…
…
…
CAIRN.INFO : Matières à réflexion
Violence et Nationalisme
Chapitre premier. Nationalisme et culte de la violence
Xavier Crettiez, Dans Violence et Nationalisme (2006), pages 27 à 77
https://www.cairn.info/violence-et-nationalisme–9782738117373-page-27.htm
…
« Il serait difficile de proposer au lecteur un condensé des écrits nationalistes d’où n’émergerait aucune référence violente, aucun passage associant la sauvegarde de la patrie au sang versé par ses fils ou à celui de ses ennemis, aucun vibrant appel à la loi des armes pour asseoir celle de la République humiliée, de la nation menacée ou de la terre outragée. C’est une des caractéristiques de la pensée nationaliste d’associer la construction d’un collectif – qu’il soit fondé sur une idée, une certaine conception du vivre ensemble, une unité supposée de race ou une idéalisation régionale commune – à la destruction d’une entité rivale. La nation est violence dans son principe même, celui d’une unité imposée qui passe outre la multiplicité des individualités, la pluralité des groupes, la versatilité des opinions. La nation est toujours une, unie, exclusive, refusant en son sein des constructions collectives différenciées, des affirmations identitaires trop hégémoniques. Si la pluralité des opinions est, dans les nations démocratiques, une obligation, toujours sertie d’une caution légale, il est plus rare que ces opinions divergentes acceptées s’autorisent une remise en cause radicale du cadre territorial et psychologique dans lequel elles s’expriment. C’est dans la destruction des particularismes que se fondent l’unité nationale et sa grandeur supposée. L’histoire jacobine de la France moderne et contemporaine l’atteste. La subversion idéologique peut être tolérée ; le rejet de la patrie constitutive l’est rarement…»
Cairn
…
….
«C’est un drame qui cristallise les tensions. À Crépol, la mort du jeune Thomas, poignardé à mort lors de la fin d’un bal dans cette petite commune de la Drôme, a suscité l’émotion. Deux autres personnes ont également été transportées en urgence absolue à l’hôpital, après qu’une dizaine de jeunes a tenté de s’infiltrer dans l’événement privé . Ces derniers n’ont pas supporté d’avoir été refoulés du bal.
« Ils venaient manifestement pour en découdre »
Alors que neuf suspects ont été arrêtés après le drame, près de 80 militants d’ultradroite ont défilé cagoulés samedi à Romans-sur-Isère, une petite ville située près du village de Crépol, avant de tenter de se rendre dans le quartier de la Monnaie, d’où seraient originaires une partie des suspects.
Interrogé sur cette mobilisation, le politologue Jérôme Fourquet juge cette action « très préoccupante ». « C’est très préoccupant, car certains étaient munis de battes de baseball ou de barres de fer. Ils venaient manifestement pour en découdre », explique l’auteur de La France d’après.
Un fait divers qui prend « une dimension de fait de société »
Ces manifestations « nous disent plusieurs choses : d’abord, c’est la radicalisation des tensions suite à l’émotion suscitée par ce drame. Ensuite, à l’heure où les Français s’en remettent encore à l’État comme monopole de la violence physique légitime, une autre partie de la population considère, à tort ou à raison, que la main de l’État n’est pas assez ferme, ni pour les protéger, ni pour châtier, et qu’il faut donc se faire justice soi-même. Et donc, on voit bien qu’il y a un agenda idéologique, bien évidemment, pour ces militants d’ultradroite », souligne Jérôme Fourquet, qui ajoute néanmoins que « cette expédition punitive s’est soldée quand même par la défaite physique de ces militants de l’ultradroite, puisque quand la confrontation a eu lieu avec des habitants de ce quartier, elle a tourné à l’avantage des habitants de ce quartier. »
Mais malgré cela, le drame de Crépol prend « une dimension de fait de société, parce qu’on est dans une réitération. Le fait divers devient fait de société quand il y a plusieurs fois consécutives ce type d’agression qui se produit. Si on fait la liste des attaques au couteau depuis le début de l’année, la liste est hélas très longue. (…) C’est aujourd’hui la litanie à laquelle la société française est confrontée. Et il ne s’agit non pas d’un tournant, mais d’une étape supplémentaire dans cette espèce de bruit de fond, de l’insécurité et des tensions », conclut-il.»
…
«J’ai été frappé d’entendre les mêmes paroles, les mêmes expressions, les mêmes images, la même accentuation, comme je l’ai dit. Eh bien, citoyens, ce n’a pas été de l’interprétation de ma part, ç’a été une conviction chez moi, et je me suis consolé en me disant que je ne pouvais pas accuser les ouvriers français, car je reconnaissais une action étrangère, car je reconnaissais une haine espagnole, quelque chose d’ailleurs que je n’avais jamais trouvé chez les hommes de mon pays. Oui, j’ai reconnu parmi eux plutôt les sentiments des Antilles, et plutôt, comme je l’ai dit la haine espagnole que la fraternité française. (Murmures à gauche. Agitation prolongée.) »
Félix Wouters
…
«Quand on exalte les passions, ne faut-il pas que les passions s’enflamment? Quand on échauffe les esprits, ne faut-il pas que les têtes se dérangent? Quand on rompt toutes les digues, ne faut-il pas que les torrens se débordent? Et quand on lâche la bride à un coursier fougueux, ne faut-il pas qu’il s’emporte, et qu’il renverse tout ce qui s’oppose à son passage. Qui donc avoit pu promettre à ces sages par excellence, qu’ils dirigeroient à leur gré les orages et les tempêtes après les avoir déchaînés? Et comment des hommes qui n’écrivoient qu’avec leurs passions, leurs haines et leur fanatisme, pouvoient-ils se flatter que leurs adeptes n’agiroient qu’avec prudence, discrétion, retenue et sagesse? »
La France Chrétienne, Journal Religieux, Politique, et Littéraire, Tome troisième, 1821
…

…
…
…
« Je vais lancer une recherche approfondie sur les stratégies juridiques et d’enquête disponibles pour des victimes ou des enquêteurs souhaitant poursuivre en justice les auteurs de réseaux d’intimidation coordonnée en ligne — en couvrant le droit français, européen, et les méthodologies d’investigation numérique (traçage IP, triangulation, qualification pénale du harcèlement en bande organisée, ingérence étrangère, etc.). »
…
…
La lucidité comme arme : penseurs francophones contre le simplisme
…
…
Poursuivre les réseaux d’intimidation coordonnée en ligne : guide juridique et stratégique complet
La France dispose désormais d’un arsenal juridique considérablement renforcé pour poursuivre les auteurs de cyberharcèlement organisé, y compris lorsqu’une ingérence étrangère est impliquée. L’adoption de la loi du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères, combinée à la jurisprudence fondatrice de la Cour de cassation du 29 mai 2024 sur le harcèlement en meute, a transformé le paysage juridique. Un blogueur français documentant des campagnes coordonnées impliquant des satellites d’extrême droite, des officines russes et des fonctionnaires infiltrés peut aujourd’hui mobiliser simultanément le droit pénal du harcèlement, les dispositions sur les atteintes aux intérêts fondamentaux de la nation, le droit disciplinaire de la fonction publique et les mécanismes européens de sanctions. La clé réside dans une stratégie d’accumulation méthodique de preuves, le recours au juge d’instruction pour forcer l’identification des anonymes, et l’articulation entre procédures pénales, civiles et administratives.
Le socle pénal : de l’article 222-33-2-2 à l’infraction de mise en danger par divulgation de données
L’article 222-33-2-2 du Code pénal, modifié par la loi Schiappa du 3 août 2018, constitue le fondement des poursuites contre le cyberharcèlement organisé. Son innovation majeure réside dans deux scénarios distincts pour le harcèlement collectif. Le premier vise les personnes agissant « de manière concertée ou à l’instigation de l’une d’elles » — il couvre les organisateurs et participants délibérés d’un raid numérique, même si chaque individu n’a pas agi de façon répétée. Le second, plus novateur, vise ceux qui, « même en l’absence de concertation, savent que leurs propos ou comportements caractérisent une répétition » — il atteint les relais qui s’agrègent sciemment à une meute.
Les peines sont graduées : 1 an et 15 000 € d’amende en cas de base, 2 ans et 30 000 € lorsque le harcèlement est commis par voie numérique (circonstance aggravante), 3 ans et 45 000 € si la victime est mineure ou vulnérable, et jusqu’à 10 ans et 150 000 € en cas de suicide ou tentative de suicide de la victime. La loi du 21 mars 2024 a encore renforcé ces dispositions.
À cet arsenal s’ajoutent plusieurs textes complémentaires essentiels. L’article 223-1-1 du Code pénal (« amendement Samuel Paty », loi du 24 août 2021) punit le doxxing — la divulgation d’informations personnelles exposant une personne à un risque — de 3 ans et 45 000 €, portés à 5 ans et 75 000 € si la victime est dépositaire de l’autorité publique ou journaliste. L’usurpation d’identité numérique (article 226-4-1) est punie d’1 an et 15 000 €. Les atteintes au traitement automatisé de données personnelles (articles 226-16 à 226-24) complètent le dispositif en matière de collecte et utilisation abusive de données pour alimenter des campagnes de harcèlement.
Concernant la loi Avia, le Conseil constitutionnel a censuré l’essentiel du texte le 18 juin 2020 (décision n° 2020-801 DC), jugeant disproportionnées les obligations de retrait en 1 heure et 24 heures. Subsistent néanmoins l’Observatoire de la haine en ligne (rattaché à l’Arcom), le parquet spécialisé du Tribunal judiciaire de Paris, et la simplification des procédures de signalement. Le Digital Services Act (DSA), applicable depuis février 2024, fournit désormais le cadre européen harmonisé que la loi Avia tentait d’instaurer nationalement. La loi du 7 juillet 2023 impose par ailleurs aux réseaux sociaux de diffuser le numéro 3018 et de simplifier les signalements.
L’arrêt Mila et la jurisprudence fondatrice du harcèlement en meute
La décision de la Cour de cassation du 29 mai 2024 (n° 23-80.806), publiée au Bulletin, constitue l’arrêt de référence. Statuant dans l’affaire Mila, la chambre criminelle a posé quatre principes cardinaux. Premièrement, un seul message suffit à caractériser l’infraction si son auteur savait qu’il s’inscrivait dans un mouvement collectif de harcèlement. Deuxièmement, les juges ne sont pas tenus d’identifier, dater et qualifier chaque message émis par les autres participants — il suffit d’établir leur existence et la connaissance qu’en avait le prévenu. Troisièmement, la victime n’a pas besoin d’avoir lu le message spécifique — sa publication dans le contexte d’un flot de messages harcelants suffit. Quatrièmement, l’utilisation d’un hashtag (#Mila) démontre l’intention délibérée de participer au mouvement de meute.
Plusieurs autres affaires éclairent la jurisprudence. L’affaire Marvel Fitness (TC Versailles, septembre 2020) a donné lieu à la première condamnation pour instigation de raid numérique : 2 ans d’emprisonnement dont 1 an ferme pour un blogueur ayant incité ses 150 000 abonnés à harceler d’autres YouTubeurs. L’affaire Nadia Daam (2017-2022) a vu des peines de 5 à 6 mois avec sursis confirmées en appel, avec 4 000 € de dommages-intérêts pour préjudice moral (CA Rennes, 24 août 2022). L’affaire de la Ligue du LOL, en revanche, illustre le risque de la prescription : classée sans suite en février 2022, les faits étant antérieurs à la création de l’infraction de harcèlement en meute en 2018. L’affaire Booba/Magali Berdah démontre que le juge d’instruction peut être saisi même pour des raids numériques orchestrés par des personnalités publiques.
Un décret du 26 novembre 2020 (art. D.8-2-10 CPP) a instauré une compétence exclusive du Tribunal judiciaire de Paris pour le harcèlement moral et sexuel discriminatoire commis en ligne, centralisant les affaires les plus complexes au sein du Pôle national de lutte contre la haine en ligne.
De l’anonymat au nom propre : méthodologies d’enquête et levée d’identité
Faire tomber le masque des pseudonymes
La levée de l’anonymat emprunte quatre voies procédurales. La requête non contradictoire (articles 493 CPC et 6 LCEN) permet d’obtenir une ordonnance du président du tribunal judiciaire sans que la plateforme soit prévenue — c’est la voie la plus rapide. Le référé sur le fondement de l’article 145 CPC (mesure d’instruction in futurum) constitue la voie la plus robuste, confirmée par plusieurs ordonnances du TJ Paris (25 février 2021, 31 janvier 2023, 18 juillet 2023). La procédure accélérée au fond (PAF), issue de la loi SREN du 21 mai 2024, offre une troisième option parallèle (CA Paris, 21 décembre 2023, n° 23/06581). Enfin, dans le cadre d’une information judiciaire, le juge d’instruction dispose du pouvoir le plus étendu : réquisitions directes aux plateformes sans les limitations du droit civil.
L’article 6-II de la LCEN impose aux hébergeurs et FAI de conserver pendant un an les données permettant l’identification de tout contributeur (adresse IP de connexion, date de création de compte, nom, prénom, adresse e-mail). Le non-respect d’une réquisition judiciaire est puni d’1 an d’emprisonnement et 75 000 € d’amende (article 6-VI LCEN).
Réquisitions aux plateformes : un paysage en transformation
La coopération varie considérablement selon les plateformes. Meta/Facebook répond généralement aux réquisitions françaises. Twitter/X doit être visé via Twitter International Company (Irlande), et le TJ Versailles a poursuivi Twitter France pour refus de répondre à une réquisition. L’affaire la plus spectaculaire concerne Telegram : historiquement non coopérant (« 0 octet de données transmis »), l’arrestation de Pavel Durov au Bourget le 24 août 2024 — mis en examen de 12 chefs d’accusation — a provoqué un revirement complet. Depuis septembre 2024, Telegram transmet adresses IP et numéros de téléphone sur « ordonnance valide d’autorité judiciaire compétente ». VK (russe) reste quasiment impossible à contraindre par les voies classiques : la coopération doit s’appuyer sur l’OSINT et les preuves indirectes.
Traçage IP : le cadre issu de la jurisprudence européenne
La CJUE a posé le cadre dans deux arrêts majeurs. L’arrêt La Quadrature du Net du 6 octobre 2020 (C-511/18) interdit la conservation généralisée des données de trafic et localisation sauf menace grave pour la sécurité nationale, mais autorise la conservation généralisée des adresses IP distinctement. L’arrêt du 30 avril 2024 (C-470/21) a validé l’accès aux données d’identité civile correspondant à une adresse IP, même sans contrôle judiciaire préalable, à condition d’une « séparation effectivement étanche » entre catégories de données. En France, la loi du 2 mars 2022 restreint l’accès aux données de connexion aux infractions graves, et la Cour de cassation (juillet 2022) a jugé que le procureur ne peut autoriser l’accès aux données de trafic/localisation, cette compétence relevant du JLD ou du juge d’instruction.
Détection de comportements coordonnés inauthentiques
L’identification de réseaux coordonnés repose sur plusieurs méthodes complémentaires. L’analyse de réseau cartographie les comptes partageant les mêmes URL dans des fenêtres temporelles courtes (URL Similarity Networks) ou publiant des contenus textuellement similaires (Text Similarity Networks). La stylométrie et le fingerprinting linguistique permettent de déterminer si plusieurs comptes sont opérés par la même personne, via l’analyse des n-grammes, du style d’écriture et des patterns de ponctuation. Les signatures techniques (clustering d’adresses IP, empreintes de navigateur, anomalies d’horodatage, données WHOIS de domaines) révèlent les infrastructures partagées. Des outils comme CooRTweet (package R), Gephi (visualisation de graphes), Botometer (détection de bots), Maltego (analyse de liens) et les méthodes développées par EU DisinfoLab (arbre de détection CIB) sont mobilisables.
L’OSINT (Open Source Intelligence) est légale en France tant qu’elle repose exclusivement sur des informations accessibles publiquement. Un particulier peut collecter des publications publiques, effectuer des Google dorkings, analyser des données WHOIS, utiliser Sherlock (recherche de pseudonymes sur 300+ plateformes) ou TinEye (recherche d’images inversée). En revanche, l’accès à des données protégées (art. 323-1 CP), la création de faux profils pour infiltrer des groupes privés, ou la collecte systématique en violation du RGPD sont prohibés. Les détectives privés agréés CNAPS disposent d’un cadre plus large, leurs constatations étant recevables devant les juridictions.
Stratégie de poursuite : forcer l’ouverture d’une information judiciaire
La stratégie optimale pour une victime de cyberharcèlement organisé suit un enchaînement précis. La plainte simple (au commissariat, en gendarmerie ou par courrier au procureur) constitue l’étape initiale obligatoire. Elle est gratuite mais présente un risque élevé de classement sans suite — comme l’illustre l’affaire de la Ligue du LOL.
Si la plainte est classée ou reste sans réponse pendant 3 mois (article 85 al. 2 CPP), la victime peut déposer une plainte avec constitution de partie civile devant le doyen des juges d’instruction du tribunal judiciaire compétent. Cette voie est stratégiquement déterminante car elle force l’ouverture d’une information judiciaire, surmontant l’inertie du parquet. Le juge fixe une consignation (typiquement 500 à 1 000 €, dispensée en cas d’aide juridictionnelle). La plainte doit mentionner l’identité du plaignant, les faits détaillés, la qualification juridique précise (« harcèlement moral aggravé, art. 222-33-2-2 CP ») et les éléments de preuve.
Le juge d’instruction dispose des pouvoirs d’investigation les plus étendus du droit français. Il peut émettre des réquisitions directes aux plateformes et FAI (articles 60-1, 77-1-1 CPP), délivrer des commissions rogatoires autorisant perquisitions, saisies de matériel informatique, écoutes téléphoniques (art. 100 CPP) et captation de données informatiques. Pour les éléments localisés à l’étranger, il peut émettre des commissions rogatoires internationales ou recourir à la décision d’enquête européenne (DEE) au sein de l’UE. La Convention de Budapest sur la cybercriminalité fournit un cadre de coopération avec les 81 États parties — mais la Russie n’a jamais signé.
Pour maximiser l’impact, une stratégie à double voie est recommandée : procédure pénale (plainte avec CPC) pour la condamnation et l’identification des auteurs, combinée à un référé civil (art. 145 CPC / art. 6 LCEN) pour le retrait urgent de contenus et la préservation des données. Ces deux voies ne sont pas mutuellement exclusives (TJ Paris, 25 février 2021). La constitution de partie civile permet d’obtenir à la fois la condamnation pénale et l’indemnisation du préjudice : préjudice moral (1 500 à 10 000 € par défendeur selon la jurisprudence), préjudice matériel (frais de déménagement, sécurité), trouble dans les conditions d’existence, et préjudice professionnel. Les montants restent relativement modestes au pénal ; des sommes supérieures (10 000 à 50 000 €+) peuvent être obtenues au civil, particulièrement avec une documentation médicale solide.
Un point crucial concerne les délais de prescription : 6 ans pour le harcèlement moral (à compter du dernier acte), mais seulement 3 mois pour la diffamation et l’injure (loi du 29 juillet 1881). L’urgence de la documentation initiale est donc critique.
Ingérence étrangère : la loi de 2024 et les moyens de VIGINUM
Un cadre juridique transformé
La loi n° 2024-850 du 25 juillet 2024 sur la prévention des ingérences étrangères a comblé des lacunes majeures. Son innovation centrale est l’article 411-12 du Code pénal : toute infraction contre les personnes (Livre II, Titre II) ou les biens (Livre III) commise « dans le but de servir les intérêts d’une puissance étrangère » voit ses peines aggravées d’un degré. Concrètement, un cyberharcèlement organisé (2 ans) commis pour le compte d’une puissance étrangère encourt 3 ans ; s’il entraîne le suicide de la victime (10 ans), la peine monte à 15 ans. La loi institue également un registre des représentants d’intérêts étrangers géré par la HATVP (pénalité de 3 ans et 45 000 € en cas de non-inscription), étend le gel des avoirs aux personnes impliquées dans l’ingérence (auparavant réservé au terrorisme), et autorise les techniques algorithmiques de surveillance (art. L.851-3 CSI) pour la détection des ingérences — jusqu’au 30 juin 2028 à titre expérimental.
Les articles 411-4 à 411-8 du Code pénal (« intelligence avec une puissance étrangère ») préexistaient mais souffraient de difficultés d’application aux opérations d’influence numérique. Le problème central reste l’attribution : établir formellement qu’une campagne de trolls est pilotée par ou pour un État étranger constitue le défi majeur. Le Professeur Mainguy (Le Club des Juristes, mai 2024) soulignait l’absence d’infraction pénale spécifique d’« ingérence étrangère » — la loi de 2024 y répond partiellement par la circonstance aggravante mais ne crée pas d’infraction autonome.
VIGINUM : sentinelle numérique de la République
VIGINUM (Service de vigilance et protection contre les ingérences numériques étrangères), créé par décret du 13 juillet 2021 et opérationnel depuis décembre 2021, est rattaché au SGDSN. Composé d’environ 60 agents civils, il surveille les phénomènes inauthentiques (comptes suspects, contenus malveillants, comportements coordonnés anormaux) sur les plateformes comptant plus de 5 millions de visiteurs uniques mensuels en France. VIGINUM définit l’ingérence numérique étrangère selon quatre critères cumulatifs : atteinte potentielle aux intérêts fondamentaux ; allégations manifestement inexactes ou trompeuses ; caractère artificiel, massif et délibéré ; implication directe ou indirecte d’un acteur étranger.
Ses détections les plus notables incluent RRN/Doppelganger (juin 2023, campagne russe utilisant des sites clones imitant Le Monde, Le Parisien, Le Figaro), Portal Kombat (février 2024, réseau de 224 portails de propagande pro-russes), Matriochka (2024, tentative d’instrumentalisation de fact-checkers), et UN-notorious BIG (décembre 2024, propagande azerbaïdjanaise visant les DROM-COM). VIGINUM publie ses rapports techniques sur GitHub (github.com/VIGINUM-FR/Rapports-Techniques) et dispose d’une convention avec l’Arcom depuis juillet 2024.
Pour signaler une ingérence présumée, les canaux sont la DGSI (principal service de renseignement intérieur pour le contre-espionnage), PHAROS (internet-signalement.gouv.fr) pour les contenus illicites, et la section J3/JUNALCO du parquet de Paris pour les plaintes pénales.
Coopération internationale et limites structurelles
Le Règlement européen e-Evidence (2023/1543), applicable à compter du 17 août 2026, permettra à une autorité judiciaire d’un État membre de demander directement des preuves électroniques à un prestataire dans un autre État membre, avec un délai de 10 jours (8 heures en urgence). La Convention de Budapest (2001, 81 États parties) fournit un cadre d’entraide pour les États signataires — mais la Russie n’en fait pas partie et refuse systématiquement la coopération judiciaire dans les affaires liées à ses activités étatiques. Les inculpations Mueller contre l’Internet Research Agency (13 individus et 3 entités russes, 16 février 2018) démontrent que la poursuite est juridiquement possible mais pratiquement inapplicable contre des opérateurs situés en Russie.
Les sanctions européennes constituent l’outil punitif le plus concret. Le 11ᵉ paquet de sanctions (juillet 2023) a visé pour la première fois des entités de manipulation informationnelle (Social Design Agency, Structura National Technologies, InfoRos). Le 17ᵉ paquet (mai 2025) a sanctionné Voice of Europe, African Initiative, Stark Industries Solutions et le réseau Anti-Spiegel. Ces mesures comprennent le gel d’avoirs, l’interdiction de voyager et la prohibition de mise à disposition de fonds.
Constituer un dossier de preuves numériques inattaquable
La hiérarchie probatoire en droit français
La recevabilité des preuves numériques repose sur trois conditions : authenticité (identification certaine de l’auteur/source), intégrité (absence d’altération, garantie par hash cryptographique SHA-256 et horodatage qualifié), et loyauté (obtention licite, respect du RGPD et des droits fondamentaux). La norme NF Z42-013 (AFNOR) encadre l’archivage électronique à valeur probante, tandis que le règlement eIDAS (UE n° 910/2014, mis à jour en 2024) confère une présomption de fiabilité aux signatures et horodatages qualifiés.
Le constat de commissaire de justice (ex-huissier, depuis la fusion des professions le 1ᵉʳ juillet 2022) possède la force probante maximale — il fait foi jusqu’à inscription de faux. Le protocole suit la norme AFNOR NF Z67-147 : description du matériel utilisé, adresse IP de l’ordinateur, purge du cache et des cookies, synchronisation de l’horloge, navigation vers les URL documentées, capture d’écrans et du code source, rédaction d’un procès-verbal avec annexes. Le coût varie de 169 à 500 € pour un constat simple, 700 à 1 200 € pour un dossier de cyberharcèlement standard, et jusqu’à 2 000 à 5 000 € pour les cas complexes (réseaux criminels, multiples plateformes).
Les simples captures d’écran ne constituent qu’un commencement de preuve par écrit, facilement contestable. Les pages archivées via la Wayback Machine ont une « valeur de renseignements » selon la Cour d’appel de Paris (16 avril 2021, n° 18/24048) et doivent être corroborées. L’enregistrement vidéo de l’écran (screen recording) est accepté et réduit le risque de falsification. Des applications comme CertiPhoto certifient photos et captures avec géolocalisation, horodatage et signature électronique.
La stratégie de « fixation de l’objectif »
Chaque attaque doit devenir une pièce du dossier. La méthode consiste à ne jamais répondre (préserver sa crédibilité, ne pas alimenter le cycle), documenter immédiatement avant disparition des contenus, et maintenir un registre chronologique détaillant pour chaque incident : date, heure, plateforme, URL, identité de l’auteur (même pseudonyme), type de contenu (insulte, menace, diffamation, doxxing), capture d’écran avec code source. Ce registre doit montrer les patterns de coordination : simultanéité des messages, utilisation de hashtags ou formulations identiques, escalade dans le temps, nouveaux comptes rejoignant la campagne. Des constats de commissaire de justice doivent être commissionnés aux moments-clés : attaque initiale, première escalade, apparition de nouveaux attaquants. La documentation médicale (certificats attestant anxiété, dépression, ITT) doit être actualisée régulièrement pour établir le lien causal entre le harcèlement et la dégradation de l’état de santé.
Sécuriser ses données pendant la documentation
Les recommandations de l’ANSSI (42 mesures du guide d’hygiène informatique) constituent la référence. En pratique : mots de passe uniques de 12+ caractères avec gestionnaire de mots de passe, VPN pour masquer son IP lors de la documentation, communications via Signal (chiffrement de bout en bout), comptes et adresses e-mail dédiés à la documentation (séparés de l’identité personnelle), authentification à deux facteurs sur tous les comptes, paramètres de confidentialité maximaux sur les réseaux sociaux, et mise à jour systématique du système d’exploitation et de l’antivirus.
Fonctionnaires impliqués : la double sanction disciplinaire et pénale
L’obligation de réserve s’étend aux réseaux sociaux
L’obligation de réserve est d’origine purement jurisprudentielle (CE, 11 janvier 1935, Bouzanquet) — elle n’est pas codifiée dans le Code général de la fonction publique (CGFP), contrairement aux obligations de neutralité, dignité et impartialité (loi du 20 avril 2016). Elle impose la modération dans l’expression des opinions personnelles, y compris en dehors du service et sur tous les supports, réseaux sociaux compris.
La jurisprudence est désormais sans ambiguïté. Le TA Rouen (26 octobre 2021) a confirmé la révocation d’un policier pour des propos racistes, misogynes et antisémites dans un groupe WhatsApp privé — le tribunal jugeant que même sur messagerie privée, les commentaires « de nature à porter atteinte au bon fonctionnement du service ou à jeter le discrédit sur l’administration » justifient la sanction. La CAA Douai (4 avril 2019, n° 17DA00703) a confirmé la révocation d’un policier ayant effectué des saluts nazis dans un bar public. Le Conseil d’État (29 décembre 2020, n° 440256) a sanctionné un militaire pour un post critique sur Facebook. Le TA Bordeaux (31 décembre 2012, affaire Zoé Shepard) a validé une sanction même pour des écrits sous pseudonyme.
Les critères d’appréciation par les tribunaux sont : la position hiérarchique (plus elle est élevée, plus l’obligation est stricte), la publicité des propos (réseaux sociaux ouverts > messagerie restreinte), la nature du contenu (contenu discriminatoire jugé plus sévèrement), le lien avec le service (utilisation du titre professionnel), et le contexte (période électorale, activité syndicale).
Quatre groupes de sanctions, de l’avertissement à la révocation
Le CGFP (articles L533-1 à L533-3) organise les sanctions en quatre groupes. Le premier (avertissement, blâme, exclusion temporaire ≤ 3 jours) n’exige pas la saisine du conseil de discipline. Les deuxième et troisième groupes (radiation du tableau d’avancement, abaissement d’échelon, exclusion temporaire jusqu’à 2 ans, rétrogradation) requièrent l’avis du conseil de discipline. Le quatrième groupe comprend la mise à la retraite d’office et la révocation — sanctions les plus graves réservées aux manquements caractérisés. La prescription disciplinaire est de 3 ans à compter de la connaissance effective des faits par l’administration (art. L532-2 CGFP), interrompue par les poursuites pénales.
L’indépendance des procédures : un levier stratégique majeur
Le principe d’indépendance des procédures disciplinaire et pénale (art. L530-1 CGFP) signifie que l’administration peut sanctionner sans attendre le verdict pénal (CE, 25 octobre 2006 ; CE, 3 septembre 2019) et qu’un acquittement au pénal n’empêche pas la révocation — sauf si le tribunal pénal établit l’inexactitude matérielle des faits. Il n’y a pas de violation de la présomption d’innocence : l’administration apprécie les faits selon ses propres critères. Ce principe est démontré par le cas d’un policier interpellé parmi des militants d’ultra-droite lors d’un match France-Maroc (2022), criminellement relaxé pour vice de procédure mais administrativement révoqué, révocation confirmée par le tribunal administratif en 2025.
Pour signaler un fonctionnaire, les canaux sont l’IGPN (signalement-igpn.fsi.interieur.gouv.fr) pour les policiers, l’IGGN pour les gendarmes, le Défenseur des droits (formulaire en ligne ou courrier) pour tout fonctionnaire, ou un signalement hiérarchique direct. Le Défenseur des droits peut enquêter, recommander des sanctions et publier des rapports spéciaux. La plainte pénale directe au procureur de la République déclenche simultanément la mécanique pénale et peut alimenter le dossier disciplinaire.
Ressources opérationnelles et structures d’appui
Les services d’enquête spécialisés forment un réseau dense. L’OFAC (Office anti-cybercriminalité, créé en novembre 2023, ~180 agents) a remplacé l’OCLCTIC et gère PHAROS (internet-signalement.gouv.fr, ~1 000 signalements/jour) et THESEE. Le C3N/UNCyber (Gendarmerie nationale) coordonne environ 9 500 cyber-gendarmes dont 850 enquêteurs sous pseudonymes. Le BL2C (Brigade de lutte contre la cybercriminalité) couvre Paris et l’Île-de-France. La PNIJ (Plateforme nationale des interceptions judiciaires) centralise plus de 2 millions de réquisitions judiciaires annuelles.
Pour l’accompagnement des victimes : le 3018 (e-Enfance, 7j/7, 9h-23h, signaleur de confiance Arcom capable d’obtenir le retrait de contenus en heures), le 116 006 (France Victimes, réseau de ~130 associations, aide psychologique, juridique et sociale gratuite), 17Cyber (17cyber.gouv.fr, diagnostic de situation en ligne), et Cybermalveillance.gouv.fr (guides pratiques). L’aide juridictionnelle est accessible sous conditions de ressources (RFR ≤ 11 262 € pour l’AJ totale) et couvre les frais d’avocat, d’expert et de constat de commissaire de justice.
Parmi les rapports de référence, le rapport sénatorial n° 739 (2023-2024) « Lutte contre les influences étrangères malveillantes » (369 pages, 47 recommandations) fournit l’analyse la plus complète de la menace. Le rapport conjoint CAPS/IRSEM (2018) « Les manipulations de l’information : un défi pour nos démocraties » reste la référence doctrinale, attribuant 80 % des efforts d’influence en Europe à la Russie. EU DisinfoLab (disinfo.eu) publie des investigations continues sur les opérations Doppelganger et développe des méthodologies de détection.
Conclusion : une stratégie d’attrition juridique à trois niveaux
Le droit français offre désormais un dispositif complet, mais son efficacité dépend d’une stratégie coordonnée sur trois niveaux simultanés. Au niveau pénal, la plainte avec constitution de partie civile reste l’outil le plus puissant pour forcer l’identification des anonymes via le juge d’instruction — chaque nouveau message de harcèlement documenté renforce le dossier et repousse le point de départ de la prescription. Au niveau administratif, le signalement des fonctionnaires impliqués à l’IGPN, l’IGGN ou au Défenseur des droits peut aboutir à des révocations indépendamment de l’issue pénale. Au niveau institutionnel, le signalement à VIGINUM et à la DGSI active les capteurs étatiques de détection d’ingérence étrangère, susceptibles de déclencher des sanctions européennes et le gel d’avoirs.
L’insight le plus contre-intuitif est que le modèle détection-attribution-exposition de VIGINUM s’avère actuellement plus efficace que la poursuite pénale pour les opérateurs étrangers hors d’atteinte judiciaire. La publication des rapports techniques et l’exposition publique des réseaux constituent un outil de dissuasion que le droit pénal seul ne peut fournir. Pour les auteurs identifiables sur le sol français ou européen, en revanche, l’arsenal juridique est sans précédent — à condition de maîtriser la chaîne de preuve numérique et de ne pas laisser la prescription éteindre l’action. »
…
« Une constellation d’intellectuels africains et afrodescendants a construit, depuis trois décennies, un corpus rigoureux de pensée qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le ressentiment victimaire. Ces penseurs — Achille Mbembe, Alain Mabanckou, Gaston Kelman, Axelle Kabou, Felwine Sarr, Souleymane Bachir Diagne, Célestin Monga, Fatou Diome, Léonora Miano et d’autres — partagent une conviction : la dignité africaine se construit dans le diagnostic froid, pas dans le sanglot permanent. Leur travail constitue, de fait, un « gilet pare-balles » intellectuel contre les populismes croisés qui ravagent aussi bien la France que le continent africain. Ce rapport cartographie leurs positions, citations et ouvrages selon les six axes thématiques demandés, en traçant la filiation intellectuelle qui va du personnalisme d’Emmanuel Mounier à l’afropolitanisme contemporain.
1. La Francophonie comme devoir stratégique, pas comme relique coloniale
L’argument le plus développé sur la Francophonie comme espace stratégique vient d’Achille Mbembe. Dans sa tribune « Plaidoyer pour une langue-monde » (Politis, n°1490, février 2018), il opère une distinction cruciale entre la langue et le dispositif : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel » de la Francophonie, qu’il qualifie de « survivance du colonialisme français ». Mais la langue, elle, est un bien commun planétaire : « La langue française est devenue une langue africaine. À force de croisements avec les langues autochtones, de couplages et de greffes parfois inattendus, le français en Afrique est devenu le modèle d’une langue planétaire, ouverte et, pour ainsi dire, hétérolingue. » Mbembe appelle à la « défrancophonisation » comme condition de la « planétarisation du français » — libérer la langue du dispositif néocolonial pour en faire un véritable instrument d’émancipation. Dans un texte antérieur, « Francophonie et politique du Monde » (Congopage), il insiste : « Le nombre des francophones hors de France est aujourd’hui supérieur à celui des Français. La France n’en a plus l’exclusive propriété. Le français est désormais une langue au pluriel. »
Souleymane Bachir Diagne prolonge cette vision sur le plan philosophique. Dans De langue à langue. L’hospitalité de la traduction (Albin Michel, 2022), il défend le français comme un espace de philosophie africaine à part entière, fondé sur l’éthique de la traduction : « Faire l’éloge de la traduction, c’est célébrer le pluriel des langues et leur égalité ; car traduire, c’est donner dans une langue hospitalité à ce qui a été pensé dans une autre, c’est créer de la réciprocité, de la rencontre, c’est faire humanité ensemble. » Lors du Sommet de la Francophonie 2024, il a explicitement refusé la posture défensive : « La francophonie n’est pas la défense à la Astérix d’un village gaulois qui serait le dernier résistant au rouleau compresseur romain. C’est l’affirmation que le monde est pluriel » (RTBF, 2024). Diagne montre aussi que le « mythe moderne faisant du logos le propre de l’Occident est enfant du colonialisme » (De langue à langue) — ce qui signifie que philosopher en français depuis l’Afrique est un acte de décolonisation, pas d’assimilation. Son concept d’« universel latéral » (emprunté à Merleau-Ponty, développé dans Universaliser, Albin Michel, 2024) propose un universel qui ne surplombe pas depuis un centre occidental, mais se construit horizontalement, par la rencontre.
Alain Mabanckou, dans sa leçon inaugurale au Collège de France en mars 2016 (Lettres noires : des ténèbres à la lumière), a défendu la même position : « La langue française ce n’est pas forcément la France, mais c’est tous ceux qui acceptent cette aventure, cette passion, cette forme d’enthousiasme qui a forgé cet imaginaire français et qu’aujourd’hui par notre étroitesse d’esprit on essaye d’écarter. » Il avait d’ailleurs refusé d’être publié dans la collection « Continents noirs » de Gallimard, exigeant de paraître dans la collection « Blanche » — acte symbolique fort contre la ghettoïsation littéraire. Le Manifeste « Pour une littérature-monde en français » (Le Monde des Livres, 15-16 mars 2007), cosigné par Mabanckou, Waberi, Édouard Glissant, Tahar Ben Jelloun, Maryse Condé et 40 autres écrivains, proclamait précisément la fin de la francophonie comme « dernier avatar du colonialisme » et l’avènement d’une langue libérée « de son pacte exclusif avec la nation ».
Fatou Diome incarne cette appropriation avec un aplomb charnel. Dans Marianne porte plainte ! (Flammarion, 2017), elle convoque Césaire, Senghor, Montesquieu et Chateaubriand comme héritage commun, reprenant la formule de Kateb Yacine du français comme « butin de guerre » pleinement revendiqué. La Francophonie stratégique trouve aussi un ancrage fondateur chez Léopold Sédar Senghor, qui voyait dans le français « la langue de la lutte, de l’émancipation », tantôt dotée de « la douceur des alizés », tantôt de « la fulgurance de la foudre » — et rappelait que c’est en français que les peuples se sont décolonisés.
Enfin, Abdou Diouf, Secrétaire général de l’OIF de 2003 à 2014, a transformé l’organisation en instrument diplomatique multilatéral en insistant sur le fait que « l’Afrique abritera 85 % des 715 millions de francophones en 2050 ». Sa défense de la Francophonie était résolument tournée vers le « formidable potentiel économique des industries culturelles en langue française », non vers la nostalgie.
2. La responsabilité devant l’Histoire : refuser d’ajouter sa douleur à la machine
Le texte-matrice de cette position est Achille Mbembe dans son entretien fondateur avec la Revue Esprit (« Qu’est-ce que la pensée postcoloniale ? ») : « La pseudo-libération consiste à croire qu’il suffit de tuer le colon et de prendre sa place pour que le rapport de réciprocité soit restauré. L’Afrique du Sud nous permet de penser ce qui, dans la politique de la vengeance, ne fait que reproduire le complexe de Caïn. » Dans Politiques de l’inimitié (La Découverte, 2016), il préconise, via la « pharmacie de Fanon », d’opposer « un principe de vie au principe de destruction » (p. 91) et affirme : « Devenir-homme-dans-le-monde n’est ni une question de naissance, ni une question d’origine ou de race : c’est une affaire de trajet, de circulation et de transfiguration » (p. 175). Dans Brutalisme (La Découverte, 2020), il formule cette phrase décisive : « La vérité est que l’Europe nous a pris des choses qu’elle ne pourra jamais nous restituer. Nous apprendrons à vivre avec cette perte. Elle, de son côté, devra assumer ses actes, cette partie ombreuse de notre histoire en commun dont elle cherche à se délester. » Reconnaître le passé, mais ne pas s’y enfermer — c’est le geste fondamental.
Felwine Sarr ouvre Afrotopia (Philippe Rey, 2016) par cette phrase inaugurale devenue célèbre : « L’Afrique n’a personne à rattraper. Elle ne doit pas courir sur les sentiers qu’on lui indique, mais marcher prestement sur le chemin qu’elle se sera choisi. » Cette phrase est un refus explicite de la logique de course, de revanche et de rattrapage — trois postures qui toutes présupposent que l’Occident reste le centre de gravité. Sarr appelle à « proposer une civilisation africaine qui est en dehors de la logique de réaction et d’affirmation, de manière créative ».
Gaston Kelman, dans Au-delà du Noir et du Blanc (Max Milo, 2005), formule l’argument en termes individuels : « J’ai toujours pensé que mon voisin ne pouvait être tenu responsable de la barbarie de ses ancêtres, que le Blanc et le Noir ne devaient pas se construire sur le lit d’une culpabilisation et d’une victimisation réciproques » (p. 65). Et plus loin : « On reste la victime du passé si l’on ne trouve pas les ressorts nécessaires pour sortir et de sa prison et de sa dictature. » Kelman refuse de se réveiller chaque matin « avec sur le visage le crachat qu’a pris mon père colonisé » ou « avec le corps meurtri par les coups qu’ont reçu les ancêtres des Noirs américains ».
Célestin Monga, dans un entretien avec Mbembe (Le Messager, 2006), diagnostique l’impasse : « Rechignant à faire l’inventaire du nationalisme, beaucoup de nos chercheurs restent prisonniers d’une dichotomie stérile : soit ils concentrent leurs efforts à hurler leur dépit à ceux qui nous ont longtemps opprimés, soit ils ambitionnent de séduire et impressionner leurs anciens professeurs. Résultat : notre réflexion se détache rarement des contingences de la colère historique et du besoin de séduction. » La responsabilité est double : ne pas ajouter son cri à la cacophonie, et ne pas mendier la validation de l’ancien maître.
3. L’indignation permanente comme alibi et les extrémismes miroirs
Alain Mabanckou a consacré un livre entier à ce diagnostic : Le Sanglot de l’homme noir (Fayard, 2012). La citation-clé est limpide : « Je ne conteste pas les souffrances qu’ont subies et que subissent encore les Noirs. Je conteste la tendance à ériger ces souffrances en signes d’identité. » Il dénonce « la tendance qui pousse certains Africains en larmes à expliquer les malheurs du continent noir — tous ses malheurs — à travers le prisme de la rencontre avec l’Europe » et affirme : « Nous sommes comptables de notre faillite. » Le titre même du livre est programmatique : le « sanglot » est devenu un geste identitaire, un réflexe qui dispense de l’analyse. Mabanckou « récuse autant la mode européenne de la repentance que le ressentiment des noirs ».
La dynamique des extrémismes qui se nourrissent mutuellement — ce que l’on pourrait nommer le « suicide croisé » — a été analysée par François Giovalucchi dans un article majeur pour la Revue Esprit intitulé « Afrique-France, les miroirs grossissants ». Il y décrit le mécanisme : « Le sentiment antifrançais est souvent instillé par des élites : il est le résidu appauvri de l’anti-impérialisme de jeunesse de bien des hommes politiques, d’autant plus enclins à se distancier de l’ancien colonisateur que lesdites élites sont le produit direct de la colonisation. » Et l’autre côté du miroir : « Une France surpuissante et à la perversité sans limites est désignée comme responsable de tous les maux. La volonté de prédation serait à la base de toute sa politique. » Il observe que « tout concurrent ou ennemi supposé de la France est perçu avec sympathie, nonobstant ses visées hégémoniques ou son caractère dictatorial ». Cette grille d’analyse décrit parfaitement la spirale dans laquelle un discours anti-occidental en Afrique offre des arguments au RN en France, et inversement.
Mbembe analyse la même spirale dans Politiques de l’inimitié à travers sa notion de « société d’inimitié » et de « course vers la séparation et la déliaison » (p. 8). Il critique les « mouvements passionnels » qui alimentent un cercle vicieux de terreur et de contre-terreur. Sa notion de « nanoracisme — nanoracisme hilare et échevelé, tout à fait idiot, qui prend plaisir à se vautrer dans l’ignorance et revendique le droit à la bêtise et à la violence qu’elle fonde » (p. 87) — vise toutes les formes de haine, y compris celles qui circulent au sein des mouvements décoloniaux. La critique est symétrique, visant les « immolations rituelles » que le public lettré francophone subit « tous les deux ou trois mois » (tribune AOC).
Souleymane Bachir Diagne complète en refusant tout enfermement identitaire dans En quête d’Afrique(s) (avec Jean-Loup Amselle, Albin Michel, 2018) : « Penser par nous-mêmes et pour nous-mêmes ne veut pas dire s’interdire certains savoirs, se replier, mais garder une pluralité ouverte. » Il combat simultanément l’universalisme « de surplomb » eurocentré et le repli identitaire — les deux pôles du « suicide croisé ». Et il insiste : « Il ne s’agit pas seulement d’accuser l’impérialisme ou le colonialisme. Il est de la responsabilité des différents pays de mettre en œuvre les politiques de pluralisme culturel. »
4. L’aveuglement idéologique : régler 1960 pour ne pas voir 2025
C’est peut-être l’axe où la pensée africaine francophone est la plus tranchante. Axelle Kabou a ouvert la voie dès 1991 avec Et si l’Afrique refusait le développement ? (L’Harmattan), un livre-dynamite qui a « déchiré le certificat d’innocence de l’Afrique ». Son argument central : le sous-développement africain ne relève pas uniquement de facteurs extérieurs mais aussi d’un « refus endogène du développement ». Elle forge le concept de « vendredisme » (d’après Vendredi dans Robinson Crusoé) : le complexe de la colonisation a conduit les élites africaines à « jeter le bébé de l’emprunt technologique avec le bain de l’impérialisme ». Citations clés : « Ces comportements et attitudes suicidaires trop hâtivement assimilés à des persistances de cultures traditionnelles constituent un nouveau système idéologique implicitement revendiqué par une élite africaine honteuse de son « occidentalité » » (p. 29). Et encore : « Les Africains devraient d’abord se convaincre que la conduite de la destinée d’un continent ne se partage pas avec l’étranger » (p. 115). Interviewée par Jeune Afrique en 2012, elle maintient sa position : « Sacraliser la démographie en ignorant les interactions entre plusieurs facteurs, c’est faire du « démographisme » mercantile. »
Mbembe est tout aussi incisif. Dans De la postcolonie (Karthala, 2000), il décrit le « régime social postcolonial » et la « politique du ventre » — l’auto-prédation des élites africaines. Dans un entretien avec Jeune Afrique (2016) : « Nos chefs d’État ont l’art d’être cyniques ! L’argument « moi ou le chaos » n’est pas nouveau. Chaque petit tyran a son petit Patriot Act. » Dans Sortir de la grande nuit (La Découverte, 2010), il appelle explicitement à sortir du « réflexe indigéniste » et des « logiques raciales et guerrières reprises par les nationalismes africains ». Il dénonce une Afrique « peuplée de passants potentiels » (p. 22), dominée par des « satrapies séniles », et affirme : « Il faut donc passer à autre chose si l’on veut ranimer la vie de l’esprit en Afrique. »
Célestin Monga, dans Nihilisme et négritude (PUF, 2009 ; trad. Harvard UP, 2016), identifie quatre déficits profonds qui se renforcent mutuellement : le déficit d’amour-propre, le déficit de savoir, le déficit de leadership, le déficit de communication. Il refuse la « dichotomie stérile » entre ceux qui « concentrent leurs efforts à hurler leur dépit » et ceux qui attribuent tout aux facteurs culturels africains : « Les caricatures condescendantes qui réduisent les Africains soit à des victimes, soit à des paresseux ne nous mènent pas très loin. » Son diagnostic est froid : « L’Afrique est coincée entre d’un côté l’auto-pessimisme et le nihilisme des personnes pauvres, et de l’autre le cynisme et l’hédonisme de la petite poignée de ceux qui ont pu tirer leur épingle du jeu. »
Jean-Paul Ngoupandé (1948-2014), ancien Premier ministre centrafricain, a formulé cet argument dans L’Afrique sans la France (Albin Michel, 2002) : « C’est surtout de la responsabilité, de plus en plus patente, des Africains eux-mêmes dans les dérives actuelles de leurs pays que traite le livre, et cela sans complaisance. » Sa tribune « L’Afrique suicidaire » (Le Monde, 17 mai 2002) et sa maxime résonnent : « Rien n’est pire que le discours de la complaisance. » Carlos Lopes, dans L’Afrique est l’avenir du monde (Seuil, 2021), dénonce l’afro-optimisme béat qui a produit une « paresse intellectuelle » et insiste : « L’Afrique est davantage fragilisée par les erreurs de politique intérieure, qui peuvent être corrigées, que par les prix des matières premières en tant que tels. »
Tidiane N’Diaye, dans Le Génocide voilé (Gallimard, 2008), brise un autre tabou : celui de la traite arabo-musulmane et de ses 17 millions de victimes sur treize siècles, caractérisée par la castration systématique. Il dénonce un « syndrome de Stockholm à l’africaine » : une solidarité religieuse qui voile un génocide historique. « Si l’on ne trouve nulle trace d’initiatives abolitionnistes dans le monde arabo-musulman, ni aucune repentance jusqu’à ce jour » (p. 209), c’est que la victimisation sélective — qui ne cible que l’Occident — est un aveuglement idéologique autant qu’un refus de lucidité.
5. « Noir blanchi » et « traître à la cause » : des étiquettes fascisantes
Gaston Kelman est le penseur qui a le plus frontalement affronté cette question. Son premier essai, Je suis noir et je n’aime pas le manioc (Max Milo, 2003, 100 000 exemplaires en grand format, 200 000 en poche), lui a valu d’être traité de « renégat », d’« envoyé des Blancs » (à Yaoundé), d’« assimilationniste ». Son deuxième essai, Au-delà du Noir et du Blanc (Max Milo, 2005), contient un chapitre intitulé « Bounty et cappuccino ou de l’art de lâcher la proie pour l’ombre », réponse directe aux afrocentristes. L’éditeur résume : « Le Bounty (Noir dehors, blanc dedans) répond aux afrocentristes et rejette l’étiquette de l’intégrationniste crédule dans laquelle on a voulu l’enfermer. » Kelman affirme : « Je ne saurais admettre que mon destin soit inscrit dans la forme de mon nez ou la coloration de mon épiderme » et « L’identité est d’abord l’appartenance à un lieu, et non à une couleur. » Il démonte aussi la « fierté raciale » : « Quand un peuple est acculé à crier sa fierté, c’est qu’il ne l’a justement pas encore acquise. Ces déclarations sonnent comme un cri de désespoir. Ainsi, dans la bouche du Noir, « je suis fier » équivaut à « je n’ai pas honte ». »
Alain Mabanckou a subi les mêmes accusations. Dans Le Sanglot de l’homme noir, il cite avec approbation Frantz Fanon : « Qu’est-ce que cette histoire de peuple noir, de nationalité nègre ? Je suis intéressé personnellement au destin français, aux valeurs françaises, à la nation française. Qu’ai-je à faire, moi, d’un Empire noir ? » Au Collège de France (2016), Mabanckou affirme appartenir « à une génération d’écrivains qui brisent les barrières, refusent la départementalisation de l’imaginaire parce qu’ils sont conscients que notre salut réside dans l’écriture, loin d’une factice fraternité définie par la couleur de peau ou la température de nos émotions ».
Achille Mbembe a été directement confronté à ces accusations après le Sommet Afrique-France de Montpellier (octobre 2021), qu’il avait organisé à la demande de l’Élysée. Le site Afrique XXI a publié une tribune faisant un parallèle entre sa « mission » et celle de Blaise Diagne recrutant des tirailleurs. Thomas Deltombe y écrivait : « Mobiliser des « jeunes Africains », les envoyer en France pour participer à une opération orchestrée de bout en bout par l’Élysée, c’est quand même très colonial ! » Mbembe a répondu dans AOC qu’il avait accepté « pour prendre à témoin, et, au besoin, prendre date ». Son concept d’afropolitanisme — « la conscience de cette imbrication de l’ici et de l’ailleurs, la capacité de reconnaître sa face dans le visage de l’étranger et de valoriser les traces du lointain dans le proche » — est structurellement incompatible avec l’accusation de trahison, puisqu’il rejette l’idée même de frontières identitaires étanches.
Axelle Kabou a payé le prix le plus élevé. Son livre Et si l’Afrique refusait le développement ? (1991) a été perçu comme une trahison par une partie de l’intelligentsia africaine. On l’a accusée d’avoir « déchiré le certificat d’innocence de l’Afrique ». Elle y dénonce précisément les élites qui ont besoin de « se laver du péché de toubabisation » — c’est-à-dire celles qui traitent de « blanchis » quiconque adopte un discours rationnel sur les échecs endogènes. Fatou Diome résume la posture de résistance à l’étiquetage : « Je ne suis pas une immigrée complexée. Je suis venue vivre en France très librement. Je suis multiculturelle et je l’assume » ; « Le sentiment d’appartenance est une conviction intime qui va de soi ; l’imposer à quelqu’un, c’est nier son aptitude à se définir librement. »
6. La clinique politique : solidarité de destin fondée sur la lucidité
Felwine Sarr est le penseur qui a le plus explicitement théorisé l’alternative entre discours moral et diagnostic opératoire. Afrotopia (Philippe Rey, 2016) est défini comme une « utopie active qui se donne pour tâche de débusquer dans le réel africain les vastes espaces du possible et les féconder ». Cet ancrage dans « le réel » est un diagnostic, pas un prêche. Sarr critique froidement les concepts importés de « développement », « croissance », « émergence » comme projections occidentales : « des indicateurs sur les conditions de vie ne disent rien sur la vie elle-même ». Il appelle à une « souveraineté intellectuelle absolue » et à une « décolonisation conceptuelle » — mais par la proposition, pas par la dénonciation. Habiter le monde (Mémoire d’encrier, 2017) approfondit cette « politique relationnelle » fondée sur un diagnostic des relations « marquées par la violence, l’inimitié, la lutte sans merci pour une appropriation privative des ressources communes ». Les Ateliers de la Pensée, cofondés avec Mbembe à Dakar en 2016, incarnent cette démarche : rassembler des universitaires et écrivains d’Afrique et de la diaspora pour repenser l’avenir du continent hors des paradigmes hérités.
Célestin Monga incarne la « clinique politique » dans sa forme la plus radicale. Nihilisme et négritude : Les arts de vivre en Afrique (PUF, 2009) décortique les quatre déficits de l’Afrique avec la précision d’un économiste (il est vice-président de la Banque africaine de développement) et la profondeur d’un philosophe. « La volonté africaine de sortie de la pauvreté doit éviter un double nihilisme, celui des élites à l’hédonisme et au cynisme effarant et celui des masses, auto-pessimistes. » Son nihilisme n’est pas celui du désespoir mais « la détermination à trouver du sens et même de la joie dans une vie qui semblerait autrement absurde ». Il prône l’afropolitanisme comme « conscience d’une nouvelle sensibilité culturelle, historique et esthétique, la conscience de l’imbrication de l’ici et de l’ailleurs, la relativisation des racines et des appartenances premières » (p. 36-37).
Carlos Lopes (ancien Secrétaire exécutif de la CEA, auteur de L’Afrique est l’avenir du monde, Seuil, 2021) prolonge cette approche stratégique. Il identifie huit défis opérationnels pour le continent — réforme politique, industrialisation, productivité agricole, adaptation climatique, relation avec la Chine — et critique l’afro-optimisme béat : « Le portrait de l’Afrique qui émerge en 2010 du rapport « Lions on the move » de McKinsey est celui d’un continent qui offre de grandes opportunités, pas celui d’un continent qui doit se transformer. » Son principe directeur : « Ne jamais rien surestimer ; toute réalité doit être analysée dans toute sa complexité. Ne pas simplifier l’Afrique et ses problèmes. »
Kako Nubukpo, économiste togolais et commissaire de l’UEMOA, illustre la critique stratégique non populiste. Sa critique du franc CFA (Sortir l’Afrique de la servitude monétaire, La Dispute, 2016 ; L’Urgence africaine, Odile Jacob, 2019) est fondée sur quatre arguments économiques précis — faiblesse des échanges intracommunautaires, surcouverture des réserves, parité fixe inadaptée, paternalisme monétaire — et débouche sur des propositions concrètes (panier de devises, transfert des réserves, ouverture aux pays anglophones). Nubukpo a été suspendu de l’OIF en 2017 pour ses positions, mais il inscrit sa critique dans une logique institutionnelle et constructive, non dans le ressentiment anti-français.
La filiation personnaliste : de Mounier à l’afropolitanisme
Le fil rouge qui relie ces penseurs passe par Emmanuel Mounier (1905-1950). Fondateur de la revue Esprit en 1932, Mounier développe un « personnalisme communautaire » centré sur la personne — ni l’individu atomisé du libéralisme, ni le collectif anonyme du marxisme, mais un être engagé, relationnel, responsable. Son livre L’Éveil de l’Afrique noire (Seuil, 1948), rédigé après un voyage en AOF, est considéré comme « le premier grand texte anticolonialiste publié en France ».
Léopold Sédar Senghor reconnaît explicitement l’influence de Mounier (lettre à Jacques-Louis Hymans, 22 octobre 1963). Selon l’étude de Nadia Yala Kisukidi (« L’influence vivante du personnalisme de Mounier sur la philosophie esthétique et la poésie de Senghor », COnTEXTES, n°12, 2012), l’affinité se situe dans la critique de la dépersonnalisation capitaliste et la vocation du poète dans l’espace sociopolitique. La « Civilisation de l’Universel » senghorienne — « cet humanisme intégral qui se tisse autour de la terre, cette symbiose des énergies dormantes de tous les continents, de toutes les races qui se réveillent à leur chaleur complémentaire » (Jeune Afrique, Hors série n°11) — est nourrie par Mounier autant que par Teilhard de Chardin et Bergson.
Alioune Diop, fondateur de Présence Africaine en 1947, fait partie du réseau personnaliste : Mounier siège au comité de patronage du premier numéro de la revue, aux côtés de Sartre, Gide et Camus. Selon Ferroudja Allouache (Continents Manuscrits, OpenEdition), « Mounier, dont le personnalisme a une forte influence sur Diop, lui inspire la forme de Présence Africaine, avec notamment la rubrique « Palabre », imaginée à partir du fameux « Journal à plusieurs voix » d’Esprit. »
La filiation se prolonge aujourd’hui. Diagne hérite directement de la notion senghorienne d’universel avec son « universel latéral ». Mbembe prolonge l’exigence d’engagement personnel de Mounier dans l’afropolitanisme. Sarr reformule la responsabilité personnaliste dans l’« utopie active » d’Afrotopia. Le personnalisme africain contemporain se manifeste aussi dans des travaux académiques récents : Ousseni Dierma (Burkina Faso, « Le personnalisme d’Emmanuel Mounier, une philosophie de la promotion humaine », Djiboul, 2021) montre que le personnalisme continue de rayonner dans les universités africaines, notamment à travers le séminaire doctoral « Emmanuel Mounier » de l’Institut Catholique de Paris.
Cartographie des ouvrages et textes essentiels
Les œuvres les plus directement pertinentes pour les six axes thématiques se regroupent en trois registres. Le registre polémique et diagnostique comprend Le Sanglot de l’homme noir d’Alain Mabanckou (Fayard, 2012), Je suis noir et je n’aime pas le manioc et Au-delà du Noir et du Blanc de Gaston Kelman (Max Milo, 2003 et 2005), Et si l’Afrique refusait le développement ? d’Axelle Kabou (L’Harmattan, 1991), Marianne porte plainte ! de Fatou Diome (Flammarion, 2017), Le Génocide voilé de Tidiane N’Diaye (Gallimard, 2008), et L’Afrique sans la France de Jean-Paul Ngoupandé (Albin Michel, 2002).
Le registre philosophique et conceptuel rassemble Critique de la raison nègre et Politiques de l’inimitié d’Achille Mbembe (La Découverte, 2013 et 2016), Sortir de la grande nuit du même Mbembe (La Découverte, 2010), Afrotopia de Felwine Sarr (Philippe Rey, 2016), De langue à langue et Universaliser de Souleymane Bachir Diagne (Albin Michel, 2022 et 2024), Nihilisme et négritude de Célestin Monga (PUF, 2009), Habiter la frontière et Afropea de Léonora Miano (L’Arche, 2012 ; Grasset, 2020), et En quête d’Afrique(s) de Diagne avec Amselle (Albin Michel, 2018).
Le registre stratégique et économique inclut L’Afrique est l’avenir du monde de Carlos Lopes (Seuil, 2021), L’Urgence africaine de Kako Nubukpo (Odile Jacob, 2019), et Un Bantou à Washington de Célestin Monga (PUF, 2007). Il faut y ajouter des tribunes décisives : « Afrique-France, les miroirs grossissants » de François Giovalucchi (Revue Esprit), « Plaidoyer pour une langue-monde » de Mbembe (Politis, 2018), le Manifeste « Pour une littérature-monde en français » (Le Monde, mars 2007), et la leçon inaugurale de Mabanckou au Collège de France (mars 2016).
Conclusion : une tradition intellectuelle cohérente mais ignorée
Ce corpus dessine une tradition intellectuelle cohérente que l’on pourrait nommer « réalisme francophone » ou « lucidité postcoloniale » — une pensée qui refuse simultanément trois postures : la nostalgie coloniale, le ressentiment victimaire et l’afro-optimisme béat. Elle se caractérise par cinq traits récurrents : le diagnostic froid des échecs endogènes africains sans dédouaner l’Occident ; l’appropriation stratégique de la langue française comme outil d’émancipation ; le refus de la police identitaire et des étiquettes « traître » ou « blanchi » ; la critique des populismes croisés qui se nourrissent mutuellement ; et l’exigence de responsabilité personnelle héritée du personnalisme de Mounier via Senghor et Alioune Diop.
Cette tradition a un angle mort que Mbembe lui-même a identifié : aucun de ces penseurs ne formule ses positions dans les termes exacts du combat politique quotidien. Leur critique du ressentiment est philosophique plutôt que polémique ; leur refus du victimaire passe par la proposition de concepts alternatifs — afropolitanisme, universel latéral, utopie active — plutôt que par la dénonciation frontale. C’est leur force intellectuelle mais aussi leur faiblesse politique : face aux simplismes viraux des réseaux sociaux, la nuance de Diagne ou la subtilité de Mbembe peinent à rivaliser avec un slogan anti-français ou une tirade du RN. L’enjeu, en 2025-2026, est précisément de transformer cette tradition de pensée en instrument politique opérationnel — ce que Monga appelle « sortir des contingences de la colère historique » pour entrer dans la stratégie. »
…
…
« Mes héros dans la vie réelle.
Je ne vis pas avec des héros dans la tête. Les personnes qui me semblent importantes sont celles qui ont infléchit le cours des choses dans leurs domaines. Je dirais De Gaulle, Tabarly, Yitzhak Rabin, Jeanne d’Arc, Marie Curie… des gens comme ça, qui ont ouvert des voies, ou tenu bon sur une ligne.
Ce que je déteste par-dessus tout au cours d’un entretien.
La lamentation autocentrée et apparemment complaisante, même si je sais que la personne n’a pas toujours le choix de son comportement.
Caractères historiques que je méprise le plus.
La lâcheté. »
Denis Leguay
…
Diagnostic froid : France, Russie, Afrique — les chiffres contre les récits
La comparaison chiffrée entre les modèles d’influence français et russe en Afrique révèle une asymétrie massive que les récits géopolitiques dominants occultent. La France investit annuellement 500 fois plus en aide au développement en Afrique que la Russie (~15 milliards de dollars d’APD totale contre ~30 millions pour Moscou), tandis que les pays sahéliens ayant basculé vers l’orbite russe enregistrent une explosion des violences — jusqu’à +420 % d’incidents terroristes au Mali — et figurent tous dans les dix derniers rangs mondiaux de l’Indice de Développement Humain. Parallèlement, aucun réfugié africain ne fuit vers la Russie : sur 4 millions de déplacés au Sahel central, le nombre de ceux ayant choisi Moscou est statistiquement nul. Ce diagnostic, étayé par des données SIPRI, ACLED, PNUD, Eurostat, UNHCR et les principaux think tanks, éclaire cinq dimensions croisées d’un débat que la passion rend souvent illisible.
AXE 1 — L’amnésie sélective : quand les chiffres contredisent le récit anti-français
Un ratio de 500 pour 1 en aide au développement
L’Agence Française de Développement (AFD) a engagé 6 milliards d’euros pour l’Afrique en 2024, soit 8 % de plus qu’en 2023. Le stock d’investissements directs français sur le continent atteint environ 60 milliards de dollars (CNUCED). La France est le 5ᵉ donateur bilatéral mondial avec 15,4 milliards de dollars d’APD en 2024 (OCDE-CAD), dont une part substantielle dirigée vers l’Afrique subsaharienne. Sa contribution au Fonds mondial s’élève à 1,296 milliard d’euros pour la période 2023-2025 (+20 % par rapport au cycle précédent). Le réseau éducatif français en Afrique — environ 500 lycées, 126 000 à 130 000 étudiants africains accueillis en France (plus de 52 % des étudiants étrangers dans les universités françaises) — constitue un investissement immatériel sans équivalent.
En face, la Russie consacre environ 30 millions de dollars par an d’APD à l’Afrique (AidData/OCDE). Son commerce bilatéral plafonne à 18 milliards de dollars (2022), loin de la cible de 40 milliards fixée au sommet de Sotchi en 2019, et à des années-lumière des 254 milliards de la Chine. Son investissement direct représente moins de 1 % du total des IDE africains. Lors du sommet de Saint-Pétersbourg (2023), Moscou a promis 1,2 milliard de roubles (~13 millions de dollars) pour la santé — soit cent fois moins que la seule contribution française au Fonds mondial. Le nombre de chefs d’État présents est tombé de 45 (Sotchi 2019) à 17 (Saint-Pétersbourg 2023), signal d’une désillusion naissante.
Ce que la Russie vend réellement, ce sont des armes (21 % des importations militaires africaines en 2020-2024 selon le SIPRI, premier fournisseur du continent) et des services mercenaires. Le groupe Wagner, rebaptisé Africa Corps depuis la mort de Prigojine (août 2023), extrait des ressources minières estimées à 2,5 milliards de dollars en or africain depuis février 2022 (The Sentry). En Centrafrique, la mine d’or de Ndassima génère un revenu estimé à 290 millions de dollars par an (Bloomberg). Le Mali verse environ 10,8 millions de dollars par mois en espèces à ces mercenaires. Le modèle russe n’est pas un modèle de développement : c’est un modèle d’extraction armée.
La sécurité s’effondre partout où Wagner s’installe
Les données ACLED et de l’Africa Center for Strategic Studies sont sans appel. Au Mali, les incidents terroristes sont passés de 787 (2012-2019, sous gouvernements civils) à plus de 4 100 (2020-2024), soit une multiplication par cinq. Les forces maliennes et Wagner ont tué 1 021 civils entre janvier et octobre 2024 (HRW). Fin 2025, le JNIM encercle Bamako et impose un blocus de carburant. Au Burkina Faso, classé pays le plus affecté par le terrorisme au monde en 2023 (Global Terrorism Index), 7 522 personnes ont péri dans des violences en 2024. Le nombre de déplacés internes a franchi les 2 millions, 5 330 écoles sont fermées (20 % du parc éducatif), et 424 centres de santé ont été abandonnés. Les IDE se sont effondrés de 670 millions à 83 millions de dollars entre 2022 et 2024. Au Niger, les décès liés au terrorisme ont quadruplé depuis le coup d’État de juillet 2023, avec 930 morts en 2024, dont l’attaque la plus meurtrière au monde cette année-là (237 soldats tués à Tahoua). En Centrafrique, malgré la présence de plus de 2 000 mercenaires depuis 2018, 1,4 million de personnes demeurent déplacées (près d’un tiers de la population), et l’opposition politique est systématiquement muselée.
La moyenne annuelle de décès liés aux violences au Sahel sur les trois dernières années atteint ~10 500, soit le double de la période 2020-2023 et sept fois plus qu’en 2019 (Africa Center). Comme le résume l’ECFR (2025) : « Partout où la Russie a envoyé des troupes, la situation sécuritaire est dramatiquement pire que lorsque les forces internationales étaient présentes. »
Le « remords de l’acheteur » commence à poindre
Plusieurs signaux convergent. Le Wall Street Journal rapportait en septembre 2025 un « buyer’s remorse » parmi les États sahéliens. Des responsables américains ont entendu « de multiples pays africains » exprimer leurs regrets d’avoir accordé l’accès à Wagner (Foreign Policy, septembre 2023). Le Carnegie Endowment notait en février 2026 que « les citoyens pourraient bien se demander combien de souveraineté ils ont reconquise sous l’influence russe ». L’Africa Center for Strategic Studies observe que « les dirigeants africains qui ont embrassé la « diplomatie mercenaire » russe ont effectivement cédé une part de la souveraineté africaine à la Russie, de la même manière que cela s’est produit en Syrie ». L’Institut Montaigne qualifie l’assistance russe de « mirage » et documente les « crochets profonds » que Moscou a plantés dans le régime Touadéra en Centrafrique. Au Mali même, plus de 80 partis politiques ont appelé conjointement à des élections et à la fin du régime militaire en avril 2024 — avant d’être réduits au silence par la junte.
L’argument central — qu’on ne peut invoquer la dignité africaine pour devenir le marchepied d’un régime qui a détruit Grozny, Alep et Bakhmout — n’a pas été trouvé sous cette formulation exacte dans les sources publiées, mais son esprit traverse de nombreuses analyses. Le RAND Corporation (2024) note explicitement que les juntes « exploitent les sentiments anti-français pour masquer le fait qu’elles se contentent de troquer une puissance coloniale contre une autre ». Un analyste de Diploweb observe le paradoxe : « La Russie se pense encore comme un empire et a relancé en 2022 une guerre coloniale et impérialiste en Ukraine. » L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat formule cette contradiction frontalement dans Jeune Afrique : « Il est manifeste que la Russie — comme la Chine et tant d’autres — est attirée par nos ressources. Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. »
AXE 2 — La boucle de rétroaction : discours anti-français et poussée du RN
Un mécanisme réel mais sans modèle académique formalisé
Le terme « fatigue civilisationnelle » n’existe pas comme concept académique établi dans la littérature de science politique française. Il relève davantage de l’essayisme conservateur (Causeur, Atlantico, Front Populaire). Toutefois, les éléments constitutifs du mécanisme décrit sont solidement documentés. Luc Rouban (CEVIPOF/CNRS), auteur de Les ressorts cachés du vote RN, montre que ce vote n’est plus déterminé par la position de classe objective mais par la perception subjective du déclin social : « Si la question de l’immigration joue un rôle si important, c’est parce qu’elle s’inscrit dans le rejet d’une mondialisation non maîtrisée (…) Cela vient aussi révéler l’échec de l’intégration républicaine. » Le Baromètre de la confiance politique du CEVIPOF (janvier 2026) place l’immigration au premier rang des préoccupations à 61 %, devant les inégalités (53 %). Selon l’IFOP, 42 % des Français ont voté au moins une fois pour le RN en 2023, contre 30 % en 2017.
Jérôme Fourquet (IFOP), dans L’Archipel français, documente un « vote préventif » : les scores RN les plus élevés ne se situent pas dans les zones à forte population immigrée (Seine-Saint-Denis vote massivement à gauche) mais dans les couronnes périurbaines adjacentes, là où les électeurs craignent d’être « rattrapés par la banlieue ». Félicien Faury (Des électeurs ordinaires, Seuil) identifie quatre opérations de racialisation au cœur du vote RN : fixation, essentialisation, altérisation, hiérarchisation. Ce paradoxe géographique complique toute modélisation linéaire du mécanisme de rétroaction.
Un fait crucial nuance le récit : les travaux de Vincent Tiberj montrent une progression continue de la tolérance envers l’immigration dans la société française sur le temps long. Le glissement à droite opère par l’offre politique et médiatique, non par un changement structurel des opinions. Mais le cadrage médiatique des débats sur l’immigration a « des effets mesurables à très court terme » d’inversion de cette dynamique.
Les intellectuels binationaux qui dénoncent la spirale
Plusieurs penseurs issus de l’immigration ont explicitement articulé l’idée que le discours victimaire radical agit comme agent électoral involontaire de l’extrême droite, même si aucun n’utilise le terme « suicide par la parole » :
- Kamel Daoud (prix Goncourt 2024) critique « l’immigré décolonisé, figé dans une posture victimaire et revendicative » et dénonce l’Algérie qui « ne peut pas exercer une sorte de droit de cuissage mémoriel sur la France ». Il qualifie l’immigration de « nucléaire des pauvres pour menacer l’Occident ». Sa position est toutefois vivement contestée : 19 universitaires l’ont accusé dans Libération de « recycler les clichés orientalistes les plus usés ».
- Gaston Kelman (Je suis noir et je n’aime pas le manioc, 2003, 100 000 exemplaires) « fustige les dangers d’une victimisation outrancière de la communauté noire ». Il a forgé le concept de « racisme angélique » — le racisme patronisant qui traite les Noirs comme des handicapés nécessitant un traitement spécial. Il se définit comme « Bourguignon » avant tout, rejetant l’assignation identitaire.
- Sami Biasoni (docteur en philosophie, ENS Paris) documente dans Français malgré eux (2020) la généalogie du discours décolonial/indigéniste en France et identifie une « violence victimaire » qui fonctionne par inversion du stigmate. Sa co-autrice Anne-Sophie Nogaret a observé sur le terrain que « les enfants d’immigrés afro-maghrébins ont assimilé l’ethnodifférentialisme indigéniste » et « considèrent les Français comme une race dont ils seraient exclus ».
- Abnousse Shalmani (franco-iranienne, présidente du jury du Prix de la Laïcité) déclare : « Au nom d’une tolérance dangereuse, nous avons collectivement laissé prospérer une intolérance qui tue. » Elle défend la laïcité comme rempart simultané contre l’islamisme et l’extrême droite.
- Boualem Sansal (emprisonné en Algérie de novembre 2024 à novembre 2025) avertit depuis les années 1990 : « Combattez l’islamisme avec nous, il se retournera contre vous. » Il reconnaît que les « réflexes identitaires » sont des « réactions naturelles dans des contextes de peur et de menaces sourdes ».
- Pierre-André Taguieff a conceptualisé le « chantage des bien-pensants » : la suppression du débat légitime sur l’immigration par l’accusation de racisme, qui alimente précisément le ressentiment qu’il prétend combattre.
La Fondation Jean Jaurès (perspective de gauche) a elle-même publié une analyse montrant que « chaque tentative de la gauche de renouer avec ses positions historiques sur la régulation de l’immigration est systématiquement assimilée par les membres de son propre camp à un discours raciste et d’extrême droite ».
AXE 3 — Personne ne fuit vers la Russie : l’asymétrie migratoire comme preuve silencieuse
4 millions de déplacés, zéro vers Moscou
Les données UNHCR, Eurostat et OFPRA établissent un fait massif. Au Sahel central (Mali, Burkina Faso, Niger), 4 millions de personnes ont été déplacées en cinq ans. Leurs destinations : Mauritanie (200 000 Maliens), Niger, Cameroun, Tchad, et l’Europe. Le Mali était en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe (~16 500 personnes), avec 9 600 demandes d’asile dans l’UE+ au seul premier semestre — un triplement par rapport au premier semestre 2023. La Centrafrique compte 711 000 réfugiés à l’étranger (Cameroun : 238 000, RDC : 207 000, Tchad : 140 000).
En Russie, le think tank russe Valdai Club lui-même estime la population africaine totale à environ 40 000 personnes, un chiffre « resté virtuellement inchangé depuis cinq ans ». La migration de travail se compte en « quelques centaines » ; la migration forcée est « quasi inexistante » ; la Russie n’accorde le statut de réfugié qu’à « quelques dizaines de personnes par an », avec « pratiquement aucun Africain parmi eux ». Selon les sondages du centre Levada, 25 à 30 % des Russes déclarent ne pas être prêts à côtoyer des Africains dans leur vie quotidienne.
En matière éducative : la France accueille 114 000 à 130 000 étudiants africains (52 % de ses étudiants étrangers), la Russie environ 34 000 (en forte croissance depuis 2014, mais depuis une base très basse et grâce à des bourses subventionnées comme outil de soft power, non par attractivité spontanée). La population d’origine subsaharienne en France dépasse les 3 millions de personnes ; en Russie, la communauté africaine tout entière est inférieure à la population d’un arrondissement parisien.
Ce fait structurel constitue peut-être l’argument le plus puissant du diagnostic : les peuples votent avec leurs pieds. Et ils marchent vers l’Europe.
La dissonance cognitive documentée par la recherche
La littérature académique identifie plusieurs mécanismes expliquant comment des migrants ayant fui l’arbitraire peuvent soutenir des régimes autoritaires depuis l’Europe. Jones et Cowan (Comparative Political Studies, 2025) démontrent, à partir des données du World Values Survey, qu’une pluralité de citoyens dans le monde soutient désormais simultanément la démocratie ET l’autocratie, et que ce camp ambivalent est en expansion. Glasius (2017) a théorisé les « pratiques autoritaires extraterritoriales » : les régimes utilisent trois leviers — légitimation, cooptation, répression — pour maintenir l’emprise sur leurs diasporas. Le cas érythréen (taxe diaspora de 2 %, mobilisation de soutiens pro-régime en Europe) illustre parfaitement ce schéma.
L’intellectuelle camerounaise Osvalde Lewat articule cette incohérence : « Nous n’avons toujours pas soldé le passif de la colonisation, pourtant nous voilà prêts à embrasser de nouvelles figures tutélaires. (…) Nous, Africains, nous nous rendons complices de notre propre affaiblissement. » Le spécialiste tchadien de prévention des conflits Frédéric Samy Passalet dénonce sur Radio-Canada : « Voilà l’erreur que l’Afrique est en train de commettre : chasser les Français et pactiser avec des criminels de tout bord, comme les gens de Wagner. » Lors du 9ᵉ Congrès panafricain à Lomé (décembre 2025), le militant togolais Ayayi Togoata Apédo-Amah a qualifié de « trahison du panafricanisme originel » le fait que des juntes « briment leurs propres peuples » tout en se réclamant du panafricanisme, notant que les politiques économiques ratées conduisent au « piège de la migration clandestine vers l’Occident plus prospère ».
Le concept de « justice tempérée » (État de droit, asile, protection sociale, liberté d’expression) versus « justice de fer » (arbitraire, absence de recours, répression) n’existe pas comme cadre académique formel, mais la réalité qu’il décrit est documentée par le Migration Policy Institute : l’activisme diasporique — pro-régime comme anti-régime — est rendu possible précisément par l’environnement démocratique libéral des pays d’accueil.
AXE 4 — Les architectes de la Francophonie lucide
Six penseurs, un refus commun de la rupture
Ces intellectuels partagent une architecture commune : ni célébration naïve de la France, ni rejet civilisationnel, mais appropriation critique d’un héritage linguistique et proposition de cadres relationnels nouveaux.
Achille Mbembe (Cameroun, université du Witwatersrand) a posé dans Politis (février 2018) une thèse fondatrice : « Aussi incongru que cela puisse paraître, la langue française est devenue une langue africaine. » Il distingue soigneusement la langue (qu’il embrasse) de l’appareil institutionnel francophone (qu’il critique) : « Ce n’est pas tant la langue elle-même qui est en procès que le dispositif institutionnel. » Sa proposition — la « défrancophonisation » — ne vise pas à abandonner le français mais à libérer son potentiel planétaire du contrôle institutionnel français. Avec Felwine Sarr, il a fondé les Ateliers de la Pensée (Dakar, 2016), plateforme majeure de dialogue intellectuel africain.
Alain Mabanckou (Congo, UCLA) a décliné l’invitation de Macron à réformer la Francophonie par une lettre ouverte (Nouvel Observateur, 15 janvier 2018) où il dénonçait une institution « perçue comme la continuation de la politique étrangère de la France dans ses anciennes colonies » et qui « n’a jamais pointé du doigt les régimes autocratiques ». Mais il ne rejette jamais la langue : « La langue française appartient aux peuples », écrit-il (JDD, 2018). Il enseigne la littérature française en Californie et exige que cette langue porte « ce qu’elle couve de plus beau, de plus noble et d’inaliénable : la liberté ».
Felwine Sarr (Sénégal, Duke University) propose dans Afrotopia (2016) une « utopie active qui cherche dans le réel africain les vastes espaces du possible ». L’Afrique « n’a pas à rattraper qui que ce soit ». Le rapport Sarr-Savoy (novembre 2018), sous-titré « Vers une nouvelle éthique relationnelle », cadre la restitution du patrimoine non comme punition mais comme construction de ponts : « Il s’agit avant tout de bâtir des ponts vers des relations futures plus équitables. » Ce rapport a conduit à la restitution de 26 trésors royaux d’Abomey au Bénin en novembre 2021.
Souleymane Bachir Diagne (Sénégal, Columbia University) a développé le concept d’« universel latéral », emprunté à Merleau-Ponty : non pas un universalisme de surplomb mais un universel construit par la traduction, où les cultures sont placées « côte à côte » plutôt que « les unes sur les autres ». Il citait Césaire à Sciences Po (septembre 2021) : « Il y a deux manières de se perdre : par ségrégation murée dans le particulier ou par dilution dans l’universel. » Sa Chaire du Louvre (2024) a proposé le musée comme « faisceau d’histoires enchâssées », avec autant de centralités que de cultures représentées.
Gaston Kelman (Cameroun, établi en France depuis 1982) défend dans Je suis noir et je n’aime pas le manioc (2003) le droit de refuser l’assignation identitaire : « Entre les jérémiades sur les crimes dont il a été victime et les rodomontades sur la fierté noire, il y a un espace que le Noir doit investir pour être juste un homme pareil aux autres. » Son concept de « racisme angélique » démonte autant les préjugés blancs que le confort victimaire.
Célestin Monga (Cameroun, Harvard) pose dans Nihilisme et négritude (2009) la question centrale : « Comment contribuer à résorber les déficits de vision, d’amour-propre, de confiance en soi et de leadership qui engourdissent les esprits ? » Il dénonce la « stratégie de la pitié » (l’addiction à l’aide étrangère) et l’externalisation des responsabilités par les élites africaines, plaidant pour des « partenariats gagnant-gagnant » diversifiés.
Le paradoxe de la langue : rejetée en discours, indispensable en pratique
Un fait remarquable souligne l’impasse du rejet linguistique : le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quitté l’OIF en mars 2025, mais continuent d’utiliser le français comme langue d’administration, d’éducation, de commandement militaire et de discours politique — y compris pour formuler leur discours anti-français. Comme le note The Conversation (2025) : « La langue française, perçue comme un vecteur d’aliénation historique, est aussi un outil d’émancipation, voire de contestation. » Rejeter la langue, c’est se priver de l’instrument même de la contestation.
La réconciliation mémorielle : du modèle franco-allemand aux propositions concrètes
Le rapport Stora (20 janvier 2021) sur la mémoire de la colonisation et de la guerre d’Algérie a formulé 22 recommandations concrètes : commission « Mémoires et Vérité », commémorations conjointes, restitution du sabre de l’émir Abdelkader, création d’un Office franco-algérien de la jeunesse calqué sur l’OFAJ franco-allemand, musée d’histoire France-Algérie à Montpellier, accès aux archives. Plusieurs recommandations ont été mises en œuvre : reconnaissance de l’assassinat d’Ali Boumendjel (mars 2021), ouverture d’archives classifiées, stèle pour l’émir Abdelkader à Amboise (2022), commission conjointe d’historiens (août 2022).
Le modèle de référence reste la réconciliation franco-allemande post-1945 : traité de l’Élysée (1963), OFAJ (millions de jeunes en échanges depuis 1963), manuels d’histoire conjoints (2006), gestes symboliques (Mitterrand-Kohl à Verdun, 1984). Mais l’analogie a ses limites : la réconciliation franco-allemande a été portée par la nécessité stratégique de la Guerre froide ; aucun moteur comparable n’existe pour la relation franco-africaine. Et l’asymétrie colonisateur/colonisé diffère fondamentalement de la relation entre belligérants.
La réconciliation franco-rwandaise offre un modèle plus récent : la reconnaissance par Macron du rôle de la France dans le génocide de 1994 (visite du mémorial de Kigali, 2021) et l’élection de la Rwandaise Louise Mushikiwabo au secrétariat général de l’OIF (2018) illustrent qu’une refondation relationnelle est possible sans rupture institutionnelle.
AXE 5 — Tableau de synthèse : les chiffres froids
| Indicateur | France en Afrique | Russie en Afrique | Ratio |
|---|---|---|---|
| APD annuelle vers l’Afrique | ~6 Mds € (AFD) + coopération bilatérale | ~30 M$ (OCDE) | ~500:1 |
| Contribution au Fonds mondial (santé) | 1,296 Md € (2023-2025) | ~13 M$ promis (2023) | ~100:1 |
| Étudiants africains accueillis | 114 000–130 000 | ~34 000 | ~4:1 |
| Diaspora africaine résidente | ~3 millions (subsaharienne) | ~40 000 (total) | ~75:1 |
| IDE en Afrique (stock) | ~60 Mds $ | < 1 % des IDE africains | Écart massif |
| Commerce bilatéral avec l’Afrique | ~51 Mds € | ~18 Mds $ | ~3:1 |
| Part des importations d’armes africaines | Part de l’ensemble occidental | 21 % (1ᵉʳ fournisseur) | Russie domine |
| Extraction minière/mercenaire | N/A | 2,5 Mds $ (or depuis fév. 2022) | Modèle extractif |
| Bourses gouvernementales | ~7 000 (objectif 15 000) | Intégrées dans les 34 000 étudiants | France en hausse |
| Indicateur sécuritaire/développement | Pays « orbite coopérative » | Pays « pivot russe » |
|---|---|---|
| IDH 2023 | Côte d’Ivoire : 0,582 / Togo : 0,571 | Mali : 0,419 / Burkina : 0,459 / Niger : 0,419 / RCA : 0,414 |
| Rang IDH mondial (/193) | ~155–161 | 186–191 |
| Décès annuels liés aux violences (Sahel) | N/A | ~10 500/an (×7 depuis 2019) |
| Déplacés internes | Limités | 4 millions (Sahel central) |
| Écoles fermées (Burkina) | N/A | 5 330 (820 000 élèves affectés) |
| Centres de santé fermés (Burkina) | N/A | 424 fermés + 309 en capacité minimale |
| Flux migratoires | Vers l’Europe/France | Vers la Russie |
|---|---|---|
| Réfugiés sahéliens | 4 millions déplacés, dizaines de milliers de demandes d’asile UE | ~0 |
| Demandes d’asile Mali (UE, S1 2024) | 9 600 (×3 vs S1 2023) | Données inexistantes |
| Réfugiés centrafricains | 711 000 à l’étranger | ~0 |
Ce que disent les pieds quand les bouches mentent
Ce diagnostic révèle une triple dissonance. Première dissonance : entre le récit géopolitique (« la Russie libère l’Afrique ») et les données de terrain (explosion des violences, effondrement des services publics, extraction minière sans contrepartie développementale). Deuxième dissonance : entre le rejet discursif de la France et la direction réelle des flux migratoires — personne ne fuit vers Moscou, et le Mali est devenu en 2024 le premier pays d’origine de la migration irrégulière vers l’Europe. Troisième dissonance : entre le rejet symbolique de la langue française et son utilisation quotidienne comme outil d’administration, d’éducation et de contestation politique dans les pays qui ont quitté l’OIF.
Les penseurs de la « Francophonie lucide » — Mbembe, Mabanckou, Sarr, Diagne, Kelman, Monga — proposent une voie qui refuse simultanément la nostalgie coloniale et le nihilisme de la rupture. Leur cadre intellectuel repose sur trois piliers : l’appropriation souveraine de la langue française comme bien commun des peuples ; la réconciliation mémorielle par des actes concrets (restitution, commissions de vérité, échanges de jeunesse) plutôt que par l’excuse ou le déni ; et la construction d’un universel latéral où les cultures dialoguent côte à côte. Le défi, comme le signalent les données électorales françaises, est que cette voie médiane est menacée des deux côtés : par la spirale du ressentiment qui nourrit le RN (42 % des Français ont déjà voté pour ce parti), et par la radicalisation d’une partie des diasporas qui, jouissant de l’État de droit européen, applaudissent le retour de l’autoritarisme sur le continent qu’elles ont quitté. Sortir de cette double impasse exige exactement ce que proposent ces intellectuels : moins de passion, plus de chiffres ; moins de mémoire weaponisée, plus de mémoire partagée. »
…
…
« Cette déclaration, remarquable par son honnêteté intellectuelle, pose les limites épistémologiques du projet : acceptation de contraintes de publication, espoir que les suppressions concernent la « sécurité nationale authentique » plutôt que l’embarras institutionnel (avec reconnaissance explicite que cette distinction relève du « jugement potentiellement divergent »), et monopole archivistique indéfini. »
…
Claude Ai, Mi6-Canaris
…
…
Amin Maalouf – Le livre qui a changé ma vie, Chaîne YouTube de La Grande Librairie
« Le livre qui a le plus compté pour moi, c’est le monde d’hier de Stevan Sveig. C’est un livre, que je n’ai pas lu dans ma jeunesse, que j’ai lu un peu plus tard, mais que…qui a rejoint mes préoccupations. J’ai toujours le sentiment que, le monde passe par une période inquiétante, peut-être par une période de régression… Et il me semble que Sveig, quand il a écrit ce livre à la veille de sa mort, avait la même impression. Il avait l’impression que le monde était en train de basculer, il avait même l’impression que, qu’il n’avait plus sa place dans ce monde… Et il est allé très loin puisqu’il s’est suicidé. Moi je, je n’aurais sûrement pas cette solution, mais je comprends sa préoccupation, qu’il ait de la nostalgie pour le monde d’hier, pour lui c’était le monde Austro-Hongrois, le monde en réalité, c’était le monde d’avant la première guerre mondiale. Quelque-chose s’est cassé au moment de la première guerre mondiale, une cassure qui s’est encore amplifiée au moment de la seconde guerre mondiale, et cette cassure, a, probablement fait basculer le monde dans la barbarie. Ce livre, pour moi, est probablement le livre qui me guide le plus depuis un certain nombre d’années, et j’ajouterai que peut-être c’est le livre qui va guider certains de mes futurs écrits, parce que je le relis souvent. »
Dominique Rabaté
…
« Ancien élève de l’ENS Ulm, Dominique Rabaté est professeur de littérature française contemporaine à l’Université Paris Cité où il dirige le CERILAC. Ses travaux portent sur la voix dans le récit, le roman et la poésie. Il a publié neuf essais aux éditions Corti, des études sur Marie NDiaye, Pascal Quignard et la question de la disparition dans le roman contemporain. Il a dirigé près d’une trentaine de collectifs. »
…
« Céline tait donc le rôle que lui reconnaissent certains des écrivains les plus novateurs de son temps pour mieux présenter la littérature comme un univers pétrifié. L’indifférence qu’il affiche à l’égard de ces œuvres rend plus manifeste encore la distance qu’il entend prendre avec l’esprit du temps. On la voyait déjà se creuser en observant l’évolution de ses lectures. Jusqu’en 1944, sa pratique littéraire et ses idées en matière d’esthétique se développent au contact de textes contemporains des siens, ou d’œuvres qui, comme la sienne, sont en cours d’élaboration. L’intérêt que suscitent chez lui les livres d’Élie Faure ou les articles de Charles Dullin l’incitent même à prendre l’initiative d’entrer en contact avec leurs auteurs. Jusqu’aux pamphlets, ses écrits se nourrissent de ces dialogues – en particulier lorsqu’ils virent à la confrontation, et donnent à l’écriture cet élan polémique qui anime également les contributions de médecine sociale dans lesquelles le docteur Destouches signifie à ses collègues la supériorité de son savoir. Les pamphlets constituent le point d’orgue de ces échanges belliqueux qui mettent Céline aux prises avec les évènements de son temps. Ils témoignent – pour le pire – de sa volonté d’accélérer ou d’enrayer, par l’écriture, le cours des choses. À l’inverse, ses compagnonnages postérieurs à la seconde guerre mondiale accusent une volonté de s’extraire de son présent. Dans les dernières années de sa vie, l’écrivain converse volontiers avec des morts pour mieux juger ses contemporains et leur littérature, auxquels il ne trouve plus rien de vivant. Le désintérêt qu’il revendique pour les romans récents tient également au fait qu’il élabore depuis son exil danois une histoire de la littérature française dans laquelle ni la considération dont il jouit ni les œuvres susceptibles de prolonger la sienne ne peuvent trouver leur place. Elles s’accordent en effet bien mal avec ce récit dans lequel le véritable créateur se reconnaît à l’incompréhension, à la jalousie ou à la réprobation qu’il suscite nécessairement chez ses compatriotes.
Le règne des traducteurs
« Céline présente l’histoire de la littérature française comme une lutte ancestrale entre deux camps de force inégale. Un entretien de 1959 permet d’étudier une dernière fois la façon dont il invente, au gré de ses lectures, ce conflit qui met aux prises depuis des siècles les savants supposés et les créateurs authentiques. Dans ce texte connu sous le titre de « Rabelais il a raté son coup », il conteste le statut que l’on accorde selon lui trop rapidement à l’auteur de Gargantua : « On dit, on répète partout : « C’est le père des lettres françaises. » Et puis il y a de l’enthousiasme, des éloges. Ça va de Victor Hugo à Balzac, à Malherbe. / Le père des lettres françaises, ah là là ! C’est pas si simple.12 » Pour Céline, Rabelais n’a en effet jamais exercé l’influence qu’on lui reconnaît
généralement. Le véritable père de la littérature française est plutôt l’un de ses contemporains, dont le nom peut paraître plus obscur, mais dont l’œuvre représente un tournant. C’est d’ailleurs aux dépens de Rabelais que son triomphe souterrain s’est accompli : Non, c’est pas lui qui a gagné. C’est Amyot, le traducteur de Plutarque : il a eu, dans les siècles qui suivirent, beaucoup plus de succès que Rabelais. C’est sur lui, sur sa langue, qu’on vit encore aujourd’hui. Rabelais avait voulu faire passer la langue parlée dans la langue écrite : un échec. Tandis qu’Amyot, les gens maintenant veulent encore et toujours de l’Amyot, du style académique.13 Un article publié dans la Revue des Deux Mondes par Ferdinand Brunetière reconnaît à l’œuvre d’Amyot une importance très similaire. Dans ce texte intitulé « Trois artisans de l’idéal classique au XVIe siècle », le traducteur de Plutarque se voit attribuer une place de choix : placé par Brunetière entre l’éditeur Henri Estienne et le philosophe Jean Bodin, il apparaît comme le fondateur de la littérature classique. Le directeur de la Revue des Deux Mondes voit en effet dans « ce traducteur plus lu, plus célébré, plus vanté que beaucoup de grands écrivains14 » l’auteur d’une œuvre décisive, dont on retrouve la trace « tout du long de l’histoire de la littérature française15 ». Amyot devient ainsi l’inspirateur méconnu de la tragédie classique16, mais aussi de l’œuvre de Rousseau – jusqu’à influencer de nombreux acteurs de la Révolution Française :
Rappelons encore que, Jean-Jacques Rousseau sera plein de Plutarque, et
précisément du Plutarque d’Amyot, dans lequel son enfance d’autodidacte aura
presque appris à lire. Si l’on retranchait de ses connaissances sur l’antiquité ce que
l’auteur de l’Émile et du Contrat social en doit à Plutarque, il resterait assez peu de
chose. Et ce qui est vrai de Jean-Jacques Rousseau, de combien de gens ne doit-il
pas l’être, qui n’ont pas écrit, mais qui, dès qu’il a paru, se sont, à travers Plutarque, reconnus et retrouvés en lui ? Tels sont, entre autres, et depuis Rousseau, la plupart des « hommes de la Révolution ». L’idée que se font de l’antiquité, Camille Desmoulins, par exemple, ou encore Mme Roland, c’est l’idée qui se dégage de la lecture des Vies Parallèles.
17 On sous-estime donc pour Brunetière le rôle central joué par Amyot dans l’évolution de la littérature française : « nulle influence plus profonde, mais surtout plus pénétrante18 ».
À en croire son article, ce succès tient en grande partie au style adopté par le traducteur dePlutarque. La langue dans laquelle Amyot traduit les Vies parallèles le distingue de certains des auteurs majeurs de son époque, et explique que son œuvre ait connu plus de succès que les leurs :
« Rabelais et Ronsard étant destinés à devenir promptement, même pour leurs propres compatriotes, des “auteurs difficiles”, celui-ci s’est trouvé d’abord parfaitement intelligible à tous, et serons-nous surpris qu’on lui en sache ou qu’on lui en ait su quelque gré ?
19 » Pour Brunetière, la langue
accessible d’Amyot est même rapidement devenue la norme du français. Son article cite à ce sujet plusieurs extraits d’un passage des Essais dans lequel Montaigne décrit la valeur qu’elle a très vite prise : et, notons ce trait, que « les dames en régentent les maîtres d’école » : ce qui
signifie que, dans les cas douteux et difficiles, ils ne sont toujours, eux, que des
« maîtres d’école », des « pédants de collège », mais il est, lui Amyot, la loi !
Singulière fortune ! ou plutôt fortune unique, dont on ne trouverait d’exemple dans
aucune autre littérature ! Car, nous n’avons d’Amyot que ses « traductions », et en
fait d’œuvres originales que les « préfaces » qu’il a mises à ces traductions.»
…
«Les galériens de la création
S’il transforme le combat perdu d’avance qu’il dit livrer contre la littérature de son temps en
une réplique de la défaite du créateur Rabelais devant le traducteur Amyot, c’est aussi parce qu’il voit dans le premier un adversaire du savoir universitaire, et dans le second un docte serviteur de la raison. Céline peint en effet l’auteur de Gargantua en ennemi de toutes les institutions (« La Sorbonne, il était contre, les docteurs et tout ça. Tout ce qui était reçu et établi, le roi, l’Église, le style, il était contre24 ») pour mieux montrer l’écart qui le sépare du traducteur de Plutarque : Lanson dit : « Le Français n’est pas très artiste. » Pas de poésie en France, tout est
trop cartésien. Il a raison, évidemment.25 Amyot, voilà un pré-cartésien, et c’est Céline semble ici résumer un passage d’un article de Gustave Lanson publié dans la Revue des Deux Mondes en mars 1920 sous le titre « Le Centenaire des Méditations ». À l’occasion du centenaire du premier recueil de poèmes publié par Lamartine, Lanson dresse longuement le portrait d’une France sevrée de poésie depuis le triomphe, à la fin du XVIIe siècle, d’un prosaïsme logique et abstrait : « En somme, il y avait plus d’un siècle que la société française aspirait à la poésie. Dès le lendemain d’Athalie, la France classique faisait un effort pour se dégager de la prose, de la pure expression logique et scientifique : l’inquiétude poétique était déjà sensible chez le pâle Campistron et le sec Lamotte-Houdart. Elle s’était accentuée chez Voltaire, dont les tragédies et les poèmes offren en maint endroit de courts vols et des essors essoufflés. Toute l’exploitation des littératures étrangères est commandée par le besoin de poésie du public français : c’est un malaise sourd, puis, peu à peu, la conscience et l’analyse du malaise, la demande de plus en plus précise et instante de satisfactions poétiques. Mélancolies élégiaques, rêves fiévreux, sombres désespoirs, fureurs convulsives, extases délicieuses, exaltations fougueuses, révoltes du pessimisme, ravissements de l’espérance : toutes les sources de poésie avaient été révélées, tous les thèmes de poésie avaient été présentés. / Mais, jusqu’en 1820, la poésie n’avait coulé largement que dans la prose :
Jean-Jacques Rousseau, Chateaubriand, avaient enivré de lyrisme des générations de lecteurs. A un moindre-degré,
Diderot, Bernardin de Saint-Pierre, Mme de Staël, Volney, avaient répandu la poésie dans certaines pages de leurs œuvres. Il n’y avait rien eu d’égal dans les genres en vers. Là, les lois de la versification, les lois de la langue, les lois du goût, avaient exercé leur contrainte tyrannique, et sévèrement barré les effusions poétiques. Il est facile aujourd’hui de ramasser de la poésie à travers soixante-dix ou quatre-vingts ans de production versifiée ; lorsqu’on groupe ou qu’on présente ensemble toutes ces velléités, on peut en prendre le droit de conclure que Lamartine n’eut
plus rien à créer. Mais lorsqu’on remet tous les passages à leur place, lorsqu’on les regarde éparpillés comme ils le furent dans la production journalière de trois quarts de siècle, ils s’y noient ; ils y disparaissent dans le prosaïsme dominant. / On s’aperçoit que, dans cette multitude innombrable de petits vers galants, de coquettes mythologies,
d’inventaires descriptifs, d’expositions didactiques, de discours philosophiques, d’autobiographies mignardes, de
narrations ornées et de tableaux enluminés, qui constituent la poésie du XVIIIe
siècle et de l’Empire, dans cette
masse imposante d’épîtres, d’odes, d’élégies, de poèmes, de stances, d’épopées, il y a surtout de l’intelligence, de l’analyse, de la réflexion, de la science, de l’esprit. On versifiait tout, on desséchait tout. Les états de la vie intérieure les plus essentiellement poétiques, transposés en termes de pensée abstraite et logique et en style noble, devenaient prose comme le reste ; et le vers n’y pouvait rien : il ne faisait souvent qu’accuser le prosaïsme. / L’Empire avait
marqué un retour offensif du classique, ou plutôt de l’antique : il avait fait triompher un art froid, raidi dans l’emphase des attitudes sculpturales. La littérature n’avait guère pris à David et à son école qu’un goût d’immobilité et de nudité, désolantes pour l’âme qui cherchait la vie. La poésie suintait par endroits, coulait goutte à goutte, ou circulait en minces filets. C’était, au travers de la sécheresse universelle, de quoi révéler la soif de poésie qui
travaillait auteurs et public : mais ce n’était pas de quoi la satisfaire. » (p. 79 sq.).
«Si Céline maintient cette dernière réserve, c’est qu’à ses yeux, le confort intellectuel qu’un tel statut suppose constitue toujours une barrière : les créateurs ne se recrutent qu dans les rangs de ceux pour qui le savoir représente une souffrance ou une condamnation. L’écrivain revient ainsi vers la psychologie de la Belle Époque pour se comparer à Jacques Inaudi, prodigieux calculateur italien à qui le psychologue Alfred Binet avait consacré une étude dans la Revue des Deux Mondes30 :
Personne n’a prouvé qu’Inaudi aimait tant que ça à gesticuler avec les chiffres ;
faire des additions, ça l’emmerdait peut-être, hein !… c’est pas parce que tu as un
petit don quelconque que tu dois forcément aimer ça, mais pas du tout !… Moi,
j’aurais aimé la médecine, mais j’aime pas du tout faire des livres… voilà, je te le
dis ! Mais qu’est-ce que tu veux, je peux pas faire autre chose…31
Un autre article de Brunetière permet d’ailleurs à Céline de faire entrer Rabelais dans son panthéon des créateurs souffrants. Dans une étude qu’il lui consacre en 1900, le directeur de la Revue des Deux Mondes s’attache en effet à dissiper
certains malentendus persistants. Il affirme notamment que contrairement à une idée souvent répandue, « l’auteur de Pantagruel n’a pas été l’homme de son œuvre32 ». À en croire Brunetière, Rabelais s’astreignait même à un régime drastique – et
particulièrement célinien : « À plus forte raison devons-nous cesser de voir en lui le “bouffon” e surtout “l’ivrogne” de la légende. Il ne buvait peut-être que de l’eau !
33 ». L’article invite ainsi considérer Rabelais comme un artisan infatigable, constamment attelé à la tâche :
Si « naturel » qu’il soit, le style de Rabelais est un style « très travaillé » ; ou plutôt
encore, et conformément aux leçons qu’il tenait des anciens, son style n’est si
« naturel » que d’être travaillé et savant. Rabelais est le premier de nos grands
écrivains qui se soit rendu compte que le « naturel » du style ne se réalise qu’à
force d’art, et, nous pouvons hardiment le dire, il n’y a guère de prose en notre
langue qui soit moins improvisée que la sienne. Céline, qui ne cesse de rappeler à quel labeur infini l’écriture de ses romans le contraint, peut ainsi mieux présenter Rabelais comme l’un de ses rares prédécesseurs. Il procède au passage à un nouvelle démystification : « Il était pas bon vivant, Rabelais. On dit ça, c’est faux. Il travaillait. Et, comme tous ceux qui travaillent, c’était un galérien.35 » Tel est le sort de ceux qui se livrent à cette
dévorante recherche qui prend chez Céline le nom de création. »
…
« Malédiction européenn »
L’écrivain puise d’ailleurs fugitivement dans des lectures plus anciennes pour donner une
dimension mondiale à son histoire de la littérature. Dans un entretien de 1960, il décrit en effet le classicisme français et le « pédantisme36 » sur lequel il l’accuse de reposer comme deux symptômes
d’une faillite plus large de l’art européen :
On sait la vérité, alors… On la connaît… On y met de temps en temps une
fantaisie… Ah ! une brève fantaisie de très bon ton, et puis on y ajoute une petite
trouvaille… Où l’avez-vous trouvée, cette trouvaille ? Ah, qu’elle est mignonne !
que c’est fin !… C’est étonnant !… […]
La faiblesse de l’art européen, c’est d’être objectif. Regardez l’art asiatique. En
Asie, le maître des arts, la peinture, veut d’abord ne pas faire de la réalité. Si c’est
réel, ça ne vaut rien. Tandis que chez nous, alors, n’est-ce pas, le théâtre libre,
Antoine, le litre de vin sur la table, ça c’est la fin de tout. Dans l’art oriental, un
oiseau qui a vraiment l’air d’un oiseau, c’est à biffer quoi. Il faut que ça soit
stylisé. Céline décrit ici une Europe envahie par le style Deux Mondes et coupable de croire que l’art a pou mission essentielle la reproduction du réel. Dans l’élan de son appel à fuir l’objectivité, l’écrivain ressuscite de manière étonnante l’une des cibles favorites de Charles Dullin : André Antoine, fondateur du Théâtre-Libre et défenseur d’une mise en scène naturaliste régulièrement attaquée dan les pages de la revue Correspondance. La comparaison avec l’art asiatique à l’occasion de laquelle ce nom remonte à la surface laisse d’ailleurs affleurer d’autres souvenirs. Elle s’inspire en effet très largement des descriptions de la Chine médiévale proposées par Élie Faure dans son Histoire de l’art :Pollen des fleurs, nuances indécises de la gorge des oiseaux, couleurs subtiles qui montent, avec leur maturité même, de la profondeur des fruits, les soies peintes de la Chine n’ont rien à voir avec l’objet. Ce sont des états d’âme en présence du monde, et l’objet n’est qu’un signe, d’ailleurs profondément aimé, qui suggère cet
état d’âme suivant la façon dont il se comporte et se combine avec les autres objets.
La transposition est complète, constante. Et elle leur permet de peindre ou plutôt
d’évoquer des choses jamais vues, – des fonds sous-marins par exemple, – avec une
poésie si profonde qu’elle crée la réalité.38
On constate ainsi à quel point certaines lectures effectuées au moment de la rédaction de Voyage au bout de la nuit ou de l’écriture des pamphlets continuent à accompagner Céline dans les dernières années de sa vie. L’écrivain, qui s’est forgé à leur contact sa conception de la création, les mobilise. »
Rémi WALLON, « La Musique du fond des chose, Destruction, savoir et création dans les écrits de Louis-Ferdinand Céline »
UNIVERISTÉ PARIS DIDEROT – PARIS 7 – SORBONNE PARIS CITÉ
U.F.R. LETTRES, ARTS ET CINÉMA
ÉCOLE DOCTORALE 131
Langue, littérature, image : civilisation et sciences humaines
Rémi WALLON
Thèse de doctorat
Histoire et sémiologie du texte et de l’image
sous la direction de M. Dominique RABATÉ
Soutenue le 5 octobre 2017
…
…
« De l’esprit et de la marche du Gouvernement.
« La main du gouvernement ainsi faite, comment touchera-t-elle et les choses anciennes et les choses nouvelles ? Les personnes absolues de l’ancien régime peuvent être divisées en plusieurs classes. Je ne parlerai point de quelques intrigants, qui se jetant à la manière des insectes partout où ils sentent de la corruption, se nourrissent comme eux dans l’infection qui leur est sympathique et qu’ils contribuent à aggraver: ces hommes sont tout-à-fait méprisables. Il n’en est pas de même d’une classe considérable, toute nourrie dans les anciens temps, et qui par là même n’entend rien à ce qui s’est passé dans la révolution, non plus qu’au mouvement nouveau qu’elle a produit. Persistant dans leurs anciennes affections, dans leurs anciens préjugés, dans leurs anciennes habitudes, plusieurs sont restés roides à leur place, semblables à ces pyramides des Alpes, restes des anciens cataclysmes de la terre, dont la trempe dure s’est conservée tandis que tout était emporté autour d’elles.
Certes une pareille attitude, lorsque d’ailleurs elie n’a rien d’offensif, me paraît non seulement excusable, mais encore digne d’honneur. Dans leurs troubles publics, les Romains surent très-bien apprécier cette fidélité inflexible de leurs grands personnages. Tout céda, dit un poète: excepté l’âme dure de Catou. Cette âme dure a eu les respects du monde.
Toutefois dans cette attitude si honorable, et tout-à-fait inoffensive, lorsqu’elle n’a que de l’immobilité, si celui qui l’a adoptée veut se prévaloir du respect qu’elle inspire pour y ramener son pays; si ces hommes parvenant à l’influence, s’efforcent en dépit des institutions nouvelles et dés habitudes nouvelles, de nous faire rétrograder vers les institutions anciennes; s’ils veulent nous ramener de violence à ce qu’ils sont et où ils sont, il faut prendre l’alarme et quelque respect qu’on ait pour eux, leur résister. Certes dans le cours de ma carrière, j’ai assez rencontré de ces esprits durs, dont l’inflexibilité, si on les avait laissé faire, aurait mille fois perdu la France, qu’ils prétendaient sauver. Ils n’ont été que trop souvent l’objet de mon impatience.
Il faut, à l’égard de tels hommes, ni les repousser, ni les employer. A l’extrémité opposée, les hommes absolus sont et plus dangereux et plus intraitables. Dans un temps si habile, où on sait donner à ses services la dignité qu’on donnait autrefois à ses vertus, nous mettons tant de décence dans les petits mouvements de nos vanités secrètes, qu’il faut presque scruter comme Dieu les cœurs et les reins, pour parvenir à signaler dans ses détails le libertinage d’un amour-propre honteux.
Conserver les avantages de la révolution, c’est ce qu’on vous demande; c’est ce que vous accordez: après cela, vous croyez la paix faite; elle ne l’est pas du tout. Une classe puissante, immense, intraitable, entend surtout, par ses avantages acquis, les avantages que vous avez perdus; elle entend avec les places qu’elle vous a ôtées, et la fortune dont elle vous a dépouillés, le reste de considération que vous avez conservé, et que vous ne voudriez pas perdre Sans s’embarrasser de tout ce qui peut survenir, elle entend, en dépit des événements et des temps, quels qu’ils puissent être, la continuité de sa supériorité et de sa prépondérance.
On peut remarquer, à cet égard, une grande différence entre les hommes de l’ancien régime et les hommes du nouveau. Les premiers, nés dans lesplus hauts rangs et dans les honneurs qui leur sont attachés, condamnés tout-à-coup au travail et aux habitudes de l’indigence, ont pu supporter avec sérénité cette récompense si amère décernée à leur vertu et à leur fidélité; les autres n’ont été qu’un moment abandonnés par la révoJution et par ses faveurs; et aussitôt ils ont donné le spectacle de l’irritation. On a vu des hommes conservant et leur grande fortune, et leurs titres magnifiques, et leurs palais superbes, sécher d’amertume de leur seul éloignement des affaires publiques. C’est en vain qu’on leur dit avec Virgile : * « si vous n’avez plus votre ancienne magnificence, si chaque matin des flots de cour<<«tisans ne s’échappent plus de vos portiques superbes, at secura quies. » Nous n’en voulons pas; et nescia fallere vita. Encore moins; at latis otia fundis. – Allez au diable. Des flots de courtisans, voilà ce que nous voulons. Nous voulons continuer à être les maîtres, les dominateurs de la France, nous voulons que tout le monde continue à se ranger sur notre passage, que nos principes continuent à être réputés les plus beaux, nos actions les plus belles. Nous voulons que la révolution soit de plus en plus sanctifiée, nos saletés anoblies, nos crimes illustrés. A ce prix que Louis XVIII et son gouvernement se soutienne; à moins toutefois qu’il ne nous convienne encore mieux de le renverser. D’autres sont un peu moins déraisonnables. Leurs craintes se prennent dans ce principe même d’harmonie que je viens de citer. Ce principe qu’on ne sait en certains points ni comment aborder, ni comment conserver, ni comment attaquer, est trèsbien compris par le monarque, lorsqu’au milieu des désordres révolutionnaires, il emploie des instrumens qui ont appartenu à la révolution; il est compris de même par les hommes exagérés, il est le motif de leurs complots et de leur espérance; il est com pris encore mieux par les hommes de la révolution, il est le motif de leurs craintes. , Vous proposez d’effacer les principes et de conserver les résultats : ces paroles mêmes me font frémir: c’est comme si en renversant l’autel de Baal yous vouliez persuader au prêtre qu’il en conservera les fruits. Vous ne parviendrez jamais à persuader aux prêtres de la révolution qu’ils conserveront leur prébende, après que vous aurez renversé leur idole. Il me suffit de présenter ces points délicats. Un gouvernement habile saura les toucher comme il convient: dans aucun cas, il ne se départira, j’espère, du grand principe sans lequel il n’est pas de salut. C’est avant tout de ressusciter la France qui a été effacée; par là nous commencerons à reprendre la forme de peuple. Cela ne suffit pas. II faut encore mettre ensemble le peuple ancien et le peuple nouveau. Comme l’Angleterre a eu une révolution moins complète, il lui a été moins difficile *de raccorder ses temps anciens et ses temps nouveaux; il lui a été moins difficile de faire entrer les avantages nouveaux et les institutions nouvelles dans ce qui restait du cadre de ses institutions anciennes.
En France, où tout a été détruit, à la seule exception de la mémoire qui s’obstine à tout rappeler; en France, où il est impossible, à cause de la loi, de s’attacher à la moindre des choses anciennes, et à cause des souvenirs, de ne les avoir pas sans cesse dans sa pensée; en France, où les avantages nouveaux, plaidant au possessoire avec les idées d’ordre, ont à combattre les idées de justice et la conscience du genre humain; où les uns, rangés autour d’un trône légitime, ont dans leurs rangs tous les principes de légitimité; où les autres, transfuges d’une révolution odieuse, ont pour eux le nombre et des principes de désordre, l’imagination s’épouvante de tant de difficultés.
Dans ce cas, la force seule ne suffirait pas, la modération seule ne suffirait pas davantage. Certes, dans le cours de ma vie, j’espère n’avoir pas manqué de cette modération qu’on prône tant. Ma volonté a été à cet égard d’aller jusqu’aux bornes. On a trouvé quelquefois que je les avais passées; mais au moins, dans aucun temps, je n’ai voulu passer par-dessus la justice, et encore moins violer l’harmonie générale d’un Etat. Disposé à cet esprit conciliant qui, dans les troubles, sait compâtir à des erreurs, ou supporter des sacrifices, je ne confondrai point avec la modération l’esprit de faiblesse. Mais cela ne m’a jamais manqué; par une interversion que je ne saurais assez déplorer, j’ai constamment trouvé la force là où il fallait de la modération, et la modération là où il fallait la force. Certes, où il n’y a qu’une erreur de l’esprit ou un égarement passager, portez de la modération et de la douceur: c’est bien. Mais lorsque c’est toute une doctrine, tout un système, un dessein, une volonté enracinée, que me parlez-vous de modération!
RÉSUMÉ GÉNÉRAL.
«Pour ôter tout prétexte à la malveillance, je commence par déclarer que je regarde comme bases préliminaires d’une recomposition sociale en France, la consécration des ventes nationales, ainsi que l’abolition des dîmes, des cens, des droits seigneuriaux ; mais pour que ces envahissemens, pleins d’injustice, puissent entrer dans la justice générale, je regarde comme indispensable de faire tout ce qui se fait en pareil cas. C’est par la partie lésée seule, et non par le Roi, ou par une assemblée, que la légitimation peut être faite. Et d’abord, relativement aux dîmes, aux cens, aux droits seigneuriaux, il convient de rechercher ce qu’il peut y avoir eu précédemment de suffisant ou d’insuffisant dans les décrets d’ordre public, et ajouter ce qui peut y manquer. Relativement aux ventes provenues de confiscation, comme c’est, en général, la noblesse sur laquelle ont frappé ces confiscations, le roi fera un appel à sa noblesse, à l’effet d’être investi de tous ses droits. Il en disposera ensuite comme il l’entendra pour l’ordre public. Il n’y a pas un gentilhomme en France qui hésite. J’en réponds.
Je regarde de même comme base préalable de toute recomposition sociale, 1o la promulgation d’un système de liberté, selon an mode qui puisse se concilier avec l’ordre public et la marche de l’autorité; 2 l’égalité civile et politique entre les citoyens, selon un mode qui ne dérange point l’inégalité des rangs; 3o l’adımissibilité à toutes les places, selon un mode pris dans l’ordre des capacités, ainsi que des convenances sociales; 4 l’établissement d’une constitution fixe et d’un régime représentatif, selon un mode qui règle non seulement la marche et le mouvement des grands pouvoirs politiques, mais encore les pouvoirs civils, la magistrature, la cité, la corporation, la maison, c’est-à-dire tout l’ensemble de l’Etat depuis le sommet jusqu’à la base. :
Relativement à ces derniers points, encore qu’il soit convenu de regarder un système de liberté, d’égalité, de représentation et de constitution, comme des institutions révolutionnaires, je dois repousser et écarter tout-à-fait cette pensée. Certes, le mouvement des temps a nécessité en toutes ces choses des formes nouvelles; mais le fond que le délire du peuple, ou celui des rois, a pu quelquefois ébranler, a résisté à toutes les attaques. On le retrouve dans toutes les situations et dans tous les temps. C’est à ce fond qu’il convient de revenir, en faisant ensorte que ce qui sera nécessaire en ce genre de formes nouvelles et de modes nouveaux, , y soit rapporté, et en quelque sorte rattaché.
FAITS.
I. Il y a eu pendant près de quatorze siècles sur un territoire appelé la France, un peuple particulier appelé le peuple français. Ce peuple s’est décomposé dans une longue suite d’événemens qu’on est convenu d’appeler révolution, et il a totalement disparu. Ce qui était la France n’est plus aujourd’hui qu’un vaste pays; ce qui était un grand peuple n’est plus qu’une multitude.
II. Depuis plus de vingt ans, ce pays et cette multitude s’efforcent de revenir à l’état de peuple; mais leurs tentatives continuellement répétées sont continuellement vaines, parce qu’en cherchant à se recomposer, ils s’obstinent à conserver les principes par lesquels ils se sont décomposés.
III. Le principe premier, le plus fâcheux, le plus fatal, le plus funeste, par lequel la France s’est décomposée, c’est la haine de ses temps anciens. Pendant près d’un siècle, le patriotisme a été en France la haine de la patrie. Les principes secondaires qui s’y sont ajoutés, tels que les dogmes de la souveraineté du peuple, de la majorité, de l’égalité, de la séparation des pouvoirs, n’ont pas été moins fàcheux.
IV. Il m’est nécessaire de dire d’abord comment la dissolution s’est faite. Une multitude immense, importante, prépondérante d’hommes d’arts, d’hommes de lettres, d’hommes de loi, mettant une importance infinie aux avantages de la naissance qu’ils n’avaient pas, et portant à ceux qui les avaient une haine proportionnée à cette importance, sont parvenus à composer une sorte d’opinion qui a paru universelle. La jalousie des rois s’étant mise de la partie, tout cela s’est réuni pour saper, de concert, un fonds d’institutions antiques, auxquelles appartenaient des avantages odieux. Ils n’ont cessé jusqu’à ce que tout ait été en ruine. Se faisant les héritiers de toutes les institutions, à mesure qu’elles étaient abattues, 1 de tous les avantages, à mesure qu’ils étaient abolis, les rois ont regardé comme une fortune pour leur puissance la perte de nos anciennes libertés. Cependant, comme il n’a plus resté au lieu de colonnes que des décorations, au lieu d’édifices que des masures, à Ia première crise, le pouvoir, qui se croyait affermi, a été emporté. Un déluge a passé ensuite sur cet ensemble et l’a effacé.
V. Il faut dire actuellement comment la recomposition a été tentée. Même aujourd’hui trois ordres de mouvement peuvent être remarqués: l’un dans les hommes de 1793, qui, imbus de leurs principes de destruction, s’obstinent à voir la vie dans la mort, l’ordre dans le chaos, l’existence dans le néant; l’autre, dans des hommes de Louis XV et de Louis XIV, qui, ne prenant pas plus de souci que les précédens, de ce qui peut constituer un corps social, voient tout l’Etat dans la force et dans le roi, comme les autres le voient dans la force et dans la multitude. Entre ces deux partis extrêmes figure un parti mitoyen, qu’on pourrait appeler les hommes de 1789. Ceux-ci n’ont point, comme ceux. de 1793, la révolution dans leurs bras, la montrant à tout le monde, à l’instar d’une mère toute glorieuse d’avoir enfanté; ils l’ont seulement dans leurs têtes et dans leurs entrailles : il n’y a qu’à attendre quelques mois, elle en sortira toute vi vante. Ces trois ordres d’hommes, dont le cri de ralliement est pour l’un, le roi sans constitution, pour l’autre, la constitution sans roi, et pour le troisième le roi et la constitution, présentent, au premier abord, quelque chose de disparate. Ils se ressemblent plus qu’on ne pense. Même point de départ dans le mépris de nos temps anciens et de nos libertés anciennes; même volonté, chacun à leur manière, de conserver l’anarchie qui existe; même tendance pour la perpétuer à jamais. D’après cela on pourrait dire, avec vérité, qu’ils sont de la même famille. En effet, les hommes de Louis XV et de Louis XIV ont enfanté les hommes de 1789; Les hommes de 1789 ont enfanté ceux de 1793. Encore que ces trois partis aient beaucoup de points de rapprochement, ils se détestent. L’un voudrait franchement tuer l’autre : depuis vingt ans ils ne cessent de se tuer et de se remplacer, sans que leur objet positif soit jamais rempli. Ils se tueraient, ils se remplaceraient, ils se succéderaient pendant des siècles sans que jamais ils fussent plus avancés.Roi sans constitution est impossible; constitution sans roi est monstrueux ; roi et constitution, si ce roi et cette constitution se rattachent à notre existence ancienne, c’est bien; mais un roi et une, constitution improvisés ! Au milieu d’un peuple réellement ancien, un roi et une constitution nouvelle, ou seulement comme aujourd’hui, une constitution nouvelle, avec un roi ancien ; un roi qui ne pourrait s’empêcher d’être ancien au milieu d’un peuple qui voudrait absolument être nouveau, est ce quelque chose de semblable qu’on prétend sérieuse ment consolider? Je suis loin de vouloir contester rien à la puissance de Dieu le père; mais en vérité, je ne puis croire qu’elle , aille jusqu’à réaliser aucune de ces monstruosité.
MOYENS DE RECOMPOSITION.
PRINCIPES GÉNÉRAUX.
I. SI on veut redonner une véritable vie nationale à cette multitude qui aujourd’hui prend le nom de peuple, il faut commencer à comprendre que, comme cette vie se compose d’un passé, d’un présent et d’un aveņir, il est impossible de conserver la solution de continuité qui existe aujourd’hui entre notre vie présente et notre vie passée ; et dès-lors il faut commencer par renoncer à ce prétendu patriotisme qui, depuis un siècle, consiste principalement dans la haine de nos temps anciens : on s’attachera alors avec respect à ces temps anciens, et on y rattachera tout ce qui, dans les innovations commandées par les derniers événemens, ainsi que par la marche de la civilisation européenne, est susceptible de s’y rattacher.
Cette unité de vie, sous le rapport des temps, on aura soin qu’elle ait lieu de même sous le rapport de l’ensemble; on aura soin que les parties soient coordonnées, de manière que l’ordre politique et l’ordre civil, la magistrature, la maison, la corporation, la cité, ainsi que tout l’ordre des droits, depuis le trône jusqu’à la chaumière, appartiennent aux mêmes mouvemens et aux mêmes principes. Tout ce qui étant illégal et injuste. pourra être repoussé, le sera simplement et franchement; tout ce qui ne pourra être rejeté sera légitimé, comme en pareil cas il convient de légitimer.
III. Selon cette règle, les institutions du pouvoir et celles de la liberté seront prises également dans l’esprit de nos lois, de nos mœurs et de nos institutions anciennes. Et d’abord il faut le déclarer: le peuple français est essentiellement libre. Cet avantage ne lui vient ni de la révolution, ni d’aucun mouvement du temps présent. La France a été regardée, de tout temps, parmi les nations, comme la véritable métropole, ou, si l’on veut, comme une terre classique de la liberté: c’est au point que, selon la jurisprudence de nos pères, tout esclave des nations étrangères qui y mettait les pieds, et qui en respirait l’air, devenait libre par ce seul fait.
IV. Mais en même temps, qu’en vertu de ses anciennes mœurs, le peuple français réunit toutes les libertés; par une contradiction qui n’est qu’apparente et qui est le rempart même de nos libertés, le roi réunit tous les pouvoirs. Le principe de la division des pouvoirs est un principe monstrueux. La sauvegarde de la liberté est dans la nature des conseils dont le roi est constitutionnellement en touré, et sans lesquels, d’après les principes de la monarchie, ses actes n’ont aucun caractère, ni aucune force.
V. L’égalité civile et politique, qui, en France, fait une partie essentielle de la liberté, appartient comme elle à l’esprit de nos temps anciens, et non pas au mouve ment de la révolution. Elle est établie dans nos livres saints, même entre le citoyen et l’étranger. Sive civis sit ille, sive peregrinus,. nulla erit distantia personarum, dit le Deutéronome. Dans nos temps les plus anciens, chacun devait être jugé par ses pairs. Dans les assemblées les plus anciennes, chacun avait le même droit de vote. L’égalité civile et politique se trouve consignée dans les ordonnances de nos rois, et nos Etats-Généraux eux-mêmes ont prescrit…»
François-Dominique de Reynaud, comte de Montlosier, Des désordres actuelles de la France, et des moyens d’y remédier.
…
Laisser un commentaire