, l’Algérie, les banlieues, les scandales, l’épuration imparfaite demeurent, et nous y reviendrons sans complaisance — mais parce que, lorsqu’on confronte la trajectoire matérielle, sociale et politique de la France depuis 1945 à celles qu’ont connues les sociétés où l’État s’est effondré ou a été emporté par la pureté révolutionnaire, l’asymétrie est si massive qu’elle exige une lecture philosophique, et non plus seulement comptable.
Cet essai propose donc une triple démarche. Partie 1 : un bilan empirique de la France depuis 1945. Partie 2 : un examen des cas où la faillite étatique ou la révolution mal canalisée a produit des catastrophes plus profondes que l’ordre antérieur. Partie 3 : une relecture philosophique, à partir du cadre conceptuel d’« hériter du tragique » — Weber, Arendt, Camus, Aron, Niebuhr, Hassner, Bull, Levi, Malraux, Giraudoux — pour comprendre ce que la France d’après-guerre a, presque malgré elle, incarné : non une grandeur pure, mais une responsabilité prospective et fonctionnelle.
Key Findings
Partie 1 — Bilan matériel et social de l’État français depuis 1945
1.1. La France 1900-1945 : un siècle de saignées
Avant de mesurer l’œuvre de l’après-1945, il faut prendre la pleine mesure de ce qui précède. Le premier demi-siècle du XXᵉ siècle français est un saignement quasi continu.
Espérance de vie. Selon l’INED (L’espérance de vie en France), elle était d’environ 45 ans pour les hommes et 49 ans pour les femmes en 1900, plongeant en deçà de 30 ans pendant les guerres napoléoniennes et celle de 1870, restant durablement basse pendant la Première Guerre mondiale et la grippe espagnole. La mortalité infantile atteignait 15 % avant un an en 1900, contre 5 % en 1950 et 3,6 ‰ aujourd’hui.
Pertes humaines. La Première Guerre mondiale coûte à la France environ 1 350 000 morts militaires (Insee, statistiques de l’état civil). La Seconde, par ses « décédés par faits de guerre », militaires et civils confondus, environ 600 000 personnes (Insee). À cela s’ajoutent les guerres coloniales — Indochine, Algérie — sur lesquelles nous reviendrons sans complaisance.
Économie. Selon le Maddison Project Database (version 2023, Bolt & van Zanden, Journal of Economic Surveys, 2024), le PIB français de 1945 représentait environ 40 % de son niveau d’avant-guerre. Sur 1913-1950, le TCAM du PIB français n’a pas dépassé 1,7 % — moins que les décennies pré-1913 (2,5 %) et incomparablement moins que la phase post-1945. Le tableau est sans appel : la France de la première moitié du XXᵉ siècle est un pays qui meurt jeune, meurt mal, meurt en masse, et qui, deux fois en trente ans, voit son territoire métropolitain envahi.
1.2. La transformation matérielle 1945-2026
Démographie et santé. Insee (Tableau de l’économie française 2024) : espérance de vie 2024 — 80 ans pour les hommes, 85,6 ans pour les femmes. Mortalité infantile tombée à 3,6 ‰ (Insee). Selon le scénario central de l’Insee, les filles nées en 2022 devraient vivre entre 88 et 99 ans, les garçons entre 86 et 96 ans. Soit un gain d’environ 35 ans d’espérance de vie en un siècle, dont l’essentiel acquis après 1945.
IDH et richesse. Le PNUD (Human Development Report 2025, données 2023-2024) classe la France au 26ᵉ rang mondial avec un IDH de 0,930, catégorie « développement humain très élevé », devant l’Italie (30ᵉ), l’Espagne (31ᵉ), et — fait notable — devant les États-Unis pour l’IDH ajusté aux inégalités (IDHI). Selon le Maddison Project 2023 et la Banque mondiale, la France figure parmi les vingt économies les plus riches au monde par habitant.
Les Trente Glorieuses. Terme forgé par le démographe Jean Fourastié dans Les Trente Glorieuses, ou la révolution invisible de 1946 à 1975 (Fayard, 1979). Le taux de croissance annuel moyen du PIB français sur 1950-1973 a été de 5,05 % (jusqu’à 7,9 % certaines années), sans équivalent dans l’histoire économique française. Le secteur primaire passe de 50 % à 12 % de l’emploi ; le tertiaire de 28 % à 42 %.
Infrastructure et grands projets.
- Programme nucléaire civil : « plan Messmer » annoncé par Pierre Messmer à la télévision le 6 mars 1974, après le choc pétrolier ; objectif initial de 13 réacteurs de 1 000 MW. Aujourd’hui, selon RTE : 56 réacteurs en exploitation sur 18 centrales, puissance installée ≈ 61,4 GW, le 57ᵉ étant l’EPR de Flamanville couplé au réseau fin 2024. Le nucléaire a fourni 67,4 % de l’électricité française en 2024 (361,7 TWh) ; la production décarbonée totale a atteint 95 % (RTE, Bilan électrique 2024). Sirenergies + 2
- TGV : inauguration de la première ligne Paris-Lyon par François Mitterrand le 22 septembre 1981, mise en service commerciale le 27 septembre. Aujourd’hui, environ 2 700 km de LGV (4ᵉ réseau mondial après la Chine, l’Espagne et le Japon). 122 millions de voyageurs TGV en 2023 (SNCF Voyageurs, record historique). MacommuneFrance Bleu
- Airbus, Ariane, Renault, EDF, CEA, Areva : autant de fleurons issus du Commissariat général au Plan créé par Jean Monnet en 1946.
Sécurité sociale et État social. Ordonnance n° 45-2250 du 4 octobre 1945 (organisation) et n° 45-2454 du 19 octobre 1945 (régime des assurances sociales) — les ordonnances Laroque. L’architecte intellectuel est Pierre Laroque, conseiller d’État ; Ambroise Croizat, ministre du Travail, assure la mise en œuvre. L’exposé des motifs précise : « Ce régime, tel qu’il est défini par la présente ordonnance, repose sur le principe de la répartition. » Inspirée du programme du Conseil national de la Résistance (15 mars 1944) : « un plan complet de Sécurité sociale visant à assurer à tous les citoyens des moyens d’existence, dans tous les cas où ils sont incapables de se les procurer par le travail ». Cgt
Système de santé. Classé 1ᵉʳ sur 191 États par l’OMS dans son Rapport sur la santé dans le monde 2000 (classement controversé méthodologiquement et jamais refait depuis, mais qui demeure une référence historique). Selon la DREES (Comptes de la santé 2024) : dépenses courantes de santé 2023 = 325 milliards d’euros, soit 11,5 % du PIB ; 11,4 % en 2024. La France figure parmi les 3-4 pays de l’OCDE les plus dépensiers en proportion, derrière les États-Unis (≈ 17 %) et la Suisse (≈ 12 %). Caducee + 2
Démocratie et droit. Constitution de 1958, Conseil constitutionnel, Conseil d’État, Cour de cassation, Défenseur des droits. Abolition de la peine de mort : loi n° 81-908 du 9 octobre 1981, portée par Robert Badinter. Vote à l’Assemblée le 18 septembre 1981 : 369 voix pour, 113 contre. Inscription à l’article 66-1 de la Constitution : « Nul ne peut être condamné à la peine de mort », révision du 23 février 2007 (Congrès de Versailles : 828 voix pour, 26 contre). Dernière exécution : Hamida Djandoubi, 10 septembre 1977. Info.gouv.fr + 4
La paix continentale. Depuis les accords d’Évian (19 mars 1962), la France métropolitaine n’a connu aucune guerre sur son territoire — soit 64 ans de paix territoriale. Plus largement, l’Europe occidentale connaît 80 ans sans guerre majeure entre puissances continentales — fait sans précédent historique sur cette durée et cette échelle géographique. Les guerres yougoslaves (1991-2001) restent une exception périphérique tragique ; la guerre russo-ukrainienne ramène la guerre interétatique aux frontières orientales du continent, sans, à ce jour, remettre en cause la paix entre membres de l’UE.
Construction européenne. Déclaration Schuman, 9 mai 1950, prononcée au Salon de l’Horloge du Quai d’Orsay, rédigée principalement par Jean Monnet : « La paix mondiale ne saurait être sauvegardée sans des efforts créateurs à la mesure des dangers qui la menacent. » Et : « L’Europe ne se fera pas d’un coup, ni dans une construction d’ensemble : elle se fera par des réalisations concrètes créant d’abord une solidarité de fait. » Suivent CECA (1951), Traité de Rome (25 mars 1957), Acte unique (1986), Maastricht (1992), Schengen, euro (1999/2002). Robert Schuman Foundation«
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« Ne pas ne jamais se figurer s’être figuré ce que pourtant les autres ou pensent ou ont pensé ou vont penser un jour de nous-mêmes et de nos actions, c’est ne pas même ne même pas connaître les personnes qui se trouvent en face de nous, c’est ne connaître personne et si ce n’est pas cela que la folie, je me demande bien ce que c’est. «
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« Bah je sais pas… j’ai à peine évoqué, parlé du fait que les pompiers étaient venus, etaient passés… avaient peut-être, certainement fracturée sa porte… bah qu’il s’est mis à s’inquiéter, à paranoyer, à me dire des trucs, des interprétations bizarres… avoir des angoisses en somme, sur les supposées velléités, atteintes que l’on lui avait faites… Je sais pas, je comprends certainement que ça, cela ne doit pas être facile pour lui… de savoir, que moi, ses parents, ses voisins peut-être, je ne sais, peut-être à son travail aussi… bah qu’on évalue, on l’évaluee lui peut-être, sans doute, à l’évidence… instable, parfois délirant ou parano… surtout qu’il doit bien, as bien dû se rendre compte bah que l’on craint, l’on craignait, l’on redoutait à chaque fois qu’il interpréte bizarrement nos paroles, nos conclusions, nos jugements, nos intuitions… Nous, bah nous ça nous fait parler avec lui avec crainte, avec appréhension et prudence… Bah parce qu’à chaque fois on se méfie qu’il prenne la mouche, qu’il commence à dire des trucs, à avoir des interprétations bizarres, incompréhensibles ou fantaisistes… Bah oui je sais…. bah c’est comme aujourd’hui… À peine, c’est à peine si je lui ai dit, qu’il a entendu, as appris que des pompiers étaient venus chez lui, bah qu’il a commencé à me dire, qu’il ne se sentait pas en sécurité, oppressé… Que soit disant le taxi que j’avais appelé l’autre week end, bah qu’il venait de Paris, tout comme les flics, les policiers qu’étaient venus ce soir là ???…comme si un taxi ou des flics pouvaient débarquer chez toi, en cinq minutes, depuis 300 kilomètres !!!… non je suis d’accord, il dit vraiment n’importe quoi des fois… Mais vas lui dire toi que ça n’a aucun sens cette histoire, ses angoisses, tout ses propos… Qu’il… Il avait dû juste oublier ses clefs sur la porte en descendant, et qu’il avait dû rester bloqué dehors du coup, voilà tout… non il va encore inventer certainement des histoires sur la supposée… la soit disant malveillance de son entourage, de ses voisins…. Toujours le même baratin… De toute façon après toutes ces histoires, toutes les fois qu’il a, qu’on a dû appeler les pompiers, la police, la psychiatrie… bah c’est clair, clair qu’il passe pour un fou maintenant, un angoissé, un taré, un dément … Bah eux ne doivent.. ne doivent que le connaître à force…. bah à force qu’il n’appelle, qu’on a dû appeler les flics, les pompiers, à chaque fois qu’il devenait fou, délirait… Mais oui !.. Même, même à son travail bah y ne doivent qu’en avoir marre de lui, de toutes ses histoires, de ses plaintes, ses accusations… Je veux dire… Même si au fond il est gentil, il a pas un mauvais fond… Bah les autres, les autres, à force qu’il leur parle mal, qu’il les accuse de ceci, de cela… d’être méchant, hautain, ou jugeant avec lui… bah il s’attire, ne que s’ être attiré à force que leur colère, leur méfiance à force qu’il les prenne, les a pris en grippe, les as accusé… Mais c’est pareil, la même avec ses parents.. Bah ils savent juste pas, plus comment lui parler, comment lui dire… Bah à chaque fois il leur rentre dedans, à chaque fois que son père dit un truc, fait une remarque, même anodine, bah lui lui jette des yeux noirs, s’énerve, on entend crier… Pfff !!! Moi je sais pas… Juste pas moi comment l’aider, lui faire prendre conscience à lui…. que les gens ont juste, n’ont juste rien contre lui, mais que c’est juste, juste… bah qu’il les braque, les as braqué contre lui, avec toutes ses réactions extrêmes… Bah qu’à force, à force de souffler, d’avoir soufflé le chaud, le froid avec eux… À passer de la gentillesse, la méfiance, puis l’indifférence, la colère, la froideur, la distance… Bah je veux dire… je veux bien qu’il souffre, qu’il a souffert d’un trouble mental, d’instabilité émotionnelle, de variations d’humeurs, de déraison, mais bon les autres, nous on est pas là non plus pour payer à chaque fois les pots cassés…. Lui s’est s’est aliéné, à force et avec le temps… bah toute la sympathie, l’aide, le soutien des dernières personnes qu’étaient encore disposes, prêtes à l’aider…. Je sais, je sais, tout le monde reconnaît qu’il travaille dure, qu’il lâche rien, qu’il se rend utile, essaye de se rendre utile la plupart du temps… qu’il est pas si méchant au fond, en fin de compte… mais quand même ! …. Quand même !… ça saoule, ça ne peut que les saouler, les avoir soûlé à force et au fond tous ces gens… Tous ses voisins, ses proches, ses voisins, ses collègues de travail… de pas savoir, de jamais savoir à quoi s’attendre avec lui, ce chaud, ce froid, ces accusations en plus de malveillance… Bah c’est juste injuste !… pas vrai et infondé la plupart du temps, que ses allégations… Oh y a bien un ou deux, trois connards qui se rient, doivent bien se marrer à le voir lui maintenant galèrer… de temps en temps, en général des gossses, des adolescents, ou des jeunes adultes, toute cette merde que ni toi ni moi on saque tout les deux… Mais les gens… Les gens normaux, les gens biens, les gens sages et bienveillants je veux dire… bah on veut juste, juste pas son mal, on veut juste qu’il aille bien, qu’il surmonte, arrive à surmonter ses peurs, ses préjugés, ses angoisses… qu’il réussissse, se trouve une fille bien, qu’il soit heureux et tout… comme tout le monde, comme pour tout le monde… Alors alors c’est sûr que bon, bah avec ses difficultés, avec sa maladie, sa parano, son agressivité, qui semble reprendre, as repris le dessus… bah je sais pas, pas moi si il pourra, si il saura aller bien, se stabiliser, guérir, être heureux, se refaire bref… Nous, bah nous au fond c’est tout ce qu’on lui souhaite mais… mais c’est sûr que bon quand il est pas gentil, quand il nous accuse, que ses délires, ses humeurs repartent… Qu’il nous accuse nous tous d’être inquisiteurs, malveillants… qu’il refuse le dialogue, de parler avec nous… Voire carrément qu’il nous attaque, bah nous, nous on a juste pas envie de l’aider, on est en colère et méfiant, et c’est normal, logique après tout ce qui s’est passé… qui le serait pas… et puis, et puis on sait, on en connaît nous des gens… bah des gens qui se sont cassés les dents à vouloir aider les autres, un enfant, un malade psychique…. Souvent bah souvent, les gens, les malades sont juste ingrats…. t’accusent de trucs, de ci, de ça…. toi, toi, tu veux, tu voulais juste aider, et finalement, au final, en définitive, bah ça te retombe dessus… Tu veux, tu voulais aider, et au final, t’en prends juste plein la gueule… même, même la bienveillance devient, est devenue suspecte… Lui comme d’autres, bah y prennent toutes nos questions, tous nos silences, toutes nos paroles, dans leurs cerveaux bizarres…. pour des choses, des discussions déplacées… Alors dis moi mon ami, qu’est-ce que tu veux, tu peux toi y faire… avec eux ???? Perso… moi bah perso, je dis plus rien, je laisse faire… Bah qu’est-ce que tu veux que je fasse ? À chaque fois ça finit mal, de toutes façons, lui m’écoute pas, crie, gueule dès que je dis quelque-chose, devient carrément même des fois menaçants… Moi, moi bah du coup, je laisse, les laisse donc parler les gens, même quand ils délirent… même quand ils racontent de la merde…. même sur moi, sur ma soit disant méchanceté, toute ma malveillance !!!…à ce qu’il faut pas entendre, et subir !… Soit disant moi la situation m’amuse… Même que je m’amuserais moi à dire, à raconter, colporter des trucs sur lui… Comme si nous, moi, toi, tous on avait que ça à faire, de raconter la vie des autres, de colporter leurs difficultés, leurs problèmes monstrueux… tout ça pour casser du sucre sur eux, sur leurs têtes… Euh !? Comment dire ? Comment leur dire qu’on a pas 14 ans… que non, non, tout cela n’est pas drôle… Que toutes ces histoires, toutes leurs difficultés, tous leurs problèmes, leur paranoia, leurs humeurs sont des problèmes terribles, majeurs… Que oui, oui on les plaint, les plaintmo eux d’être dans ces galères, de s’isoler, de s’être isolé, et tout… De souffrir, toutes leurs merdes, leurs galères quoi… Mais qu’est-ce que tu veux qu’on y fasse???… Quand tu te tais, il te disent indifférents. Quand tu parles, ils t’écoutent pas, se mettent à crier… Ils se persuadent, sont tellement persuadés, de toute façon, d’avoir raison… t’accusent même de trucs !… de réactions qui sont justes normales, logiques, quand on y pense, que tout le monde aurait… Et ils sont là, là à se stresser, s’inquiéter de ce que toi tu penses, soit disant tu penserais d’eux… alors, alors que tu penses, ne penses même pas à eux…. à leurs difficultés, à leurs problèmes, la plupart du temps… Ou que t’aimerais juste pas y penser, pas avoir à y penser…. Bah !… bah c’est pas parce que tu t’en fous d’eux, non !… mais c’est juste que comme on y peut rien, que dalle, que c’est trop difficile, compliqué de les aider… , et que eux, eux en plus compliquent tout, s’en prennent à toi, sont pas agréables, pas aimables… Que même, même au final ils t’emmerdent… avec tous leurs délires, leurs humeurs, leurs hypersensibilités, leur parano… Mais !… même les psys, les psychiatres se cassent, s’y cassent, s’y sont cassés les dents, sur ce genre de profil, de types… Certains subissent mêmes des attaques personnelles, des remises en question de leur bienveillance, de leur intégrité… parfois même se font agressés… Et les gens… ces personnes comprennent rien, rien en plus… bonjour la galère, tout ce qu’il faut, il faudra, il faudrait faire comprendre et entendre à certains… Ou comment rendre un truc, des trucs tout simples à la base…. juste compliqués, déraisonnables et absurdes en définitive, en fin de compte… Tu veux, t’en veux toi du fil à retordre ? Non ? Pourquoi ?… «
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« La jeunesse française sous le dernier règne, celle qui a commencé de vivre et quittait les bancs de l’école vers 1830, s’est tenue ou plutôt a été tenue en dehors, dix-huit longues années durant, de toute action politique. Il n’y avait pas place pour elle sous le règne; elle le savait, et, au fond, il lui était d’une souveraine indifférence que ce fût M. Thiers ou M. Guizot qui fùt ministre pour elle, la question ainsi posée était sans solution et sans issue. Repliée sur elle-même et consumée d’un feu qui ne trouvait pas d’aliment, elle se jeta dans des écarts de conduite et de passion folle dont il serait injuste de lui faire un grand crime; car ces débordements trouvent leur excuse dans la situation que les circonstances officielles et sociales lui avaient faite, et ils en furent, en partie du moins, le produit. Cette spirituelle et ardente jeunesse, fille morganatique du rire voltairien et de la larme romantique, réunit et fondit en elle ces deux éléments disparates en un incroyable alliage: elle fut à la fois fervente et incrédule; amoureuse de l’art jusqu’à l’idolatrie, et baffouant, niant, par pur jeu d’esprit, règles, lois, principes, tout ce que jusqu’alors on avait été convenu de respecter, au moins de bouche. Tant de blasphèmes n’étaient pas mis en pratique, il s’en faut bien; les forfaitures à l’honneur, cette dernière religion des hommes qui n’en ont plus, étaient au contraire punies et repoussées avec une indignation générale et sincère. Mais à la longue, dans ces habitudes de dissipation et de laisser-aller illimité, beaucoup de cœurs se corrompirent et préparèrent ainsi l’avénement prochain d’hommes faits peu recommandables et de mauvais citoyens. Comme compensation, on eut beaucoup d’esprit, un peu trop même. Il ne déplaisait pas au pouvoir que cette gourme d’une génération bien douée, qui eût pu être factieuse et turbulente si elle n’eût été avant tout sceptique et mondaine, s’en allat de cette façon. Aussi tous les désordres de cette génération trouvèrent-ils, nous ne dirons pas approbation, mais tolérance. «
L’illustration, TOME XIX, 1832
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« Son humour noir révélait un cynisme protecteur. Durant l’un de ses voyages en Espagne, il se mettait au garde-à-vous dans sa voiture décapotée et faisait le salut hitlérien chaque fois qu’il passait devant un troupeau de moutons, expliquant : « On ne sait jamais si l’un des gros bonnets du parti n’est pas dans le groupe. » Il qualifiait son supérieur direct, Wilhelm Keitel — son exact opposé en tempérament — de « blockhead » (imbécile)
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« On faisait surgir aussi — et ce n’est pas le moins important — ce qu’appelait pour être pensé l’insaisisable passage de l’avant à l’après: cette rupture artificielle dans le cours du temps, cette coupure réflexive qu’on nomme l’instant présent Kairos, ce presque-rien, pour le dire comme Vladimir Jankélevitch, serait donc comme le siège instable de nos délibérations d’après coup, le lieu évanescent, évanoui aussitôt que saisi, des possibles et des impossibles, des espérances perdues et des regrets féconds, les lieux des « si j’avais pu » et des « si j’avais su ». Artificiel, le présent ? Oui, des lors que je le veux tenir, et représenter, alors que son essence est passage et transition. On songe au mot célèbre d’Augustin : « Qui est ergo tempus? Si Nemo ex me quaerat, scio : si quaerenti explicare velim, nescio » ( « Qu’est-ce donc que le temps ? Si personne ne me le demande, je le sais, si je veux l’expliquer, à celui qui demande, je l’ignore. », Confessions, XI, 14) que je restreindrais au seul inexplicable par essence, au seul présent. Car pour ce qui est de l’avenir et du passé, les mots arrivent aisément. À l’aube de la civilisation grecque, comme à l’aube de toute civilisation, le temps était sans doute inaperçu en lui-même ; il était atmosphèrique, pour le dire comme Le Senne de la valeur. Mais pour peu qu’on se mit à le voir — et la tragédie, nous l’avons dit, nous le faisait voir — c’était le présent qui allait faire problème, et cela pour des siècles. Représentez donc un destin prodigieux aux tourments, et aux joies exceptionnels : vous devez le concentrez en un temps réduit, mais alors vous devrez aller jusqu’au bout de la concentration, et le moment surgira, insaisissable, alors que c’est lui qu’il faudrait saisir et fixer. Et si vous êtes grec, il vous apparaîtra dans son rapport avec la permanence, avec l’ordre éternel des choses, avec lesquels ce destin, pour fameux qu’il soit, devra prendre sa place, rien que sa place, sans jamais verser dans l’hybris, dans la démesure.
Ainsi le temps ne pouvait se dévoiler qu’une fois perçue sa plus imperceptible dimension, l’impalpable, l’insaisisable moment présent. Peut-être fallait-il à cette découverte l’alchimie propre à ses magiciens que furent les tragédiens grecs, à transposer le temps des hommes dans le temps de la tragédie, à refaire pour leur joie et la nôtre un temps plus dense et lourd qu’aucun vécu, ils avaient ouvert la voie à la pensée du présent, qui poserait à la philosophie infiniment plus de questions qu’elle n’en résoudrait jamais. »
Lucien Jerphagnon, L’homme qui riait avec les dieux (Extrait)
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« Les musulmans instruits considèrent certains Aïssaoua comme des saints, jouissant d’une grâce spéciale de Dieu, mais beaucoup d’autres comme des jongleurs et des prestidigitateurs habiles, qui ne font que se couvrir du manteau de la religion. Le peuple les confond tous ensemble et voit en tous des inspirés, qui ont le privilège de chasser le mauvais esprit du corps des malades, comme aussi celui de charmer les serpents, de ne pas souffrir des blessures ou des brûlures , de manger les choses les plus nuisibles sans en être affectés. »
REVUE DES DEUX MONDES, LXVIII ANNÉE, QUATRIÈME PÉRIODE
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« Mais qui sont-ils? »
Emmanuel Macron
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« Comme le résume Tim Kautz, co-auteur : « Si vous ne pouvez choisir qu’une seule mesure, choisissez le rapport de l’enseignant. » Les enseignants, observant de nombreux élèves dans des situations comportementales variées sur de longues périodes, disposent d’un cadre de référence comparatif que ni les parents ni les élèves eux-mêmes ne possèdent. »
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« Où trouve-t-il toute cette énergie? »
Jordan Bardella
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« L’auteur semble considérer, peut-être à juste titre, que toutes ces choses, tous ces éléments, ces qualités et attributs de la vie personnelle et sociale d’un individu étaient liées… Que la conscience, le respect, la tenue de soi, l’éducation, la vertu, la moralité, l’honnêteté, l’acceptabilité sociale d’une personne, de son caractère et de ses comportements, et, à plus grande échelle, celles qu’une société pouvait manifester; n’ont, n’avaient qu’une seule et unique, mais terrible et redoutable conséquence… Que, et quand par un hasard affreux, elles étaient et de façon trop générale, trop communément répandue, elles étaient négligées par un trop nombre de personnes, d’individus, et bien il y a, y avait comme UNE MONTÉE PARALLÈLE DU RESSENTIMENT COLLECTIF, DE LA MONTÉE DES TENSIONS, DE L’EXACERBATION DES CONFLITS ET DES HAINES QUI SE JOUAIENT SUR LES SCÈNES FAMILIALES ET POLITIQUES, À CAUSE ET DU FAIT DE LA PERMANENCE ET DE LA GRAVITÉ DE CES SITUATIONS QUI FAVORISERAIENT OU PRÉCÉDERAIENT EN QUELQUES SORTES ENSUITE L’ÉMERGENCE ET L’APPARITION DE MOUVEMENTS PLUS RADICAUX SUR LA BASE DE L’AGRÉGAT DE TOUTES ET CHACUNES DES FRUSTRATIONS QUOTIDIENNES, DES COLÈRES RÉPRIMÉES VIS-À-VIS DE SITUATIONS JUSQUES-À-LÀ ACCEPTÉES AVEC COURAGE, INDULGENCE OU RÉSIGNATION. »
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« La vocation de mémorialiste naît généralement à l’âge mûr. C’EST, EN EFFET, LORSQUE LA PLUS GRANDE PARTIE DE LA VIE À ÉTÉ VÉCUE, QU’ELLE A PRIS UN CHEMIN QUI VRAISEMBLABLEMENT NE SE MODIFIERA PAS QU’UN HOMME PEUT ÊTRE TENTÉ PAR L’ÉCRITURE DE SES MÉMOIRES. IL A ALORS TOUT UN PASSÉ À ORDONNER , des aventures à raconter, une expérience de la vie qu’il peut avoir envie de transmettre. L’écriture peut être choisie comme un moyen de donner un sens à sa vie. De plus, le mémorialiste qui écrit vers ses cinquante ans et au-delà ressent souvent les « approches » de la mort. L’écriture des mémoires est alors ressentie comme un prolongement de la vie, un sursis, elle permet de vivre une seconde fois sa vie et de façon beaucoup plus satisfaisante que la « vraie » vie. Le mémorialiste choisit les événements qu’il raconte, abandonne tous les événements communs qui lui semblent non significatifs, qui tissent pourtant toute vie humaine. »
Isabelle Azan, Simone de Beauvoir, Mémorialiste, Mémoire, Université Paris X, Nanterre, Maîtrise de Littérature Moderne, 1996-1997
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« Comme il est difficile de vouloir du bien pour des gens que l’on méprise et de qui l’on sait que ce qui nous les fait mépriser est aussi ce qu’ils jugent leur bien le plus desirable dont ils ont décidé d’ordonner et de faire désirer le monde. »
Jacques Portelli, Opus Incertum – Opuscule
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« Ce qui est constant dans l’histoire de l’accusé, c’est qu’il n’y a jamais rien eu de construit. Il y a eu des essais de construction mais à partir du moment où les toxiques ont pris de l’ampleur, il n’y a plus jamais rien eu. Tout est devenu une série d’histoires. »
Le télégramme
https://www.letelegramme.fr/br […] 493390.php
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« – Que faites-vous du matin au soir ?- Je me subis. »
Émile Cioran
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« Eh ! quoi ? Dieu qui dispose de ses moindres dons avec tant de sagesse, a-t-il donc abandonné les plus chères faveurs au caprice ? a-t-il manquer de peser ses bienfaits, & de mesurer ses largesses, lui qui compte nos jours, & qui régle notre vie. Devait-il en ne mettant point de bornes à sa libéralité laisser le champ ouvert à notre présomption ? Non, non, mes Freres, dit S. Augustin ; comme il y a une mesure de péché, il y a aussi une mesure de grâce : L’un est un trésor de colère, & l’autre un trésor de miséricorde; à mesure que le premier se remplit, le second s’épuise : celui- ci est vide, dès que ce lui-là est comblé. Cette double mesure n’est pas égale pour tous. Tel comme Manaffès, après quarante années d’égarement, trouve encore des ressources mais tel autre, comme son fils Amon, périt après deux ans de crimes. Le comble se met d’ordinaire à la mesure des péchés par une profusion de grâces; bien des lumiéres éteintes, & beaucoup de remords étouffés menacent d’une ruine prochaine, & l’éclat que ces divins trésors jettent dans une âme prodigue, annonce leur fin. Tremblez donc, pécheurs, loin de vous endurcir aux mouvements intérieurs & aux touches secrètes Rien ne doit plus vous allarmer, que cette penſée qui vous assure : Dieu m’a fait & me fait encore tant de grâces; car que deviendront ces grâces si vous continuez, Chrétiens, à en abuser ? »
Sermons du Père de Ségaud, Carême
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« QUE DEVIENDREZ-VOUS alors, vous, ma Sœur, qui êtes aussi REDEVABLE À LA BONTÉ DE DIEU par les bienfaits que vous avez reçûë, qu’à sa justice par les fautes que vous avez commises. Je ne sais comment nous pouvons rire, nous divertir, vivre en repos en croyant ces verités. Les plus grands Saints en étaient si effrayés que les uns en perdaient le boire & le manger, les autres la respiration, d’autres tremblaient de tout le corps en y pensant. Tâchez, ma Sœur, D’EXCITER EN VOUS CERTAINE CRAINTE qui est le fondement de l’espérance & le commencement de la sagesse. CAR LA SAGESSE VEUT QUE L’ON CRAIGNE LES GRANDS MAUX LORSQU’ON EN EST MENACÉ, & qu’on prenne toutes les précautions possibles pour les éviter. Il n’y a personne qui ne falle mettre des appuis à la maison quand elle est ébranlée & en danger de tomber ; car comme on aime la vie, on n’oublie rien pour la mettre en assurance, faites la même chose pour vôtre Salut, il est, comme vous savez, dans un GRAND PÉRIL , puisque vos péchés, le Démon, & LA JUSTICE DE DIEU NE CESSENT DE VOUS ACCUSER & DE DEMANDER VOTRE PERTE ; Pleurez-vos péchés, appaisez la justice de Dieu, invoquez Jesus-CHRIST contre le Démon, ÔTEZ LUI TOUS LES SUJETS QU’IL A DE VOUS ACCUSER ; accordez vous avec la loi de Dieu PENDANT QUE VOUS ÊTES ENCORE DANS LA VOIE, de peur que si la mort vous trouve en inimitié avec elle vous ne soyez jeté en prison, d’où vous ne sortirez jamais, PARCE QUE VOUS NE POURREZ JAMAIS PAYER. Un grand Saint disait que les âmes MOURRAIENT DE FRAYEUR à la vue du Jugement de Jesus-Christ si elles étaient mortelles, le juſte n’y sera sauvé qu’avec peine, LES CIEUX FONDRONT À LA VENUE DE JÉSUS-CHRIST, la terre sera dans la DERNIÈRE DÉSOLATION , la mer fera un bruit effroyable par l’agitation de ses flots, les hommes secheront de frayeur , les ANGES MÊMES SERONT DANS UNE ESPÈCE DE CONSTERNATION À LA VUE DES SANGLANTES EXÉCUTIONS qui se feront alors, & des formidables arrêts que ce JUGE INEXORABLE PRONONCERA CONTRE LES PÉCHEURS. Que deviendrez-vous donc, où irez-vous pour vous cacher, qui vous mettra À COUVERT de cette COLÈRE DE L’AGNEAU qui RUGIRA ALORS COMME UN LION ? N’attendez pas cette extrémité, faites votre paix pendant que vous avez pour Sauveur, pour Avocat, & pour Père celui qui sera VÔTRE JUGE EN CE TEMPS-LÀ. Faites présentement ce que vous voudriez avoir fait pour lors, cette vie est le temps favorable, les jours qui la composent sont les jours du Salut, ne les perdez pas ; cherchez le Seigneur pendant qu’on le peut trouver invoquez le pendant qu’il est proche, de peur qu’un jour vous ne le cherchiez en vain, & qu’il ne soit sourd aux cris par lesquels vous l’invoquerez ; C’est la menace qu’il fait plus d’une fois dans l’Ecriture. TÂCHONS DE LA DÉTOURNER DE DESSUS NOS TÊTES, ne nous laissons aller ni au sommeil, ni à la lacheté, ni à l’ennivrement de nos passions, mais rendons nôtre vie si bonne & si Chrétienne que nous puissions coinparaitre en ce jour-là avec quelqu’assurance. Ainsi soit-il. «
Claude Masson, DEUX RETRAITES DE DIX JOURS CONTENANT CHACUNE TRENTE MÉDITATIONS, & un sermon sur les principaux devoirs de la Vie Religieuse. avec deux discours sur la vie des Religieux de la Trape, 1697
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« “Dollars & Cents” is the first time you’ve seemingly embraced money-is-bad lyricism. Why express it now? Isn’t this an odd sentiment when you consider all the money you’ve made? »
« That’s just a bullshit question. If “Dollars & Cents” is about anything, it’s about a force that is higher than god and less open to question. It’s also complete non-sense and should be read as such. Are you calling me a hypocrite? Money is bad? This is not about money at all. Money is a thing. What I’m talking about is much worse. But then I would say that now wouldn’t I? »
Thom Yorke
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« Comme Collins et Evans le démontrent avec la recherche sur les ondes gravitationnelles : pour évaluer des affirmations dans un domaine hautement spécialisé, il faut au minimum une expertise interactionnelle — des années d’immersion dans la communauté des praticiens. Sans elle, on ne peut pas distinguer les contributions authentiques des arguments superficiellement plausibles mais fondamentalement erronés. Goldman montre de même qu’un novice en physique nucléaire ne pourrait pas évaluer des affirmations concurrentes sur la mécanique quantique en examinant directement les arguments — il devrait s’appuyer sur des indicateurs indirects (consensus, diplômes, antécédents), qui sont eux-mêmes imparfaits. La même logique s’applique à l’évaluation d’acteurs stratégiques opérant dans des systèmes opaques : la plupart des commentateurs publics sur les acteurs stratégiques chinois ne possèdent tout simplement pas le seuil minimal de compétence requis pour former un jugement significatif. »
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« [00:34:04] : « Il y a une manière de dire merci qui consiste précisément à remercier… mais il y a une manière de dire merci qui veut dire : ça va, terminez, passons au suivant. »
[00:34:30] : « L’interlocuteur encaisse… la sémantique apparente et la sémantique cachée. Il encaisse la sémiologie de l’impatience… et il peut perdre ses moyens. »
[00:35:42] : « Il se sert du temps et de l’urgence du temps, de l’horloge, de la clepsydre comme disait Platon, pour couper, pour ne pas laisser parler, pour interrompre. »
[00:35:55] : « Il se fait le porte-parole du public et il dit : « Je vous interromps, je ne comprends pas ce que vous voulez dire. » […] Il se fait le porte-parole des imbéciles pour interrompre un discours intelligent. »
[00:29:16] : « Ce déploiement de la pensée pensante est intrinsèquement lié au temps. »
[00:41:11] : « Il m’est arrivé très souvent… d’être obligé de commencer toutes mes réponses par une mise en question de la question. »
Pierre Bourdieu
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« À quoi lui sert alors cette connaissance stérile, qu’à le déchirer qu’à noyer ce cœur orgueilleux & voluptueux dans une cruelle amertume ; qu’à lui faire entendre, qu’il n’a travaillé que pour autrui, que d’autres vont jouir du fruit de toutes ses peines?? Il vous en arrivera tout autant mes chers Auditeurs, si dès-à-présent vous ne vous rendez ces reflexions familières. À l’amertume du dépouillement des biens présents, vous joindrez l’appréhension des maux futurs. Il faudra sortir de la vie & rentrer dans une autre vie. Vous êtiez si heureux en celle-ci ; qu’à celle-là : Ce Juge, ce tribunal, ces témoins, ces accusateurs, ces supplices tout préparés, ces crimes que vous connaissez, cette conscience qui parle & qui crie contre elle-même, cette effroyable éternité ! Je tiendrai bon dites-vous ; je ne ferai point de bassesse ; on me verra constant & tranquille jusqu’à la fin. Miserable ! Ah! peut-être ! il est vrai, vous pourrez feindre; vous pourrez imposer à ceux qui vous verront mourir : & vous croyant trop mal auprès de Dieu pour trouver grace auprès de lui, vous prendrez peut-être le parti de cacher votre désespoir sous un faux masque de constance. Mais quand pour cela vous seriez assez maître de votre front; le seriez-vous assez de votre esprit & de votre cœur ; pour vous empêcher au moins de voir ce que vous risquez, à quoi vous vous exposez. Tranquille au déhors ; déchiré, tremblant au dedans : vous aurez trompé les yeux des hommes; aurez-vous trompé ceux de Dieu : vous serez-vous trompé vous-même. Toute sa vie volontairement endormi, volontairement endurci, volontairement stupide ; on va dans un moment le traîner parmi les morts. À la vue de cet appareil du tombeau, de la pourriture: à cetre vue à ce moment il ouvre les yeux, il se réveille : Vigi- labit. Triste & funeste réveil ! Jonas dort au fond d’un vaisseau : on le réveille; mais pour le jeter dans la mer. Holopherne est assoupi par la débauche, étendu mollement sur son lit : on le réveille ; mais par le fer dont il est égorgé. Vous dormez toute votre vie à la pénitence, à la religion, à la Justice, à l’honneur, vous vous réveillerez à la mort, vous connaîtrez votre erreur & votre malice. Et maintenant vous vous trouvez heureux de ne point songer à la mort. Vous serez votre repos à écarter cette pensée. Le bonheur & le repos, dites-vous, n’est-ce pas de se croire heureux ? le faux bonheur, j’en conviens ; le bonheur d’un esclave, d’un criminel qui dort condamné au supplice, & qui ne se réveille que pour marcher à l’échafaut : il se croit heureux ; l’est-il ? Ce fameux Baltazar qui se noyait dans les plaisirs d’un festin, tandis que l’Ange de Dieu écrivait du doigt sa sentence; ce Baltazar se croyait heureux : l’était-il? ce fameux Aman, qui entrait dans le palais, fier de son crédit, tandis qu’Assuerus méditait l’arrêt de la mort ; cet Aman se tenait heureux : l’était-il ? Cette scandaleuse Jésabel qui se montrait aux fenêtres de son palais, éclatante de fard & brillante de pierreries, tandis que Jehu s’avançait pour la faire jetter aux chiens ; cette femme se croyoit heureuse ; l’était-elle? vous croiriez-vous heureux & heureuse à ce prix-là : voudriez-vous l’être à ce prix-là : Tous ces misérables ne s’occupaient que de leurs festins, de leurs pompes, de leurs richesses de leurs richesses, des biens qui les environnaient. Ils ne songeaient point au coup qui leur pendait sur la tête. Vous n’y pensez point non plus qu’eux ; vous ne voyez point ce doigt de Dieu qui écrit votre sentence : ce Dieu ennemi qui va vous jetter en proie aux vers. Vous ne voyez point : vous ne savez pas à quel moment il vous prendra : ne suffit-il pas qu’il le sache ? vous n’avez point encore été frappé : n’est-ce pas assez pour troubler votre repos, que de savoir & de sentir que vous méritez de l’être ? Et vous n’y voulez pas penser : vous vivez mal ; vous ne voyez pas que vous mourrez mal. Ce n’est qu’en y pensant que vous pouvez éviter le triste effet de ces funestes présages, & les changer en présages heureux d’une sainte éternité. Ainsi soit-il. »
Charles de La Rue, Sermons du Père de La Rue, de la Compagnie de Jésus
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« 85(6) – « Vert ou Rouge »
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« Mais son choix (opinion) ne prend son sens et ne peut, en conséquence, être compris que par ce qui se passe (ou ne se passe pas) à l’intérieur et aussi à l’extérieur des limites ou des frontières politico- administratives considérées. «
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« « Recherche maintenant : (a) démonstration par l’absurde du pré-calcul des angles de tir et trajectoires d’interception dans une situation de protection sniper, puis (b) extrapolation au modèle théorique de positionnement tactique territorial optimal selon les inférences comportementales statistiques: raisonnement par l’absurde montrant comment se calculent les angles de tir, trajectoires d’interception et positionnement optimal des forces (type GIGN/gendarmerie) sur un territoire — en fonction des statistiques inférentielles sur les comportements récurrents des acteurs délictueux (fréquence, heure, lieux, habitudes de méfaits chroniques ou uniques). »
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« Logistique criminelle transfrontalière — comment les réseaux (notamment de stupéfiants) conçoivent et projettent leurs routes depuis les points d’origine géographiques jusqu’aux marchés visés, en tenant compte des législations frontalières, des capteurs (humains et numériques) des deux côtés, et de la confrontation police/mafia comme « guerre de position mouvante ». Le tout pour établir un tableau visuel et crédible de la situation, intégrant l’usage de l’IA et des technologies. »
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« Jamais peut-être les services secrets n’ont été autant sollicités que depuis le 11 septembre l’affaire des armes de destruction massive irakienne a beaucoup occupé la DGSE le travail des espions dans cette région du monde a peut-être permis à la France de maintenir d’affermir sa position contre la guerre en période de crise l’état-major de la DGSE se réunit tous les jours dans cette petite pièce ici on rédige des synthèses pour le pouvoir politique on prépare une note à destination de nos cinq grands destinataires des cinq grands on les appelle comme ça dans le jargon du service cinq grands que sont président de la République premier ministre ministre d’affaires étrangères ministre de la défense et ministre de l’intérieur on a des moyens chiffrants donc téléphone chiffrant fax chiffrant tout ce qui passe à travers ces appareils ressort codé en moyenne une trentaine une quarantaine de notes par jour sortent de la DGSE destination de ces 5 grands destinataires la lutte contre le terrorisme mobilise aujourd’hui le gros des matériels et des troupes observer anticiper contrecarré c’est le rôle du guetteur le guetteur s’appuie sur des spécialistes salut camarade comme ce collègue qui fait autorité sur Al-Qaïda je viens de voir pour savoir si je peux utiliser ça pour la réunion demain tu sais de l’autre côté de la mer est-ce que c’est encore d’actualité ce schéma représente notre vision de l’organisation Al-Qaïda ce qu’on appelle le noyau dur c’est l’organisation elle-même comment on fait pour dessiner un organigramme aussi précis et si possible d’actualité on émet plusieurs hypothèses plusieurs constructions et puis on essaie d’affiner de recouper les réseaux évoluent tout le temps d’abord parce que il y a régulièrement des arrestations donc il faut les remettre à jour car lorsqu’on enlève une tête la nature fait qu’une nouvelle pousse le guetteur sort rarement de son bureau pour aller sur le terrain tout ce que la DGSE arrive à savoir sur le terrorisme s’affiche sur ce simple écran d’ordinateur il y en a 1 2 3 4 5 6 7 8 9 10 impossible de filmer ces télégrammes secret défense mais il est forcément question de territoire palestinien de dictatures orientales de monarchies pétrolières le guetteur filtre en permanence un flot d’information avec deux à trois fois par jour une pépite par exemple la semaine dernière on a reçu sur cet écran une information un renseignement plutôt relatif à un projet d’attentat par un camion bourré d’explosif dans un pays en crise cette information a été traitée immédiatement on a prévenu nos personnels sur place qui eux-mêmes ont pris les mesures nécessaires on a prévenu les services locaux et est-ce que c’est grâce à nous ou est-ce qu’il y avait déjà l’information qui circulait par ailleurs en tout cas l’action n’a pas eu lieu l’attentat n’a pas eu lieu c’était dans quel pays c’était dans un pays en crise dont on parle souvent à la télévision mais je peux pas vous en donner plus et la région je dirais que c’est à l’est de la France c’est ça pourrait être le Proche-Orient ou le ou le sous-continent indien c’est vous avez le choix anecdote invérifiable on est obligé de le croire sur parole mais une chose est sûre le guetteur est un homme bien informé son métier est de donner l’alerte mais à ses proches il ne peut rien dire on est astreint au secret et parfois c’est très pesant quand on est dans un dîner en ville où LES GENS SE METTENT A DIRE DES BETISES sur un sujet que vous connaissez bien vous pouvez pas intervenir en disant « Mais arrêtez de raconter n’importe quoi voilà la réalité je vais vous la donner. » Et on peut ça c’est totalement on est on a des petites frustrations de cet ordre là qui arrive souvent mais je trouve qu’il y a peu de choses au monde qui donne plus de satisfaction que de savoir qu’on a aidé à sauver une vie humaine le guetteur affirme détenir la vérité sur certains sujets mais que sait-il vraiment de plus que l’homme de la rue une masse énorme d’informations circulent dans le monde chacun de chez soi peut y avoir accès il suffit d’une parabole ou d’un abonnement à internet sa plus-value la DGSE apporte avec ce qui échappe au domaine public la face cachée la plus confidentielle pour extirper ces informations là il faut recruter chez l’ennemi des indicateurs traitent à leur pays les services français les approchent flatterie corruption pression tous les moyens sont bons ceux qui manipulent ces sources humaines appartiennent à la DGSE il réside à l’étranger le plus souvent dans les capitales pour les régions reculées ou les pays en guerre on envoie des éclaireurs comme le caméléon des militaires habitués au danger mais il existe une solution pour s’informer sans risque on appelle ça le renseignement technique en clair les écoutes les interceptions depuis quelques années les grands services d’espionnage ont beaucoup investi dans la haute technologie au risque peut-être de se couper des sources humaines des indicateurs à l’ancienne voici la plus grande concentration de parabole de France en pleine campagne dans le Périgord ces antennes pointent les satellites du monde entier elles écoutent le ciel jusqu’en Extrême Orient la DGSE refuse catégoriquement de parler des cibles pourtant elle semble évidente islamiste militaire diplomate chef d’entreprise la DGSE appelle pudiquement ce site centre radioélectrique traduction au langage populaire les grandes oreilles au village tout le monde est au courant mais personne ne sait vraiment ce qu’ils font là-haut ceux du terrain militaire. »
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« Chacun a une représentation de ce qu’il est par rapport aux autres, de ce que les autres sont par rapport à lui et de ce qui lui semble possible de faire de positif avec les autres.
Cette représentation a des conséquences sur les façons d’agir les uns avec les autres ! Jusqu’à quel point ? Comment s’occuper efficacement de ce phénomène ? L’outil « positions de vie » le permet.
Chacun juge les autres, a une opinion, s’imagine, « se fait des idées », se représente… Chacun sait, croit savoir, espère savoir, invente ce que les autres sont par rapport à lui ou comment les autres vont agir avec lui.
La relation humaine entre deux individus est en partie conditionnée par les représentations que chacun se fait de cette relation. Le comportement d’une personne envers une autre est influencé par les opinions que cette personne a de l’autre personne. Ainsi, les opinions, les jugements que l’un a sur l’autre déterminent pour une bonne part les attitudes et les comportements. Si je crois que cette personne est dangereuse, je vais me méfier, avoir peur et adopter un comportement de fuite ou d’attaque, déterminé par ma croyance initiale : cette personne est dangereuse.
Tout dépend de la valeur de ce jugement : il produira un comportement efficace s’il est réaliste, lucide, fait dans un état d’esprit positif, c’est-à-dire fait dans un souci de voir le côté positif de soi et de l’autre pour développer une attitude efficace de coopération, positive avec l’autre. Sinon, la probabilité est grande que l’attitude soit inadaptée et inefficace, sans doute trop méfiante, trop naïve, trop défaitiste, trop dévalorisante, voyant toujours le côté négatif de l’autre…»
Dominique Chalvin, Les représentations positives de soi et des autres : les positions de vie, Pages 93 à 108
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« Existence, préexistence, interchangeable, omniprésente, historiquement, socialement, cette armée de sacrés chevaliers à vingt ans qui se renouvellent, se cooptent, et administrent la société comme point de repères, comme personnes, associations et groupements qui gouvernent la société. »
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« Prenons garde aux exemples que nous donnons ! les exemples que nous donnons sont inévitablement plus tard nos ennemis ou nos auxiliaires ; au jour du danger, ils se lèvent et ils combattent pour nous ou contre nous. »
Victor Hugo
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« Ne reçus-tu pas, pourtant pas de l’aide, de la visite de proches, de l’argent, de l’aide, du secours et ce malgré ta vie ton caractère de merde ? Ne t’ont-elles donc pas donné mille, mille et une chance, mille et un avertissements, avant de rompre, de couper tout contact avec toi ? De te juger, de t’enfermer ? Comment fais-tu, arrives-tu donc à trouver injuste, fortuite la situation… les souffrances, les jugements que tu subis sont-ils donc vraiment si incompréhensibles, que les peines, les insultes, brimades et problèmes qui te tombèrent dessus, tous les ressentiments qu’eurent pour toi et à cause de toi de tes attitudes, de tes scandales, de tes mœurs, ton « éducation »… de ce que tes comportements, tes paroles et tes actes évidement causérent et impliquérent comme dommages, comme nuisances et angoisses autour de toi… et le dégoût, la colère, l’aversion, la haine qu’eurent nécessairement en retour pour toi les gens, la société… N’est-ce donc pas assez payé, pas assez creusé, grand temps, l’heure que tu n’arrêtes, ne réfléchisses, ne te réformes, ne t’amendes, ne te décides à changer, à respecter enfin les autres, le respect, le bien ? Jusqu’où…. jusques-à-quand auront-ils cette patience, devront-ils donc subir ce genre de traitement, cette crainte, cette appréhension, ton imbécilité, tes excès, tes vices ? Veux-tu donc les faire eux t’accabler de la juste colère, de la haine qui les habite tous désormais, et dont une part te revient, que tu as toi-aussi susciter ? Ne vois-tu, ne perçois-tu donc pas la haine, la colère, les ressentiments, les sentiments d’injustice, de peur, de dégoût ? Combien de temps persistera-tu à exciter, à encourager leurs colères et leurs haines à eux ? As-tu une idée des choses, des événements, des peines et des souffrances que tu pourrais te faire et t’attirer en persistant ainsi par tes conduites, tes actions trop viles ? Imagines-tu, vois-tu, perçois-tu donc enfin la joie, le bonheur qu’ont les gens à te voir, à vivre avec toi dans ton quartier, entourés, cernés de gens, de personnes comme toi, sans mœurs, sans morale, ni conscience ?… N’as-tu donc pas peur, oui peur… ne crains-tu donc pas leurs colères, leurs éventuelles réactions, les projets qu’ils pourraient avoir, ceux qu’ils ont pour toi… »
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« La peur orchestrée : mécanismes de modification comportementale par intimidation coordonnée
« La littérature académique, les archives institutionnelles et les témoignages documentés révèlent l’existence de pratiques systématiques d’intimidation coordonnée visant à provoquer des points d’inflexion biographiques — ces moments où la peur induite délibérément modifie radicalement la trajectoire d’un individu. Ces mécanismes opèrent à l’intersection du contrôle social institutionnel, de la psychologie de la peur, et de la coordination entre acteurs disposant d’un pouvoir sur la vie des personnes ciblées. La documentation disponible provient de sources variées : recherche en sociologie et psychologie, archives déclassifiées de services de renseignement, rapports d’organismes de contrôle, condamnations judiciaires, et témoignages corroborés de victimes. » »
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« Il n’y a rien qui n’ait pas de rapport avec la morale dans le comportement humain des hommes sensés. Car celle-ci leur impose ses normes et ses diktats, et si l’homme qui se dit sensé, qui s’en réclame, ne veut pas rentrer en contradiction avec ce que lui dit son cœur et son esprit, et rester ainsi dans cette position, cette posture, faible et vile, non seulement à ses propres yeux, mais aussi face aux regards et aux jugements que la société dans son ensemble pourraient lui asséner, celui-ci doit ou devra un jour penser à régler toute sa vie autour de ce pivot central que représente la morale, qui est comme engrammée, inscrite en lui et au plus profond de son cœur, dans ses rapports directs avec lui-même et les autres lequel, du jour où il découvrira et prendra conscience de l’étendue et de l’énormité du scandale qu’a déjà pu susciter l’indigence de sa pensée et la malignité de ses actions, se traitera désormais lui-même avec une sévère clairvoyance, qui le portera, à essayer de tout faire et plus encore, pour laver son nom et purifier ses relations avec les autres, desquels il ne saurait ni dire ni professer du mal, mais dont il se méfiera désormais à tout jamais et par expérience personnelle, ne se laissant entourer et conseiller que par ceux qu’il estimera et jugera digne de confiance, c’est à dire de ceux et celles qui auront su comprendre que ce qu’ils prenaient jadis pour de l’honnêteté et de la bienveillance n’étaient en fait que la dissimulation habile de la ferme et froide décision de ces mêmes personnes de les circonscrire à l’écart de leurs maisons et de leurs vies, et même de leurs cœurs et de leurs pensées, ce qu’auparavant nous n’aurions même jamais pu supputer. »
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« tu te demandes même, dans ce silence, ce temple qu’est le monde, comment l’on peut, comment l’on doit l’on fait l’on peut faire pour être, être aussi bête, aussi vil, aussi faible, aussi stupide, le résultat, le témoignage, le témoignage est partout, personne, personne qui ne te sourie plus, personne qui ne sourie plus d’ailleurs, des fous, des comme toi, vous autres, vous autres avez tout pourri, on a, on peut plus avoir envie, envie de rire, de sourire, la joie, la joie, vous autres, vous autres nous l’avez enlevé, trop, y en a eu trop, y en a eue trop beaucoup trop de gâchis, de violence, d’irrespect, de connerie, ne reste, ne reste plus, plus autour de toi, dans le monde, chez les gens, que ce sentiment de dégoût, que cette fatigue, cette lassitude, vous autres, nous l’avez coupé, coupé l’envie, l’envie d’être, de rester avec vous, la violence, la violence, le ressentiment est partout, les évènements, dans toutes les mémoires, nous n’étions, nous n’étions décidément, définitivement pas au fait, les autres, les autres nous ont, nous avaient bien dit, l’avaient bien vu venir, ont regardé, chacun dans leurs coins, nous autres tout détruire, tout gâcher, la France, la France se regarde, le monde et ne peut que constater que les sentiments n’y sont vraiment plus; »
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« En mathématiques : en algèbre linéaire, une transposition est le fait de calculer la transposée d’une matrice (c’est-à-dire d’inverser les lignes et les colonnes de cette dernière) ou la transposée d’une application linéaire (notion cohérente avec la précédente) ;
en algèbre générale, la transposition est un 2-cycle, c’est-à-dire une permutation consistant à échanger deux éléments d’un ensemble.
En logique des propositions, une transposition est une règle de remplacement valide qui permet d’échanger l’antécédent avec le conséquent«
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Transposition — Wikipédia
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«Cette ligne de partage ne délimite jamais simplement des corps menaçants/agressifs et des corps défensifs. Elle sépare plutôt ceux qui sont agents (agents de leur propre défense) et ceux qui témoignent d’une force de puissance d’agir toute négative en tant qu’ils ne peuvent être agents que de la violence « pure ». Ainsi, Rodney King, comme tout homme africain-américain interpellé par une police raciste, est reconnu comme agent, mais uniquement comme agent de violence, comme sujet violent, à l’exception de toute autre domaine d’action. Cette violence, les hommes noirs en sont toujours rendus responsables: ils en sont la cause et l’effet, le commencement et la fin. De ce point de vue, les gestes de protection de Rodney King, ses gestes désordonnés pour rester en vie(il bat des bras, titube, tente de se relever, se tient sur ses genoux) ont été qualifiés comme d’un «contrôle total » de sa part et comme témoignant d’une « intention dangereuse », comme si la violence ne pouvait être que la seule et unique action volontaire d’un corps noir, lui interdisant de fait toute défense légitime. Cette attribution exclusive d’une action violente disqualifiée et disqualifiante, d’une puissance d’agir négative, à certains groupes sociaux, constitués comme des « groupes à risques », a aussi pour fonction d’empêcher de percevoir la violence policière comme une agression. Puisque les corps rendus minoritaires sont une menace, puisqu’ils sont là source d’un danger, agents de toute violence possible, la violence qui s’exerce en continue sur eux, à commencer par celui de la police ou de l’État, ne peut jamais être vue comme la violence crasse qu’elle est: elle est seconde, protectrice, défensive – une réaction, une réponse toujours déjà légitimée. Dans le cas du supplice de la cage de fer nous avons montré d’une part comment, en visant la puissance d’agir d’un corps, une certaine technologie de pouvoir transformait cette puissance en impuissance( plus on se débat pour échapper à la souffrance, plus on en est meurtri), et d’autre part en quoi la défense en soi déployée par le sujet pour survivre devenait insidieusement ce par quoi il était nié. La défense en soi était ainsi rendue irrémédiablement impraticable pour le corps en résistance. Dans le cas de Rodney King, un autre élément apparaît. Il n’est plus seulement question de puissance d’agir : ce qui est en jeu, c’est aussi l’interpellation – une qualification morale et politique -, la reconnaissance de « sujets de droit », ou plutôt de sujets en droit de se défendre, ou pas. King ne peut pas être perçu comme un corps qui se défend, il est vu à priori comme un agent de la violence. La possibilité même de se défendre est le privilège d’une minorité dominante. Dans le cas du lynchage de Rodney King, l’État – par l’intermédiaire de ses bras armés de ses représentants – n’est pas perçu comme violent, il est perçu comme réagissant à la violence, il se défend contre la violence. En revanche, pour Rodney King, mais aussi pour tous les autres corps victimes de la rhétorique de la légitime défense, de cette manière de voir-là, plus il s’est défendu, plus il est devenu indéfendable. (…) On pourrait a partir de là essayer de cerner un certain dispositif de pouvot, ce que j’appellerai « dispositif défensif ». Comment procède-t-il ? En ciblant ce qui relève d’une force, d’un élan, d’un mouvement polarisé à se défendre, balisant certain.e.s sa trajectoire, favorisant son déploiement par un cadre qui le légitime, ou bien, au contraire, pour d’autres, empêchant son effectuation, sa possibilité même, rendant cet élan inhabile, hésitant, ou dangereux, menaçant, pour autrui comme pour soi-même. Ce dispositif à double tranchant trace une ligne de démarcation, entre, d’un côté, des sujets dignes de se défendre et d’être défendus, et, de l’autre, des corps acculés à des tactiques défensives. À ces corps vulnérables et violentables n’echoient plus que des subjectivités à mains nues. Tenues en respect dans et par la violence, celles-ci ne vivent ou ne survivent qu’en tant qu’elles parviennent à se doter de tactiques défensives. Ces pratiques subalternes forment ce que j’appelle l’autodéfense proprement dite, par contraste avec le concept juridique de légitime défense. À la différence de cette dernière, l’autodéfense n’a, paradoxalement, pas de sujet – je veux dire que le sujet qu’elle défend ne prééxiste pas à ce mouvement qui résiste à la violence dont il est la cible. Entendue en ce sens, l’autodéfense relève de ce que je propose d’appeler des « éthiques martiales de soi ». Repérer ce dispositif à ses points d’émergence, en situation coloniale, permet de questionner les processus de captation monopolistique de la violence par les États qui revendiquent l’usage légitime de la force physique : plutôt qu’une tendance au monopole, on pourrait faire l’hypothèse d’une économie impériale de la violence qui paradoxalement défend des individus toujours déjà reconnus légitimes à se défendre par eux-mêmes. Cette économie maintient la légitimité de certains sujets à user de la force physique, leur confère un pouvoir de conservation et de juridiction (d’auto justice), leur octroie des permis de tuer. Mais l’enjeu n’est pas seulement ici la distinction fondamentale, entre «sujets défendus » et « sujets sans défense », entre sujets légitimes à se defendre et sujets illégitimes à le faire ( et rendus par là même indéfendables). Il y a encore un seuil plus subtil. Car il faut ajouter que ce gouvernemen des corps intervient à l’échelle du muscle. L’objet de cet art de gouverner l’influx nerveux, la contraction musculaire, la tension du corps kinésique, la décharge des fluides hormonaux ; il opéré sur ce qui l’excite ou l’inhibe, le laisse agir ou le contre, le retient ou le provoque, l’assure ou le rend tremblant, ce qui fait qu’il frappe ou ne frappe pas. »
Elsa Dorlin, Se défendre : Une philosophie de la violence
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« Justine Lacroix incarne une figure intellectuelle devenue rare : la penseuse publique qui refuse tant la tour d’ivoire académique que la facilité médiatique, qui combine érudition philosophique et engagement politique sans sacrifier l’une à l’autre, qui défend des principes universels tout en reconnaissant leur caractère essentiellement contestable. Dans un moment où les démocraties libérales européennes vacillent entre technocratie dépolitisée et repli nationaliste, son plaidoyer pour une démocratie libérale « dans toute sa complexité » – délibérative, pluraliste, conflictuelle mais civilisée – offre un horizon intellectuel indispensable à la SURVIE du projet démocratique européen. »
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« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »12.»« La France est également fortement impactée par cette dynamique de rejet des institutions et figure même parmi les pays où elle s’est matérialisée le plus tôt avec la qualification du candidat du Rassemblement national au deuxième tour en 2002. Plus récemment, la progression des scores du Rassemblement national, l’irruption d’Éric Zemmour sur la scène politique, les percées électorales de Jean-Luc Mélenchon attestent d’un renforcement de ce sentiment. L’abstention, souvent interprétée comme un autre type de rejet des institutions, est en hausse constante6. Au-delà des scores électoraux, le malaise sur la représentativité des élus a été maintes fois mis en lumière lors de différents mouvements sociaux, comme le mouvement des « gilets jaunes », ou par de nombreuses enquêtes7. Ce rejet souvent désigné par le terme de « populisme » est rarement défini tout à fait clairement et demeure un fait social avant d’être une doctrine ou une idéologie structurée. On lui attribue en général la volonté d’assurer la souveraineté du « peuple » contre les « élites » économiques, politiques, intellectuelles8« 9. Une partie de ce courant demeure clairement démocrate et plaide pour un simple rééquilibrage et une emprise accrue de la population sur les institutions (Podemos en Espagne, Syriza en Grèce, La France insoumise, ou Debout la France dans l’Hexagone). D’autres mouvements populistes (le trumpisme, l’orbanisme, le chavisme) ont une approche plus autoritaire et théorisent la mise en place de régime où la volonté du peuple est appliquée sans compromission via un représentant légitime aux yeux du peuple et une réduction des contre-pouvoirs10. Néanmoins, le rejet des institutions est une chose, l’aspiration à un régime politique autoritaire en est une autre. En France, certaines études tendent à montrer qu’une partie du ressentiment et de l’hostilité aux institutions serait en train de se transformer en aspiration pour des régimes plus autoritaires. En effet, 32% de Français sont d’accord avec l’idée que « d’autres systèmes politiques peuvent être aussi bons que la démocratie »11 et 39% de Français seraient d’accord avec le fait d’« avoir à sa tête un homme fort qui n’a pas à se préoccuper du Parlement, ni des élections »
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« Le lieutenant Vincent Okamoto (récipiendaire de la Distinguished Service Cross) a témoigné : « Le problème était, comment trouvez-vous les gens sur la liste noire ? Ce n’est pas comme si vous aviez leur adresse et numéro de téléphone… Puis cette nuit-là Phoenix reviendrait, frapperait à la porte, et dirait : ‘Poisson d’avril, enfoiré.’ Quiconque répondait à la porte se faisait défoncer. »
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« Cette plainte fait suite à la publication mercredi 3 juillet d’une liste d’avocats « à éliminer » sur le site d’extrême droite Reseau-libre.org. En tout, 98 noms, surnommés « les factieux », sont inscrits dans cet article nommé « liste (très partielle) d’avocats à éliminer ». L’auteur de l’article appelle à « envoyer dans un fossé ou dans un stade ces avocats (qui) déclarent déjà ne pas respecter le verdict des urnes en cas de victoire du RN ».
C’est justement ce passage qui est poursuivi. En plus de deux autres : « Bien entendu ce ne sont pas les seuls, c’est la grande majorité des avocats qu’il est nécessaire de neutraliser. Mais imaginons tous ceux de cette liste retrouvés dans un cul de basse fosse ou simplement ‘disparus’, et la peur changera de camp ! Il est grand temps de remettre les choses en ordre ». Autre extrait : « L’Histoire est un éternel recommencement, nous publions une liste d’avocats à éliminer, nous ne sommes pas formellement identifiés, nous ne serons pas arrêtés, et nous serons peut-être condamnés, on s’en tape ! ».
Le bâtonnier de Paris, Pierre Hoffmann, s’est dit « profondément choqué » après la publication de cette liste. Quant au ministre de la Justice, Éric Dupond-Moretti, il a condamné sur X « avec la plus grande fermeté la publication »«
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De la fenêtre de tir au quadrillage territorial : pré-calcul tactique, statistiques inférentielles et positionnement optimal des forces
TL;DR
- « La rapidité de réaction observée à Butler le 13 juillet 2024 (Sgt Aaron Zaliponi engageant Crooks à 115 yards en moins de 6 secondes ; contre-sniper USSS le neutralisant « mere seconds » après identification, soit environ 26 secondes après le premier tir) est physiologiquement impossible sans pré-calcul des angles, des fenêtres et des solutions balistiques : par contraposée, l’efficacité tactique observable démontre l’existence d’une cartographie cognitive préalable.
- Cette même logique — pré-calcul, anticipation statistique, allocation optimale sous contrainte temporelle — structure le positionnement territorial des forces spéciales : la « loi de concentration du crime » (Sherman, Weisburd), la théorie des activités routinières (Cohen-Felson) et la théorie des patterns (Brantingham) fournissent les inférences sur lesquelles s’appuient les modèles de recherche opérationnelle (p-median, MCLP, hypercube de Larson) pour minimiser le temps de réponse.
- Le Schéma National d’Intervention français (SNI, avril 2016) instancie cette logique à l’échelle nationale : 150 PSIG-Sabre en primo-intervention, GIGN (953 personnels fin 2024, 14 antennes) et RAID (504 personnels, 16 antennes) en intervention spécialisée, articulés par la Procédure d’Urgence Absolue. L’efficacité tactique est toujours le produit visible d’une intelligence statistique invisible qui l’a précédée.
Key Findings
- Le tir précis sous stress n’est pas un réflexe : la littérature scientifique (Lewinski/Force Science, Artwohl, Roelofs) établit qu’un tireur non-préparé met en moyenne 1,5 à 2 secondes simplement pour percevoir, s’orienter, dégainer et tirer un coup non visé. Un tir de précision à 115-150 yards sur cible humaine partielle en moins de 6 à 26 secondes, sous tachypsychie, suppose donc nécessairement un pré-engagement cognitif : zones de menace identifiées, solutions balistiques mémorisées, mental rehearsal effectué en amont.
- La doctrine militaire formalise ce pré-calcul sous des concepts précis : Named Areas of Interest (NAI), Target Areas of Interest (TAI), fields of fire sectorés, range cards, DOPE (Data On Previous Engagements). L’Intelligence Preparation of the Battlefield (IPB) est l’opérationnalisation institutionnelle du pré-calcul tactique.
- La criminalité obéit à des lois de concentration spatio-temporelle étonnamment stables : la « law of crime concentration » de Weisburd établit que 50 % des crimes urbains se concentrent sur 4,2 % à 6 % des segments de rue dans les grandes villes (Weisburd, 2015) ; l’étude fondatrice de Sherman, Gartin et Buerger (1989) à Minneapolis trouvait 50 % des appels au 911 sur 3 % des adresses. En France, le SSMSI documente une concentration analogue : 1 % des communes (≈ 350) concentrent jusqu’à 82 % des vols violents sans arme.
- La recherche opérationnelle traduit ces régularités en modèles d’allocation : Maximal Covering Location Problem (Church-ReVelle, 1974), p-median, modèle hypercube de Larson (1974) pour les temps de réponse, qui ont été appliqués depuis les années 1970 aux véhicules de police, ambulances et pompiers.
- La police prédictive (PredPol, HunchLab) prolonge cette logique mais présente des biais documentés : feedback loops (Lum & Isaac, Significance, octobre 2016), sur-policisation des quartiers déjà sur-policés (l’article de Brantingham, Valasik & Mohler dans Statistics and Public Policy, avril 2018, reconnaît que leur propre algorithme aurait ciblé les quartiers noirs et latinos d’Indianapolis jusqu’à 400 % plus que les quartiers blancs), et limites éthiques majeures sous RGPD et AI Act européen.
- Le SNI français de 2016 est un modèle abouti d’optimisation graduée : trois niveaux (élémentaire, intermédiaire, spécialisé), 150 PSIG-Sabre (objectif annoncé : intervention en moins de 20 minutes en tout point du territoire), 14 antennes GIGN + 16 antennes RAID couvrant le territoire, et Procédure d’Urgence Absolue (PUA) suspendant les zones de compétence en cas de crise majeure.
Details
PARTIE A — Démonstration par l’absurde du pré-calcul des angles de tir
A.1. Le cas Butler comme laboratoire empirique
Le 13 juillet 2024, à 18 h 11 min 33 s, Thomas Matthew Crooks ouvre le feu depuis le toit incliné du bâtiment d’American Glass Research, à environ 130-150 yards (118-137 m) de la tribune du candidat Donald Trump. Sergeant Aaron Zaliponi (Adams Township Police Department, ancien sergent d’infanterie de la 28th Infantry Division de la Pennsylvania National Guard), chef d’équipe Alpha de l’Emergency Service Unit de Butler County, est positionné à 115 yards (≈ 105 m) avec une carabine M4 / AR-15 équipée d’un viseur point rouge non magnifié EOTech EXPS3. Selon le procureur général de Pennsylvanie Dave Sunday : « Despite the extreme danger to his own life, he calmly shouldered his rifle — and less than six seconds after the first shot was fired, from 115 yards away, Sergeant Zaliponi acquired his target and fired a single, accurate round — stopping the threat. »
Approximativement 16 secondes plus tard (la séquence complète durant environ 26 secondes du premier au dixième tir), un contre-sniper de l’USSS Counter Sniper Team neutralise Crooks d’un tir à la tête, depuis une position de surveillance désaxée. Le rapport bipartisan du Senate Homeland Security and Governmental Affairs Committee précise que ce tir intervient « mere seconds » après identification visuelle de la cible.
Posons l’hypothèse contre-factuelle : si ni Zaliponi ni l’équipe USSS n’avaient pré-calculé quoi que ce soit — pas de range cards, pas de fields of fire sectorés, pas de mental rehearsal, pas d’identification préalable des « positions de menace probables » sur les toits adjacents — alors l’enchaînement perception → orientation → décision → action → tir de précision serait physiologiquement impossible dans les fenêtres temporelles observées. La démonstration par l’absurde s’articule comme suit.
A.2. Le temps physiologique incompressible d’un tir réactif non préparé
Les travaux de William J. Lewinski (Force Science Institute) et de ses collaborateurs établissent des bornes inférieures empiriques :
- Temps de réaction simple (perception d’un stimulus connu, déclenchement d’une action pré-décidée) : environ 0,25 seconde pour tirer depuis une position « high-ready » (arme déjà épaulée, doigt indexé), selon les études Force Science.
- Temps de réaction complet d’un officier armé (perception → orientation → décision → dégainage → tir non visé) : moyenne de 1,5 à 1,8 seconde selon les études Force Science / Rocky Mountain University.
- Tir visé à distance : Darrell Ross (Valdosta State University), citant Lewinski et Honig, écrit qu’« observing the suspicious movement, mentally processing its threat potential, and formulating a defensive response may take an officer from 0.5 to 0.75 seconds » — et il s’agit là d’un tir réflexe à courte distance, pas d’un tir à 115 yards sur cible partiellement masquée.
À 115 yards avec un point rouge non magnifié sur une cible humaine dont seuls « la tête et les épaules » sont visibles (témoignage Zaliponi), la précision balistique requise est de l’ordre de 2-3 MOA. Tirer dans une fenêtre de moins de 6 secondes, en intégrant : (1) la détection auditive des premiers tirs, (2) la localisation visuelle du tireur, (3) l’épaulé, (4) l’acquisition optique, (5) la confirmation cible/hostile, (6) le contrôle respiratoire, (7) la pression de détente — exige un pré-engagement de la solution balistique.
A.3. Tachypsychie, gel adaptatif et asymétrie temporelle
Sous stress létal aigu, le tireur subit deux phénomènes neurocognitifs qui ralentissent la prise de décision tout en accélérant la perception subjective :
- Tachypsychie : Alexis Artwohl (« Perceptual and Memory Distortion During Officer-Involved Shootings », FBI Law Enforcement Bulletin, 71(10), 2002), sur un échantillon de 157 officiers impliqués dans des fusillades, rapporte que 62 % expérimentent un ralentissement subjectif du temps, 84 % une diminution des sons (auditory exclusion), 79 % une vision tunnel.
- Gel adaptatif (adaptive freezing) : Karin Roelofs (« Freeze for action: neurobiological mechanisms in animal and human freezing », Philosophical Transactions of the Royal Society B, 372(1718), 2017) montre que la réponse de freezing — loin d’être un blocage passif — est une phase de bradycardie parasympathiquement médiée qui prépare l’action en optimisant le traitement perceptif. Roelofs & Dayan (« Freezing revisited », Nature Reviews Neuroscience, 2022) précisent : « post-encounter freezing involves complex cognitive operations aimed at assessing the nature of the threat and planning for appropriate responses, as well as complex somatic processes geared towards action preparation ».
Conséquence logique : la fenêtre cognitive disponible pour pré-planifier pendant l’incident est extrêmement étroite. Si la solution n’est pas déjà en mémoire procédurale, elle ne peut pas être construite à temps. Cela exige donc une pré-construction cognitive du champ.
A.4. La doctrine institutionnelle du pré-calcul
Quatre constructions doctrinales formalisent ce pré-calcul :
(a) Named Areas of Interest (NAI) et Target Areas of Interest (TAI) : selon le ATP 2-01.3 Intelligence Preparation of the Battlefield (US Army, mars 2019), un NAI est « the geospatial area or systems node or link against which information that will satisfy a specific information requirement can be collected, usually to capture indications of adversary courses of action ». Pour une opération de protection rapprochée, les toits offrant une ligne de tir directe sur la cible protégée sont autant de NAI candidats. Le bâtiment d’American Glass Research à Butler avait précisément été identifié comme NAI : selon le rapport sénatorial bipartisan, « the line of sight from the AGR building plagued rally planning and that it was identified as a concern, but that no steps were taken to mitigate the threat ». L’échec opérationnel ne fut donc pas un échec d’identification du NAI, mais un échec de couverture.
(b) Fields of fire sectorisés : la doctrine de protection rapprochée pré-affecte à chaque tireur un secteur angulaire spécifique, avec des bornes de tir (distance min/max), des couloirs de tir interdits (foule, agents en mouvement) et des points de référence (range card). À Butler, quatre équipes de contre-snipers étaient déployées (deux USSS, deux locales) — l’organisation même de ces équipes en quadrants atteste du sectoring.
(c) Range cards et DOPE sheets : un range card de sniper de police consigne, pour chaque distance par tranches de 25 ou 50 yards (et chaque condition atmosphérique typique), la correction d’élévation (MOA ou mils), la dérive due au vent selon plusieurs vitesses (5, 10, 15 mph), et le hold-over. Ryan Cleckner (ancien sniper Special Operations) résume dans le Long Range Shooting Handbook la fonction du DOPE : « Data On Previous Engagements ». Sans cette préparation pré-existante, viser dans des conditions atmosphériques mouvantes et sur une cible imprévue est aléatoire.
(d) Le pre-shot routine et le mental rehearsal : la psychologie sportive applique aux tireurs d’élite des protocoles structurés (charge d’oxygène, visualisation, cue de déclenchement). Don Currie et la NSSA-NSCA documentent ces routines en trois temps. Pour Zaliponi, le témoignage qu’il rapporte (« Zaliponi never took his red dot off of Crooks ») suggère un asservissement perceptivo-moteur que seule une routine entraînée produit.
A.5. La boucle OODA et l’asymétrie temporelle
John Boyd (USAF) théorise la boucle OODA (Observe – Orient – Decide – Act) comme un processus itératif où la victoire revient à celui qui boucle plus vite. Frans Osinga (Science, Strategy and War: The Strategic Theory of John Boyd, 2005) rappelle que pour Boyd, l’orientation — « shaping the way we interact with the environment » — est l’étape cognitive critique, et qu’elle dépend des modèles mentaux pré-construits. Un sniper de protection a déjà observé (reconnaissance terrain), déjà orienté (carte des NAI, range cards), déjà partiellement décidé (règles d’engagement, secteurs) ; ne reste à exécuter en temps réel que la portion act + confirmation. C’est cette compression de la boucle qui rend possible le tir en 6 secondes.
A.6. Conclusion de la Partie A (par contraposée)
Soit T_réaction le temps minimal physiologique pour exécuter la chaîne perception-tir précis sans pré-calcul, T_observé le temps effectivement observé à Butler. Les bornes empiriques (Lewinski, Ross, Artwohl) donnent T_réaction > 8-10 secondes pour un tir de précision à 100+ yards sur cible humaine partielle apparue sans préavis. Or T_observé < 6 secondes (Zaliponi) et ≈ 26 secondes (USSS, incluant le repositionnement). Si l’hypothèse « aucun pré-calcul » était vraie, alors T_observé ≥ T_réaction, ce qui contredit l’observation. Donc le pré-calcul existe nécessairement. La rapidité tactique n’est pas un « réflexe » au sens neurologique strict — c’est la décharge d’un travail cognitif et doctrinal préalable, invisible au spectateur.
PARTIE B — Modèle de calcul tactique territorial du positionnement optimal
L’extrapolation de cette logique du micro-tactique (un tireur, un toit, une fenêtre temporelle) au macro-territorial (une nation, des dizaines de milliers d’événements potentiels, un système d’unités d’intervention) repose sur une homothétie structurelle : anticiper les fenêtres de menace en utilisant les régularités statistiques du passé pour pré-positionner les ressources.
B.1. L’analyse statistique des comportements délictueux
(a) La loi de concentration du crime (Sherman, Weisburd)
Lawrence W. Sherman, Patrick R. Gartin et Michael E. Buerger (« Hot Spots of Predatory Crime: Routine Activities and the Criminology of Place », Criminology, 27(1), 1989), à partir de 323 979 appels au 911 sur les 115 000 adresses et intersections de Minneapolis sur 12 mois, établissent que 50 % des appels proviennent de 3 % des lieux, 100 % des vols à main armée de 2,2 %, 100 % des viols de 1,2 %, 100 % des vols de voiture de 2,7 %. David Weisburd (« The Law of Crime Concentration and the Criminology of Place », Criminology, 53(2), 2015) formalise la « law of crime concentration at places » : sur 8 villes (5 grandes — Seattle, Cincinnati, Tel Aviv-Jaffa, New York, Sacramento — et 3 plus petites : Brooklyn Park (MN), Ventura (CA) et Redlands (CA)), 50 % du crime se concentre dans une bandwidth de 2,1 % à 6,0 % des street segments, et 25 % dans 0,4 % à 1,6 %. Cette concentration reste stable sur 16 ans à Seattle malgré une baisse de 20 % du crime total.
(b) Routine Activity Theory (Cohen-Felson, 1979)
Lawrence E. Cohen et Marcus Felson (« Social Change and Crime Rate Trends: A Routine Activity Approach », American Sociological Review, 44(4), 1979) posent que tout crime prédateur résulte de la convergence spatio-temporelle de trois éléments : un motivated offender, une suitable target, l’absence of capable guardian. Pour la doctrine de protection, la cible (le protégé) et le motivated offender (l’assaillant) sont déjà connus ; le rôle du dispositif est de garantir le capable guardian dans toute la fenêtre spatio-temporelle où une convergence est possible.
(c) Crime Pattern Theory (Brantingham & Brantingham)
Paul J. et Patricia L. Brantingham (« Nodes, Paths and Edges: Considerations on the Complexity of Crime and the Physical Environment », Journal of Environmental Psychology, 13(1), 1993) montrent que la criminalité se distribue selon les nodes (lieux fréquentés : domicile, travail, loisirs), les paths (axes empruntés routinièrement) et les edges (frontières entre quartiers). Pour la protection événementielle, l’analogue est la cartographie des lieux fréquentés par le protégé, des trajets connus et des « edges » de son périmètre de sécurité.
(d) Near-Repeat Patterns
Shane D. Johnson, Kate Bowers et Jerry Ratcliffe (notamment l’étude pionnière sur les cambriolages, et le Near Repeat Calculator, 2009) ont démontré que la probabilité d’une victimisation augmente significativement dans un rayon spatial et une fenêtre temporelle limités après un premier événement. Une étude à Malmö (2009-2014) trouve un ratio observé/attendu de 2,83 pour la première semaine et 100 mètres autour d’un cambriolage initial. Ce phénomène a été validé pour les vols, les fusillades (Ratcliffe & Rengert, Philadelphie 2008), et même les attaques contre les forces de coalition en Irak (Townsley, Johnson & Ratcliffe, 2008).
(e) Statistiques françaises (SSMSI)
Le Service Statistique Ministériel de la Sécurité Intérieure publie depuis 2014 des indicateurs détaillés. L’étude Géographie de la délinquance à l’échelle communale en 2024 (Boucherie et al., Interstats Analyse n° 74, mars 2025) montre que « 1 % des communes les plus touchées (environ 350 communes) concentrent entre 41 % des cambriolages de logement et jusqu’à 82 % des vols violents sans arme » et « aucun fait n’est enregistré en moyenne en 2024 dans 59 % des communes ». La concentration française est donc encore plus extrême que celle observée sur les segments urbains américains, du fait du contraste rural/urbain.
B.2. Modélisation mathématique du positionnement
Cette concentration empirique légitime mathématiquement les modèles de couverture optimale :
(a) Le p-median problem
Étant donné n nœuds de demande (segments, zones, IRIS) et un nombre p de facilités à placer, minimiser la somme pondérée des distances de chaque nœud à sa facilité la plus proche. Formalisation : minimiser Σᵢ wᵢ · d(i, X(i)) avec wᵢ le poids de la demande au nœud i, X(i) la facilité affectée à i, et sous contrainte que |X| = p.
(b) Maximal Covering Location Problem (MCLP)
Church & ReVelle (« The Maximal Covering Location Problem », Papers in Regional Science, 32, 1974) : maximiser la demande couverte dans un rayon (ou temps de réponse) S avec p facilités. C’est le cadre standard pour les casernes de pompiers, ambulances et brigades. Curtin & Hayslett-McCall (« Determining Optimal Police Patrol Areas with Maximal Covering and Backup Covering Location Models », Networks and Spatial Economics, 10(1), 2010) ont appliqué le MCLP à Dallas en optimisant le nombre d’incidents couverts en un temps donné.
(c) Tessellation de Voronoï
Partition de l’espace en cellules associées à la facilité la plus proche, naturellement induite par la solution du p-median ou MCLP avec distance euclidienne. Pratique pour visualiser et auditer la couverture.
(d) Modèle hypercube de Larson (1974)
Richard C. Larson (« A Hypercube Queuing Model for Facility Location and Redistricting in Urban Emergency Services », Computers & Operations Research, 1(1), 1974) intègre la dynamique de file d’attente : chaque serveur (véhicule de patrouille) est dans un état binaire occupé/libre, l’espace d’états est un hypercube de dimension N (nombre de serveurs), les transitions sont markoviennes. Le modèle calcule la distribution stationnaire et permet d’évaluer le temps de réponse régional, la charge de travail par serveur, la fraction de dispatchs hors zone primaire — fondamental pour le redécoupage des patrol beats.
(e) Isochrones
Carte des zones atteignables en X minutes depuis une base, intégrant le réseau routier réel et les contraintes de circulation. L’objectif opérationnel du SNI français — « intervenir en moins de 20 minutes en tout point du territoire » — est précisément une contrainte isochrone à 20 minutes pour les unités de niveau 2.
B.3. Intégration du renseignement et de l’IA
La police prédictive opérationnalise les régularités statistiques en algorithmes temps réel :
- PredPol (devenu Geolitica) : utilise un modèle de point process auto-exciting (Mohler et al., Journal of the American Statistical Association, 2011), inspiré de la sismologie (modèles ETAS), pour identifier des hot-spots de 500 × 500 pieds.
- HunchLab (devenu Shotspotter Connect) : intègre données météo, calendrier, événements, historique.
- Lecture Automatisée des Plaques d’Immatriculation (LAPI) : déployée en France depuis 2010 (article 8 de la Loi LOPPSI 2 du 14 mars 2011), encadrée par la CNIL.
- Reconnaissance faciale, caméras intelligentes : sous expérimentation pour les JO de Paris 2024 (article 10 de la loi du 19 mai 2023 relative aux JOP).
Les limites éthiques et juridiques sont documentées :
- Feedback loops : Kristian Lum & William Isaac, « To Predict and Serve? », Significance, Vol. 13, Issue 5, octobre 2016, pp. 14-19 (DOI: 10.1111/j.1740-9713.2016.00960.x), montrent que PredPol, alimenté par des arrests biaisés, amplifie le sur-policisme des quartiers noirs et latinos.
- L’article même des concepteurs : P. Jeffrey Brantingham, Matthew Valasik & George O. Mohler, « Does Predictive Policing Lead to Biased Arrests? », Statistics and Public Policy, vol. 5, pp. 1-6, en ligne le 9 avril 2018, reconnaît que leur algorithme aurait ciblé les quartiers noirs et latinos d’Indianapolis « up to 400 percent more than White residents […] had it been used there ».
- Le LAPD a annoncé l’abandon de PredPol par mémo du Chief Michel R. Moore daté du 15 avril 2020, publié le 21 avril 2020 (BuzzFeed News, Caroline Haskins) : « The Department will immediately discontinue the use of PredPol and its associated reports. »
- RGPD, doctrine CNIL et AI Act européen (entré en vigueur en août 2024) contraignent l’usage des systèmes d’IA « à haut risque ».
B.4. Doctrine française : Schéma National d’Intervention (SNI 2016) comme cas d’étude
Le SNI, présenté par Bernard Cazeneuve le 19 avril 2016, est l’aboutissement institutionnel français de la logique de pré-calcul. Il définit trois niveaux d’intervention :
- Intervention élémentaire : tous les gendarmes et policiers en uniforme.
- Intervention intermédiaire (primo-intervention) : 150 PSIG-Sabre (Pelotons de Surveillance et d’Intervention de la Gendarmerie, version « Sabre » déployée à partir du 1ᵉʳ août 2016, objectif 150 unités d’ici 2018), BAC, CDI, CSI, SPI4G de la police nationale. Objectif politico-opérationnel annoncé par le ministre le 26 février 2016 : intervenir « en moins de 20 minutes ».
- Intervention spécialisée : GIGN (953 personnels fin 2024, dont environ 85 à l’échelon central de Satory + 14 antennes — 7 en métropole : Toulouse, Orange, Dijon, Nantes, Reims, Tours, Caen ; 7 en outre-mer), RAID (504 personnels, 16 antennes : 10 métropole + 6 outre-mer), BRI de la préfecture de police de Paris (environ 100 personnels).
Source : Sénat, Les unités d’élite de la gendarmerie et de la police nationales : une efficacité partagée, des moyens à garantir, Rapport d’information n° 813 (2024-2025), rapporteur spécial Bruno Belin.
La Procédure d’Urgence Absolue (PUA) est l’innovation doctrinale majeure : « instauration de la procédure d’urgence absolue (P.U.A.) qui permet à toutes les unités d’intervenir en urgence sur tous les points du territoire sans critère de compétence autre que la proximité et la disponibilité immédiate, en cas de crise majeure ou de crises multiples » (dossier de presse SNI, ministère de l’Intérieur, avril 2016). Mathématiquement, la PUA relaxe la contrainte de juridiction dans la fonction d’optimisation, basculant d’un problème de p-median sectoriel à un problème global plus efficace en cas de crise.
L’activité du RAID a augmenté de +43 % entre 2019 et 2024 (964 → 1 380 saisines acceptées), et celle du GIGN de +285 % en missions de protection, +332 % en interpellation, +28 % en intervention sur la dernière décennie (Sénat, Rapport n° 813). Le délai d’intervention moyen de la gendarmerie départementale en 2023 est « inférieur à 15 minutes » (réponse ministérielle Sénat, QE n° 06958, 2023) — confirmant l’efficacité du maillage.
B.5. Optimisation dynamique : surge capacity et événementiel
Le dispositif n’est pas statique. Trois dimensions de modulation :
- Calendrier événementiel : sommets internationaux (G7 Biarritz 2019), événements sportifs (JOP Paris 2024 — selon France 24, 28 mars 2024, et le bilan post-JO de France Bleu, août 2024 : « 35 000 forces de l’ordre avaient été déployées […]. Un dispositif complété par la mobilisation de 18 000 militaires »), commémorations.
- Réallocation horaire : selon les pics statistiques (vendredi-samedi soir pour les agressions, lundi 8h-10h pour les cambriolages résidentiels).
- Mobilisation graduée (surge capacity) : escadrons de gendarmerie mobile (109 EGM, environ 100 gendarmes chacun) et CRS comme réserve déplaçable.
Le défi fondamental : low-probability high-impact events (attentat de masse) vs high-probability low-impact events (criminalité courante). L’optimisation classique (espérance pondérée) sous-estime systématiquement les premiers car E[X] = p × g, où p est faible et g grand : l’humain rationnel néglige p × g quand p < 0,001. La doctrine française traite ce biais en imposant une contrainte de couverture minimale sur les NAI à haut g (centrales nucléaires, sites SEVESO, gares stratégiques) — c’est précisément la fonction des PSPG (Pelotons Spécialisés de Protection de la Gendarmerie) pour les CNPE.
B.6. Formalisation mathématique d’un modèle optimal
Variables
- I : ensemble des zones géographiques (i = 1..n)
- T : créneaux temporels (t = 1..τ)
- J : types d’événements (j = 1..m) avec gravité gⱼ
- K : unités disponibles (k = 1..K)
- pᵢⱼₜ : probabilité conditionnelle d’événement de type j en zone i au créneau t, estimée par modèle inférentiel (Bayes hiérarchique, point process, machine learning)
- xₖᵢₜ : variable binaire = 1 si unité k est positionnée en zone i au créneau t
- τₖᵢ′ᵢ : temps de déplacement de k basé en i’ vers i
- τ_max,ⱼ : temps de réponse maximal acceptable pour un événement de type j
Contraintes
- ∀k, ∀t : Σᵢ xₖᵢₜ = 1 (chaque unité positionnée quelque part)
- ∀i, ∀t, ∀j : ∃ k tel que τₖ,X(k),i ≤ τ_max,ⱼ avec X(k) la position de k (couverture minimale)
- Ressources humaines : Σₖ activité(k, t) ≤ H_max (heures de travail)
Fonction objectif (à minimiser : risque résiduel pondéré)
R = Σᵢ Σⱼ Σₜ pᵢⱼₜ · gⱼ · ℓ(t_réponseᵢⱼₜ)
où ℓ(·) est une fonction de dommage convexe croissante du temps de réponse (par exemple ℓ(τ) = τ pour la criminalité courante, ℓ(τ) = exp(α·τ) pour les attaques en cours en raison de la croissance non-linéaire des pertes humaines au-delà d’un seuil critique).
Analogie avec les modèles SMUR / search and rescue
La fonction ℓ est elle-même calibrée sur des modèles médicaux : la « courbe d’Utstein » pour l’arrêt cardiaque montre une perte de survie d’environ 10 % par minute sans réanimation. C’est exactement le même type de fonction de coût convexe qui guide l’implantation des SMUR/SAMU sous contrainte d’isochrone de 15-20 minutes (référence : ORU France, rapports DREES). La cohérence entre doctrines d’urgence médicale et d’intervention armée n’est pas fortuite : les deux résolvent le même problème mathématique d’allocation optimale sous contrainte temporelle convexe.
Synthèse — De la fenêtre de tir à la fenêtre de patrouille
L’analogie structurelle est complète :
| Niveau micro (sniper de contre-protection) | Niveau macro (commandement national) |
|---|---|
| NAI (toits, fenêtres ouvertes) | Hot spots criminels (segments, communes, IRIS) |
| Range card / DOPE | Modèles balistiques inférentiels (PredPol, modèles SSMSI) |
| Field of fire sectorisé | Zonage GIGN/RAID/BRI |
| Pre-shot routine | Schéma National d’Intervention |
| Boucle OODA compressée | Procédure d’Urgence Absolue |
| Mental rehearsal | Exercices Montparnasse, FIPN, manœuvres communes |
| Tir en 6 secondes | Primo-intervention en 20 minutes |
Dans les deux cas, ce qui est observable (le tir précis, l’intervention rapide) n’est que la trace visible d’un travail cognitif et statistique invisible : la cartographie mentale des fenêtres de menace, l’inférence bayésienne des probabilités spatio-temporelles, la pré-allocation des solutions sous contrainte de temps. L’efficacité tactique est toujours le produit retardé d’une intelligence anticipatrice. La rapidité n’est pas l’opposé du calcul : elle en est l’aboutissement.
Recommendations
Pour les décideurs en charge d’opérations de protection rapprochée :
- Auditer systématiquement la couverture des NAI : tout point d’observation offrant une ligne de tir directe sur la cible protégée doit être physiquement occupé ou exclu par une barrière physique avant l’événement. L’échec de Butler n’a pas été un échec d’identification mais un échec de couverture du NAI identifié.
- Imposer un seuil temporel maximal de réponse entre la détection d’une intrusion en zone NAI et l’engagement, formalisé dans la planning order. Benchmark : ≤ 5 secondes en zone NAI critique.
- Standardiser les range cards et DOPE sheets entre forces locales, fédérales et services contractants opérant sur le même événement.
Pour les décideurs en charge de la doctrine territoriale : 4. Investir dans la production statistique territoriale fine (à la maille IRIS ou segment, comme le SSMSI le fait depuis 2014) avant tout investissement en outil prédictif. La qualité de l’inférence dépend de la qualité de la donnée. 5. Auditer les algorithmes prédictifs sous trois critères : transparence du modèle, audit indépendant des biais de feedback loop, conformité RGPD et IA Act. La leçon PredPol/LAPD doit être tirée avant tout déploiement national en France. 6. Maintenir et étendre la PUA comme outil de relaxation de contrainte juridictionnelle en cas de crise ; étudier son extension à la criminalité organisée transfrontalière (mouvements de narcotrafiquants entre zones gendarmerie/police). 7. Mesurer la couverture en isochrones effectifs, pas seulement administratifs. Le rapport Belin (Sénat n° 813, 2025) note que la nouvelle Force d’Action Outre-Mer (FAOM) du GIGN apporte une réponse, mais des zones structurellement sous-couvertes subsistent (Guyane intérieure, Mayotte rurale).
Seuils de réévaluation (benchmarks déclencheurs) :
- Si le temps moyen de primo-intervention dépasse 20 minutes en zone gendarmerie pour > 5 % des appels d’urgence : élargir le maillage PSIG-Sabre.
- Si une seule antenne GIGN/RAID couvre une isochrone 90 min > 5 millions d’habitants : justifier une nouvelle antenne.
- Si l’écart d’activité interquantile entre antennes dépasse un facteur 4 : redécouper les zones de compétence.
Caveats
- Le « 20 minutes » des PSIG-Sabre n’apparaît pas verbatim dans le dossier de presse officiel du SNI d’avril 2016 ; il provient de l’annonce ministérielle du 26 février 2016 et de la couverture presse. Il doit être interprété comme un objectif politico-opérationnel plutôt qu’un engagement juridique chiffré.
- Force Science Institute / Bill Lewinski font l’objet d’une controverse scientifique sérieuse : ses études initiales (1999-2002) ont été publiées dans The Police Marksman, un magazine et non une revue à comité de lecture ; Lisa Fournier (American Journal of Psychology, 2012) qualifie ces premiers travaux d’« invalides » ; Radley Balko (Washington Post) le décrit comme « un partisan inconditionnel qui pousse de la pseudo-science ». Les ordres de grandeur de temps de réaction sont néanmoins corroborés par des études indépendantes (Rocky Mountain University, Honig, Ross), donc utilisables avec précaution.
- PredPol : les études d’efficacité (Mohler et al., 2015) ont été contestées ; le rapport interne de l’Inspector General de Los Angeles (mars 2019) a déclaré la complexité du système trop élevée pour audit ; le LAPD a abandonné le système en avril 2020. Les bénéfices de la police prédictive restent contestés empiriquement.
- Aucune donnée SSMSI publiée à fréquence horaire nationale n’a pu être identifiée pour étayer l’analyse temporelle fine (l’analyse SSMSI 2024 est à la maille communale). Des études thématiques existent (ex. SSMSI sur les violences nocturnes) mais ne fournissent pas la distribution horaire complète.
- Le « shot 9 » de Zaliponi a fait l’objet d’un débat : la version officielle indique qu’il aurait touché la crosse de l’arme de Crooks, mais Zaliponi lui-même soutient avoir touché Crooks (« I know I hit him »). Le représentant Clay Higgins, lors de l’audition du Task Force, plaide la version Zaliponi. Cette incertitude factuelle ne change pas la démonstration sur le pré-calcul, mais rappelle que les sources sur le cas Butler évoluent encore.
- Le modèle mathématique présenté en B.6 est simplifié à des fins pédagogiques. Les modèles opérationnels réels (ex. RAND Hypercube Queuing Model) intègrent dispatches multiples, priorités, backup coverage, et nécessitent des solveurs heuristiques (recuit simulé, algorithmes génétiques) car le p-median est NP-difficile.
- L’analogie micro/macro doit être prudente : la transposition des inférences statistiques sur la criminalité de masse à la prévention d’événements singuliers à très forte gravité (attentat ciblé) est épistémiquement fragile, car les statistiques sont peu informatives sur les queues de distribution. »
…
La logistique criminelle transfrontalière comme guerre de position mouvante : projection des routes, interception étatique et bascule probabiliste à l’ère de l’IA
TL;DR
- « La confrontation entre réseaux narco-logistiques andins et appareils d’État européens constitue une guerre de position probabiliste : chaque camp déploie des capteurs (humains et numériques) et des contre-mesures dans une dialectique adaptative où l’avantage bascule au rythme des innovations technologiques et juridiques, jamais durablement acquis. [FAIT/INFÉRENCE]
- L’État détient des leviers décisifs — interception de messageries chiffrées à la source (EncroChat, Sky ECC, ANOM, Ghost), traçabilité blockchain, ciblage des nœuds critiques et coopération judiciaire (Europol, Eurojust, MAE, équipes communes d’enquête) — mais demeure structurellement bridé par la légalité et la fragmentation juridictionnelle, là où le réseau est fluide, redondant et exploite les angles morts frontaliers, au prix d’une vulnérabilité unique : la trahison interne. [FAIT/INFÉRENCE]
- Les modèles statistiques et d’optimisation (loi de concentration, near-repeat, p-median, interdiction de réseau, jeux de Stackelberg) éclairent la projection des flux mais restent structurellement aveugles aux ruptures de type « cygne noir » — narco-sous-marins transatlantiques, bascule vers la cryptomonnaie, fragmentation post-EncroChat — produites par la créativité disruptive des organisations criminelles. [INFÉRENCE]
Key Findings
- La production andine alimente une saturation européenne historique. La production potentielle mondiale de cocaïne pure a atteint 3 708 tonnes en 2023 (+34 % sur un an), la Colombie concentrant 253 000 des 376 000 hectares de coca cultivés (67,3 %). Cette surproduction structure une « guerre de position » dont l’enjeu spatial est la maîtrise des nœuds logistiques.
- Les ports nord-européens forment un système saturé et adaptatif. Anvers (116 t saisies en 2023), Rotterdam et Le Havre constituent les portes d’entrée principales ; mais la chute des saisies de 2023 à 2024 (Anvers > −60 %, Rotterdam ≈ −40 %) ne traduit pas une victoire, mais une adaptation criminelle : fragmentation des cargaisons, report vers des ports secondaires (Posorja, Dunkerque, Baltique), illustration de l’« effet ballon »/« waterbed ».
- La guerre du renseignement s’est jouée sur le chiffrement. Les démantèlements d’EncroChat (juin 2020), Sky ECC (mars 2021), ANOM/Trojan Shield (juin 2021) et Ghost (septembre 2024) ont produit des saisies et arrestations massives, mais ont fragmenté l’écosystème criminel vers des outils plus petits — une dialectique capteur/contre-mesure permanente.
- La théorie des réseaux et la recherche opérationnelle fournissent l’ossature analytique : centralité et résilience (Morselli, Everton), interdiction de flux max-flow/min-cut, jeux poursuivant-évadé et jeux de Stackelberg sécurité (Tambe : ARMOR, IRIS, PROTECT), modèles de localisation (Larson, p-median, MCLP) — tous transposables à la projection des routes et à l’allocation des ressources d’interception.
- La cryptomonnaie est le nouveau front du blanchiment, le stablecoin Tether (USDT) sur TRON étant devenu le vecteur privilégié ; symétriquement, l’analyse blockchain (Chainalysis, TRM Labs) et le gel d’actifs (T3 Financial Crime Unit) constituent la riposte « follow the money ».
- La France a légiféré son sursaut : rapport du Sénat (14 mai 2024) et loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 « visant à sortir la France du piège du narcotrafic », créant un parquet national anti-criminalité organisée, encadrant les mixeurs crypto et le statut de repenti.
Details
Préambule épistémologique et théorique
Le présent rapport prolonge un triptyque théorique préexistant. Du premier volet — la sociologie politique du territoire (Andy Smith, Claude Sorbets, Christian Le Bart) — nous retenons l’idée que le territoire n’est pas un contenant neutre mais un contenu socialement construit, qui « doit être nommé pour exister ». Appliqué à la logistique criminelle, ce principe est fécond : une route de la cocaïne n’est pas un tracé géographique objectif mais une construction relationnelle, activée par des acteurs, des corruptions, des opportunités, et qui n’« existe » pour l’État qu’à partir du moment où elle est nommée, c’est-à-dire détectée, qualifiée, cartographiée. L’angle mort juridictionnel est précisément un territoire non nommé.
Du deuxième volet — l’anatomie de la déstabilisation géopolitique — nous reprenons les concepts de coagulation de vulnérabilités (un port se transforme en hub lorsque volume de fret, corruptibilité du personnel, faiblesse du scanning et connectivité logistique se conjuguent), de topologie des zones de friction, de carence régalienne et d’épistémologie de l’après-coup (l’État comprend les routes une fois qu’elles sont saturées). Du troisième volet — recherche opérationnelle et pré-calcul tactique — nous mobilisons l’appareil quantitatif détaillé en partie 2B.
Nous adoptons un tiérage épistémique explicite : [FAIT] pour les données sourcées et corroborées ; [INFÉRENCE] pour les déductions analytiques ; [INCERTITUDE] pour les zones de données fragiles ou contestées.
PARTIE 1 — CADRE ANALYTIQUE GÉNÉRAL : LA COCAÏNE ANDINE VERS LES PORTS NORD-EUROPÉENS
1.1 Géographie de production : la source du flux
[FAIT] Selon le World Drug Report 2025 de l’UNODC, la production potentielle mondiale de cocaïne pure a atteint 3 708 tonnes en 2023, soit une hausse de 34 % par rapport à 2022 et environ dix fois le point bas d’une décennie auparavant. Angela Me, autrice principale, résume : « Cocaine markets are back at record levels ». La Colombie concentrait en 2023 253 000 hectares des 376 000 hectares de coca cultivés mondialement (67,3 %), le Pérou et la Bolivie formant le reste. Une analyse complémentaire de l’UNODC (octobre 2024) chiffrait à 2 664 tonnes la production potentielle colombienne pour 2023, soit +53 % sur un an — la plus forte hausse jamais enregistrée depuis le début du monitoring en 2001.
[FAIT] Les départements de Cauca et Nariño représentaient 50 % de l’expansion des surfaces. Les « enclaves productives » (39 % de la production potentielle de feuille) demeurent un défi majeur, contrôlées par des groupes armés (dissidents des FARC n’ayant pas signé l’accord de 2016, Clan del Golfo). [INFÉRENCE] Cette concentration géographique de la production constitue le « point d’origine » au sens du modèle de projection : le nœud-source à partir duquel se déploient les arborescences logistiques.
1.2 Les nœuds de transbordement : Équateur, Caraïbes, Afrique de l’Ouest
[FAIT] L’Équateur, coincé entre les deux premiers producteurs mondiaux, est devenu le hub de transbordement majeur. Le port de Guayaquil — sixième port régional par volume — exporte la cocaïne dissimulée dans des conteneurs de bananes, de farine de poisson, de thon. En novembre 2024, plus de 13 tonnes dissimulées dans des cartons de bananes en provenance de Guayaquil ont été saisies à Algésiras (Espagne), la plus grosse prise de l’histoire espagnole. Le nouveau port en eau profonde de Posorja (capable d’accueillir des porte-conteneurs post-Panamax) est devenu en 2024 le premier « port de chargement » d’Amérique latine pour la cocaïne saisie à Rotterdam.
[FAIT] La conséquence est une explosion de violence : l’Équateur a vu son taux d’homicides liés aux stupéfiants passer de 7,8 à 45,7 pour 100 000 habitants entre 2020 et 2023. À Durán, commune adjacente aux ports de Guayaquil, le taux d’homicides a atteint en moyenne 145,43 pour 100 000 en 2023. [INFÉRENCE] Cette violence est un coût dérivé de la dispute pour le contrôle des nœuds logistiques — illustration de la « topologie des zones de friction ». Des courtiers balkaniques (groupes albanais Azemi, Rexhepi) jouent un rôle dominant de liaison avec les gangs locaux (Choneros, Tiguerones, Lobos).
[FAIT] L’Afrique de l’Ouest constitue le second grand nœud de rebond. L’opération INTERPOL « Lionfish Hurricane » (avril-mai 2024) a saisi plus de 56 tonnes de cocaïne et 505 tonnes de précurseurs ; six tonnes de cocaïne transitées par la Sierra Leone ont été saisies à Anvers.
1.3 Les modes de transport : conteneurisation, rip-on/rip-off, go-fast, semi-submersibles
[FAIT] La conteneurisation domine : la grande majorité de la cocaïne saisie en Europe arrive par conteneurs maritimes. Les douanes néerlandaises notaient que le lieu le plus fréquent de dissimulation était le système de refroidissement des conteneurs ; la plus grosse cargaison de l’histoire néerlandaise — 8 000 kg — fut expédiée d’Équateur vers Rotterdam via Panama. La technique du « rip-on/rip-off » consiste à introduire les paquets dans un conteneur légitime au port de départ puis à les extraire à l’arrivée par des complices internes.
[FAIT] Les semi-submersibles (Self-Propelled Semi-Submersible, SPSS, ou Low-Profile Vessels) connaissent une montée transatlantique documentée. Depuis le premier cas transatlantique confirmé en 2019, douze navires ont été interceptés en route vers l’Europe/l’Afrique, dont huit en 2024-2025. En octobre 2025, l’« Opération El Dorado » (Police judiciaire et Marine portugaises, coordination MAOC-N) a intercepté un SPSS transportant 1 740 kg de cocaïne à environ 1 000 milles nautiques de Lisbonne. L’« Opération Nautilus » a saisi près de 6,5 tonnes sur un SPSS près des Açores. [FAIT] Les taux d’interception en haute mer sont faibles : selon des responsables américains cités par InSight Crime sur la foi de la Joint Interagency Task Force South (JIATF-S), « once the subs are in open water, interception becomes extremely challenging, with interdiction rates as low as 5%, depending on conditions » — seul un quart des saisies de narco-sous-marins ayant lieu à terre ou en rivière. [INFÉRENCE] Cette asymétrie de détection fait du semi-submersible une innovation disruptive de type « cygne noir » logistique.
1.4 La saturation portuaire européenne et son inversion trompeuse
[FAIT] Anvers, deuxième terminal à conteneurs d’Europe, est sous les projecteurs depuis 2018. Les saisies y sont passées de 91 t (2021) à 110 t (2022) puis 116 t (2023). Selon un rapport conjoint EUDA-Organisation mondiale des douanes, entre janvier 2019 et juin 2024, plus de 1 826 tonnes de drogues ont été saisies dans ou à destination des ports de l’UE, la cocaïne représentant 1 487 t (près de 82 %) ; Anvers concentrait 442,9 t en 572 opérations, Rotterdam 180,7 t en 554 saisies. Près de 70 % des saisies de drogue de l’UE ont lieu dans les ports maritimes.
[FAIT] Mais de 2023 à 2024, les saisies ont chuté : InSight Crime relève une baisse néerlandaise d’environ 40 % (« from 36 tons in the first half of 2023 to 22 tons during the same period in 2024 ») et anversoise (« from 44 tons to 22 tons » au premier semestre), Hambourg perdant plus de la moitié de son volume. L’administrateur général des douanes belges Kristian Vanderwaeren interprète : « They are testing us. They are spreading their risks by reducing the quantities. » Le Global Initiative analyse cette baisse non comme une victoire mais comme « l’adaptation criminelle à son meilleur » : les réseaux privilégient désormais des cargaisons plus petites et plus fréquentes (les Pays-Bas ont saisi 22 cargaisons de plus d’une tonne en 2021 contre 8 en 2024 ; les cargaisons de moins de 100 kg interceptées sont passées de 89 en 2022 à 115 en 2024) et reportent les flux vers des ports alternatifs — l’effet « waterbed ». [INFÉRENCE] La baisse des saisies dans les grands ports est donc, paradoxalement, le symptôme d’une déconcentration réussie du flux.
1.5 Violence portuaire et corruption logistique : les « uithalers »
[FAIT] La corruption est structurelle. Un juge d’instruction anversois (anonyme) a averti dans une lettre ouverte que la ville risquait de devenir un « narco-État », la corruption gangrénant docks, douanes, police et appareil judiciaire. Le déplacement d’un seul conteneur peut rapporter à un employé portuaire plus de 100 000 dollars ; récupérer un sac de cocaïne, 50 000 dollars. Les « uithalers » (sorteurs) sont envoyés dans l’enceinte portuaire pour extraire les paquets : Rotterdam en a arrêté 452 en 2023 et 266 en 2024 ; Anvers 127 en 2023 (dont 58 entrés via « conteneurs Trojan ») et 111 en 2024. À Rotterdam, 42 % des sorteurs arrêtés ont entre 18 et 22 ans. [FAIT] Selon le projet Poseidon financé par l’UE (Brussels Signal, août 2025), une fois débarquée, « about four-fifths of the cocaine moves across the border to be cut, packaged and sent across Europe, according to experts » — Anvers étant par ailleurs classée première ville de l’UE pour la consommation de cocaïne (analyse des eaux usées, EUDA).
1.6 Le cas français : Le Havre, l’arc antillais et les mules
[FAIT] La France constitue un marché et un point d’entrée en forte croissance. Selon l’OFDT, les saisies nationales sont passées de 27,7 tonnes en 2022 (record alors) à 23,2 tonnes en 2023 (−16 %), puis ont explosé à 53,5 tonnes en 2024 (+130 %, tous services confondus). [INCERTITUDE] Le chiffre 2024 varie selon le périmètre : police/Intérieur ≈ 49 t, douanes seules 20,97 t (+74 %), l’OFDT retenant 53,5 t comme total le plus complet ; le bilan OFDT 2024 n’a été publié qu’en février 2026. Pour 2025, le ministère de l’Intérieur annonce un nouveau record de 81 tonnes, dont « plus de la moitié » saisie dans l’arc antillais selon le procureur de Fort-de-France Yann Le Bris.
[FAIT] Au port du Havre, qui concentre 78 % des saisies portuaires françaises, 14,3 t ont été saisies en 2024 (record), contre 5,5 t en 2023 et 10 t en 2022. [FAIT] Dunkerque émerge comme nouvelle porte : ~10 t dans un seul conteneur en 2024, 13 t en trois saisies en février 2025. La directrice régionale des douanes Frédérique Durand a attribué cette montée au renforcement de la sécurité à Anvers, Rotterdam et au Havre — confirmation locale de l’effet ballon.
[FAIT] L’arc antillais et la Guyane servent de « zones de rebond » (terme du Sénat). En 2024, 1 640 mules ont été interpellées sur le territoire français, dont 60 % en provenance des Antilles et de la Guyane, permettant la saisie de 3,2 tonnes de cocaïne. Le dispositif de contrôle à 100 % à l’aéroport de Cayenne a intercepté plus de 680 mules et environ 1 tonne ; les trafiquants ont alors privilégié des avions vers les Antilles puis des Antilles vers l’Hexagone, moins systématiquement contrôlés (OFAST). [FAIT] Le marché représente « a minima » 3,5 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel — chiffre jugé « sous-estimé » par Bruno Le Maire en audition (26 mars 2024), qui évoque environ 200 000 personnes impliquées — et environ 3 000 points de deal (Sénat, rapport « Un nécessaire sursaut : sortir du piège du narcotrafic », 14 mai 2024).
PARTIE 2A — RENSEIGNEMENT ET CONTRE-RENSEIGNEMENT : LA DIALECTIQUE DES CAPTEURS
2A.1 Les capteurs de l’État
[FAIT] L’arsenal étatique combine plusieurs couches. Le HUMINT (infiltrés, informateurs/« indics », agents sous couverture, repentis) ; le SIGINT (interceptions téléphoniques et, surtout, déchiffrement des messageries) ; l’OSINT ; la surveillance des conteneurs par scanners (Anvers déployait 9 scanners fin 2024 pour scanner tous les conteneurs à risque) ; et l’analyse de réseau social criminel (link analysis). Le rapport du Sénat insiste sur la nécessité de « donner sa juste place au renseignement ».
2A.2 Les grandes opérations d’interception de messageries chiffrées
C’est sur le terrain du chiffrement que s’est jouée la bataille la plus spectaculaire du renseignement criminel contemporain.
[FAIT] EncroChat (démantelé juin 2020, opérations EMMA/Lemont franco-néerlandaises). La Gendarmerie française enquêtait depuis 2017 ; un dispositif technique a permis de dépasser le chiffrement et de lire en temps réel les messages d’environ 60 000 utilisateurs. Bilan cumulé trois ans après (Eurojust) : plus de 115 millions de conversations interceptées, 6 558 arrestations dont 197 cibles de haute valeur, près de 900 millions d’euros gelés, 103,5 tonnes de cocaïne saisies. Au Royaume-Uni, l’opération Venetic a produit plus de 2 600 arrestations.
[FAIT] Sky ECC (démantelé mars 2021, autorités belges/françaises/néerlandaises). 170 000 appareils enregistrés ; environ 70 000 utilisateurs surveillés ; environ un milliard de messages interceptés, la moitié déchiffrés en avril 2021. Un quart des utilisateurs actifs étaient en Belgique (6 000) et aux Pays-Bas (12 000), la moitié de ces derniers autour du port d’Anvers. Le procureur fédéral belge Frédéric Van Leeuw a ironisé : « We will send Sky ECC the account number of the federal police ».
[FAIT] ANOM/Trojan Shield (juin 2021). Plateforme conçue et gérée par le FBI et la police fédérale australienne (AFP) depuis octobre 2019. Sa popularité a explosé après les démantèlements d’EncroChat et de Sky ECC, les criminels cherchant un refuge — qui était en réalité une opération sous fausse bannière. 16 pays impliqués, des millions de messages interceptés.
[FAIT] Ghost (septembre 2024, opération Kraken, AFP/Europol). L’AFP a infiltré l’infrastructure par une attaque sur la chaîne d’approvisionnement logicielle : en modifiant les mises à jour poussées par l’administrateur, elle a accédé au contenu de 376 appareils actifs en Australie. 51 arrestations (dont l’administrateur présumé, Jay Je Yoon Jung, 32 ans, encourant jusqu’à 26 ans). Europol notait que le paysage du chiffrement était devenu « de plus en plus fragmenté » : les criminels se tournent vers des outils « moins établis ou sur mesure » pour ne pas exposer tout leur réseau sur une seule plateforme.
[FAIT] Le rapport du Sénat mentionne aussi le démantèlement de Ghost en septembre 2024 parmi les messageries du « haut du spectre ». [INFÉRENCE] La séquence EncroChat → Sky ECC → ANOM → Exclu → Ghost illustre parfaitement la dialectique du chat et de la souris : chaque capteur étatique (déchiffrement) provoque une contre-mesure criminelle (migration), qui appelle un nouveau capteur (infiltration de la plateforme refuge).
2A.3 Les contre-mesures des réseaux
[FAIT/INFÉRENCE] Les réseaux opposent : la contre-surveillance et la détection des infiltrés ; l’intimidation et l’élimination des témoins (en Belgique, des attaques au domicile peuvent être commandées sur Snapchat pour quelques centaines d’euros) ; la compartimentation cellulaire ; l’usage de messageries chiffrées puis, après leur démantèlement, la fragmentation vers des outils plus petits ; et la corruption ciblée d’agents publics. La loi narcotrafic française de 2025 répond en créant un statut de repenti inspiré de la législation antimafia italienne et en imposant aux plateformes de permettre l’accès aux échanges cryptés sur autorisation — disposition contestée et partiellement censurée.
PARTIE 2B — MODÉLISATION MATHÉMATIQUE DES FLUX
2B.1 Théorie des réseaux : centralité, résilience, dark networks
[FAIT] Carlo Morselli (Inside Criminal Networks, Springer, 2009 ; « Assessing Vulnerable and Strategic Positions in a Criminal Network », Journal of Contemporary Criminal Justice, 2010) a établi une distinction fondatrice à partir du réseau des Hells Angels québécois : les acteurs à forte centralité de degré (nombreux contacts directs) sont plus susceptibles d’être arrêtés, tandis que ceux à forte centralité d’intermédiarité (betweenness, courtage) le sont moins — d’où la stratégie des coordinateurs consistant à maintenir une distance sociale avec le flux physique de marchandise. Morselli et al. (2007) ont théorisé l’arbitrage efficacité/sécurité : un réseau dense est efficace mais vulnérable, un réseau décentralisé est résilient mais lent.
[FAIT] Sean Everton (Disrupting Dark Networks, Cambridge University Press, 2012) couple analyse de réseaux sociaux et stratégie de contre-insurrection, distinguant les approches kinétiques (élimination/capture de nœuds) et non-kinétiques (opérations d’information, réduction de la visibilité). Roberts et Everton (2011, « Strategies for Combating Dark Networks », Journal of Social Structure) modélisent le dilemme étatique : tuer un nœud le retire définitivement mais détruit l’information ; le capturer révèle le réseau mais permet sa réintégration. [FAIT] La littérature souligne la résilience : Morselli & Petit (2007), Bright et al., et l’article de Scientific Reports (Duijn, Kashirin & Sloot, 2014) montrent que même des attaques ciblées sur les acteurs centraux ne conduisent pas nécessairement au démantèlement, la « relative inefficacité » de la disruption tenant à la recapacité adaptative.
2B.2 Interdiction de réseau : max-flow/min-cut et modèles stochastiques
[FAIT] Le network interdiction problem oppose deux joueurs : l’attaquant (trafiquant) qui maximise son flux ou minimise son temps de trajet source-destination, et le défenseur (État) qui, avec un budget limité, alloue des capteurs pour intercepter. Le cadre fondateur de Ford-Fulkerson (max-flow/min-cut) a été étendu en modèles stochastiques : Pan & Morton (Operations Research, 1998, « Stochastic Network Interdiction ») ; modèles d’interdiction de plus court chemin appliqués à la frontière Arizona-Mexique, où une probabilité de détection est incorporée sur chaque arc. Des travaux récents intègrent l’asymétrie d’information (mixed-integer programming, min-max bi-niveau, Computers & Industrial Engineering, 2021) et l’incertitude endogène (la surveillance d’un arc modifie sa probabilité de succès), appliqués à des réseaux mondiaux de trafic de drogue. [INFÉRENCE] Ces modèles formalisent mathématiquement la projection des routes : le trafiquant choisit le chemin maximisant la probabilité d’évasion, l’État place ses capteurs (scanners, patrouilles) pour minimiser cette probabilité sous contrainte budgétaire.
2B.3 Jeux poursuivant-évadé et jeux de Stackelberg sécurité
[FAIT] L’équipe de Milind Tambe (USC) a transféré les Stackelberg Security Games (SSG) vers des applications déployées. Dans un SSG, le défenseur (leader) s’engage d’abord sur une stratégie randomisée, l’attaquant (suiveur) observant cette stratégie avant de choisir sa meilleure réponse. Applications réelles : ARMOR (depuis 2007, randomisation des checkpoints et patrouilles canines à l’aéroport de Los Angeles, LAX) ; IRIS (depuis 2009, déploiement des Federal Air Marshals sur les vols américains) ; PROTECT (patrouilles randomisées de l’US Coast Guard dans les ports de Boston, New York, Los Angeles) ; GUARDS (TSA) ; TRUSTS (patrouilles anti-fraude du métro de Los Angeles). [INFÉRENCE] Le principe — randomiser pour rendre imprévisible l’allocation de ressources rares face à un adversaire qui observe — est directement transposable aux patrouilles des garde-côtes contre les semi-submersibles et au déploiement des scanners portuaires.
2B.4 Articulation avec le triptyque : isochrones, p-median, near-repeat
[FAIT] Les fondations criminologiques du triptyque s’articulent ici. La théorie des activités routinières (Cohen & Felson, American Sociological Review, 1979) postule que le crime résulte de la convergence d’un délinquant motivé, d’une cible adéquate et de l’absence de gardien. La loi de concentration du crime (Sherman, Gartin & Buerger, Criminology, 1989 ; Weisburd, Sutherland Address 2014, Criminology 2015) établit qu’une faible proportion de micro-lieux concentre une large part du crime. La crime pattern theory (Brantingham & Brantingham, 1993) souligne les nœuds, chemins et bordures de l’« espace d’activité ». Les near-repeat patterns fondent des outils comme Precobs (Allemagne, Autriche, Suisse).
[FAIT] Côté recherche opérationnelle, le modèle hypercube de Richard Larson (Computers & Operations Research, 1974) analyse la localisation des véhicules d’urgence et le design des districts de réponse par théorie des files d’attente markoviennes ; il fut appliqué au déploiement des voitures de police à Rotterdam (McEwen & Larson, 1974) et New Haven (Chelst, 1975). Le p-median (Hakimi, 1964) minimise le temps de réponse moyen ; le MCLP (Church & ReVelle, 1974) maximise la couverture. [INFÉRENCE] Transposés à l’interception, ces modèles permettent de penser les isochrones de saturation : zones que l’État peut atteindre dans un délai donné, et symétriquement zones que le trafiquant sait hors de portée — la frontière de ces isochrones définissant les angles morts exploitables. Le Schéma National d’Intervention français d’avril 2016 incarne cette logique isochrone : primo-intervention par l’unité la plus proche (BAC, PSIG-Sabre — 150 unités prévues) en moins de 20 minutes, puis intervention spécialisée (GIGN, RAID, BRI), avec une Procédure d’Urgence Absolue suspendant les zones de compétence territoriale pour optimiser la réponse spatiale.
PARTIE 3 — SYNTHÈSE : LE JEU DU CHAT ET DE LA SOURIS À L’ÈRE DE L’IA
3.1 Ce que les réseaux exploitent pour fuir
[FAIT/INFÉRENCE] Les organisations criminelles convergent vers un répertoire de fuite : (1) la fragmentation des cargaisons et la diversification des routes (effet ballon/waterbed documenté entre Anvers/Rotterdam et Posorja/Dunkerque/Baltique) ; (2) le chiffrement post-EncroChat, c’est-à-dire l’éclatement vers des messageries plus petites et sur mesure ; (3) l’exploitation des angles morts juridictionnels frontaliers — l’arc antillais, les eaux internationales pour les semi-submersibles, les ports secondaires ; (4) la corruption ciblée ; (5) la cryptomonnaie pour le blanchiment.
[FAIT] Sur ce dernier point, le stablecoin Tether (USDT) sur la blockchain TRON est devenu, selon le rapport de l’UNODC du 15 janvier 2024 (Casinos, Money Laundering, Underground Banking, and Transnational Organized Crime in East and Southeast Asia), « a preferred choice for regional cyber fraud operations and money launderers alike due to its stability and the ease, anonymity, and low fees of its transactions » — plus de 17 milliards de dollars d’USDT liés à la criminalité sur un an. Un acte d’accusation de New York a visé Maximillien de Hoop Cartier et cinq autres pour le blanchiment de 14,5 millions de dollars en USDT issus du trafic de cocaïne (mai-novembre 2023). Selon le 2025 Crypto Crime Report de Chainalysis, les stablecoins occupent désormais « the majority of all illicit transaction volume (63% of all illicit transactions) ». [INFÉRENCE] L’IA criminelle (deepfakes, automatisation, optimisation de routes, drones) constitue un front émergent, mais les preuves opérationnelles publiques restent fragmentaires [INCERTITUDE].
3.2 Ce que l’État exploite pour remonter les filières
[FAIT] Symétriquement, l’État converge vers : (1) l’interception de messageries à la source (cf. 2A.2) ; (2) le « follow the money » blockchain — l’analyse par Chainalysis et TRM Labs, et le gel d’actifs via la T3 Financial Crime Unit (Tether/TRON/TRM Labs, lancée septembre 2024), qui, selon un communiqué Tether du 14 mai 2026, a gelé plus de 450 millions de dollars d’USDT illicites sur 23 juridictions (+43,9 % de produits illicites interceptés en 2025), dont environ 26,4 millions liés à un réseau de blanchiment basé à Madrid démantelé avec la Guardia Civil espagnole début 2025 ; (3) la coopération internationale (Europol, Eurojust, EMPACT, équipes communes d’enquête, mandat d’arrêt européen) ; (4) le ciblage des nœuds critiques et facilitateurs plutôt que des mules.
[FAIT] La France a institutionnalisé ce virage : la loi n° 2025-532 du 13 juin 2025 crée un parquet national anti-criminalité organisée (PNACO), consolide le chef-de-filat de l’OFAST, interdit le recours aux mixeurs de cryptoactifs, permet la fermeture administrative des commerces « blanchisseuses » et instaure un statut de repenti. Le Conseil constitutionnel l’a partiellement censurée (décision n° 2025-885 DC du 12 juin 2025), notamment sur le recours au renseignement algorithmique. Au niveau européen, l’OTF TOKEN (réseaux bancaires occultes opérant depuis les Émirats) et l’opération ASSET (janvier 2025, 60 millions d’euros d’avoirs identifiés en une semaine) illustrent la montée de la coopération opérationnelle, transitant en France par la SCCOPOL (5 800 dossiers économiques et financiers traités en 2024).
3.3 Les points de bascule et les asymétries structurelles
[INFÉRENCE] Le cœur de la « guerre de position probabiliste » réside dans quatre asymétries :
- Asymétrie de légalité. L’État est lié par la procédure pénale, les droits de la défense, le contrôle constitutionnel (cf. censure partielle de la loi 2025) et les frontières juridictionnelles. Le réseau n’a aucune de ces contraintes. C’est l’asymétrie fondamentale que le rapport du Sénat nomme « une lutte à armes inégales, au détriment des acteurs publics ».
- Asymétrie de frontières. Schengen facilite la circulation intra-UE des flux une fois la porte d’entrée franchie (environ quatre cinquièmes de la cocaïne débarquée à Anvers transitant ensuite, selon des experts du projet Poseidon, vers les Pays-Bas pour y être coupée). L’État doit, lui, mobiliser MAE, EIO (European Investigation Orders) et JIT, plus lents. Les chefs criminels (famille irlandaise Kinahan, groupes balkaniques) résident à Dubaï ou en Turquie, hors d’atteinte aisée.
- Asymétrie de fluidité vs trahison. Le réseau est fluide, redondant, adaptatif — mais sa fluidité même crée sa seule vulnérabilité décisive : la trahison interne (repentis, infiltrés, messages interceptés). C’est le talon d’Achille que l’État cherche systématiquement à exploiter, et la raison d’être du statut de repenti.
- Asymétrie informationnelle temporelle. L’État opère dans l’épistémologie de l’après-coup : il comprend une route une fois qu’elle est saturée et nommée. Le réseau opère dans l’anticipation et le déplacement préventif.
3.4 La cécité structurelle des modèles face au « cygne noir »
[INFÉRENCE] Les modèles statistiques (near-repeat, concentration, prédiction) et d’optimisation (interdiction, Stackelberg) partagent une hypothèse fondamentale : les régularités passées se reproduisent dans le futur proche. Cette hypothèse, robuste en régime stationnaire, est structurellement aveugle aux ruptures. La police prédictive de type PredPol illustre cette limite : ses fondateurs (Brantingham, Mohler, Valasik, « Does Predictive Policing Lead to Biased Arrests? », Statistics and Public Policy, 2018) défendent l’absence de biais d’arrestation supérieur, mais Lum & Isaac (2016) et Ensign et al. (« Runaway Feedback Loops in Predictive Policing », 2017) démontrent qu’un système nourri de données d’activité policière ne prédit pas le crime mais le policing lui-même, créant des boucles de rétroaction auto-renforçantes. [INFÉRENCE] Transposé à la logistique criminelle, cela signifie qu’un modèle calibré sur les saisies portuaires apprend où l’État a déjà cherché, non où le flux va se déplacer. Les innovations disruptives des « cerveaux de la pègre » — narco-sous-marins transatlantiques, bascule vers le stablecoin, fragmentation post-EncroChat, ports en eau profonde de Posorja — sont autant de cygnes noirs qui invalident les distributions historiques.
3.5 Schématisation conceptuelle d’une « carte » du système
[INFÉRENCE] On peut représenter le système comme un graphe probabiliste orienté où :
- Les nœuds-sources (enclaves de coca colombiennes, laboratoires) ont une probabilité de production quasi certaine et quasi inattaquable (carence régalienne locale).
- Les nœuds de transbordement (Guayaquil, Posorja, Afrique de l’Ouest, arc antillais) sont des hubs à forte centralité de degré, donc à la fois critiques pour le flux et vulnérables à l’interception et à la violence inter-cartels.
- Les arcs maritimes portent des probabilités d’interception très variables : faible en haute mer (jusqu’à 5 % pour les SPSS selon la JIATF-S), plus élevée aux goulets portuaires.
- Les nœuds-puits (Anvers, Rotterdam, Le Havre, Dunkerque) sont les zones de friction maximale, où se concentrent capteurs (scanners, douanes, uithalers arrêtés) et corruption.
- Les capteurs humains (indics, repentis, infiltrés, sorteurs corrompus) et numériques (messageries déchiffrées, analyse blockchain, link analysis) se superposent au graphe physique comme une couche informationnelle.
[INFÉRENCE] La position de chaque acteur n’est jamais certaine mais distribuée en probabilité : l’État raisonne en isochrones de saturation et en probabilités d’interception ; le réseau raisonne en probabilités d’évasion et en redondance de routes. La « guerre de position mouvante » est précisément ce déplacement perpétuel du front probabiliste : quand l’État relève la probabilité d’interception sur un nœud (Anvers), le réseau déplace la masse de probabilité vers un nœud voisin (Dunkerque, Posorja, Baltique). L’équilibre n’est jamais atteint — c’est un jeu à somme non nulle, répété, à information incomplète et asymétrique, dont la dynamique épouse exactement la dialectique capteur/contre-mesure observée empiriquement sur le chiffrement et les routes maritimes.
Recommendations
[INFÉRENCE — recommandations analytiques pour décideurs et chercheurs]
- Cibler les facilitateurs et les nœuds d’intermédiarité, non les mules. La leçon de Morselli (les courtiers à forte betweenness échappent aux arrestations) et la résilience documentée des dark networks imposent de réorienter l’effort vers les coordinateurs, les corrupteurs portuaires et les facilitateurs financiers. Seuil de bascule : si le taux d’arrestation des cibles de haute valeur (HVT) stagne sous 5 % des interpellations totales (comme dans le ratio EncroChat : 197 HVT sur 6 558), l’effort reste mal calibré.
- Prioriser le « follow the money » crypto. Étendre les partenariats public-privé type T3 FCU et généraliser l’analyse blockchain. Seuil : l’interdiction française des mixeurs (loi 2025) doit être évaluée à 18 mois sur le volume d’USDT gelé lié à des affaires françaises ; un gel inférieur à quelques dizaines de millions d’euros signalerait un contournement vers stablecoins moins « freeze-prone » (ETH, DAI) déjà documenté par TRM Labs.
- Investir dans la détection des angles morts plutôt que dans le renforcement des nœuds saturés. La baisse des saisies à Anvers/Rotterdam étant un artefact de déplacement, réallouer les ressources de scanning vers les ports secondaires émergents (modèle MCLP dynamique) et la surveillance maritime hauturière (modèle PROTECT/SSG contre les SPSS). Benchmark : suivre le ratio saisies en ports principaux / saisies en ports secondaires ; sa baisse continue confirme le waterbed.
- Renforcer la coopération judiciaire pour combler l’asymétrie de frontières. Accélérer EIO, JIT et MAE ; cibler les juridictions-refuges (Dubaï, Turquie) par des accords d’extradition et le suivi des avoirs (modèle OTF TOKEN/opération ASSET).
- Traiter les modèles prédictifs comme des aides faillibles, non des oracles. Maintenir une veille qualitative (HUMINT, analyse d’experts régionaux type InSight Crime, Global Initiative, Crisis Group) pour détecter les ruptures que les modèles statistiques ne peuvent anticiper. Seuil de révision : toute innovation logistique majeure (nouveau type de vecteur, nouvelle route transocéanique) doit déclencher un recalibrage complet des modèles, leurs distributions historiques étant invalidées.
Caveats
- [INCERTITUDE] Les données de saisies ne mesurent pas le flux réel mais l’intersection du flux et de l’effort de détection. Une hausse des saisies peut refléter une hausse de production, une hausse de l’effort, ou un changement de route — les trois étant confondus. Le taux d’interception réel (saisies/flux total) est inconnu et probablement faible (estimations courantes de 10-15 % au niveau mondial, non vérifiables).
- [INCERTITUDE] Le chiffre 2024 des saisies françaises varie de 20,97 t (douanes seules) à 53,5 t (OFDT tous services) selon le périmètre ; le chiffre 2025 de 81 t provient de communications du ministère de l’Intérieur non encore consolidées dans un bilan OFDT publié.
- [INCERTITUDE] L’« effet ballon » est contesté : Peter Reuter (cité par InSight Crime) et Cornelius Friesendorf (« Squeezing the Balloon? United States Air Interdiction… », Crime, Law and Social Change, 2005) jugent la métaphore hydraulique simplificatrice, car le déplacement résulte de multiples facteurs contingents, pas seulement de l’interdiction. Le concept jumeau d’« effet hydra » (Mejía & Restrepo) souligne la repousse adaptative des routes et des cadres.
- [INCERTITUDE] Les opérations de messageries chiffrées soulèvent des contentieux juridiques (admissibilité de la preuve EncroChat ; décisions des cours de Brême et Hambourg, déc. 2020/janv. 2021) susceptibles d’affaiblir certaines poursuites ; leur impact stratégique de long terme est débattu (fragmentation vs défaite systémique).
- [INCERTITUDE] La dimension IA criminelle (deepfakes, drones, optimisation algorithmique de routes) reste insuffisamment documentée par des sources primaires fiables ; les affirmations relèvent souvent de la projection prospective plus que du fait établi.
- Ce rapport s’appuie sur des sources institutionnelles (UNODC, EUDA, Europol, Eurojust, Sénat français, OFDT/OFAST, MAOC-N, INTERPOL), académiques (Morselli, Everton, Tambe, Larson, Weisburd, Sherman, Cohen-Felson, Brantingham, Pan-Morton, Friesendorf) et journalistiques d’investigation (InSight Crime, OCCRP, Global Initiative, ICIJ, Brussels Signal). Les sources journalistiques ont été privilégiées pour l’actualité opérationnelle, les sources académiques pour les cadres théoriques. »
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« S. GRÉGOIRE, Lib. XXXI Moralium , c . 31 ° ( al . 20 ) : « Lorsque l’orgueil, qui est le roi de tous les vices, s’est pleinement assujetti un coeur, il le livre aussitôt aux sept péchés capitaux, comme à ses lieutenants, pour y faire leurs ravages; et ceux-ci entraînent à leur suite toute l’armée des vices, qui en naissent effectivement comme les enfants de leurs pères. Mais nous expliquerons la chose plus clairement, si nous faisons en particulier l’énumération aussi exacte qu’il nous sera possible, et de ces chefs, et des troupes qui les suivent. » La racine de tout péché, c’est l’orgueil, dont il est dit dans l’Ecriture : L’orgueil est le principe de tout péché ( Eccli ., X , 14). Ce qu’il produit avant tout le reste, ce sont les sept vices principaux qui sortent de cette racine empestée, à savoir : la vaine gloire, l’envie, la colère, la tristesse, l’avarice, la gourmandise et la luxure. C’est parce qu’il souffrait de nous voir asservis à ces sept fils de l’orgueil, que notre divin Rédempteur, pour nous délivrer de leur tyrannie, est venu leur livrer des combats spirituels à l’aide des sept dons de l’Esprit-Saint dont il avait la plénitude. Mais chacun de ces vices mène contre nous toute une armée. La vaine gloire est suivie de la désobéissance, de la jactance , de l’hypocrisie, des contentions, de l’opiniâtreté, de la discorde, de l’amour de la nouveauté. L’envie amène à sa suite la haine, les médisances secrètes, les détractions publiques, la joie qu’on éprouve des disgrâces du prochain , et le chagrin qu’on ressent de sa prospérité. La colère produit les querelles, l’emportement, les outrages, les clameurs, l’indignation, les blasphèmes. La tristesse est suivie de la malignité, de la rancune, de la pusillanimité, du désespoir, de la tiédeur par rapport aux choses commandées, et du laisser-aller par rapport aux choses défendues. L’avarice amène à sa suite la trahison, la fraude, la tromperie, les parjures, l’inquiétude, les violences, la dureté à l’égard des malheureux. Lagourmandise produit les folles joies , la bouffonnerie, l’impureté, le bavardage , l’abrutissement. La luxure amène après elle l’aveuglement, l’irréflexion, l’inconstance, la précipitation, l’amour-propre, la haine de Dieu, l’attachement à la vie présente, l’horreur d’une autre vie après celle-ci, le désespoir enfin. Ainsi, puisque ces sept vices principaux en attirent tant d’autres à leur suite, ce sont comme
des armées qu’ils conduisent contre celui dont ils cherchent å se rendre maîtres. » De ces sept vices, cinq sont spirituels, et les deux autres
charnels. Au reste, ils ont entre eux tous une si grande affinité, qu’ils s’engendrent les uns les autres. Le premier vice qu’engendre l’orgueil c’est la vaine gloire, qui, quand elle a une fois communiqué sa corruption à l’âme qu’elle possède, enfante l’envie à son tour : car celui qui aspire à se faire un vain nom, se chagrine d’en voir d’autres obtenir de préférence à lui-même cet avantage. L’envie de son côté engendre la colère; car plus l’âme est rongée d’envie, plus elle s’aigrit, et perd insensiblement sa tranquillité et sa douceur, à à peu près comme ces membres malades qu’on ne saurait toucher, sans qu’ils en ressentent une impression douloureuse. De la colère ensuite naît la tristesse, parce que l’âme qui se laisse aller à la colère tombe dans le trouble en s’agitant d’une manière désordonnée, et ayant une fois perdu le calme et le bonheur, elle ne se repaît plus que de pensées chagrines. La tristesse à son tour dégénère en avarice, parce qu’un cœur agité qui ne trouve plus le bonheur en soi-même, cherche au-dehors des sujets de consolation, et désire d’autant plus ardemment d’obtenir les biens extérieurs, que la joie intérieure lui échappe davantage. Restent les deux vices charnels, qui sont la gourmandise et la luxure : or, il n’est personne qui ne voie que celle- ci est naturellement engendrée par celle-là (1) . » «
LE GRAND CATÉCHISME DE CANISIUS. OU PRÉCIS DE LA DOCTRINE CHRÉTIENNE APPUYÉ DE TÉMOIGNAGES NOMBREUX DE L’ÉCRITURE ET DES PÈRES, PAR LE R. P. PIERRE CANISIUS, DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS ; OUVRAGE TRADUIT POUR LA PREMIÈRE FOIS EN ENTIER PAR M. L’ABBÉ A.-C. PELTIER, CHANOINE HONORAIRE DE REIMS, Traducteur de l’ouvrage intitulé : Le Protestantisme et la Règle de foi , &c. TOME TROISIÈME.
TROISIÈME Édition.
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« L’essence même du caractère, dit l’auteur, c’est de se transformer. A cette formule tout vrai caractère est immuable, nous opposons sans hésiter celle-ci: tout caractère est non seulement modifiable, mais en voie perpétuelle d’évolution. Le changement est la loi du monde mental, comme il est celle du monde physique: nous sommes tous, physiologiquement et moralement, des êtres à métamorphoses. Il est peu de vérités dont l’importance théorique et pratique soit, à notre avis, plus considérable. » Et M. Malapert étudie d’abord l’évolution pour ainsi dire naturelle du caractère, celle qui est amenée par des causes physiques ou organiques, psychologiques ou sociales. Il indique la transformation qu’amène avec l’âge le développement de l’organisme et de l’esprit, et parle ensuite des crises plus ou moins accidentelles qui le troublent, l’accélèrent, le retardent ou le dévient. Enfin le dernier chapitre est consacré à la question de la création du caractère par la volonté. Sans se prononcer sur le libre arbitre, M. Malapert admet que l’homme peut influer, par la volonté, sur tous les éléments de sa personnalité morale, et même sur son organisme. « C’est ainsi, enfin, dit l’auteur, que se réalise la véritable unité, sans laquelle on n’est pas un caractère. Être quelqu’un, c’est être un, pourrait-on dire en modifiant légèrement le mot de Leibniz. L’unité dans l’esprit c’est la logique, l’accord de l’esprit avec lui-même; l’unité dans la conduite, c’est l’accord du vouloir avec lui-même, c’est, disaient les stoïciens, la vertu. Cette unité-là, elle est non pas extérieure et subie, mais intérieure et créée. CE N’EST PAS CELLE QUI RÉSULTE DE LA PRÉDOMINANCE D’UN INSTINCT OU D’UNE PASSION : C’EST CELLE QUI VIENT DE LA CONSTANCE AVEC LAQUELLE ON ACCEPTE D’INVARIABLES PRINCIPES. LES CARACTÈRES LES PLUS SOLIDES, LES CARACTÈRES SUR LESQUELS ON PEUT COMPTER, CE SONT CEUX QUI SE SONT FAITS EUX-MÊMES À COUP DE VOLONTÉ, C’EST LÀ CE QUE J’APPELLE LIBERTÉ CELLE-CI N’EST DONC PAS IMPRÉVISIBILITÉ, BIEN AU CONTRAIRE. L’IMPRÉVISIBILITÉ C’EST L’ESCLAVAGE . » Toute cette dernière partie est généralement judicieuse et, comme le reste du livre, abondante en réflexions justes et intéressantes. Ce n’est pas à dire qu’elle ne prête à de nombreuses discussions, et elle semble un peu écourtée. Les rapports de ce qu’il y a de permanent ou de stable dans le caractère avec ce qui se transforme, les rapports aussi de la volonté avec l’activité spontanée ne sont peut-être pas assez élucidés, ni même toujours examinés assez minutieusement. Mais on ne peut guère espérer qu’on arrivera de sitôt à des vues complètes et satisfaisantes sur de tels sujets. »
Théodule Ribot, Revue philosophique de la France et de l’étranger
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« Cette perspective reflète sa formation DGSE, son expérience en guerres africaines, et sa désillusion avouée : « Je suis terriblement revenu de toutes mes espérances africaines. » C’est la vision d’un praticien qui a vu l’idéalisme échouer et conclu que la puissance clandestine, aussi moralement ambiguë soit-elle, reste indispensable à la survie nationale dans un système international ANARCHIQUE. «
Vincent Crouzet, Le Chevalier de Jérusalem, Analyses Claude
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« QUE celles qui contreviennent à leur devoir ne cherchent pas à se cacher des autres ni se contentent pensant que l’on ne les voit pas; car elles sont vues lorsqu’elles y pensent le moins; mais je veux qu’elles se puissent cacher des créatures, que feront-elles pour se cacher de cetœil qui voit tout en haut, et auquel rien n’est secret? Doit-on estimer qu’il ne voit pas, parce qu’il regarde et voit toutes choses d’autant plus patiemment, qu’il les considère plus sagement? Que la religieuse craigne donc de lui déplaire, afin de ne point désirer de plaire aux autres; et qu’elle se souvienne qu’il voit tout, pour quitter les désirs, ou la crainte déréglée d’être vue des autres ; car c’est en ce sujet qu’est recommandée la crainte de Dieu. Si vous remarquez en quelqu’une de vos sœurs quelque commencement de mauvaise coutume, avertissez-l’en promptement, afin que, d’elle-même, elle s’en puisse corriger de bonne heure, et que le commencement ne prenne accroissement. Mais si, aprèsen avoir été avertie, vous voyez qu’elle y retombe, quiconque de vous l’aura vue, qu’elle la dénonce et la décèle comme une personne malade, afin que l’on pense à la guérir, après toutefois l’avoir fait voir à une ou deux autres, à ce qu’elle puisse être convaincue, si besoin est, par le témoignage de deux ou de trois, et réprimée par telle sévérité qu’il appartiendra. Et ne vous jugez pas pourtant mal affectionnées envers celle que vous décelez; mais si, en vous taisant, vous permettez que vos sœurs périssent, lesquelles vous pouviez corriger en les découvrant, vous vous rendez coupables de ce mal. Et si quelqu’une avait une plaie en son corps, qu’elle voulût cacher, craignant l’incision, ne serait-ce pas cruauté à vous de la céler, et miséricorde, de la découvrir? Compien donc plutôt devez-vous faire voir sa plaie, de peur qu’il ne s’engendre en son âme une plus dangereuse blessure ! Mais avant que la confronter aux autres, par qui elle doit être convaincue, au cas qu’elle nie le fait, il faut premièrement la faire voir à la supérieure, afin qu’étant reprise secrètement, moins de personnes en aient la connaissance. Que si elle renie le fait, alors il faut lui faire paraître les autres, afin qu’elle soit non-seulement déférée par un seul témoin, mais convaincue devant toutes, par le témoignage de deux ou trois. Etant convaincue, elle doit subir au jugement et discrétion de la supérieure ou du prêtre, la pénitence et châtiment de sa faute; laquelle, si elle refuse de recevoir, il la faut séparer d’avec les autres (ce qui n’est pas cruauté, mais miséricorde), de peur qu’elle n’en perde plusieurs autres par sa contagion; et afin qu’elle-même renfermée en quelque cellule ou prison, privée de l’entrée du chœur, du réfectoire, et de la conversation ordinaire, ait plus de moyens de penser à soi, et de reconnaître son péché. Et ce que je dis des mauvaises coutumes, il le faut encore diligemment observer, et fidè lement avertir, découvrir, reprendre et châtier toute sorte de péchés et défauts qu’on pourra remarquer, et ce, avec un grand amour des personnes, et haine des vices. S’il y en a aucune qui arrive jusques à un si grand mal de recevoir en cachette des lettres, ou quelques autres présents de quelqu’un; si elle le confesse de son propre gré, il faut lui pardonner, et prier Dieu pour elle. Mais si elle y est surprise et convaincue, elle doit être punie plus grièvement, à la discrétion de la supérieure, ou selon qu’en jugera le prêtre ou l’évêque même. »
Règle de Saint-Augustin, Extraits
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« Un jour, une nuit, un relevé, je relève un à un, une à une, des données, des années, une carte, du doigt…. d’un regard, des points, une topographie, un schéma, où j’en suis, j’apparais, suis apparu, du calme !… Dans une rue, une ville, une ruelle, enchantée!… j’entends, j’entends oui là tout contre moi comme un murmure, un bruit, une espèce de silence, d’alarme, le chrono, la caméra tourne toujours… Quand soudain, j’aperçois là tout contre moi !… comme réunis autour de moi, depuis le début en silence, en cercle, des hommes, une armée, innombrable, patiente, attentive, droite !… Les doigts, les regards crispés, les corps tendus, je les fixe, avec effroi !.. ils me fixent, tous!… Je percute enfin!… suis dans une arène!… Eux ne bougent toujours pas… »
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« Quand on décompose un mouvement, il faut voir non seulement l’acte, le mouvement mais aussi son contexte, l’environnement social et humain dans lequel il s’inscrit. L’auteur a composé son geste avec une intentionnalité visant à induire une réaction de son environnement. Ce n’est pas un hasard si composer signifie créer mais également faire avec. La volonté de vouloir jouer un rôle n’est qu’un premier pas et même un pis aller. S’incarner réellement signifie jouer le rôle de sa vie. Et ceci n’est pas un jeu, encore moins un jeu de hasard. Les enfants jouent. Les hommes et femmes, adultes matures ne s’amusent pas à tromper les autres. Ils connaissent la voie (de leur salut) et prient les autres de les enjoindre sur la voie de la vérité. Laisser une conversation en suspens, c’est comme laisser mariner un morceau de viande dans une sauce afin que celui-ci s’imprègne de tout son jus. On ne conclut pas une conversation, on l’ouvre en croyant la fermer. Souvent on s’emporte avec l’incompréhension alors que l’on ferait mieux de différer notre jugement et de réfléchir à ce que l’on a vraiment voulu nous signifier. L’adresse d’un homme se mesure à sa capacité à connaître et à s’astreindre à obéir à chacune des injonctions que sa conscience lui donne. »
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« A, (C, D, E), F et (G, H, I) sont des coordonnées. »
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« t1 et t2 sont des relevés distincts de dates, d’heures et de lieux (d1, h1, l1). »
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« Fb(x) et Fk(y), deux fonctions dont on devra déterminer les fonctions ainsi que les liaisons. »
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« Propositions »
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« Si Fb(A) à t1, alors Fk(C/D/E)(A) à t2 »
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« Si (A) ne fait pas b devant (C, D et E) à t1, alors (C, D, E) croient (et rapportent) que SF est possible (et surtout facile). »
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« Can’t let that happen. »
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« Essayer de penser les projets à partir de ses enjeux, d’identifer les acteurs, individuels, ou collectifs
Diagramme de synthèse
Pour ou Contre le Projet
1 Opposants: irréductibles, opposants, divergeants, passifs
2 Engagés en faveur : engagés concertatifs, déchirés
3 Ceux hésitants
Exemple
(Comité de quartier, maire, Parents d’élèves, journalistes, commerçants, riverains automobilistes, services techniques)
Stratégie d’Action rationnelle
Federer les mécontents(pétition)
Jouer la montre
Système d’action concrets :
Identifier les alliances les oppositions, les coalitions.
Émergence de négociations
Systèmes d’action permet de prévoir ou non les évolutions des interactions, in fine de la situation, les zones de blocage, la teneur des échanges, les points de friction, compréhension des résistances, le dynamiques de rejet, d’acceptation, identifier les acteurs à consulter, à convaincre, les opposants à prévoir,
Pour chaque objectif, définir des sous objectifs
Analyse Swot ( Forces, faiblesses( facteurq internes), opportunités, menaces( facteurs externes))
Bien réfléchir, Brainstorming
Exemples de plan d’action résultants
Sur les plans:
Administratif et juridique
Relations internes
Communications internes
Communication avec le partenaire
Actions à mettre en place à court terme, à long terme
Questions posées Est-il moralement acceptable d’utiliser l’analyse stratégique ?
À qui et comment la communiquer ou non?
Remarque : Il s’agit de questions sensibles, je vous invite à bien considérer les risques liés au partage de votre réflexion ? »
Rémi Bachelet, Analyse Stratégique
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« Les individus prendraient à la fois en compte les conséquences qui résultent directement de leurs choix et les conséquences qui découlent des options alternatives (non choisies ; Bell, 1982 ; Loomes & Sugden, 1982). Leurs choix seraient basés sur la prise en compte de la valeur subjective des options, de leur probabilité d’occurrence, mais également sur la base de comparaisons contrefactuelles, leur objectif étant de minimiser le regret qui pourrait en découler (Mellers, Schwartz, Ho, & Ritov, 1997). La méthodologie employée afin de tester cette hypothèse consiste en une situation de prise de décision à risque reposant sur un choix entre DEUX ROUES DE LA FORTUNE, dans laquelle les participants sont informés du résultat qu’ils ont obtenu (le feedback partiel), puis du résultat contrefactuel (ou alternatif, le feedback complet ; Mellers et al., 1997 ; Mellers, Schwartz, & Ritov, 1999). Suite à ces feedbacks, les participants complètent une échelle émotionnelle (allant de -50 à +50). Le feedback complet, reposant sur la présentation du résultat obtenu et du résultat alternatif, permet d’étudier le ressenti émotionnel du REGRET et du SOULAGEMENT. »
Le temps des regrets : comment le développement du regret influence-t-il la prise de décision à risque des enfants et des adolescents ?Marianne Habib, Mathieu CassottiDans L’Année psychologique 2015/4 (Vol. 115), pages 637 à 664
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«Or il ne suffit pas de dire qu’une autre solution est possible, il faut encore la produire effectivement. Par exemple, l’erreur du pacifiste est de s’aveugler sur la détermination de l’adversaire. Au lieu de rester simplement ouvert aux possibilités de paix, il fait abstraction de toute la dimension stratégique et imagine des plans pour la paix que l’adversaire est supposé ne pas vouloir ou pouvoir refuser (ou même, il n’imagine rien mais se contente d’affirmer le pur pouvoir d’imaginer une paix). Au fond, puisque l’adversité pourrait être annulée par une proposition de paix, le pacifiste se convainc que cette adversité n’est pas tout à fait réelle. Il agit comme si une relation pacifiée entre deux protagonistes ne dépendait que d’un seul des deux. Il vaut de souligner, mais sans y insister, que ce dernier moment de la réflexion nous amène en fait à sortir de la simple conviction, qui a été élaborée dans les moments précédents, au profit de la responsabilité. »
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« Il demeure un point aveugle du fait que cette solution est le produit d’une pensée séquentielle : la réflexion a porté sur chacun des moments séparément, elle s’est donc toujours effectuée entre certaines bornes, s’aveuglant momentanément sur la portée réelle de son acte. Et, par conséquent, la tâche que l’acteur s’est donnée, il se l’est donnée sans possibilité d’y repenser sur de nouvelles bases ; ce qu’il a occulté, il l’a occulté ; ce qu’il a négligé, il l’a négligé ; ce qui l’a subjugué l’a subjugué ; ce qui l’a rendu confus l’a rendu confus ; un point c’est tout. Aucune « petite voix intérieure » ne l’a alerté sur ses aveuglements et ses négligences ; rien ne lui garantit que le chemin construit entre le Moi et le Non-Moi n’est pas simplement une fausse piste. L’action projetée est donc tout à fait aventureuse ; au fond, elle ne s’est pas suffisamment détachée des contingences de l’acte d’exploration. Aussi est-il temps de lier ensemble les trois moments précédents de la réflexion et d’y jeter un regard critique.»
Maxime Parodi
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« Or, on ne la voit pas sous la neige, n’est-ce pas la crevasse. Alors nous dirons qu’elle est violente parce qu’elle avertit tout le traîneau qui va descendre 60, 70 mètres dans un trou »
Louis-Ferdinand Céline, Pierre Dumayet, Entretien
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« En examinant avec attention l’avènement de Pepin au trône, on reconnaîtra combien les Opinions sont puissantes, quelle place elles tiennent dans les révolutions, et quels malheurs elles amènent dans un Etat quand elles s’élèvent au-dessus des intérêts. »
Des opinions et des intérêts pendant la Révolution, Joseph Fiévée
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« Mais ceux qui ne peuvent que lui nuire, ce sont ces hommes très éclairés peut-être, chez qui tous les principes sont effacés et toutes les affections éteintes, qui joueraient à croix ou pile les questions les plus graves, que les convictions fortes et les sentiments intimes font sourire de dédain, pour qui la différence du bien et du mal n’est qu’UNE DISTINCTION SCHOLASTIQUE, et qui, dans toute leur conduite, privée ou politique, n’ont d’autre conseiller que l’intérêt, d’autre inspiration que la circonstance. «
Alexandre Vinet
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« Dispositions », Mentions DU MOT « Disposition », Schémas, AneCdotes, Notes de Lectures (et encore..) »
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« Disposition », ou le seuil entre ce qui nous tient et ce que nous tenons
« À rassembler toutes ces occurrences, on découvre que le mot ne désigne jamais la même chose et pourtant toujours la même chose : il nomme, sous des registres incompatibles en apparence, le point exact où la passivité bascule en acte. Tout un versant des extraits dit la disposition subie — celle dont je suis le porteur et non l’auteur. C’est le Bourdieu pastiché : « l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur » ; c’est le répertoire hétérogène de Lahire qui me précède et me fracture ; c’est la prédisposition autoritaire de Stenner, latente, attendant qu’une menace l’active ; c’est même, négativement, le constat de Bartholomew qu’« aucune disposition individuelle stable ne prédit la susceptibilité ». Ici la disposition est ce qui dispose de moi avant que je dispose de rien — et l’on voit aussitôt comment elle se mue en alibi : « réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. » La disposition comme fatalité exculpatoire.
À l’autre versant, exactement inverse, la disposition prise — disponere, mettre en ordre. Le commissaire des extraits 19-20 : « au moyen des dispositions que j’ai prises, le calme renaîtra » ; Martignac et les moyens « que les lois mettent à leur disposition » ; la loi narcotrafic et ses dispositions contestées ; et surtout cette « disposition de fonctionnaire » de François de Neufchâteau, qui arrange les canaux, les écoles, les statistiques par-delà les souverainetés. Là, disposer, c’est commander, ordonner, décider — la disposition n’est plus subie, elle est décrétée.
Or le mot offre un troisième sens qui n’est pas un compromis mais la clé des deux autres : la mise à disposition. La chambre qu’on met à l’écart pour le malade, les données « à notre disposition », l’humilité que Kempis nomme « la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit », et l’aveu bouleversant de l’extrait 14 — « me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure ». Se mettre à disposition : voilà une passivité choisie, une réceptivité qui est un acte. Et c’est exactement ce que Mounier arrache à la somnolence : la prise de conscience « n’est pas un laisser-aller, une rêverie, c’est un combat, et le plus dur ». La conscience créatrice « ne pénètre le réel que parce qu’elle a pris autorité sur lui par des appuis qui débordent la conscience » — c’est-à-dire en se disposant à recevoir ce qu’elle ne fabrique pas.
S’il fallait donc condenser tout cela en une phrase : la disposition est le seuil où l’on cesse d’être ce qui nous dispose pour devenir ce qui se dispose, et la seule liberté laissée à un être qui n’est pas l’auteur de ses dispositions tient dans cet acte étrange, mi-passif mi-souverain, de se rendre disponible. Entre l’habitus qui me porte et les dispositions que je prends, il y a la disponibilité que je consens — et c’est elle, exactement, qui sépare l’homme de la conscience somnolente de l’homme de la conscience créatrice. Le médecin de l’extrait 17 le dit à sa façon : « rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle ». Non parce qu’on naît disposé, mais parce qu’on choisit de l’être. »
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1 « Reste débattu : la pseudo-profondeur perçue est-elle un défaut de détection (incapacité à voir le vide) ou un biais d’ouverture réflexe (« réflexive open-mindedness ») — c’est-à-dire une disposition à attribuer du sens là où il n’y en a pas, par charité interprétative excessive ? Pennycook et al. plaident pour une co-occurrence des deux mécanismes ; Dalton conteste la validité de l’échelle au motif que des phrases « aléatoires » peuvent fortuitement être pourvues de sens. »
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2 ET 3 « Bartholomew & Wessely concluent qu’aucune disposition individuelle stable (extraversion, neuroticisme, QI) ne prédit la susceptibilité : « il n’y a pas de prédisposition particulière à la maladie sociogénique de masse ; c’est une réaction comportementale que n’importe qui peut montrer dans les bonnes circonstances. » La couverture médiatique intense exacerbe les flambées. »
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4 ET 5 « Bernard Lahire, L’Homme pluriel : les ressorts de l’action, Nathan, 1998 ; La Culture des individus, La Découverte, 2004 ; Tableaux de famille, Seuil/Gallimard, 1995 — théorise la « pluralité dispositionnelle » : chaque individu, et en particulier chaque élève, porte en soi un répertoire hétérogène de dispositions cognitives, langagières et culturelles, qui peut, dans des contextes spécifiques, excéder le répertoire du maître. Lahire conteste explicitement l’idée bourdieusienne d’un habitus unifié. »
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6″Oui, le corpus offre des concepts théoriques articulés : vigilance épistémique (Sperber et al. 2010), théorie argumentative du raisonnement (Mercier & Sperber 2011, 2017), injustice testimoniale (Fricker 2007), chambres d’écho versus bulles épistémiques (Nguyen 2020), expertise contributoire / interactionnelle (Collins & Evans 2007), normalisation de la déviance (Vaughan 1996), cascades informationnelles et réputationnelles (Bikhchandani, Hirshleifer & Welch 1992 ; Kuran & Sunstein 1999), transversalité institutionnelle (Tosquelles, Oury, Guattari), obstacle épistémologique (Bachelard 1938), pluralité dispositionnelle (Lahire 1998). »
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7 « Il ne faut donc plus parler, comme le fait une psychologie statique, d’« états » de conscience ; non même plus, comme une psychologie dynamiste, encore trop impersonnelle, de « flux » de la conscience, mais de prise de conscience. LA PRISE DE CONSCIENCE N’EST PAS UN LAISSER-ALLER, UNE REVERIE, CEST UN COMBAT, ET LE PLUS DUR, de l’être spirituel, la lutte constante contre le sommeil de la vie et contre cette ivresse de la vie qui est un sommeil de l’esprit. La conscience aventureuse cherche perpétuellement un sens à sa propre activité. Sa prise est prise de possession d’une valeur qui, à peine appréhendée, lui pose ses ultimatums. La conscience prenante est prise à son tour dans la nécessité du choix, captive de sa capture. Et cette dramatique est la palpitation même de la vie psychologique. Mettons à part les malades de la conscience, par excès et par défaut. Ils abondent depuis la crise de la conscience occidentale qui a suivi l’optimisme rationaliste du XVIIIe siècle et les progrès de la connaissance de l’inconscient. Il semble qu’à trop s’occuper de soi la conscience trouble elle-même son propre fonctionnement. L’arrêt qui inaugure l’acte de conscience a été pour un certain nombre de nos contemporains un prétexte à fuir l’action. Comme le coureur de Zénon, ils perdent dans la réflexion sur la course le pouvoir d’atteindre le but. Le philosophe, au lieu d’ouvrir sa raison, ratiocine à perdre souffle sur la raison. L’historien oublie Napoléon dans l’histoire des historiens de Napoléon. La vie intérieure sert d’excuse à DESERTER LA VIE EXTERIEURE. L’introspection SE SUBSTITUE A L’ACTION AU LIEU DE L’ECLAIRER, le rêve à la réalité au lieu de la transfigurer. La politique se perd en discours, l’esprit public en opinions, la spiritualité en effusions, la pensée en prolégomènes, l’énergie en velléités. Cette conscience cancéreuse emploie les processus de la conscience à renverser la fonction même de la conscience. La conscience créatrice est action et commandement, effort vers l’action plus haute et le commandement plus efficace ; la conscience cancéreuse est recul devant l’action, et démission de poste. La conscience créatrice est un processus d’engagement, la conscience cancéreuse un procédé d’évasion. La conscience créatrice est un instrument de vérité et de clarté, la conscience cancéreuse est un appareil de mystification. Rien ne serait plus abusif ni plus dangereux que de réprouver l’une parce que l’autre mène la vie et la pensée à la déroute. Il est possible qu’il y ait au fond de toute conscience comme un mal secret, un pouvoir destructeur de soi et du monde, du moins dans notre condition. Mais ce mal de la conscience n’est pas son essence. L’impuissance d’un Amiel ne condamne pas plus la connaissance de soi que les délires des intellectuels n’accusent l’intelligence, contrairement à ce que pense l’anti-intellectualisme moderne aussi bien que le rationalisme qu’il combat. On ne saurait donc demander la plénitude de la conscience sans demander la plénitude de l’engagement. La conscience agissante est susceptible d’une ouverture plus ou moins grande sur le champ de l’expérience. Il y a des consciences larges et puissantes ; l’amplitude et la mobilité de leur regard leur permet de présenter à l’action une diversité de données et une souplesse de conception qui en multiplient l’effet. Ce sont DES PSYCHISMES DE HAUTE ORGANISATION QUE L’IMPREVIU NE SURPREND PAS, DE JUGEMENT SUR, MAITRE D’EUX-MEMES ; noyé dans la perspective du champ, l’obstacle leur est deux fois moins redoutable. La largeur de conscience peut même masquer l’inémotivité en lui rendant de l’animation. Mais elle diminue la force percutante de l’action en introduisant la nuance et l’hésitation. Le rétrécissement du champ de conscience diminue, par contre, le nombre et la disponibilité des éléments mobilisables par l’action, bien qu’il favorise parfois la profondeur de la prise psychologique. Il est caractéristique de l’émotivité, et en conditionne toutes les suites : mensonge émotif, désarroi, injure, raideur et incohérence de réaction, etc. On le trouve dans la faiblesse psychologique et l’asthénie. L’homme qui se fatigue vite restreint, avec ses intérêts, l’ouverture de son regard et de sa réflexion. Ce rétrécissement se produit spontanément chez le vieillard, qui réduit ses perspectives présentes aussi bien que ses souvenirs. Il est à la base de la distraction. Il atteint des formes morbides chez les névropathes, notamment dans le somnambulisme et dans le dédoublement hystérique. A égalité d’ouverture, la conscience peut varier considérablement en résonance et en profondeur. DESSOIR DISTINGUE L’HOMME QUI EST, L’HOMME QUI VIT, L’HOMME QUI PRODUIT. L’homme qui est laisse aller sa vie, mais nous préférons appeler ce type : l’homme de la conscience somnolente. Il prend les choses telles qu’elles vont et lui-même tel qu’il vient. C’est aussi l’homme de l’indifférence. Il PASSE A COTE des choses sans entendre leur poésie, à côté DES HOMMES SANS ECOUTER LEUR APPEL. Avec les compagnons d’Épicure, il aspire au repos absolu, au néant de risque et d’action. Il ne crée rien : ni amitié, ni famille, ni œuvre, ni affaire, ni parti, ni destin. Dans cette disposition composent une carence de la vitalité organique et une inertie de l’élan spirituel. Certains s’éveillent de ce sommeil organique par des douches et quelques injections de glandes. Ils peuvent aussi exciter l’application à la vie par de patients exercices. Mais la plupart des cas requièrent LE COUP DE FOUET D’UNE VERITABLE CONVERSION A UNE CONSCIENCE RFLECHIE. « L’homme qui vit », nous l’appellerons l’homme de la conscience savourante. A sentir glisser en lui le courant de la vie, il prend un tel plaisir qu’il ne veut lui connaître ni au-delà, ni finalité. Il est perpétuellement semblable à l’adolescent qui respire, aime, s’épanouit dans la fraîcheur des jours heureux sans S’INQUIETER D’ORIGINES, DE DESSOUS, DE BUTS OU DE PROBLEMES. Tel est le mode fondamental de la conscience artiste, quelque promotion qu’elle puisse ensuite accepter. Elle ressent intensément les vibrations et les miracles de l’être, elle porte parfois jusqu’à la douleur ou à l’exaltation le spectacle des drames humains, mais ils n’existent pour elle que comme une nourriture savoureuse. Au-dessus de ceux-là est l’homme qui a enté sa conscience sur le royaume des valeurs. Il est bien plus essentiel que « l’homme qui produit », et nous l’appellerons l’homme de la conscience créatrice. L’élan spirituel l’arrache aussi bien au sommeil de l’automatisme qu’à la fascination du présent ou aux évasions de la conscience rêveuse. Il est tout entier un homme de l’avenir et de l’au-delà. Au-dessus de la vie, il y a pour lui UNE AUTRE EXISTENCE A CONQUERIR. Mais personne n’est en même temps plus présent à l’acte qu’il pose et aux hommes qui l’entourent. Quand le rationaliste parle du devoir d’« être conscient », il semble qu’il le limite à la lucidité analytique d’un savoir. Pour la conscience combattante, être conscient, c’est infiniment plus. Ce n’est pas refléter, c’est faire face. Or si nous consentons volontiers à regarder passer sur le miroir d’une vie rêveuse les ombres même cruelles d’une réalité qu’en fin de compte nous désertons, nous nous prêtons beaucoup moins volontiers à ce face à face, sur DES ROUTES PRECISES ET DROITES QUI NE LAISSENT PAS D’ECHAPPATOIRES, avec les mystères impérieux qui exigent notre choix et notre décision. La psychanalyse a rendu à la croissance peureuse le grand service de démasquer sa tendance à enterrer vivants les souvenirs, les problèmes, les questions qui l’embarrassent ou l’humilient. Elle nous propose le courage de les maintenir dans la conscience afin de les user ou de les sublimer dans l’action ; contre la politique de l’autruche, elle désigne comme une condition primaire de la santé de l’esprit le courage de ne pas « fuir ses ombres mentales », d’« aller au-devant de ses faiblesses intimes », d’énoncer en vérité ce que nous dissimulons sous des mensonges, en un mot LE COURAGE PREALABLE DE S’ACCEPTER TEL QUE L’ON EST. Mais ce goût de la vérité intérieure n’est pas une vertu de statisticien. C’est un hommage à la vérité qui sauve, contre le mensonge qui tue. C’est une option de valeur, un pari pour une vie droite, large, aérée. A ce moment seulement la conscience est parvenue à sa plénitude. La personne créatrice ne pénètre le réel et ne domine la vie que parce qu’elle a pris autorité sur eux par des appuis qui débordent la conscience. »
Emmanuel Mounier
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8 » Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, Cambridge UP, 2005) a démontré que la prédisposition autoritaire reste latente tant qu’elle n’est pas activée par menace normative : désigner un « Washington » ou une « CIA » comme Autre absolu manufacture la menace qui active la prédisposition, produisant la cohésion désirée. Enfin, Heinz Kohut (The Analysis of the Self, IUP, 1971 ; « Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage », 1972) éclaire la violence contre les dissidents : la rage narcissique est la réponse standard à la blessure de la figure idéalisée — « besoin de vengeance, de réparer un tort par tous les moyens, compulsion sans relâche » — ce qui explique la disproportion des attaques contre le « traître » qui menace la fonction self-object du groupe. Piera Aulagnier (La Violence de l’interprétation, PUF, 1975) achève : le contrat narcissique par lequel le groupe investit l’enfant en échange de la promesse implicite de reconduire la voix des ancêtres rend toute critique interne littéralement ressentie comme trahison de la vie elle-même. »
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9 » Karen Stenner (The Authoritarian Dynamic, Cambridge UP, 2005) a démontré que la prédisposition autoritaire reste latente tant qu’elle n’est pas activée par menace normative : désigner un « Washington » ou une « CIA » comme Autre absolu manufacture la menace qui active la prédisposition, produisant la cohésion désirée. Enfin, Heinz Kohut (The Analysis of the Self, IUP, 1971 ; « Thoughts on Narcissism and Narcissistic Rage », 1972) éclaire la violence contre les dissidents : la rage narcissique est la réponse standard à la blessure de la figure idéalisée — « besoin de vengeance, de réparer un tort par tous les moyens, compulsion sans relâche » — ce qui explique la disproportion des attaques contre le « traître » qui menace la fonction self-object du groupe. Piera Aulagnier (La Violence de l’interprétation, PUF, 1975) achève : le contrat narcissique par lequel le groupe investit l’enfant en échange de la promesse implicite de reconduire la voix des ancêtres rend toute critique interne littéralement ressentie comme trahison de la vie elle-même. »
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10 » Les réseaux opposent : la contre-surveillance et la détection des infiltrés ; l’intimidation et l’élimination des témoins (en Belgique, des attaques au domicile peuvent être commandées sur Snapchat pour quelques centaines d’euros) ; la compartimentation cellulaire ; l’usage de messageries chiffrées puis, après leur démantèlement, la fragmentation vers des outils plus petits ; et la corruption ciblée d’agents publics. La loi narcotrafic française de 2025 répond en créant un statut de repenti inspiré de la législation antimafia italienne et en imposant aux plateformes de permettre l’accès aux échanges cryptés sur autorisation — disposition contestée et partiellement censurée. »
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11 « «M. de Martignac, ministre de l’intérieur . Je ne viens pas justifier devant vous les libellistes ni les libelles ; je les méprise et ne les défends pas. Mais je viens examiner deux questions très sérieuses, qui touchent aux bases de notre ordre social et qui méritent par conséquent toute votre attention. Je vous supplie de les examiner avec moi, comme des questions de théorie, indépendantes de tous souvenirs et de toutes personnes auxquelles elles peuvent s’appliquer. C’est ainsi qu’on est sûr de juger sainement, en son âme et conscience. Je crois d’abord qu’il est d’une haute importance pour nous de distinguer soigneusement, dans les questions qui nous occupent, ce qui serait d’usage et ce qui peut être d’abus. Ainsi je ne puis admettre, comme principe absolu, que le gouvernement n’aurait pas le droit, au moment d’une réélection générale, de se défendre par des journaux et par des brochures, contre les attaques des brochures et des journaux. On s’est généralement accordé à dire dans cette Chambre, que la dissolution du Corps électif, que la convocation des collèges, constituait une sorte d’appel fait au jugement du pays. J’admets cette définition, quoiqu’elle soit loin d’être complète, et quoiqu’elle n’embrasse, dans la réalité, qu’un des côtés de cette grave question ; mais enfin, je l’admets, et je raisonne dans cette hypothèse. ( Ecoutez, écoutez. ) Si le pays doit être appelé à juger, il faut, comme juge, qu’il soit éclairé, et, pour l’être, il faut nécessairement entendre la défense de tous ceux qui sont appelés à se défendre devant lui. Ceux qui attaquent les ministres, ceux qui espèrent que le renversement du ministère sera le résultat de l’opération qui se prépare, prit pour eux tous les moyens que les lois les plus larges et les plus généreuses mettent à leur disposition. Ils ont la voie des journaux ; ils ont la voie des brochures : en un mot, ils ont toutes les voies que la publicité la plus étendue peut offrir. Ils peuvent contrôler d’une manière inexacte, injuste, les actes des ministres ; ils peuvent calomnier leurs intetitions ; ils peuvent leur supposer des intentions qui ne sont pas dans leurs cœurs ; ils peuvent les représenter comme les ennemis du pays et de nos institutions : Messieurs, les partis ne sont pas toujours impartiaux, et le juge qui s’en rapporterait à eux courrait grand risque de s’égarer. Dans de telles circonstances, lorsque le gouvernement est obligé par devoir de porter aux extrémités du royaume, des écrits qui l’attaquent et qui sont destinés à la publicité, ne lui sera-t-il pas permis de porter en même temps des écrits qui contiennent et sa justification et ses griefs ? Il y aurait de l’injustice à ne pas le lui permettre ; ce serait lui refuser le soin de sa conservation. Le gouvernement a non seulement le droit, mais encore le devoir d’exercer une juste iufluence sur les élections, dans des limites sages et régulières, sans que cette influence puisse s’étendre à des moyens réprouvés par l’honneur. Sur ce point, nous sommes d’accord avec vous ; nous repoussons toutes les fraudes. Mais le moyen de défense pris de la publicité, ne peut être considéré ni comme une fraude ni comme un abus d’autorité ; car l’autorité en l’employant, ne fait qu’exercer un droit qu’elle tient de la loi. Ainsi nous devons reconnaître un principe, abstraction faite de l’exception qu’on veut y trouver ici, que l’administration a le droit et le devoir d’employer à sa défense le moyen de publicité dont on se sert contre elle. Voix nombreuses : Cela est évident.»
Archives parlementaires de 1787 à 1860
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12 ET 13 » Le sourire aspasmique est d’un grand secours pour reconnaître l’état moral des malades. Comme il est le résultat d’un sentiment de l’ame; il se présente sous des aspects différens suivant le genre d’affections et le caractère des passions qui agitent les malades, et dont il exprime toutes les nuances. C’est une ressemblance de plus qu’il a avec le sourire naturel. Si l’on observe attentivement les individus chez lesquels ce sourire se montre, il sera bien facile de reconnaître leur disposition intérieure, de s’assurer de la nature de l’objet qui les occupe, il sera facile de distinguer les sourires de la joie, du ravissement, de l’admiration, de la contemplation, de l’extase, www. de la hauteur, de la fierté, du dédain, de la suffisance, de l’orgueil, de la bouffissure, de l’imbécillité, de l’idiotisme, etc. Du sourire morbide tétanique. C’est celui que les auteurs ont désigné sous le nom de rire sardonique ou ris sardonien, expression vicieuse qui ne donne absolument aucune idée da mal, et qui ne saurait être mieux remplacée que par celle de tétanique qui embrasse toutes les diverses manières d’être de cette espèce de rire, et en donne la véritable nature. C’est aussi cello que, à l’exemple de M. Roi, nous adopterons. L’origine du mot rire sardonique n’est point connue; on peut la regarder comme un problème encore non résolu. Cependant l’opinion généralement admise est que le mot sardonique ou sardonien dérive de celui de Sardaigne, île où croît en grande quantité une plante nommée sardonia herba, sardoa herba, sardoine, etc., plante de la famille des renonculacées, à l’usage de laquelle on attribuait le rire sardonique. Prise dans un langage figuré, cette épithète désigne ordinairement un rire forcé, et sous le masque duquel on cherche à déguiser des. sentimens peu compatibles avec l’expression vraie du rire naturel et franc de la joie expansive. Voyez à ce sujet les adages d’Erasme, centur. 5, chiliad. 3, adag. 1. Cesourire est bien différent du précédent, il est essentiellement convulsif, il est toujours lié à une affection physique, tandis que le précédent est toujours le symptôme d’une affection morale; on peut donc le ranger daus la classe des spasmes; mais il faut bien distinguer qu’il ne forme jamais à lui seul une affection; il n’est jamais qu’un symptôme, l’effet d’une maladie particulière. Beaucoup d’auteurs cependant ont commis l’erreur de le considérer d’une manière absolument isolée, et entre autres, Sauvages. On sent qu’une semblable erreur est infiniment préjudiciable dans le traitement surtout qui n’appartient point réellement au rire sardonique, mais à l’affection principale dont il dépend. M. Roi, appuyé sur l’autorité de M. Richerand, pense qu’il y a beaucoup de ressemblance entre le rire sardonique et le trismus maxillaire; mais je pense que ce rapprochement. est un peu forcé. Le rire tétanique a une manière d’être à lui, et il est bien loin de présenter la même gravité que le trismus. Mais ces deux maladies, ayant réellement quelques rapports, on a cru pouvoir les assimiler et les confondre; c’est certainement à tort. Il n’est pas de mon sujet de parler ici du trismus. Voyez ce mot. Je me contenterai de tracer les caractères du rire tétanique, et M. Roi sera mon guide. Invasion. Elle est ordinairement lente, dans quelques cas cependant elle est rapide; elle est précédée par quelques phenomènes locaux ou généraux qui varient suivant les cas. Avi cenne (De medic. cordial., lib. III, cap. xvi) dit que l’on sent d’abord une douleur dans les os de la face avec une espèce d’engourdissement et de trémulation de la peau qui les couvre, ce qui est une erreur, parce que bien certainement ce n’est pas dans les os, mais bien dans les muscles et les nerfs de la partie malade que la douleur existe. Une fois que le sourire tétanique est bien caractérisé, on observe les phénomènes suivans: l’ensemble de la physionomie est altéré; quelquefois les traits sont épanouis et sembleraient exprimer la gaîté; d’autres fois, au contraire, ils sont concentrés, abattus, à l’exception de ceux de la région labiale qui sont dirigés en dehors d’une manière démesurée, ce qui établit à la face un contraste pénible. D’autres fois il y a de petits mouvemens convulsifs partiels ou généraux. Les lèvres sont distendues et retirées vers les joues, la bouche close ou plus ou moins ouverte, de manière que les dents sont en partie découvertes. Dans quelques cas, les lèvres rapprochées dans le milieu sont écartées sur les côtés ou vers les angles; les joues se dépriment, se creusent, et font saillie vers les pommettes. Les mâchoires rapprochées se serrent spasmodiquement; les dents se heurtent et craquent. il peut arriver qu’il n’y ait qu’un seul côté de la face contracte: alors il y a une véritable distorsion de la bouche comme dans quelques cas d’hémiplégie, avec lesquels il ne faut cependant pas confondre cet état. Il peut se faire aussi que la contraction soit permanente, ou seulement passagère et alternative, comme dans beaucoup de convulsions. Il est impossible de ramener les lèvres à leur état naturel. Les muscles sont durs, inflexibles, et s’opposent à tout mouvement contraire à celui de leur contraction; quelquefois il y a une sorte de ptyalisme, les lèvres écartées ne pouvant plus s’opposer à l’écoulement de la salive qui dans quelques cas est sécrétée en plus grande abondance qu’à l’ordinaire. Les mouvemens convulsifs ne se bornent pas toujours aux muscles labiaux ; ceux des autres régions de la face peuvent y participer plus ou moins, et même quelquefois ceux du cou et des épaules, et le malade conserve alors l’attitude d’un porte-faix qui s’efforcerait de soulever et de transporter un pesant fardeau, comme le dit Coelius Aurélianus : Ut etiam colla atque humeros rapiat, et ità patientes faciat commoveri Lanquàm onus humeris bajulantes transferendi ponderis causá (Morborum chronicorum, lib. 11, cap. 11, De canino raptu); mais je pense que, dans ces derniers cas, c’est abuser du mot que de regarder cet état comme un sourire tétanique, bien plutôt un véritable tétanos. Enfin l’on voit quelquefois survenir, d’après la remarque de Celse, la fièvre et un changement de coloration du visage qui devient plus ou moins li c’est vide, ou bien conserve à peu près sa couleur naturelle. Is cum acutá ferè febre oritur: os cum ric’u quodam pervertitur, ideò que nihil aliud est quàm distortio oris. Accedit crebra coloris in facie totoque corpore mutatio: somnus in promptu est. (De re medicá, lib. IV, cap. 1.) Il est une division du sourire tétanique que M. Roi indique et qui me semblerait très-importante à établir; elle serait basée sur la nature des contractions qui peuvent être permanentes ou alternatives, ce qui forme deux états bien différens, et je considère les dernières comme constituant le véritable rire convulsif ou sardonique. Nomenclature et variétés du sourire tétanique. On a donné à ce phénomène une foule de noms qui tous signifient la même chose, et qui désignent toujours ou le plus souvent l’état convulsif des lèvres, avec rétraction permanente de ces parties vers les joues. Les principales de ces dénominations sont celles de rire ou ris sardonique, sardonien, sardonion, sardion, sardoïcon, sardianicon, sardonicos gelos des Grecs; sardorum, tortura faciei, tortura oris, distortio oris, risus sardonicus ou sardonius des Latins; sardiasis de Linnæus ; spasme, convulsion sardonique de Sauvages; trisme sardonique de Baumes, etc. La première des variétés est cet état particulier du visage et de la bouche surtout, appelé face riante, physionomie riante, air riant, ou souvent bouche riante, et qui est ordinairement le premier degré du sourire tétanique. Il consiste dans une sorte d’épanouissement du visage ou dans un léger sourire convulsif suscité par de petites saccades ou contractions spasmodiques répétées ou continues des muscles faciaux. Il se montre surtout pendant le sommeil, particulièrement chez les enfans; il est léger, fugace, et n’est, pour ainsi dire, qu’un mouvement oscillatoire, un frémissement désagréable des lèvres qu’il est bien difficile d’exprimer, et que M. Roi compare avec assez de raison à la grimace de la bouche pendant la déglutition ou à la vue d’un breuvage qui répugne fortement. Cette physionomie est presque toujours l’indice de convulsions imminentes. Deuxième variété. Rire cynique, risus cynicus, spasme, convulsion, tic cynique, cynogelos, tic cycogèle, trisme cynogélique cynicon, spasmon en grec; spasmus cynicus en latin. Ainsi nommé à cause de la comparaison grossière que l’on a faite de cette disposition avec la grimace que font les chiens dont on excite la colère. Il est des auteurs qui donnent spécia lement le nom de spasme cynique à la convulsion d’un seul côté de la face avec rétraction de l’une des commissures labiales, ou bien à la contraction forcée de l’une des lèvres seule ment, tandis qu’ils réservent le nom de rire sardonique, à la diduction complette et simultanée de la bouche en totalité. Troisième variété. Rire canin, ris de chien, spasme canin risus caninus, spasmus caninus, raptus caninus. C’est dans cette variété qu’a spécialement lieu la contraction des muscles petits sus-maxillo-labiaux ou canins, de manière que la lèvre supérieure rétractée en haut laisse à découvert une portion de l’arcade dentaire correspondante. On a comparé cet état des lèvres à celui qui a lieu lorsqu’on est obligé de faire de grands efforts pour l’expulsion des matières fécales, ou bien lorsqu’on veut fixer un objet dont l’éclat fatigue les yeux. Quatrième variété. Rire de saint Médard. L’origine de ce rire est assez singulière pour être rapportée. On raconte qu’il y avait autrefois en Touraine la statue de saint Médard vers laquelle le peuple se rendait de toutes parts pour guérir ses maux de dents. Ce saint montrait les siennes à tous ceux qui venaient l’invoquer et lui adresser de pieuses offrandes pour le soulagement de leur mal. Cette grimace fut comparée au rire sardonique. Cinquième variété. Rire forcé, rire convulsif, rire spasmodique, rire bátard, que l’on emploie quelquefois mal à pos pour désigner le sourire tétanique en général. Il existe encore un assez grand nombre de variétés peu importantes qu’il serait trop long d’énumérer, et qui d’ailleurs peuvent, pour la plupart, se rapporter à l’une de celles que je viens de décrire. »
Dictionnaire des sciences médicales une Société de médecins et de chirurgiens
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14 « « C’est à cette heure-là que je vais pouvoir me mettre à la disposition d’une énergie qui m’est supérieure (…) et d’un état de conscience particulier, qui me donne cette grande énergie dans le flux de laquelle je peux écrire. C’est comme si dans cet état de disponibilité là, qui est vraiment une disponibilité anormale, le monde m’apparaissait enfin, que les choses devenaient enfin visibles et que je pouvais les nommer et les entendre. » »
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15 « Dans son discours à l’hôpital, il évoque la police qu’il a appelée à plusieurs reprises peu avant son hospitalisation pour se plaindre de la disparition de son portefeuille. Lorsque nous le rencontrons au cours de son hospitalisation, il est couché par terre dans sa chambre, recouvert de couvertures pour se protéger des microbes liés, dit-il, aux autres patients. Il demande avec insistance d’aller à son domicile vérifier si des affaires ont disparu de chez lui, craignant qu’on soit rentré chez lui pendant son absence et qu’on lui ait à nouveau dérobé des affaires. L’état anxieux et la crainte des microbes diminueront rapidement grâce à des mesures tenant compte de ses craintes (aspect réel), comme mettre à sa disposition une chambre à l’écart des intrusions des autres patients. Au cours de nos rencontres avec lui, à de multiples reprises, il a mis notre mémoire en défaut, en critiquant de minimes imperfections du système hospitalier, toujours sur une base factuelle vérifiable. Pourtant, un diagnostic d’état psychotique avait été porté à répétition par d’autres cliniciens pour A. »
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16 « Rôle différentiel des profils cognitifs
Au niveau cognitif, nous avons développé des profils qui opposent assez clairement le syndrome d’Asperger à d’autres conditions, à l’intérieur des troubles envahissants du développement. Le profil de l’Asperger au test d’intelligence Wechsler comporte un creux relatif en compréhension, comme l’autisme, mais aussi au code, et un pic en information, vocabulaire et surtout, similitude. Goldstein et al, (2002) indiquent un recouvrement entre un (sur 4) des clusters de patients schizotypiques,
(Pic au Bloc à dessin et information, creux en compré hension) et l’autisme de haut niveau. Enfin une dernière étude (Bolte et al., 2002) trouve que le sous-test compréhension est mieux réalisé dans la schizophrénie, tandis que le sous-test Similitude est plus élevé dans l’autisme. C’est surtout le pic en similitude qui parait le plus discriminant dans les trois séries de données à notre disposition. »
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17 « Comment se fait–il donc que cette profession, si noble, si respectable, se soit vue en butte aux traits de la satire, ait servi d’objet à la risée publique ? Par quelle fatalité, dans le dix–neuvième siècle, à cette époque que l’on regarde comme le siècle des lumières, une prévention injuste autant que funeste continue–t–elle à peser sur la médecine, et dénonce encore au tribunal de l’opinion comme purement conjecturale une science qui procède aujourd’hui dans sa marche avec autant de méthode qu’aucune autre ; une science dont les préceptes étayés de faits nombreux et incontestables sont à la fois adoptés par le raisonnement et consacrés par l’expérience. Ces questions, qui sont ici d’un si grand intérêt, doivent me permettre d’émettre quelques réflexions. On a toujours reconnu dans la calomnie, ou la malignité des détracteurs, ou la sotte crédulité du public ; ou bien, et l’on doit l’avouer franchement et sans détour, l’omission, soit des connaissances, soit des qualités nécessaires pour remplir dignement la tâche délicate et souvent pénible qu’un état impose à ceux qui l’exercent.
Je ne disserterai pas longuement sur ces trois propositions, que je crois vraies ; et personne, je pense, n’en conteste l’influence puissante sur le mal dont nous nous plaignons à si juste raison. Qui ne sait combien la malignité des détracteurs de la médecine contribue à faire prendre d’elle une opinion désavantageuse ? Combien l’arme de la plaisanterie, à laquelle les censeurs de notre art ont toujours recours pour l’attaquer, porte des coups plus dangereux qu’aucun autre, dans un siècle où un bon mot lancé adroitement a souvent décidé des esprits que n’eût pas ébranlés une vérité mathématique ! Quelquefois, il est vrai, ces détracteurs ont employé des raisonnements captieux et d’odieuses calomnies : je ne chercherai pas à les confondre ; cela m’entraînerait trop loin. D’ailleurs d’illustres athlètes, plus redoutables que moi, ont déjà repoussé victorieusement, à diverses époques, leurs attaques mensongères ; et récemment encore, le vénérable Cabanis a opposé des arguments irréfragables à leurs objections spécieuses.
Je me contente de dire, en réponse aux calomnies de ces incrédules par ton, à ces demi–savants, fléaux de la société, à ces prétendus esprits forts, ces raisonneurs impitoyables qui, armés de leur Molière, de leur Montaigne, de leur J.-J. Rousseau aiguisent des épigrammes contre la médecine et les médecins ; il le suffit de leur dire que, grande dans ses vues, sublime par les bienfaits qu’elle sait répandre, la médecine, justement nommée le sacerdoce de l’humanité, a d’ailleurs triomphé depuis longtemps de ses détracteurs. Ceux–mêmes qui l’ont le plus vivement attaquée ont fini par lui rendre hommage :
« Si je faisais, écrivait J.-J. Rousseau à Bernardin de Saint–Pierre, une nouvelle édition de mes ouvrages, j’adoucirais ce que j’ai dit contre les médecins ; il n’y a pas d’état qui demande plus d’études que le leur, et par tous les pays ce sont les hommes les plus véritablement utiles et savants. »
L’aveugle crédulité du public est une cause, ai–je dit, qui contribue à répandre une défaveur injuste sur la médecine. N’est–il pas avéré en effet que, journellement abusée par les promesses magnifiques, les discours astucieux du faux savoir, la multitude a bien des fois eu lieu d’imputer à la médecine le déplorable effet des recettes hasardeuses que préconise effrontément son méprisable rival, le déhonté charlatanisme. Ne voyons–nous pas de nos jours des gens qui croient aux spécifiques universels, ou qui, persuadés que les maladies sont des ennemis dont on triomphe avec plus de facilité quand on leur oppose un plus grand nombre de médicaments, préfèrent, dans leur stupidité, le charlatan qui en est témérairement prodigue, au médecin qui s’en montre prudemment économe ?
Il est une troisième source de ce discrédit qui a atteint la médecine ; et celle–là, je le répète, nous devons l’avouer, n’exerce pas une influence moins grande. Si l’art n’obtient pas encore de tous les membres de la société le tribut de vénération et de reconnaissance dû à la sublimité de ses lumières, à la grandeur de ses bienfaits, c’est dans l’inaptitude de beaucoup de ceux qui l’exercent qu’il faut aussi malheureusement en placer la cause. Quand on jette un coup d’œil impartial sur la grande famille que décore le beau nom de médecin, on est forcé d’avouer qu’il en est qui sont peu dignes de ce titre honorable ; qui dépourvus, je ne dirai pas des connaissances, mais des qualités que cet état suppose et demande, compromettent à chaque pas la dignité de ce nom, aussi difficile à soutenir qu’il est glorieux à porter. Sans doute il me serait facile de tracer ici le portrait de quelques–uns de ces personnages ; mais je devais exposer les qualités du médecin ; et c’est assez prouver que celui qui ne les a pas est indigne de sa profession.
Vocation et Devenir Scolaire
Je terminerai cette première partie, déjà beaucoup plus longue que je n’aurais voulu, par une réflexion qui signale une cause bien liée, je crois, avec ce que je viens de dire sur l’impéritie, ou plutôt sur l’inaptitude de plusieurs médecins : je veux parler des motifs qui portent bien des gens peut–être à embrasser la plus noble des professions. Il est assez prouvé, je pense, par tout ce que j’ai dit, que le cœur du médecin, ou celui qui se dispose à le devenir, ne doit être étranger à aucune vertu. Combien donc doit nous paraître ridicule et étrange cette bizarrerie qui permet à tout individu qui veut étudier la médecine d’embrasser cet état, sans apprécier ces heureuses dispositions dont chacun doit apporter le tribut à l’état qu’il embrasse ! Il semble que tous les hommes sont également appelés à devenir les disciples du dieu d’Épidaure : on ne calcule pas assez, ce me semble, que rien ne peut tenir lieu d’une vocation naturelle.
S’il est vrai cependant que les progrès que nous faisons dans une science sont toujours en raison de cette impulsion innée qui nous a portés à nous en occuper, pourquoi ne pas s’assurer de bonne heure, par des épreuves multipliées, de l’inclination de celui qui aspire au titre de médecin ? Tandis que tout est prodigué pour rendre un jeune homme capable de commander à ses semblables, d’administrer les finances, de faire exécuter les lois, l’insouciance la plus dangereuse laisse au hasard le soin de former les bienfaiteurs des hommes. Souvent des goûts irréfléchis, de fausses spéculations d’intérêts ou de convenances, l’espoir de s’environner de la considération publique, nous jettent sur une mer orageuse, dont nous ne connaissons les écueils que lorsqu’il n’est plus en notre pouvoir de les éviter.
Il serait sans doute à désirer que l’on pût, pour ainsi dire, peser dans une balance sévère les qualités de ceux qui se destinent à l’étude, à la pratique de l’art de soulager les hommes. Le genre humain mériterait bien cette considération, que l’on veillât de près sur ceux auxquels il remet le soin de veiller sur sa vie. Les auteurs qui ont écrit en médecine ont, à la vérité, tracé le portrait de celui qui se destine à l’exercice de cette profession ; mais ce portrait n’a pas été sanctionné par les lois, et jamais elles n’ont repoussé d’elle celui qui y portait un cœur féroce ou peu compatissant. On doit encore, comme je l’ai dit, exiger de ceux qui veulent se livrer à cette étude des qualités morales d’autant plus étendues qu’elles s’altèrent souvent par le temps ; il faut que les néophytes se fassent une sensibilité par principe, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui, loin de s’user, se fortifie au contraire par le tableau répété des maux de la triste humanité, et qui prévienne le vide affreux qu’ils éprouveront quand l’habitude aura éteint dans leur cœur la sensibilité qu’y plaça la nature. » »
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18 « Vous avez lu La Distinction. Vous y avez appris, j’en suis certain, que l’agent social n’est pas l’auteur souverain de ses dispositions, mais leur porteur. Vous ne pouvez donc me reprocher d’être l’effet d’un champ — médical, administratif, peu importe — dont les règles immanentes sélectionnent depuis longtemps les conduites que mon manuel se contente de mettre en formules. Bourdieu écrivait que l’habitus est cette « grammaire générative » qui produit des conduites « objectivement ajustées » à la position. Ma position exigeait un certain ajustement ; je m’y suis ajusté. Le scandale n’est pas que je me sois ajusté ; le scandale est que vous ayez cru, vous, lecteur formé, qu’on puisse occuper une position sans s’y ajuster — comme si la skholè qui vous protège, vous, des nécessités du monde, était une faculté universelle et non, comme Bourdieu vous l’apprend lui-même dans les Méditations pascaliennes, « le principe d’erreurs systématiques ».
Voilà ma première défense, et elle est imparable selon vos propres principes : je suis, comme vous, un produit. La différence entre nous n’est pas morale, elle est positionnelle. Vous occupez une place où la vertu est rentable — la chaire, la rédaction, le jury, le panel ; j’occupe une place où elle ne l’est pas. Réduisez la rente de votre position, et observez ce que devient votre habitus de probité. Vous le savez : il devient le mien.
III. Les dissonances — l’arche de Noé lahirienne
Vous me direz que c’est facile, et que tout cynique invoque la structure. Mais j’ai un second appui, plus subtil, et qui est de Lahire. La Culture des individus établit empiriquement, sur 111 entretiens et la réinterprétation de l’enquête de 1997, que les profils strictement consonants sont minoritaires — que 80 % des personnes dans les classes supérieures vivent des dissonances dispositionnelles. Le lettré qui lit des polars, le médecin probe qui joue gros au casino, le philosophe qui regarde du football : ce sont les figures normales de notre humanité. »
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19 ET 20 « Quelques hommes de la garnison, à qui le passé a donné peut-être de trop mauvaises impressions sur cette commune, ont cru voir dans cette allégresse un sarcasme et n’ont pas assez distingué tenait au patriote de ce qui n’est qu’un piège à l’aristocratie.
Dans les rues, aux cafés, aux spectacles, partout on voyait se manifester des sentiments de haine, qu’il importait d’étouffer de bonne heure, et on leur laissait acquérir un degré d’effervescence qui, poussé plus loin, pouvait avoir les suites les plus funestes.
J’ai recherché avec calme, mais avec fermeté, moins la cause de ces désordres que le de les faire cesser. moyen
J’ai cru d’abord qu’il était indispensable de mettre fin à toutes les lenteurs inconcevables que l’on avait mis à caserner la garnison; mon arrêté vous apprendra comment j’ai su vaincre tous les obstacles que l’on avait trouvés jusqu’à présent dans une opération que je fais exécuter néanmoins dans trois jours: j’ai annoncé aux chefs qui avaient entre les mains toute l’autorité que je ferais peser sur eux les peines de la responsabilité, et ils ont dû voir dans ma manière de m’exprimer et d’agir, que, quand j’invoquais la loi, j’étais décidé à la faire respecter.
J’ai cru cependant que, pour mieux avancer le succès des mesures que j’allais prendre, il était prudent d’appeler auprès de moi tous ceux à qui j’allais en confier l’exécution. J’ai convoqué à onze heures du soir toutes les autorités constituées, le commandant, le chef de l’état-major et les chefs de tous les bataillons, pour me concerter avec eux. Je les ai invités, au nom de la patrie, de faire cesser, chacun dans leur bataillon, ce germe de guerre civile qui nous déshonore. Je leur ai fait voir la loi qui punit tous ceux que la persuasion ne peut convaincre. J’ai eu lieu d’être satisfait des précautions qu’ils m’ont montrées, et j’espère qu’au moyen des dispositions que j’ai prises, et que vous connaîtrez par la lecture de mon arrêté, le calme renaîtra (1).
Je vous avais annoncé que je profiterais de votre décret pour aller donner à la Société populaire, que je n’avais pas vue encore, une leçon dont elle avait besoin; vous pourrez juger, en lisant la copie de mon discours, si j’ai tenu parole (2).
Je vous fais passer toutes les pièces qui vous mettront en état d’apprécier tout ce qui s’est fait dans cette occasion. Croyez, citoyens, que les circonstances sont difficiles, mais je saurai les vaincre ou du moins remplir mon serment en mourant à mon poste. »
Salut et fraternité » »
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21 « Qu’est-ce que la raison comprend ? presque rien : mais la foi embrasse l’infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui raisonne, et la simplicité du cœur, bien préférable à la science qui nourrit l’orgueil. C’est le désir de savoir qui perdit le premier homme : il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu, qui nous parle dans l’Écriture, n’a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir notre âme par l’amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui. L’humilité d’esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit les livres saints, et c’est déjà avoir profité beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison faible et bornée.»
Thomas Kempis, Imitation du Christ
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22 » L’ouvrier, par nature et par position, est déjà bien assez disposé à se défier de tout ce qu’on fait pour lui. Par un esprit d’indépendance qui a son bon côté, il redoute tout ce qui peut lui imposer l’obligation de la reconnaissance envers son patron. Il craint toujours qu’on ne veuille porter atteinte à sa liberté. Sans qu’il s’en rende un compte bien net, ce sentiment le pousse tout naturellement à soupçonner dans le bien qu’on veut lui faire, dans les conseils mêmes, des arrière-pensées d’intérêt personnel, et par là à se croire dispensé d’en savoir gré à ceux qui auraient besoin de toute sa confiance pour améliorer sa position autant qu’ils le voudraient. Le clergé catholique, tonjours tremblant pour ses ouailles, exploite et aigrit ces dispositions fächeuses, par lesquelles les ouvriers lui donnent prise sur eux, et le plus innocemment du monde par conviction sincère, par pure charité chrétienne, il entretient tout doucement un désaccord secret entre deux classes qui semblent, à Mulhouse, toutes faites pour s’entendre, et dont l’union ferait des merveilles. Ce qu’il y a de plus surprenant au premier abord, c’est que les protestants zélés et fervents ne sont guère moins hostiles aux fabricants que le clergé catholique. Les bienfaiteurs de la cité, des hommes que à distance on se figurerait entourés des bénédictions de toute la population, semblent être à Mulhouse, s’il faut en croire certaines gens, une sorte d’ennemis communs, contre les menées desquels tout bon chrétien doit se tenir en garde. Leur bienfaisance est suspecte au clergé catholique, par la simple raison qu’ils ne sont pas catholiques; le clergé protestant se défie d’eux parce qu’ils ne sont pas assez protestants. L’un tremble sans cesse qu’ils ne fassent de leurs bienfaits un moyen de propagande protestante et qu’ils n’abusent de leur argent pour séduire les àmes; l’autre, au contraire, leur reproche de ne pas savoir user au profit du protestantisme des moyens d’influence qu’ils ont entre les mains et de disperser indiscrétement leurs libéralités sur les catholiques aussi bien que sur les protestants. Ainsi, ils se trouvent attaques des deux côtés, et et ils ne cesseront probablement de l’être que quand l’esprit de propagande et d’intolérance religieuse aura cédé la place à des sentiments plus humains. »
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23 « « Ce qui irrita davantage le peuple, furent les chefs d’accusation queles ennemis de ce préteur étalèrent dans le conseil contrelui: ils disaient que la première faute qu’il avait commise en cela, et dont il ne pouvait se justifier, avait été de hasarder de pareilles entreprises, où il savait qu’il avait souvent échoué, et de les hasarder dans un temps où il n’avait encore aucune autorité; qu’une autre faute plus grande que la première, était d’avoir congédié les Achéens lorsque les Étoliens faisaient le plus de ravages dans le Péloponèse, quoiqu’il sût que Scopas et Dorimaque ne cherchaient qu’à embrouiller les affaires et à soulever une guerre; qu’en troisième lieu ilavait eu très grand tort d’en venir aux mains avec les ennemis avec si peu de troupes et sans aucune nécessité, pendant qu’il pouvait se mettre en sureté dans les villes voisines, rassembler les Achéens, et alors attaquer les Étoliens, en cas qu’il crût y trouver de l’avantage; qu’enfin c’était une faute impardonnable puisqu’il avait résolu de combattre, d’avoir été assez imprudent pour charger les Étoliens, au pied d’une montagne avec des soldats armés à la légère, au lieu de profiter de la plaine et de faire agir l’infanterie pesamment armée, ce qui lui aurait infailliblement procuré la victoire. Mais dès qu’Aratus se fut présenté, qu’il eut fait souvenir le peuple de ce qu’il avait fait auparavant pour la République; que, pour se justifier des accusations intentées contre des fautes qu’il aurait pu commettre malgré lui dans cette occasion; qu’il eut prié qu’on délibérât sur les affaires avec calme etsans passion; le peuple changea tout d’un coup à son égard, et prit des dispositions si généreuses et si favorables, qu’il s’irrita contre les accusateurs d’Aratus, et ne suivit dans tout ce qui se fit ensuite que les avis de ce Préteur. Tout ceci arriva dans la cent trente-neuvième olympiade. Ce que nous allons rapporter appartient à la suivante. Le résultat du conseil des Achéens fut que l’on enverrait des députés vers les Épirotes, les Béotiens, les Phocéens, les Acarnaniens et Philippe, pour leur apprendre de quelle manière les Étoliens, contre la foi des traités, étaient entrés dans l’Achaïe à main armée déjà deux fois, et pour les presser, en vertu des traités, de venir à leur secours; que l’on engagerait les Messéniens à faire alliance avec eux; que le préteur leverait cinq mille hommes de pied et cinq cents chevaux; que l’on secourerait les Messéniens, siles Étoliens entraient sur leurs terres; qu’enfin on conviendraitavec les Lacédémoniens et les Messéniens du nombre de cavalerie et d’infanterie qu’ils seraient obligés de fournir pour la guerre commune. C’est par ces décrets que les Achéens se mirent au dessus du malheur qui leur était arrivé, qu’ils continuèrent à protéger les Messéniens, et qu’ils demeurèrent fermes dans leur première résolution. Les députés s’acquittèrent de leur commission, Aratus leva des soldats dans l’Achaïe selon le décret de l’assemblée, et les Lacédémoniens et les Messéniens convinrent de donner chacun deux mille cinq cents hommes de pied et deux cent cinquante chevaux. Toute l’armée fut de dix mille hommes
de pied et de mille chevaux. Les Étoliens, quand ils en furent venus à délibérer, conçurent le dessein de traiter de la paix avec les Lacédémoniens, les Messéniens et tous les autres alliés pour les séparer des Achéens, et de faire la paix avec ceux-ci, s’ils renonçaient à l’alliance des Messéniens; sinon, de leur déclarer la guerre. C’était le projet du monde le plus ridicule, qui consistait et cependant à leur faire la guerre; supposé qu’ils demeurassent unis; et à faire la paix en particulier avec les Achéens, en cas qu’ils se tournassent contre les Messéniens. Ce projet est si étrange, qu’on ne conçoit pas comment il a pu leur venir dans l’esprit. Les Épirotes et Philippe ayant entendu les députés, reçurent les Messéniens dans leur alliance. Ils furent d’abord fort irrités de ce qu’avaient osé faireles Étoliens; mais leur surprise dura peu. Ils savaient que ces sortes de perfidies étaient assez ordinaires à ce peuple. Leur colère s’évanouit bientôt, et on résolut de faire la paix avec lui. Tant il est vrai que l’on pardonne plus aisément une injustice continuée, qu’une autre qui arriverait rarement, et à laquelle on ne s’attendrait pas. C’est ainsi que les Étoliens pillaient continuellement la Grèce, et portaient la guerre chez plusieurs peuples sans qu’on en sût la raison. Et quand on les en accusait, ils ne daignaient pas seulement se défendre. Ils se moquaient de ceux qui leur demandaient raison de ce qu’ils avaient fait, ou même de ce qu’ils avaient dessein de faire. Les Lacédémoniens se joignirent à eux par une alliance secrète, sans que ni la liberté qu’ils avaient recouvrée par le secours d’Antigonus et des Achéens, ni les obligations qu’ils avaient aux Macédoniens et à Philippe pussent les en détourner. Déjà la jeunesse d’Achaïe était sous les armes, et les Lacédémoniens et les Messéniens s’étaient joints pour venir au secours, lorsque Scerdilaïdas et Démétrius de Pharos, partis d’Illyrie avec quatre-vingt-dix frégates, passèrentau-delà du Lisse, contre les conditions du traité fait avec les Romains. Ils abordèrent d’abord à Pyle et táchèrent de prendre cette ville, mais sans succès. Ensuite Démétrius prenant de la flotte cinquante vaisseaux, se jeta sur les îles Cyclades. Il en gagna quelques unes à force d’argent, et en ravagea d’autres. Scerdilaïdas retournant en Illyrie avec le reste de la flotte, prit terre à Naupacte, s’assurant qu’il n’avait rien à craindre d’Amynas roi des Athamains, dont il était parent. Après avoir fait un traité avec les Étoliens par le moyen d’Agelaus, par tager avec lui les dépouilles qu’ils remporteraient, il s’engagea de son côté à se joindre à eux pour fondre ensemble sur l’Achaïe. Agelaus, Dorimaque et Scopas entrèrent dans ee traité, et tous quatre s’étant fait ouvrir par adresse les portes de Cynèthes, assemblèrent dans l’Étolie la plus grande armée qu’ils purent, et l’ayant grossie des Illyriens, ils se jetèrent sur l’Achaïe. Ariston, Préteur des Étoliens, se tenait en repos chez lui, faisant semblant de ne rien savoir de ce qui se passait; et publiant que loin de faire la guerre aux Achéens, il observait exactement la paix conclue entre les deux peuples; dessein absurde de croire pouvoir cacher sous des paroles ce qui est démenti par des faits publics! Dorimaque prenant sa route par l’Achaïe, se présenta tout à coup devant Cynèthes dans l’Arcadie. Cette ville était depuis long-temps déchirée par des séditions intestines, qui allaient jusqu’à s’égorger et à se bannir les uns les autres. On pillait les biens, on faisait de nouveaux partages des terres. A la fin ceux des habitans qui soutenaient le parti des Achéens, devinrent tellement supérieurs en forces, qu’ils occupèrent la ville, en gardèrent les murailles, et se firent donner un commandant par les Achéens. paix et reconduire les exilés dans la ville, après avoir cependant pris d’eux toutes les assurances sur lesquelles on croit ordinairement devoir le plus compter. Ces trois cents exilés, car il y en avait presque autant, n’attendirent pas qu’il se présentat un sujet ou du moins un prétexte de se déclarer contre la ville et contre leurs libérateurs. A peine y furent-ils entrés, qu’ils complotèrent contre eux. Je crois même que dans le temps qu’on se jurait sur les victimes une fidélité inviolable, ces perfides roulaient déjà dans leur esprit l’attentat qu’ils devaient commettre contre les Dieux et contre leurs concitoyens. Car ils ne furent pas si tot rentrés dans le gouvernement, qu’ils firent venir les Étoliens dans le dessein de perdre et ceux qui les avaient sauvės, et la patrie dans le sein de laquelle ils avaient été élevés. Or voici la trahison qu’ils curent l’audace de tramer. » »
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24 à 40 :
Asymétrie perceptive et herméneutique entre deux figures-types de lecteurs : sociologie des dispositions, clinique du trauma, économie politique de la langue
Introduction
« Il existe, devant un même texte exigeant, une asymétrie fondamentale entre deux figures de lecteur que tout sépare : d’un côté, le lettré « formé », porteur d’un capital culturel hérité et institutionnellement consolidé — agrégé, docteur, enseignant en classes préparatoires, critique dans les pages culturelles d’un grand quotidien —, qui mobilise spontanément précédents historiographiques, schèmes herméneutiques, recul réflexif ; de l’autre, le lecteur « fêlé », au sens double que le mot autorise — clinique, dans la dissociation post-traumatique ou la fragmentation attentionnelle, et politico-langagier, dans l’aliénation cognitive sous contrainte d’une langue corrompue, festive, totalitaire ou simplement épuisée. Quatre dimensions structurent cette asymétrie : connaissances (capital culturel objectivé et incorporé), précédents (capacité analogique), recul (distance critique et réflexivité), capacités critiques (vigilance épistémique). Le présent essai entend articuler, sans les confondre, le plan sociologique (Bourdieu, Lahire, Chartier, Mauger), le plan clinique (Janet, van der Kolk, Herman, Laplanche, Hacking, Caruth, Felman et Laub) et le plan politico-langagier (Klemperer, Orwell, Kraus, Arendt, Muray) pour décrire comment se constituent ces deux pôles, ce qu’ils permettent et empêchent de lire, et quelles conséquences — cognitives, éthiques, anthropologiques, sociales — en découlent.
PARTIE I — LE LECTEUR FORMÉ : sociologie des dispositions et économie de la lecture cultivée
1. Capital culturel, habitus, illusio
L’analyse bourdieusienne fournit le socle conceptuel pour comprendre ce qu’est, sociologiquement, un « lecteur formé ». La Distinction (Minuit, 1979) montre que la disposition esthétique « pure », loin d’être une donnée anthropologique universelle, est le produit d’une histoire sociale et d’un capital culturel — capital incorporé sous forme d’habitus, capital objectivé sous forme de bibliothèques et de fréquentations, capital institutionnalisé sous forme de titres scolaires. Bourdieu écrit : « La disposition esthétique qu’appellent les productions d’un champ de production parvenu à un haut degré d’autonomie est indissociable d’une compétence culturelle spécifique : cette culture historique fonctionne comme un principe de pertinence qui permet de repérer, parmi les éléments proposés au regard, tous les traits distinctifs et ceux-là seulement, en les référant, plus ou moins consciemment, à l’univers des possibilités substituables » (La Distinction, p. 50). Le lecteur formé n’est pas un lecteur qui « voit plus » au sens d’une acuité naturelle : il est un lecteur dont les schèmes de perception et d’appréciation, intériorisés au long d’une socialisation lente, opèrent une sélection des traits pertinents, les inscrivent dans un réseau d’analogies et de précédents, et les rapportent à un horizon d’attente disciplinairement structuré.
C’est ce que La Distinction nomme la « mise en suspens de l’adhésion « naïve » qui est une dimension d’un rapport quasi ludique avec les nécessités du monde » (p. 40-41). La lecture savante repose sur cette suspension, sur ce que Bourdieu appelle dans Les Règles de l’art (Seuil, 1992) la « lecture pure », laquelle « est une institution sociale » au même titre que la perception pure des œuvres picturales : « Comme la perception « pure » des œuvres picturales, la lecture « pure » que les œuvres les plus avancées de l’avant-garde exigent impérativement et que les critiques et autres lecteurs professionnels tendent à appliquer à toute œuvre légitime est une institution sociale » (Les Règles de l’art, p. 459). À mesure que le champ littéraire gagne en autonomie, l’écrivain « se sent toujours davantage autorisé à écrire des œuvres destinées à être déchiffrées, donc soumises à la lecture répétée qui est nécessaire pour explorer, sans l’épuiser, la polysémie intrinsèque de l’œuvre ». Le lecteur formé est précisément le destinataire implicite de ces œuvres : celui dont la skholè, le loisir studieux, permet de soutenir la lecture itérative et patiente que l’œuvre exige.
Les Méditations pascaliennes (Seuil, coll. « Liber », 1997) radicalisent ce diagnostic en thématisant la « critique de la raison scolastique ». Bourdieu y rappelle que toute production intellectuelle suppose une condition matérielle d’arrachement aux nécessités pratiques : « Les mises en question les plus radicales de la pensée laissent en effet impensée une condition cachée ou refoulée de toutes les œuvres de l’esprit : c’est qu’elles sont produites en état de skholè, c’est-à-dire de loisir, de distance au monde et à la pratique. Or cette situation est le principe d’erreurs systématiques, épistémologiques, éthiques ou esthétiques, qu’il faut soumettre à une critique méthodique » (Introduction). La « disposition « libre » et « pure » que favorise la skholè implique une mise en suspens des nécessités du monde social […] ; c’est ce qui prédispose à l’expérimentation mentale, à poser des problèmes pour le plaisir de les résoudre, et non parce qu’ils se posent, sous la pression de l’urgence, ou à traiter le langage non comme un instrument, mais comme un objet de contemplation, de délectation, de recherche formelle » (chap. 1, p. 24 sq.). On notera qu’ici Bourdieu, loin d’idéaliser la posture savante, en fait le principe d’erreurs systématiques : la distance scolastique, en libérant la pensée des urgences du monde, l’expose corrélativement à méconnaître ce que c’est qu’agir, souffrir, lire dans l’urgence.
Cette ambivalence est cruciale. Le concept d’illusio — l’investissement dans le jeu d’un champ, la croyance commune en l’enjeu — désigne chez Bourdieu ce qui permet au lecteur formé d’« entrer dans » un texte au sens où il en accepte les conventions, mais aussi ce qui produit ses angles morts : la « lecture pure » devient lecture-distinction, lecture qui mesure sa propre supériorité plus qu’elle ne se laisse atteindre. C’est la lecture « lettrée » qui « refuse les passions, émotions et sentiments que les hommes ordinaires engagent dans leur existence ordinaire » — refus que La Distinction analyse comme le ressort sociologique du « regard pur » et de l’esthétique kantienne réinterprétée comme « rupture sociale ».
2. Pluralité dispositionnelle : la nuance lahirienne
Le tableau bourdieusien gagne en finesse avec Bernard Lahire. La Culture des individus. Dissonances culturelles et distinction de soi (La Découverte, 2004) opère une « critique partielle » de la théorie de la légitimité culturelle en montrant que « la frontière entre la « haute culture » et la « sous-culture » ou le « simple divertissement » ne sépare pas seulement les classes sociales, mais partage les différentes pratiques et préférences culturelles des mêmes individus, dans toutes les classes de la société ». Lahire établit empiriquement, à partir d’une réinterprétation de l’enquête « Pratiques culturelles des Français » (1997) et des 111 entretiens menés par son équipe, que les profils strictement « consonants » sont minoritaires : les profils dissonants concernent dans les classes supérieures « pas moins de 80 % des personnes » (p. 262), environ la moitié des individus dans les classes moyennes et populaires (p. 359). Le lecteur formé sartrien ou wittgensteinien qui lit des polars ou regarde des westerns n’est pas une exception : il est la règle. L’Homme pluriel (Nathan, 1998) avait préparé ce diagnostic en théorisant la pluralité des socialisations et l’activation contextuelle des dispositions.
Pour notre propos, cette inflexion est décisive à deux titres. D’abord, le « lecteur formé » empirique n’est jamais un pur produit du champ savant : il transporte avec lui des dispositions plurielles, parfois contradictoires, des « patrimoines individuels de dispositions moins homogènes qu’on le pensait ». Ensuite — et c’est ici que Lahire ouvre la voie à une dialectique avec la Figure B —, ces dissonances intérieures peuvent constituer des points d’entrée affectifs et expérientiels par lesquels un texte exigeant atteint le lecteur formé « par-dessous » sa disposition scolastique. Le lecteur formé n’est pas une forteresse herméneutique : il est traversé de strates, et la « lecture pure » ne s’impose qu’au prix d’un travail de mise en cohérence dispositionnelle que ni le sociologue ni le lecteur lui-même ne réussit toujours.
3. Histoire de la lecture et communautés interprétatives : Chartier, Mauger, Fish
Roger Chartier déplace la question vers l’histoire des pratiques de lecture. Dans L’Ordre des livres (Alinéa, 1992 ; rééd. Culture écrite et société. L’ordre des livres, Albin Michel, 1996), il pose que « les significations, historiquement et socialement différenciées d’un texte, quel qu’il soit, ne peuvent être séparées des modalités matérielles qui le donnent à lire » (éd. Albin Michel, p. 38). Le texte n’est pas un invariant : « Les auteurs n’écrivent pas des livres : non, ils écrivent des textes que d’autres transforment en objets manuscrits, gravés, imprimés » (p. 140). L’analyse vise « la rencontre entre « le monde du texte » et « le monde du lecteur » […]. Les formes produisent du sens et […] un texte, stable en sa lettre, est investi d’une signification et d’un statut inédits lorsque changent les dispositifs qui le proposent à l’interprétation » (p. 135). Chartier reprend, en la nuançant, l’opposition empruntée à Rolf Engelsing entre « lecture intensive » — « lecture répétitive de textes peu nombreux au contenu surtout religieux » — et « lecture extensive » — « lecture silencieuse et individuelle de nombreux textes dans un cadre privé » (Lectures et lecteurs dans la France d’Ancien Régime, Seuil, 1987, p. 201-202) —, en montrant que les deux régimes coexistent et se recouvrent. Surtout, dans le chapitre « Communautés de lecteurs », il affirme : « Dans la société d’Ancien Régime, ce sont les mêmes textes que s’approprient les lecteurs populaires et ceux qui ne le sont pas. La reconnaissance des écarts les plus socialement enracinés se fait dans les usages contrastés de matériaux partagés : il s’agit de comprendre comment les mêmes textes peuvent être diversement appréhendés, maniés et compris » (p. 139-140). Ce principe d’« appropriation » différentielle fait écho au concept de « communautés interprétatives » développé par Stanley Fish dans Is There a Text in This Class? (Harvard UP, 1980) : « Les significations ne sont la propriété ni de textes stables et fixes ni de lecteurs libres et indépendants, mais de communautés interprétatives qui sont responsables à la fois de la forme des activités d’un lecteur et des textes que cette activité produit » (Quand lire c’est faire, trad. fr., Les Prairies ordinaires, 2007, p. 55).
Gérard Mauger, Claude Poliak et Bernard Pudal, dans Histoires de lecteurs (Nathan, 1999 ; rééd. Croquant, 2010), déploient empiriquement cette intuition en distinguant des « usages sociaux de la lecture » — lectures de divertissement, lectures didactiques, lectures de salut et lectures esthètes — qui « trouvent leur principe dans l’histoire et la position (scolaire, familiale, professionnelle, politique, religieuse, etc.) de chaque lecteur dans l’espace social ». Leur typologie permet de rattacher la lecture savante à un ethos de lecteur formé pour qui le texte est à la fois objet d’analyse, opérateur de distinction et instrument de salut intellectuel.
4. Contrepoint : le braconnage de Certeau
Il faut introduire ici un contrepoint critique majeur. Michel de Certeau, dans L’Invention du quotidien I. Arts de faire (UGE 10/18, 1980 ; Gallimard, 1990), conteste l’image surplombante d’un lecteur passif ou intégralement déterminé par sa position. Dans le chapitre « Lire : un braconnage », il décrit le lecteur comme un braconnier qui invente dans les textes « autre chose que ce qui était leur « intention » ». Cette analyse oblige à nuancer le binôme « lecteur formé / lecteur démuni » : tout lecteur, même apparemment dépourvu de capital culturel, est susceptible d’opérations tactiques de réappropriation. C’est cette ouverture qui rend possible, à la Partie II, la thèse paradoxale d’un accès « à vif » du sujet dissocié à certaines dimensions du texte que le surplomb scolastique manquerait.
5. Ce que voit et ne voit pas le lecteur formé
Au terme de cette première partie, le portrait du lecteur formé peut être résumé en quatre traits articulés aux quatre dimensions de l’asymétrie. Connaissances : il dispose d’un capital culturel objectivé (bibliothèque, références internalisées) et incorporé (habitus de lecture, savoirs implicites des conventions de genre) que la longue scolarité humaniste a consolidé. Précédents : il mobilise spontanément des analogies — historiographiques, littéraires, philosophiques — qui lui permettent d’inscrire le texte dans une série, et d’éviter à la fois la prise au mot et l’éblouissement. Recul : la skholè bourdieusienne lui confère cette mise à distance par laquelle le texte devient objet d’analyse et non simple message reçu. Capacités critiques : la vigilance épistémique, la compétence à distinguer fait, inférence et interprétation, la résistance à la suggestion rhétorique sont des dispositions stabilisées par la pratique disciplinaire.
Mais cette description ne doit pas masquer ce que le lecteur formé ne voit pas, ou voit moins bien. La distance scolastique est aussi distance à l’urgence, à la douleur, à l’expérience vécue ; la lecture pure peut devenir neutralisation académique de la charge existentielle du texte ; la mobilisation des précédents peut devenir un effet de patrimoine qui assigne tout texte nouveau à une case déjà connue, désamorçant son irruption. C’est ce que Bourdieu lui-même reconnaît dans les Méditations pascaliennes : la skholè est « le principe d’erreurs systématiques ». Et c’est ce que Lahire prolonge en montrant que la consonance lettrée n’est jamais qu’un effet de surface, traversée de dissonances qui sont autant de points par lesquels le texte peut, paradoxalement, rejoindre l’expérience.
PARTIE II — LE LECTEUR EN DISSOCIATION : entre clinique du trauma et aliénation langagière
II.A — Dissociation clinique et lecture
La figure du lecteur dissocié exige d’abord d’être pensée dans son acception clinique, celle qu’a inaugurée Pierre Janet. L’Automatisme psychologique (Félix Alcan, 1889) introduit le concept de « désagrégation psychologique » qui constitue, avec celui d’« idée fixe », l’armature de toute pensée moderne de la dissociation. Janet décrit l’« insuffisance de la synthèse des phénomènes psychologiques » comme effet d’une « dépression psychologique autant que physiologique », et caractérise le somnambulisme et les états apparentés comme « un état de fatigue, de misère psychologique, qui favorise la mise en place de noyaux de représentations désagrégés, des sensations et des images, dont certaines s’expriment de manière automatique par des idées fixes ou des conduites dirigées par le subconscient ». Cette « désagrégation est vraiment négative et pathologique pour Janet, elle marque la faiblesse et la dépression, une impuissance à coordonner les idées. Le sujet est dominé par les associations automatiques, dans un état de fatigue psychologique ». Janet a forgé le concept moderne de « dissociation » et établi parmi les premiers le rôle des souvenirs traumatiques dans la maladie de ses patients : la cure consiste en partie à rappeler à la conscience un traumatisme oublié dont l’effet pathogène tient à son enclave dans un secteur désagrégé du psychisme.
Cette tradition est reprise et reformulée par Bessel van der Kolk dans The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma (Viking Penguin, 2014). Sa thèse cardinale est que « le trauma fragmente l’esprit » : les souvenirs traumatiques sont « stored nonverbally as sensory fragments and body sensations rather than coherent stories ». Cette fragmentation tient à un dysfonctionnement de l’hippocampe pendant l’événement, lequel ne parvient pas à « horodater » la trace mnésique : « without proper timestamps, the brain can’t distinguish between remembering something and reliving it ». Le sujet dissocié, dès lors, oscille entre hyperarousal (intrusions, flashbacks, hypervigilance) et hypoarousal (anesthésie affective, déréalisation, dépersonnalisation), entre identification massive et détachement glacé. Devant un texte, ces oscillations produisent des effets caractéristiques : impossibilité de tenir une lecture suivie, prise au pied de la lettre des formules ambiguës, identification dévorante avec certaines scènes (déclenchement) ou évitement (saut, rejet, somatisation). « Trauma can profoundly shatter our sense of self », rappelle van der Kolk : « healing requires approaches that go beyond conventional talk therapy ».
Judith Herman, dans Trauma and Recovery: The Aftermath of Violence — from Domestic Abuse to Political Terror (Basic Books, 1992), propose un modèle en trois stades — sécurité (safety), remémoration et deuil (remembrance and mourning), reconnexion (reconnection) — qui éclaire le rapport au texte du lecteur traumatisé. Au stade de la remémoration, « le survivant raconte l’histoire du trauma. Il la raconte complètement, en profondeur et en détail. Ce travail de reconstruction transforme effectivement la mémoire traumatique, en sorte qu’elle peut être intégrée à l’histoire de vie du survivant » (« This work of reconstruction actually transforms the traumatic memory, so that it can be integrated into the survivor’s life story »). « Le témoignage permet au survivant de transformer des souvenirs fragmentés et dissociés en une histoire cohérente. » Cette opération est, structurellement, une opération de lecture-écriture : il s’agit de transformer un magma sensoriel en récit, ce qui suppose un destinataire — le thérapeute comme « témoin » et « allié moral » qui « offre une affirmation morale, non une interprétation ou une correction ». Le lecteur dissocié est, à cet égard, un lecteur qui ne peut lire qu’à condition d’être lui-même lu et entendu.
Jean Laplanche apporte à cette articulation entre trauma et lecture une élaboration métapsychologique distincte mais convergente. Dans Nouveaux fondements pour la psychanalyse (PUF, 1987) et les travaux ultérieurs, la « théorie de la séduction généralisée » fait de toute subjectivation un travail de traduction de « messages énigmatiques » émis par l’adulte porteur d’un inconscient. L’enfant, « seul herméneute », doit traduire ces messages « compromis avec l’inconscient de l’autre » ; les restes intraduits, ou « objets-sources », deviennent le noyau de l’inconscient refoulé. Lorsque cette traduction échoue radicalement, les messages restent en « enclaves » non traduites, qui produisent les formes les plus graves de la psychopathologie : « les manifestations que la psychopathologie décrit comme caractéristiques de la psychose ou des organisations dites borderline ». Lire, dans la perspective laplanchienne, c’est toujours retraduire ; le lecteur dissocié est celui dont la machine traductive est entravée, soit par excès d’enclaves intraduites, soit par défaut des « codes de traduction » mytho-symboliques qui devraient soutenir le travail interprétatif.
Cathy Caruth, dans Unclaimed Experience: Trauma, Narrative, and History (Johns Hopkins UP, 1996), et Shoshana Felman avec Dori Laub, dans Testimony: Crises of Witnessing in Literature, Psychoanalysis, and History (Routledge, 1992), prolongent cette pensée dans le champ littéraire et historique. Pour Laub, « les survivants n’avaient pas seulement besoin de survivre pour pouvoir raconter leur histoire ; ils avaient aussi besoin de raconter leur histoire pour survivre » (« the survivors did not only need to survive so that they could tell their story; they also needed to tell their story in order to survive », p. 78). « Le trauma massif », précise-t-il, advient quand « les mécanismes d’observation et d’enregistrement de l’esprit humain sont temporairement neutralisés, dysfonctionnent » (p. 57). Le témoignage est alors le témoignage d’« une absence », « d’un événement qui n’est pas encore venu à l’existence, en dépit de la nature accablante et contraignante de la réalité de son occurrence » (p. 57). Le destinataire — l’auditeur, le lecteur — devient « partie prenante de la création d’une connaissance de novo ». La lecture, dans ce dispositif, n’est plus déchiffrement d’un sens préexistant : elle est co-production de l’événement traumatique comme événement enfin témoignable.
Il faut introduire ici un contrepoint important, celui d’Ian Hacking. Rewriting the Soul: Multiple Personality and the Sciences of Memory (Princeton UP, 1995) constitue une métacritique de la catégorie même de dissociation. Hacking montre que la personnalité multiple, et plus largement les troubles dissociatifs, sont des « human kinds » soumis à des « looping effects » : les catégories psychiatriques, en circulant dans la culture, modifient les comportements qu’elles décrivent, qui à leur tour modifient les catégories. Les implications sociopolitiques d’une étiquette « interagissent avec la personne à travers le processus de développement de l’identité sociale, en sorte qu’un dialogue dynamique s’instaure entre la personne et l’étiquette telle qu’elle est comprise par le grand public ». Hacking thématise une « memoropolitique » : « nous avons appris à remplacer l’âme par la connaissance, par la science » de la mémoire, et l’épidémie contemporaine des troubles dissociatifs est inséparable de « nouveaux contextes politiques ». Cette précaution épistémologique ne nie pas la réalité de la souffrance dissociative ; elle interdit de la naturaliser et invite à articuler le clinique au socio-historique. Pour notre propos, elle suggère que la figure B n’est pas seulement une victime de trauma au sens strict, mais une formation sociohistoriquement située — ce qui prépare le passage à II.B.
II.B — Aliénation cognitive sous contrainte langagière
À la dissociation au sens clinique s’articule une seconde figure de la « fêlure » du sujet lecteur : celle que produit la pression d’une langue corrompue, appauvrie, totalitaire ou festive. Cette aliénation cognitive n’est pas, stricto sensu, une dissociation psychiatrique ; mais ses effets sur la capacité de lire — perte des référents, incapacité à distinguer fait, inférence et croyance, abolition de l’épaisseur sémantique des mots — sont structurellement analogues.
Victor Klemperer, dans LTI. Lingua Tertii Imperii. Notizbuch eines Philologen (Aufbau Verlag, 1947 ; trad. fr. Élisabeth Guillot, Paris, Albin Michel, coll. « Bibliothèque Idées », 1996), formule l’hypothèse fondatrice : la langue elle-même est l’opérateur principal de l’aliénation. « Les mots peuvent être comme de minuscules doses d’arsenic : on les avale sans y prendre garde, ils semblent ne faire aucun effet, et voilà qu’après quelque temps l’effet toxique se fait sentir ». « Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposent à des milliers d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente. […] Elle [la langue nazie] imprègne les mots et les formes syntaxiques de son poison, elle assujettit la langue à son terrible système, elle gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret » (p. 40-41 ; p. 86). La LTI se caractérise par sa pauvreté, sa fonction invocatoire, sa surenchère hyperbolique (« historique », « éternel », « fanatique »), l’envahissement des conversations privées : « ce n’est pas moi qui pense, c’est la langue qui pense en moi ». Le lecteur — et le locuteur — pris dans la LTI ne dispose plus des moyens linguistiques de penser contre elle ; sa capacité critique est, non pas suspendue, mais structurellement amputée.
George Orwell, contemporain de Klemperer, formule un diagnostic apparenté dans « Politics and the English Language » (paru initialement dans Horizon, vol. XIII, n° 76, Londres, avril 1946) et dans Nineteen Eighty-Four (Secker & Warburg, 1949). « Le langage politique » de notre temps est « largement la défense de l’indéfendable » et se compose en grande partie « d’euphémismes, de pétitions de principe et de pure vague nébuleuse » (« political language has to consist largely of euphemism, question-begging and sheer cloudy vagueness »). « L’anglais devient laid et inexact parce que nos pensées sont sottes, mais le débraillement de notre langue rend plus facile encore d’avoir des pensées sottes. » La novlangue, dans l’Appendice à 1984 intitulé « Les Principes du Novlangue », pousse ce processus à sa limite logique en éliminant progressivement le lexique disponible : « on remarqua qu’en abrégeant ainsi un mot, on restreignait et changeait subtilement sa signification, car on lui enlevait les associations qui, autrement, y étaient attachées ». L’objectif explicite est que « le crime par la pensée », et plus radicalement « toute autre forme d’hérésie », deviennent simplement impensables faute de mots pour les penser. Le rapprochement entre Klemperer et Orwell — l’un philologue témoin, l’autre essayiste-romancier — n’est pas fortuit : tous deux établissent que la corruption de la langue n’est pas un épiphénomène du totalitarisme, mais sa matrice cognitive même.
Karl Kraus, leur grand prédécesseur viennois, l’avait formulé dès Die Fackel (1899-1936). « Au commencement fut la presse et puis advint le monde » : pour Kraus, « la corruption du langage du journalisme et de la politique entraîne la corruption du monde ». La presse est à ses yeux responsable « de la catastrophe de la mise en phrases » (die Katastrophe der Phrasen), ces formules toutes faites qui anesthésient le jugement et préparent l’acceptation des catastrophes politiques. Les Derniers Jours de l’humanité (1919) déploient cette intuition à l’échelle d’une dramaturgie monstre de la Grande Guerre. Comme l’écrit Jacques Bouveresse dans Schmock ou le Triomphe du journalisme. La grande bataille de Karl Kraus (Seuil, coll. « Liber », 2001), « Il n’est pas exagéré de dire que Kraus a fourni la première critique des médias et des systèmes de communication moderne qui soit réellement à la hauteur du phénomène ».
Hannah Arendt approfondit cette articulation entre langage et politique. Dans Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (Viking, 1963 ; Gallimard, 1966), elle décrit l’accusé comme « médiocre, dépourvu de motivations, caractérisé par l’absence de pensée et l’usage constant d’un langage stéréotypé, de clichés standardisés, destinés à le préserver des atteintes de la réalité » : « Il était impossible de communiquer avec lui, non parce qu’il mentait mais parce qu’il s’entourait du plus efficace mécanisme de défense contre les mots et la présence des autres et, partant, contre la réalité en tant que telle ». L’« incapacité à penser » est ici indistinguable de la prise dans un langage tout fait. Cette intuition prolonge l’analyse, dans Le Système totalitaire (1951), de l’idéologie comme « logique d’une idée » qui s’auto-déploie en contournant le réel. Dans « Vérité et politique » (La Crise de la culture, trad. fr., Gallimard, coll. « Folio essais », 1972), Arendt note la vulnérabilité spécifique de la vérité de fait : « Les chances qu’a la vérité de fait de survivre à l’assaut du pouvoir sont effectivement très minces ; elle est toujours en danger d’être mise hors du monde, par des manœuvres, non seulement pour un temps, mais virtuellement, pour toujours. Les faits et les événements sont choses infiniment plus fragiles que les axiomes, les découvertes et les théories […] Une fois perdus, aucun effort rationnel ne les ramènera jamais » (p. 294). Et plus loin : « Le résultat d’une substitution cohérente et totale de mensonges à la vérité de fait n’est pas que les mensonges seront maintenant acceptés comme vérité, ni que la vérité sera diffamée comme mensonge, mais que le sens par lequel nous nous orientons dans le monde réel — et la catégorie de la vérité par opposition à la fausseté compte parmi les moyens mentaux de cette fin — se trouve détruit » (p. 327). Dans « Du mensonge en politique » (Du mensonge à la violence, trad. fr. Guy Durand, Calmann-Lévy, 1972), Arendt précise : « La vérité en laquelle on peut se fier disparaît entièrement de la vie publique et avec elle, le principal facteur de stabilité dans le perpétuel mouvement des affaires humaines ». Le lecteur exposé à cette « substitution cohérente et totale » perd, non pas tel ou tel jugement, mais l’orientation même.
Philippe Muray, enfin, transpose ce diagnostic dans le présent post-historique de l’« hyperfestif ». Exorcismes spirituels (Les Belles Lettres, 1997-2010), Après l’Histoire (Les Belles Lettres, 1999-2000), Festivus festivus (entretiens avec Élisabeth Lévy, Fayard, 2005) décrivent une époque où l’évacuation systématique du négatif et du tragique au profit d’une fête obligatoire transforme la langue en outil de neutralisation. Festivus festivus — l’« individu qui festive qu’il festive », sur le modèle de l’Homo sapiens sapiens — est l’habitant d’un monde « onirique » qui « ne connaît plus la négation » et vit dans une « léthargie émerveillée ». Le langage de l’hyperfestif anesthésie la critique en saturant le champ par un Bien consensuel et un vocabulaire de la célébration. La pression langagière n’a plus besoin d’être totalitaire au sens classique ; elle opère par recouvrement festif. Muray rejoint ici, par-delà la divergence des objets, Klemperer (sur l’auto-imprégnation invisible des locuteurs par la langue dominante) et Arendt (sur la substitution d’une image au réel).
Articulés ensemble, ces auteurs dessinent une seconde figure de la « fêlure » du lecteur. Ce n’est plus la dissociation au sens clinique ; mais c’est une aliénation cognitive dont les effets sur la lecture sont structurellement comparables : perte de l’épaisseur sémantique des mots, incapacité à distinguer fait, inférence et croyance, identification automatique aux formules, atrophie de la capacité critique. Le rapprochement avec II.A n’est pas une métaphore lâche : van der Kolk décrit la difficulté du sujet traumatisé à transformer ses expériences en récit cohérent ; Klemperer décrit la difficulté du sujet aliéné par la LTI à formuler une critique de la langue qui le parle. Dans les deux cas, le sujet lecteur est privé du recul minimal sans lequel la lecture n’est pas possible — soit que la fragmentation traumatique l’en prive, soit que la saturation langagière l’en prive.
II.C — Ce que peut, et ne peut pas, le lecteur fêlé
À reprendre les quatre dimensions de l’asymétrie : Connaissances — le lecteur fêlé peut être très cultivé (le sujet traumatisé, le sujet pris dans la LTI peuvent être des érudits) ; ce qui lui manque n’est pas le savoir mais son intégration narrative et sa disponibilité au moment de lire. Précédents — la mobilisation analogique requiert une stabilité du moi et une cohérence de la mémoire que le sujet dissocié n’a pas, et que le sujet pris dans une langue corrompue voit s’éroder à mesure que les référents historiques sont neutralisés (Arendt sur les « trous dans le tissu des faits »). Recul — la skholè bourdieusienne suppose un sujet posé, capable de suspendre l’urgence ; le sujet fêlé est précisément dans l’urgence, soit clinique (hypervigilance, intrusions), soit langagière (saturation, célébration obligatoire). Capacités critiques — la vigilance épistémique, la résistance à la suggestion, supposent un appareil traducteur fonctionnel (Laplanche) et un langage doté de référents fiables (Arendt) ; or c’est précisément cela qui défaille.
Mais — et c’est ici qu’il faut sortir d’une image purement déficitaire — le lecteur fêlé peut aussi avoir un accès paradoxal à des dimensions du texte que le lecteur formé manque. Il reconnaît immédiatement, parce qu’il les éprouve, certaines structures de violence langagière, certaines « doses d’arsenic » klempériennes, certaines architectures de mensonge arendtiennes. Il lit « à vif » ce que le lettré tend à neutraliser sous la catégorie. Felman et Laub ont thématisé cette lecture-témoignage comme une lecture par laquelle l’auditeur devient le co-créateur d’une connaissance neuve. Caruth a montré que le trauma, en tant qu’« expérience non réclamée », appelle non un déchiffrement mais une co-attestation. Le lecteur fêlé n’est donc pas seulement un lecteur diminué : il est, potentiellement, un lecteur dont la fragilité ouvre à certaines structures de signification que la solidité scolastique a tendance à rendre invisibles.
PARTIE III — CONSÉQUENCES : pour la Figure A et pour la Figure B
III.A — Conséquences pour le lecteur formé (Figure A)
Conséquences cognitives
La lecture cultivée produit un savoir architecturé. Le lecteur formé mémorise non des fragments isolés mais des inscriptions dans des séries, des analogies, des dispositifs. La capacité à classer, à comparer, à hiérarchiser les informations est l’effet propre du capital culturel incorporé. À cela répond cependant un risque cognitif spécifique : la surinterprétation. Le lecteur formé est tenté de surdéterminer le texte en le rapportant à un horizon de précédents qui lui sont familiers, au risque d’écraser sa singularité sous le poids du patrimoine. Bourdieu, dans Les Règles de l’art, note que la lecture pure « tend à appliquer à toute œuvre légitime » des protocoles forgés par et pour l’avant-garde, ce qui constitue à la fois sa force et sa limite. Le texte est lu contre sa charge propre, en fonction de ce que la communauté interprétative (Fish) accepte d’y voir. L’effet de patrimoine peut se retourner en effet de cécité.
Conséquences éthiques et politiques
Sur le plan éthique, le lecteur formé est en principe le mieux armé pour distinguer fait, inférence et croyance, et pour résister à la rhétorique de suggestion. La compétence herméneutique acquise dans la fréquentation des textes complexes — historiographiques, philosophiques, littéraires — est, structurellement, ce qui résiste à la « catastrophe de la mise en phrases » dénoncée par Kraus. Mais Bourdieu rappelle dans les Méditations pascaliennes que la skholè est « le principe d’erreurs systématiques » — y compris éthiques. Le surplomb scolastique peut produire ce que l’on pourrait appeler une neutralisation académique de la charge existentielle des textes : la rigueur disciplinaire devient distance, la distance devient indifférence, l’indifférence devient déni d’expérience. Lorsque le texte porte un témoignage de souffrance, le lecteur formé peut le « traiter » selon les protocoles de son champ — historiographique, narratologique, sociologique — au point d’en désamorcer la charge éthique. Felman et Laub l’avaient signalé en analysant la difficulté de l’auditeur cultivé à accueillir le témoignage du survivant comme témoignage, et non comme document. Bourdieu lui-même évoquait, à propos des « jugements cultivés », la violence symbolique exercée par le lecteur lettré sur les expériences populaires qu’il ramène, par jugement, à ses catégories.
Conséquences anthropologiques et existentielles
La lecture cultivée constitue, pour la Figure A, un mode de constitution de soi : on est ce que l’on a lu, on devient par la lecture. Mais cette constitution peut se faire sur le mode d’une armure. Le lecteur formé peut développer ce que Bourdieu, dans Esquisse pour une auto-analyse (Raisons d’agir, 2004), appelait un rapport scolastique au monde — un rapport où l’expérience est toujours déjà médiatisée par sa mise en concept. La lecture transformative — celle qui ébranle, déstabilise, met en crise — devient alors plus rare : tout texte est, en quelque sorte, déjà domestiqué d’avance. Annie Ernaux, dans toute son œuvre, et Didier Eribon dans Retour à Reims (Fayard, 2009), ont décrit cette expérience-limite du transfuge de classe qui éprouve, dans son corps, le clivage entre disposition intellectuelle acquise et expérience originaire refoulée. Eribon écrit : « Le retour à Reims ne serait pas un parcours aisé », « peut-être même un voyage mental et social impossible à accomplir » (p. 151). Le transfuge révèle, en creux, ce que la lecture cultivée masque chez le lettré « pur » : la disjonction possible entre savoir lettré et expérience vécue.
Conséquences sociales
Sur le plan social, la lecture cultivée est un opérateur de domination symbolique. Le lecteur formé est, comme Bourdieu l’a montré dans La Distinction, un agent de la reproduction des inégalités culturelles. Sa lecture vaut comme jugement, son jugement comme verdict. « Rien n’est plus classant, plus distinctif, plus distingué, que la capacité de constituer esthétiquement des objets quelconques ou même « vulgaires » » : la lecture cultivée classe, et en classant, elle disqualifie les lectures populaires comme infralégitimes. Mais Lahire nuance : la dissonance dispositionnelle interne au lettré le rend lui-même susceptible d’être disqualifié — il y a des « dissonants illégitimes » dans toutes les classes, y compris dans les classes supérieures (80 % des personnes selon les chiffres de La Culture des individus, p. 262). La domination symbolique n’est pas un mécanisme univoque ; elle est sans cesse retravaillée par les pratiques individuelles dissonantes. Reste que la position du lecteur formé dans l’espace social est, structurellement, une position de pouvoir herméneutique : c’est sa lecture qui circule, qui est citée, qui s’impose comme lecture autorisée.
III.B — Conséquences pour le lecteur fêlé (Figure B)
Conséquences cognitives
Sur le plan cognitif, la dissociation et l’aliénation langagière produisent des effets en partie convergents : difficulté à mémoriser en cohérence, fragmentation de l’attention, prise au pied de la lettre des formules ambiguës, identification massive ou détachement glacé. Van der Kolk : « les souvenirs traumatiques sont fragmentés, stockés comme des morceaux sensoriels déconnectés plutôt que comme des récits cohérents. Cette fragmentation explique les flashbacks ». Klemperer : « ce n’est pas moi qui pense, c’est la langue qui pense en moi ». Dans les deux cas, l’appareil cognitif est saturé en amont du jugement, soit par les fragments traumatiques, soit par les formules toutes faites. Le lecteur fêlé ne lit pas moins bien parce qu’il manquerait de capital culturel ; il lit autrement parce que son appareil cognitif est, soit fragmenté, soit colonisé.
Mais il faut signaler une plus-value cognitive paradoxale. Le sujet dissocié peut accéder, par hyperacuité affective, à certaines structures du texte (rythme, scansion, structure de violence) que la lecture pure tend à neutraliser ; et le sujet pris dans la langue corrompue peut, lorsqu’il en prend conscience, devenir le meilleur diagnosticien de cette langue — comme Klemperer lui-même, philologue victime devenu philologue témoin. La défaillance cognitive ouvre, dans certaines conditions, une autre forme d’intelligence du texte.
Conséquences éthiques et politiques
C’est ici que se loge la « double peine » caractéristique de la Figure B : à la souffrance s’ajoute l’invisibilité interprétative. Le lecteur fêlé est, structurellement, mal placé pour faire reconnaître sa lecture. Sa parole, marquée par la fragmentation ou par la langue corrompue qui le parle, n’est pas reçue comme parole autorisée. Herman a thématisé ce point dans Trauma and Recovery : « la négation est souvent l’état par défaut de la société », et le travail actif du témoignage est constamment menacé par l’oubli social. Felman et Laub ont décrit la « crise du témoignage » comme crise de l’écoute : le témoin a besoin d’un auditeur qui accepte de devenir « partie prenante de la création d’une connaissance de novo ». Faute de cet auditeur, le témoignage reste lettre morte.
Mais sur le plan éthique, le lecteur fêlé peut aussi présenter une capacité d’indignation appropriée que le lecteur formé, par effet de neutralisation académique, peut perdre. Il reconnaît immédiatement la violence d’une formule, l’évacuation d’un fait, l’euphémisation d’une horreur, parce qu’il en porte la trace dans son corps ou dans sa langue. Arendt rappelle dans « Vérité et politique » que « le diseur de vérité, qu’il le sache ou non, a commencé d’agir ; lui aussi s’est engagé dans le travail politique, car, dans le cas improbable où il survit, il a fait un premier pas vers le changement du monde » (p. 320). Le lecteur fêlé peut, paradoxalement, être un meilleur diseur de vérité de fait que le lecteur formé, à condition que sa parole trouve audience.
Conséquences anthropologiques et existentielles
Sur le plan existentiel, la lecture peut être pour la Figure B opération de reconstruction ou opération d’enfermement. Reconstruction : Herman, van der Kolk et Laplanche convergent sur l’idée que la transformation d’une expérience fragmentée en récit cohérent — opération de lecture-écriture — est centrale au processus thérapeutique. Telling the trauma story devient une étape constitutive du soi. Ricœur, dans Soi-même comme un autre (Seuil, 1990), élabore le concept d’« identité narrative » qui articule l’« idem » (la mêmeté) et l’« ipse » (l’ipséité) par le détour du récit : le rapport à soi est toujours médiatisé par les œuvres de la culture, et en particulier par l’opération de narration telle qu’elle se déploie dans le récit historique ou dans la fiction. Pour le sujet dissocié, retrouver une identité narrative est l’enjeu même de la guérison. La lecture, en ce sens, n’est pas un luxe : elle est constitutive d’une possibilité de se tenir comme sujet.
Mais elle peut aussi être opération d’enfermement. Le lecteur fêlé peut s’enfermer dans la lecture littérale (incapacité à différencier sens propre et sens figuré, prise au pied de la lettre des métaphores), dans la lecture délirante (sur-attribution de sens, paranoïaque ou mystique), dans l’identification massive (le texte devient miroir d’une souffrance qui s’y trouve confirmée sans transformation). Janet décrivait déjà l’« idée fixe » comme cette polarisation pathologique de la pensée autour d’un noyau désagrégé. Le risque est réel : la lecture peut consolider la dissociation au lieu de la traverser.
Conséquences sociales
Sur le plan social, le lecteur fêlé subit une marginalisation et une invisibilisation. Il est en marge des communautés interprétatives autorisées ; sa lecture ne circule pas, n’est pas citée, n’a pas autorité. Hacking a souligné l’ambivalence des catégories psychiatriques qui, en visibilisant certaines souffrances, contribuent aussi à les enfermer dans des protocoles qui modifient en retour l’expérience même des sujets concernés (looping effects). Le lecteur fêlé est, en quelque sorte, lu par les catégories autant qu’il lit : il devient un cas avant d’être un lecteur.
Mais Certeau a montré que la marge n’est pas seulement un lieu de privation ; elle est aussi un lieu de braconnage. Le lecteur dépourvu d’autorité institutionnelle peut développer des tactiques de lecture singulières, des appropriations imprévues, des détournements créateurs. Le lecteur fêlé peut être, à son insu, un braconnier sublime — précisément parce qu’il n’est pas inscrit dans la communauté interprétative dominante. C’est cette ouverture qui empêche le tableau de basculer dans le pathos.
Conclusion
Au terme de ce parcours, l’asymétrie entre lecteur formé et lecteur fêlé apparaît dans toute sa complexité. Elle n’est pas réductible à une opposition entre un lecteur « compétent » et un lecteur « incompétent ». Elle articule trois plans dont chacun a sa logique propre : le plan sociologique de la distribution inégale des capitaux culturels, des dispositions et des positions interprétatives autorisées (Bourdieu, Lahire, Chartier, Mauger) ; le plan clinique de la fragmentation traumatique du sujet et de sa difficile reconstruction narrative (Janet, van der Kolk, Herman, Laplanche, Caruth, Felman et Laub, Ricœur) ; le plan politico-langagier de la corruption des langues et de l’aliénation cognitive qui s’ensuit (Kraus, Klemperer, Orwell, Arendt, Muray). Ces trois plans ne se confondent pas — il ne faut pas confondre la dissociation post-traumatique stricto sensu avec l’aliénation langagière sous régime festif ou totalitaire —, mais ils communiquent par des analogies structurelles : dans tous les cas, ce qui est en jeu est la possibilité même de lire — c’est-à-dire de tenir ensemble un texte et une expérience, des fragments et un récit, des mots et leur référent.
L’asymétrie est, en ce sens, double et croisée. Le lecteur formé est plus armé selon les quatre dimensions formelles (connaissances, précédents, recul, capacités critiques), mais il est exposé à des angles morts spécifiques : surinterprétation, neutralisation académique de la charge existentielle, violence symbolique du jugement cultivé, fermeture sur la communauté interprétative autorisée. Le lecteur fêlé est désavantagé selon ces mêmes dimensions, mais il peut accéder « à vif » à certaines structures du texte — structures de violence, de mensonge, de souffrance — que le lecteur formé tend à manquer, et son témoignage, s’il trouve audience, peut constituer une connaissance neuve dont aucune lecture pure ne pourrait tenir lieu.
Il faut donc résister à la double tentation symétrique de l’élitisme — qui ferait du lecteur formé le seul lecteur légitime — et du populisme herméneutique — qui ferait du lecteur fêlé le seul lecteur authentique. Ni la skholè bourdieusienne ni la fêlure janétienne ne sont en elles-mêmes des verdicts. Ce sont des positions différentes dans l’économie générale de la lecture, et la tâche d’une herméneutique critique consiste précisément à articuler ces positions sans les hiérarchiser à l’avance ni les confondre. La lecture, au sens fort, est ce qui circule entre ces deux pôles, sans jamais s’y stabiliser : elle exige à la fois la patience scolastique du recul et la vulnérabilité existentielle de l’expérience, à la fois l’armature des précédents et l’ouverture à l’inédit, à la fois la communauté interprétative et le braconnage qui en déjoue les contraintes. Le défi théorique, et politique, est de penser une lecture qui hérite des deux figures sans s’enfermer dans aucune — une lecture pour laquelle la vigilance épistémique d’Arendt, la patience traductrice de Laplanche, la curiosité braconnière de Certeau et la lucidité dissonante de Lahire ne seraient pas des exigences alternatives, mais les moments articulés d’un même geste herméneutique. »
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41 « ’Effacement de Septembre. Le silence sur les massacres a plusieurs fonctions psychologiques : il préserve l’unanimité minimale nécessaire à la fondation ; il évite d’engager la responsabilité de Danton, de Roland, de la Commune ; il diffère le moment de la justice (qui ne viendra jamais sous cette forme) ; il permet à chacun de penser que le pire est derrière. Sophie Wahnich a raison de dire que cette dénégation est l’origine du mal qui suit : ce qui n’est pas politiquement nommé reviendra par les voies de la vengeance.
À la lumière de Mounier (la rationalité du contre-pouvoir), de Maalouf (les identités meurtrières que produit la sursaturation), de Lahire (la pluralité des dispositions qu’un acteur mobilise et fracture), et de Klemperer (la langue qui tue à force de répéter ce qu’elle aimerait croire), la séance du 21 septembre 1792 apparaît comme un seuil typique : un moment où un groupe d’hommes choisit de croire à sa propre rhétorique parce que le coût psychique de voir clair est trop élevé. »
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42 :
Ce que François de Neufchâteau nous apprend
Reste l’énigme propre à l’orateur de ce matin-là. Pourquoi est-ce lui qui prononce ce discours et pas un autre ? Le simple hasard du roulement quinzomadaire des présidences de la Législative l’a porté au fauteuil. Mais le hasard, ici, a une logique : un poète protégé de Voltaire, un magistrat colonial, un juge de paix vosgien, un modéré modérément engagé — c’est-à-dire exactement l’homme dont l’éloquence officielle peut sembler neutre, ample, antique, sans trahir un camp. Que ce soit cet homme, et non Danton, qui dise « le glaive vengeur et sauveur de la loi », change le sens de la formule : elle apparaît comme un legs rhétorique, non comme un programme. C’est précisément ce que les Montagnards ne lui pardonneront pas un an plus tard : Collot d’Herbois, qui propose l’abolition de la royauté le 21 septembre 1792, est le même Collot qui fait emprisonner François en septembre 1793 — comme s’il fallait punir l’orateur qui avait donné les mots au mouvement, mais qui s’était retiré ensuite, sans en assumer les conséquences sanglantes.
Le destin ultérieur de François de Neufchâteau achève de désigner sa singularité. Refus de siéger à la Convention. Refus du ministère de la Justice (qui sera occupé par Garat). Prison. Survie après Thermidor. Montée en puissance directoriale. Ralliement à Bonaparte. Présidence du Sénat. Comte d’Empire. Retraite en agronome. Aucun de ses sept signataires du bureau du 21 septembre 1792 n’a connu une trajectoire comparable. Lui seul a traversé.
Cette traversée n’est ni cynisme pur (il continue, après 1814, de défendre l’agriculture, l’instruction, la statistique d’État) ni opportunisme vulgaire (il aurait pu, comme Cambacérès ou Fouché, accumuler les honneurs sous tous les régimes successifs : il choisit de se retirer à la Restauration). Elle relève plutôt de ce que les anthropologues du politique appellent une « disposition de fonctionnaire » : la conviction qu’au-delà des souverainetés successives, l’État a une continuité dont il faut assurer l’œuvre — les canaux, les écoles, les expositions, les statistiques. C’est une politique du long terme administratif contre la politique du grand soir. À ce titre, le discours du 21 septembre 1792 prend une coloration de testament administratif : François de Neufchâteau dit à la Convention « voici ce que nous vous léguons, à vous d’enchaîner le monstre », et s’en va — pour revenir, plus tard, quand l’administration aura repris la main sur la politique. »
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